DUCE DE LA PÉROUSE, OBUT DIE 1 7 FEB
11 parait que le premier tombeau construit par l'équipage de V Astrolabe avait été détruit par les Naturels ; c'est le Gouverneur Philipp qui fit graver sur une Feuille de cuivre l'inscription que je viens de reproduire , et qui la fit clouer au tronc d'un arbre du voisinage ; elle a depuis servi à rétablir le monument.
Par une coïncidence curieuse , les deux navires de La Pérouse entraient dans la baie au moment même où la division du Gouverneur Philipp en sortait pour aller s'établir à Port-Jackson. Nous voyons là la première page de l'histoire des colonies australiennes. C'était en mai 1787 qu'était partie d'Angleterre l'escadre des onze navires portant sur un sol dont les contours seuls avaient été découverts par les navigateurs , sur un sol inconnu et habité par les anthropophages , le premier noyau de populations devenues depuis si florissantes et destinées à former un jour un puissant empire. Sur onze cent dix-huit personnes qu'elle transportait sous le commandement du Gouverneur Phihpp , il y avait six cents « convicts » hommes et deux cent cinquante « convicts » femmes; le reste se composait des officiers et soldats chargés de les garder. Le 18 janvier 1788 , au bout de huit mois, l'escadre mouillait à Botany-Bay; sept jours après, le Gouverneur, ayant découvert la baie magnifique de Port-Jackson, y transféra le siège de la colonie naissante.
En moins de quatre-vingts ans, ces premières huttes ont été remplacées par une ville vraiment magnifique , et ce coin d'exil transformé en une colonie de quatre cent onze mille habitants, c[ui a été le berceau des colonies voisines , longtemps ses satellites et ses dépendances ; elles forment maintenant un ensemble de quinze cent mille Blancs dont le commerce s'élève à plus
d*?//i milliard cinq cents mutions de francs ! La pauvreté et la condition impure des premiers pionniers ont été noyées et refoulées dans Tabime par le flot régulier et envahisseur d'une immigration pure , laborieuse et honnête, comme l'est une immigration anglaise, qui emporte avec elle ses institutions , sa religion , ses mœiurs, sa patrie morale tout entière. Si le bonheur veut que je revienne en Europe , une chose avant tout me sera bien vivement à ccfeur : ce sera de contribuer à laver la Nouvelle-Galles du Sud de la tache que lui a infligée en Europe son origine impure, tache due à ce que l'histoire n'a enregistré que les années de la déportation. Mais l'ignorance publique, abusée et entretenue par un tel souvenir, n'a pas soulevé le voile lointain du « convictisme » , qui a caché désormais pour elle une société saine et vivant de notre vie, une société qui, dès qu'elle s'est sentie assez forte, a rejeté les navires de déportés hors des eaux de son port, et a conquis le terrain pour le triomphe de son commerce , pour la sûreté de sa vie privée, pour l'honnêteté qui foit son fond et qui la rend égale k une ville d'Angleterre ; égale , oui , c'est vrai , mais aussi d'autant plus jalouse de son honneur, que l'opinion publique est plus portée à le mettre en doute, et qu'elle a dû lutter pour l'affirmer.
Dans les réceptions si belles du palais et de tous ces châteaux élégants , où des familles de la plus grande honorabilité et souvent de la noblesse anglaise, nous donnaient des fêtes comme j'en ai vu dans la vie de château si renommée d'Angleterre, d'aimables personnes nées et élevées ici, parlant comme nous le français , nous disaient quelquefois : « Nos compatriotes d'Europe y nous croient logés dans des huttes et servis sans doute par des nègres ou » des « convicts » ; ils vous supposent armés de revolvers , pleins de crainte » pour votre argent, et ils savent si peu même ce que sont nos villes, qu'ils » écrivent à M. un tel : Tasmania in New-Zealand^ ou Melbourne in New- » South'Wales! » Je comprends que cela les exaspère! .
J'ai certes bien couru pendant ces tiois semaines, cherchant à me rendre compte de tout, et, malgré tant de charmes, croyant toujours que quelque réminiscence des « convicts » surgirait pour moi dans la succession de spectacles qu'offir'ènt une cité active et ses environs, dans la lecture des journaux nombreux qui se pubhent chaque matin. Eh bien, toujours j'ai retrouvé les traits saillants d'une société qui a voulu à toute force rester pure de toute tache , et dont la marche énergique a rejeté les premiers « convicts » bien loin dans les îles voisines, dans les forêts de l'intérieur, où, isolés et s'enrichissant à l'écart, ils défrichent les terres et vivent cachés.
Un seul souvenir de l'origine est venu me frapper. Sur un des piliers obscurs des soubassements de la scène au grand théâtre de Victoria , dans
SYDNEY. fM
Pitt Street, était gravé il y a peu de temps encore , m'a-^oii xacQn^té, le prologfue de la première pièce qui ait été jouée en Australie. C'était en 1796, huit ans après le débarquement : il n'y avait alors que des « convict& » et la garnison. Le Gouverneur permit aux premiers d'ouvrir un théâtre qui leur rappelât la mère patrie; et le 16 janvier il y eut, c'est le cas ou jamais de le dire, une première à Sydney. Le curieux de la chose,, c'est que le prix d'entrée était d'un « shilling » , payable au bureau en argent, en farine, en viande ou en vin. Ceci seul dépeindrait tpute l'assistance, si le prologue, composé par un poète improvisé, ancien «pick-pocket » de Londres, n'était en outre d'un caractère uniqae dans le monde : « Sans beaucoup d'éclat ni » battements de tambour, franchissant les mers immenses., nous arrivons de » climats lointains. Vrais patriotes , bien entendu, c'est pour le bien de notre » patrie que nous avons quitté son sol..., et personne ne doutera que notre » émigration n'ait été trouvée des plus profitables à la nation anglaise ^•. » Ce mémento de l'an 1796, seule trace, trouvée dans une cave, d'un temps qui n'est plus , trace si opposée à tout cet ensemble aimable et pur du monde de Sydney d'aujourd'hui, m'a saisi comme un contraste qui élargit d'un coup la pensée : c'est une fidèle reproduction de la vérité. Ce qui reste du « convict » est dans la cave , dans l'obscurité , caché aux regards de tous, dans les endroits où personne ne va! C'est en dessous de la scène, et de plus la toile a été baissée. Mais elle se lève, et toutes les loges, toutes les stalles sont remplies ^ sous un lustre éblouissant, de cette société anglaise, élégante et riche , instruite et heureuse ! Des officiers , des cadets de grandes familles , des lords , des magistrats et des grands propriétaires qui ont aimé
From distant climes, o'er wide spread seas we corne
Tho(i{;h DOt with much eclnt or beatof drum;
True patriots ail, for be it understood,
We ieft our country for oiir country*s-good :
No primate views di?igraced our {jenerous zeal ,
What urgcd our travels, vras o\ir country 's weal ;
And none will doubt but our eniifjration
Has proved most useful to the britisK nation.
But, you înquire, wbat could our brensts inflame
With this new passion for theatric famé ;
What in the practicc of our former days,
Could shape our talents to exhibit plays?
Your patience, Sirs, some observations made,
You'll grant us eqiiaj to the scenic trade.
He, who to midnight ladders is no stranger, You*il own urill make an admirable Itangcr.
And sure in Filch l shall be quite at home.
Some tru&bred Falslaff we may hope to start.
The sceue to vary, we shall try in time To treat you with a little pantomime.
tSe AUSTRALIE.
cette terre , qui y ont établi leur « home » et fait leur position politique , qui préfèrent leur vie de château et l'espace de leurs domaines à la vie plus étroite d'Angleterre , mais qui tous sont arrivés ici avec un nom aussi pur que le veut l'honneur britannique , et ce n'est pas peu dire : voilà l'assistance, voilà le Sydney actuel ! Eh bien , pour beaucoup d'esprits en Europe , et pour moi tout le premier avant mon départ, je tiens à l'avouer, le voile de l'ignorance m'avait borné l'horizon aux dates de la déportatioa : je n'avais entendu parler que de l'obscurité de la. cave. Maintenant j'ai vu de mes propres yeux combien le petit nombre de colons de l'époque première s'est effacé presque sous terre , comme la lie sous une eau limpide , pour laisser la place à plus de quatre cent mille honnêtes gens qui ont apporté ici, avec leur honorabilité, leur fortune ou l'énergie qui la crée; de là ce grand spectacle qui se déroule pour nous dans toute sa beauté , en pleine lumière et en pleine liberté! Je ne serai heureux que si j'ai pu remphr mon devoir, et rendre hommage à la société de Sydney qu'on ne connaît pas, et pour laquelle on est, chez nous, injuste sans le vouloir.
Des bien£Biits de cet ordre moral découle tout naturellement la prospérité matérielle de la colonie : le mouvement y est immense. Chaque jour, huit et dix vapeurs entrent dans la grande baie ou en sortent; de demi-heure en demi-heure les « ferry-boats » à vapeur sillonnent les petites baies qui séparent la capitale des faubourgs ; les quais sont bordés d'une quadruple rangée de navires, souvent de quinze à dix-huit cents tonneaux; les banques, les hôpitaux, les écoles, les églises (dont une cathédrale vraiment superbe) sont multipliés avec cette prodigaUté de la race anglaise qui ne recule devant aucun sacrifice. Quatre millions ont été donnés, moitié parles «voluntary
Hère light and easy Golumbines are found^
And well-tried Harlequins with us abound
From durance vile, onr precious selves to keep,
We often had recourse to th' flying leap :
To a black face hâve sometimes owed escape.
And Hounslow Heath bas proved the wortb of crape.
But bow, yoa ask, can we e*er bope to soar Above tbese scènes, and rise to tragic lore? T^oo ofi, alas! we *ve foreed tb'unwilling tear, And petriOed tbe beart witb real fear!
Macbetb, a barrest of applause will reap, For some of U8 , I fcar, bave murdered sieep. His lady too, witb grâce will sleep and talk, Our females bave been used at nigbt to walk.
Grant us y our favor, put us lo tbe test To gain your smiles we'Il do our very best; And witbout dread of future Tamkey Lockets, Tbus, in an bonest way, «dll pick your pockeU/
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eootributions » de la munificence privée, moitié par l'État, pour la construction du collège catholique de Saint-Jean , qui est grandiose , et telle de l'Université ai^licane, dont le « Hall » rappelle celui de Westminster. Plus de trente-quatre mille enfants , dans les écoles primaires nationales et dans les établissements supérieurs, reçoivent dans la colonie une instruction qui coûte à l'État 1,600,000 francs par an. Ceci n'est qu'un exemple : les principaux personnages nous ont fait voir chaque jour plusieurs de ces beaux établissements ; et quand nous sortions attristés de la vue de quelques ampu* tations dans les hôpitaux, pour entrer dans quelque collège, dont les amphithéâtres et les bancs usés me rappelaient ma vie d'il y a deux ans, les « cheers » joyeux de sept cents élèves , pour lesquels le Prince obtenait du recteur un jour de congé, me donnaient envie de prendre aussi mes ébats!
Un moment nous avons voulu déballer nos fusils et faire de nouveau une pointe dans l'intérieur; mais comme on nous conseillait de parcourir précisément le Sud, vers le Murray où nous avi.ous déjà été, en traversant la ' colonie de Victoria tout entière, et où nous n'aurious vu que mêmes moutons, mêmes « stations » et mêmes kanguroos , nous avons sans peine renoncé à cette idée, et préiBéré prendre un bon à-compte de vie civilisée, avant la jongle de Java et l'existence sûrement aventureuse de la Chine et du Japon .
Un jour , après un bal charmant en ville , dès quatre heures et demie du matin , M. Martin , le premier ministre, nous emmène dans le « State-wagon » d'un train spécial, sur la ligne qui monte jusqu'aux montagnes Bleues. Pendant la première heure , les cultures seule» d'un pays plat s'étendent à perte de vue sur notre passage. « Il faudrait deux fois plus de bras pour l'agriculture, nous disait-on partout, car, tout compte fait, nous devons importer pour sept millions de francs de céréales ; la colonie donne cent soixante-trois Utres et demi de blé par habitant, et la consommation moyenne est de deux cent cinquante-quatre litres et demi. » Mais comme ce sol nourrit des troupeaux de moutons, dont la laine seule exportée rapporte plus de vingt-Jbuit millions de francs par an , ne doit-on pas s'estimer encore cent fois dans les heureux? On a à peine créé; et produire pour consommer, c'est chose banale : produire pour exporter des milUards , tandis que nos colonies souhaitent seulement de se suffire à elles-mêmes , voilà le beau rêve de l'Australie, qui devient vite réalité ! — Ce n'était pas assez de voir, dans toute cette longue plaine , les locomotives sur plusieurs voies ferrées refouler au loin les tribus aborigènes ; les montagnes Bleues leur restaient comme refuge ; nous voici à leur pied , on les franchira. Au bas de cette chaîne
serpente le Warragamba ou Nepean , fleuve profond et large , coulani' à pleins bords. M. Martin avait envoyé à l'avance un canot avec six bonunes de la marine royale; nous remontons rapidement le fleuve. D'abord noa$ pouvons nous croire sur l'Escaut , tant les rives sont basses et le pays plat; une longue plantation d'orangers vient faire diversion et nous . rappelle le^ rivières d'Italie ; puis , presque sans transition y nous passons de la plaine à une gorge profonde qui s'enfonce sur une largeur de deux cent vingt mètres, que l'eau remplit tout entière , dans les premières ramifications des suMp^ tagnes Bleues ; c'est une vallée du Rhin , c'est un site sombre et austère.
La montagne a été déchirée en deux parties par quelque révolution sou* terraine : la coupure a cinq cents pieds de hauteur et les inflexions de la crête ancienne se correspondent sur les sommets qui nous dominent à droite et à gauche ; il y a des roches qui ne semblent plus tenir qu'à un fil , et cela fait frémir. Des éboulements récents ont arraché des arbres en certains endroits, et leurs troncs enlacés de plantes grimpantes, suspendus par, les * racines , semblent pendre comme des grappes aux rochers, dont les interstices sont de vrais paradis d'orchidées. Jamais je n'en ai vu tant de variété! bizarres , se mariant entre elles depuis la cime de la montagne jusqu'à ht sujrface de cette eau bleue , dont elles recouvrent les bords comme un ber^ ceau naturel de lianes.
C'est là un site rare, mais d'autant plus frappant en cette Âustrah'e, dont le véritable caractère est une plaine de gazon sans limite. Vers midi, après quatre heures de cette navigation pittoresque, où .d'autres troncs d'arbres entraînés par le courant, nous venaient choquer quelquefois, on fit cuire un déjeuner sur une roche, et il y a^ait heureusement autre chose que des orchidées; les matelots ne sont guère embarrassés pour devenir, bûcherons et cuisiniers; ils auraient presque mis le feu à la forêt! Le courant nous ramena rapidement à notre point de départ, Penrith, qui était jusqu'aujourd'hui le « terminus » de la voie ferrée.
Là , un second train spécial amène le Gouverneur et lady Young avec une quarantaine de dames et demoiselles de la société de Sydney ; on ' viîent inaugurer le pont de fer (deux cents mètres et trois piles) jeté sur la rivière, et la ligne qui escalade les montagnes Bleues pour reher Bathurstà Sydney* Escalader est le mot, car nous voyons une série de viaducs en zigzag, bâtis en solide maçonnerie, et de rampes taillées dans la corniche, s'élevant par degrés jusqu'au point culminant de la première montagne qui nous fiiit fiice, c'est-à-dire à trois mille sept cent soixante-quinze pieds au-dessus de nous.. La pente est de trois mètres sur cent ' , et la moyenne de la dépense , de
^ Par momenU même d*iin ti-entième.
187,500 francs par kilomètre. Rien de charmant comme de monter ainsi jusqu'au sommet , sur un trajet de cent douze kilomètres , en fort gaie et< élégante compagnie d'abord , et ensuite d'une manière tout étrange. La ligne ferrée ne peut contourner les mamelons et profiter des inflexions des cols; elle attaque le flanc de la montage par des rampes et des lacets, en s'y appliquant comme à trae échelle; nous montons « machine en avant » pendant un kilomètre, on s'arrête une seconde sur une corniche d'échappement ; grâce h nn changement d'aiguilles , et faisant « machine en arrière » , nous montons en sens inverse pendant une distance égaie ; ainsi de suite , nous voyons bientôt, en nous penchant en avant, la série des corniches superposées par lesquelles nous avons. passé et se coupant toutes oblique^ ment à un angle de quatre degrés. Nous nous étions élevés par des viaducs , de deux en deux parallèles à eux-mêmes ^ et dont le point extrême du troisième, par exemple, était à quatre-vingts mètres plus haut que la naissance du premier. Nous étions au sommet, dominant à une distance ^ immense toute une plaine de culture qui se perd&it dans un lointain horizon. Dans quelques mois, la ligne sera faite jusqu'à Bathurst; le travail sera plus facile.
Quel peuple pourtant que ce peuple anglais ! Malgré une chaîne de montagnes qui commence par un flanc abrupte de trois mille sept cent soixantequinze pieds, ils ont une ville de quatre mille âmes qu'ils veulent relier à Sidney, et vite voilà un chemin de fer, des travaux d'art, de grandes dépenses, ils n'hésitent pas! C'est à ce prix que cette ville deviendra, en dix ans, on centre de vingt mille habitants et que toute une contrée nouvelle, improductive jusqu'à présent, s'ouvrira pour plusieurs millions de moutons. Et pour^nt il faut qu'ils fassent venir leur fer d'Angleterre !
Nous revenons comme la nuit tombe à Sydney, tout joyeux d'avoir vu tant de choses en vingt-quatre heures, et ayant fait près de deux cents kilomètres, en outre des « lunchs » et des danses inséparables de toute inauguration anglaise.
Le samedi et le dimanche qui suivent, nous allons à Manlay-Beach et à Watson's-Bay : ici est le phare de l'entrée de Port- Jackson ; la grande mer rugit au pied de la roche noire qui surplombe sur elle , et du sommet de laquelle la vue s'étend au loin : elle a trois cent cinquante pieds de haut, et forme une voûte qui nous empêche de voir sa naissance et donne le vertige. C'est là qu'a eu lieu récemment un affreux naufrage, celui du Dunbar, qui manqua la passe et qui, en se brisant, fut englouti dans l'abîme : trois cent quarante personnes périrent; deux des officiers qui nous accompagnaient avaient été spectateurs, hélas! impuissants, du sinistre, et avaient vu tous
ces malheureux, après trois moi» de tner, se noyer es luttant contre des vagues qui les frappaient contre des roches à pic et ensevelissaient leurs cadavres dans le fjouffre !
MaïUey-Beach, au contraire, est une baie située sur la côte Nord de l'entrée et séparée dq TOdéan pai* une étroite langue de tétre; Rien de riant comme sesiboisi pittoresquea et aee jardinsnatnrels de fleor?. G*est là qu'une dizaine de vapeurs, chargés à couler bas, coliduisent le dimanche tout lé bon peuple de Sydney : les pique-nique, les fêtes sur l'herbe, les danses, les jeux y abondent. Vous voyez qu'on secoue gaiement ici le rigide ennui qu'engendre d'ordonnance pareil jour en Angleterre; il faut une heure et demie pour ramener à la ville les joyeux promeneurs.
Un a brick-fielder », ouragan du Sud-Ouest, vient accidenter notre retour. D'épais nuages de sable jaune, tout opaques, obscurcissent le ciel et s'effondrent sur nous; avant de recevoir un seul grêlon, nous avons un pouce de poussière sur le pont et plus d'un grain dans les yeux. Puis, avec la grêle, la brise fouette si fort la surface de l'eau, qu'une nappe d'écume blanche la couvre sans que les vagues aient le temps de se former. Si Ton ne carguait pas lestement partout, la mâture serait vite en bas!
Une fois , quelques jeunes gens frétèrent un steamer pour nous faire voir tous les coins ravissants de cette baie , qu'on sillonnerait un an sans en connaître les anses les plus féeriques. On se jeta à l'eau par-dessus bord , et l'on tira la senne , qui contenait — rien du tout au premier coup , deux cents poissons au second ; — et tous les rires , toutes les farces de pareille baignade ne se firent pas attendre avec de si « jolly fellows » .
Une autre fois, un joli yacht armé en cotre, où nous étions dix-sept, jeunes filles et jeunes gens , nous mena avec belle brise de la baie de « WoolloomooUoo » jusqu'à l'un des méandres sauvages de la rivière de Paramatta. Le canot remonta un cours d'eau sous les lianes : une grotte sombre est là, fermée seulement par quelques planches. Sur le seuil de cette demeure primitive, deux vieux Irlandeûs, un octogénaire et sa femme, fument paisiblement leur pipe , entourés de leurs pourceaux. O Philémon et Baucis ! 11 y a quarante ans qu'ils vivent là , cachés comme de vrais sauvages, loin de tout sentier, de toute habitation. Est-ce là le spectacle qu'on devait attendre dans le pays des mines d'or?
Nous avions avec nous le brave Dalley, le conteur par excellence, le dessinateur et le rieur du Punch and Charivari de Sydney. Car il y a aussi un Punch ici, tout spirituel comme celui de Londres. La verve ne put tarir, malgré une rafale qui inclina le cotre d'une manière effrayante , sans que cela effarouchât les « misses a , et qui le fit danser d'une belle manière au
SVDNEY. foi
milieu des lianes. Mais danser à terre les amusait plus; car tout cela, c'était notre vie du dehors , neitre vie d'eicursions , qui nous arrachait aux charmes de la vie mondaine de Sydney. On nous pressait toujours d'y revenir , et Ton ne se fatiguait pas de nous fêter. Chaque soir c'était un bal, où nous retrouvions avec joie la société la plus brilkuite : il durait bien avant dans la nuit y et l'honneur m'échut même d'y mener un cotillon. Un Parisien ne mène pas tous les jours un cotillon aux Antipodes!
Mais^ dans le JQur, tant de personnes aimables nous réunissaient tous, aux je^x de la campagne , dans les beaux jardins qui dominent la baie et qui sont des merveilles ! Chez lady Manning, des terrasses couvertes de fleurs , échelonnées par gradins comme le sont les maisons dans l'amphithéâtre que forme la ville de Gènes , donnaient vue de bien haut sur les baies riantes de Sydney-Cove, Farm-Cove et WooUoomooUoo. Les vagues venaient mourir sur les parterres du Parc botanique, dont aucun de nos officiers de marine n'a sûrement oublié les massifs et les délicieuses promenades.
Plus loin , une anse tout entière, Élisabeth-Bay , fDrme presque un lac, et tous ses bords verdoyants forment un seul jardin. C'est là qu'est, dans une situation unique comme beauté , le château de madame Susannah Macleay : des bambous, des palmiers majestueux s'y mêlent aux fougères-arbres et aux bois naturels de lis , hauts de quinze à vingt pieds , portant au sommet de leur tige élégante des bouquets panachés écarlate et bleu de ciel; c'est le plus féerique jardin de la plus charmante et de la plus gracieuse des châtelaines !
Puis il y avait un cottage dont nous prenions le chemin avec un si vrai plaisir et où nous passions de si douces heures; c'était celui de M. Louis Sentis, consul de France, qui , avec ses deux filles, nous faisait le plus cordial accueil.
15 octobre.
Mais, avant de quitter lu colonie, une course historique et curieuse nous prend la journée. Nous allons avec le Gouverneur à vingt Ueues de Sydney, à Gamden, la terre de MM. Mac Arthur. Leur père est celui qui , avant tous, a deviné que l'Australie, au lieu de rester le dernier des pénitentiers pour les échappés du gibet, devait devenir une terre anglaise et libre, appelée a jouer un grand rôle dans l'équilibre du monde par ses richesses naturelles et par un commerce qu'il fut le premier à créer.
Les prairies de Camden sont rempUes de troupeaux et les coteaux de vignobles, d'où viennent, par parenthèse, les meilleurs vins «de Bourgogne » de l'Australie. Par une échappée de vue, les deux vieillards nous montrèrent la vallée où l'on retrouva , après cinq ans , les premiers bestiaux
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iW AUSTBALIE. •
qui avaient été importés en Australie avec les « convicts » en 1788. H parait qu'au moment du débarquement, on avait mangue presque toutes les bétes vivantes de l'expédition. Une vingtaine s'étaient échappées, et, jusqu'en 1793, personne n'avait pu les revoir. C'est là même que Mac Arthur surprit le troupeau qui en était issu , et qui , devenu sauvage , courait les prés et défiait les flèches des aborigènes; ceux'-ci, qui avaient goûté souvent de la chatr humaine, voulaient leur comparer les côtelettes de mouton.
J'étais avide d'entendre les récits des fils de celui que les Anstraliena appellent à juste titre « le fondateur de leur prospérité » . A peine âgé de vingt ans , le capitaine Mac Arthur faisait partie du corps d'officiers chargés, en 1788, de commander les troupes du « Pénal SetUement » de Botany* Bay. Abordant avec les « convicts » , témoin de toutes les péripéties du premier établissement et des premiers labeurs qui ont ouvert ces plages tointaines à la civiUsation , il songea tout d'abord à l'élevage des troupeaux , m l'exportation des laines. C'était hardi pour un homme qui voyait les peuiplades noires vivre autour de lui de meurtre et de pillage, et qui ne pouvait encore s'appuyer que sur des criminels bannis et débarquant sans ressources^ La distance qui le séparait des pays où il devait chercher les animaux reproducteurs, le manque presque absolu de communications pour leur renvoyer les produits annuels , semblaient à d'autres des obstacles insurmontables. Mais, dès 1797, il put faire venir du cap de Bonne-Espérance cin^ brebis et trois béliers de la race mérinos ; il les croisa avec une dizaine de brebis du Bengale , qu'il obtint en même temps : une race , dont la toison était riche et le tempérament fait au climat australien , en fut le fruit. Les progrès rapides, la réussite prodigieuse de ce modeste troupeau, encoura^ gent Mac Arthur. En 1803 il vient en Angleterre : convertir « la terre du suicide » , comme on appelait alors rAiisti'alie , en une colonie commerçante, — voilà son but.
« Vous parlez de nous donner de quoi sufKre seulement à une misérdble existence de prisonniers, disait-il aux lords du Conseil privé; croyez-moi, je vous donnerai plus de laine sur le marché de Londres qu'il n'en faudra pour la consommation de l'Angleterre tout entière. » Et comme les lords le traitaient d'utopiste... « Je dis plus, ajouta-t-il, l'Australie, avec son océao de pâturages , vous enverra plus de laine que tous les troupeau^ de l'Europe et de l'Asie. « Et, pour assurer un si bel avenir, il demandait seulement au gouvernement quatre ou cinq vaisseaux entièrement chargés de brebis, Mais ,*comme tous les grands innovateurs , il fut reçu par le comité avec un sourire de dédain. Seul lord Camden lui donna quelques bonnes paroles encourageantes, et obtint pour lui de George 111 , à titre d'obole de cour-
tûisie, une brebis et neuf béliers de son troupeau modèle de Kew. Il paraît qu'à cette époque les souverains raffolaient des rustiques fermes^modèles , et que les Conseils prives n'étaient pas des plus clairvoyants. Rebuté par TÉtati incompris par tous, le jeune officier fréta à lui seul un navire, et emporta à Sydney, outre le cadeau de la munificence royale, quatre cents brebis saxonnes de la plus pure race, achetées a ses frais. « C'est dans ces prés qui vous entourent à perte de vue, nous disaient MM. Mac Arthur, que notre père vit prospérer les troupeaux que lui seul avait importés, et sur lesquels il fondait un si grand espoir, s'il lui avait été donné d'atteindre quatre-^ vingt-dix-sept ans, il aurait vu le développement, unique dans le monde, d'une richesse dont il avait créé les modestes commencements ; il aurait vu ce que vous voyez non-seulement dans notre colonie , mais dans toutes celles dont elle a été le berceau, qu'elle a nourries dans leur enfance^ et qui lui ont successivement demandé, comme à une seconde mère patrie, leurs premiers troupeaux. »
Ce que nous voyons, en effet, ce sont huit millions de moutons dans la Nouvelle-Galles du Sud , près de neuf millions en Victoria , un million et demi en Tasmanie, six millions dans l'Australie méridionale et autant dans la Terre de la Reine! C'est un total de trente millions et demi de moutons, représentant 457,500,000 francs, et donnant, par an, une exportation de 152,500,000 livres de laine, d'une valeur de 290,000,000 de francs !
Quand , en regard de ces chiffres, on songe que c'est seulement en 1823 que se vendirent, pour 2,200 francs, sur le marché de Londres» douze balles de laine qui étaient la première exportation de l'Australie , n'est-on pas saisi d'étonnement? Voilà une oeuvre anglaise! voilà une œuvre de bien peu d'années : avant dix ans, elle sera doublée. Que sera-t-elle dans un siècle, puisque les « squatters » n'occupent encore que le littoral d'un continent presque aussi grand que l'Europe?
Le gouvernement de la colonie s'est montré reconnaissant envers l'homme énergique qui a tant fait pour elle. Un espace immense de prairies, dans lequel un département français danserait à l'aise, est devenu son bien. Le moins âgé de ses deux fils nous a fait faire une grande course dans ses domaines : des étalons et des poulinières pur-sang y folâtraient d'un côté; de l'aitfre, c'étaient des bœufs par milliers, et des moutons par dix niille !
Mais , au milieu de cette véritable exposition d'animaux de race européenne , un seul échantillon indigène fait tout à coup son apparition dans l'herbe : c'est un affreux serpent gris et marron, long d'environ deux mètres : nous le tuons avec enthousiasme, et vite un Noir l'enroule sur une grosse
ni» A^MflALIE.
imimsiie , ^ le porte en triomphe. C'est, paratt^'ir, im des -pli» ^^futncMBi de ces parages. Il y a un mois, un des bergers de la « station «^ est mort, en ttxiis heures, de la morsure de < pareille bétse^ Va autre berger -vient d'être mordu aux* reins t. notre hôte, passant par lù« n'a pas hésité^ A.}m a £iit danâla<ohair, avec son (irouteau,^uii trou où* rottufoupraît le point, -]f>ui8 l'a brûle avec un fer rouge, et l'a qrrosé aV«e une liquenrfdite d'herbes du pays. Je m'imagine que je pourrais bien faire dix fois le tour du monde ayant de trourer quelqu'ua qui n'ait pas l'horreur insiée des serpents !
C'est conuB« l'horreur des « conTtcts v , tout le mofide l'a; cm les dëlaste! fc Et ipourtant, nou& disait I'uH' de nos hôtes^ nous les ayons viis à l'osuvre, quand il n'y avait pas encore dans la colonie d'autres hommes libres «que- les officiers et la garnison. Jamais nos portes n'étaient fermées» --^ il est vrai que les serrures étaient chose inconnue , — jamais ils ne nous ont volë^. Défricher les bois, construire des quais et tmcer des routes, tels ééaient kaits travaux. Quand les ëmigrants Ufares arrivèrent es foule ^ on<le8 leur dttuia comme ouvriers et comme serviteurs, et beaucoup^ par leur bonite coiidittte, recouvrèrent pardon et liberté. Jamais la moyenne des crimes im n'a égalé celle des crimes en Angleterre. » — Telle a été ta grande et incontestable utilité des déportés : ils ont été les pionniers involontaires dont 1« premiers coups de pioche ont ouvert une carrière to«i^ pleine de trésors On. n'aurait jamais trouvé un milUer d'hommes libres pour aborder sur les é<»ieils.de Botany-Bay; on en trouva trois cent mille pour débarqatr sur les qaiaisde Sydney.
L'élément « convict » a été une nécessité dans la fondation , à nne époque où l'horreur publique pour ces pays était égale à la publique ignoranee; mais ce temps une fois passé, son influence pernicieuse ne pouvait être oom^ battue que par la transformation graduelle du mode de gouvemcBMnt, à mesure qu'une immigration libre transformait la condition morale des gouvernés. Ce qui a fait la fortune admirable de la Nouvelle-Galles du Sud, é'est la dose de liberté dans l'administration de ses affaires, qu'augmentait l'arrivée de chaque navire d'émigrants, c'est le « self-govemment » , l'âection libre, la participation de tous à la vie politique. Si on avait maintenu 'peur la A colonie » le système autoritaire du a pénitentier », ce ne sont pas des ' villes de phis de cent mille âmes, des parlements issus du suffrage populaire, une presse libre , des chemins de fer, un commerce de plus d'un milliard, en un mot une civilisation européenne et libérale, dont nous aurions eu le multiple spectacle en Australie. Nous aurions trouvé sur le sol de la Nourelle-Hollande des casernes et des prisons , les décrets indiscutables d'un Gouverneur omnipotent , le silence approbateur d'un conseil « pour la
SÏDN^&Y. lias
forme »> ;> <krs expéditions héroïques An^ tésdU^i^^nh nnœAwip^lé sta* tniil^ *àek réglemente sur tout^ et veù gendarme pour «^uxioeJons!
r/eût été, du reste, à pen près un exeniple de notve; syâtèiae iColonialT, 'dans le genre de celui de la NouveUe-CalédîOnie, qui» iseonbleiprendre oè* dérouler chemin « J'aurais vduk la- Toir,: tuais aucunmaiiiFe de'ComméDceineisly rendit pendant mon séjour; il fi*est donc qu/uss» se«ile*choieiqtie je «hchë de visu sur notre colonie : ces! le tableau de ces^ selaiions oopameroialesiaydc Sydney, publié ici <}aiis les statistiquiea'du mitiîsflsèiteu'JLies <ex|piort^tion8Mdfe Sydney p6«r Noùnié» enli été j en 1865^ de 98a^A(M).<fi^aMsvtaitdis que Nouméa^ em retour)^ n'a^exportéqùe 4(9,000 franc». La différence est dbnc de 984,000 francs en fen^urde la-KouveUe^aUe»du^iSpdu
Pourtant, par ses imtmenses ressources natiurelles ysa'mutiireitcopîcalevsa position ceauDEierciale , comme cette beUe tle'poluFraît Tite^deTenii* lu^e magnifique colonie! nous disent ceux, qoi rctnt'iûsiléei Sijtuéel sotis )â monte latitude que Bourbon , aiyant un sol d'une étoimant^ Iertâjftléic[ui4i0di>nei, comme à Bourbcm , suorey café, épice8,«eUen'a pas besoin^ ponrfwreToïtnne, d'envoyer ses produits, par le capHoroy à l'Eiutope'idistenite^de aiiK mille Ueues; eUe est à qisatre jours de Sydney ^ à titx.de Melboarne; elle à ce bonheur unique pour une<oolonie tropicale, d'aiy^iv^^son^ Europe h m pprte , et elle pourrait y éooukr sûrement tous ses pro<ikHlsl La mâture trop sèehe du sol australien se refuse à la culture du sucre et du café; cette popul^tioii de phis d'un million et demi de Blancs, établie et opidente^au lieuda fuse chercher en trois mois , à Maurice ou à Java , les produits tropicaux qui lui sont nécessaires, n'aura qu'à éteifedre la main et nous laissera. d^ millions chaque année , dans cette île admirablement choieie ooauoe stratégie com* merciale. — Je voudrais espérer pour elle cette prospérité.
Mais, pour le quart d'heure, il parait que c'est un vaisseau à trois poiit3> commandé au sifflet du contrer^maitre : les colons y sont traités en passagers pékins qui gênent la manceuvre des « ouvriers de la trnnsportation » ^ Au moment du fléau récent de Bourbon , douze colons sont venus en députation chercher le moyen de s'y établir ; la richesse du sol les tentait* Un despotisme miUtaire nuurié à une centralisation de bagne leur a fait voir qu'ils seraient de trop , et ils sont repartis pour leur île natale.
Mais aussi, officiellement, n'est-ce pas avant tout une délicieuse position que l'on a préiérée pour un pénitentier? Les déportés tentent-ils de s'échapper. par mer, leurs frêles embarcations sont brisées sur les récifs de coraux ! Veulent-ils forcer par terre le cordon miUtaire qui les garde ^ ils 'tombent dans les montagnes entre les mains des (canaques ^ qui les r6ti3$ent immédiatement et les croquent à belles dents! Et puis, c'était .une si belle
occasion de faire, à trois reprises, Fessai d'un phalanstère j de surprendre tout d'un coup le monde par la mise en pratique de cette originale théorie !; I^e malheur est qu'après des scènes du plus haut comique, et quoique lesv cargaisons de vertueuses orpheHnes arrivassent plus nombreuses qu'elles) n'étaient annoncées de France , le phalanstère rêvé a mal tourné ! Le plus clair des importations françaises, c'est de L'absinthe; et le phiâ saillant. d^a exportations, ce sont. des, papiers timbrés, et des rapports militaires. Mais si nous n'avons qu'environ dix-sept cents hommes Ubres là où les Anglais en auraient déjà dix-sept mille, et si une subvention de 300,000 francs dépasse encore, de près des deux tiers, les ressources propres à la colonie, dont le fonds est pourtant si riche; si nous savons occuper, fortifier, clôturer, verbaliser et inspecter, plutôt que coloniser, nous avons toujours la gloire des armes. A Sydney, on comble de louanges les neuf cents hommes de notre garnison calédonienne, et cet hommage mérité fait toujours battre notre cœur d'une grande joie.
Toutes deux nées à un grand intervalle de temps, non pas sous la même étoile, mais dans la même obscurité, la Nouvelle-Calédonie et la Nouvelle- Galles du Sud semblent placées face à face pour faire ressortir davantage , d'une part l'état d'enfance où est la première , de l'autre le magnifique développement de prospérité qu'a atteint la seconde , et que je souhaite de tout, mon cœur à sa sœur puînée , dans un même temps d'existence et dans les mêmes proportions.
I^e tableau est brillant pour la colonie anglaise en 1865 : 411,388 habitants possèdent 8,182,511 moutons, 1,961,905 bêtes à cornes et 282,587 chevaux; les dépenses de l'État s'élèvent à 43,912,275 francs, et les recettes à 53,930,825 francs, dont l'excédant amortit rapidement la dette, qui est encore pourtant de 143,725,000 francs; 1,912 navires jeaugeant 635,888 tonneaux entrent dans ses ports; son commerce général est de 304,980,600 francs ; la viande est à six sous la livre; et la moyenne des salaires des ouvriers de 12 francs 50 centimes par jour.
La constitution de la Nouvelle-Galles du Sud ne ressemble ni à celle de Victoria, ni à celle de Tasmanie. L' « Assembly » , composée de soixantedix membres , est nommée périodiquement par le « Residential suffrage » , c'est-à-dire par tous les citoyens inscrits comme résidents : c'est la Chambre des députés. La « Législative » est nommée à vie par le Gouverneur , en conseil des ministres responsables, c'est la Chambre des pairs. Dans ce gou* vernement constitutionnel, la main habile et aimée par tous de sir John Young a su maintenir tendue, sans qu'elle se rompît, la corde entre l'élément conservateur et l'élément Ubéral, vaincus ou triomphants tour à tour
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dans le jeti des institutions parlementaires. Les affaires sont toujours entre les mains de gens supérieurs, et quand ce n'est pas M. Martin qui les dirige;' c'est M. Cowper, suivant les courants de l'opinion publique qui juge, et de l'élection qui sanctionne.
Quoique la société de Sydney, capitale d'une colonie surtout pastorale, où une aristocratie puissante se tient en dehors du commerce, soit une société ancienne , en comparaison de celle de Melbourne , que nivelèrent sa naissance dans la fièvre de l'or et le caractère éminemment commercial de tous ses habitants, la vie politique y est également animée et y passionne tout autant les esprits.
Pour tous ces hommes que nous avons vus , ici est leur patrie , dont ils sont amoureux, comme le sculpteur l'est de la statue qu'il exécute; ici est leur arène où les élections les élèvent, où ils luttent pour leurs principes et où ils augmentent de leurs propres mains leur prospérité. Plus assise que Victoria , mais moins libérale , plus lente , mais moins fiévreuse , plus sem-blable à l'Angleterre, tandis que sa voisine se rapproche plus de l'Amérique, — la Nouvelle-Galles du Sud m'a paru le fleuron le mieux monté et le plus solide de la couronne brillante des colonies britanniques; en soixante-dixsept ans, elle a montré ce que peuvent, malgré les plus grands obstacles, l'autonomie, l'énergie et le libéralisme.
Station de bœufs : A vattle huntinç.
COTE ORIENTALE J> AUSTIlALlE.
0"iie occasion uniqu« pour fraudiir le détroit de Torrèa t le Hero. — Newcastle cl ses ciiarbotis. ,,-rttSnsb|ine et les «en^-df voUoi^i '*•*- 1*9 TeiX9 de la Rôoe^ oo|<ini4,^9Î9«^iH9« -r- Un récU dt» saciifices humains d^ Dahomey. , — Une cité âgée de deux ans. — Les feux des cannibales. — Lés lies de corail. — Où le Hero faillît sombrer.
17 octobre.
Le moment du départ est arrivé ! Nous comptions rester six semaines en Australie, nous en avons passé quatorze, retenus en tous points par un intérêt toujours croissant et une hospitalité de toutes les heures. Au lieu de suivre la route banale de la malle anglaise par Melbourne, le port du Roi- George et Ceylan , une occasion s'est tout à coup offerte : le Gouvernement envoie un vapeur à Batavia, par le détroit de Torrès, afin de tenter d'établir des communications commerciales entre les colonies australiennes et les possessions hollandaises.
Le Hero a été choisi pour cette périlleuse mission. L'attrait de naviguer pendant douze cents milles entre les récifs de la mer de Corail, de franchir la passe réputée la plus dangereuse du monde, ne nous laisse pas hésiter un instant, malgré les craintes et les instances de tous ceux qui s'intéressent à iious.
Au point du jour, nous sommes à bord : je ne connais rien de comparable au désordre, à l'animation et au tapage qui précèdent le départ d'un paquebot, pour une traversée qu'on présume devoir être d'un mois. Tous les matelots sont gris, c'est la règle; les fournisseurs de vivres sont en retard, c'est commun à tous les climats. Les grues à vapeur nous font descendre sur la tête tonneaux de porc salé, moutons en vie, vaches qui beuglent. Ficelés chacun dans une forte sangle, dix chevaux pur-sang gigotent en décrivant une parabole à la hauteur des hunes, et, à peine sur le pont, ils piaffent , glissent , roulent effrayés au milieu des matelots qui ont encore plus peur; des bandes de cochons affolés font des charges de la dunette au gaillard d'avant, en nous perçant les oreilles de leurs cris stridents. Charbon et légumes frais sur un navire peint à neuf, tout est pêle-mêle, tout le monde s'égosille, et une ménagerie de cacatois vient donner la plus haute note! On ne les embarque heureusement qu'à la dernière minute. Puis nous larguons
les amarres, Thélice nous pousse hardiment en avant, et nous nous élançons, comme une flèche rapide, a travers cette baie qui nous parait encore plus
belle que jamais
Le bruit du bord n'arrivait plus jusqu'à moi; penché sur la dunette, j'étais en pensée sur la terre ferme, et je regrettaitS! avec émotion cette ville aimable, où Ton nous avait dit si souvent : « Vous reviendrez un jour. » Tous ces li^vLx qui nous avaient tant charmés se déroulaient de nouveau, à nos yeux en un même spectacle : c'étaient et Macquarie's Chair, et WoôlloomooUoo, et Elizabeth-Bay ; et je me disais que le véritable Éden de l'Australie n'est pas h Twofold, ni sous le cap Oomooroomoon , mais il est bien là!
.... Le bonheur reste au gîte , Le souvenir part avec moi.
Et peu à peu les dernières habitations, éclairées par le soleil levant, s'effacent sous les dômes de fleurs, et sont tout à coup masquées par les roche$ où le Dunbar s'est perdu.
Vers le soir, nous serrons la côte de près : elle est brûlée, sablonneuse et monotone; nous entrons dans le port de Newcastle. L'entrée est semée de bancs, agitée par des courants rapides, en un mot très-dangereuse- Nous voyons au milieu des récifs les hauts mâts du steamer Cowarra, qui s'y est perdu depuis notre arrivée en Austalie. C'est à cinq cents mètres de terre^ et, chose affreuse! sur deux cent soixante-quinze passagers, un seul, un jeune homme de vingt ans, est parvenu à se sauver, eo se cramponnant à une bouée.
Nous sommes venus ici pour chercher les onze cents tonnes de charbon que doivent engloutir les fourneaux du Hero pendant son voyage. Newcastle est le grand, mais le seul marché de charbon colonial en Australie : nous tenions beaucoup à en visiter les mines , qui , avec un si immense mouve* ment industriel, valent cent fois des mines d'or.
18 octobre*
Les directeurs nous conduisent à cheval à la mine de Waratah : deux galeries, de huit cents mètres chacune, pénètrent horizontalement dans le flanc de la montagne, qui est tout entière un énorme bloc de charbon; là prend naissance une veine dont on ne peut préciser la fin, et qui, large de plusieurs kilomètres, épaisse de quatre mètres, s'enfonce dans la direction sud, avec une inclinaison de cinq mètres sur trois cents. La Waratah emploie deux cent cinquante ouvriers payés à raison de \ fr. 40 c. la tonne : ils
17e AUSTRALIE.
extraient une moyenne de trois mille cinq cents tonnes par. semaine ^ qui reviennent sur place à 10 fr. 35 c. Cette mine, qui n'a besoin ni de creuser des puits, ni d'employer des machines, mais qui trouve la matière à la sur* face, est la plus privilégiée. Elle nuit fort à ses concurrentes, que grèvent les foncements profonds, et qui pourtant doivent vendre au même prix qu'elle. Plus loin, nous visitons le « Bore-Hole », où nous descendons à trois cents pieds sous terre : c'est une manière comme une autre de nous rapprocher de l'Europe, et de voir combien une mine de charbon est incomparablement plus propre qu'une mine d'or. Le Bore-Hole appartient à une grande compagnie, 1' « Australian agricultural » , qui fait de tout, du charbon, du cheval, des choux, des bœufs et des moutons. Le gouvernement lui a donné, en pur don, 2 millions d'hectares; elle en a acheté 800,000 autres pour une somme de 20 millions de francs ; elle a près de 200,000 moutons, 20,000 bœufs et 500 hommes à gages, bergers et mineurs, qu'elle paye 1,750,000 fr. C'est là un exemple du « squattage » par association, qui est assez commun en Australie. Les actionnaires ne vendraient pas pour un empire; ils espèrent chacun leur petit miUion avec impatience, et nous disent qu'ils n'ont plus longtemps à attendre : heureux financiers, dont le sort doit faire envie aux amateurs confiants de l'emprunt mexicain !
19 octobre.
Le gros ventre du Hero a absorbé ses onze cents tonnes de charbon : nous aurons été pour un vingt-cinquième dans l'exportation hebdomadaire de Newcastle, ville bien feite, du^ reste, par son aspect sombre, pour contraster avec Sydney : après les palais d'une fée, nous avons vu le ramoneur. Notre navire est un ancien « blockade-runner » , construit à Glasgow pendant la dernière guerre d'Amérique, pour forcer le blocus des ports confédérés: c'est dire qu'il est très-bas sur l'eau, entièrement en fer, et effilé comme une pirogue. Il a 235 pieds de long, une machine de 250 chevaux, 42 hommes d'équipage, et jauge 1,200 tonneaux, ce qui depuis aujourd'hui ne lui donne, comme vous le voyez, guère de place pour les marchandises, c'est un ballon d'essai que lance l'Australie afin d'ouvrir la route : les navires marchands bien chargés le suivront, s'il réussit.
2Î octobre.
Nous sommes sortis des eaux de la Nouvelle-Galles du Sud , pour entrer dans celles de la « Terre de la Reine » . Quant aux eaux du ciel, je croirais
COTE ORIENTALE D'AUSTRALIE. t7i
qu'elles veulent nous noyer à bord : un grain terrible, une vraie trombe a tout cassé dans notre barque. L'orage, chargé de nuages froids et venant du Sud , est remonté très-vite contre la brise basse et chaude du Nord ; il y a eu un instant équilibre et lutte au-dessus de nos têtes, puis les deux électricités se sont combinées, tout s'est rompu, les vapeurs condensées se sont précipitées sous forme de gréions gros comme des œufs de pigeon, et le baromètre est monté d'un quart de pouce en une minute et demie; la dans^ générale de tous nos instruments, qui pirouettaient, était à l'avenant. Tout le monde s'est réfugié dans J'entre-pont : plusieurs geais et perroquets de la ménagerie ont été tués roides, par les ricochets des gréions dans leurs cages ouvertes ; les chiens, contusionnés à vif, hurlaient de douleur.
La panique a été courte mais inouïe. En outre du tonnerre, la mer s'en est mêlée : elle nous a si bien secoués, que tout l'échafaudage qui protégeait les chevaux attachés sur le pont est démoU soudain : vergues et mâts de fortune qui le formaient s'écroulent; les pauvres bétes descendent la ^garde comme des capucins de carte ; les uns sur le flanc, les autres les quatre fers en l'air, sont culbutés par les lames , et plus ils tentent de se relever sur le pont gUssant, plus ils retombent et se blessent. Il faut être de bonne trempe pour garder son sang-froid en pareille bousculade : d'un bras de fer et d'une voix tonnante, Logan , notre capitaine, était admirable. Ayant quelque habitude du danger, nous lui prêtions main-forte de notre mieux* Le pont ressemblait tout à fait à ces battues d'Afrique, où les gros animaux sauvages sont poussés au galop, entre deux haies, jusque dans une fosse, où ils s'empilent comme des alouettes dans un pâté. Un cheval est déjà mort et lancé h la mer, deux autres se préparent à faire le même plongeon.
Hélas! rien de tout cela n'a pu laver le cloaque le plus épouvantable que j'aie jamais vu, et qui n'est autre chose que notre cuisine : deux charcutiers mulâtres, crasseux et huileux , ne versent à poignées que le poivre rouge et les clous de girofle; et l'eau pour nous désaltérer est gluante et chaude! En voyage, c'est de tout cela qu'il faut rire, pour soutenir le moral, lorsque le physique est en souffrance.
Mais nous voici sous le vent de Tîle Moreton; nous filous nos lourdes ancres dans la baie, et un petit vapeur venant de Brisbane nous accoste. L'aide de camp du Gouverneur, sir George Bowen, apporte au Prince une aimable lettre qui l'engage à toucher terre; pendant deux heures, nous remontons les bords plats et marécageux du Brisbane River ; on s'arrête un moment pour prendre trois grosses tortues jaunes, longues d'environ un mètre et demi : une fois à bord et sur le dos, les pauvres bêtes agftent convulsivement et en vain leurs pattes aplaties , et montrent en même temps
172 AU8TBALi£.
leup erâju» .dénudé où roukiit deux grands^ yeux avec uaetexpr|e86mn.d'agaf« c^menti ëyideoti i QUeUe bonoe aoupe elles vont nous feire !
^oua passons toute la soirée à « Government Hanse » : bous soiaeqies près duL Tropique^ eti la cfa^ldnr est grande^ les jardins isont étranges. L'apparition d'un ^u^malinouveauvitot interrompre un instant notre eauserie : cesl; lé « Aying fox 9y soorte d'écureml iparron. dont les pattes, en s'étendant^ déploient entre elles un>tissn transparent et membrananx, qui £ait parar* chutç >et qui lui sert d'ailes comme pour voler d'un arbre à l'autre à des dîsliances de cent et cent cinquante mètres^ Je ne^sais pas quel noin latin ou grec. la; science lui ^ donnéy mais jeTappeUeraisi volontiers l'écweniL chauMe^ souris. G'eàtchanbant de les voir a'élaacet du fsà\e d*im haut sapin, ^ueitsk) soutenir en l'air avec la rapidité d'un dard, pour descendre diagonalement de l'autre côte de Ja prairie sur des arbres de vingt ou trente pieds : quand la brise les porte , ils vont très-loin , semblables à ces feuilles d'automne qui voltigent inanimées, à de grandes* distances d'un arbre élevé.
Il y a là quelques « bounyas » ; c'est Tarbre^ ^sacré des lîptrs de ces conjurées. Pîn vigonreui , k la construction biaarre , mais régulière connne loraucaria, il aitteintbien vite nne imposante hauteur. S<m fnnt, du genre ananas, mûrit seulement > tous les trois ans; ks sauvages se réunissent par tribus pour l'aller cueillir dans icertains bois qu'ils vénèrent. Chose curieuse ^ depnis rétablissement des Blancs, Todeur des troupeaux, le voisinage des maisons font mourir rapidement ces arbres; et maintenant les JNoirs , eq allant récolter sm fruits, -chantent, piaratt^il, sur une triste cadence, que lorsque « la dernière bounyana mûrira sur le dernier survivant des forêts de bounyas et tombera à terre, le dernier Noir rendra son âme aux étoiles. »
C'est en effet un triste spectacle que de voir cette race s'éteindre si vite : nne grande mélancolie s'est emparée de toutes les peuplades du Sud; elles se voient mourir chaque jour. Pauvre race, naïve et sauvage, qui n'a pris de la crritisation que ce qui pouvait lui nuire! les excès de la boisson et les maladies nouvelles la détruisent comme la gelée tue les mouches. Depuis quatre-vingts ans qu^elle est en contact avec l'industrie des Blancs, elle ii*a pas eu une seule fois l'énergie de se mettre à l'œuvre, de travailler à l'exem-* pie des envahisseui*s, de tirer de la même terre les mêmes profits qu'eux! Non, se vautrer sur le sable pendant des jours et des nuits, chasser l'opos* sum avec des piques en arêtes de poisson, en manger pour quatre jours et dormir après au soleil, dans la crasse putride et la paresse du boa qui digère, voilà la vie de cette race qui semble maudite ! On a eu beau éleTer des enfants noirs, leur apprendre des métiers, leur feire gagner des salaires élevés; à vingt ou vingt*cinq ans, ils se sont échappés des villes vers les
COTE ORIENTALE D^AUSTRALIE. â7S
hoi$^ pour repnendre le cours d'une misërable ex^tence^Bien nltettK^ t) y en a un, d'une remarquable intelligence, qu'an a ékivé fa MelbouriM^'qtii'is^est pris: de |ia6sk>n pour lea machinesi et l'industrie : ilavait piresqtw destinamëres d'Ë^rop^en; îl savait tin peu de* matliématiques et- 'pouvait >rësqu()re unie équation du seeond degré; on Va enrcyyé passer deux ansi en Angleterre, oni'a présenté à la Reine et comblé de* graicieiisetés. Bbbien, maintenant, parcourez les bords sauvages du Murnunbîdgee oo del'Ulla-IhiUa, et vous Ib trouverez tout nu, au inilieu de tribus hideuses, vivant d'opossum, incapable de travail, aussi brute, aussi misérable que ses frères. On dirait vraiment qu'un mauvais génie veut les laisser spectateurs impassibles et ignorants de toutes les merveilles que les Blancs acoomplissent sur< leur' sol!
23 octobre.
Dès le matin, nous allions rejoindre en rade notre fiTera/ avant d'aririver au quai^ j'ai ri^ardé tout autour de moi : je sentais quelque ebose d'étrange. Je ne connais rien de bizarre comme une ville naissante : il y a ici des éd^ fioes publics qui sont de vrais palais, et pourtant ceci n'est qu un grand vil-^ kage ; les rues sont tracées, mais c'est presque an m^îeu d'une forêt de cèdres rouges, de tulipiers, de bois de fer! Au bout d'une rue qui compte trois ou quatre coquettes boutiques de nouveautés , est un précipice ou un torrent : plus loin, j'ai vu écrit sur une bâtisse : « Trésor public y ^ et il n'y avait alentour que les tentes des immigrants arrivés depuis quelques jours.
C'est qu'en effet Brisbane est une colonie qui sort de terre : son territoire le « Queen's Land » , comprend toute .la partie Nord-Est du continent austral, et son étendue est égale à trois fois celle de la France. Il y a quarante-deux ans que le premier Européen entra dans Moreton-Bay ; ce devint vite un des districts pastoraux de la Nouvelle^Galles du Sud : en 1859, il y avait à peu près vingt mille habitants ; ils souffiraient de i'éloignement du siège du Gouvernement; le district devint à cette date colonie indépendante. Singulière chose que ce besoin inné d'indépendance, d'initiative et d'aventure, de ces rassemblements d'honunes, qui ne craignent pas de faire banqueroute en perdant la protection d'un État anciennement établi, et qui veulent courir la chance de surpasser, grâce à leur autonomie, la prospérité de leurs voisins! C'est qu'on ne mesure bien que sur place le remède au mal, l'encouragement véritable au travail, les sources naturelles de la prospérité dont un sol est capable. Ils ont voulu avoir, et ils ont en effet, une Chambre nommée par le suffrage de tous, des ministres responsables : tout un gouvernement à eux. Ils ont voulu marcher à pas de géant > et débuter
par les bienfaits comme par les dépenses de l'immigration. Voilà déjà au nombre de quatre-vingt-dix mille les membres de cette colonie, née en 1859: ils comptent dans leurs pâturages 6 millions de moutons, 900,000 bétes à
1 cornes, 50,000 chevaux ; ils exportent déjà pour 37,600,000 francs par an;
^ ils ont des mines de cuivre; on vient de découvrir des mines d'or : fes Dar^
ling-Downs ont une terre végétale que l'on compare à celle d'Angleterre.
t Aussi un flot de capitalistes et de « squatters m des autres colonies a inonde
; ce pays presque sauvage. Ces messieurs à cent cinquante mille moutons se
trouvaient à l'étroit dans les « runs » du Sud, et, poussés par l'esprit d'aven-
^ * ture, ils se sont hardiment répandus dans l'intérieur, pour avoir encore les
coudées plus franches.
Les immigrants reçoivent en débarquant un « non transférable land order » qui leur donne le droit de choisir un rectangle de terrain de soixante
, hectares. En outre, à raison de 12 fr. 50 c. l'hectare, le gouvertiement leur
en loue tant qu'ils en veulent; et, pour des baux de quatorze ans, il donne au même prix un mille carré! Les mines et les moutons, voilà décidément l'alpha et l'oméga de toute l'Australie.
Il est vrai que les coffres du Trésor brillent par leur légèreté. Ainsi l'ont voulu des excès, des abus d'énergie, des transports gratuits d'immigrants el des créations de chemins de fer, de ports, de télégraphes. Mais dans un pays où en dix ans la dette ne portera plus sur quatre-vingt-dix mille habitants, mais sur cinq cent mille, où la valeur de milliers de kilomètres carrés passe en deux ans de zéro à 600 fr., on ne s'effraye pas d'une dette de 20,775,000fr., née avec la colonie.
Ce premier embarras, dont souffre aujourd'hui la Terre de la Reine, des gens qui n'ont pas trente ans l'ont vu en Victoria, en Nouvelle-Zélande, et ce sont maintenant des colonies merveilleusement prospères. Gomme Melbourne, Brisbane a eu ses émeutes; mais si le sang n'a pas coulé, ce n'est pas grâce au déploiement de la force armée : s'il n'y a que sept soldats en Tasmanie, il y en a seize seulement à Brisbane! Maintenant, tout est dans l'ordre, et si cette terre sort de sa crise financière, si elle ne succombe pas la première dans la guerre de tarife qui commence entre les colonies australiennes , ce sera un exemple des plus frappants des difficultés que rencontre une création lointaine , mais aussi de la rapidité et de la confiance avec lesquelles elle peut les vaincre, et s'élever, du jour au lendemain, du néant à la prospérité.
Dans dix ans peut-être ce pays-ci sera-t-il déjà un grand État ! Je serai alors heureux de me rappeler d'avoir vu sa capitale à l'état de grand village, ses habitants sous la tente son enfance en danger. J'aurai vu le fondement
d'un empire, et tout ce que, sous l'aile de la liberté, peut tenter et exécuter, sur une terre sauvage, la puissance humaine. Mais je n'ai vu que l'ensemble d'une ville qui se forme : les détails n'ont pu m'apparaitre dans un temps si court. Seule, la conversation du Gouverneur et de quelques « squatters » m'a appris ce que je vous donne, et, pendant que j'écris, le Hero déjà file ses dix nœuds vers le Nord , en serrant la côte que nous ne devons plus perdre de vue d'ici à longtemps.
25 octobre.
C'est un véritable bonheur, un repos nécessaire, qu'une navigation après trois mois d'une vie surmenée! Rien alors ne nous parait si bon que de reprendre nos paisibles promenades sur la dunette , de respirer Ubrement la fraîche brise et de recueillir, comme dans un rêve, tous nos souvenirs. Je ris quelquefois de bon cœur en entendant les récits du docteur du bord, embar^ que sur le Hero le lendemain du jour où il arrivait d'Irlande en Australie, sur un navire où il avait la haute et agréable surveillance de cinq cent cinquante jeunes vierges de la verte Érin, envoyées par une société d'encouragement pour l'améhoration des races dans la Terre de la Reine. Le voyage avait duré cent quatorze jours : je laisse à penser si les donzelles doivent danser sur b terre ferme pour le moment !
Nous avons un compagnon bien aimable dans M. Van Delden, président de la chambre de commerce de Batavia, qui est venu étudier les colonies autrahennes, et chercher précisément à nouer ces relations commerciales dont le Hero est l'avant-coureur.
 la nuit, les cuisiniers prennent leurs harmonicas, et, au bruit d'une mélodie irlandaise qui agace même les mouettes, tout l'équipage danse gaiement la gigue à l'arrière du navire. Les heures d'une nuit étoilée, sur une mer d'azur, sont des heures de douce causerie , et je me promène longuement sur le pont en questionnant avidement im des hommes les plus intéressants que j'aie rencontrés, et qui ne sera malheureusement notre compagnon que pendant cinq jours encore. C'est M. Haran, chirurgien de la marine royale, qui se rend au « poste de sauvetage » du détroit de Torrès, où il vit avec quelques soldats au miUeu des cannibales : sa femme y est devenue folle, et ^es deux fils y sont morts d'insolation !
Ce bon docteur a été partout et a voyagé dans les pays les plus inconnus. Depuis vingt-huit ans qu'il court les mers, il a eu la chance de visiter toutes les côtes orientales et occidentales de l'Amérique, de l'Afrique, et les deux tiers de l'Océanie. C'est lui qui accompagna, en 1862, le commodore anglais Eardley-Wilmot, sur le Ràttlesnake, quand celui-ci fut chargé par la reine
Victoria de porter des présents au roi de Dahomey (côte Ouest d'Afrique, 3** latitude Nord ) , et de le supplier de renoncer à ses trop fameux saci^ifices humains et à la vente de ses në{j;res aux pirates. Ces trois hommes, le Commodore, le docteur Haran et un antre officier do Tuarine, débarquèrent seuls, sans armes, et s'avancèrent hardiment au milieu de ces populations cannibales, vers les palais de Dahomey, si renommés j>our leurs colonnes construites de crânes humains. Le roi vint au-devant d'eux, suivi d'une armée de cinq mille amazones, gaillardement armées en guerre. Il les reçut avec pompe, les présenta à tout son peuple assemblé, et les garda hospitalièrement pendant sept semaines. Mais il leur fallut s'exposer aux spectacles les plus étranges : trois ou quatre fois pendant le premier mois , cinq têtes furent tranchées sur le passage du prince, pour appeler sur lui les bénédictions de la Divinité. Un jour, il y eut un sacrifice solennel : une longue procession s'engouffra dans une tour, et, sur le sommet, furent décapités d'abord cent poulets, puis des cochons, des dindons, des moutons, des bœufs, enfin soixante hommes et soixante femmes. C'était une grande réjouissance j)our le peuple, qui célébrait sa victoire sur une tribu vaincue, toujours pour la plus grande gloire de la Divinité et la prospérité de la dynastie. Le roi voulait convaincre les envoyés britanniques de la légalité de ses sacrifices humains, en leur montrant les transports joyeux des spectateurs, « et un souverain, leur dit-il, qui ne ferait pas couper les têtes à une partie des ennemis qu'il a défaits, serait détrôné; car le peuple de Dahomey veut que son prince soit fidèle à la religion de ses ancêtres et sacrifie plusieurs fois par mois. » Toutes les raisons d'humanité une fois épuisées, le comniodore proposa une indemnité d'argent très-considérable. a Des dollars, jamais! répondit le roi : votre reine ne saurait m'en donner assez. Songez que je vends chaque Noir prisonnier trois cents francs aux pirates portugais, qui sont les bienvenus chez moi. Restons amis, mais chacun selon sa religion et ses mœurs. » Et sur ce, il les mena à un festin , où ses chambellans i\ peau noire se passaient gaiement les vins épais de ces contrées dans des coupes blanches et polies , qui n'étaient autre chose que des crânes d'hommes. Puis les convives s'arrachaient de jolies tranches de jambons humains, mêlés aux herbes aromatiques. « Je n'ai jamais eu si peur de ma vie , me disait le docteur, car nous avons énergiquement refusé de tout, et nous jouions là notre vie : heureusement nous avions réservé pour ce moment une distribution de chapeaux galonnés à hauts panaches, de fasils et de montres, qui nous fit pardonner de n'avoir pas mangé de l'honmie. » On s'arracha les panaches, et les seigneurs noirs, tout nus, firent un effet admirablement comique sous leurs coiffures d'officiers d'état-major, sous Je
chapeau à * plumes- de* poisson », comme disent les marins. Les devins, jetant en Tair de petits cubes d'ébène , disent chaque matin au roi ce qu'il doit faire dans sa journée ! Les Anglais durent rejoindre la frégate sans avoir rien obtenu de ce qu'ils demandaient : le roi les congédia très-poliment, en alléguant toujours des motifs d'un ordre stipérieiirj et crut les consoler en leur donnant à chacun de belles défenses d'éléphant, des cornes de rhinocéros et deux femmes de son harem. J*admire le courage de ces hommes, et j'aurais donné tout au monde pour faire cette belle équipée.
Ce récit est de l'exactitude la plus scrupuleuse , car Fauvel avait rencontré à Rio, l'an dernier, l'illustre Bm^ton, qui, chargé, deux ans plus tard, de la même mission, lui en avait fait mot pour mot le même récit.
20 octobre.
La brume est venue mettre obstacle à la rapidité de notre route ; nous avons passé toute une journée à nous écarquiUer les yeux pour découvrir ' Lady-Elliot-Island , qui devait déterminer notre position ; car le poitit es- • -limé était trop incertain avec des courants d'une imjïétuosité incroyable; enfin nous l'avons trouvée. Puis hier nous passions le Tropique du Capricorne au lever du soleil ; la houle est tombée ries fies innombrables de corail nous tiennent à l'abri; des nuées d'oiseaux blancs les annoncent dé lôih. Nous passons Peak-Island, haute roche percée d'un trou ovale en son milieu, dans la direction N.-O.-S.-E. C'est une retraite des pélicans et des tortues, un point bizarre et invraisemblable. De là nous suivons un long chenal etitre la côte du continent et les îles désertes K. 11, 12, 13 et M., aussi sauvages que leurs noms sont peu pittoresques, et nous voici dans la rade de Bowen. Le Hero a cela d'excellent qu'on l'arrête un peu où l'on veut : un temps superbe, une baie riante qui s'ouvre dans la déchirure du bois de pins, nous tentent, et sautant dans la baleinière, nous allons h terre voir le dernier village de l'AustraUe orientale.
L'arrivée de notre navire, que nous annonçons par le bruit du canon, est un événement pour une population qui a rarement, dans une année , l'occasion de voir un vapeur. Nous sommes tout étonnés de tomber dans une république allemande : des Prussiens, moins brillants que ceux de Sadowa, tout heureux de la nouvelle des victoires du fusil à aiguille que nous leur apprenons , des Badois que n'agitent plus les émotions de la roulette, construisent leurs huttes de bois dans cette cité tropicale âgée de deux ans , où les points de repère sont une église et sept cabarets; où mille habitants, à
|ieine débarqués, luttent contre les serpents et les Naturels , contre un sofeîl
de feu et des forêts vierges.
Voilà l'Australie comme on se la figure tout entière en France : voilà- dai
Aborigènes de la côie orientale.
colons à l'œuvre, des immigrants pauvres sous la tente Î^Voilà bien les malb^^re,ux de nos pays venus s'exiler sur ces terres lointaines, pour trouver leur pain I C'est la misère et le désespoir qui les ont fait partir, et les voilà. dans leur premier étonnement de se trouver isolés sur un sol où tout esH nouye^q/pour eux ; là, le colon n'a rien à espérer, sinon de son énergie,, 4il doit jtom^, tenter, pour tout créer. Un brave paysan allemand, qui pleurait 4e
COTE ORIENTALE D'AUSTRALIE. * ^t9
j^i0 ,ei>i'iiou5; entendqnt ,parkr sa langue, >clôturaUilei champ,, >*QiÀtl 4?i^ cabane, et ne quittait pas de l'œil un maigre troupeau d^ quaFa.]Mf')l>rr^^H iMiluSjJhli disions q^e nous avons vu, dans le Sud, des soixante n^iUém^U^V>ns errant sans barrières. Alors donnant un plus violent coup de hache dans le bambou qu'il abattait : « Avant de mourir, nous rt^pondiNl, je Viuis donc espérer de contempler heureuse et prospci'è toute cette petite trèupe d'enfants ! Les premiers sont nés en ma chère Allemugae ; ctiltn-d en iuer, presque dans les glaces; celui-là, sous le Tropique! Ils sont jïâles el en guenilles! Je (gagnerai pour eux un « nm » florissant, avec des milliers de bœufs ou de moiilon.s; ils deviendront riches et heureux : a Oh ! Gott sei dank. w Pour prendre courage^ qu'ils imitent leurs prédécessmirs en Victoria et dans la Nouvelle-Galles du Sud, leurs contemporains dans la Nouvelle-Zélande!
Nous avons parcouiu la campagne qui entoure le « settlement » : des serpents qui fuient clans kshorbes, des groupes lointains de Naturels qui nous évitent toujours, mais qui ne manquent jamais de leurs dards les troupeaux du voisinage, voilà ce que nous avons vu; il fait bon d*étre arme. Tout Bowen est en émoi, parce que deux naufragés ont été pris sur une grève non éloignée, et quand on est arrivé pour les secourir, la tribu était déjà en train de les manger h belles dents. ^
Nous sommes sous les Tropiques , c'est dire que les moustiques les plus tenaces et les plus cuisants nous affolent, en même temps qu'une soif affreuse nous ferait donner une année d'existence pour un verre d'eau fraîche. Je comprends maintenant, après notre excursion dans les lianes , que les excellents habitants de Bowen consomment pour 250,000 fr. de . boisson par an!
Vous croirez (jno et si nne illusion , mais j'ai positivement senti la choucroute, et entendu une délicieuse symphonie à Bowen. Chaque peuple emporte toujours avec soi les traits distinctifs de sa vie matérielle et de sa vie morale. Les Allemands émigrent généralement mariés et sans esprit de* retour, traînant avec eux toute une escouade d'enfants qu'ils arrachent à la mendicité et aux douleurs de la misère; la politique les occupe peu, et, dès que leur colonie prospère, ils fondent un orphéon k gros instruments de cuivre, et cette institution suffit à leur bonheur : les échos de la forêt vierge répètent les accents de Beethoven et de Meyerbeer.
Le Français émigré plujs souvent après un coup de tête ; il fait, avec une souplesse inouïe, im peu tous les métiers : nous l'avons vu maître de danse, acteur, confiseur, et surtout pâtissier! Il n'a qu'une idée, faire bien vite fortune, trop vite quelquefois, et revenir sur le boulevard, pour la dépenser joyeusement. Il est tellement attaché au sol, et surtout au pavé natal, il
aime tellement sa patrie qu'il est comme une abeille qui voltige de 'fleur en fleur, pour prendre à chacune un atome de siic nouveau, et revenir à la rucfae; il est si léger- et si amateâr du bourdonnement de Paris !
IVIais, pour la race britannique, émigrer c'est créer un «home» nou" veau ; sa première fondation est un parlement ; les clochers de ses églises, signes d'une installation durable , s'élèvent rapidement sur le sol que fou» laient, pn instant auparavant les races païennes : iF y a dans les colons qm débarquent l'étoffe d'un « speaker » , de ministres , de publicistes. Vêtus selon la « fashion » de Londres , il vivent dans le « confort » du « club » et du « cottage » ; la colonie devient vite une prospère et libérale AngW terre...
Quand nous sautons du sable du rivage dans notre baleinière, le Héro n'est plus en vue; le jusant l'a fait déraper de la rade, et un promontoire nous cache ses feux r la nuit est belle et fraîche ; la houle de l'Est nous balance au milieu des flots phosphorescents, agités par les aviron^ qui' lai»*sent retomber chaque fois des gouttelettes de lumière ; on respire avec bon*heur. Nous ramons tous pour franchir les huit milles (quatorze kilomètres) qui nous Réparent encore de notre navire. Pas un souffle, pas un bruit! Notre attention est captivée par les grands feux des Cannibales accourus -sur la côte au bruit du canon : une longue lueur rougeàtre dessine la oréte des biaises.
28 octobre.
Notre chenal se resserre de plus en plus entre les récifs de coraux et le continent. A gauche, la côte est brûlée et semble déserte le jour ; à droite , un éternel chapelet d'ilôts plats et verdoyants se déroule à nos yeux. Quelle formation curieuse et intéressante que celles de toutes ces îles de corail ! Les branches de l'animal-arbre , prenant naissance au fond de la mer, s'enlacent et se tordent entre elles comme les lianes d'une forêt ; d'un tronc unique s'échappent mille rameaux gonflés de molécules pierreuses et vivantes : cette forêt sous-marine s'élève , elle atteint bientôt de ses branchages multiples la surface des lames ; le soleil et l'air les tuent à leur extrémité ; les algues marines, qui flottent à fleur d'eau, s'enchevêtrent dans ce sommet mourant d'un arbre vivace , un tissu se trame : c'est un barrage sur lequel s'accumulent les herbes et les bois errants ; un sol moitié subie, moitié t^rreau, en est formé , et l'île couverte d'arbustes verts semble une large oasis flottante, tout épanouie et reposant sur le tronc d'un seul arbre de pierre. Nos heures s'écoulent sur la passerelle à suivre attentivement tous nos méandres dans ce dédale périlleux : tant que ces lies sont assez visibles pour que
COTE ORIKJSTALE D'AUSTRALIE. ,i^t
nous puissions les relever, la navigation n'est i^ixe; palpitante et animée por d'habiles manœuvres; mais avant d'atteindre la forme d'une Ue, ces mi^$<sifs de coraux sont cachés ; souvent ils s'élèvent jusqu'à un mètre aM*^QS^o^i^ de la âurface des eaux. Que de dangers !
Nous avons toujours deux hotmmes sur las barr.eade c^K^t^^j^^vir ç^inq^ l'œil ouvert sur les récifs : heaucoyp aont )ntirqués wu^tJUliQ^nte^iiiOi^Sid^^ir jpion^ Jets, autres .à!la caulieur de la mer qui les recouvre : ils la rendent d'un :-vert plus clair, mais il faut du a look-out » !
Depuis notre départ de Newcastle, Logan n'a pas un -instant qtiifi;él jU passerelle : il y prend ses repas, et ses yeux inquiets ont une animation fjébrile. Vers six heures et demie du soir, nous filions nos onze nœuds, toi^^ voiles dessus, avec une fraîche brise de Sud-Est, dans le chenal qui borde la longue muraille de coraux entrecoupés; nous devions passer à bâbord des îles Howick. Mais le soleil couchant sur l'horizon d'une mer de mar^^^ la rendait semblable à un miroir qui reflète .une laoïrière. éQ)li»t<riinA«; ,ili/ç|li^i|t ôwpossible de fixer le regard à l'avant, et cela nous^ a donné une petite énH>tion : l'occasion la plus affreuse de * faire le trou dans l'eau n^ Le ipalr heur a voulu que, dans cet éblouissement général, le timonier gouvernât d*ua quart trop, au Kordw Tout d'un coup la vigie, perchée, au bautdugrwd mât, pousse un cri d'effroi : « Les écueils devant 1 » Nous sodimes d4iîi.>pav ,|p travers de l'île n" I, et nous apercevons alors, mais à grand'peine encwe, deux bancs de corail à fleur d'eau, à quatre cents mètres devant nous ; nous gouvernions droit dessus ! Avec notre vitesse et notre élan , en trois minutes de plus le tour aurait été joué ; nous aurions frappé avec une effroyable impétuosité contre le roc, et notre coque de fer se serait ouverte en deux pour couler à pic. Il est déjà trop tard pour prendre encore notre gauche 'par tin violent coup de barre : nous virons à droite, rasons à quelques tnétrêS' lé bord du récif, retournons en arrière, le long deS îles n* 2 et n** 9, et d'écritvons en un mot un cercle complet qiii nous remet enfin dans la bonne voie, h la gauche du groupe Howick. Le moment d'angoisse avait duré deux minutes, et la manœuvre entière une demi-heure. Gommé d« juàte , 'qiléltjttes capons ont pâli et perdu la tête , au moment où il fallait de l'énergie. Danis ce virement subit, cap pour cap, qui nous a mis la brise sur le nez , le petit htmier s'est cassé comme une allumette , et le reste de la voilure a battu avec fracas contre le gréement; la secousse a été affreuse, mais nous sommes hors d'affaire. Vogue la galère, petit bonhomme vit encore!
Ici la navigation serait trop dangereuse de nuit; à la tombée du jour, nous mouillons, abrités par un croissant régulier de récifs qui s^avalttcént en estacade, comme des aiguilles hautes d'un mètre eniiron. Nous nous met-
tons vite à pécher : un énorme requin vient se prendre à nos lignes; pendant près d'une heure il se démène sur les sabords de l'arrière, comme une chaloupe vivante à la remorque du navire. Long de seize pieds, rond et plein , vigoureux et féroce , ce diable des mers a l'aspect le plus effrayant. C'est une chose fort curieuse que de voir nager autour de lui ces petits poissons rayés de blanc et de noir qu'on appelle «les pilotes >♦ ; deux d'entre eux se tiennent contre son immense mâchoire à quatre rangées de dents , et les autres contre sa dorsale : il semble que, véritables « chiens d'aveugle » du monstre, ils nje le quittent jamais et le guident dans toutes ses manœuvres. Singulière association entre le très-grand et le très-petit habitant des mers! Enfin, après une vigoureuse lutte, nous le hissons a bord par un « cartahu» ; il donne d'immenses coups de queue : on l'assomme, on l'ouvre : il a dans le corps trois petits requins. Ces monstrueuses bétes avalent un poisson comme une pilule, car un des mangés est encore tout vivant, tout frétillant; nous le mettons dans la grande poêle à frire, en le baptisant du nom de: Jonas : c'est exécrfible à manger.
ics fc'ix (les Cannibales.
Njvigaûoii d unjereuse. — Débanjueinent daiKS uue île déserte. — L'oîseiHi coii.stfucteur. — Le
poÂtc de sauvetage, — Échanges cuiieux avec une tribu. — Les restes d'uu repas de Camii-
bales. — Un tueur de Noirs. — Les navires naufra{;és sur le corail. — Un rocher-boite aux
lettres. — Adieu à rAusiralie. — Le feu à boid. — Les chaleurs de la mer d'Arafoura et la
^ nature luxuriante de l'archipel malai.
29 octobre.
Nous doublons le cap Melville, et ylissons comme une salamandre, entre les coraux rouges et blancs. Souvent, à cinq mètres de profondeur, tout près de nous, nous apercevons la forêt aquatique; nous jetons la sonde toutes les trois minutes , un courant de douze mille à l'heure nous emporte. Le cap est curieux, c'est une pyramide de boulets de pierre ronds et brillants , que le jeu de la nature a entassés de la façon la plus extraordinaire ; des langues de corail blanc qui ne dépassent la nappe de Teau que de quelques centimètres, sont couvertes de pélicans et de frégates. Un coup de vent violent sY'lève, et nous entendons le roulement sourd et périodique des vagues de rOcéan Pacifique se brisant sur la face orientale de la barrière de coraux, longue de quatre cents lieues qui nous en sépare. Nous trouvons un bon mouillage vers le soir sous le vent d'une des îles Claremont, marquée n" 10 sur la carie; la nuit est noire et orageuse.
Comme chaque soir depuis notre départ de Bowen, toutes les crêtes des montagnes du continent sont éclairées par les feux des Cannibales; nous, sommes as^ez près pour distinguer cinq feux sur chaque sommet : c'est un bignal qui se propage de promontoire en promontoire vers le Nord. Les côtes que nous laissons derrière nous- restent obscures, l'arrivée du Démon de feu et de la chair fraîche qu'il porte est ainsi annoncée à toutes les tribus de la côte; dans cette partie où elles ont victorieusement repoussé l'invasion des Blancs. C'est un spectacle qui a je ne sais quoi de farouche et d'imposant ; le vent qui gronde attise tous les tourbillons de flammes , et projette dans l'obscurité les lueurs rougeâtres qui se dessinent sur les cimes rocheuses. Un moment, nous distinguons les silhouettes de groupes d'hommes qui apportent des amas d'herbes, dont la flamme, tout à coup plus haute, double et triple la lueur du brasier. Le docteur Haran me dit qu'en sa solitaire
station du cap York, quand de loin en loin un voilier apparaît dans les parages de Bowen , les feux des Naturels le lui annoncent en moina de trois nuits, et il y a pourtant plus de trois cent cinquante lieues. C'est leur télégraphe de nuit pour se communiquer Tespoir d'un bon déjeuner! Avec notre hélice, tant que nous ne nous briserons pas contre un roc et que notre machine ne se cassera pas (ce qui est moins facile à éviter), nous ne craignons guère les anthropophages : nous avons aujourd'hui, par. un bon jet de vapeur lancé dans le sifflet, mis en fuite une vingtaine de pirogues qui se dirigeaient sur nous. Mais si notre machine s'avariait, et si, pris en calme, nous étions entiaînés à la dérive par les courants, notre position serait peu enviable. Tout est prévu : nos hommes ont fourbi les haches et les vieux sabres du bord; les canots de sauvetage sont parés et chacun est muni de huit fusils, d'un baril d'eau-de-vie, de cartes, d*instruments, puis de viande salée, de biscuit et d'eau douce pour dix jours. Logan a désigné ceux qui prendraient place dans sa chaloupe ; un second capitaine , que le gouvernement a mis sur le Hero en cas de maladie ou de mort du premier dans une attaque, aurait le commandement de la seconde embarcation; les deux officiers du bord dirigeraient les autres.
30 octobre, passe des îles Ju Poivre.
Ici est le « canal providentiel » , passage tout étroit entre deux bancs et des roches, où Cook (1770) eut la chance d'entrer sans talonner, comme par miracle en venant de la haute mer. Là, à droite et à gauche sont marquées sur la carte ces notes consolantes : récifs du naufrage du Sir Campbell, de VAurora, en 1843, du Fergusson, de la Martha-Ridgway ; et à chaque instant « corail de position incertaine, rocs à un mètre sous l'eau, bancs de sable mouvant » . Nos relèvements, nouveaux à chaque instant, donnent pour nous à cette navigation un intérêt immense, et nos cartes vous montrent tous nos zigzags et toutes nos alertes.
Dès quatre heures nous jetons l'ancre , n'étant pas certains de trouver plus loin un ancrage sur. Nous sommes sous le vent de l'île Gaimcross. Quoique la mer soit fort agitée, nous prenons un canot pour aller explorer l'île, qui semble déserte : munis de hautes bottes contre les serpents, de plomb pour les oiseaux, de balles pour les cannibales, s'il y en a et s'ils nous attaquent , nous abordons en nous jetant au milieu des récifs, avec de l'eau jusqu'à la ceinture. Un vol de peut-être deux milliers de pigeons s'éleva en un instant au-dessus de nos tètes, et ces pauvres bétes, qui n'avaient jamais été tirées, tournaient en rond comme dans un manège, à
LES CANNinALES ET LE DÉTROIT DE TORRÉS. if^
vingt mètres de liant. Nons n'avions que le temps de Paire feu et de rccliarger; il en tombait des paquets, et quand nous eûmes chacun vidé notre poire à poudre, quatre-vingts pigeons étaient déjà dans la chalonpe, ce qui fera, à la joie générale, de la viande fraîche pour tout le monde; nous en avons perdu tout autant dans un fouillis de broussailles impénétrables. Puis ce fut un grand plaisir de parcourir les anses de cette île déserte, de ramasser des tortues, des coquilles, des éponges, des branches coralines tout entières. Mais la nuit malheureusement nous arrête trop tôt dans nos explorations, et nous regagnons le Hej^o, non sans difficulté, ruisselants de sueur, chargés de choses curieuses, ravis de notre équipée. En quittant Tîle, nous avions voulu mettre le feu aux fourrés obscurs qui la couvrent : quelles belles flammes auraient données tous ces arbres morts amoncelés, toutes ces lianes et ces herbes sèches! Dés serpents, des lézards sauvages qui nous avaient hiis, en seraient sortis et se seraient jetés h la mer ; mais nous avons pensé à temps que la bourrasque aurait sûrement porté toutes les flammèches sur notre navire, et c'eût été vraiment faire la part trop belle aux anthropophages qui nous surveillent sur la rive opposée, que de tomber entre leurs mains comme des alouettes toutes rôties.
Il est vrai aussi -que le feu aurait détruit les plus minutieuses constructions qu'on puisse voir, le palais d'un oiseau. Les naturalistes de l'Australie nous avaient beaucoup parlé du « bower-bird » (oiseau constructeur) : aujourd'hui nous avons vu un village bâti par ce volatile étrange. Figurez-vous que chaque maison est un talus de trois à quatre pieds de haut ; de la glaise piétinée, unie et rabattue, forme le parquet; des brins de branches de corail ou de pin sont les poutres qui soutiennent des voûtes régulières, de longues herbes sèches font le toit. C'est exactement, sur la surface du sol, ce que le castor construit sous terre ; on voit que l'oiseau a apporté brin à brin avec son bec tous les matériaux de sa demeure. Elle est si solide qu'il nous fallut ie vrais efforts pour la mettre à découvert : ces voûtes sont des corridors qui mènent à des chambres carrées : il y en a cinq ou six par nid avec de petits labyrinthes, un étage supérieur, et je dirai presque des boudoirs. La patte de l'oiseau avait laissé son empreinte seulement en deux ou trois points d'un escalier en pente douce. Voilà ce que j'ai vu dans un ensemble de perfection et d'architecture qui a fait mon admiration. Je ne puis affirmer que ce qui a frappé mes yeux et ce que j'ai démoli de mes mains ; voici maintenant ce que nous avaient raconté les savants : il paraît que cet oiseau enfouit ses œufs dans un talus de sable de quatre à cinq pieds de haut, et c'est la chaleur du soleil qui se charge de les faire éclore. (Nous avons aussi trouvé un de ces nids avec des traces de pieds grands et petits : évidemment
iH AUSTRALIE.
cette famille d'architectes avait déjà déménage.) Mais le plus cm-ieux, c'èsl qu'après avoir passé de longs mois à construire son palais, le « bower-bîrdn invite , dit-on , tous ses semblables à l'ouverture de ses salons et donne un bal ! Ce récit, je l'avoue, m'aVait beaucoup amusé, comme un joli conte de fée; maintenant que j'ai exploré les bàtisses^ charmantes de l'oiseau australien, ce joujou d'enfant, ce travail étonnant, il me semble que je vois un quadrille de « bower-birds « , et en tout cas des couples fort heureux dans dn* champêtres cabinets particuhers.
31 octobre.
A cinq heures du matin, nous levons l'ancre et nous continuons notre course rapide le long des côtes. Nous doublons le cap Téte-de-tortue, et à neuf heures nous entrons , comme dans une rivière , dans le détroit demoin^ d'im kilomètre de large qui sépare l'île d'Albany de la pointe septentrionale du continent australien : la côte de sable est haute, sauvage et sombre, couverte de bois de sapins; nous tirons le canon pour annoncer notre arrivée au poste naval du cap York. Après trois heures d'une véritable navigation d'eau douce dans cette gorge encaissée, nous jetons l'ancre; quatre baraques de planches se montrent sur la grève au milieu du bois; nous débarquons. Le « commander » Simpson et quelques soldats des Royal- Marine, amaigris et pâles, nous reçoivent avec un bonheur indicible. Pauvres gens et dignes esclaves du devoir ! ils sont là , perdus au milieu des bois et des Cannibales, à trois cent cinquante lieues du premier village de Blancs. Le gouvernement les a envoyés, il y a deux ans seulement, pour planter le pavillon britannique sur cette côte, pour prendre possession de ce poste très-important au point de vue militaire, puisqu'il commande le détroit de Torrès et ferme le long chenal des coraux jusqu'à Bowen , et enfin pour porter secours aux navires qui franchissent, en ce point, la passe entre l'Océan Indien et l'Océan Pacifique, et qui, cinq fois sur dix, nous dit le « commander » , y font naufrage.
Il y a là treize Royal-Marines : de vingt, voilà ce qui reste! Sept ont été tués et mangés par les Noirs; huit mois se sont passés depuis qu'ils ont reçu leurs derniers vivres, et les dernières nouvelles d'Australie et d'Europe : huit mois sans voir un homme blanc ! Le Hero leur apporte trois caisses de journaux et une soixantaine de tonneaux de vivres ; en voilà pour un an.
C'est là que le docteur Haran descendit pour reprendre son poste d'exil, « plus effrayant, murmurait-il, que les colonnades de crânes humains des palais de Dahomey. » Nous, montons à sa cabane, située au sonmietd'un roc
ferrugineux , une guérite de faction sur deux Océans , et il nous donne les photographies, faites par lui, de quelques prisonniers et prisonnières qu'ils ont gardés une fois d'une tribu d'anthropophages. « Il y a une tribu qui n'est pas loin dans les bois, nous disent quelques soldats ; si vous y allez à cinq ou six, et bien armés, vous pourrez les voir; mais tenez- vous bien serrés et ne craignez rien. Si vous vous isolez les uns des autres, vous êtes perdus. » C'était mettre le feu aux poudres. Nous partons vite, les poches pleines de clous, de tabac, de verroterie, et nous nous enfonçons, le Prince et moi, avec Haran et le docteur Cannon, dans la foret vierge. Nous suivons d'abord une sorte de sentier de béte fauve au milieu de lianes épaisses, dans un fourré de plantes entrelacées, et sous un ciel de feu. Nos compagnons poussent à différents intervalles le cri de « Goo-hoo-hoo-e » , qui est le cri de ralliement des Nègres dans toute l'Australie. Une jeune fille de quinze ans,' noire comme de l'encre, sort du fourré : c'est une captive, la « jardinière » du poste. Elle montre ses grandes dents blanches et vocifèfei un patois indescriptible , qu'elle accompagne du dandinement et du rire éternels de la race noire. Quant à son costume.
Ce que c*était, je pourrais vous le dire, Mais je me tais par respect pour les mœurs.
c'était, en tout et pour tout, un petit panier d'osier contenant des fruits et passé en sautoir, un" petit bracelet d'herbes tressées au bras droit, et une petite plume de cacatois fichée dans les cheveux. Rien ne semble l'embarrasser, et, trottinant lestement, elle prend les devants ^ et se faufile avec une souplesse inouïe à travers les hautes herbes et les Hanes. Après une demi-heure de marche , nous apercevons sous bois des brasiers fumants ; nous sommes au camp de la tribu. Quelle n'est pas notre surprise de n'y trouver personne ! Quelques braises, des graines rouges et des haricots larges d'un pouce (les nardous), voilà les seules traces qui restent. La vérité est que la troupe , ayant entendu le canon ce matin , a cru que nous venions l'attaquer. L'ingénue qui nous sert de guide nous montre du doigt un bras de mer au fond du ravin et un groupe de palétuviers , ces arbres touffus qui poussent au bord de la mer, et dont les innombrables racines rebondissantes forment comme une voûte, à une hauteur d'homme au-dessus de l'eau d'un côté, et du sol de l'autre. C'est là qu'est cachée la tribu ; nous envoyons la jeune fille vers les Noirs pour leur porter des paroles de conciUation, et nous arrivons à leur second campement, où ils nous attendent, groupés ensemble et immobiles. Les voilà, les voilà ! complètement nus, tout noirs et fétides.
xim iUSTHALlE.
I] y en a qui sont assez indécents pour n'avoir pas de bracelet hai JbFâ^* droit ! y^i compté environ soixante hommes^ trente enfiuats et dix femmes : Jes premiers iH)us entourent dès qu -ils voient nos gestes d'amitié > et nos revolvers. BiOU pli|3.,u. ]a main> i;najs 4am nQ&^einlKkres. lis nouâ surent de prèiy trient nos étotïes, nous tapent. âur le ventre^ n^ous déliitent un flot de paroles ^vec une volubilité ié tonnante. Ils aviûeiit en partie déposé leurs armes et se .montrèrent bons enfants, en voyant les cadeaux que nous leur préparions; mais leur odeur était celle d'un abattoir .en été». Pendant ce. temps ^ ces dames, également vétueis d'un ri^ypn de.saleil.,, portant ieur$ eqfants^sw.le dos^ se tiennent un peu en arrière, dans UMe pudique réserve. Ifous nous empressons de leur présenter nos devoirs : c'est évidemn^nt la. femme du chef qui porte nouée aux reins une ceinture large d'un pouce , en» herbes rouges ; les autres n'ont que des bracelets et des colliers qu'elles nous oMmtrent avec une grâce d'orang-outang. Mais en voici une vieille, à la peau sèche et pendante, une vieille noire à cheveux de neige : elle porte au cou un collier de cinq os humains qui iSemhlent avoir passé au .feu. ,Haffi|n appelle la jardinière, pour demander, en patois de mangeur d'hommes, ce que peut être cette relique : a La main de ma mère » , est la réponse, r — Grand Dieu. . . quelle piété filiale ! mais la jeune fille dit à Haran que , selon elle, ce sont des ossements d'homme blanc. J'avais aussi » dès le premier moment, pensé à cette preuve de cannibalisme, et j'avoue que, dévora de curiosité, j'ai voulu obtenir à tout prix de la vieille ce coUier fantastique : je lui ai offert trente, quarante, soixante clous, cinq verres de montre , ma veste et même un couteau anglais à dix-huit pièces, qui avait toujours été mon fidèle compagnon et auquel je tenais beaucoup; aucune de mes bassesses ja'a pu la vaincre, rien ne l'a tentée. Je me rapproche alors ; de ae& compagnes, et les échanges commencent : elles nous entourent, nous serrent, nous tapotent et nous infectent. Nous v )ulons avoir leurs piques, leurs lances empoisonnées, ornées d'arêtes de poisson , leurs colliers et leurs bracelets ; mais ces dames, qui ricaiient à cœur joie, veulent quelque chose en échange, et ne lâchent d'une main que lorsque nous leur donnons dans l'autre.
C'est d'abord tout notre tabac que nous leur distribuoQS, et vite tous le fument dans une pipe de bambou longue d'un mètre. Nous avons déjà un faisceau de plus de trente armes , plus baroques les unes que les autres y mais nos provisions d'échange sont épuisées, et les plus beaux casse-téte en ébène ne sont pas encore en notre pouvoir. J'avais par bonheur mis le matin certaine cravate de soie voyante qui datait du dernier derby ajo^plais ; je l'ôle pour faire ma cour îx ces dames qui semblent en raffoler : le casse-téte de la femme du chef et sa ceinture qu'elle me laisse dénouer, en sont le prix. Elle
LES CANNIBALES ET LE DETROIT DE TORRES. i«9
3'babiile alors dans ma cravate et se promène toute fière. Elle a quatrte- filles vêtues d*mïe plume dans les cheveux et armées du « boomerang'»": mdn faux-col , mon mouchoir et les feuilles de mon carnet de pdche me gagnent tout leur équipement. Nous nous tordions de rire en les voyant se pavaner, ceHe*ci avec un fanx-col blanc sur sa peau noire, celle-là avec un morceau de papier en médaillon suspendu à une herbe tressée ! Bientôt je n'eus plus rien dans les mains, rien dans les poches; une idée lumineuse me vint : en couj[iant tous les boutons de ma veste, de mon gilet et de tous mes vêtements, je fis une rafle générale des costumes complets de vingt-deux demoiselles de la tribu, et le tout tenait dans ma poche! Un. bouton de chemise valait autant qu'un louis, pour ces grands enfants des forêts vierges.
Nous les avons vus allumer leur feu avec des bâtonnets, je n'en reviens pas encore. Un vieux Noir prit deux bâtons de bois blanc à reflets verdàtres ; il rabota la surface de l'un avec une pierre aiguisée, nouée solidement au bout d'un manche, ce qui faisait une hache; puis il tailla l'autre en pointe. Appuyant le premier contre un arbre d'un côté et contre sa poitrine de l'autre, il fit pirouetter la pointe du second sur le bois poli, et pirouetter si vite, qu'elle y entra comme une vrille : dans le petit trou ainsi formé, la rapidité du frottement engendra une légère fumée; une teinte noire de combustion s'y dessina , comme lorsqu'on met un fer rouge sur une planche , et l'incandescence se propagea sous l'action de cette vrille grossière, ce briquet donné par la nature.
Puis un oiseau vint à passer et s'arrêta sur une branche. Un des Noirs prit un des « boomerangs qu'il nous avait déjà donnés et le lança. O'est une arme incroyable : sorte de latte en bois de fer, épaisse au centre d'environ un centimètre, courbée naturellement en cintre comme un arc qui serait tendu, et effilée en lame de couteau sur son bord extérieur et convexe, le « boomerang » n'a guère plus de deux pieds de long. Notre homme le lança horizontalement, comme une pierre qu'on veut faire ricocher sur l'eau, dans la direction de la petite broussaille sur laquelle l'oiseau était perché. La bête s'envola trop tôt : quand l'arme, pivotant sur elle-même et volant comme un dard, arriva au point visé, l'oiseau n'y était plus; mais ce qui est fort curieux, c'est que le « boomerang » , ne dépassant ce point que de quelques mètres, continua son mouvement giratoire en décrivant une courbe fort haute en l'air, et revint, par une parabole, tomber presque à nos pieds. C'est le cerceau auquel on imprime un mouvement rétrograde et qui revient dès qu'il touche terre, pensai-je au premier moment. Mais non, il y a quelque secret qui tient à la fois du tour de force et du tour d'adresse, dans le mouvement de première impulsion, car le « boomerang » est revenu en
AaO AUSTRALIE.
Ysity et sans avoir rien touché. Quelques minutes après, un grand niartrn* pécheur bleu vint à passer ; Tarme l'atteignit et tomba à terre en s'engtiirlandant dans Toiseau mourant > .comme un épervier 'avec une perdrix qu'il a prise au vol.
Mais nos premiers sourires au moment où le Nègre avait manqué l'oiseau, et l'accaparement que nous avions fait successivement d'une grande partie de leurs armes, avaient déjà fedt froncer quelques sourcils de ces faces tout à l'heure si riantes. Plusieurs dards écorlates avaient été repris au pied d'un arbre : l'œil du docteur Haran s'assombrissait; nous nous comprîmes. Nous fîmes très-bruyamment des oh ! oh ! ah ! ah ! d'adieu à la tribu, en la lais-^ sant vêtue de nos cols, cravates et boutons, mais désirant n'y pas laisser notre peau. Kous nous quittâmes avec cette expansion de gestes amicaux et de sourires affables de gens qui sont extrêmement pressés et enchantés de se séparer! Et, en partant d'un air crâne, nous avions soin de nous retourner moins pour leur faire par signaux nos derniers adieux, que pour veiller à la sûreté de notre retraite.
Notre jardinière, évitant les épines, dandinant ses hanches, dessinant sur hon corps d'ébène les moindres inflexions de ses mouvements, ouvre la marche en piqueur. Pendant une demi-lieue environ, nous cheminons soué bois, et nous aiTivons enfin au bord de la mer. Une pirogue montée par six Noirs se prépare à aborder ; mais dès que nous sommes en vue , elle repart à toute vitesse. C'est l'écorce d'un gros arbre à gomme dont on a retiré le tronc, et qu'on a nouée aux deux extrémités. Rien de léger comme ces embarcations ; un coup de pagaye les fait filer gracieusement : semblables à des canards qui étendraient les ailes pour se mieux soutenir sur l'eau, elles ont, à deux mètres environ de chaque bord, des leviers en écorce qui les appuient et qui, nacelles conjuguées, les rendent stables sur la lame. Toute une flottille de cannibales apparaît soudain et nous observe à distance respectueuse, mais en hostilité très-apparente. Ce sont de ces cas où il faut ouvrir l'œil et former un groupe compacte.
Nous voici bientôt de retour à la cabane du a commander » Simpson ; nos mains sont tout infectées du contact des Naturels et de leurs armes encrassées ; nos vêtements quelque peu en désordre , grâce à toutes les attaches dont nous les avons privés en faveur des Noirs, et aussi à cause d'une cha- Jeur à mourir sur place , donnent à notre bande un assez triste aspect. Les rafraîchissements de madame Simpson furent d'autant plus précieux et fêtés. Pensez-y, le k commander » a amené sa femme dans son exil militaire : c'est une blonde Anglaise , servie par une Écossaise ; ce sont les seules Blanches de la colonie. Cette dernière nous donna la comédie : quelques Noirs
LES CANNIBALES ET LE DÉTROIT DE TORBÉS. lOi
tout DUS qui nous avaient suivis, Tont aperçue cueillant des légumes à deux cent pas de la cabane , et lui ont couru sas avec un élan indescriptible ; elle, de prendre la fuite, les jambes à son cou, sans avoir même le temps de s'écrier : « Schocking ! »
La maîtresse du logis nous raconte sa vie tantôt paisible , tantôt pleine d'énbotions : elle est encore tout impressionnée du sauvetage de trente-sept naufragés de la Louisiana dans le détroit de Torrès« Nous tombâmes unanimement d*accord pour déclarer que si tous ces Noirs étaient les descendants de Cham> ce fils de Noé devait être épouvantablement laid ! Ce qui m'a frappé encore plus que la peau de crocodile , la face de singe et l'aspect repoussant de ces êtres humains qui sont nos frères, c'est qu'ils vivent plus sauvages que les bêtes féroces. Le lion a sa tanière et le tigre son antre : ces eannibales n'avaient même pas une hutte en feuilles d'arbre ; et pourtant il y a ici des arbres dont huit ou dix feuilles suffiraient pour faire un abri ! Non, sous un climat brûlant, ils dorment un jour au pied d'un arbre, à l'ombre d'une grande herbe un autre jour; ils reposent nus sur la terre nue, n'ayant d'autre signe de domicile que le feu qu'ils allument çà et là dans la forêt vierge pour rôtir le nardou, cette plante dont vécut King, le compagnon de Burke, le nardou destiné a assaisonner le repas humain que leur donnera le premier naufrage, et où il^ pourront lutter cinq cents contre un homme désarmé !
An moment où nous nous mettons dans l'eau jusqu'aux épaules pour rejoindre notre canot, qu'un récif de corail tient à vingt mètres du rivage, voilà un cheval qui arrive au galop : son cavalier est un gaillard de vingtquatre ans, une des figures les plus énergiques que j'aie jamais aperçues, voire même une figure de beau brigand comme on en rêve. On nous avait beaucoup parlé de lui : il vient à bord, où son costume, chemise de flanelle ouverte, grande cape de toile blanche, ceinturon avec cartouches et pistolets, fait, avçc sa figure martiale", un véritable événement. — J..., un gaillard aventureux, une, imagination vive, un cœur de fer : c'est le héros du cap York. Il y a quatre ans, il est parti de Rockampton (entre Brisbane et Bowen) avec trois serviteurs blancs, et, suivant sa boussole dans ces terres inconnues, il a mené devant lui trois cents vaches et cent chevaux, pour fonder un v run » dans le Nord et prendre pour lui seul possession de la presqu'île tout entière du cap York. Pendant neuf mois cet homme énergique a marché, sans savoir s'il aurait de l'eau à boire le lendemain, au milieu de cannibales qui l'attaquaient la nuit et qui lançaient leurs flèches sur ses troupeaux. Il a ainsi franchi quatre cent cinquante lieues : il est arrivé au cap York, après avoir le premier exploré toute cette partie de
19t AUSTKALIE.
l'Australie septentrionale : il a bâti sa hutte et gardé ses troupeaux. Detix cents vaches et trente chevaux seulement avaient pu parvenir jusque-là : il compte déjà sept cents têtes, de bétail en tout, et il espère que son « run » prospérera; car désormais le poste militaire est là pour prêter main-lbrte à l'aventureux u squatter ». Il ne se passe pas de mois qu'il ne soit attaqué et que les dards des sauvages ne viennent percer ses bœufs ; mais il tient bon , il tue ces pauvres Noirs comme des chiens ; et il nous montre sa carabine favorite sur laquelle il a fait trente-huit entailles : a Les deux armes que j'ai encore dans ma hutte ont, l'une douze, et l'autre quinze marques sesiblables » , nous dit-il, et chaque entaille veut dire mort d'homme : le jour comme la nuit il est au guet! Voilà l'homme d'une trempe de fer, l'explorateur hardi , le brigand impitoyable et le fou de vingt-quatre ans qui a dîné à midi à la table du bord avant notre départ. Son regard fait frémir, ses actes font horreur, et pourtant il y a dans sa conversation quelque chose d'extraordinaire et de fascinant. Quand il nous a quittés pour retourner à terre, j'étais profondément impressionné. Le poste militaire sauve les naufragés et ne tue les cannibales que lorsqu'ils l'attaquent; mais évidemment cet homme veut balayer des peuplades noires la presqu'île qu'il a envahie : il les tue à petit feu : ft Ça roule comme un lapin, c'est un deUghtful sport! » nous disait-il. Il y a loin de là à la légitime défense, et quand on a tué soixante^inq êtres humains à vingt-quatre ans, on est plus bas qu'un cannibale. Quand on le veut fermement, nous nous en sommes convaincus par nous-mêmes, on réussit bien souvent à éviter le conflit : mais, pour moi, rien ne ressemble moins au courage que la Cruauté. Cet homme, qui enlève non-seulement le sol, mais la vie aux Nègres par passion desport, fait tache en Australie. Toutefois, il est consolant de dire qu'il est seul de son espèce, et qu'il fait un singulier contraste avec les « Comités de secours pour les aborigènes » , qui donnent 300,000 francs à Melbourne, 500,000 à Sydney, avec les « squatters » paternels, évangélisant et voulant tirer de leur misère les Nègres qui les entourent. •
A une heure et demie de l'après-midi, après huit heures que je n'oublierai jamais de ma vie, nous levions l'ancre, et la fumée noire de notre tuyau, en s'étendant au loin sur ces baies inexplorées , mettait en fuite des centaines de pirogues qui, aussitôt que nous étions passés, revenaient à notre suite et faisaient le guet. Nous entrions dans la dernière , mais plus difficile partie de notre navigation entre les coraux : le détroit même de Torrès. Il a trente milles de large, et plus de neuf cents écueils des plus traîtres y sont disséminés. Au-dessus du continent proprement dit, il y a un premier groupe d'une vingtaine de grandes îles entourées de ceintures cachées et d'estacades cora-
LES CANNIBALES ET LX^BBTR01T D£ TOKKES.
lins qui briseraient net le navire, s'il les touchait. Plus haut est un groupe de six récife longs d'une dizaine de milles- et larges de deux ou trois, éche* lonnés comme par gradins les uns au-dessus des autres , séparés entre eux par deux cents mètres seulement en quelques points : ces récifs atteignent à peine la surface de l'eau à marée haute : puis viennent les barrières impé^ nétrables des bancs de Mulgrave , de Jerwis , et trente-six milles de coraux jusqu'à la Nouvelle-Guinée. Voilà où il nous faut trouver un passage-. Si le
h* Astrolabe et la Zélée échouées sur les récifs de coraux du détroit de Torrèd.
malheur avait voulu qu'il y eût aujourd'hui brume dans ces parages, nous aurions coulé en une heure; car nous ne nous maintenons dans les canaux étroits , bordés de récifs tout proches , souvent invisibles , que par des relèvements continuels avec les petites roches hautes de deux mètres seulement; quoique éloignées, nos yeux les découvrent. Notre plan est toujours de gouverner, d'après la carte, droit sur un écueil, jusqu'à ce que nous le voyions; alors, sûrs de notre position , nous mettons le cap sur un autre.
Au moment où nous sommes par le travers des roches « Mardi » , nous voyons un trois-màts échoué : d'après les récits du poste militaire , ce doit être la Louisiana. Plus loin , par le travers de l'île Mercredi ») , voilà deux
mâtures qui s*élèvent au-dessus de l'eau, à partir des hunes : les navires ont'
coulé Tim dons les réci& « Torrès-Sud », Taulr» du»» l» «éoif «Iford» Ouest » . Vn de ces deux navires est leSaphà', qui, en temps de calme, fut pris pur un courant rapide : dix-huit hommes sur vingt-neuf ont été tués et mangés! C'est aussi dans ces parages, me disait Fauvel, que VJs0olabe et lu Zélée furent portées par un ras de marée sur des sables : pendant huit jours, la mer, qui s'était soudainement retirée, les y laissa à sec; puis, un beau matin, les vagues revinrent les prendre. Pour nous, le jour qui va l)ie'ntôt finir nous presse : nous prenons le chenal de moins d'un mille de large qui est entre l'île Hammond et le récif Nord-Ouest; nous passons à cent mètres de la roche Hammond, une vraie borne de villafje; nous côtoyons les dentelures du corail à notre droite, où la lame brise un peu; nous pointons droit sur les » Ipili » , sept aiguilles de corail de la hauteur d'un homme, sur lesquelles porte un courant de foudre; et nous gagnons lu dernière île de ce dédale de dents, de pointes, de bancs et de récifs, «Booby- Island n ! En cinq heures, durant lesquelles une seule minute d'hésitation nous eut perdus, le détroit est franchi, et Logan épuisé, fiévreux autant (|u'il était calme à l'heure du danger, est tellement heureux de son passage, (ju'il ne veut pas s'arrêter à Booby, sur laquelle le soleil couchant étend la teinte rosée de ses derniers rayons.
Cette île est un roc de dix mètres de hauteur, sur lequel viennent nicher des milliers d'oiseaux de mer. A notre approche, leurs vols forment comme un nuage qui tourbillonne au-dessus d'elle : tout le plateau du sommet est de la blancheur du cygne d'Europe, tandis que des cavernes, aussi noires que le cygne d'Australie, se dessinent à sa base : de génération en génération, les oiseaux ont laissé là une couche épaisse des traces séculaires de leur séjour. Là, il y a une boite aux lettres, comme au détroit de Magellan : les navires qui passent y déposent leurs paquets, et prennent ceux qui sont adresses à l'hémisphère vers lequel ils naviguent. C'est le bureau de poste fondé sur la confiance publique entre le Pacifique et l'Océan Indien : nous voyons la caverne où la boite est creusée ; elle contient aussi des vivres, des vêtements, des planches pour les naufragés.
Sur ce rocher, aucun être ne respire : bien des navires y ont laissé de leurs nouvelles avant de sombrer dans cette fourmiUère d'écueils.
Le globe de pourpre tlu soleil disparaît et les derniers feux des cannibales éclairent pour nous les dernières silhouettes du continent australien !
Nous avions aperçu pour la première fois, il y trois mois et demi, les côtes méridionales de cette terre sous la lumière électrique d'un phare perfectionné et sous la lueur du gaz d'une. yille ^uropeesiie. ik|>fès avoir vu 1 ^Australie dans ses villes et ses prairies, dans sa politique et dans son corn-
if
merce, dans ses salons et dans ses cannibales, nous îa quittons en un point septentrional où la race des anthropophages allume des feux sinistres avant de nîourir! C'est un monde de contraste qui bouleverse les idées des peuples anciens. Une seule chose n'y change pas, -^ c'est le colosse anglais dans toute sa richesse et dans toute sa puissance !
L'Angleterre avait perdu l'Amérique : elle est venue créer l'Australie. Ici j'ai retrouvé partout le nom de Gollins : il avait pris part à la bataille de Bunkers'-Hill, qui avait été le signal de l'extinction de la puissance anglaise dans le nouveau monde ; il fut donné à ce même homme , quand le gouverneur Philipp débarqua à Port-Jackson , de proclamer par les paroles sacramentelle la domination de la Grande-Bretagne sur cet immense continent. N'est-ce pas un grand exemple? — Là, les fondateurs furent des puritains, fuyant la métropole par honnêteté poUtique et religieuse , s'inspirant de la Bible pour former une société : — ici ce furent des « convicts » expulse's pour leurs vices et brûlant leur première église pour n'y pas être conduits de force. — ' Mais ici la tache du convictisme n'a duré qu'un moment et a été hors la loi : — là, la tache légale de l'esclavage, en proportions effrayantes, a été de plusieurs siècles. — Jadis, en Amérique, le fait d'une opposition politique, dans l'administration de la colonie, étant puni, sous la domination anglaise , *'comme un crime de haute trahison par une vice-royauté despotique, a fait perdre ces belles possessions à l'Angleterre; — en Australie, au contraire, en les engageant à se former en fédération, en relâchant le lien qui les retient à elle, en leur donnant autonomie et liberté, la reine Victoria s'est attaché ces « États coloniaux » d'autant plus fermement qu'elle a favorisé davantage leur essor.
En' Français toujours séduit par l'histoire de la guerre de l'Indépendance, j'avais pensé qu'en abordant à Melbourne je trouverais bien vite des symp- ;tômes tendant à l'émancipation d'une nouvelle Amérique : au lieu de cela , je pars avec la conviction que l'Australie , à laquelle la métropole n'impose pas une seule charge, mais seulement des bienfaits, et offre une source inépuisable et un débouché constant pour alimenter son commerce, restera anglaise avec l'Union-Jack pour pavillon , comme une fille majeure, de lo mc?r^ patrie, fière d'avoir ses mœurs, ses institutions, sa responsabilité. — Lu première tente y a été posée il y a soixante-dix-sept ans : pour la vie d'une nation, ce sont les années de l'enfance. On vient à peine de tirer au çprdeau les lignes droites d'une configuration de marqueterie gigantesque, qui déterminent les juridictions de six Parlements politiques , dont trois ont moins de quinze ans. Et pourtant, voici déjà que ces colonies nous donneilt lé spectacle de quinze cent mille Anglo-Saxons faisant un commerce annuel
d'zin milliard et demi, possédant ttente'Six millions de iétçs de bë^Cail qui peuvent être centuplées dans les espaces de prairies encore libres, ayant déjà extrait environ cinq milliards d'or de ce sol dont les gisements en contiennent encore , suivant l'expertise , six cent soixante-quatre.
A peine née , l'Australie prend sa part toute grande sous le soleil et commence son existence, forte de tout un ensemble d'institutions, de sciences, de machines , de progrès matériels et moraux qu'elle applique à tout ce qui nait en elle sans les entraves d'un passé, tandis que bien, des peuples de l'hémisphère nord semblent avoir seulement atteint, à la fin de leur longue course, le point d'où elle part, et avoir recueilli à grand'peine une laborieuse moisson, dont elle fait sa semence première! Au progrès prodigieux de ses mines, de ses troupeaux, de ses villes, de ses chemins de fer, une chose mettrait un arrêt : ce serait précisément sa rupture avec la mère patrie.
Je ne vois qu'un seul cas où ce triste événement puisse se réaliser, non par une succession de refroidissements politiques, mais du jour au lendemain : c'est celui d'une guerre européenne. Ce jour-là , les colonies australiennes, que la métropole ne saurait tenter de défendre, n'auront, pour empêcher les flottes ennemies de venir bombarder des villes florissantes , piller leurs trésors et ruiner les habitants, qu'à se déclarer indépendantes et à arborer un pavillon neutre. Gar^ avant toute chose , il feut qu'elles conservent le précieux apanage de la hberté, qui fait couler rapidement le sang dans leurs veines, entretient leur esprit d*aventures, de hardiesse et d'énergie, qui enfin, en formant un feisceau d'une richesse génératrice inoute, destinée à feire équilibre aux produits stationnaires de l'ancien monde, montre la prospérité immense d'une colonie libérale opposée à la stagnation pénible des gouvernemcQts de dictateurs.
Je n'ai pu quitter ce grand pays sans vous faire part de cette impression générale que chaque point nouveau visité par nous arrêtait ou corroborait en moi ; comiûe les crêtes des côtes australiennes tout à l'heure , tout s'efface vite sur l'horizon , et bien des pays doivent se confondre dans notre sillage autour du monde ; mais oubUer la prospérité et les charmes de l'Australie.... jamais!
7 norembre.
Depuis huit jours nous voguons sur les flots paisibles et étouffés de la mer d'Arafoura : plus de coraux ni de récifs, une grande houle du Sud nous berce langoureusement sur une mer d'un beau bleu; nos petits amis les poissons volants viennent, par nuées, croiser leur vol et leurs chutes; des bandes d'oiseaux blancs ne s'effrayent pas de notre passage, et restent flottants sur
U,suiî£|i^e4^6 eaux, paroissant et(dififÉir«bdaQt tour à tewr ayeoies Tagues qHi'leSt portait. Puis nouS: fendons ^ par ilolré a^'aùt^ de longs hanos de firai de.ppîssani>.dl9>pluÂ,d!im pied d'épaisseur, sorte de glu huttense et jatroàtre qui ia0dèitefle.iiK»ii¥Wi(eQt de 1^) boule, saur toutes l'ëtéodae qu'elle couvre; plusJoÎQ^ des. courants opposës.âechoquehtlèsuns contifê les autres, et se rë^rèfent en plein calme pamneiëcafte bouîUoBnante , an point de^^iove croire à des récifs* Voilà liss ttiiUe iiioidents.qui font diveissÎQB'au rèpc«>qiie mnis goûtonaisur vla)dun6tte^»FaxiW,Hqu4 ainmgoé lYÎngi^^inq anssy-^portelen lui cette instruction pleine de duiiimes Ides toffioiersdtt niafine;il estsi hcu^* reux h la mer que tout le mondf deyieiit heureux avec lui.
NoQS. atvons .ivu> de ^^ la aatuile montsgnepse et verdoyante •Ae* Timor, où les Hollandais et leb Portsq][âisi luttent encore contre lès sauvageé<;' tes tlotaideiRotti^ide.'Sandba^ çélèbres'paf leur»4iponîefii» grands coâMae di^ chiens de Terre-I{éuve;'les faous^itdufftiBide Soéibawa, et enfi» lebeau*|»je de Bali ,< liout de plus de 12,0M pîsds, j^uB^esearpë que cdui d«1Péiiériffie'; et CQiomandant majestueusement par sa €réte volcamque la passe étroite de . Loiabock^C'e^' par eUe que nous entrons dans la merde Jaru, en forçant la longue chaîne d'îles tourmentées qui relie à l'Asie le continent anstraKen.
La ebaleiur s'est concentrée d'ww foçon déplorable dans notre ëtuvê de (Gx\r, la températutoiwdersur le pôat, à l'omlure, de trente-fanît àqaafaMe degrés, isans abaissement bien sensible pendant la nuit, et dans^ les> cabines la machine donne une douBaiœ deidegrés de pfaie ! Aussi je n'y couche piifes ; jediorssurik.ppiit àla belle étoile, quoiqu'on y soit bienexposé aux ophtllAU mies. A quatre heures du matin, pendant que les mateUts font lo toiliette du bord ,* nous Uqu^ laissons, arroser de trente on iqnarante seaux d'eau : c'est la 3eule heure où l'on jouisse de toutes ses fecultés.
Pout! mettre le comble aux charmes de cette rôtissoire, un noui^ încident s'est produit deux fois : à la première, je me réveille en sursaut; tm- matelot s'était pris en courant les pieds dans mes bras, et avait roulé sur moi avec deux seaux pleins d'eau ; il allait au feu qui s'était déclaré h l'arrière du naVire. Ça flambait à feire peur, comme si on avait répandu un baril d'esprit-de-vin sur le pont. Un peu de confosion d'abord..., puis tout fat éteint en une demi-heure, mais c'a été une demi-heure désagréable, car la flamme courait sous le vent et gagnait vite.
10 novembre.
Depuis deux jours nous naviguons à toute vapeur le long des côtes de Java. M. Van Delden nous y promet des réceptions d'un luxe asiatique chez
LES CANNIBALES E7 LE DÉTROIT DE TORHES. ft>tf
les princes indigènes, la vue de leurs Hareim , -des basses aux tfôCbilrfes^ et auxThinocéree. Au lerer du '^oledi la brise de tertenous urhèM lesjlégères ffettiUes de pff>o{*iie8 malaises, idéployant leiir^ {]ffaii|J«fd vbiléjjcoibriéè^,^ imités de.joDcs tressés, sotipiôs comme de lai toile; des si»ges'<iioirs a Iw'ltmQiie queue flundiadeilt KJans? leups hitibaqB^J^^ Le >80tf j<c'<éW^ ttW>|>hii^ir de^^voir leur course rapide^ quimd' elles >i«ivîeiiiient')de la^'^féobev chaf^00S>dé 'paissons cjpVUes noMs-oftrûnli; ksil^tes^ ^^ooiFeriiiaide binîtmiers>et*de'}kkiijers; sonidouiinéespon de: hantes; «ronta{jn^.H^lcnhlqu^>dotit lescimes, ii.cett^.' heure,. se* dessinent en noinsmi unciel^^mbrasé.
Sous jetons l'ancre; une centaine deifrîrogties et de « '^am^pangs'»<tiou > entourent de. touleâ parts ^ apportant des légumes), ^'da> viande-, d*es frui(> de toute beauté et que je vois pour la première fois de ma vie <: lés singes , leurs gabiers de beaupcé^ mous eii jettent en piroUettatatj • niAis somme, envahis par une foule de Malais criant, hnrlant, et se disputant nos persouaes comme nos bagages. Ils ont des chapeaux-parasols dorés, ou barioles de toutes les couleurs les plus criardes : récariate, le jaune, le vert, voilà la mode; une ceinture bleue, nouée uecl retos, serre une veste indienne rose et retient, nkémeipouff les hommes, tin> jupon collant à dessins baroques; un Itirban à filets d'or entoure, comme une auréole, leur face couleur chocolat, au nez épaté, aux grosses lèvres, aux yeux fendus en amande. Tout ennou.^ bousculant 9 ils se prosternent devant noua, s'emportent, vocifèrent, pui< s'huaûlient. Tous les costumes se confondent sur le quai encombré d monde, qu'ombragent les beaux arbres de la végétation tropicale, d'un«j verdure ravissante. Les grands cocotiers, surchargés de fruits, étendent leur: panaches dorés sur les bouquets touffus des manguiers, des bananiers, cm les « flamboyants » s'élèvent tbut écarlate de leurs fleurs de feu. C'est un< vraie décoration d'Opéra! c'est la splendeur indienne, Téclat oriental. — Nous sommes à Batavia.
La boite aux leUres.
L'éléphant blanc.
Berceaux de feuillage ombrageant les rues et les canaux. — Dn hôtel javanais. — Brillantes couleurs des costumes. — La vie élégante dès quatre heures du matin. — Une odalisque. — Les villas des nababs. — Miasmes vénéneux et meurtriers.
Batavia, JO novembre 1866,
Les derniers habitants que nous avions salues en Australie étaient des cannibales à la peau noire et aux dards empoisonnes : les premiers qui nous reçoivent sur le sol de Java sont des douaniers de Hollande , pâles et blonds y vêtus de brillants uniformes et munis d'énormes trousseaux de cleFs. En ouvrant nos malles sans merci et en les bouleversant de fond en comble , ils rendent moins brusque pour nous la transition entre les sauvages et les civilisés. Sous l'immense hangar de la douane , plus de quatre cents porteurs
tOk JAVA. SIAM. CANTON.
couleur chocolat, aux bustes nus, aux ceintures écarlate et aux turbans verts y s'arrachent nos bagages et les emportent en courant. Je suis encore d'un regard tout inquiet certain carton à chapeau auquel se cramponnent furieusement seize « coulies ' » suspendus en grappe, hurlant de toutes leurs forces et s'égarant dans la foule. Nous montons deux par deux dans de charmantes petites voitures ouvertes qui semblent dès Tabord s'offrir ici à profusion , le prestige des Européens exigeant qu'ils ne circident jamais à pied. Chacune est attelée de poneys lilliputiens , vrais chiens de Terre-Neuve , provenant de l'Ile de Timor : leur crinière est rasée , leur petite tête est espiègle ; ils nous entraînent ventre à terre ! Les cochers bizarres qui les harcèlent de la voix et du fouet sont des Malais couverts de chapeaux à raies rouges et dorées, sortes de cloches à melons gigantesques qui les ombragent tout entiers.
C'est ainsi que nous traversons au galop la vieille ville de Batavia , bâtie sur les boues malsaines du bord de la mer : il n'y a là que les habitations des Indigènes et bon nombre d'anciens comptoirs , dont les pignons de style antique rappellent les constructions hollandaises des siècles passés, et contrastent singulièrement avec la luxuriante verdure de la végétation tropicale. Dans ces ruelles apparaissent beaucoup de Chinois à la démarche arrogante, riches « dandys» du Céleste Empire, le front rasé et la queue si bien tressée qu'elle excite toujours l'envie d'y donner un coup de sonnette : un Malais les abrite du soleil sous un immense parasol bleu ciel.
Pendant plus de trois quarts d'heure nous passons ainsi par les spectacles les plus nouveaux ; nous longeons des canaux où se baignent des groupes de trente à quarante Malaises , troublées tout à coup dans leurs ébats par une pirogue surchargée de fruits et poussée silencieusement grâce aux efforts élastiques de langoureuses pagaies. — Voici un escadron de cavaliers indigènes qui passent au trot à l'anglaise : leurs sabres , aussi hauts que le cheval , traînent à terre ; leurs longues piques touchent les panaches des cocotiers : Malais couleur de pain d'épice , à la lèvre pendante , déguisés en militaires européens, mais pieds nus , ils sont munis de magnifiques éperons faits pour bottes à l'écuyère. -^ Là, de nombreux marchands ambulants, ornés de «langoutis^ » aux couleurs les plus voyantes, courent les rues de ce pas trotté qui est particuUer aux Indiens : ils gesticulent, apostrophent les passants, et rient de grand cœur. C'est la foide la plus étourdissante, la plus pittoresque , la plus enjouée que j'aie jamais vue : il me faudrait des heures poiu: vous en décrire les mille coideurs , les types incroyables, l'animation criarde et mimique.
Mais bientôt nous franchissons un pont , et nous entrons dans la ville
' Porteurs indiens. — ^ Ceinture étroite noaée autour des reins.
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UNE SEMAIiNE A BATAVIA.
neuve. Oh ! le féerique jardin, le paradis de verdure! A vrai dire, à Batavia, il n'y a pas de rues; il n*y a que de majestueuses allées ombragées par les arbres les plus beaux et les plus touffus , qui encadrent de vastes et longs berceaux, comme nous n'en voyons en Europe que dans les décors d'Opéra. Les rayons dardants d'un soleil impitoyable ne pénètrent que par intervalles dans cette ombre, tandis qu'ils dorent de reflets merveilleux tout ce qui la forme : ce sont les panaches multiples des cocotiers ; les branches élancées
des a flamboyants » qui sont tout fleurs , et fleurs écarlate ; les bananiers aux feuilles vertes de grandeur humaine; les arbres à coton chargés de flocons blancs comme neige ; les « palmiers du voyageur » , éventails colossaux d'une élégance inouïe , dont on fait jaillir un violent jet d'eau laiteuse dès qu'on enfonce sa canne dans leur tronc ; enfin les « banyans » immenses , dont il tombe des milliers de lianes verticales qui touchent terre , prennent vite racine, puis remontent jusqu'au sommet de l'arbre pour s'y marier en guirlandes noueuses et retomber encore ! Un seul de ces arbres forme comme un bois tout entier entouré d'un rideau , d'un filet de feuilles et de fleurs entrelacées, au travers duquel, en écartant des mains cent lianes balancées par la brise, des enfants , en costume d'archange, regardent f^lisser sur ï'eau du canal les pirogues et les nageurs.
C'est qu'en effet la plupart de ces berceaux de la Babyloue tropicale ne sont encore que les trottoirs des « arroyos » , ces grandes voies aquatiques qu'auraient creusées par centaines les Hollandais en souvenir de la mère patrie , si les populations malaises ne les avaient avant eux creusées par milliers. Ainsi se sont rencontrés les instincts de la race blanche du Nord et de la race jaune de l'Equateur : — les premiers navigateurs et les premiers pirates du monde découpent leur sol en îlots innombrables, et dans Tintérieur de cette ville les canaux sont les veines de la circulation de toute leur vie commerciale. Un nouveau berceau aux mille couleurs ombrage donc, h gauche, Tarroyo dont nous suivons la contre-allée : je n'ai cessé d'interroger des yeux les barques innombrables qui le sillonnent, les groupes rieurs qui y barbotent, les bouquets de nénufiEirs qui y fleurissent. A droite, des touffes de caféiers, de muscadiers, d*arbres à vanille, de tamariniers, laissent des échappées de vue sur les gazons de jardins féeriques; et, au fond , apparaissent les palais blancs , à vérandas verdoyantes , des nababs européens. Je n'avais vu que ces allées et ces villas, me croyant dans une vallée de plaisance voisine de la cité, quand je débarquai à l'hôtel « der Nederlanden » , qui est, paraît-il, au centre de Batavia. C'est donc ce bois fleuri qui vest la ville même! J'en suis comme enivré, et n'en puis croire mes yeux! Par la barbe de tous les singes à longue et à courte queue que j'ai déjà vus, je vous assure que je suis impuissant h vous dépeindre mon étourdissement et mon admiration !
C'est au milieu d'un jardin et derrière de gros arbres qu'est située notre nouvelle demeure : le corps de bâtiment, tout en marbre, est soutenu par une fraîche colonnade qui le laisse à jour de part en part; du côté de la rue et du canal est une véranda en rotonde où se prélassent , sur des berceuses en rotin , des officiers amaigris par les chaleurs. — Du côté opposé , un grand kiosque ovale , ouvert à toutes les brises , mais protégé du soleil par un toit léger, sert de salle à manger. Là, comme une fourmilière grouillante, une soixantaine de domestiques malais s'agitent pour mettre le couvert. Bien de joli comme leurs longues robes de soie ou d'indienne rpuge , leurs turbans bleus , leurs ceintures dorées , tranchant sur la blancheur des balcons et du carrelage. — Deux longues ailes de plain-pied, à vérandas et à colonnes, encadrent les parterres que domine le kiosque de festin. C'est là que sont nos chambres , et en y entrant nous éprouvons une véritable sensation de fraîcheur, une température déUcieuse, en comparaison de celle du dehors : là, en effet, le thermomètre marque 46*, et ici il veut bien descendre à 39*. Il est cinq heures du soir : grand Dieu! que sera-ce donc demain vers midi?
A peine défaisons-nous nos malles, qu'un homme se présente à nous.
Indig^ène, moitié huissier, moitié g^endarme, sabre au côté et pieds nus, il nous fait inscrire, de par la loi de haute police, nos noms et qualités sur un registre qu'il semble tenir en vénération , exigeant pour chaque colonne une désignation légale et minutieuse. J'obtempérai de grand cœur au règlement du « Pietri » colonial , mais quand mon auguste compagnon de route dut marquer son domicile , il fiit tenté de mettre « Batavia même » : tout ce qui n'est 'pas la patrie bien-aimée ne devient-il pas le domicile également passager de l'exilé !
Le palmier do voyageur.
Si les arbres en fleur d'un paradis terrestre sont les beautés les plus caractéristiques de la cité , les piscines en marbre où l'on se baigne sont bien les endroits les plus délicieux d'un hôtel javanais. Moins de dix minutes après mon débarquement aux « Nederlanden » , je gagnai l'extrémité de la colonnade, descendis quelques marches, et savourai dans la plus blanche des piscines les voluptueuses fraîcheurs d'une pluie abondante, fabriquée par un Malais qui pompait l'eau avec un dandinement mécanique jusqu'au plafond, d'où elle retombait ^our m'inonder. Je me serais éternisé dans ce bain, si la patience de mes placides Malais ne m'avait impatienté. Deux a essuyeurs », en effet, m'avaient suivi de force, et attendaient, accroupis à quatre pas de moi , qu'il me plût de daigner désirer leurs molles serviettes ,
et, à côté de Thomine pompant, un quatrième homme à robe rouge m'offrait une corbeille garnie de mangues, de mangoustans grenats dont l'intérieur est comme un granit de neige rosée, et de bananes côtelées qui embaument.
A la nuit, nous dînons dans le kiosque; autour de nous, une foule bariolée et bruyante danse sous les grands arbres, auxquels se balancent les lanternes vénitiennes. De temps en temps , au milieu des vestes roses et des houppelandes vertes, passe nonchalamment, dans un flot de vêtements blancs, un riche Hollandais qui se fait précéder du feu de son cigare démesurément long. — Nous sommes servis par toute l'escouade orientale dont je vous parlais tout à l'heure : j'ai un Malais pour me verser, le bras haut, de l'eau à la glace; j'en ai deux pour changer mes assiettes, trois pour apporter les plats ; celui-ci découpe, celui-là attend l'instant du café. Je crois que si j'avais envie de douze mets, et surtout si je parvenais à les demander dans la langue locale, j'emploierais les douze hommes en rouge qui sont derrière moi! Quel coup d'œil par cette belle soirée, sous une vive lumière! que de coulem^s variées! Et quand, mollement étendu sous la véranda embaumée par les fraîches vapeurs du soir, je m'écrie : « Sapada, cassi api! » vite un de ces Orientaux des Mille et une Nuits, qu'on serait tenté d'appeler des esclaves, quitte la colonne.au pied de laquelle il était silencieusement accroupi comme une stfitue de Bouddha, et m'apporte pour rallumer mon cigare une longue mèche dont il est le gardien attitré; c'est une sorte de sciure agglutinée de bois de sandal qui brûle nuit et jour et répand une déhcieuse odeur. Peu à peu je me sens devenir pacha !
Quant au dîner même, je fais mes réserves d'homme du Nord : quarantehuit espèces différentes de piments, une montagne de riz qui cache un microscopique pilon de poulet-pigeon (l'antitype du pilon du Dinornis australien) , le tout dans une sauce au poivre rouge formant le célèbre « kari » ; absence de viandes que puisse couper un couteau ordinaire, et abondance de salades de bambou et de « chatny » ; voilà qui offre certainement une couleur locale très-appréciée des amateurs, mais qui allume dans les palais et les estomacs vierges de la cuisine javanaise des feux torturants, que les boissons attisent encore davantage.
11 novembre.
En me couchant hier soir dans un lit qui avait déjà la particularité d'avoir, non pas des draps , mais des nattes, j'ai été fort surpris de trouver, outre les innombrables cousins que tenait prisonniers la moustiquaire, un compagnon tout au moins étrange. C'était un long boudin de deux mètres foit en nattes, gros comme un traversin ordinaire, et qui m^attendait, couché dans
UNE SEMAINE A BATAVIA. 2ii
le sens de la longueur. On a eu la complaisance de m'expliquer qu'aucun habitant de Java ne dormait sans ce produit végétal, qu'il faut garder entre les jambes pour rafraîchir tout le corps. Ce trait de mœurs m'a fort amusé; mais s'il berce les Créoles d'un sommeil réparateur , il porte involontairement les Européens à un violent pugilat. De plus, des nuées insaisissables de moustiques bourdonnants , indiscrets et piquants , sont venus nous exaspérer en sifflant à nos oreilles leurs airs javanais; mais comme les piments, les boudins de nattes et les moustiques rentrent tout à fait dans les niœurs de la localité, je compte en peu de jours m'en faire des amis.
A l'opposé des habitudes de Paris, la vie du grand monde commence ici à quatre heures et demie du matin. Dès l'apparition des vapeurs de l'aube tropicale , vieux et jeunes de faire retentir sur les dalles le frottement de leurs babouches traînantes, puis, vaguement enveloppés d'indiennes flottante , de courir à la piscine et d'y savourer une onde qui parait glaciale. Lorsque j'en sortis, je rencontrai une véritable odahsque aux yeux d'ébène, à l'aspect étrange; elle se laissait glisser entre les colonnes, rejetant en arrière des flots de cheveux noirs qui tombaient jusqu'à terre, et se drapant à l'antique, comme la Stratonice, dans du cachemire rose. Les mouvements saccadés puis chatoyants de ses regards , la rapidité fauve de son passage , sa démarche de honne surprise, et le feu du sang indien qui donne toujours un charme si fascinant, en firent pour nous une véritable apparition. C'est, nous dit-on, la fille d'un capitaine hollandais et d'une native de Bornéo.
La beauté métisse s'épanouit merveilleusement sous le soleil de Java, tandis que les malheureuses Européennes, affaiblies et exténuées par les chaleurs , sont pâles et livides : elles inspirent la ^lus profonde pitié. Telle fut ma première impression , en faisant ma promenade de quatre à six heures du matin,. heure élégante par excellence. Mais ce qui me frappe surtout, c'est un poste militaire : vingt Malais y sont en faction , armés de piques et de longues fourchettes qui ont plus de trois mètres. On nous explique qu'il y a dans le pays un grand nombre d'Indigènes atteints de maladies mentales : surexcités par l'opium , ils errent dans l'île , armés d'un sabre , et embrochent le premier passant venu, pour la plus grande gloire du Coran : on les appelle des a amocks » . Dès qu'il en parait un, le poste lui court sus , le cerne entre trois fourchettes, et le caporal, dont on reconnaît facilement le grade à ce qu'il porte des souliers, a l'honneur de perforer d'un dard le terrible amock. — Premier aperçu sur la police intérieure.
Une promenade, cinq ou six bains successifs et un déjeuner piquant, voilà une matinée à Batavia : l'après-inidi , tout le monde dort. .
Vers six heures du soir, le mouvement vient à renaître : des centaines de
2lt JAVA. SIAM. CANTON,
Toitures ouvertes circulent : la population européenne , se prélassant tète nue , se porte vers la plaine de « Waterloo », où il y a musique militaire : nous suivons le flot, toujours ravis des allées enchanteresses et des costumes brillants. Lie « Longchamps » est empreint du cachet le plus colonial : la g^arnison , forte de neuf mille hommes, en fait le principal ornement; plus de trois cents voitures se rangent à Tombre des grands arbres; les airs nationaux, fort bien exécutés, résonnent avec fracas; et au milieu des myriades de Javanais en tenue de fête, étincelants des parures orientales les plus vives, les officiers galopent à plaisir. Figurez-vous un grand et bel honmie en tunique bleue ^ en large pantalon blanc , à grandes bottes , grands éperons et grand sabre : supposez qu'il veut bien écarter un peu les jambes pour laisser passer entre elles un poney harnaché pompeusement et de la taille d'un terre-neuve, vous aurez vu dans la plus pure vérité le portrait des représentants à Java de la force armée de toutes les Néerlandes. La petite taille du cheval ne porte atteinte en rien aux grandes vertus militaires , et Dieu sait que la gloire de cette armée est au-dessus de tout éloge ; mais quand un escadron de chevaux de pays de Lilliput montés par de dignes frères de Gulliver, exécute la charge à fond , il y a de quoi rire de bon cœur.
Nous dînons le soir chez notre ami M. Van Delden, président de la chambre de commerce. L'aimable compagnon de l'étouffante cabine du Hero avait repris sa vie de nabab , dans son palais , au milieu des douces joies d'une charmante faniille. Piscines luxueuses , jardins d'Armide , véranda-salle à manger au milieu de l'exubérante verdure de bosquets riants; nuée de serviteurs indiens dans leur plus riche costume national, rien n'y manque de ce qu'on peut rêver comme récompense princière du travail, de l'honneur et de l'intelligence. Gomment, après les délices si bien méritées dans une pareille oasis, revenir habiter une rue boueuse et brumeuse de Hollande et y vivre sans vingt chevaux et sans quatre-vingts serviteurs? La Hollande n'est plus qu'un drapeau aimé passionnément de ces cœurs patriotes; il leur faut de temps à autre l'aller revoir et se retremper sous ses couleurs ; mais l'espace , la richesse , le soleil , le conmiandement y font défont pour les heureux de Java , que le monopole a faits ici pachas et rois, et qui ne sont point tentés de redevenir chez eux contribuables, administrés et locataires !
12 novembre.
Promenade n fashionable » à cinq heures du matin sur les poneys fringants de M. Van Delden. Toujours les mêmes berceaux, les mêmes merveilles de verdure, de floraison, de parfums et de feuillage : toujours le même luxe de villas disséminées dans les jardins , le même mouvement sur
cent canaux divers , et les mêmes couleurs verdoyantes sur cette fourmilière indig^ène, qui va, qui court, qui trotte, en g^lapissant bruyamment comme une volée de cacatois. A neuf heures du matin, nous en sommes dëjà à notre cinquième bain : cette température torride de 40"* dans la cave ferait, vous le pensez , éclater tous les thermomètres qu'on mettrait au soleil : je l'afiFrontais pourtant; coiffé d'un casque indien blanc, de forme pyramidale, qui me donnait l'air d'un pompier de Nanterre passé au badigeon :1a vieille ville m'intriguait : là, les ruelles sont étroites et tortueuses : les habitants s'y empilent dans des huttes de bambou, comme nous entassons des sacs de blé dans nos halles : les boutiques malaises sont remplies d'étoffes de calicot ou de comestibles gluants ; les boutiques, chinoises sont d'un ordre supérieur. Voici, par exemple, l'échoppe d'un horloger chinois : la queue tressée du propriétaire est le seul vêtement qui apparaisse sur son buste immensément gras ; une loupe est maintenue sur son œil gauche par une contraction du sourcil qui lui fait faire une grimace horrible ; ce joaillier demi-nu perfore audacieusement une montre de Bréguet et semble très-fier de démonter habilement des cylindres de Paris. Son voisin vend des singes; son vis-à-vis, mille compote de piments dans mille soucoupes superposées. Partout une odeur putride et nauséabonde est répandue : la brise de mer en apporte d'épaisses bouffées , exhalées par les bois de palétuviers et d'arbustes vénéneux qui couvrent la plage. Le flot vient gonfler leurs racines noueuses, poreuses et torturées ; en quelques heures leur diamètre augmente de plusieurs pouces , puis le jusant les laisse à sec sur des boues malsaines ; le soleil darde, il les évapore et les dessèche; un cordon de nuées jaunâtres, de vapeurs pestilentielles se forme , et reste un moment suspendu , attendant que la brise l'emporte : ah ! malheur aux parages où se dirige le caprice de l'atmosphère !
Ce sont ces miasmes fétides qui ont donné à la vieille ville de Batavia cette universelle réputation de mortalité qui vous faisait trembler pour nous quand nous sommes partis. Le fait est qu'il est incalculable, le nombre des vic^ times qui ont succombé là depuis l'occupation ! Je m'entretenais de ce sujet avec un plaisant compagnon : « Oh ! me disait-il , avant l'époque où nous nous sommes éloignés de la plage pour fonder la ville neuve, on mourait comme mouches dans ce vieux Batavia ; c'est l'empoisonnement « en grandeur naturelle » pour tout être humain; mais qu'importe maintenant? il n'y a plus que les Chinois et les Malais qui y habitent! » — Ce mot, rien moins que philanthropique, me rappelait certaine correspondence de la dernière guerre du Mexique : après avoir énuméré les désastre de la fièvre jaune sur le littoral et rendu compte du mouvement des troupes vers l'intérieur des
terres, elle disait : « Du reste, que les familles se rassurent, il n'y a plus que les marins à la côte ! » — Les familles des marins en France ont dû être à peu près aussi tranquillisées que celles des indigènes le sont ici.
Malgré la pureté de l'air de la viUe neuve , nous venons d'avoir un terrible exemple de ce qu'amène une imprudence. Un de nos voisins de table qui, hier soir, avait mangé avec trop d'avidité les succulents ananas de notre dessert , était un peu pâle au déjeuner de midi , — à trois heures il était mort ! C'est la seule chose qui se fasse vite sous les latitudes tropicales !
A peine l'heure de la sieste est-elle passée , nous nous mettons à écrire sous notre véranda. Vite une cinquantaine de Chinois et de Malais viennent nous assiéger pour nous vendre des cravates et des mouchoirs, des photographies et des images militaires de Paris. — Je les chasse, ils reviennent; je le menace , ils étalent cent « bibelots « de plus , vantant qui un pantalon , qui de l'eau de Cologne , qui des singes. Résolus à attendre la fin de ma lettre , ils sont en ce moment accroupis en plein soleil, à dix pas de nous, espérant évidemment que je serai tout à l'heure dans des dispositions plus conciliantes. Le soir nous sommes mis en éveil par un incendie : cent quatrevingts maisons — lisez baraques — de la vieille ville flambent comime une boîte d'allumettes. Que de vermine aura été grillée!
13 novembre.
Ceci ne pouvait pas manquer ! le capitaine du Hero , notre voisin de galerie, a pâU hier soir et a passé la nuit à quatre pattes, vomissant et hurlant! Nous-mêmes payons le tribut des nouveaux arrivants , et nos estomacs sont dignes de pitié. Si nous conservons notre belle humeur, nous serons sauvés de ce fantôme du choléra , — et du choléra de Java ! -^ qui prend la peur dès qu'il ne l'inspire plus.
Voici, du reste, qui va nous remettre : l'air pur des montagnes de l'intérieur. Une lettre charmante du Gouverneur général par intérim nous dit que « la politique ne lui permettant pas de rendre au Prince exilé les honneurs dus à un prince français , il lui demande pourtant de le traiter comme le petit-fils d*un roi » . Il nous envoie un passe-port de circulation, feveur très-rare et très-précieuse , pour toute l'île , et même pour les terres dites tt princières » , où régnent, sous le protectorat hollandais, les Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta : tous les Résidents (Préfets) et Princes indigènes de l'île sont prévenus, et tous les chevaux de poste du gouvernement sont mis gratuitement à la disposition du Prince. C'est là, une heureuse fortune , qui nous ravit et nous remplit de la plus sincère reconnaissance.
Le mouvement étant recommandé pour ceux qui faiblissent sous ce climat de feu , nous n'avons point refusé une gracieuse invitation du Résident de Batavia, M. Hoogeveen. A six heures du soir, sa voiture de gala vient nous prendre : quatre coureurs , tout de blanc habillés , portent à la main une longue queue blanche de cheval , dont ils caressent notre attelage , ils jouent des jambes de toute leur force , chacun à côté de son poney , et chassent merveilleusement les mouches; nous galopons et ils courent; c'est l'usage !
En une demi-heure^ nous sommes au palais : bataillon de serviteurs sur les marches , turbans , ceintures , panoplies , magnifiques figurants de scène orientale, tout brille sur des gradins de marbre. Le Résident reçoit le Prince avec la plus grande cordialité; puis viennent le Général commandant, des colonels d'artillerie, des ingénieurs civils... et enfin le Sultan et la Sultane d'une des principautés de Bornéo. Le mari est un vieux bonhomme rabougri, ridé, rhumatisé, mâchant frénétiquement une pâte de chaux et de bétel , qui rend les dents noires , les gencives saignantes , et qui , intercalée entre les dents et la lèvre inférieure, fait enfler celle-ci, déjà pendante par nature ; ainsi s'accroît un atroce et difforme bourrelet.
Mais la Sultane est très-gentille , toute petite , jeune , l'œil éveillé : elle rend les saints aux jeunes Européens avec une grâce parfaite ; sa toilette se compose d'une houppelande de soie bleue et or; une écharpe blanche et cerise , passée en sautoir, lui couvre la poitrine et y est maintenue par douze croissants enlacés, formant broche, en diamants de son île; c'est le plus beau bijou que j'aie jamais vu : un turban rouge , avec un pompon de diamants sur le côté , encadre sa tète cuivrée , expressive et rieuse.
Pour nous , en nous promenant sous les arcades blanches , au milieu des grwipes étranges de soldats, de serviteurs, de brûle-parfums et d'allumeurs de cigares, nous avons la joie d'organiser avec l'aimable Résident une chasse aux crocodiles.
16 novembre.
En dehors des siestes répétées, qui sont le grand secret du bonheur quand on est si près de la Ligne; en dehors des flâneries, des baignades, des déUcieuses tasses de café , tout est fatigue sous ce soleil ! J'ai pourtant fermé mon courrier pour l'Europe , et je l'ai affranchi, ce qui n'est pas, croyez-le bien , une banale politesse : trente-six francs de port de lettres , voilà mon impression du matin.
J'allais oublier notre visite au musée, dont le Résident a fait les honneurs liu Prince. Outre les coureurs chasse-mouches, M. Hoogeveen est accom-*
tiO JAVA. SIAM. CANTON.
pagnë du coureur porte-parasol doré et de deux allumeurs de cigares qui , trottant derrière nous, brandissent «< Tapi » de bois de sandal, ce feu de Vestales toujours entretenu pour les « manille » des fonctionnaires. Le musée est si curieux , que le voyageur qui n'est point versé dans le sanscrit n'y comprend rien, mais c'est magnifique! Divinités javanaises, sundanaises, balîennes, hindoues , à gros ventre, yeux en coulisse, bosses, double face , demi-douzaine de bras et de pieds en l'air , poulets à cinq pattes en argent, lampes anciennes et tam-tams sur lesquels nous produisons des bruits étourdissants, que sais-je? on en révérait !
Le Hero repart aujourd'hui pour la chère Australie : nous voulons, en lui confiant nos lettres , lui souhaiter a bonne brise » et y faire le classique déjeuner du départe Pauvre navire avec lequel nous avons couru maints dangers ! je le vois encore rasant de quelques mètres la roche de corail où nous devions mille fois nous briser comme verre ! je le vois égaré pendant quinze heures après le passage de « Bah » , quand un courant fatal nous avait portés au N.-E., tandis que nous gouvernions à l'O.-N.-O. Et il va de nouveau, en faisant siffler sa machine , mettre en fuite les flottilles des pirogues montées par les cannibales ! En tout cas, il fait en partant une bonne action: il emmène un pauvre malade que tue le soleil des tropiques : squelette de poitrinaire , l'infortuné va demander à la belle Nouvelle-Galles du Sud ou à la fraîche Tasmanie de lui rendre la santé. S'il respire encore quand il abordera , la sympathie et la cordialité dont les étrangers y reçoivent les marques le sauveront assurément!
Gomme nous disions adieu à notre vieille barque en fer, sur laquelle nous avions été bien mal à l'aise , mais que nous aimions pourtant , deux coups de canon tonnèrent : une fumée noire apparaissait au large : la malle de Singapour, le « Cores de Vries » arrivait : notre cœur battait fort; elle devait avoir à son bord un jeune Prince revenant d'une glorieuse expédition. Nous nous portâmes au-devant d'elle dans une pirogue; avant même quelle mouillât, nous avions déjà sauté sur le pont. Là nous serrions dans nos bras, avec une émotion indescriptible, le duc d'Alençon. A plus de trois mille lieues de la patrie , il nous était donc donné de nous revoir , de causer des nôtres j de nous raconter nos voyages, nos douleurs et nos espérances!
Le duc d'Alençon, Ueutenant dans l'armée espagnole, commandait l'artillerie dans une expédition contre les pirates et les indigènes à Mindanao (Philippines). Il avait, dans les labeurs d'une. campagne terrible sous ce
1 Mous avions agi avec adresse en saisissant cette occasion pour Torrès : des lettres d'Australie m'ont appris que les difficultés et les dangers de la route avaient fait renoncer les gooreniemeiiU australiens à l'idée d'établir la ligne étudiée par le Hero,
UNE SEMAINE A BATAVIA. tl7
soleil de feu et sur des marécages pestilentiels, échappé cent fois aux épidémies et aux embuscades. Mais ce que nous ne pouvions arracher à sa modestie, c'étaient les détails sur Tattaque brillante du « Fort de àSanditan » , qui avaient déjà fait grand bruit à Batavia : il avait escaladé un des premiers les palissades du Fort encore rempli d'Indiens qui tiraient à mitraille et qui tuèrent un officier à ses côtés ; il avait sauté sur les pièces et s'était rendu maître de douze canons. Aussi le Gouverneur général lui avait-il
Le duc d'Alençon.
donné, comme dépouilles opimes dues à sa vaillance, les armes et la tunique du chef des Indiens, tué dans la mêlée.
Le « Cores de Vries » offrait le plus singulier aspect : le pont était encombré de plus de deux cents pèlerins revenant de la Mecque en costumes étincelants. Leur front radieux et inspiré, leur démarche majestueuse et pleine de componction , exprimaient toute la ferveur de ces croyants , que les dépenses , les fatigues et les jeûnes d'un si pénible et si long pèlerinage n'avaient pas rebutés.
Une pirogue renversée par un crocodile. — Voyage dans Tintérieur. — Tous les Indigènes accroupis devant les Blancs. — Singes aimables. — Un prince javanais et ses bayadères. — Sa tribu nous rabat les rbinocéros. — Ses trois canards favoris.
18 novembre.
Avant quatre heures du matin , notre joyeuse colonne française était emmenée au galop par l'aimable Résident M. Hoogeveen, renforcée de sept ou huit chasseurs du pays. Tout est commandé pour cette chasse officielle aux crocodiles : voitures à quatre chevaux pour aUer jusqu'au quai ; canonnière pour sortir de la rade, longer la côte et gagner une rivière qui se jette dans la mer au milieu des bouquets de palétuviers; canots de la marine royale et pirogues malaises, etc., etc. J'étais même tenté de croire, en voyant ce brillant apparat, qu'on avait, de par les ordres d'une vénerie asiatique, panneautéla veille quelques crocodiles, comme on panneaute les chevreuils pour les tirés de France; mais la suite me prouva que ce gibier n'entend pas si bien la flatterie que le nôtre.
Il est six heures du matin quand la canonnière mouille sur la barre de la rivière : nous nous disséminons dans des pirogues , et nous écarquillons les yeux pour pénétrer les grandes herbes qui couvrent les berges boueuses . pour sonder une eau vaseuse et jaune : mais rien ne paraît. Nous remontons et redescendons plus de vingt affluents de la rivière : notre pirogue glisse silencieusement, grâce aux pagaies, entre des bouquets toufiîis de plantes aquatiques et vénéneuses qui nous ombragent, et mille serpents vert foncé et bleu jaunâtre se faufilent et se cachent : quelques-uns, la tête haute de deux pieds au-dessus du niveau de l'eau , traversent fièrement à la nage^ comme pour nous défier.
Vers dix heures, tandis que le soleil commence à nous rôtir de ses rayons dévorants , que les nuées nauséabondes des miasmes nous prennent aux tempes et à la gorge, voici des globules d'air qui bouillonnent à la surface , à quatre pas de nous. Attention ! c'est un crocodile qui respire : les acolytes amateurs, pendant ce temps, font voler des bouchons de Champagne; pour nous, anxieux sur l'avant, nous espérons le monstre. A quatre-vingts pas , un léger remous s'agite, des ondes concentriques se soulèvent, et une longue
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCEROS. tl9
arête noire et dentelée (je lui donne de vingt à vingt-deux pieds) paraît comine une flèche rebondissante a la surface de l'eau , puis replonge pour poindre encore un peu plus loin. Malgré un angle de tir aussi aigu, malgré la distance et la dureté de la carapace, nous faisons feu. Est-ce simple curiosité ou véritable douleur, le crocodile sort de l'eau verticalement jusqu'aux
pattes, et nos compagnons affirment qu'il est mort au fond de l'eau, ce
qui est l'histoire accréditée de tous les crocodiles manques ! Mais pour nous, qui sommes habitués à ne compter gibier tué que le gibier mis dans la car* nassière, nous croyons qu'il pourra encore couler des jours très-heureux.
Je soupçonne l'horrible béte d'avoir voulu tirer vengeance de son égratignure ; car pendant que nous rechargeons nos carabines, sa grande gueule» à je ne sais combien de dents, s'ouvre soudain pour happer l'avant d'une pirogue qui suit la nôtre : elle est montée par deux Indiens, le plus leste prend un harpon de cuivre de plus de deux pieds; fixé à une longue tige de bois de fer, et le lance droit au fond de la gueule du monstre. La pointe produit une teUe douleur sur ses amygdales, qu'il donne un formidable coup de reins ; la pirogue est lancée en l'air comme un ballon , et les deux Malais, culbutés dans ce saut périlleux involontaire, retombent dans l'eau et gagnent la rive avec la rapidité que donne la frayeur! Le crocodile, qui a de ses dents rompu net le bois de fer, et gardé le harpon enchevêtré dans son râtelier, fait en l'air une énorme pirouette, la queue en trompette et le ventre au soleil, si bien qu'un instant il nous apparaît dans son entier. Une fois nos armes rechargées, aucune occasion aussi favorable ne se présenta plus à nous : nous avons compté environ quinze apparitions de crocodiles pendant cette matinée, et j'estime qu'il y avait cinq ou six de ces énormes bêtes dans nos eaux. « Tirez-donc à l'œil! » nous disait-on chaque fois, comme si c'était chose facile à quatre-vingts pas, avec quatre ou cinq degrés d'angle, et toute la population d'un village accourue sur les rives , où une balle maladroite aurait tué dix indigènes dans l'alignement de ce malin gibier. Il paraît que lorsque les eaux sont basses, les crocodiles restent sur la berge à se vautrer dans la bourbe, et alors rien n'est plus aisé que de leur placer une balle meurtrière. La difficulté de notre chasse en pirogue, ses émotions palpitantes et son danger nous ont fait passer une bonne matinée. Espérons autant de plaisir, moins de soleil et plus de chance poiur une autre fois.
Vers midi en effet, le soleil maintenant les amphibies au fond des eaux^ nous battons en retraite , quelque peu étourdis par l'intensité de la chaleur^ et grisés par les odeurs malsaiiles. La canonnière nous porte à l'embouchure de la rivière « Ankee » , dails l'Ouest : nous montons de nouveau en « prahu » y pirogue faite d'un tronc d'arbre creusé et à poupe grossièrement sculptée :
no JAVA. SIAM. CANTON.
trente Malaiis chantant et trottant s'attellent sur la rive à une longue cordeUe, et notre barque fend avec rapidité les eaux chaudes et boueuses. Nos reniorqueurs, presque nus, ne paraissent point effrayés des grandes herbes, et is'y jettent dans les tournants pour ne point ralentir noire marche. Au Ueu d'un chemin de halage, c'est la jongle qu'ils côtoient; obligés souvent de passer à la nage les affluents qui leur coupent la route.
Nous aUoris ainsi à la villa du « capitaine des Chinois » : ce « gentleman » du Céleste Empire, qui est venu au-devant de nous, est, parait-il, un haut personnage : nommé par le gouvernement hollandais , reconnu par tous les Chinois de l'île, il est à la fois ministre plénipotentiaire, préfet de police, juge ou avocat pour toutes les affaires qui concernent ses compatriotes; et comme ceux-ci forment un élément financier et social d'une grande importance dans la colonie, ce n'est pas une sinécure. Pendant le trajet, un de nos serviteurs indigènes sauta d'un bond jusqu'à ce fonctionnaire, et remît dans la barque l'extrémité de sa chevelure : u Prenez garde, monsieur le mandarin, rentrez votre queue, qui traîne dans l'eau; un caïman va vous tirer par là. »
Un déjeuner nous fut servi sous un toit de pagode, mais la chaleur nous avait rendus demi-morts : les vins d'Europe furent absorbés , et quelques tètes en furent troublées, — gaiement, bien entendu. Le flot des histoires cynégétiques déborda, et il fallait avoir chassé pendant huit heures les crocodiles pour ajouter foi à une pareille collection d'aventures ; aussi le fou rire était-il général. Malgré ces excellents breuvages, je ne pus m'empécher de faire grimper un laquais indigène au sommet d'un cocotier, et il m'abattit deux cocos verts dont je bus le lait avec délices. Bientôt un groupe de Malais accourent; ils montrent du doigt, sur l'autre rive, un crocodile qui digère pendant que nous déjeunons : le baron Bâche, ancien oflicier d'Afrique, qui accompagne le duc d' Alençon , et qui est un tireur hors ligne , fait feu et place une balle dans le dos de la béte ; celle-ci saute dans l'eau et laisse à la place de son plongeon une grande tache de sang. « Elle est morte ! » crionsnous tout joyeux. Mais nullement, elle reparaît plus loin en portant une patte en l'air; toutes nos balles s'y concentrent, et quelques globules veinés de sang s'élevant du fond de la rivière sont les dernières nouvelles que nous ayons reçues du monstre. Il me faut donc renoncer à l'espoir dont je m'étais longtemps bercé , de rapporter dans ma famille une carapace noire longue de vingt-cinq pieds, et de la suspendre à mon plafond !
Les équipages du Résident nous ramènent par terre à Batavia, et une demi-heure après, vers trois heures, nous devons déjà repartir. Notre chasse émotionnante aux amphibies n'a été qu'une sorte de prélude destiné à nous
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCEROS. tîi
mettre en haleine. C'est aujourd'hui, en effet , que nous avons décidé de commencer notre voyage dans l'intérieur de Java ; nous pensons qu'il durera un mois environ, si notre activité australienne ne se laisse pas émousser par cette brûlante atmosphère.
L'île entière est sillonnée de routes magnifiques, les relais sont organisés en tous points, des caravanséraïs disposés de distance en distance, et — bref — c'est en poste, comme dans la bonne France de jadis, que l'on parcourt ce pays réputé si sauvage. L'excellent M. Van Delden nous a prêté deux chaises de poste indiennes, grands paniers recouverts d'un toit blanc, avec sièges par devant et par derrière. Nos bagages sont, par nécessité, réduits à leur plus simple expression. Pour moi, je n'aurai d'alternative qu'entre la toile bleue du chasseur français, le casque de pompier, les bottes préservatrices des serpents d'une part, l'habit noir, et le gibus pour les Sultans de l'autre : tout est bien arrimé dans nos carrosses.
Gomme nos connaissances en langue malaise se bornent à savoir demander du feu, de l'eau et du riz, nous avons pensé qu'il n'était pas très-prudent de nous aventurer ainsi dans les terres pour un long voyage; notre colonne s'est donc augmentée d'Ak-Hem, matelot malais dixHero, qui a un peu oublié en AustraUe sa langue natale et qui n'y a guère appris l'anglais , mais qui sera pourtant un auxiliaire puissant de notre groupe français.
Les grelots de huit poneys résonnent devant la véranda, les fouets claquent, et nous partons au grand galop. Outre le postillon , deux coureurs malais fouaillant, hurlant sans discontinuer, trottent à tour de rôle à côté des chevaux avec une agilité inouïe. Quand l'attelage est lancé ventre à terre, ils grimpent chacun sur un des marchepieds du siège de derrière et se contentent d'aiguillonner les poneys des éclats de leur voix criarde ; dès que la marche tend à se ralentir, ils descendent, s'élancent, et rouent de coups les pauvres petites bétes. Leur costume se compose d'une ceinture de couleur nouée aux reins, et d'un grand chapeau cloche à melon, écarlate et doré : ils sont si lestes, si robustes, si bien musclés et si pleins de fougue, qu'ils font ma joie.
Nous avons passé à Tandjong et Tjimanjis , relayé quatre fois et mis trois heures et un quart pour faire quarante et un milles (seize lieues), distance qui sépare Batavia de Buitenzorg — traduisez « Sans souci « . La route est charmante, c'est l'allée d'un grand parc, ombragée par des arbres d'une superbe verdure ; il y a des échappées de vue sur les vallées, où une culture admirable de riz, de bétel et de canne à sucre e déroule à nos yeux ; les épis dorés de^ rizières sont presque mûrs, et des vols de marabouts, de grues blanches, d'oiseaux bleus, verts ou jaunes, s'abattent pour les dévaster. De
distance en distance, les indigènes ont échafaudé de pittoresques épouvantails : des bambous d'une trentaine de pieds de hauteur, solidement plantés et noués à la base, semblent ne former qu'un seul tronc, et s'ouvrent en cornet à leur son^imet; là est formée une cabane de feuilles de bananiers, perchoir élancé où un enfant grimpe et se juche pour tirer mille ficelles qui, de ce point unique , rayonnent jusqu'à l'extrémité du champ , semblables aux fils constructeurs d'une gigantesque toile d'araignée ; — des feuilles y sont attachées, la vedette malaise les agite à tour de bras et les fait danser comme des marionnettes. Pourtant bien des oiseaux audacieux viennent forcer la consigne, et becqueter à l'ombre de ce perchoir asiatique qui rappelle un peu la hutte de « l'arbre à Robinson » (rive gauche, ligne de Sceaux), et d'où la vue est féerique sur la nappe des moissons de café, de girofle, de vanille et de cannelle, avec des îlots de palmiers, de muscadiers et de flamboyants.
Les poteaux du télégraphe, qui sont échelonnés le long de la route, ne sont autre chose que les arbres à coton, dont les branches dénudées et, seulement par intervalles, mouchetées de gros flocons blancs, offrent un si curieux aspect. Arbres caractéristiques de ces latitudes, donnant d'euxmêmes à une population indolente et arriérée la matière admirable que nous tissons pour elle à Manchester, à Rouen et à Mulhouse ; les voilà qui cumulent et qui deviennent les auxiliaires de l'active électiricté. Aux voyageurs étrangers, ils semblent, en outre, donner la première note du concert de la domination hollandaise : chacun de ces arbres est marqué d'un numéro matricule comme pour trahir la plus minutieuse des réglementations du globe. Tout, en effet, semble marcher ici à la baguette d'une fée invisible : à chaque relais, sous une voûte élégante, construite en bambous et recouverte de grandes feuilles sèches, équipages et voyageurs sont protégés contre l'ardeur du soleil, et attendus avec une respectueuse exactitude. En moins de quatre minutes un nouveau postillon est sur le siège, un attelage tout frais piaffe et galope , des coureurs reposés font claquer leur fouet devant la foule accourue pour vendre fruits et cigares.
Mais ce qui nous a le plus vivement impressionnés depuis que nous sommes sortis des faubourgs de Batavia, ce qui doit provenir, non d'une baguette de fée, mais du souvenir de millions de coups de courbache, c'est l'attitude de la population malaise des campagnes ! -^ A peine un Blanc est-il en vue, vite tous les indigènes s'accroupissent sur leurs talons en signe de respect et de vénération. Sur cette route populeuse que nous avons suivie à toute vitesse, pas un n'est resté debout! Ils semblaient s*abattre également de droite et de gauche, à mesure que nos chevaux de volée soulevaient la pous-
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCEROS. 2i3
sière, comme s'ils étaient des capucins de carte, fauchés sur notre passage. Grand Dieu ! si Tabus du prestige des blancs est en rapport avec l'excès de la servilité des Natifs, quelles peuvent être les bornes qui arrêtent des gouvernants, quand les gouvernés n'osent pas même lever les yeux vers eux, alors que le corps est déjà dans la posture de la plus basse humilité ! — Ah ! quelle bonne population .des campagnes pour un gouvernement! et si jamais la candidature officielle était exilée du beau pays de France,
Di meUora ptis, erroremque hostibus Hlum,
c'est bien ici qu'eUe devrait chercher un refuge.
Oui, nous parlons de la France, et de l'Australie,.... et du Japon! nous sommes si heureux de voir notre colonne augmentée depuis trois jours , de nous retrouver avec le duc d'Alençon, au bout du monde et en bonne santé : quel bon tapage français nous faisons !
Buitenzorg est le Versailles de Batavia : les splendeurs du palais gouvernemental ne sont égalées que par les merveilles de la nature, qui en font une oasis de plaisance avec tout le confort de l'Eiurope. Pourtant ce point est déjà considéré comme « ville de l'intérieur » , et pour y parvenir il faut un passe-port spécial délivré par le gouvernement : le médecin même du Gouverneur, pour venir de la capitale jusqu'ici, est obligé, me dit-on, de faire renouveler cette passe chaque fois qu'il visite son auguste malade. Nous avons le chagrin de ne pouvoir que nous inscrire chez Son Excellence M. Prins, chargé du pouvoir par intérim. A voir la douleur empreinte sur les visages, nous sentons vite à quel point cet homme de bien , très-dangereusement atteint aujourd'hui, est aimé de tous.
19 novembre.
Vous savez que le jardin botanique de Buitenzorg a la réputation d'être le plus beau du monde entier. Ce n'est plus dans un espace restreint, comme dans les serres de la ville de Paris ou du parc de Kew , que s'entassent par millions les plantes aux couleurs éblouissantes et aux parfums enivrants : ceci est une serre de plusieurs kilomètres carrés de surface , avec l'azur du ciel tropical pour dôme, des lacs pour bassins, des coUines pour gradins, et des grandes routes pour couloirs ! Le savant directeur du jardin , M. Teyemann, depuis trente-six ans roi de ce paradis, nous a guidés dans ce dédale bien ordonné et sous ces voûtes de feuillage. Mille noms gréco-latins résonnent encore à nos oreilles : là les orchidées les plus incroyables, depuis les plus rosées jusqu'aux plus purpurines, se balancent dans les lianes, comme
su JAVA. SIAM. CANTON.
pour imiter les singes noirs qui s'y suspendent par la queue et les brisent sans pitié : ici des ties de nénu&rs multicolores s'élèvent au-dessus de la nappe bleuâtre ; et plus loin un gros poisson cuivré , s'élançant trop témérairement hors de l'eau pour happer un papillon étincelant aussi grand que i la main, retombe, sans la feire plier, sur une feuille gigantesque de Victoria
' regia : il s'y débat comme un diable dans un bénitier, mais il ne peut s'en
^ échapper, les rebords frisés de cette feuille qui surnage le retiennent captif
[ là où il va mourir. Ah ! figurez-vous donc une centaine de ces feuilles d'un
beau vert, mesurant six pieds de diamètre , répandues sur le lac comme les '' vaisseaux d'une escadre dans une rade. — Puis voici des allées entièrement
bordées d'arbres vénéneux dont un fruit ou une gouttelette de suc envoie ^ dans l'autre monde un chrétien en dix minutes et un indigène en quinze.
La source première qui alimente les bocaux à chiffres cabalistiques de toutes » les pharmacie du globe est là devant nos yeux : c'est l'allée des empoison-
\ nements, des tortures et des crimes! mais n'est-ce pas la même qui a guéri
tant de maladies et calmé tant dé douleurs?
Nous avons vu dans ce jardin toute une ménagerie-pépinière d'animaux- . feuilles : je crois que la science les appelle des « phyllia » . Rien de plus
étonnant et de plus trompeur pour l'œil : vous jureriez que ce brin végétal , d'un vert tendre, avec le tissu, les dentelures et les nervures foliaires, est
une feuille qui vient de tomber du jasmin immense qui vous ombrage et vous
embaume. Mais, point du tout : soudain cette feuille se met à courir la poste,
! une autre la suit, et on ne les revoit plus. Dans le laboratoire du directeur,
nous avons pris une loupe et comparé des phyllia à des feuiUes : trouver une différence nous fut impossible, et ma raison en demeure encore confondue! Une bande de singes très-aimables vient nous troubler dans ce travail : habitués sans doute à complimenter les visiteurs, ils nous honorent de quelques poignées de main et se tiennent debout, bien campés sur leurs jambes de derrière. Est-ce une illusion méchante , ou la pure vérité? est-ce la honte fictive d'une consanguinité imaginaire , ou le remords réel des distractions de nos premiers ancêtres? mais certains portiers de collège me revinrent en mémoire, et je ne pus me séparer de ce groupe étrange et presque humain sans m'empécher de me dire : a II me semble que j'ai déjà vu ces gens-là quelque part. »
Ce qu'en revanche je n'avais jamais vu, et ce qui est véritablement ravissant, c'est le cerf nain de Java : on l'appelle également le cerf-souris. Une barde sautillante gambadait dans les buissons : hauts de quinze à vingt-cinq centimètres, ils ont exactement le poil alezan, la petite queue, la tête haute , le jarret fin et le pied de corne de nos dix-cors vus par le gros bout de la
lunette. Il faudrait avoir le cœur de fer pour oser en tuer un : rien de mignon comme cet animal lilliputien, qui semble être un joli caprice de la nature. — Je vous fais grâce du musée où sont collectionnes tous les échantillons des produits coloniaux, des diamants de Bornéo, des cuivres de Sumatra et de l'argent de Timor.
Vers quatre heures du soir, le colonel Rappard, aide de camp du Gouverneur, nous conduit à Battou-Toulis-Gocobatou , bois sacré , lieu vénéré des Naturels. Une déesse est censée avoir tracé des caractères hiéroglyphiques sur une pierre plate placée verticalement : l'empreinte de ses pieds est restée gravée dans le roc, puis la terre s'entr'ouvrant (la crevasse existe) l'aurait avalée comme une pilule : voilà la légende. Nous trouvons là des gardiens, des offrandes de fruits et d^encens, des lampes de forme étrusque, pleines d'huile de coco, et brûlant nuit et jour : des indigènes y sont prosternés le front contre terre. Plus loin, au milieu de kiosques de bambou, construits sur pilotis dans une vallée de lotus roses en fleur, une foule de bambins et de femmes, profitant de la belle brise, font voler des cerfs-^ volants bizarres.
Le héros de notre soirée fut un singe gris wa-wou (genre gibbon) : il descendit du fourré de Uanes qui dominait notre fraîche piscine, et vint jouer avec nous sous la véranda. Enfant espiègle, amusant et mimique au possible , il ne posa pas une seule fois à terre ses mains de devant : il marchait avec désinvolture, ne détestant pas de nous donner le bras, comme s'il était un être raisonnable. Mais, au bout d'une heure et demie de jeu, nous reçûmes une grêle de dattes jetées du haut des ari)res environnants : ses camarades le rappelaient, et il grimpa en gambadant jusqu'à eux»
Tjitndjour, 20 novembre.
Nous avançons dans l'intérieur : le pays est plus accidenté; nous commençons à monter, et nos petits chevaux s'en ressentent terriblement : quand ils s'arrêtent, la population accourt, pousse aux roues, s'époumone, et jetant une volée de bâtons et de pierres, remet l'attelage en marche. Mais nous voici au pied de la grande montagne, le Megamendong : dix buffles viennent remplacer nos poneys, et chaque paire est aiguillonnée par un cornac rieur et taquin : c'est un singuUer attelage que celui de ces buffles à longues cornes noires, à lente allure et à forte odeur ! La couleur de leur peau est d'un rose grisâtre qui rappelle les petits porcs de trois ou quatre semaines : ils ont horreur de l'Européen, le fixent du regard, tendent le cou
en l'air, et mancpient rarement de lancer sur lui y par leurs naseaux épates , une bave gluante qui Tasperge.
Ce changement à vue fait de notre rapide carrosse de tout à l'heure un coche lent et attardé : nous gravissons sous un soleil de plomb les quatre mille sept cent quatre-vingts pieds du Megamendong, en nous enfonçant dans la forêt vierge : la nature devient de plus en plus fourrée, grandiose et sauvage. L'arête du col n'a que trois mètres de large; nous laissons derrière nous le littoral, et notre vue s'ouvre sur l'intérieur. La belle province du Préanger est là : c'est un spectacle unique que celui de ces montagnes aux formes élancées, couvertes de la plus riche végétation jusqu'au sommet, avec des tons bleu-foncé et un panorama à perte de vue; puis les plantations de riz échelonnées sm* des gradins formant autant d'amphithéâtres qu'il y a de gorges, semblent être les cellules d'un rayon de miel. Soudain un orage se dessine : la brise qui l'emporte le fait passer au-dessous de nous, et il nous cache pendant une demi-heure toutes les vallées que nous admirions. C'est comme un rideau qui tombe h la fin d'une féerie ; mais bientôt il disparait, le panorama nous est rendu' plus verdoyant encore, et mille parfums, recelés jusqu'alors , nous arrivent! Nous nous demandons véritablement si nous ne rêvons pas dans cette admirable terre de Java ! La rapidité de la descente du Megamendong me rappelait celle des diligences du mont Cenis : le sabot de notre voiture vola en éclats, et nous fûmes rendus dans la vallée bien plus vite que nous ne l'eussions désiré. ^
Tjiandjour, à seize lieues de Buitenzorg, est notre étape : c'est un délicieux village , perdu sous l'ombrage des bambous : les rues y sont aussi bien balayées qu'en Hollande, et comme c'est un jour de marché, il y a autant d'animation qu'à la plus bruyante des kermesses. Hier soir encore, en pensant à tous ces bons Javanais qui s'étaient accroupis sur notre passage, je me disais qu'évidemment on nous avait pris pour « Monsieur le Préfet » . Mais maintenant je n'en puis douter : nous sommes des Blancs, et cela suffit pour faire courber les têtes! Plus nous avançons dans l'intérieur, plus la servilité est incroyable. Hier, c'étaient seulement les gens que nous croisions sur la route qui s'abaissaient immédiatement jusqu'à terre : aujourd'hui c'est du fond des rizières , jusqu'à cent et cent cinquante mètres, que notre présence donne le signal de l'accroupisseinent général! Bien plus, en s'accroupissant sur les talons, ils nous tournent le dos , et gardent les yeux baissés à terre ! Nous avons beau leur faire des signes d'amitié pour les engager à se relever, ils ne font que s'humilier davantage! Tantôt nous croisons un convoi de près de trois cents coulies : comme les porteurs d'eau chez nous , ils suspendent leurs fardeaux aux deux extrémités d'un bâton ; c'est ici un
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCÉROS. tXT
loDg bambou qui soutient deux sacs de café : ces pauvres gens en ont tant porté, que le bambou a creusé une véritable rainure sur leur épaule nue ; a notre approche, tous les sacs par terre! et les coulies sur leurs talons! Plus loin, nous dépassons des Malaises couleur chocolat, mais de belle structure, vêtues pour tout costume d'une ceinture d'indienne nouée aux reins, et portant leurs enfants à caUfburchon sur leur hanche; et, de nouveau, les marmots parterre, et les Malaises en prière! Aussi notre entrée à Tjiandjour est-elle indescriptible : on sort dans la rue, on se range le long des trottoirs; les mères qui chassent le petit gibier sur les têtes vierges de leurs filles en costume d*Éden, les cuisinières qui activent avec deux éventails un tas de petits réchauds où grillent des boulettes odoriférantes, toutes quittent leur besogne et se portent étonnées, la lèvre pendante, sur le devant des maisons : on s'y accroupit, on s'y entasse, on veut nous voir à tout prix , et il y a beaucoup de monde qui tient ferme au balcon!
Nous sommes chez l'Âssistant-Résident; là encore je n'ai pas pu voir un seul domestique debout devant moi, et décidément il faut nous le dire une lois pour toutes : «Java, c'est la cour du Grand Mogol, et le Grand Mogol, c'est moi ; c'est vous-mêmes si vous voulez venir ! »
Un désir exprimé nous fait visiter le palais du Prince indigène; en son absence, son premier vizir nous reçoit : c'est un grand Indien portant turban, dolman galonné, jupon orange et souliers vernis. Mais quelle désillusion! Les bayadères, tant vantées en Europe et tant rêvées, dansaient sur une terrasse au son de violons à une seule corde et de flûtes à un trou , qu'elles accompagnaient de miaulements de chat nasillards ! Elles s'étaient habillées comme des pensionnaires; mais s'habiller ici, c'est le monde renversé! Bref, elles dansaient en se tordant comme si elles avaient une crampe d'estomac. Oh ! je n'en ai pas une haute idée du Prince indien de céans. Qui sait? il est peut-être aveugle... et sourd.
Bandong, Si novembre.
A mesure que nous pénétrons dans l'intérieur, les costumes des populations se réduisent d'une façon inouïe, et le nombre de nos poneys s'augmente. Au moment où nous arrivons sur la crête qui domine le sauvage ravin de Tjisokkan, un chef indigène s'avance au galop au-devant de nous; il porte un « kriss » antique, une ceinture et une jupe écarlate, et un chapeau-parapluie rayé d'or et d'argent. Il a requis toute sa tribu en corvée; elle nous attend à trente pas, assise sur les talons. Il s'agit de descendre une pente épouvantablement abrupte, entre deux montagnes de lianes. Vite on
dételle nos bétes, un long câble de cuir de buffle et de rotin tresse est attache à Tarrière de notre chaise de poste ; plus de deux cents indigènes s'y cramponnent; le bout extrême est porté par une cohorte de petits garçons et de petites filles sans le moindre vêtement. En avant, marche! Entraînée par son propre poids, la voiture descend la pente vertigineuse, tandis que le grand serpent humain s'efforce de la retenir ; les uns tiennent bon, les autres tombent, tous crient à pleins poumons; le soleil effroyable fait ruisseler à grosses gouttes leurs torses bronzés et nerveux ; livrés à notre propre impulsion, nous passons le torrent sur un pont couvert* Une autre tribu amène ses buffles, et la contrescarpe du ravin est escaladée. Puis pendant que les poneys de volée ruent, qu'un trait se casse, que les Umoniers roulent sur le timon et que la population pousse aux roues, nous prenons souvent nos fusils et abattons de magnifiques oiseaux. C'est une bonne manière de prendre patience ! A Tjipadalarang, nous rencontrons un Prince javanais vêtu de soie vert-clair, et deux princesses à ceinture rose parsemée de paillettes d'or; nous sommes confus de les voir tous mettre pied à terre et chapeau bas, mais ils ne comprennent rien à nos galantes excuses.
Enfin, à Radjamendala, voici une nouvelle tribu sous les armes; la « corvée n semble ne se traduire que par des sourires aimables sur toutes les bonnes faces couleur jus de pruneau. La descente terminée, un bac nous reçoit pour traverser une large rivière bordée de villages qu'ombragent des bananiers. Le bac se compose de deux pirogues conjuguées, debout au courant, et supportant une plate-forme; deux câbles de rotin, amarrés aux cocotiers des deux bords, facilitent leur mouvement de va-et-vient : le tout est d'une construction légère, soUde et élégante.
AnÎTée à Bandong.
Cette ville est la capitale d'une des plus belles provinces de Java : il y a là bien des centaines de mille de Javanais patriarcalement protégés, gouvernés et réglementés par une demi-douzaine de Hollandais et un Prince indigène (sur les cadres). Ce Prince indigène porte le titre de « Régent » ; il est de race antique, mais nommé à ce poste par le gouvernement hollandais, qui lui donne, me dit-on, deux cent mille francs de traitement annuel, en dehors des revenus locaux, qui montent souvent, parait-il, jusqu'à quatre cent mille francs. Il est absolument soumis au « Résident » (Préfet hollandais étabU au même lieu); mais c'est un vrai roi pour les Indigènes, un « sultan » devant qui tout se prosterne.
Avec une grâce parfaite, le Régent avait envoyé hier soir une estafette
pour prévenir le duc de Penthièvre qu'il serait heureux de le loger, et c'est de son palais que je vous écris. Imaginez-vous un vaste caravanséraï , avec de firaiches chambres tapissées de nattes, et, pour nous servir, une fourmilière d'Indiens en grande tenue rouge. Le Régent a le sourire affeble; mais il a autant de rhumatismes aux jambes que de diamants à son kriss, arme magnifique qu'il porte dans le dos et passée dans la ceinture de son jupon. Le jupon de couleur contraste singulièrement avec ses souliers vernis , son veston de drap européeil et son turban bleu et or. Ce Prince ne parle que la langue malaise; par une attention charmante, un voisin venu pour la circonstance, M. Philippeau, nous sert d'interprète : d'habiles insinuations nous font vite promettre une danse de bayadères pour le soir. Nous parlons aussi chasse : — accordé un rhinocéros pour demain ! ExceUent pour nous, le Régent nous dit qu'il met à nos ordres tout ce qui peut nous plaire sous son toit.
Nous avons sous nos fenêtres un petit lac, où toutes les demoiselles du pays prennent de joyeux ébats vers le coucher du soleil. A peine aperçoivent-elles un Rlanc, qu'elles se sauvent comme des colombes effarouchées, sautillant sur l'herbe et se faufilant sous l'ombre des bananiers, dont une seule feuille les habille.
Je n'ai pu compter la foule des serviteurs qui nous entourent ; le palais est une ruche dont ils sont les abeilles, moins le travail; les cours et les galeries en sont encombrées ; il est vrai qu'ils ne doivent pas coûter cher à nourrir, car on les bourre de riz comme des poulets, et ils sont ravis. Au petit goûter de nos deux domestiques, j'ai compté dix-sept Indiens pour les servir! Mettez le double pour le diner, et pensez ce que c'est, lorsque le Prince indigène s'assied à la même table que les Princes français !
Après une promenade d'opéra dans les équipages de notre hôte, promenade où les très-humbles vers de terre , sujets du tout-puissant « Raden- Adiepatie-Wiranatta-Kousouma » , mordent la poussière dès qu'apparaissent ses trotteurs rouges, image des coureurs de nos anciens rois, un diner somptueux nous est servi; puis la musique commence! Deux cent trente-huit timbres, dix tam-tams, seize paires de cymbales, vingt violons à une corde et autant de tambours, tel est le « gammelang » , orchestre renommé de la Régence! Il a coûté environ vingt-cinq mille francs. Les artistes accroupis tapotent en cadence, dirigés par un chef aux gestes majestueux. Eh bien, franchement, ce n'est pas du tout un charivari ; c'est une musique drôle ; elle a des phrases langoureuses qui vous bercent comme dans un hamac pour vous réveiller tout à coup par un roulement de tonnerre.
Ce n'est que l'ouverture, et le spectacle va commencer : il est huit heures
du soir ; du fond des larges allées ombragées arrivent des flots de population : le Régent a daigné permettre à son bon peuple de prendre part à la fête des grands de la terre; ce sont de nouvelles bayadères qui vont sortir du gynécée, et quand il y a une « première » dans ce pays-ci, tout le monde grimpe dans les cocotiers pour y assister. Gomme Moïse lorsqu'il fit passer h pied sec la mer Rouge aux Hébreux, un vizir nous précède, et, d'un signe,
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Un • gammelang » , orchestre de harem javanais.
nous fraye un passage dans cette mer d*étres humains qui encombrent la cour d'honneur : nous prenons place devant le balcon du sérail.
Nota bene : Le sérail est un corps de bâtiment séparé du nôtre; il est gardé par de nombreux factionnaires avec baïonnette au bout du canon.
Une petite porte s'ouvre, et quatre bayadères s'avancent, timides et fébriles, les yeux hagards, le corps frémissant. Sur la tête, quantité d'ailerons d'or, une sorte de crinière en paillettes formant casque de dragon mythologique; une ceinture d'or, beaucoup de bracelets et de bagues, une étolfe de soie rouge enroulée, comme une tunique collante, autour du corps, voilà leur charmant costume. Elles ont de douze à quatorze ans : le Régent en possède huit, à peu près pareilles. Quand il veut s'en défaire, il les donne en mariage à ses amis, par « séries d'invités » ; c'est considéré comme un grand honneur.
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCEROS. »l
Les Yoilà donc enfin ces danseuses orientales , dont je n'avais vu hier que la caricature! lès voilà dans toute leur splendeur devant leur seigneur et mattrel'Mais ce n'est point une danse! Sur un air qui est tout refrain, ce qui est le propre delà musique asiatique, ce sont bien plutôt des oscillations lentes et des poses gracieuses exécutées sur place, une étude plastique pour présenter leur corps bien fait dans ses mouvements les plus avantageux , pour en montrer la souplesse et l'élégance. Tantôt elles se provoquent en guerre, comme des tragédiennes, saisissent un arc d'or, le tendent en se cambrant aussi merveilleusement que les amazones de la Fable, et décochent des flèches en plumes, dont elles imitent la légèreté, — puis elles tombent à genoux, en prière, et l'un des musiciens entonne un chant plaintif accompagné d'un seul violon indigène; — tantôt la mesure s'accélère et tonne : alors, se rengorgeant avec la fierté de l'oiseau de Vénus, elles jouent avec de longues plumes de paon et font la roue comme lui. Mais au moment le plus passionnant, sur un signe du maître, elles rentrent dans le sérail, véritables apparitions d'un songe ! C'est le bonsoir général : les spectateurs se laissent glisser par grappes de leurs loges aériennes du haut des cocotiers; la foule se dispierse; une patrouille arrive pour doubler le poste du sérail ; les torches s'éteignent, et dans le silence d'une nuit admirable, sous une lueur de feu de Bengale qui s'échappe par rayons du gynécée jusqu'à nous, une seule voix de femme semble répéter à la sourdine la berçante chanson de l'arc !
22 novembre. •
Nous sommes partis ce matin à cinq heures poiu* chasser le rhinocéros; les chefs des tribus avoisinantes avaient été mandés hier soir à la Régence ; et il y avait une famille de rhinocéros « au rapport » , dans les ravins de Tjisitoe, situés à six.heues d'ici. Nous arrivons sur le terrain par des sentiers tortueux, et ce qui doit être notre champ de bataille se déroule à nos yeux. C'est une gorge sauvage, creusée en demi-cercle ; je lui donne environ trois lieues d'une extrémité à l'autre : nous sommes au centre de la courbe, sur le côté extérieur, dominant un ravin presque impénétrable et couvert en tous points d'une jongle épaisse^ FouilHs d'herbes et de roseaux de plus de quinze pieds de hauteur, la jongle est pour les hommes ce qu'un champ de blé mûr, dru et serré, est pour les hèvres. En dehors de quelques coulées étroites, ce n'est qu'en brisant raille tiges et en se jetant tète baissée qu'on peut avancer de quelques pas. Plusieurs centaines de traqueurs nous attendent; ils sont armés de fusils à pierre, destinés à faire au moins du bruit, et au premier abord plus dangereux pour nous que pour les bétes féroces*
Les chefs de tribu emmènent lem*s hommes en silence vers notre gauche; ils font un grand circuit pour doubler le ravin et l'envelopper sur nous. Du haut de notre coteau, nous dominons l'endroit le plus resserré de la gorge : une petite clairière où coule le torrent. Y a-t-il chance que les grosses bétes prennent cette route? Personne ne le sait, tout le monde l'espère!
Des hurlements aigus sur toute la ligne nous annoncent que la battue commence; la rangée des tirailleurs s'ébranle : nous sommes prêts. J'ai orné* ma carabine de sa baïonnette pour les cas désespérés et chargé mon arme avec une consciencieuse attention, car le danger est grand. U parait que lorsque l'animal attaque, il vous broie en un instant d'un seul coup de ses énormes pieds, qui ont plus d'un pied et demi de diamètre. — Au bout d'un quart d'heure , deux coups de feu , tirés par les traqueurs , se font entendre : on a vu la béte ! Alors quel n'est pas notre étonnement d'apercevoir en quelques instants, non-seulement le désordre sur toute la ligne, mais toutes les tètes de nos hommes au sommet des cocotiers! Avec un ensemble in4escriptible, ils avaient lâché pied; et, grimpant à l'envi les uns des autres avec l'adresse du singe (qui est évidemment dans leur nature) , ils avaient déserté le sol et cherché un refiige dans les panaches dorés sur lesquels reposent en général les oiseaux.
A cent pas de nous est un petit groupe de chefs : les serviteurs, armés de haches, font immédiatement des entailles dans de gros arbres impossibles à escalader autrement, et, en un court espace de temps, l'aristocratie javanaise j)ut jouer du télégraphe aérien avec son peuple de braves ! — Quant à nous, décidés à attendre de pied ferme et à conserver l'agilité de nos jambes pour courir sus à l'animal et le joindre à son passage, nous tentons de vains signaux pour remettre en marche la colonne des grimpeurs.
« Du haut de ces cocotiers, quatre cents poltrons nous contemplent! « s'écria l'un de nous pour consoler la rage des autres. Mais le mcdheur voulut que les chefs se missent à donner d'une voix de Stentor des ordres aux traqueurs qui étaient à huit cents mètres de là : ils leur criaient de descendre, mais se gardaient bien de prêcher d'exemple. Le résultat de ce tagage agaçant était inévitable : la famille des trois rhinocéros escalade la montagne qui est en face de nous, mettant en fuite deux ou trois groupes d'indigènes littéralement perdus dans les grandes herbes.
Nous ne voyons d'abord qu'une agitation dans les jongles, environ à neuf cents mètres de nous : les animaux dessinent leur course par une sorte de remous qu'ils soulèvent en s'avançant comme entre deux eaux dans cette mer d'herbes plus hautes qu'eux, et par le tortueux sillage que forme ea tombant le taillis épais qu'ils brisent. — Nous faisons une course à pied, à
toute vitesse, dans une coulée, pour les couper en demi-cercle, mais ce n'est que pour le plaisir des yeux. Avec nos lunettes seulement, nous pouvons distinguer trois masses grisâtres et énormes, en silhouette sur la crête du col opposé.
En tête marche le mâle avec sa haute corne fichée sur le bout du nez, puis la femelle; le petit, déjà de la taille d'un buffle, trottine dans la voie frayée par ses immenses parents. A peine sont-ils disparus, que nos traqueurs sautent lestement à bas de leurs perchoirs, tout radieux d'être délivrés de la sainte horreur que leur inspire le rhino-^<^roce, comme l'appelle Ak-Hem !
Il est déjà midi : pas un souffle d'air; nous sommes littéralement brûlés par un soleil torride, et nous attendons sous un tulipier en fleur le rassemblement de nos hommes. Évidemment les rhinocéros ont passé vers l'extrémité droite de la gorge : les y cerner avant qu'ils en soient sortis , et les rabatre vers leur point de départ, tel est notre plan : nous nous efforçons d'encourager nos acolytes à se taire cette fois et à marcher au lieu de fiiir.
ce Garde à vous, voilà un tigre! » s'écrie tout à coup M. Bâche, qui est à deux cents mètres de nous. Un courant se dessine furtivement dans la jongle hors de notre portée, comme si une rafale étroite inclinait les épis des herbes, mais nos yeux ne peuvent distinguer la bête.
Cette fois, nous nous distribuons les postes avec perspicacité : le duc d'Alençon, M. Bâche et M. Philippeau restent sous un vieux tamarinier, au fond du ravin, dans une clairière voisine du torrent : le duc de Penthièvre et moi gravissons un rocher conique, couvert de bois vierge, d'où nous commandons la seule autre passe par laquelle notre gros gibier puisse s'engager. — Sans oser pénétrer dans les fourrés les plus épais , mais en se frayant toutefois un chemin, les traqueurs, bien développés en groupe, s'efforcent de se rendre redoutables par un tintamarre épouvantable de cymbales et de tam-tams. Ils marchent ainsi sur nous pendant environ deux heures.
Je confesse que je ne sais pas trop ce qui se passa au juste pendant ce temps : le soleil dardait si fort ses rayons presque mortels; la soif, la faim, la fatigue, la fièvre et l'exaltation du danger m'avaient tellement énervé, que, m'inquiétant peu des serpents et des scorpions, je m'étais étendu sur un roc malgré moi, ruisselant, défaillant et insensible. — Soudam un Indien, qui m'avait rejoint à mon insu, me secoue de toutes ses forces : six coups de feu successifs me réveillent entièrement : que vois-je? La rhinocéros , suivie de son petit , a côtoyé le torrent et est arrêtée dans une clairière, à cent cinquante mètres du tamarinier. Les balles [de nos trois
î»» JAVA. SIAM. CANTON.
amis Tont-elle pénétrée ou non , c'est un mystère ! mais la béte souleyant bien haut sa grosse tète difforme, repart au grand trot en ayant Fair de se porter à merveille. — Je verrai longtemps en souvenir cette masse grisâtre broyant de son large poitrail tout ce qui était obstacle pour elle, et poursuivant sa route avec le dédain d'un monstre qui ne fuit pas, mais qui ne s'inquiète même pas des balles que lui lancent les hommes. — Le duc de Penthièvre m'a rejoint, nous sommes à six cents mètres de la béte : elle semble devoir passer à mi-cote au-dessous de nous, et nous avons assez d'avance pour nous poster sur son passage et pour l'attendre.
C'est un moment d'ardente émotion que celui où nous descendons h toute vitesse le raidillon percé sous la jongle : si la rhinocéros continue sa marche, avant dix minutes elle doit le couper à angle droit. Tout violets sous ce soleil bien fait pour tuer un homme, et si ruisselants que nos grandes bottes de caoutchouc sont à demi pleines d'eau, nous sommes enivrés de l'espoir de nous trouver face à face avec notre ennemi, et de lui tirer une balle dans l'oreille (ce qui est la seule manière de le tuer quand on n'a que des balles de plomb). A vingt pas l'un de l'autre, nous faisons la havette au pas gymnastique dans notre sentier. Puis les Indiens perchés «sur le sommet inaccessible du rocher conique, et n'osant pas descendre vers nous, nous raippellent par des cris aigus, parce que le monstre se rapprodie du rocher. — J'ai cru mourir et tomber sous ce ciel en escaladant tout époumoné le pic brûlant. Second malheur! ces cris attirent la béte vers les hurleurs, trop vite pour que nous accourions à portée, et la détournent du sentier où nous étions si bien postés en bouillantes sentinelles. Ah! quel beau coup c'eût été! et quel bon ravage aurait fait la balle, quand nous nous serions vus de si près ! Mais il était écrit que ces Indigènes seraient aussi nuisibles qu'ils étaient nécessaires!
L'absence totale de rafralcliissements nous fait cruellement crier misère; la récolte des cocos a déjà été faite depuis quinze jours par les Naturels, et le lait d'un seul fruit qui pend encore à l'arbre est bu avidement par gorgées également réparties. Pendant ce temps-là, les porteurs du Régent, égarés Dieu sait où, flânent sous quelque ombrage avec du bordeaux et de l'eau de Seitz!
La troisième battue est la meilleure, malgré la fatigue des hommes, que notre ardeur ferait rougir, si la couleur de leur peau le leur permettait. Ils attaquent plus vigoureusement les fourrés : une demi-douzaine seulement lâchent pied, et grâce à des hurlements nouveaux, la rhinocéros s'avance à quatre cents mètres vers ma gauche. Je me porte au-devant d'elle, écartant (les mains la jongle qui me tient prisonnier comme dans un filet : je ne vois
CHASSES AUX CROCODILES ET AUX RHINOCÉROS. 2d5
pas à quatre pas. Enfin j'arrive aux racines d'un gros arbre; je m'y cram«ponne a deux pieds an-dessus du sol » et de là mon regard est précisément de niveau avec le sonmiet des herbes qui emplissent un petit vallon au-des« ^ous de moi.
La béte me passera par le travers : la voici à trois cents pas^ puis à deux cents , puisse-t-»elle approdier assez pour que mes coups soient efficaces ! C'est émouvant 9 je l'avoue, car je n'ai qu'un Indien armé avec moi : je sn\k résolu à attendre, et une fois nos quatre coups déchargés, nous sommes réduits au revolver. J'entends le bruit des ari>risseaux qu'elle brise ; son épine dorsale dépasse à peine les herbes ; elle est à son plus proche rayon de fnoi, environ quatre-vingt-dix mètres. Je n'ai pas voulu armer ma carabine à l'avance, pour être plus maître de moi et mieux choisir l'instant propice. Entrevoyant a au jugé » sa grosse tête , je fais feu avec plein sangfroid de ma première balle ; quant à ma seconde et aux deux autres de mon Ifatif , je n'en réponds pas. En me hissant sur les nœuds des racines, je vois alors dame rhinocéros — touchée? je ne sais , — mais à coup sûr agacée et furieuse du bruit de mon arme , tourner trois fois sur elle-même en cherchant son ennemi. Dans ces circuits, ô fiatalité! elle passe sans me voir beaucoup plus près de moi , et deux coups de mon revolver (ma seule arme alors disponible) font croire à mes amis que je suis à l'hallaU , luttant corps à corps. Hélas! évidemment blessée... dans son amour-propre, la rhinocéros me cherche, furibonde, à droite, à gauche, sans me trouver, s'anime, galope. ••• et galope probablement encore !
Si les comédies d'Europe finissent toujours par un mariage , les chasses
lointaines des voyageurs se terminent généralement dans leurs récits
du moins, par le massacre d'un grand nombre de tigres, de rhinocéros et de crocodiles. Ne m'en veuillez pas si je vous raconte tout simplement que douze balles de fusil et deux de revolver n'ont pas abattu un des plus beaux monstres de la jongle. Outre le mérite de la vérité, qui est bien le plus précieux pour moi quand j'écris mon journal, j'aurai au moins une fois évité d'être banal. — Qu'elle -coure et coure encore, la belle rhinocéros! je puis m'estimer heureux de l'avoir vue — en dehors du Jardin des plantes — et ae ruant à l'état sauvage dans le site le plus farouche qu'on puisse imaginer. J'ai senti tout ce qu'il y a d'entraînant pour le cœur quand on s'aventure gaiement dans une chasse aussi émouvante et aussi dangereuse.
Il y a cinq ans, nous dit-on , qu'on n'a tué de rhinocéros à JavQ ; le dernier qui succomba avait été attendu par un indigène : blotti dans un saule au miheu d'une mare bourbeuse, il avait mis sept u dragées » dans son espingole; quand l'animal vint boire à trois pas de lui et humer lentement*
la gueule ouverte, d'e'normes gorgées, il avait tiré la détente et logé son chapelet de balles dans la tète du buveur. Quelques jours après seulement les aigles et les vautours annoncèrent , en planant par vols nombreux sur un même point, que mort s'en était suivie (il y avait de quoi) à deux lieues de là.
Il faudrait revenir ici avec des fiisils calibre quatre, des balles à tête, d'acier ou explosibles. — Mais non, je crois qu'il vaudrait encore mieux, quand le rhinocéros, la corne au vent, va faire l'aimable dans les fourrés où l'attend sa belle, semer quelques douzaines de bombes Orsini sur son passage probable , et de la sorte ces bombes cesseraient d'être haïssables et maudites !
Le soleil est sur son coucher quand nous arrivons au village le plus proche de la vallée. Brisés par la chaleur, la faim et la soif, nous vidons tous les petits pots de riz et de kari que possède le chef indien dans sa cabane de bambou; lions mangeons toutes ses bananes et ses pamplemousses. La poste du Régent nous ramène à Bandong, et la salle de marbre qui sert de piscine aux bayadères nous est ouverte : plonger dans une eau limpide et froide nos membres exténués, c'est pour nous une jouissance du paradis terrestre.
Avant de me coucher, j'ai voidu vous raconter dans toute leur fraîcheur mes émotions de chasse et vous les écrire. Ce dernier soin cependant n'est pas aussi facile à prendre que vous pourriez être portés à le croire en voyant le milieu de splendeurs asiatiques dans lequel nous vivons chez le Régent : mes trente serviteurs malais m'ont en effet apporté pompeusement un verre remph d'huile épaisse de coco et orné d'une petite mèche de coton qui vacille. Tous les moustiques qui ne me dévorent pas viennent se brûler à mon luminaire de sacristie , et forment comme un nuage mobile et bourdonnant, avant de tomber moribonds dans mon encre et sur mon papier.
23 noTembre.
Le Régent veut aujourd'hui chasser et pêcher avec nous. Ses cent-gardes le suivent en jupon blanc et en veston rouge : l'un porte un parasol doré d'un mètre et demi de diamètre, l'autre les boulettes de bétel que son souverain mâche sans discontinuer, celui-ci son tabac, celui«4à le feu de la mèche de sandal. Son nain favori , âgé de vingt-huit ans et grand comme un enfant de six ans, ne porte que sa petite bosse grotesque et « suit le corps » en souriant ironiquement. Nous traversons une rivière sur un bac de bambou, et vingt poneys blancs harnachés magnifiquement nous attendent :
des grooms vêtus d'écarlate les tiennent en main , et, suspendus aux rênes du petit animal qu'ils ne nous permettent pas de diriger nous-mêmes , ils nous font galoper sous l'ombrage des arbres les plus beaux et les plus touffus.
Le Régent a préparé toute une fête : nous sommes au bord du lac de Dji-Tjiambé , encadré dans les montagnes pittoresques du Mi-Malinji ; une .flottille étrange est amarrée siur les rives que colorent des bouquets arrondis de rhododendrons rouges et safran , ainsi que d'azalées roses et bleu de ciel. Il y a d'abord le kiosque flottant de la musique : trois pirogues conjuguées y distantes de près de deux mèti*es l'une de l'autre , soutiennent tout un échafaudage de bambous et de rameaux verts , de palmes et de feuilles de bananier, sous l'ombre duquel sont installés les artistes du gammelang : les timbres résonnent, les cymbales se heurtent, et grâce aux élégantes pagaies , le kiosque qui nage prend les devants. Une fois lancé sur le même refrain , comme un piano mécanique , il n'y a pas de raison pour que cet orchestre Varie de tons ou s'arréjte ! Nous prenons place sous un semblable buisson de verdure converti en île flottante , et nous voguons doucement dans le sillage de notre harmonieux pilote : la distance qui nous sépare de lui donne aux sons quelque chose de plus vaporeux et de plus berçant. Une tente est dressée au centre de notre trinité de pirogues; les aromates y brûlent, la brise emporte les tourbillons d'une fiimée qui embaume , et le nain nous verse du café et du thé délicieux.
Une dizaine de pirogues nous suivent : celles-là ne sont que de simples troncs d'arbre creusés, et un petit moricaud de neuf ans les fait glisser en zigzag.
Il est vraiment charmant et original le coup d'œil qu'offre cette flottille aux vives couleurs et aux sons langoureux de l'Orient, sur un lac ou les Ilots roses des lotus en fleiur forment les seuls écueils.
Nous apercevons dans les petites baies du lointain des vols de grues bleues et blanches : pour le duc de Penthièvre et pour moi , c'est un signal ; pure occasion de prendre une pâle revanche de la chasse infructueuse d'hier. Vous me connaissez assez pour comprendre que je m'arrache sans peine à cette promenade, et blotti dans une nacelle, je pousse vers une anse ombragée où j'espère découvrir quelque bête sauvage et arriver entre les nénufiEirs avant les ondes sonores de l'orchestre. Mon pagayeur me fait glisser conmie une ardoise qui ricoche; je me couche à plat dans mon esquif, si léger que le moindre mouvement menace de le faire chavirer : notre vitesse acquise nous amène sans un mouvement, sans un bruit, au milieu d'une bande d'oiseaux aquatiques; — je débute bien ; deux coups, trois pièces. O désillusion! ce sont trois canards domestiques, trois favoris de Son Altesse
le Rëgent ! Elle eut la bonté d'en rire, ce qui nous permit d'en foire autant, et de grand cœur , tonte la journée .
Après cette chasse à tir en musique (ce qui est très-pachalique , mais fort éloigné du sport), nous assistons à une pèche dans un vivier, exercice assurément encore plus oriental. Depuis trois jours, en effet, toute la population des bords du lac' a été employée à tresser une palissade de bambous, ressemblant assez aux treillis qui longent nos chemins de fer. Cette barrière légère, une fois jetée verticalement comme une seine dans le lac, est sous nos yeux enroulée sur elle-même en forme de bague : le cercle se rétrécit de plus en plus , et une cinquantaine de Natife , dans le même costume que les poissons qu'ils cherchent, barbotent dans cette enceinte en ayant de l'eau jusqu'à la nuque , et remplissent les barques avoisinantes d'une « blanchaille » innombrable. Le Bégent se délecte de ce spectacle, puis il fait un signe, et, musique en tète, nous abordons sur la riye opposée du Dji-Tjiambé..
Là , soits un kiosque fort élégant , un grand déjeuner nous est servi : des tentures magnifiques de soie cachent le fond de la salle aérienne. Le Régent s'est fort animé et a ri continuellement, ce qui est le propre des races asiatiques. Entre des tasses de café, véritable nectar qu'il appréciait avec des roulements d'yeux indescriptibles, il s'éciiait à chaque instant : « Encour! encour !» Et « encour » , c'est du vin en javanais inodeme ; seule trace qui soit restée à Java de notre domination française, et tradition assez caractéristique de nos fonctionnaires , qui criaient si souvent « encore » aux édiaiisons, que le mot en est resté.
Mais tout a une fin, même un festin de Balthazar relevé au poivre rouge, et Son Altesse le Régent, en se levant de table et en marchant presque droit, nous demanda la permission de revenir directement à son palais y oit l'appelaient les graves soucis des affaires de l'État ; mais à peine mettions-nous le pied dans notre brillante embarcation, que nous vîmes les gardiens du sérail tirer les grands rideaux qui cachaient un des panneaux de la salle : le Prince à ceinture de diamants entra dans le double-fond de la véranda, où des grâces féminines nous apparurent , puis se dérobèrent. Il y avait (bit expédier d'avance et cacher la moitié de son harem ! Vous devinez si nous avons saisi gaiement cette occasion de fou rire.
On est tout étonné d'avoir fuit tant de chemin et vu tant de choses avant deux heures de l'après-midi ; car on oublie toujours dans ces latitudes qu'on a commencé la journée à quatre heures du matin. Mais on n'a bientôt qu'une seiUe préoccupation : celle de chercher l'ombre et la fraîcheur. Le ravin de Ti-Ka-Poundoung nous en offrit le plus suave assemblage. ' Nous y arrivons à cheval par de sinueux sentiers ; figurez-vous une sorte
de puits creuse dans la foret vierge ; un antre ovale de cent pieds eaviron de profondeur» où les rayons du soleil ne pénètrent jamais, et où nou&nous sentons si loin du monde, si près de la nature! Les roches surplombantes qui Fencadrent soutiennent un rideau immense de lianes entrelacées , oiidu« lées dans leurs reflets vert-sombre comme les vagues de la mer. Je ne sais par quels circuits et par quelles chutes nous arrivons jusqu'au fond de cet ubime ! Serrés contre une des parois, nous admirons la cascade d'un torrent qui s'élance d'un trou béant, percé en face de nous au haut du fourré : elle tombe à nos pieds mêmes dans la cavité noire du roc , à laquelle on donne près de deux cents pieds de profondeur. Depuis la neige des gorges tasmaniennes, où l'Océan austral nous apportait les frimas du pèle sud, nous n'avions point aspiré une aiissi glaciale atmosphère; tandis que, dans la buée tourbillonnante qui s'élève au-dessus de l'antre et de la forêt, le • prisme solaire est décomposé et semble former une colonne aérienne aux sept couleurs scintillantes, nous sommes, dans ce fond obscur, arrosés par une pluie froide de bulles ricochant de la cascade qui se brise. Après six semaii^ de chaleurs incessantes sous le soleil des tropiques, un frisson réparateur nous enivre de toutes les délices de l'extase! Oui, il y. a des retraites sauvages dont le silence, la grandeur et la sévérité parlent a l'àme : celle-ci a trouvé ma isensibilité plus vive, et elle me paraîtrait plus belle, plus idéale, plus remplie d'une douce expansion, si je n'avais dû essayer de la décrire et risquer de lui faire perdre, en la révélant, tout ce qu'il y a de surnaturel dans la nature et de vivant dans un monde inanimé ! Mais le site m'y a forcé : pardonnez-moi.
ChaAse aii rrocodile.
Ascension au TankouLanprahou. — Haies de fleur de soufre et calmes incandescentes. — Orage. — Le bois sacré des Wa-Wous. — Hommes, femmes et enfanu à Teau. — La fièvre. — Une noce javanaise. — L*éiément chinois. — Le parasol d*un Résident.
24 novembre.
Les poneys et les buffles du Régent nous mènent à tour de rôle jusqu'au village de Lemback , et pendant trois heures nous parcourons un véritable potager de quinine, de café, de cannelle, de girofle, de thé et de vanille. Au second étage des contre-forts de la montagne , nous sommes reçus par un des fils de Raden-Adiepatie-Wiranatta-Kousouma : c'est un gentil petit garçon de seize ans , déjà u vedana » (chef de district) , possesseur de quarante chevaux, de cent cinquante serviteurs, et d'un harem. Il nous amène sa cavalerie de montagne qui hennit et qui folâtre. C'est ici que les chapeauxparasols écarlate et dorés des palefreniers et des coureurs atteignent la plus grande dimension ; nos hommes ressemblent à ces Spartiates montant à l'assaut en se couvrant tout entiers de leurs énormes boucliers; si le soleil tue quelqu'un d'entre eux, nous pourrons, suivant l'antique dicton de la patrie de Léonidas, a aut in sciao, aut cum scuto », le rapporter couché dans son chapeau. — Pendant deux heures, notre caravane s'engage dans la forêt vierge par le sentier tortueux et difficile qui mène au volcan ; souvent nous mettons pied à terre pour escalader des gradins en glaise, puis en roche , véritable échelle naturelle que nos bétes attaquent avec l'adresse de chèvres ; quant au spectacle , il est la continuation de cette féerie que nous représente Java depuis notre débarquement, féerie dont la magnificence est monotone lorsqu'il faut trouver des expressions pour la dépeindre , mais qui semble pourtant toujours nouvelle et toujours plus grandiose a, nos yeux ! Des précipices boisés, des ravins à pic, des fourrés de rhododendrons et de menthe rose, rouge et orange, des tunnels d'un quart de lieue sous des fougères arborescentes, hautes de trente et quarante pieds, — le tout s'encadre comme dans une corne d'abondance faite de mille Uanes multicolores qui s'enguirlandent à des arbres gigantesques et qui les serrent tant qu'elles semblent vouloir les étouffer.
Mais peu à peu une odeur de soufre se répand autour de nous : la verdure
VOLCANS ET MARAIS. S4i
des arbres pâlit dans ses tons tout à l'heure si vivaces, la végétation se meurt ; les troncs dénudés subsistent, mais plus une feuille ! plus un oiseau ! plus un serpent ! Nous atteignons la crête qui est à cinq mille six cents pieds au-dessus du niveau de la mer. D'un petit promontoire les yeux plongent dans l'intérieur du volcan : la vue en est saisissante et pleine de contrastes.
C'est une vaste et double « solfatare » ; deux cratères s'ouvrent côte à côte : l'un a environ huit cents mètres de diamètre sur six cents de profondeur ; l'autre, — évidemment le plus récent, — est un peu moins large et moins profond : les parois sont des cendres. Au fond est un lac dont nous distinguons l'eau bouillonnante et fumante ; sur ses bords, de grands monticules de soufre brûlent en soulevant d'épaisses colonnes de vapeur qui montent tout droit jusqu'au niveau de la crête, d'où le vent les incline et les emporte. L'odeur de l'acide sulfureux nous prend aux yeux, aux tempes et à la gorge ; pourtant nous voulons descendre jusqu'au lac qui est au fond de l'abime, car nos lunettes nous y font découvrir mille détails curieux. Notre descente n'est qu'une glissade de montagne russe : le poids du corps nous
entraine et nos pieds nous deviennent inutiles; la cendre tiède qui nous
sert de coussin s'éboiUe avec nous, et heureusement aucune pierre ne nous heurte. Sur les rives du lac, qui forment une terrasse plane entre l'eau et les parois de ce gigantesque entonnoir conique , gisent une quantité d'arbres qui sont là conmae autant de spectres ; leurs troncs morts , amas de moisissure, ne sont pas calcinés, ils sont, à la lettre, bouiUis. Dès que nous y touchons, leur pâte pulvérisée s'écrase sous nos doigts. Puis des millions de petits cailloux s'élèvent en Ilots sur une mer de sable grillé ; chacun d'eux est perché au sommet d'une colonne de terre , souvent haute d'un pied, mais aussi mince que la section du caillou auquel elle sert de piédestal , et qui n'a souvent qu'un demi-pouce de base : c'est un bois de petites colonnes. 11 me semble qu'il faut attribuer cet étrange phénomène à l'action de la pluie qui tombe très-verticalement en ce point, puisque, à une si grande profondeur, le vent n'a plus de prise sur elle pour la faire dévier. Par suite , ces objets ont évidemment protégé , dans le tassement général , les molécules terreuses situées directement au-dessous d'eux.
Enfin nous nous aventurons, en sautillant par-dessus les ruisseaux sulfureux , jusqu'au lac même , dont l'eau est bouillante et fétide ; nous avons déjà nos semelles rôties, et il est impossible de toucher la terre avec la main. Il va sans dire que nos Indiens, les premiers à descendre, nous ont abandonnés à mi-côte, et de là nous contemplent. Autour de nous, des milliers de fumerolles sortent de terre ; ce sont des tourbillons de vapeurs et des
odeurs effroyables : nous n'y voyons pas à quatre pas devant nous ; les quel-
ques roupies eu argent que j'ai dans ma poche tournent au noir sombre d'une cuiller laissée dans un œuf, et un beau bouquet d'azalées roses que j'avais au fond de ma giberne voit en un instant s'évanouir ses ravissantes couleurs.
Nous voici devant une grande fissure de plusieurs mètres carrés ; de là s'échappe un ronflement sourd , un tapage infernal y semblables au soufflet d'une forge puissante ou à un steamer qui chauffe ; de la boue brûlante et de gros bouillons jaunes de soufre liquide en sont jetés comme par saccades, en même temps qu'un vent plaintif et empesté. On pourrait se croire ici au tetri descensus Averni. — A notre droite est béant un orifice desséché qui laisse seulement passage aux soupirs convuUifs des flammes caverneuses. Une cristallisation haute et fiHgranée de fleur de soufre s'élève en une haie élégante sur ses bords; quand nous l'abattons avec nos bambous, tout l'échafaudage , en croulant dans la gueule ouverte du cratère , est renvoyé en l'air par un soufle violent et vole en éclats par-dessus nos têtes, dans toutes les directions, comme la mitraille d'un canon. A notre gauche, en un point où nous étions précisément placés il y a cinq minutes, la terre se boursoufle , craque et se fend ! Un ruisseau de boue est soulevé en jet d'eau à plusieurs pieds de hauteur, et retombe en nous éclaboussant a&eusèment.
Bien qu'il n'y ait point eu d'éruption depuis 1840| et que tout ceci ne soit qu'un jeu de petites fumerolles jaillissant et mourant tour à tour, nous nous disons avec raison « que nous dansons sur un volcan » , et qu'il vaudrait mieux, tenant notre curiosité pour satisfaite, regagner les régions supérieures. L'odeur, en effet, devenue par trop forte, nous suflbque; nos yeux pleurent, nos vêtements sont roussis, et nous formons un concert d'éternuments indescriptibles. Les vapeurs des fumerolles nous avaient dérobé la lumière du soleil. Quel n'est pas notre étonnement, quand nous remontons en dehors de cette atmosphère mille fois viciée, de trouver le ciel tout noir et d'entendre les plus formidables coups de tonnerre ! Nous sommes encore à mi-côte; par une loi naturelle de l'acoustique, les ondes vibrantes (et Dieu sait si elles vibrent sous les tropiques !) s'engouffrent en spirale dans notre entonnoir de forte altitude et résonnent autour de nous avec un incroyable fracas : le cratère où nous sommes ne devient autre chose que le pavillon d'une trompe, les formidables éclats de tqnnerre sont la fanfare! Tout à l'heure ruisselants de chaleur et à depii asphyxiés autour du lac bouillant, nous voici maintenant trempés jusqu'aux os par une pluie diluvienne qui tombe avec une violence épouvantable et qui glace tous nos membres ! Nos pauvres Indiens grelottent et claquent des dents , ils font
pitië; nous-mêmes nous devons courber la tête et Téchine sous les détonations les plus terrifiantes qu'il soit possible d'entendre, et que centuple l'étrange disposition du gouffre où nous sommes. C'est à grand'peine que nous grimpons jusqu'au bord extrême du cratère ; la libre atmosphère où le son n'est plus emprisonné et où l'air n'est plus celui d'une cornue incandesceiite , paraît presque silencieuse à nos oreilles assourdies et délicieusement pure à nos poumons épuisés. Mais quel spectacle que celui des ravages de la foudre sous cette latitude ! Deux orages parallèles sont déchaînés sur Tankoubanprahou. L'un, au-dessous de nous, roule ses gros nuages noirs sur la plaine et les premiers contre-forts de la montagne; vu d'en haut, il nous fait l'effet d'une mer sombre , à grande houle , où scintillent comme des globes phosphorescents les lueurs des éclairs. Nous n'apercevons d'abord que le rideau ténébreux des nuées chargées d'électricités contraires , le centre de convulsion d'où la foudre s'enfante et s'échappe, puis les déchirements qu'elle trace en frappant la plaine de ses coups.
' Le second orage , s'évoluant dans la région qui nous est supérieure , nous saisit pendant la première heure , en déversant ses eaux glaciales comme si véritablement un fleuve s'effondrait sur nous. Un frisson fiévreux nous secoue sous nos misérables vêtements de toile, et nous hésitons longtemps où chercher un refuge , pris entre le feu de la terre qui , par influence , s'agite plus violemment sous nos pieds au fond de l'abîme, et le feu du ciel qui tombe vingt fois par minute tout autour de nous sur la forêt séculaire ! Mais bientôt survient un orage à sec, bien plus terrifiant encore. Que de fracassements , grand Dieu! la foudre sème en un clin d'oeil sur tout le cordon des bois qui, déjà asphyxiés par le soufre sur une largeur de plus d'une lieue, entourent, comme une couronne de végétation morte, le sommet arrondi du Tankoubanprahou ! Quand un de ces troncs dénudés est fendu en plusieurs morceaux , il entraîne dans sa chute tous ses voisins chancelants. Rien d'affreux comme ces coups multipliés et bruyants, portant la mort dans ce qui est déjà un cimetière de la nature ; les rafales furieuses se contrariant et se heurtant achèvent le massacre d'autant plus vite qu'il n'y a pas de bois vert autour de nous, que rien ne plie et que tout rompt.
Qu'avons-nous fait au Ciel pour qu'il nous ait épargnés dans ce bouleversement colossal des éléments? Je ne le sais, mais à chaque seconde nous nous attendions à suivre le sort des malheureux arbres qui tombaient autour de nous. Au bout de trois heures, nous pûmes reprendre la direction de la plaine. Ce fîit quelque chose de vertigineux; la gaieté était revenue; nous avions abandonné notre ci-devant brillante cavalerie à son malheureux sort, et glissant à pied pour conserver la chaleur animale, nous semblions patiner
2Jb4 JAVA. SfAM. CANTON.
sur un immense pain de savon incline à 45*^ de la perpendiculaire. La glaise ' bleuâtre , polie par les eaux , nous faisait faire d'incroyables enjambées et des chutes où pendant vin{][t mètres il était impossible de s'arrêter ! Quand nous arrivâmes dans la région où commençait la forêt vierge, nous filmes saisis de voir à la fois les arbres qui , foudroyés par centaines et privés d'écorce , gisaient à terre, et les traces de tigres et de serpents imprimés dans la boue. Enfin, ce fut une grande fête que d'atteindre une des maisons de l'aimable vedana de Lemback ! En un clin d'œil nous soulevons et arrachons vigoureusement les planches qui sont sous nos pieds; nous en faisons, au centre de la véranda , un gros amas comme pour un feu de la Saint-Jean : les flammes le dévorent et s'élèvent en tourbillons presque jusqu'au plafond. C'est là, devant ce feu et dans le costume d'Eve avant son premier péché, que nous tordons nos vêtements de toile et que nous les séchons en nous tenant en cercle, les bras tendus. Les indigènes accourus nous apportent des fruits, le vedana paraît enchanté. A la rapidité de nos mouvements, de notre saccage et de notre bivac, des zouaves nous auraient reconnus !
25 noTembre.
Notre groupe français se sépare aujourd'hui en deux colonnes : Tune regagne le littoral, et de là se dirige vers l'Ouest et, par les Indes, en Europe; l'autre s'enfonce dans l'intérieur pour visiter les cours bien peu connues des sultans de Sourakarta et de Djokjokarta, et si elle atteint l'Europe , ce sera par l'Est, le Japon , le Pacifique et la Californie.
Le duc d'Alençon était parti d'Europe avant nous : il avait fait campagne , vu Yeddo et Pékin : d'impérieux devoirs le rappelaient. Pour nous , au contraire , à peine au tiers de notre course errante , nous devons continuer d'espérer en notre bonne étoile, et, bravant les frimas de la Mongolie au sortir des chaleurs tropicales , chercher à nous instruire dans le panorama où s'offrent successivement à nous les nations les plus diverses du monde. Après un rendez-vous tant rêvé et si bien concerté au carrefour de toutes les routes de l'extrême Orient, cette séparation nouvelle d'avec ceux qui nous avaient rendu pendant dix jours une famille et une patrie, nous remplit d'émotion. 0 vous qui allez revoir les nôtres, dites-leur combien notre cœur bat pour eux et pour la France , combien nous tenons à la vie et voulons leur revenir!... quand? je ne le sais. — Avant un an, je l'espère!
Dès l'aube nous nous sommes mis en marche , remerciant de tout cœur le gracieux Régent, et M. Philippeau qui avait été si cordial et si complaisant pour nous. En quelques heures, par une route en corniche, dominant des
ravins de roches de trois cents mètres de profondeur, nous descendions de ce beau pays montajpieux dans une plaine de marécages. Pour la première fois depuis Batavia , nous avons rencontré des voyageurs ; c'étaient deux employés galonnés du gouvernement colonial, faisant sans doute quelque inspection. De ténébreuses forets de tecks, cet arbre aux larges feuilles dont le bois est si précieux pour les constructions, servent d'intermédiaire entre les régulières plantations de café, auxquelles sont affectées les montagnes, et les champs de cannes à sucre qui s'étendent à perte de vue dans les plaines.
En. traversant une de ces grandes forêts de tecks , nous sautons tout d'un coup hors de la voiture, h la vue de dix grands singes noirs à très-longue queue, qui se balancent, comme des pendules, d'un arbre à l'autre. Mais a peine nous aperçoivent-ils qu'ils détalent avec la rapidité d'une bande de pigeons : ils semblent littéralement voler! Nous avons beau courir dans les herbes, faire fuir les serpents, et sonder du regard les feuilles immenses, nous ne pouvons qu'entrevoir au loin sur l'horizon u des points noirs » gambadant au sommet des arbres. Mais nous sommes vite arrêtés par la consternation qu'impose la vue de nos armes à toute la population indigène qui va et vient sur la route. Ak-Hem nous fait comprendre de son mieux que ces braves gens regardent le massacre d'un singe comme un crime égal à l'assassinat d'un de leurs semblables. Nous rentrons nos fusils dans leurs étuis ^ en tombant d'accord sur la vérité de la ressemblance, que notre guide est le premier à justifier par lui-même. On nous affirme à ce propos qu'il y a non loin d'ici un bois sacré où gambadent cinq h six cents singes, que les Naturels vont nourrir avec du riz et des fruits. Ces singes ont, paraît-il, un roi qui mange de tout, le premier, et seul, pendant que son bon peuple attend à distance sa permission : au signe du commandement , la bande aframée se rue sur le repas, et se livre bataille avec enthousiasme. Je suis désolé que nous n'ayons pas eu le temps de voir cette étrange application d'un « gouvernement personnel » autrement qu'avec les « yeux de la foi » ; et les miens, en voyage, ont le malheur d'avoir la vue très-basse.
Mille anecdotes courent donc sur les « semblables » des Javanais. La chose la plus curieuse est certainement celle-ci : quand vous interrogez un Naturel sur ce sujet, il n'en est pas un qui ne vous réponde : « I.e singe est un homme tout comme moi (ils y tiennent décidément) , mais il est beaucoup plus intelligent et il n'a jamais voulu parler pour ne pas être forcé de travailler. » N'est-ce pas le pendant du cheval et du sanglier de la fable d'Ésope? N'est-ce pas aussi un signe certain que, pour cette race, le travail se confond avec la corvée , tandis que nous bénissons le travail comme la source du bien-être, de la richesse, source où l'àme s'élève et se purifie!
fM JAVA. SIAM. CANTON.
Vers le milieu du jour, nous avions dëjà mis à bout au moins trois douzaines de poneys, mais nous n'avions rien pu trouver à manger. Dans le hangar de Sumadang, décoré du nom d'hôtel, il y avait deux cents insectes mourants sur la nappe de la table, une Revue des Deux Mondes de 1853, et un saucisson rance qui datait évidemment de la même livraison. L'hôtelier nous exprimait dans sa langue natale son regret de n'avoir absolument rien de plus : sur ce, j'entendis chanter un coq! Assaut de la basse-cour, décret immédiat de la guillotine pour le vieux guerrier, et rôtissoire improvisée avec ficelle pirouettant sous un coup de pouce, — le tout fut l'affaire d'un instant. Et puis , le coq était sans nul doute le signal de l'existence d'une poule , et la poule avait pondu ! Mais l'omelette et le rôti nous coûtèrent la modique somme de quarante francs , ce qui prouve qu'il ne faut pas venir voyager à Java pour faire fortune.
Le soir nous arrivons au Tji-Manoek : c'est un fleuve très-large et peu profond : au point où la route le coupe , il y a sur chaque rive im village populeux. Le chef du premier, avec quatre cents hommes de corvée, que suivent par curiosité femmes et enfants, embarquent notre coche sur des pirogues , et le déposent au milieu du fleuve : là , vient nous chercher la population du village opposé ; il n'y a que deux pieds d'eau sur un espace de près de trois cents mètres qui nous sépare encore de la terre ferme. Comme les pirogues ne serviraient à rien , les braves gens , ayant de l'eau au-dessus du genou, s'attellent gaillardement à un câble démesurément long, et nous traînent comme un navire qu'on va abattre en carène : mais nos bagages, quelque légers qu'ils soient, sont un fardeau qui alourdit par trop le coche ; bientôt, prenant racine dans la bourbe , celui-ci passe à l'état d'île stable au milieu de l'eau ; un formidable effort faisant casser le câble , hommes , femmes et enfants qui s'y sont cramponnés sont condamnés à un bain d'ensemble de l'effet le plus pittoresque ; ils sont si bons enfants qu'ils en rient : tant mieux !
Une seconde édition de la pluie diluvienne d'hier vient nous surprendre ensuite dans cette plaine marécageuse : nous fermons les rideaux du coche, et sommeillons avec patience. De temps à autre nous avançons de quelques pas, à la lueur vive d'une torche immense en goudron et en lanières de bambou, que nous avons fichée, comme un mât de cocagne, au sommet de notre véhicule. Grâce à beaucoup de volées de bois vert et à notre flamboyant feu d'artifice , nous arrivons à onze heures du soir à Cheribon, petite ville du bord de la mer : nous avons pourtant fait trente-deux lieues en dixneuf heures.
Je dois avouer que c'est d'une façon bien désintéressée que j'avais par-
VOLCANS ET MARAIS. tkf
ticipé à la razzia de ce matin : j'avais dû la laisser au pouvoir de mes compagnoDS de route , car le volcan ou le marécage m'a donné une fièvre épouvantable. Je ne voulais point d'abord croire à un vilain frisson, mais les miasmes vénéneux m'ont si bien envahi , que mes ongles tout entiers sont devenus d'un noir d'ébène. Ma seule nourriture est donc une dose de quarante grains de quinine; mais le vrai remède sera l'air des montagnes, où nous devons nous acheminer tout à l'heure , dès cinq heures du matin , et que nous n'atteindrons que dàas trois jours.
Le petit hôtel de €heribon est, parait-il , plein de monde : un misérable serviteur malais , seul éveillé a notre arrivée , m'a conduit à ma chambre ; c'est une petite hutte au bout- du jardin, à cinq mètres de la mer. Là, harcelé par des milliers de moustiques et grelottant de fièvre, j'entends le monotone et léger murmure d'une mer calme dont les petites vagues viennent mourir sur le sable tout près de moi. Ah! que de milliers de lieues de cet Océan me séparent des miens! et comme j'en sens davantage l'étendue, quand je me vois souffrant dans le silence de cette nuit douloureuse qui me serre tant le cœur! Je savais que, dans les terres lointaines, je devais m'attendre aux accidents et à la fièvre; maiis plus celle-ci me gagne, imitant cette marée saccadée qui monte, qui monte toujours, conune pour m'étouffer,. plus je me sens attaché à cette lettre qui , elle , vous parviendra sûrement, et qui est le seul Uen matériel qui nous reste à travers les Océans !
Pékalongan, V novembre.
Pour la première fois depuis mon départ de Londres, je n'ai pu écrire hier mon mémento quotidien. Le départ de Chéribon frit difficile : notre dictionnaire vivant, le fidèle Ak-Hem^ avait disparu! Nous nous rendîmes compte alors seulement du magnifique effet que pouvait produire notre firman du Gouverneur ; dès que nous le montrâmes , les agents de la police locale , armés de [bâtons de bois de fer, se mirent en campagne , comme si Allah avait parlé , et au bout de deux heiu*es le malheureux nous frit ramené plus mort que vif. Nous fîmes l'usage le plus modéré de notre prestige de Blanc : un sermon en quatre points nous parut suffire; c'est un acte de clémence insigne dans les latitudes, où il est bienséant de montrer sa supériorité en traitant comme des chiens les pauvres diables. Les sous-janissaires javanais déployèrent tout leur zèle en nous offrant, avec un sourire angélique , de mettre en prison le malheureux , dont tout le crime avait été de s'attarder à une noce; mais les douceurs du pardon, inconnues ici, étaient doublées pour nous de la conservation de notre factotum. Celui-ci remonte
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donc sur sou siège, où, malgré une chaleur torride, il est bien fier de porter aux yeux de ses semblables demi-nus un manteau en gros poil de chèvre qu'il a rapporté de Sydney. Il importe peu à un Indien d'étouffer, pourvu qu'il se pare d'un masque d'Européen !
La route est plane ; elle suit en ligne droite le bord de la mer, et de temps à autre , derrière les bouquets de palmiers , apparaissent les poupes arrondies de quelques vieilles galiotes hollandaises dormant sur leurs ancres. Sous un soleil de feu, les grands marécages qui nous entourent exhalent les plus fétides et les plus malsaines odeurs : le matin surtout, quand les émanations refroidies , encore dans toute leur intensité , ne s'élèvent pas de quelques mètres au-dessus du sol fangeux , on sent que la vie est atteinte dans ses organes les plus purs , et que les miasmes l'attaquent , comme les vapeurs sulfureuses décolorent les plus roses azalées. En revanche, c'est la terre promise des marabouts, pélicans, grues et bécassines : le nombre en est fabuleux. Pour moi, je n'ai guère la force de tenir mon fusil; mais le Prince en quelques instants abat une telle quantité de pièces de ce gibier divers, qu'il revient découragé en déclarant que ce n'est pas une chasse, mais bien une boucherie. Notez que sur une seule berge, nous en voyons une véritable armée : environ trois cents bétes y sont perchées sur trois cents pattes (les trois cents autres étant sous l'aile et au repos) , exactement comme les représentent les paravents chinois les plus excentriques. Cent canaux se coupent ici à angle droit , et semblent remplis de poissons qui sautent : en tout cas les pêcheurs fourmillent , et leurs villages entiers sont construits sur pilotis. Gomment peut-on vivre dans cette atmosphère? C'est pour moi un étrange problème ! Nous fendons par moments des nuées de moustiques telles qu'elles projettent une pénombre sur le sol : on en écrase un paquet tout visqueux, si Ton frappe les mains l'une contre l'autre : ils s'engouffrent par bataillons dans la bouche et dans les yeux dès qu'on les entr'ouvre , et le nez leur paraît une délicieuse cachette.
A Tagal, le Résident, M. Jellinghans, homme bien aimable et bien instruit, parlant le français à merveille, nous attend pour un somptueux « tiffin » : c'est ainsi qu'on appelle aux Indes le luncheon anglais. On met la nappe devant nous , et pourtant je vous assure qu'avant cinq minutes elle est noire de ces maudites bétes bourdonnantes, qui rappellent la troisième plaie d'Egypte.
Enfin, vers le coucher du soleil, nous sortons de cette patrie de tous les zims-zims, rhipiptères et hyménoptères de la création, qui auraient fait les délices d'un naturaUste , mais qui m'exaspèrent. Ah ! si cette gent tacpiine , piquante et venimeuse, n'avait point trouvé passage sur l'arche de Noé»
comme les mortels seraient heureux ici ! Dès que la nuée vivante disparait , et que nous pouvons ouvrir les yeux, le soleil couchant dessine merveilleusement pour nous les belles formes du « Slamat » , volcan qui s'élève à dix mille cinq cents pieds dans les airs : sa silhouette est de pourpre , des tons bleus d'une douceur admirable s'échelonnent sur ses contre-forts : une dent de roche, de la forme la plus étrange, renvoie comme un réflecteur immense les dernières lueurs rosées du soleil sur les rizières blondes et sur les flamboyants qui étincellent. Nous rentrons dans une belle région, en quittant les marais : les longues avenues de Pékalongan (ville de cinquante mille âmes) nous couvrent de leurs berceaux de tamariniers ; du « campong » chinois, des faubourgs malais, une vraie fourmilière humaine se porte h notre rencontre : trente et quarante personnes sortent de chaque maison de bambou, et, aux portes, des paquets d'enfants tout nus chantent et crient de leur mieux. Nous franchissons le seuil majestueux de la Résidence, où M. Boutmy nous offre l'hospitalité d'un nabab!
Aujourd'hui notre colonne s'est sentie tout entière tellement éprouvée , Fun par une ophthalmie , l'autre par une insolation , le troisième par la fièvre , que nous devons renoncer à une chasse aux cerfs que le Résident avait magnifiquement organisée pour nous. Les cei*fs étaient destinés a tomber sous nos coups comme des lapins, mais il s'agit, avant tout, de rapporter notre peau en Europe plutôt que la leur, et nous nous soignons.
Pendant que j'écris, je suis arraché h mon encrier par une musique infernale : c'est une noce qui passe sur la grande place. Deux mannequins gigantesques , représentant ouvertement un homme et une femme , ouvrent la marche. Viennent ensuite les musiciens imitant le tonnerre sur une soixantaine de tam-tams; puis , montés sur des poneys en grand apparat, cent jeunes gens en « sarongs » (jupons) de soie bleue ou rose, ornés de colliers, d'écharpes étincelantes en sautoir sur un buste nu, et de kriss dorés passés dans la ceinture. — Le mari est modestement blotti dans un palanquin porté par quatre hommes : il a une ceinture argentée; sa figure est couverte d'une épaisse couche de peinture d'un jaune superbe fabriquée avec du safran ; même maquillage sur ses mains , ses mollets et ses pieds : il est suivi de sa famille, qui forme une longue procession. L'heureuse épouse est maintenue à distance respectueuse, mais semble, malgré son riche costume, avoir été trempée dans le même tonneau que son futur. Rien de plus drôle et de plus comique ! Décidément les Javanais aiment à se marier sous ces couleurs-là. Nous demandons l'âge des héros de la fête : elle a onze ans et lui en a quatorze ; vingt-cinq années seulement sont réunies par ce
jeune couple! Mais comme ici les hommes portent exactement le même
costume que les femmes et qu'ils n'ont pas de barbe y nous avions parfaitement confondu l'ëpouse avec Tëpoux , et nous ne nous apercevons de notre « erreur sur la personne » que par l'explication trois fois répétée d'Ak-Hem. Je me rétracte donc; c'est la mariée qui est en palanquin , et c'est le mari qui est à distance respectueuse. Il est assis dans un char en bambou ; son cocher, en grand costume javanais , est coiffé d'un chapeau noir, — avec une cocarde anglaise ; deux grooms de huit ans , sans bottes à revers ni tunique, se tiennent comme empaillés à côté de lui. Derrière lui marchent le père , la mère en larmes , et les autres femmes du père , pour lesquelles notre langue si pauvre n'a point trouvé de terme propre de parenté. Ce sont presque des belles-mères, mais il y a là une lacune dans le dictionnaire pour ce trop-plein légal du ménage qui constitue la polygamie.
Les larmes des parents, les longues guirlandes de fleurs d'oranger, l'air niais et guindé des héros de la cérémonie , étaient les seules choses qui me rappelassent l'Europe dans ce cortège féerique de près de dix mille personnes , bariolées, enluminées et souverainement grotesques.
J'ai suivi le cortège en badaud, absolument comme les gamins de Paris suivent un tambour -major; j'ai examiné pendant plus d'une heure cet incroyable assemblage et une cérémonie qu'il faudrait un volume pour décrire, — et encore bien des choses resteraient-elles incomprises; — mais j'ai vu peu à peu que ma persévérance intriguait le public , que je devenais moi-même le tambour-major de tous ces Javanais qui, en se mettant debout sur eux-mêmes, arriveraient à peine au front d'un Européen. J'ai su depuis qu'aucun Blanc ne s'abaissait ici jusqu'à se mêler ainsi à la foule. — Aller à pied est déjà de mauvais goût; — sans porte-parasol, c'est malséant; — sans porte-mèche, c'est presque du déshonneur, — et sans air hautain, c'est le comble de la décadence !
N'étant pas encore acclimatés au râle de satrapes, nous sonmies allés sans bruit, le Prince et moi, visiter le campong chnoiis. Dans toutes les villes, les a Gelestials » ont ime petite colonie, que le gouvernement a, du reste« bien soin de maintenir aussi petite que possible. Cette race, essentiellemeat intelligente et perspicace , vivant de rien , se pliant aux circonstances , étonnamment douée pour tout ce qui est commerce, est aussi âpre au gain qu'au travail : les métiers les plus difficiles lui sont bons ; elle sait habilement faire nattre les besoins qu'elle sera seule en mesure de satisfaire. Aussi quelques centaines d'émigrés de l'Empire du Milieu , partis de chez eux sans doute dans la misère, deviennent-ils les chevilles ouvrières de l'alimentation générale d'une province où il y a un million <le Javanais! Nécessaires au mouvement de la richesse du pays, — qu'ils pompent du
VOLCAiNS ET MARAIS. Î51
reste merveilleusement; emmagasinant à temps pour prévenir mie disette , — mais accaparant peut-être , s'entendant comme des frères pour acheter en gros , et gagnant chacun à Tenvi l'un de l'autre et frauduleusement sur le détail; stimulant les entreprises financières qui tomberaient sans leur aide , — mais aimant beaucoup trop le « prêt à la petite semaine », et se délectant dans l'usure qui est leur triomphe, ifs me semblent être les « juîfis V des Indes néerlandaises.
Dans les rues bien alignées mais infectes du campong, nous avons vu une violenté querelle : un rassemblement s'est fait , et le plus animé des Chinois ayant pris un coq , lui a coupé le cou : on m'a expliqué qu'un serment chinois était nul sans cette cérémonie.
Quand nous sortîmes à la nuit avec le Résident, je fus fort étonné de le voir précédé à pareille heure de son porte-parasol doré. « Mais ce sont nos épaulettes, me dit-il : ne les avez-vous pas remarquées chez tous mes collègues que vous avez déjà vus? » Emprunté aux exigences d'un climat torride^ voilà donc le parasol (le payong), vulgaire dans les autres parties du globe , devenu ici le symbole du commandement. Notre aimable juge de paix empereur va-t-il rendre quelque édit , en vertu des droits qui lui permettent de faire emprisonner deux mille Javanais, Sundanais ou Chinois en quelques minutes , vite c'est escorté de son parasol , conune d'un sceau , qu'il doit rendre la justice. — Doit-il passer en revue les troupes de cavalerie et d'infanterie qui sont sous sa dépendance, c'est encore le p€u*asol, quelque peu militaire qu'il soit, qui équivaut au hausse-col de service et aux trois étoiles du général. — Doit-il calmer des rebelles ou pardonner à des coupables , c'est le parasol qui devient le goupillon sacré de ce père bénisseur.
Plus cet insigne est vaste , plus il témoigne d'un rang élevé : celui-ci a un mètre quatre-vingts centimètres de diamètre, et la hampe est de deux mètres de haut ; c'est un parasol de famille ou de voiture ; il correspond au plus haut grade. Le parasol de l' Assistant-Résident a moins d'or et donne moins d'ombre ; le contrôleur ne connaît point l'or et s'abrite à grand'peine ; quant au vedana , je ne m'étonnerais pas s'il n'avait pas la ham{>e. — Bref, avec tous ses habits brodés , son épée et son chapeau à plumes , le Résident n'est qu'un homme aux yeux des Javanais. — Avec son parasol, il est un satrape et un demi-dieu. — Mais, heureusement pour tous, il possède, ce que n'ont ni les satrapes ni les demi-dieux , une science profonde de la jurisprudence, un esprit d'administrateur consommé et une loyale bonhomie dans le commandement.
Fantasia de dragons javanais. — Fêtes pour la naissance du trente- troisième fils da Sultan. — Le prince Mangkoe-Ncgoro. — Réception au palais. — Quatre mille personnes prosternées. — Le Hareui. — Le fort hollandais. — Spectacles-gala.
Samarang, 28 novembre.
Nous serions en route pour épouser l'héritière du trône de Sourakarta , que nous ne présenterions pas mieux Timage la plus orientale d'une pompe pachalique. Partis de Pékalongan à six heures du matin , et arrivés ici à quatre heures du soir, n'ayant connu que le galop pour allure, nous n'ayons cessé d'avoir une avant-garde et une escorte de vingt « dragons javanais » . Montés sur de charmants poneys, habillés de vert et de rouge, coiffés de grand casques en carton que surmontent des aigrettes flamboyantes, nos dragons ont galopé autour de nous en faisant force fantasias. Par moments quelques casques se renversaient, les jupes volaient.au vent et les bras imitaient les ailes d'un moulin : tout cela ressemblait bien un peu à une bande de singes faisant de la voltige sur des chiens, mais ce n'en était pas moins charmant. — A tous les relais, nouvelle escorte, prête à crever ses chevaux pour nous rendre honneur!
Ne croyez pas qu'il y ait la moindre apparence de danger à courir dans celte belle ile de Java, au milieu d'un peuple aussi aimable et aussi déférant pour les Blancs ; avec un simple rotin , on metti*ait en déroute tous les ma(* faiteurs de ces parages! Non, c'est une gracieuse attention de M. Boutmy^ qui , de l'ombre de son divin parasol , nous protège et nous honore tant que nous parcourons au galop les terres fertiles qui relèvent de son gouvernement. Nous sommes dans les grandeurs asiatiques, ravis et enchantés, — ^ reconnaissants surtout!
Au premier relais, sous l'ombrage de hauts bananiers, une table est toute servie pour nous avec du thé chaud et mille fruits exquis; le chef indigène ednimanché nous le sert en personne. Ce qui nous confond, c'est qu'à chaque relais il en est de même. Notre voyage devient une procession honorifique; les routes sont balayées, les populations en laugoutis de fête; il nous faut gofiter de tout |3our leur faire plaisir, et si j'en juge par les
expressions louangeuses des chefs en costumes pittoresques , que nous relevions dès qu'ils voulaient s'humilier, et que nos poignées de main transportaient de bonheur, nous devons être bien populaires , et à peu de frais , dans ce royaume où notre règne aura été d'un jour !
Ces scènes d'un autre âge , ces splendeurs qui m'ont forcé de ne point montrer aux populations ébahies un Européen de piteuse mine, m'ont enlevé la fièvre et m'ont guéri ; mais un pareil spectacle ne semblerait-il pas plutôt un vaporeux songe de délire?
Dans la plaine que nous traversons , ce sont les plantations de tabac qui abondent; des hangars immenses sont disposés de kilomètre en kilomètre pour servir de séchoirs. Puis viennent des champs de cannes à sucre qui ont deux et trois lieues de long; des régiments de coulies y travaillent, et les cheminées des raffineries lancent au ciel leur noire fumée. — Enfin de longues allées de mimosas nous amènent à Samarang, ville de soixante mille âmes , un nouveau Batavia pour la splendeur des rues et des villas. Devant repartir dès l'aube , nous refusons , par discrétion , la cordiale invitation de loger au palais. Toutes les autorités en grande tenue viennent rendre visite au Prince , malgré une pluie torrentielle , et les récits les plus intéressants nous captivent pendant lu soirée.
30 novembre.
Nous voici aux portes d'une région nouvelle. Il y a en effet, à Java, deux grandes provinces que l'on appelle les « Terres princières » ,. Sourakarta et Djokjokarta, où régnent deux Sultans. Elles n'ont pas été soumises par la Hollande , qui se contente d'y entretenir un agent diplomatique sous le nom de Résident, et d'y exercer un protectorat dont je suis fort curieux de découvrir les délimitations. D'après tout ce qu'on nous a dit, les rapports sont fort doux entre ces voisins de puissance inégale, et mille arrangements de roules , de' poste , de commerce , font la prospérité des deux pays.
Depuis Samarang nous n'avons eu qu'une seule étape , la jolie bourgade de « Salatiga » , où nous avons été logés à la Résidence et fêtés par les officiers de la garnison, qui parlent le français comme nous. La route postale que nous avons suivie est celle qui sert de débouché à un vaste réseau de l'intérieur, et il s'y fait un trafic considérable; elle est flanquée de deux Toies latérales, dont l'une est consacrée aux charrettes et l'autre aux bêtes de somme. Ces charrettes, de forme mérovingienne, ont les roues pleines, faites d'une section de tronc de teck , et sont couvertes d'un toit en bambous qui protège les marchandises ; des attelages de bœufs roses les traînent.
t54 JAVA. SIAM. CANTON.
Elles s'échelonnent par convois de cinquante ou soixante , tandis qu'à notre gauche cheminent des caravanes de chevaux qui comptent certainement plus de cinq cents bâts chacune. Quelle activité, quel mouvement commercial! mais aussi quels primitifs moyens de transport!
Laissant à notre droite les silhouettes brisées de deux beaux volcans, le Merbadou (9,000 pieds) et le Mérapi (8,500) , nous arrivonsr à un plateau élevé , par des routes bordées de tulipiers aux fleurs jaunes , de dragonniers aux rameaux bizarres, de tendres sensitives et d'arbres à pain. Nous dépassons le carrosse somptueux d'une Princesse javanaise entourée d'une* quinzaine de suivantes, e£ un messager nous remet une lettre d'invitation du Résident nous annonçant que Sa Majesté nous autorise à'pénétrer dans sa capitale : nous sommes sur les terres de l'Elmpereur.
La place publique de Sourakarta offre un aspect étrange. Des mandarins, des dignitaires fendent la foule , suivis d'un serviteur qui porte un parasol vert et or dont l'ombre court après eux; des groupes de soldats armés de piques, de kriss d'or, coiffés d'un chapeau en pain de sucre et vêtus d'un jupon rouge , se croisent dans les rues ; des faisceaux de hallebardes extraordinaires sont dressés de distaqce en distance ; et des milhers de fenunes se dirigent en procession vers les minarets du palais , qui dépassent dans le lointain les bouquets des palmiers. La Résidence elle-même est presque déserte! Qu'y a-t-il donc? Ah! ce matin , le Sultan a été l'heureux père d'un trente-troisième enfant! Grands et petits, en folle liesse, sont allés foire parade de respectueuses félicitations.
Bientôt le Résident, doré sur toutes les coutures, nous revient accompagné du commandant de la garde impériale, un beau métis en grand uniforme. Nous exprimons le très-vif désir de présenter nos devoirs au maître, mais celui-ci n'a jamais vu d'autre Européen que le Résident; son palais a toujours été un tabernacle fermé aux gentils ! En parlant bien haut du sang de Henri IV, l'excellent M. Lammers Van Foovenburg espère obtenir pour le Prince l'insigne faveur d'une réception ; il remet une dépêche diplomatique au beau métis, et nous attendons avec anxiété la réponse de la Majesté javanaise.
Nous humons une délicieuse fraîcheur sous les colonnades de marbre de la Résidence. Au haut du perron majestueux qui donne accès à la véranda , apparaissent deux objets admirables qui témoignent du temps où les Hollandais , mettant à profit leur classique instinct d'intervention dans les pays fermés aux autres peuples, rapportaient pour eux seuls les merveilles du Japon. Ce sont deux torchères, doubles de la grandeur htunaine, en bronze niellé d'or et d'argent, et représentant des guerriers qui brandissent
d^énonnes lustres ' . La finesse des ciselures , la perfection du coulage , la précision des veines incrustées , me laissent confondu d'admiration.
Pendant un gai repas , on s'évertue à nous avertir des mille et une règles d'une étiquette inouïe qu'il nous faudra observer si nous sommes admis au palais. Puis le Résident est forcé de nous quitter : de nouveaux devoirs le rappellent. — Ce matin ambassadeur , à midi il passe juge de paix; ce soir il sera général. — Il s'avance d'un pas lent vers le « pendoppo » de justice ; figurez-vous une sorte de tabouret de marbre, mesurant cinquante mètres sur chaque côté et s'élevant par gradins au-dessus du sol. De hautes colonnes de teck soutiennent un toit de pagode chinoise qui l'ombrage , et en font un immense kiosque à jour. Là il va tenir son lit de « ka-adillan » en présence d'une ipentaine de cheis venus de leurs districts en brillant costume , et présentant un à un leurs rapports après quinze révérences consécutives.
Devant les gradins est un piquet de gendarmes indigènes, — sans bottes, — qui tiennent sous menottes de trois cent cinquante à quatre cents prévenus. Notre hôte s'installe magistralement sous le dais, où deux procureurs locaux, accroupis au-dessous de lui, font d'une voix nasillarde et cadencée lecture des actes d'accusation; le. prêtre mahométan, blotti contre une colonne , vient à chacpie appel nouveau donner son humble avis. S'en tenant strictement au codé indigène, interrogeant d'un signe un conseil de vénérables marabouts qui sont sur leurs talons au fond du tribunal , le magistrat condamne, acquitte, prononce de par lui et au nom du Coran. En une heure ou deux , les centaines de prévenus sont expédiées , et deux files sortent par la grande porte ; l'une gambade et rit, l'autre pleure et va gémir dans le « Mazas » le plus voisin. — Voilà dès l'abord une alliance qui devient protectorat et qui annonce une bien grande sollicitude! L'Empereur de Solo (Solo, Sourakarta ou Souerakarta, ad libitum) , doit, il me semble, s'estimer très-flatté que l'ambassadeur de son très-haut et puissant voisin , le Roi de Hollande , veuille bien se charger de mettre l'ordre dans les crimes et délits de son bon peuple !
Dès que le soleil est moins brûlant, nous faisons une promenade gala en voitures à six chevaux. Au centre de la ville (cinquante-cinq mille âmes) est une ville intérieure et fortifiée appelée le « Kraton » : c'est le palais de l'Empereur. De hautes murailles flanquées de minarets blancs l'entourent , et quatre portes seulement y donnent accès ; elles sont sculptées à jour et
1 J'ai depuis parcoum la Cbine et le Japon, cherchant à voir les plus belles œuvres de Tart ancien, et je n'ai jamais pu trouver un bronze dont la beauté ne fût mille fois inférieure à celle de ces statues merveilleuses.
«56 JAV4. SIAM. CANTON.
de construction fort ancienne. Le but de notre course est une visite ou prince Mangkou-Negoro.
C'est un prince indépendant, titré « de Pangheran-Adiepatie et d'Ario » , ce qui révèle la plus aristocratique origine. Il possède beaucoup de terres enclavées dans l'Empire, et une armée qui lui est propre, composée de Javanais et stylée à l'Européenne. La rivalité d'influence politique et de forces matérielles entre lui et l'Empereur est immense ; chacun à tour de rôle craint d'être supplanté par l'autre dans le réseau de fière indépendance qui lui reste. Le plus fmble appelle à son aide l'influence des Hollandais, qui , pour les mettre d'accord , les morcellent et les croquent tous les deux de plus en plus. Ce Mangkou-Negoro mérite du reste l'estime : c'est l'horome le plus distingué de tous les indigènes de Java. S'inspirant des sciences européennes, il a fait faire de grands progrès à la culture, construit des raffineries et importé quelques machines h vapeur ; il représente le progrès au sein du dernier boulevard de la puissance malaise et à l'ombre des palais antiques qui abritent les derniers descendants des Sultans barbaresques.
Nous arrivons sous le porche de son palais; sa garde bat aux champs , et il vient au-devant de nous en uniforme de colonel hollandais. Chose curieuse! cet homme, aussi jaloux qu'un tigre de sa liberté, est plus fier encore de porter cet uniforme, ainsi que les décorations que lui a données le Roi de Hollande. Son palais est une sorte de pagode : les ornements de sculptures fantastiques y abondent ; mais comme la nuit commence , les détails sont enveloppés pour nous de quelque chose de plus mystérieux encore , grâce au vacillement de lampes étrusques qui ne projettent qu'une lueur vaporeuse et aux petits nuages embaumés qui s'élèvent au-dessus des brûle-parfums. Une domesticité plus que nombreuse est accroupie dans les angles ; nous sommes sur le marbre blanc du « dalem « , grande salle rectangulaire où se font les réceptions de cérémonie. — Arrive la Princesse, «femme assez jeune encore, très-pâle, ayant les yeux d'une douceur extrême, une main parfaite de forme, et des dents noircies par la boulette nationale'. C'est un fait assez caractéristique que dans ce pays où la polygamie est la loi la plus sacrée et la plus suivie, ce Prince, ami de l'Europe , ait voulu imiter nos mœurs et prendre'cette femme pour compagne unique.
Après nous avoir fait part de ce qui est ainsi pour lui un point d'honneur, il nous fait asseoir, et nous voici comme des magots en cercle, pensant que ces conversations où tout se fait par interprète n'auront rien de bien palpi-
1 Cette pâte, que mâchent ici hommes et femmes sans discontinuer, est composée de tirî (bctel), de tahac, de rapocr (noix d*arcc) et de gambier.
tant. Eh bien, nous sommes frappés de voir combien ce prince indien est an courant des affaires d'Europe : il nous parle occupation romaine , photographie, opérette et guerre de «ept jours! La tactique militaire, les armes nouvelles le passionnent, ses yeux s'enflamment en voyant la croix de la Légion d'honneur et la médaille de Crimée que porte Fauvel, il saisit cette occasion pour lui demander quelques récits de batailles, et alors celui-ci le fait brièvement , mais avec ce charme exquis qui le caractérise en tout. Puis il questionne le duc de Penthièvre sur l'Amérique , et il veut à
Oflicier do la (jardo du SuIlmi.
Soldat de In (jardo du Sullnii.
toute force des détails sur cette guerre de géants que le prince a faite à seize ans dans la marine fédérale. H y a quelque chose d'étrange dans le vague panorama qu'offrent à des Asiatiques les mondes éloignés; et un ensemble de questions moitié enfantines, moitié raisonnées, — mais raisonnées d'après une logique qui est h mille lieues de la nôtre, — me reste dans l'esprit comme le souvenir du colloque le plus inattendu, le plus hétérogène et le plus insondable qui se puisse imaginer.
Mangkou-Negoro ne nous laisse pas partir sans aller chercher dans ses archives une véritable surprise pour nous , un album contenant les grandes lithographies du roi Louis-Philippe et de tous ses fils du temps où ceux-ci combattaient sous le soleil d'Afrique. Ce témoignage touchant est bien fait
pour nous aller droit au cœur. De plus , il veut nous emmener ^r ses terres, dans la montagne, et organiser pour nous les chasses les plus belles, un voyage de Sultan, et même au besoin une petite guerre! Il a bien grande envie de nous montrer ses troupes, qu'il fait, paraît-il, manœuvrer avec une rare perfection. C'est à regret qu'il nous faut refuser; mais si nous succombions aux tentations du voyage sur le parcours de dii. mille lieues qui nous séparent de vous , nous ne serions pas de retour dans la vieille Europe avant Tannëe 1880 : le cœur doit l'emporter sur la curiosité!
i" décembre*
A mon réveil , j'ai cru qu'il pleuvait à torrents ; mais c'était le vol de milliers de très-petits oiseaux appelés « paddas » (voleurs de riz) : ils tournaient en spirales continues autour des beaux arbres du jardin , et faisaient un bruit glapissant comme une cascade qui tombe; de plus, les hautes touffes, que relient des rideaux de lianes , en étaient littéralement couvertes. A l'harmonie des oiseaux du ciel a succédé celle de la musique militaire : les troupes indigènes ont défilé trois fois devant la Résidence , et ces soldats étranges, dont je vous envoie le portrait, ont joué sur leurs instruments- de cuivre la « Marseillaise » et la « Mère Michel » , avec des combinaisons sonores qui auraient fait danser des chèvres. SinguUer contraste entre l'hymne révolutionnaire qui a enflammé les phalanges de la liberté et les humbles janissaires d'un Sultan ! entre l'air gouailleur du gamin de Paris et l'aspect bariolé d'une foule asiatique. Là circulent des potentats demi-nus dans des palanquins, sous d'immenses parasols dorés, avec un cortège d'esclaves portant tabac , kriss et boulettes de bétel !
La réponse impériale est promulguée : nous serons reçus en grande pompe, en même temps que la députation du Sultan voisin, Hamangkoe- Bouvono-Seriopati-Ingalogo-Ngaodoer-Rachman-Saidin-Panatogomo-Ralifatolah yi. Empereur de Djokjokarta! Précédé d'une musique indigène phénoménale , voilà un groupe immense de mandarins sautillants sous un groupe égal de grands parasols qui brillent au soleil ; c'est le chambellan de service qui vient nous annoncer la grande nouvelle en compagnie de quatre cents Régents et Princes de la cour! Ils sont coiffés d'un « topji » , haute calotte en baudruche blanche ou azur dont la forme ressemble à celle d'un pain de sucre dont on aurait rasé le sommet (ce qu'un jardinier appellerait un pot de fleurs renversé et un géomètre un tronc de cône) ; leurs vestes sont en soie rouge, verte, bleue, et ornées de pierreries sur le passe-poil; leur « sarrong » , longue jupe chinée, traîne à terre. Arrivé au petit trot, le
cortège reste trois secondes sur ses talons; son chef dit en deux mots sa com-
missron, et la tourbe repart à tire-d'aile, malgré une mêlée bruyante de tous les
« payongs » (parasols) que les porteurs surpris entre-choquent et bouleversent.
Puis apparaît une autre troupe de Princes dans le même attirail : elle
Le fils aillé du sultan de Sourakarta.
vient chercher la lettre de félicitations de Hamangkoe-Bouvono... (cette fois je n'ai pas le temps d'écrire son nom), lettre qui, par je ne sais quelle combinaison , a été remise d'abord par les députés entre les mains du Résident. Celui-ci la remet au premier ministre, qui la passe au capitaine des gardes. Elle est enveloppée dans un sac de soie jaune (couleur princière
ici), et déposée sur ud large plateau d'or. Le capitaine, alors, devant la foule accroupie à perte de vue, descend solennellement les gradins de marbre, et la porte jusqu'à la voiture qui attend. Oh! la bonne et merveilleuse voiture! C'est une sorte de sucrier pointu, peint en jaune, perché sur seize ressorts , et précédé d'un échafaudage en fil de fer qui sert de siège à un cocher juché; le tout traîné par six poneys blancs caparaçonnés, et escorté d'un escadron de cavalerie nu-pieds , avec éperons, et en jupons!
L'officier, après avoir grimpé les huit marches du marchepied pantelant, s'installe dans ce monument avec un sérieux que je lui envie , et le front haut et découvert, l'œil fixe, les bras tendus, il tient en l'air la lettre sur son plateau, comme si c'étaient l'ostensoir et le Saint-Sacrement. Respect, silence, prosternement de toute la population a. avant comme après la lettre » : les fronts sont contre terre , on entendrait une mouche voler. Je confesse que je suis pris d'abord d'un fou rire dont les contorsions contenues me font à la fois soufïrir et pleurer, Le cortège se met en marche : le sucrier attelé est en tète, sous l'ombre du « payong » doré impérial, déployé au haut d'une hampe de quatre mètres! Nous suivons avec onction dans les voitures du Résident, et, à un kilomètre derrière nous, j'aperçois encore le flot mouvant des Princes, vizirs, radjahs et adiepaties javanais. Telle devait être lu pompe de la reine de Saba venant rendre visite au bon roi Salomon !
Bientôt nous arrivons aux murs du « Kraton » ; les portes antiques crient sur leurs gonds, et la cité intérieure et sacrée nous apparaît. Pensez que le 41 Kraton » contient dix mille personnes! C'est le Versailles du Louis XIV malais, la ville de palais où il entasse ses seigneurs, ses enfants, ses femmes et ses valets. Excepté son harem, tout ce monde accourt, se range en bataille, forme la haie, et s'incline le nez dans la poussière. Nous mettons pied à terre devant les « deux arbres sacrés » , les Warringings (géants aux mille contre-forts, symboles de haut rang)*. Solennellement à l'ombre des parasols verts portés derrière chacun de nous par un radjah à kriss d'or, à casque doré, à jupe écarlate; nous efforçant d'avoir une démarche majestueuse dans cet apparat asiatique , nous traversons en pompe une série de douze cours intérieures, entourées de superbes terrasses. Chaque portique est gardé par un piquet de l'armée impériale , la lance au bras , la jupe nouée aux reins, le turban noir et or sur la tète. Les musiciens indigènes, drapés dans de longues robes rouges, exécutent le plus oriental des charivaris, et la flûte en bambou, longue de deux mètres et demi, fait merveille^ Nous passons devant des monstres de bronze datant des siècles les plus reculés, devant des pièces de canon servies par des artilleurs dignes de ceux de l'an 1346, et devant la cage où rugissent les tigres de combat.
L'étendard représentant un oiseau fantastique , brodé en or, s'abaisse devant nous à chaque gradin, et saint Georges terrassant le dragon n'était pas plus martial que le soldat couleur chocolat, orné d'un casque de carton enluminé, qui pique la lance en terre sous nos pas. Nous sommes reçus au cœur du palais, dans une vaste cour, par le gros de l'armée qui parade au milieu d'une nouvelle population prosternée; et devant nous, échelonnés en cascade sur les gradins d'un large escalier en marbre blanc , sont accroupis les quatre cents princes que nous avions vus si brillants tout à l'heure. Cette
L*Impératnce et le jeune prince de Solo,
fois, par respect pour le maître, ils sont nus jusqu'à la ceinture, et leur longue queue de cheveux est dénouée jlans le dos. C'est l'entrée du palais des femmes du Sultan : trois mille Javanaises y font le service impérial ! Les deux grandes maîtresses sont sur le seuil : de là, le coup d'oeil est splendidel Cette cour est un rectangle de quatre à cinq cents mètres de profondeur, entourée d'une colonnade : elle est remplie de plusieurs centaines de radjahs accroupis en cercles réguliers suivant leur rang, et montrant au soleil leurs demi-pains de sucre argentés, leurs bustes nus, leurs armes étincelantes.
Au centre s'élève le « pendoppo » , grandiose pavillon à jour, dont la base est de marbre, et dont le toit en sandal est, à l'intérieur, chargé de mille arabesques sculptées , tandis qu'au dehors il dessine les courbes élancées et
les étages superposés d'un temple chinois. A droite, alignés la face contre terre , ornés de grands bonnets de baudruche azur, de boucles d*oreilles en diamants et de jupes bleues, voici les trente-deux fils de l'Empereur. A gauche sont des centaines de beaux-frèrès , cousins et neveux. Au fond, sur une sorte de trône , est Sa Majesté le Sousouhounan-Pakoe-Saïdin-Panatogomo IX. Il a vingt-huit ans, une taille svelte et distinguée, le teint vert pâle, de grands yeux hagards et d'énormes sourcils peints. Sa coiffure est en soie noire à stries d'or : son jùstaUcorps est orné de broderies d'or qui enchâssent mille diamants de la plus belle eau; il porte au côté des décora- •tions de fantaisie, d'admirables joyaux, et la croix de commandeur du Lion néerlandais. Sa longue jupe scintillante, des pierreries superbes dans les cheveux , aux oreilles , aux mains -et aux pieds , son kriss , dont le fourreau jette des feux inouïs, le font briller comme dans un magique tableau vivant, avec l'expression la plus pachalique et la plus efféminée.
Vingt jeunes servantes sont rangées derrière lui , semblant vouloir relever l'éclat de leur puissant seigneur et maître; mais leurs vêtements brillent par leur absence. Puis quatre nains et quatre bouffons, dans le plus curieux attirail, se tiennent blottis à leurs pieds comme des chiens de faïence. Infirmes officiels et bayadères officieuses; pelotons de mandarins en vert, en bleu, en rouge, qui sont porte-feu , porte-mouT^hoir, porte-crachoir, porte-thé, porte-café, porte-parfum et porte-boulette; fils nés régulièrement, à raison de deux par année, se prosternant le torse nu devant la majesté paternelle; — cousins et neveux, au nombre de trois cents, aUiés à ce père unique par la multiplicité des mariages; — enfin grands seigneurs et officiers, au nombre de quatre mille, étendus à quatre pattes, sans proférer un son , sans oser lever les yeux autour du « pendoppo » : tel est l'étrange ensemble qui est en ce moment offert à nos yeux éblouis; telle est la cour à demi-fabuleuse que nous voyons en franchissant le dernier gradin du tabouret de marbre. Nous sommes encore les seuls auxquels il soit permis de demeurer debout au milieu de cette moisson humaine qui semble fauchée aux pieds du maître.
Le Résident alors, englouti dans son faux col et dans ses galons d'or, nous donne le signal ; nous nous confondons de part et d'autre en une série de révérences périodiques; en bon courtisan, chacun s'incline et « courbe son échine autant qu'il la peut courber » , comme s'il était pris d'une violente quinte d'éternument. Cela dure fort longtemps , et je me répète en moimême cette phrase qui me revient des contes de l'enfance : « Grand Mogol, je me jette à vos pieds, sans rire ni pleurer! » Oui, sans rire, croyez-le bien; mais ce n'est pas l'envie qui m'en manque. — Le Sousouhounan fait
asseoir le duc de Penthièvre à sa droite , le Résident à sa gauche ; Fauve! et moi nous nous tenons sur le côté, vis-à-vis de deux oncles de Panatpgomo, dont Tun fait exécuter les plus épouvantables grimaces à sa vieille figure couleur jus de tabac : c'est qu'il a avalé de travers sa boulette de bétel, et le moment est mal choisi. Pendant qu'une des nymphes de service présente un crachoir d'or au malheureux qui s'y délecte en étemimients , le Résident traduit nos compliments. Alors le Sultan , donnant à tous ses traits les jeux étranges et vifs que possèdent au plus haut point les physionomies orientales, répond que « l'arrivée du Prince dans son Empire le jour de la )» naissance d'un de ses fils est le signe d'une bonne étoile pour le jeune » enfant , et qu'il ne nous laissera point partir sans nous le faire toucher, » afin que notre main lui porte bonheur. » Puis il fait du doigt un léger signe il l'un de ses fils, qui relève aussitôt la tête, vient en rampant littéralement jusqu'à ses pieds, et, sur un mot, court jusqu'au parc d'artillerie, — et le canon tonne!
Alors, au fond de la vaste cour, à plus de trois cents mètres du trône, une porte écarlate s'ouvre toute grande, et les cent cinquante envoyés du Sultan de Djokjokartà s'avancent. Ce cortège met à arriver un temps infini; les yeux fixés contre terre, le buste exposé aux rayons dardants du soleil, rampant sur les genoux et sur les mains, les illustres ambassadeurs de l'Empire voisin se traînent jusqu'au pendoppo. Là, joignant les mains et, en signe de prière , les portant verticalement dans le plan du nez avec le pouce sur la bouche, ils se prosternent cinq fois avec un ensemble théâtral et entonnent leur compliment sur un rhythme cadencé. L'énumération des titres, seigneuries, pachaliks des deux Empereurs prend trois quarts d'heure; la féUcitation en elle-même, au sujet du trente-troisième fils, est faite en moins de deux minutes. Notre Sousouhounan lit avec religion la lettre enveloppée de jaune et écrite sur soie jaune, remercie d'un signe majestueux qui semble foudroyer toutes les têtes des députés; leurs demi-pains de sucre bleus et blancs (-signe de race noble distinguant les officiers) restent désormais incUnés jusqu'à terre et immobiles.
Un nouveau signe du maître fait avancer les demoiselles porte-cave à liqueur, et, à genoux à nos pieds, elles vident leurs amphores bizarres dans des timbales d'or ciselé. Pour la plus grande gloire du Prophète, le bon musulman avale ses dix coupes de porto et de bordeaux.
Mais voici le moment où notre réception, déjà si extraordinaire, devient palpitante : — en route pour le harem! Le Sousouhounan va causer une surprise à celles qu'il aime , et faire franchir pour la première fois à des Européens ce seuil sacré du bonheur conjugal. Voici l'ordre de la marche :
1** Le Sultan donnant un bras au Prince et l'autre au Résident : trois immenses parasols les ombragent;
2** Les demoiselles d'honneur, trois par trois, comme les Grâces de la statuaire, portant, dans des boîtes toutes brillantes de diamants, les parfums , le feu et les cent et cœtera que mâchera l'Empereur ;
3** Fauvel et moi , toujours sous parasols gigantesques ;
4* Les officiers de la cour en procession.
Nous ne tardons pas à entrer dans la salle la plus étrange , où nos yeux dévorent un fouillis de dorures, de nattes, d'arabesques, de lits historiés et enluminés; là s'élèvent à l'intérieur des escaUers tournants de bois de sandal , des petits pigeonniers , sortes d'autels haut perchés , autour desquels brûlent des parfums suaves dans des coupes suspendues et voilées légèrement par la fumée qui se perd en tourbillons. Dans cette salle, qui peut avoir cent cinquante mètres de profondeur, il y a comme des vallées et des montagnes; les boiseries, ciselées à jour, en font un labyrinthe, et des femmes effrayées y circulent comme des ombres fugitives. Mais le Sultan appelle et nous avons devant nous l'essaim, charmant par la jeunesse plus que par la couleur, de ses quarante femmes, vraies poupées de cire bien luisantes, toutes souriantes à son regard et langoureuses dans leurs psoes ; leur buste élégant et fait au moule n'est orné que de colUers de joyaux; un sarrong rose est noué sur leurs hanches. Je crois rêver, en vérité, emporté par un songe des Mille et une Nuits. Mais les vagissements d'un enfant me prouvent bien que je suis sur terre et que tout cela est réalité : le trente-troisième fils nous est apporté. Il est aussi criard et aussi laid que les enfants âgés de vingt-six heures sous toutes les latitudes : nous Thonorons d'un cordial « shake hands » , bénédictin :i promise, qui le fait crier cent mille fcis plus. Le Sultan parait ravi ; des centaines de servantes passent leurs têtes curieuses par-dessus les corniches des meubles enluminés et au travers des barreaux et des sculptures mythologiques d'escaliers tournants qui s'élèvent jusqu'au phifond.
Le Sousouhounan nous présente à sa mère et à quatre autres bonnes vieilles momies qui étaient aussi femmes de feu son père ; puis vient le tour de ses filles, dont la plupart ont pour toute parure une parure de diamants! Nous avons beau sourire le plus aimablement du monde, notre présence leur cause une peur effroyable. Elles sont au nombre de quarante-huit : le Sultan s'étant marié à douze ans , cela lui fait une moyenne de trois filles par an à ajouter à celle de deux fils.
Bien de plus curieux que cette sorte de théâtre asiatique dont nous avons le spectacle et dont les coulisses sont insondables! Il parait qu'il y a quel-*
ques années le harem était quadruple de ce qu'il est aujourd'hui; mais le maître, — par économie sans doute, — a subitement fait d'énormes réductions dans le personnel. Ce sont ses amis, appelés à ramasser les miettes du sérail, qui ont dû être contents!
Le Sultan nous montre par ses mille caresses qu'il adore ses enfants. — Quant à la condition des femmes, elle est bien basse, bien méprisée et bien pitoyable à Java. Dès l'âge de dix ou douze ans une jeune fille devient, comme une chose, la possession d'un propriétaire, puis elle perd le plus souvent le bien-être en même temps que la jeunesse. La nature grossière des hommes, séduite uniquement par un dehors matériel et éphémère, les étale comme un troupeau, sans se laisser enchaîner par les charmes moraux et attachants qu'une femme recèle dans son âme, sans respirer les parfums délicats de sensibilité, de tendresse et de vraie affection qui s'en exhalent! Ah! oui, c'est par là que l'Orient serre le cœur! — Dans ce palais où elles sont entassées, à l'instar d'une boutique de femmes en gros, il y a pourtant une des Sultanes qui porte le titre de « grande f* : elle est « ratou » , et son premier-né est l'héritier du trône; c'est celui qui vient de recevoir notre bénédiction, et je m'expliqiie maintenant la liesse générale de tout ce peuple et de tous ces Princes. — Avouez que le Sousouhounan était à plaindre, ayant déjà trente-deux fils, de n'avoir pas d'héritier légitime de sa couronne! Après quatre heures de séjour dans la cité sainte, nous nous inclinons respectueusement devant la triple rangée des femmes de notre hôte, et nous saluons ce temple mystérieux que nos regards furtifs n'avaient cessé de pénétrer : les sourires s'envolent, le Sousouhounan nous guide, et, de colonnade en colonnade, nous regagnons la terre des profanes.
Le Sultan a donné au duc de Penthièvre sa propre canne, ornée d'une pomme d'or où est gravé son chiffre E , qui veut dire IX en javanais : il est le neuvième Empereur de la famille. Quoique ses prédécesseurs aient vu chacun se rétrécir davantage le cercle de leurs antiques possessions, celui-ci est encore souverain des terres qui, sur un rayon de soixante milles, entourent sa capitale : elles lui rapportent environ trois millions nets : les Hollandais lui payent, en vertu d'un ancien traité, cent trente-quatre mille francs par an ; puis mille sources inconnues viennent alimenter un revenu que nul ne peut deviner dans un pays où le Sultan est égal à un dieu, où il possède tout, à tel point qu'il lui suffit de désirer la femme ou la fille d'un de ses à
sujets, pour qu'elle lui soit immédiatement remise. L'époux ou le père doit encore s'estimer très-heureux ! Quand il en est de même des sueurs du travailleur, des bénéfices du négociant, de la vie en un mot de près d'un million d'hommes qui se résume en une seule volonté, y a-t^il une mesure
dans la jouissance, des bornes a la richesse, un frein à l'omnipotence? Je rentrais à notre somptueuse demeure en repassant dans ma mémoire toute fraîche les splendeurs asiatiques dont je venais d'être témoin , et que je n'aurais jamais crues empreintes d'un cachet aussi piquant, aussi fantastique. La cité sainte, où le Sousouhounan voit chaque jom* dix mille de ses sujets à quatre pattes devant lui ; où ses femmes se parent, chantent et dansent pour lui ; où ses enfants rampent à ses pieds comme des vers de terre , — la cité sainte n'était séparée de moi que par les créneaux et les minarets. Mais voici que d'autres créneaux et d'autres bastions m'apparaissent sur un petit fortin à ma droite. Qu'est cela, disais-je? — Rien. — Quoi ! rien? — Peu de chose, — Mais encore? — Un petit fort où il y a cinq cents soldats hollandais pour veiller à la sûreté des Européens. — Ah! — H y a rfcMJC Européens eicinq cents soldats avec un Ucutenant-colonel pour les défendre ! Je sais bien que ce n'est qu'un petit pied-à-terre que prend là le puissant voisin ,
Mais lorsqu'on voit le pied, la janibe se devine.
Et le grand et magnifique Sultan ne me fait pas l'effet d'être libre comme la cavale du désert! Ici le fortin hollandais et la garnison à armes perfectionnées : là le Prince indépendant Mangkou-Negoro qui a une armée indépendante, stylée à l'européenne, et qui est poussé, choyé, aidé, subventionné pour tenir en échec le demi-dieu du « Kraton »> . Et puis ce demi-dieu, ce Sultan superbe ne peut recevoir aucune lettre sans qu'elle ait été préalablement remise à la Résidence : son capitaine des gardes , le beau métis , vient y faire chaque matin un rapport détaillé et circonstancié de tout ce qui se passe dans le palais.
Bref, si l'on s'incline jusqu'à terre devant la majesté impériale, et si Ton semble, avec des airs de petit saint Jean, n'être pas digne de dénouer les cordons de ses souliers; si toute la pompe honorifique et le faste d'adoration de rOrientsont déployés aux pieds du maître, croyez bien que le Sousonhounan-Panatagomo IX, le lion survivant des pachaliks javanais, est entouré de filets qui l'empêcheraient de rugir, de bondir dans les forêts vierges où il régnait jadis, et de déchirer de ses griffes vengeresses les liens puissante dont la race conquérante a enlacé son île !
En rentrant au logis, nous trouvions nos lettres d'Europe, qu'un courrier avait apportées au grand galop depuis Batavia. Ce sont les premières réponses à mes premières lettres d'Austrahe, du 25 juillet. Pensez avec quelle impatience je les attendais! Avec quelle ardeur je les dévore! et combien enfin je suis confondu de l'honneur que vous faites à mes poissons volants , à mes sauvages, à mes mines d'or et à mon pauvre Burke! Puissent mes bons
Javanais accroupis, mon rhinocéros manqué et mon Sultan à quarante-huit femmes recevoir un pareil accueil auprès de vous ! Ah ! quand je vois tant de belles et étonnantes choses, et que je pense aux miens, comme je souffre de ne pouvoir partager avec eux le bonheur de tels spectacles !
*La variété rapide de notre voyage en fait le charm'e en même temps que la fatigue. En Australie, la couleur locale n'existait pas, mais c'était une passionnante étude que celle de cette nouvelle Europe créée en une génération humaine, et un commerce délicieux que celui de nos sérieuses conversations avec des hommes parlant notre langue, ayant nos mœurs et appliquant nos sciences.
Ici nous sommes perdus au milieu de vingt millions d'hommes que nous ne comprenons pas : une nature exubérante et ime population bariolée nous offrent un tableau surchargé de couleurs qu'aucune palette ne saurait rendre. — Là-bas, c'était une discussion économique dans un parlement de colons; — ici c'est un théâtre avec des mandarins rouges, bleus et verts, avec de magniBques décors que personne ne prendrait au sérieux. C'est de l'essence d'Asie conservée, au lieu d'un jet de vapeur de Manchester! — Je voudrais parler à tous ces Malais , sonder leurs cœurs et leurs intelligences , apprendre leur histoire, étudier leur religion, deviner leurs besoins. Mais je me heurte contre un mur où il n'y a que des ombres de marionnettes! — De l'autre coté du tropique, je pensais : — ici je ne puis que voir! Mais, en essayant d'appliquer de mon mieux l'attention de mon esprit, j'espère pourtant , en quittant cet empire colonial , avoir rassemblé assez de lueurs éparses et vagues d'abord , puis corroborées par quelque preuve riouvelle , pour vous résumer en conscience ce qu'est pour moi l'âme de ce corps si brillant, si coloré, si asiatique, si merveilleux, dont la vue nous éblouit tous les jours.
C'est déjà une jolie besogne que d'avoir dans une journée vu quatre mille personnes prosternées, d'avoir lu vos lettres et d'y répondre !... Une demidouzaine de serviteurs sont venus m'avertir que le dîner était prêt, et il eût été, je crois, malséant d'être en retard, car je devais être placé entre deux fils du Sultan ! Nous avions l'honneur d'en posséder trois en compagnie de huit autres princes javanais; et tous, nonobstant Mahomet, ont bu du Champagne avec bonheur. Nous nous amusions beaucoup de leurs histoires, que l'aimable Résident voulait bien nous traduire.^ Mon voisin, qui n'a que treize ans, nous raconte que dernièrement l'Empereur l'a fait venir et lui a dit I a Je te trouve très-gentil , je vais te faire un petit cadeau : voilà pour toi quatre de mes plus jolies bayadères. » Une fois lancée sur ce ton, je vous Qisse à penser si la conversation habilement stimulée devint étourdissante I
A cet âge, ils ont déjà chevaux, châteaux, terres et harem, etc... Us sont fierscomme Artaban quand ils sont au dehors; — dans la maison paternelle, ils deviennent vers de terre !
Mais quelle chose vraiment curieuse que leur langue ! D'abord à Java on en parle quatre : le malais, le javanais, le sundanais et le madourais. Dans chacune de ces branches , il y a des dialectes aussi différents entre eux que le turc l'est de l'anglais ou de l'espagnol. Dialecte n* 1, le noble s'adressant à un inférieur; — dialecte n* 2, l'inférieur à un égal; — dialecte n" 3, l'inférieur au noble; — dialecte n" 4, le noble à un égal; — et enfin dialecte n*" 5, le noble à un Prince, à un Baden-Adiepatie ou à un Ralifatolah quelconque.
Quant à leur religion, ils n'y croient pas : — quelques pratiques superstitieuses les forcent à adorer des fétiches, mais ils tiennent tout autant à ne pas suivre les préceptes de leur culte qu'à ne pas se convertir au christianisme. Le sérail, les chevaux et les armes (autrefois les armes blanches, aujourd'hui les carabines-revolvers), voilà qui résume le but de leur vie, ou ce qui du moins , pendant notre curieux diner, ressortait à chaque instant des vives saillies qu'ils accentuaient de leurs regards tour à tour allumés et rêveurs.
Nous entendions dans le lointain la musique du Fort qui nous jouait du Charles YI d'Halévy, et nous nous drapions dans des ceintures chinées, larges de plus d'un mètre, que les jeunes princes nous remettaient de la part des Sultanes ; c'est im don qui nous est d'autant plus précieux que l'étoffe a été tissée de leurs propres mains dans le sérail : il s'en échappe une odeur délicieuse! Nous rapportons aussi des cigarettes d'un pied de long enroulées dans des feuilles de maïs, et composées de tabac, d'opium, de cannelle et de muscade; quand nous les fumerons sur la belle terre de France, nous nous croirons enivrés des parfums du harem. Enfin, l'aîné des trente-trois fils nous remet des photographies de son père et de sa famille : comme le coUodion contraste avec le « Kraton » !
La soirée se termine en grande pompe dans le camp opposé , où nous a réclamé le prince Mangkou-Negoro ; il nous montre, à la lueur d'une centaine de torches, des chevaux caparaçonnés d'argent repoussé comme dans les tournois javanais d'il y a trois cents ans; des hallebardiers bardés de bronze ; des costumes pour toutes les dignités , datant d'un siècle ou deux , et dont il revêt des figurants ; des lances niellées dont la pointe .est un bec de cigogne, des kriss d'une valeur qui confondrait les amateurs les plus prodigues, et il nous donne à chacun une selle en peau de tigre.
Puis, rangés sur une grande terrasse de marbre, entourés de princes
javanais qui portent diamants , bonnets azur et sarrongs roses y et auxquels nous faisons force révérences, nous assistons à une représentation des « rond^ngs-fandaks » (danseuses de profession) . Gomme le Prince indépendant a eu la charmante idée de nous donner une véritable leçon d'histoire ancienne, ces danseuses nous retracent dans leurs graves pantomimes les febuleux épisodes des âges héroïques de lu Malaisie. Sous leurs pieds, le marbre est recouvert de nattes bariolées; le gammelang fait résonner les accents langoureux et suaves des timbres de bois, et les jolies filles de douze ans, vrais serpents de souplesse et d'élégance, s'entrelacent et s'enguirlandent dans les pantomimes les plus orientales. Je me suis peu à peu si bien accoutumé à la langueur doucereuse, monotone il est vrai, mais berçante, des g[racieuses bayadères, que notre musique rapide et nos ballets mpuvementés et tourbillonnants me sembleraient sur l'heure l'affolement d'un carnaval et non l'art de la danse.
Mais la nuit est déjà bien avancée , et la raison veut que je quitte ma plume, malgré le plaisir que j'éprouve à vous donner sur l'heure l'impree^ sion que m'a faite une des journées les plus curieuses de notre voyage. Si l'on m'avait dit, il y a deux ans, que je verrais un Sultan, son harem et son peuple prosterné, j'aur&is cru à une promesse folle! Ce soir je crois au bonheur. Ah ! le joli pays et le joli voyage ! quelle splendeur que celle des cours orientales! On se sent transporté dans un autre monde : les parfums vous enivrent; les costumes sont étincelants comme les étoiles dans l'azur du ciel. Cette nature luxuriante, - ette vive lumière, ces palais de marbre, ces danses fantastiques, que de merveilles pour ceux qui sont nés dans la vieille Europe !
Kn route pour If Iiareiii.
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR.
La courbîiche des gendarmes et le zèle de la population. — Une tortue adorée. — Les tigres de combat. — "Visite nocturne et apparat pittoresque du Sultan. — Majesté et impuissance. — Temple grandiose. — Les ponts élastiques. — Mœurs kollandaîses. — La nécropole d'Ambarrawa. — Délices d*un palais de pacha. — Gbemin de fer. — Victimes des tigres.
2 décembre.
Nous perdions de vue, dès cinq heures du matin, les minarets du « Kraton » , et nous suivions la route qui conduit à Djokjokarta , la capitale où règne un autre Sultan : c'est le nom le plus historique de Java. Là, de 1825 à 1830, flottait victorieusement le drapeau de la révolte. Le prince Dipou-Negoro, doué d'une ambition effrénée, et tuteur d'un Sousouhounan enfant, tenait tête aux forces hollandaises, qui n'achetèrent le triomphe qu'au prix de cinquante-deux millions de francs et par le sang 4p quinze mille soldats, dont huit mille Européens. — Aujourd'hui, le calme le plus parfait règne sur ces mémorables champs de bataille : de régulières plantations de riz, de cannes à sucre et d'indigo s'y déroulent à nos yeux. Les chefs indigènes, fiers Sicambres qui ont courbé la tête , galopent à nos côtés sur leurs chevaux caparaçonnés : ils sont, on le voit bien, de race antique : leur type, au nez busqué et au front haut, est tout différent du commun du peuple, et leurs manières ont une distinction qui frappe. Ils caracolent en fantasia de premier ordra, ayant bien soin de faire valoir leur taille svelte, leiu's kriss anciens, leurs bagues de diamants; ils sontgentils, vraiment gentils. — Quant à nos chevaux, ils n'ont pas les allures fringantes! tout au contraire, ils retiennent la voiture. — Aussitôt nos brillants écuyers cavalcadours s'élancent ventre h terre dans toutes les directions, distribuent avec prodigalité des volées de coups de courbache tout le long de la route, arrêtent les caravanes de piétons qui portent sur leur tête l'huile de coco renfermée dans des outres ou de l'indigo dans des urnes ; — ils apostrophent les enfants qui pataugent dans les rizières, font irruption dans les hameaux cachés sous l'ombre des bananiers, en un mot mettent en réquisition toute la population de ces lieux* Chacun d'eux revient avec une escouade improvisée : une moitié roue de coups l'équipage qui tombe, l'autre donne en hurlant une vigoureuse et utile impulsion au coche, qui progresse de quelques pas,
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOR. t7i
contre le, gré des poneys récalcitrants. — Ah! je ne sais qui m'ënumërait l'autre jour les castes de Java ; mais il me semble qu'aujourd*hui il n'y en a que deux, « les pousseurs et les poussés ! » Notez que nous voulions absolument faire ce voyage à cheval , en souvenir de nos belles galopades dans les prairies australiennes ; mais c'est une impossibilité ici : ce serait une atteinte mortelle portée au prestige des Blancs, qui ne doivent circuler qu'à l'instar de pachas, aux carrosses desquels les douces populations doivent s'atteler par tribus, quand les quadrupèdes sont rétifs.
En effet, c'est presque à bras d'hommes que nous avons parcouru toutes les terres'de l'Empereur; rien ne pouvait calmer le zèle de nos radjahs et de nos gendarmes, qui, bien malgré nous, harcelaient les populations d'une si singulière façon. En dix heures de route nous fîmes sept lieues : il est vrai que des fruits exquis nous étaient offerts partout et étanchaient par moments notre soif affreuse sous un soleil de plomb. Nous pûmes aussi bien à l'aise voir faire la récolte du riz : les femmes des villages, cueillant un à un les épis dorés et velus, en forment des bouquets soignés que les petits enfants portent au mortier de décortication ; ces moissonneuses, en costume négatif, accourent sur notre pacage et nous charment par leur naïveté : elles se mettent à l'eau pour nous aider à passer les rivières.
Vers le moment du coucher du soleil, nous arrivons aux ruines de Tjiambji-Séou (qui signifie mille temples). Sur un carré de près de cent soixante mètres de côté , s'élèvent des monceaux de pierres sculptées ; une quantité de statues sont encore parfaitement conservées : ce sont des Bouddhas à gros ventre , avec le sourire sur les lèvres et la plante des pieds en l'air; ils atteignent sept ou huit fois la grandeur humaine. Nous montons parties gradins, dignes des pyramides d'Egypte, dans une voûte sombre, sorte de clocher où chaque pierre menace de tomber sur nos tètes. Au sein des niches profondes, le gardien du temple,. un vieux bouddhiste à longue barbe blanche et vénérable , avec des amulettes suspendues au cou , éclaire des lueurs blafardes de sa frêle lampe des groupes de Bouddhas à quatre bras, à tètes d'éléphant, à têtes de cerf! Bientôt des chauves-souris, grosses comme des poules, éteignant la lampe, nous enveloppent dans ces cachots; errant a tâtons, nous ne sommes plus guidés que par les luciodes légères qui voltigent en un essaim lumineux autour de ces statues gigantesques. Dans le mausolée tourné vers la Croix du Sud est une statue de femme, parfaitement belle et bien conservée, dominant un puits profond qui est à ses pieds. Du côté nord est une tête de mort, reposant sur une tête d'éléphant : — reUques du quatrième siècle et mystères que tout cela !
Un petit Régent en bas de soie, coquet et mignon, était venu nous joindre
là par ordre de l'Empereur; mais Ak-Hem était impuissant à nous tiaduire ses explications mythologiques. N'ayant pu éclairer nos esprits, le Régenta du moins pris soin d'éclairer notre route et de nous donner un piquet de cavalerie qui porte en avant une douzaine de torches flambantes. Les campagnes environnantes brillent d'une autre lumière : la crête dentelée du Merapi, ce grand volcan autour duquel nous tournons depuis sept jours, se dessine en couleurs de feu ; du côté opposé , l'horizon est à chaque minute embrasé par les éclairs, qui sont, sous les tropiques, les compagnons de chaque soirée;; et plus près, les rizières échelonnées comme des cascades, sont toutes phosphorescentes des ondes agitées des lucioles , dont b'eau dormante reflète l'éclat scintillant. Les lucioles! le^ lucioles! une influence magnétique les fait s'élever puis retomber par saccades , comme une pluie d'étincelles; et nous ne pouvons nous lasser d'admirf' •• l'intensité de leur lumière. C'est bien tard dans la nuit que nous franchissons le seuil de l'antique cité de Djokjokarta; là encore, la résidence nous est gracieusement ouverte.
3 décembre.
Malgré l'heure tardive de notre arrivée, nous avons été retenus par l'intéressante conversation du Résident, M. Bosh, dont la figure martiale et les yeux profonds trahissent dès l'abord la fermeté et la science. Ah! il faut des hommes trempés de fer et merveilleusement doués pour remplir les carrières administratives dans les Indes néerlandaises! L'histoire de chacun d'eux est attachante au possible, car„ s'ils sont les plus omnipotents des nababs, ils sont surtout les plus infatigables travailleurs du monde.
Entre ces deux visites à des Sultans vivants, nous voulons voir les tombeaux des Sultans défunts, glorieux héros du temps de la piraterie, de la guerre, puis de la révolte. Des voitures à six chevaux nous mènent avec fracas jusqu'au portique de la paisible demeure des morts. Au milieu du cimetière est une piscine de marbre, dans les eaux profondes de laquelle nage la « tortue sacrée » . On a préparé sur les bords des offrandes de riz et de viande; les prêtres, accroupis dans la position du pécheur à la ligne, tiennent au bout d'un bâton de petites boulettes de pâtée toutes prêtes pour l'animal-dieu. Une tortue, surtout quand elle est adorée, est fort longue à se décider! Une pluie torrentielle et une humidité intense nous rendent impatients ; une idée heureuse nous fait envoyer un « fervent » remuer les profondeurs des eaux. Blanche comme l'ivoire et longue d'un mètre, la bête sacrée paraît aussitôt et tend la bouche, que les fidèles emplissent religieusement.
DJOKJOKARTA ET BORO-ROUDOR. Î73
Autant les Jayanais aiment des habitations ouvertes au grand air pendant leur existence, autant ils aiment à couTrir comme d'une cloche leurs demeures sépulcrales : le toit vient presque jusqu'à terre , et c'est pour ainsi dire en marchant sur les mains et sur les genoux que nous pénétrons dans la salle des cercueils. Le chef de Mataran, puis le premier roi du nom, présidant cette assemblée mortuaire : des centaines de tombes sont rangées le long des murs , et couvertes de toiles blanches que soutient un échafaudage : on croirait voir les lits tendus d'une galerie d'hôpital.
Dans l'après-midi , nous avons la seconde représentation , passablement augmentée, de notre réception d'avant-hier. Le « Rraton » impérial de Djokjokarta est frère de celui de Sourakarta. Il contient cinq mille adorateurs de plus : à part cela, même succession de palais, de pagodes, de terrasses, de colonnades, d'arabesques et de pendoppos. Même procession honorifique sous parasol, et promenade pompeuse jusqu'au seuil du harem. Avant-hier, nous trouvions extraordinaire d'être arrivés le jour où était né un Prince impérial : il est peut-être bien plus étonnant, quand on rend visite au mari d'épouses aussi nombreuses, de tomber sur un jour où l'on n'enregistre aucune naissance.
Je vous fais grâce de .cette nouvelle réception , parce qu'elle ressemble trop à la première : et pourtant mille détails nouveaux ont encore piqué ma curiosité au milieu de tant de splendeurs; et j'ai éprouvé les joies plus com* plètes qu'inspire un opéra que l'on vient entendre de nouveau pour en savourer les charmes déjà à demi révélés.
En sortant du harem , nous avons rendu visite aux tigres enfermés dans une grande bâtisse de bois, et réservés aux combats de la fête du Sultan. Ce doit être un beau spectacle : dans la plus spacieuse cour du palais, l'armée est formée sur quatre rangs; de jeunes Princes, au nombre de six, appelés « les six braves devant le soleil » , coiffés du casque d'or et nus jusqu'à la ceinture, vont bravement couper les liens qui retiennent la porte de la grande cage , et montrent toute leur bravoure en ne se retirant devant le tigre que par une sorte de danse macabre au son de la musique des cymbales. Alors la bête aux yeux farouches bondit et se rue contre la muraille humaine, toute hérissée de lances, et finit par tomber percée et rugissante. Quelquefois un buffle sauvage est lancé pour lutter avec le tigre; c'est un combat désespéré , avec les péripéties les plus atroces. A la dernière fête , le moment le plus pathétique a été aussi le plus risible : chargé et vaincu par le buffle, le tigre, en un bond de six mètres, s'est élancé par-dessus les lances jusqu'au haut d'un cocotier. Suivant l'usage des « premières tropi- ' cales » , une trentaine d'Indigènes étaient, en loges aériennes, perchés sur
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cet arbre : en un clin d'oeil el avec ensemble, ils se laissèrent choir, comme les fruits trop mûrs d'un arbre que l'on secoue, et grâce à leur nature de singe, aucun d'eux ne fut blessé.
Les tigres que nous avions sous les yeux étaient enfermés seulement depuis quinze jours ; le Sultan avait requis toute une moitié de la population de la province pour les traquer dans une fondrière. Ah! quelle différence avec les animaux endormis de nos jardins zoologiques ! Dès qu'ils nous voient, dès qu'ils sentent « la chair fraîche », ils s'élancent à six et sept mètres d'un bout à l'autre de leur arène , et se cramponnent fébrilement aux pieux de bois qui les tiennent prisonniers et qu'ils ébranlent : leurs yeux de feu , leurs griffes crochues , leurs rugissements font frémir. Il y aurait du reste de quoi se sauver, tant est affreuse l'odeur des carcasses et des chairs pourries de moutons et de chiens qu'on a jetés tout entiers dans leur cage, et dont il y a déjà des monceaux sous leurs pieds. Mais que c'est beau un tigre royal , quand il a encore un reste d'élan de sa vie libre !
Quand le Sultan nous a dit adieu, il avait déjà pris avec nous des manières d'une parfaite bonhomie : vous n'avez qu'à voir son portrait pour vous en convaincre; gros et bon vivant, il porte un serre- tête bizarre qui lui donne l'air d'avoir des oreilles d'àne en carton ; mais il a l'œil bien intelligent : s'il est très-roide devant son peuple et dans les cérémonies de cour, il est ailleurs très-simple et très- sociable , venant en cachette jouer au whist et boire du bon bourgogne chez le Résident. Il est bien un peu ennuyé d'une grand'tante qui le gourmande sur son amour des Blancs, et bien souvent il a eu envie de la reléguer dans ses m Invalides » , mais elle est immensément riche, et il en héritera, s'il est sage! Ainsi, on a beau être sultan, on fait
encore la cour à sa tante de Java, et on jouit mille fois plus d'une
escapade, parce que c'est du fruit défendu.
Je sors à regret du u Kraton » , pensant que je ne reverrai probablement plus jamais de pareils splendeurs! J'aurais voulu vous y mener avec moi, vous en faire voir tous les détails. — Sous ce portique passe un palanquin : il est porté en cadence par quatre coulies aux membres nerveux, aux épaules de bronze : quatre parasols azur et or ombragent la jeune Princesse nonchalamment balancée dans sa boite légère : derrière elle trottine une bande d'enfants , les uns richement vêtus de soie voyante et ornés de tout un attirail de colliers vingt fois enroulés et de bracelets d'or rouge ; les autres, sans vergogne, nus comme des petits chérubins de pain d'épice. Mais tandis que je contemple les poses gracieuses de ce groupe espiègle et rieur, il disparait soudain, et je n'ai plus devant moi qu'un bataillon djokjokartien qui semble me dire : « Européen , cette Princesse est du sang de
DJOKJOKARTA ET BOT\0-BOUDOn.
Mutaram; elle rentre au harem, dont elle est la reine par la grâce et la jeunesse : nos longues fourches ornées de dents de requin, nos masses d'ébène et nos casse-tête de bois de fer suffisent pour t'indiquer que tu n'y rentreras pas. » Et, me retournant, je n'ai plus sous les yeux que des idoles
Le Sultan de Djokjokarta.
de bois, à moustaches d'or et h poitrine argentée, auxquelles les croyants offrent de l'encens, des fruits et des poulets peints en rose, enveloppés dans des panieis ronds et légers qui ne laissent passer que la tête et la queue.
Telle était notre promenade en nous acheminant vers la Résidence ; nous
remerciâmes au seuil du « Kraton » les hauts dignitaires qui avaient eu l'honneur de porter au-dessus de nos têtes les parasols d'ordonnance, et nous parcourûmes avec bonheur ces belles avenues taillées en berceau , où pendaient des a duryans » , fruit semblable à un melon allongé , les « jacks « classiques et les a pains « de l'arbre-boulanger. Ce jardin continuel nous mena , comme h Sourakarta , devant le fort où sont casernes les cinq cents Hollandais, garde d'honneur de Balifatolah Vï, puis chez le Panghéran- Adiepatie-Sourio-Ningrat IV, qui est le Prince indépendant symétrique de Mangkou-Negoro. Celui-là toutefois n'est guère redoutable : quoiqu'il porte l'uniforme de lieutenant-colonel avec l'air le plus martial de toutes les Néerlandes, il ne commande encore que cent cinquante hommes d'infanterie et soixante-dix hommes de cavaferie : il n'est que le masque d'un contrepoids, l'embryon d'un épouvantai! d'indépendance, et le chef honoraire d'une opposition qui a quelque chose de dynastique. On dirait vraiment que Louis XI est arrivé jusqu'ici par la deux cent cinquantième incarnation d'un Bouddha, car la fameuse devise w Diviser pour régner » n'a jamais été plus nettement appliquée.
Le jeune Prince , fort jaloux de son harem , ne nous le laisse voir que de loin : seule la Sultane dite « grande » est appelée à recevoir nos hommages. Elle a treize ans; des ailerons d'or se hérissent sur sa chevelure d'ébène; dans le groupe parfumé de musc qui la suit, est une petite Malaise albinos fort étrange. Après leurs grâces féminines , auxquelles leur gi^osse lèvre pendante et leurs yeux en coulisse portent en vérité un terrible ombrage , nous passons en revue les collections de lances et de kriss, puis un manuscrit superbement relié en or massif et relevé de pierreries, où sont inscrites sur parchemin les annales généalogiques de la famille « sainte » des Sourio depuis quatre cents ans. — A Bali , il y a quelques années seulement que le Prince indigène a cessé de suivre la coutume antique qui l'obligeait à épouser ses sœurs, pour perpétuer la consanguinité de la souche royale dans la plus parfaite intégrité. — A Java de même, la noblesse n'est pas seulement une institution politique, mais surtout aussi un dogme religieux, et nous sommes frappés autant de la majesté instinctive et naturelle de nos hôtes , que de la vénération sincère dont le peuple les honore en tout point.
Nous fumions sur les gi*adins de la terrasse les cigares d'un pied de long dont le Sultan nous avait fait cadeau, quand, du fond de la sombre avenue, une grande lueur s'éleva tout à coup : elle gagne ; des torches nombreuses éclairent en vacillant les beaux bouquets de la verdure tropicale : illuminés un instant par les reflets de la résine flamboyante, les grands arbres rentrent l'un après l'autre dans la nuit : comme des ombres vagues, les sil-
DJOKJOKARTA ET BORO-UOUDOR. 277
honettes de tout le peuple , qui à cette heure encombre la vaste avenue , se courbent jusqu'à terre sur le passage du cortège. Voilà les dragons vêtus de drap écarlate, les lanciers verts à la longue jupe flottante ! voilà six chevaux isabelle excités par un escadron de coureurs blancs galonnés d'or, qui font la voltige et qui s'élancent ! c'est le Sultan : il vient, avec une grâce parfaite, rendre au Prince sa visite.
Il est minuit bien passé... les dernières torches viennent de disparaître dans le feuillage : tout rentre dans le silence , et je vous écris sur ma terrasse de marbre , humant les fraîcheurs de la nuit , tout enivré de ma vie nou-
velle'.
4 décemlji-e.
Nous rentrons aujourd'hui sur le territoire des possessions hollandaises. Comme vous le voyez, c'est au galop de nos chevaux que nous parcourons l'intérieur de cette île féerique : une seule fois exceptée, nous ne nous sommes jamais arrêtés plus de trente-six heures dans chacune de nos différentes étapes : les changements d'air calment la fièvre, cette sœur inséparable du voyageur en ces régions, et peut-être aussi la beauté des spectacles gagnet-elle à la rapidité de notre course, comme l'illumination des lucioles siu: les forêts vierges parait plus belle dans son ensemble que dans ses détails. Les terres princières que nous quittons sont comme des îlots indépendants qui s'élèvent au-dessus d'une mer soumise à la Hollande. Dans ces Ilots d'un million d'hommes chacun , terres volcaniques où grondent à la fois les feux souterrains de la nature et les feux que souffle l'esprit de conquête , oasis dernières où s'est réfugiée l'antique race des dominateurs de la Malaisie, que de secrets, que de haines étouffées, que d'ambitions éteintes d'une part, que de stratagèmes victorieux et de conquêtes tacites de l'autre ! Sous ces dehors pompeux de magnificence barbaresque ou de déférence artificielle, quelle mascarade honorifique, au sein des parfums enivrants du sérail, comnie dans les cartons administratifs d'une diplomatie autoritaire ! Ne semblerait-il pas au premier abord que ces deux radeaux, surnageant au naufrage général des Sultans javanais, dussent être peu à peu submergés par la marée montante qui a couvert le reste de Java, et Timor, et Bali, et Macassar, et Bornéo ? Non , ce sont , au contraire , pour mes faibles yeux du moins, les otages élevés par les conquérants sur un piédestal d'autant plus
* Bien nom a pris pourtant «le ne pas fixer notre résidence en ce lien enchanteur : sept mois après notre passage, le 30 juin 1867, un épouvantable tremblement de terre a détruit les maisons et englouti les habitants. C'est à Djokjokarta qu'il a été le plus violent, et un millier de personnes ont succombé.
haut qu'ils sont plus impuissants, afin de dorer le pacte immense qui lie, ù la fois par la force et par l'amour, la race soumise à ses dominateurs européens. L'habile tactique de feinte modération et de respect volontaire vis-hvis de la dernière ombre d'une noblesse détrônée, qu'il suffirait d'un coup de canon pour anéantir, me paraît la clef des rapports entre le Gouvernement colonial et les Sultans soi-disant indépendants. Ainsi des ménagements gratuits pour deux Princes assurent la reconnaissance et la servilité de vingt millions d'Indigènes —
C'est la province de Kadou qui est limitrophe, à l'Ouest, du petit Empire de Djolijokarta. Quand nous admirions les merveilles de la nature depuis Batavia jusqu'ici, on nous disait toujours que dans le Kadou nous trouverions le paradis de Java. Montagneuse et volcanique, cette contrée possède sur ses sommets arrondis des forêts vierges et impénétrables ; à mi-côte, des plantations de café, régulières et alignées comme les parterres d*un potager ; dans les vallées, de la vanille et de l'indigo. Pourquoi faut-il que ces placides spectacles soient attristés pour nous, quand notre escorte tire le sabre pour intimider des populations qui s'accroupissent bien bénévolement, mais qui , par moments, sont un peu récalcitrantes dans les montées où il faut pousser aux roues ?
Ah ! quand on n'a point \u cette verdure inouïe des tropiques, cette végétation si humide, si arrosée sous un soleil brûlant, ces fouillis gigantesques de lianes et de bambous, ces dômes de montagnes qui jusqu'à leur crête sont des mamelons de feuillage, on ne peut concevoir l'impression enchanteresse que nous éprouvons à chaque pas. Enfin nous franchissons une montagne cnrieiise, d'une forme exactement trapézoïdale et couverte de tecks, on l'appelle « Clou de Java » (les Indigènes prétendent qu'elle est le centre de l'île), et nous arrivons i\ Magelang, capitale de la province. Visite immédiate au Résident : son huissier galonné nous dit qu'il est malade. — Et de quoi? — Réponse : Il a eu froid ! En voila un , grand Dieu ! qui peut se vanter d'avoir eu une bonne chance ! Quant à nous, on nous aurait trempés depuis vingt-cinq jours dans une chaudière de bateau a vapeur, que nous ne serions pas plus ruisselants.
5 décembre.
Le Régent de céans, Raden-Toumongong-Danou-Kousoumo, Prince distingué de figure comme de manières, nous mène dans ses équipages au temple de Boro-Boudor, situé à quelques lieues d'ici. Cette construction s'élève sur un mamelon régulier au centre d'une grande vallée circulaire, qui lui sert de ceinture. Au loin sur l'horizon , semblables aux créneaux
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOK. 279
(l'une forteresse naturelle , les crêtes des volcans éteints la dominent ; c'est là que les chefs de l'invasion hindoue ont, au huitième siècle , construit ce colosse en l'honneur de Bouddha.
A distance, le monument a la forme d'une cloche; il mesure trente-six mètres de hauteur et cent huit de diamètre; quand on est plus près, on est frappé des centaines de statues de Bouddha échelonnées, des pieds au sommet, sur les parapets de sept galeries superposées qui forment les gradins de cette pyramide massive, construite sans ciment et admirablement conservée. Chaque statue de Bouddha (et il y en a cinq cent cinquante-cinq de grandeur héraldique) est abritée par une coupole à jour, taillée dans le granit. Il n'est pas une pierre qui ne soit sculptée, ce qui fait plus de quatre mille grands sujets de bas-reliefs bizarres, tous nets et finement ciselés, riches de détails et d'ensemble. C'est, en un mot, une pyramide grandiose, habillée et ornementée : elle sert d'étagère gigantesque à des idoles protégées par •des globes de dentelle de pierre, qui sont disposées sur l'extrême bord de chaque terrasse comme les sentinelles des donjons du moyen âge, et elle déroule sur ses murailles une galerie de sculptures qui se font suite les unes aux autres et qui représentent les plus curieux épisodes.
Nous suivons avec admiration une chasse à l'éléphant, un hallali de rhinocéros, où les chasseurs de Mahomet sont plus heureux que ne l'ont été les disciples de saint Hubert : — une bataille , puis un naufrage sur du corail ; là, on croirait vraiment voir nager les matelots tombant à la mer du haut d'une mâture brisée. Puis viennent les arts de la paix, les différents genres de culture, avec la charrue javanaise telle qu'elle est encore aujourd'hui. Ainsi , en onze siècles , les plus essentiels des instruments , les instruments aratoires, n'ont pas vu l'ombre d'un perfectionnement! Un comice agricole de province ferait ici une révolution ! — Enfin , j'ai la tête rempUe de mille autres reproductions, telles que cérémonies de mariage (un peu accentuées), création de l'homme, serpent tentateur, déluge, etc., rappelant de trèsprès notre Histoire sainte.
Quatre escaliers majestueux, de cent cinquante marches chacun, nous conduisent à la coupole du sommet, élégant sanctuaire dont le dôme est formé de pierres qui se soutiennent par leur propre poids. — Imitant un Indigène, je me suis hissé sur les genoux du dieu , j'ai allongé le bras et je suis arrivé à pincer son oreille, ce qui, dans la croyance javanaise, assure « la bonne veine « . Mais si je n'ai pas, en général, une admiration béate pour les monuments qui ne parlent pas à l'âme, mais seulement à la curiosité de l'étranger, j'ai été frappé ici de voir que la statue divine n'était point terminée et était loind*atteindre la perfection des bas-reliefs. — Le Régent
nous expliqua que « Fimage de Tordonnateur suprême du moiïde était à des- » sein inachevée, parce que la main de l'homme ne doit pas prétendre à la » reproduction réelle des traits divins » . — Cette pensée profonde et vraiment philosophique à propos de la construction d'une idole, n'est-elle pas à la fois exacte et contradictoire, délicate et primitive, attachante et fantasque?
A voir la grandeur des traits fondamentaux alliés à la finesse des moindres dentelures , que d'années et que de bras n'aura-t-il pas fallu pour achever un pareil ouvrage ! Aujourd'hui, il n'y a plus alentour ni adorateurs ni même habitants : la ferveur est morte ; des siècles passés il ne reste qu'une seule trace, celle que le temps et la désertion n'ont pu détruire : — le granit.
En revanche, sur la plate-forme qu'il faut traverser pour arriver au pied de la masse sacrée , plate-forme ombragée du plus luxuriant quinconce d'arbres séculaires, nous trouvons les tentes de contrôleurs et d'ingénieurs qui sont penchés sur des cartes de quatre mètres carrés , où ils lavent les plans minutieux d'un cadastre. Ainsi, à côté du vestige de l'invasion hindoue, est l'application scientifique et utilitaire de la conquête européenne. Dans ce quartier général d'un état-major d'exploitation commerciale, chaque coin de terre est reporté sur le papier ; les teintes variées représentent les différents rendements des cultures européennes et indigènes. L'autorité galonnée taille, comme dans un gâteau, les carrés de terrain destinés, l'un au café, l'autre au sucre, celui-ci à la vanille, celui-là au riz nécessaire à la nourriture de la commune. C'est l'échiquier sur lequel la Hollande joue à coup sur la grande partie d'épiceries qui lui fait gagner plus de soixante millions de francs par an.
Notre Régent essaye par moments de nous parler français, et nous tachons de le comprendre ; il nous ramène sous son pendoppo et dans son dalem , nous donne son portrait, et nous présente à ses nombreuses femmes; mais désormais un harem ne nous semble plus extraordinaire.
6 décembre-
Je me souviens d'une de ces gravures qui représentent les féeries des campagnes de l'Empire : Bonaparte, du haut des Alpes, montrante ses soldats étonnés les plaines resplendissantes de l'Italie. — Un spectacle d'une réalité aussi merveilleuse que cette peinture est exagérée, nous fait embrasser d'un seul coup d'œil toutes les cultures de Java ; nous franchissons la chaîne que dominent les volcans de Soumbing et de Suidoro (3,500 et 3,400 mètres), et la plaine d'Ambarrawa nous apparaît sous des effets de lumière si beaux, que je ne puis les décrire ! La nature renaît toute filmante après un orage
DJOKJOKARTA ET BORO-BOUDOll. 281
dont les gros nuages noirs fuient derrière nous; de touffus contre-forts de caféiers nous séparent de la marqueterie végétale qui est à plusieurs milliers de pieds au-dessous de notre route en corniche ; les nappes vertes de la canne à sucre forment une mer de verdure ; des palissades jaunes limitent de petits jardins où l'on cultive avec soin le quinquina, le thé, la muscade, le girofle, le poivre et la cannelle : ce sont comme les voiles colorées d'une escadre orientale ! . *
Quand c'est au détour d'un col qu'apparaît soudain un panorama aussi immense , il semble que la nature se soit fait un jeu d'étaler tout ce qu'elle a de plus beau sous la plus vive des lumières : en bas la luxuriante abondance, en haut les volcans dentelés ! il y a quelque chose de plus qu'humain qui saisit le cœur du voyageur. « Nous reverrons des palais et des pagodes, des » tempêtes et des mines d'or, me dîs3is-je; mais nous sera-t-il donné de M sonder jamais du regard un paysage aussi riche et paisible , aussi tropical » et grandiose? » S'il y a des personnes insensibles aux beautés de la nature, qu'elles viennent ici ; elles seront muettes d'admiration ! Mais qu'un peintre, n'essaye point de rendre une pareille in^age ; il n'y a pas de palette qui puisse fournir des couleurs assez vives, pas de perspective qui puisse donner une idée de la profondeur des dômes de fleurs !
Tout à l'heure , il nous fallait dix buffles roses pour gravir les lacets du col : une escouade de gamins, prenant l'air important de cornacs, tiraient Q tour de bras sur les ficelles qui passent par les trous percés dans les naseaux des pauvres bétes ; mais celles-ci ne répondaient qu'en faisant de formidables téte-à-queue, et en s'élançant par folles saccades de droite et de gauche, sans s'inquiéter du précipice. Évidemment ces buffles veulent rejoindre leurs semblables , couchés ou nageant dans les lacs de la vallée que nous dominons : ils aiment l'eau passionnément; le museau et les cornes dépassent seuls la surface des vagues légères qu'ils agitent, et ils restent ainsi des journées entières avec l'expression nonchalante de la béatitude la plus complète. S'ils peuvent trouver quelque marécage bourbeux, ils s'y roulent en troupeaux. Alors les bambins vont les chercher pour le travail, ils les ntènent aux eaux limpides, et entièrement nus, souvent par trois ou quatre a califourchon sur un seul buffle, ils leur font la toilette au fond des ravins, dans les beaux lacs tout verts des Victoria regia, ou tout roses des fleurs de lotus.
Maintenant, pendant de longues heures nous descendons au grand galop de nos poneys la chaîne des montagnes; mais ce n'est point sans péril. Sur les nombreux torrents et sur les ravins profonds qui coupent la route, il y a des ponts suspendus extraordinaires : pas un clou n'entre dans leur construction. Deux câbles d'écorce de bambou sont jetés parallèlement d'un
Î8t JAVA. SIAM. CANTON.
côté du ravin à la rive opposée, et noués au sommet des plus gros cocotiers : de légères tresses de lianes, attachées à un pied Tune de l'autre, en tombent verticalement, comme les cordes d'une lyre, et s'enchevêtrent dans un treillis plan, sorte de natte souple. en bambou, qui est le tablier infiniment mince de ce pont bizarre. C'est là-dessus que nos coiu'eurs royaux lançât nos bétes à toute vitesse : l'élasticité incroyable de cette cage de roseaux est la seule chose qui la rend^ solide. Au moment où nous nous y engouffrons , tout plie sous notre poids , vacille , se rétrécit et s'affaisse dans son ensemble : les lianes verticales s'allongent, les bambous secs s'entrechoquent précipitamment, et nous pourrions croire à un feu de file de mous^ queterie. Des millions d'hirondelles ont leurs nids * sous le tapis végétal que les pieds de nos chevaux agitent comme les vagues d'un lac : elles s'envolent en nuées gazouillantes et stridentes. Pour nous, qui sommes la cause de ces détonations et de cet effroi , il nous semble que nous nous retrouvons dans ces mines d'Australie où nous nous laissions entraîner par notre propre poids, en passant le pied dans la bague d'une corde : nous semblons plonger dans le ravin avec nos coureurs, nos poneys, notre carrosse, puis rebondir sur la terre ferme, après avoir été, avec Je sentiment du vertige, balancés comme dans un hamac.
Emportés dans cette descente, nous arrivions dans la plaine bien plus Vite que nous ne l'eussions voulu : nous rencontrions sur la route le contrôleur d'Ambarrawa, M. Musschenbrok , qui accourait en personne, croyant avoir a nous porter secours au fond de quelque précipice. — Savant aimable et chasseur intrépide, heureux, trois fois heureux mortel! Il en est à son quatorzième tigre, à son quatrième taureau sauvage, et à son cent trente et unième sanglier. Il nous raconte ses luttes corps à corps avec les hôtes féroces de ces bois, et les ascensions qu'il a faites sur presque tous les volcans de l'Ile. Le « Slamat » est, paraît-il, le bois de Boulogne des rhinocéros (ils lui ont échappé comme à nous , ce qui nous console un peu) : l'odeur des cratères les attire, et ils ont creusé sur les sommets de véritables tranchées dans la lave, où les Indiens leur préparent des fondrières. Quand ceux-ci ont le bonheur de capturer un des monstres, ils n'en gardent que la corne nasale, qui se vend un prix énorme; on en fait un remède qui guérit, dit-on , des morsures de serpent.
M. Musschenbrok nous a amené son fils, âgé de dix ans, le plus ravissant enfant de la terre, qu'il élève à la javanaise, c'est-à-dire nu de la tète aux pieds, pour le fortifier contre les atteintes pestilentielles de ce climat, qui
^ Nourriture si estimée des Cbinois, qu'ils viennent la chercher jusqu'à Java.
DJOKJOKARTA ET BORO-BOQDOR. Î83
épargne si peu les jeunes constitutions. Le petit blond affronte sans chapeau le soleil le plus ardent, couche sur une natte sous la véranda, et a ainsi survécu à tant d'autres nés ici comme lui , pauvres petits êtres que la fièvre et la dyssenterie ont fauchés sans pitié ! Déjà, avec l'adresse féline d'un Indigène, l'enfant sait grimper merveilleusement aux cocotiers, ou se faufiler dans la jongle , prendre d'une main un serpent par la queue et glisser l'autre jusque sur la tête avec la rapidité de l'éclair. — Ce trait vous prouve que les Hollandais, au contraire des Anglais dans l'Inde, cherchent à fusionner leurs mœurs avec celles des Indigènes; et il est certain, d'après les statis*^ tiques, qu'ils réussissent, malgré bien des douleurs, à réduire des quatre cinquièmes la mortaUté qui frappe leurs imprudents voisins. L'absorption de roast-beefs et de spiritueux à des doses surhumaines est plus que notoire dans l'Inde ; elle est passée en proverbe ! Ici , au contraire , la sobriété de la race conquérante nous frappe au plus haut point; et, en vérité, ceux-là seuls succombent qui sont désignés par la fatalité. — Nous nous trouvons parfaitement de ce régime : à nous trois, depuis près d'un mois, nous n'avons certainement pas mangé pour six francs de viande (j'en excepte le coq de quarante francs de Samadang) , et bu,pour vingt francs de vin. Des montagnes dé riz cuit à l'eau , des piments et du kari en abondance pour stimulants, quelques fruits sains pour nous rafraîchir, nous ont permis de courir la poste quinze heures par jour, tandis que tous les Européens faisaient la sieste, et d'éviter les « routes de nuit » qu'ont faites certains voyageurs effrayés du soleil! N'est-ce pas le comble du ridicule que de visiter le plus beau pays du globe, à trois mille lieues de l'Europe, pour ne le voir que de nuit, c'est-à-dire pour n'en rien voir?
Mais les mœurs néerlandaises , forcément peu « fashionables » , ont été accablées des critiques des Anglais, qui monteraient au Tankoubanprahou eu faux-col irréprochable. Le plus grand laisser-aller est donc de mise ici : jusqu'à cinq et six heures, tous les jours, vous rencontrez dans les rues, ou vous voyez sous les vérandas qui les bordent, des fonctionnaires qui témoignent de leur grade par le galon doré de leur casquette, et de la chaleur par des vêtements blancs qui flottent dans un négligé nocturne : à leurs bras sont leurs femmes, les cheveux défaits, les pieds nus dans des babouches, le corps à peu près voilé par un sarrong court et une seule a cabaya » flottante. Là plus livide pâleur est marquée sur leur visage ; leurs yeux langoureux accusent un affaiblissement progressif; la fièvre les mine et le soleil les tue ! Et pourtant, fascinées par ce je ne sais quoi qui enivre sous les tropiques^ attachées aux douceurs contemplatives de la vie créole, bercées par un demisommeil, un demi-délire, qui ne sont que le commencement de la mort,
elles aiment leur Java, la mag^nificence de leurs palais, le pouvoir qua3iroyal de leurs maris où de leui's fils, l'arèoe où ceux-ci développent leurs f iriles facultés , — et elles sacrifient la santé au devoir !
7 décembre.
Nous sommes dans une gorge marécageuse que domine le Merbabou : c'est par ici qu'une invasion étrangère serait assurée de pénétrer au cœur de Java, ou que les Sultans de Sourakarta et de Djokjokarta , levant l'étendard de la révolte , pourraient faire une irruption fatale et se répandre dans les possessions du littoral. Aussi les Hollandais, pour barrer cette route, ont-ils voulu y élever un centre de fortifications et de casernes.
Voici d'abord le fort de Banjou-Birou (eau bleue) , commencé en 1857 : tout ce que le génie peut exécuter de plus solide , non-seulement comme casernes , magasins à poudre et tours d'observation , mais encore comme casemates , doubles remparts et bastions a feux convergents , a été réuni en ce point. C'est une œuvre gigantesque, dont les difficultés sont annoncées par son nom même. A mesure que l'on jetait pilotis sur pilotis, estacade sur estacade, l'eau envahissait pendant la nuit et engloutissait l'ouvrage du jour : les faisceaux de bambous et de troncs de tecks enfonçaient de dix-huit pieds avant d'offrir une résistance aux marteaux des pionniers, et les vénéneuses émanations tuaient les sapeurs pendant qu'ils manœuvraient leurs haches. Enfin la science et surtout la persévérance ont triomphé d'un sol mouvant et rebelle. Peut-être les cadavres et les ossements entassés des ouvriers héroïques de la colonisation ont-ils servi à rendre plus ferme la fange où s'appuyaient les pilotis; mais quand un nombre d'hommes qu'on n'a pas voulu nous dire, et soixante-dix raillions de francs, eurent été ensevelis au pied de la montagne , le fort audacieux , véritable nécropole , s'est élevé pour défier les envahisseurs comme les rebelles. Ah ! s'ils sortaient tous de leurs tombes, les nobles pontonniers qui ont succombé dans cet ouvrage , s'ils venaient se joindre aux régiments vivants qui occupent aujourd'hui Ambarrawa, les bastions ne pourraient plus renfermer tant de défenseurs, et. les ennemis n'oseraient charger leurs rangs impénétrables!
Ce sont les plans envoyés de la métropole qui ont voulu , envers et contre tous, l'élévation de cette barrière : le voyageur pourtant, en traversant la plaine d'Ambarrawa , est frappé de la facihté avec laquelle une faible artillerie pourrait foudroyer ces forteresses , en lançant ses feux des contre-forts de la montagne qui y touchent, et qui sont sans défense. Mais, après tant de labeurs, on n'a même pas eu à attendre le feu du canon. Par une belle
DJOKJOKAUTA ET BORO-BOUDOR. 285
nuit , le 1 6 juillet de Tannée dernière , des roulements sourds se font entendre : les colonnes se mettent à vaciller comme des pendules, les murs se lézardent, s'inclinent et se couchent; les pièces de canon se déplacent parallèlement à elles-mêmes, et la garnison éperdue, croyant à la fin du monde, se rue sur les portes cadenassées ; les femmes et les enfants , qui abondent toujours dans les casernes de Java , hurlent affreusement au milieu des tués et des mourants , entre des écroulements subits et des fracasseraents incessants. G*est le volcan Merbabou qui s*est mis en éruption et qui, pendant plus d'un quart d'heure, a sapé les plus solides constructions de granit; et c'a été pour nous d'un intérêt palpitant de parcourir ces ruines avec les officiers qui , ayant été témoins du drame , nous en racontaient les plus sanglants détails. Il est impossible de voir, sans avoir le frisson , ces murs penchés , ces colonnes courbées , ces dalles soulevées , et ce sol entr'ouvert par les secousses volcaniques.
Nous quittâmes le Banjou-Birou pour voir la forteresse proprement dite d' Ambarrawa , magnifique assemblage d'habitations pour les officiers, de casernes et d'hôpitaux datant de 1831; les lézardes innombrables, qui prouvent que le tout craque en mille points , ont forcé de décréter la démolition des étages supérieurs. En se couchant chaque soir, on craint de ne se réveiller que sous les décombres; trois mille hommes doivent pourtant occuper cette position.
Ainsi , avant la lutte suprême contre le canon , il a déjà fallu succomber sous trois ennemis impitoyables : — la fièvre du marais qui a tué les hommes , — l'eau fangeuse qui a englouti les fondements, — le feu souterrain qui a abattu les murs! Mais l'armée coloniale, composée, pour ses chefs, des plus intrépides officiers , pour sa masse , des éléments les plus bigarrés et les plus excentriques , maintiendra ses chevrons , qui sont la patience à toute épreuve alliée à la fougue la plus constante.
C'est un curieux spectacle que celui d'une caserne à Java : les rangs sont, mêlés de blonds Hollandais , de jaunes Malais , de noirs Africains , et en général des aventuriers du monde entier qui passèrent ici après la guerre de Grimée et la révolte des Indes anglaises. Habitués au feu, et entretenus dans cette bonne habitude par de petites expéditions incessantes dans l'archipel , ces soldats emportent l'admiration de leiu*s officiers en temps de guerre; aussi tient-on à leur rendre la vie douce et aisée , quand le canon interrompt ses grondements. Nous en avons vu beaucoup sur les routes de l'intérieur, voyageant chacim avec sa femme et ses enfants; ici, la caserne m'a paru être d'abord une école, tant elle regorgeait de petits êtres nus se jouant dans la poussière, puis un ouvroir, tant il y avait de femmes malaises installées
dans les chambrées internationales et fourbissant les boutons d'uniformes; et cela pour les Blancs comme pour les soldats de la côte d'Afrique aux torses noir d'ébène, turcos renforcés, aux allures farouches, qui semblent toujours monter à l'assaut. Le tout est original, varié de couleur et singulier d'ensemble. Mais, plus que débonnaire et condescendante, l'autorité approuve et encourage cette polyandrie réglementée militairement, avec une proportion différente en temps de paix et en temps de guerre , association numérique et monstrueuse qui , sous aucun prétexté et sous aucun climat, ne saurait échapper au blâme le plus violent.
Mais Gaton n'a pas inspecté cette belle île, heureusement pour lui, car il en serait mort plus tôt! Quoique nous ne craignions pas semblable apoplexie, nous poursuivons au galop notre route, où la chaleur nous ferait plutôt mourir, et je vous écris d'Ounarang, sous le volcan du même nom. Le feu de la terre ne nous tourmente pas; en revanche, l'eau du ciel tombe par torrents sur notre modeste case de bambou; elle perce le toit, qui ressemble en ce moment à une écumoire; je me hâte donc de terminer mon pensum, en tenant d'une main mon parapluie au-dessus de ma table , qui est « pedc claudo », et de l'autre ma plume de paon javanais.
8 décembre*
Une journée de route nous ramène à Samarang, le terme de notre beau voyage dans l'intérieur. — Plus de deux cents lieues faites à toute vitesse, avec des spectacles nouveaux comme avec des obligations nouvelles à chaque heure, nous ont autant enchanté l'esprit que fatigué le corps sous ce soleil torride. Il nous parait étonnant de n'avoir plus à nous lever à quatre heures demain matin et d'avoir au contraire à savourer pendant deux jours les délices de la Résidence. Point (T ornements banals sur les murs de stuc , jpoint de portes ni de tentures qui arrêtent les fraîches évolutions de la brise de mer, point de meubles d'Europe dans ce palais asiatique. L'éclat du marbre n.'est relevé que par d'immenses tapis de cent peaux de tigre ; et , à travers les colonnades blanches, l'œil n'est arrêté que par les touffes ^daiirables de la végétation tropicale.
A l'heure du dîner, les serviteurs, en grande tenue nationale, s'échelonnent sur les gradins du perron; les équipages de poneys arrivent au galop, et le général commandant, suivi d'un brillant état-major, vient mêler au faste orienUd de ces péristyles l'or des uniformes hollandais et le cliquetis des sabres ; bientôt les cristaux reflètent mille lumières , et une table royale nous rassemble. Les cicatrices de maintes blessures sur ces fronts bronzés
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au soleil de Bornéo, de Bali, de Macassar, de Timor, tëmoig[nent des exploits de nos aimables convives. — Vous pensez si nous avons joui des récits de chacun ! — L'un me racontait la guerre de Bali, où. le roi Klong- Kiong s'est défendu si longtemps avec gloire; c'est h Michiels, « le colonel au cœur de tigre » , qu'échut l'honneur de soumettre entièrement cette belle île : il mourut héroïquement dans l'action, au moment le plus décisif de la victoire. — Un autre me détaillait les marches forcées dans la jongle, dans les marais pestilentiels, contre des ennemis aimés de flèches empoisonnées. Après une escarmouche de nuit, un des officiers avait entendu des cris affreux; il y courut : c'étaient douze blessés tombés dans une sorte de fondrière, où ils se débattaient contre un véritable troupeau de crocodiles (jiii leur avaient déjà arraché les membres et qui se les disputaient par lambeaux.
9 décembre.
Ma chambre est à elle seule tout un palais; on y organiserait le plus beau bol du monde; elle donne sur différentes terrasses d'où la vue est féerique ; une escouade de serviteurs est accroupie à ma porte et n'attend qu'un signe pour courir et exécuter mes ordres. Mais je ne les trouble guère : j'erre sur le marbre, enchanté d'en ressentir la fraîcheur, et, vingt fois par jour, je me plonge dans une baignoire qui touche à mon lit de nattes, baignoire remplie d'une eau fraîche et courante, si spacieuse que l'on y nage a l'aise. Un gendarme à cheval m'apporta soudain un paquet venu par la dernière malle d'Europe; quelque ami m'envoyait un livre du boulevard pour ir.e surprendre au sein des splendeurs pachaliques. C'était Y Affaire Clemenceau ! Je me hâte de me replonger dans mon lac de salon et d'y lire ces pages entraînantes : elles m'arrachèrent au calme qui semblait me sourire, vi assurément elles eurent peu de lecteurs plus semblables à Hassan , lorsque
L'on entendait à peine au fond de la bai{j[noire Glisser Teau fugitive, et d'instant en instant Les robinets d'airain chanter en s'égoutfant.
10 décembre.
Le premier chemin de fer de Java. — Voilà donc ces belles plaines , ces vallées pittoresques , ces montagnes sauvages où nous avons vu galoper des rhinocéros et ramper des serpents , où nous avons eu tout « l'humour » et les aventures d'un voyage en poste de satrape, les voilà qui vont être sillonnées par deux prosaïques voies ferrées, comme le sont les terres d'Europe ! Eh bien, je suis encore heureux d'avoir fait ce voyage à la vieille mode; et
plus tard je dirai, à Tinstar des anciens d'aujourd'hui: «De mon temps, comme c'était joli! que d'imprévu il y avait alors! que de couleur locale! » Mais, est-ce réalité, est-ce imagination? sur les vingt-huit kilomètres que nous venons de parcourir, le pays m'a paru moins merveilleux, les villages ont passé devant mes yeux comme une masse confuse de bambous et d'hommes, les forêts vierges comme une ombre verte sans détails; les gorges roses de lotus m'ont semblé sans poésie , et les attelages de buffles sans labeur.
Nous avions commencé par visiter les travaux de la station qui est située sur le littoral , au milieu des marais et de leurs boues malsaines ; les fondations en béton qu'il a fallu construire ont coûté des sommes immenses. Les directeurs et les ingénieurs de la compagnie, les uns en casque indien et en veste blanche, les autres en chapeau gibus et en habit noir, faisaient au Prince les honneurs de la ligne. Nous étions sur un wagon d'ouvriers, remorqué jusqu'aux derniers rails par une locomotive que pavoisaient les coideurs de France. Il nous fallait procéder souvent avec lenteur, car le sol mouvant a englouti vingt fois les pilotis et la voie n'était pas encore bien assise. Nous ne nous arrêtâmes qu'au pied de la chaîne dont les quatre volcans dessinaient les formes coniques sur l'azur cendré du ciel.
Les dépenses s'élèvent déjà a dix millions, et il va être nécessaire d'attaquer les flancs escarpés des montagnes dont le passage coûtera vingt-huit millions. Le principal tronçon mènera de Samarang (port de mer) ii Sourakarta : il y aura des pentes d'un trentième et bon nombre de viaducs et de tunnels. — Le deuxième tronçon , imposé h la compagnie par le gouvernement, reliera au littoral la forteresse d'Ambarrawa, destinée à être le centre et la clef de la vaste ligne de défense qui couvre l'île.
Quant au trafic, il est assuré sur la plus grande échelle; la voie ferrée trace sa ligne droite à travers des terres fort habitées, riches en caféiers, en cannes à sucre , et surtout en forets de tecks magnifiques, mais inexploitées jusqu'à ce jour. — Lorsqu'on a vu, comme nous, des caravanes de sept et huit cents coulies, portant des sacs de café aux deux extrémités du bambou équilibré qui s'incruste dans leurs épaules ; lorsqu'à côté de ces files de porteurs trottants, on a croisé des convois de quatre cents bétes de somme pliant sous leurs bats, puis des deux cents charrettes traînées par des buffles et remplies d'huile de coco, de vanille, de cannelle, de quinine, de thé , et de mille produits divers , on ne peut concevoir comment il se fait que, depuis quinze ans, cette chaîne de transports difficiles et lents n'ait pas été remplacée par la locomotion à vapeur! Mais il paraît que la lutte a été fort longue et très-obstinée pour obtenir enfin cette concession du
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gouvernement : des intérêts privés, des inimitiés personnelles, Facharnement de conservateurs qui voient dans l'introduction des chemins de fer le signal des réformes nouvelles et le bouleversement des idées de monopole , ont joué dans cette affaire un rôle déplorable au détriment du bien public. Du reste, si les pétitionnaires ont triomphé, grâce à leur audace et à leur persévérance, ce n'est point sans périls qu'ils s'aventurent, car le gouvernement n'a garanti l'intérêt des fonds engagés dans l'entreprise qu'à la condition d'un embranchement sur la forteresse , et c'est là un parasite des plus voraces apposé au tronçon naissant.
Pourtant cet embryon de chemin de fer va naître viable, non point précisément par ses propres forces intérieures, mais par Ja fécondité surabondante de la terre qui le nourrira. J'ai voulu chercher à me faire une idée précise des ressources des trois petites provinces contiguês , Samarang , le Kadou et Sourakarta , qu'une ligne ferrée de moins de deux cents kilomètres va suffire à reUer intimement de centre à centre, et dont les richesses seront, en six heures, au lieu de six semaines, transportées sur le quai du port d'embarquement. D'une liasse volumineuse d'imprimés statistiques, empilés dans la bibliothèque de la Résidence, j'ai pu extraire quelques chiffres de l'année 1863, malgré la difficulté bien naturelle que j'ai à comprendre les Aanwijzing-Betrekkelijk, les Uitgestrektheid , les Maatshappij et les Getal Inkoopskoffijpakhuizen , des en-tête administratifs.
La Résidence de Samarang contient 1,021,038 habitants, dont 4,000 Européens et 12,000 Chinois, — 194,000 buffles, — 37,000 bœufs, — 13,000 chevaux. Son sol produit comme principales cultures, 101,649 picols * de sucre, — 467 picols de tabac, — 109,325 picols de café provenant de 48,853,276 caféiers, et 3,392,079 picols de riz.
Le Kadou est peuplé de 491,333 habitants, dont 211 Européens seulement et 3,000 Chinois; il compte 68,000 buffles, — 94,000 bœufs, — 28.000 chevaux, et produit 29,000 livres d'indigo, — 74,296 picols de café sur 22,000,000 d'arbres, et 911,664 picols de riz.
La terre princière de Sourakarta compte 713,000 habitants , — 47,000 buffles, — 41,000 bœufs, — 6,000 chevaux, et une production annuelle de 65,194 livres d'indigo, — 92,719 picols de sucre, — 439,827 livres de tabac, — 67,406 picols de café.
Songez maintenant quelle nouvelle source de richesses ce sera pour ce pays, quand plus de deux milUons de porteurs (car tout Javanais est corvéable), et plus de cinq cent mille bêtes de somme et d'attelage, qui
> Le picol équivaut à 59 kilugr. 875 grammes.
«90 JzVVA. SI A M. CAiSTON.
convoyaient péniblement plus de quatre milliards de kilogrammes de marchandises, seront remplacés par des locomotives et des wagons! Par là même , les porteurs seront convertis en travailleurs , les bêtes de somme en bêtes de labour , et , par un admirable déplacement des forces , des espaces immenses, encore incultes, seront mis en exploitation, des forêts vierges seront abattues pour les constructions navales, et les popidations entassées pourront se désagréger pour faire d'un Java arriéré une Amérique du Nord à la vapeur.
Ce résultat admirable et certain ne sera pas local : il gagnera forcément de proche en proche les Résidences voisines, et autour de Samarang et de Sourakarta il y aura une zone d'activité , de défrichement et de richesse qui écUpsera toutes les autres parties de Java. Qu'importent les premiers regrets , les objections irréfléchies , les préjugés antiques d'Indigènes ignorants qui s'effrayeront peut-être de la vapeiu*, comme les Africains qui brisaient ki boussole , cet alpha de la navigation ! Qu'importe encore le désespoir des admirateurs d'une nature vierge , qui ne veulent voir les tropiques que par les yeux' de Bernardin de Saint-Pierre ! Le fait est à peine croyable , mais l'opposition au chemin de fer a été nulle de la part des Naturels , très-vi{;oureuse de la part de bon nombre d'Européens : aussi n'est-ce pas du tout du lieu commun que de prêcher la vapeur à Java. Nous avons vu dans l'iii térieur des hommes d'une grande valeur nous affirmer que les chemins de fer y seraient inutiles ; ils nous montraient sur la carte la forme de l'Ile, qui est tout en longueur et rétrécie encore par les montagnes centrales : ils nous faisaient toucher du doigt la distance insignifiante qui sépare les versants nord de la mer , et nous indiquaient le réseau admirable , toujours sur la carte, des routes inaugurées par le maréchal Daendels. Mais nous n'avions pas fait trente milles sur ces routes encombrées de. files interminables , que nous demeurions plus convaincus que jamais de la nécessité d'une innovation. Combien n'avons-nous pas été confirmés depuis dans cette idée, en apprenant qu'en dépit d'une fertilité prodigieuse, le prix du riz, cette base de l'aUmentation , variait dans des limites considérables à de jietites distances, faute de voies suffisantes de communication. Par exemple, il vaut sept ou huit roupies ' à Batavia, cinq à Tjiandjour, et trois ou même deux roupies et demie à soixante ou soixante-dix kilomètres plus avant dans les terres. Bien mieux, il y a peu d'années, on a vu, en temps de disette, des Javanais mourir presque de faim dans une Résidence, alors qu'à cinquante lieues de là une autre province était dans l'abondance.
' La roupie %aut 2 franc».
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Mais cette opposition faite au chemin de fer par les hommes qui s'apptiient superficiellement sur les difficultés dispendieuses de viaducs ^ de tunnels et de rampes , est doublée d'une idée première et dominante : la crainte du travail libre. C'est en effet une voie nouvelle dans laquelle entre la colonie néerlandaise : ce chemin de fer est la pierre de touche^ il est l'écueil où pourrait bien s'échouer la vieille galiote d'il y a deux cents ans, où pourraient sombrer avec elle les idées économiques d'un autre âge ! La jeune compagnie qui , après tant d'instances , a obtenu la concession , nous donne l'exemple de la première application du travail libre : elle emploie 9,000 ouvriers, et les paye à raison d'un franc par jour. Nous faisons pour elle des vœux ardents, car nous sommes convaincu que son audacieuse initiative ouvrira l'intérieur à tous les bienfaits de la civilisation , bien plus encore dans l'ordre moral que dans l'ordre matériel.
Mais tandis que je suis encore en train de feuilleter ces tableaux pleins de chiffres qui sont sous mes yeux , je ne résiste pas k sauter à pieds joints hors de mon chemin de fer, de mes sacs de café et de sucre, pour vous citer un trait qui m'a frappé. — La statistique véridique est, sans en avoir l'air, bien souvent fantaisiste, et j'y trouve non pas les animaux féroces tués par les hommes, mais les hommes que n'ont pas manques les monstres des forêts. En l'an de grâce 1863 ' , 273 individus ont été mangés par les tigres, 158 par les crocodiles, 72 ont été broyés par les rhinocéros, et 22 sont morts de morsures de serpents. La foudre du ciel a bien voulu joindre son concours efficace dans cette battue terrestre, et pulvériser 493 humains !
* Pièce n® 18, Verslag van het beheer en den Staat van Nedertandsch-Jndie y over 1863.
Pont de lianes.
Vingt raillions d'Indigènes et vingt-cinq mille Hollandais. — Hahileté dans la domination. — Corvées. — Cultures f«ircées du sucre et du café. — Bénéfices nets. — Princes javanais et employés européens. — Prospérité matérielle. — Soumission aveugle. — Devoirs d'une métropole au dix^oeuTÎème siècle.
Il décembre.
Un paquebot part aujourd'hui pour Batavia , et nous devons le prendre. Nous aurions voulu rester ici davantage , non plus à cause des curiosités indiennes et des plaisirs de Tinconnu, c'eût été pour un motif plus élevé : le Résident qui nous reçut, M. Keuchenius, est un de ces hommes distingués qui font une impression profonde. Nous ne pouvions nous lasser de le retenir bien avant dans la nuit pour jouir de son commerce si savant, si aimable et si captivant. La variété, la rapidité d'un voyage a ses plaisirs comme ses rigueurs, et quand on rencontre une grande intelligence qui inspire au plus haut point le charme et le respect, c'est un véritable chagrin de devoir s'en séparer si vite et de ne pouvoir se reporter en pensée auprès d'elle que par l'émotion des souvenirs et de la reconnaissance.
Un canot de la marine royale, armé de pagaies, nous éloigne rapidement du quai où le Résident, le général Maleson et bon nombre d'officiers, sont venus dire adieu au prince : nous longeons le chenal de la jetée où sont • entassées les « prahus » malaises à la proue élancée , les barques arabes aux sculptures de sandal et aux* kiosques byzantins sur l'arrière; des subrécargues chinois, d'une voix tonnante , dirigent les déchargements. Mais bientôt ces sons criards deviennent confus pour nos oreilles, la plaine se réduit sur l'horizon en une étroite ligne bleuâtre que dominent les nuées du matin , et au-dessus d'elles , les volcans élèvent leur tété altière et noire. — Plus nous avançons dans la rade, plus les lames secouent notre frêle canot, 'et embarquent d'une façon peu rassurante : enfin nous atteignons le steamer qui nous attend sous vapeur, et nous nous installons dans le plus coquet, le plus neuf, le plus propre et le plus mignon des navires que j'aie jamais vus. Ah! il n'est pas hollandais pour rien , notre « minister Franzen van de Putte ! » L'hélice tourne , et nous prenons notre aire : nos cabines sont
meublées comme des boudoirs , et éclairées par de g[rands sabords : les canapés de rotin, les toilettes soig[nées, les cuivres brillants , tout rappelle la classique propreté nationale. Notre équipag^e est malais et manœuvre à merveille; ce sont de vrais singes dans la mâture, et je me suis pris d'affection pour cette race si agile, si attentive et si patiente. Un des traits caractéristiques de ces Indiens , c'est l'amour qu'ils ont pour les enfants des Blancs : tandis que j'étudiais ce matin la carte sur le pont , et qu'un matelot accroupi à mes pieds suivait d'un regard impassible le feu de mon cigare , en me présentant la mèche toujours flambante dès qu'il le voyait s'éteindre, j'avais devant moi le spectacle de trois bébés blancs servis chacun par deux petites filles malaises de dix ans. Plus loin , des enfants de six an^avaient chacun quatre domestiques , exécutant leurs cent mille volontés , et blottis à leurs genoux depuis cinq heures du matin jusqu'à sept heures du soir ! En vérité, ils commandent comme un sultan à des esclaves, et ils donnent des ordres quand ils mériteraient de recevoir le fouet. La chaleur est affreuse, aussi nos quelques passagères européennes font-elles la sieste dans leurs cabines; pendant ce temps , trois et quatre fillettes malaises se tiennent les jambes croisées à leur porte ; dès que la maîtresse éternue , la petite troupe se lève comme un seul homme pour lui porter secours.
Pour moi , je n'ai pas tardé à trouver sur le pont un petit coin bien tranquille, et puisque me voici pour trente-six heures à la mer, enfin en possession de moi-même , respirant librement la brise réparatrice avec l'horizon ouvert devant moi, je veux bien vite en profiter, avant d'avoir encore des spectacles nouveaux , et vous écrire rapidement comment se résume à mes yeux la domination hollandaise dans l'archipel Indien.
Mais la position d'un voyageur est souvent délicate. S'il est accueilli avec bonté, avec* expansion , avec une hospitalité qui le remplit de reconnaissance , la critique dans sa bouche a bien des chances d'être considérée sinon comme un abus de confiance, au moins comme un acte d'ingratitude! Pourtant, il y a deux éléments fort distincts dans une colonie : les hommes , — et le système. Ah ! j'ai avant tout à cœur de vous dire combien les hommes à Java m'ont inspiré de vive sympathie et de respect sincère. Je voudrais avoir cinquante ans , pour que ma voix fût autorisée à leur rendre cet hommage, qu'il n'existe pas dans le monde de corps administratif colonial réunissant autant d'instruction , de distinction , de capacité et de charme. — Élevés dans les écoles polytechniques de Delf et de Leyde , qui sont consacrées à former des administrateurs pour les Indes ; parlant tous aussi bien le français et les dialectes sundanais et malais que leur propre langue, travaillant dix heures par jour , et apportant un esprit con-
S»f* JAVA. SIAM. CANTON.
sommé dans les matières si diverses qu*ils régissent en maîtres y les fonctionnaires que j*ai vus dans Java ont emporté mon admiration.
D'opinions différentes sur les grandes questions qui se débattent, ils n'en servent pas moins leur pays avec ardeur sous un soleil de feu , sur un sol meurtrier, et certes ils ont tous bien mérité de la patrie.
Maintenant, après un voyage presque officiel où, grâce à la générosité du Gouvernement, le mécanisme discutable de l'administration s'est déroulé dans le même panorama que les beautés merveilleuses de la nature, cet embarras de position , ce respect affectueux pour les personnes doit-il me fermer la bouche, et m'empécher de dire mon humble sentiment sur le sys-tème tel que je l'ai compris ? Je ne le pense pas, et je parlerai avec d'autant plus de franchise, qu'en plaidant ici la cause de la liberté, j'ai la confiance d'être dans la voie où la colonie trouverait la véritable prospérité : je parlerai avec d'autant plus d'élan , qu'à Java même , par un écho bienfaisant venant de cette même métropole qui n'a encore fait retentir que ses décrets autoritaires , il s'opère un réveil libéral et plein de promesses I
Dans ce temps de triomphe pour la force brutale , c'est assurément un spectacle plein d'intérêt que celui d'un tout petit peuple de trois millions d'àmes, le peuple hollandais, qui, avec des forces relativement insigfnifiantes, maintient au delà des mers de l'Equateur, dans la dépendance la plus absolue, un immense empire de plus de vingt millions d'hommes ! Et aux yeux des gens qui mesurent le succès d'une entreprise à ses avantages matériels, il est plus admirable encore de voir une colonie verser annuellement dans les caisses de la métropole souvent une cinquantaine, quelquefois près d'une centaine de millions, à titre de bénéfice net! Quand, sous cette double impression, on parcourt l'Ile de Java, en y rencontrant partout un ordre parfait, une prospérité inouïe, et même la disposition bienveillante du peuple conquis pour ses maîtres, est-il possible de n'être pas étonné dès Tabord, et entraîné à pénétrer le secret d'une administration si féconde en résultats ?
Java tout entière , les quatre cinquièmes de Sumatra , les trois quarts do Bornéo, la plus grande partie des Célèbes, les Moluques, Sumbawa, Lorabok, Bali et Timor, voilà dans son ensemble l'Empire colonial de 28,923 milles carrés (géographiques) dont les traités de 1814 et de 1824 ont déterminé les limites et donné la possession à ce hardi peuple hollandais dont le territoire en Europe ne compte <jue six cent quarante milles ! Voilà où s'est exercé avec persévérance le génie de la Hollande ; voilà où « la Compagnie » , dès 1596, inaugurait des relations commerciales qui, conune partout dans l'Inde, amenèrent vite les passions et les cataclysmes {loHticjiies.
LE SYSTEME COLOiNIAL. ittHS
Le u Fort » s'éleva à côté du « Comptoir » ; le marchand devenu planteur, le planteur devenu soldat , des simples traités sur la vente du poivre et du café passa aux alliances avec les Sultans faibles et amis , pour les aider à détrôner les Sousouhounans redoutables et hostiles. Enfin, après deux cents années d'une lutte qui n'a eu pour devise que « diviser pour régner » , et qui a vu de grandes prospérités comme de grandes fautes , « la Compagnie » se dissout , et le Gouvernement de la métropole prend fermement en main son œuvre mal assise et presque ruinée. Les guerres de la Révolution, le [mssage de la Hollande sous le sceptre d'un Prince français, l'occupation anglaise de 1811 à 1816, forment une série de vicissitudes, causes d'arrêt et souvent de recul dans la prospérité et même dans la vitalité de la colonie !
Mais assez d'histoire pour le moment : le passé s'efface devant les questions brûlantes du présent. Admirant l'énergie avec laquelle Java a été arrachée par le système hollandais à une stagnation puis k une anarchie certaines, je veux plutôt chercher l'esprit de ce système, vous en montrei' les conséquences actuelles, ainsi que les causes de la réaction qui commence à se faire contre un faisceau de principes tant vantés et tant admirés. Je veux plutôt vous parler de ce qu'il nous a été donné de voir dans cette Ile que nous avons parcourue , où malgré le fanatisme mahométan , la bravoure et les instincts d'une race de pirates, et la fierté d'une antique noblesse, vingt-cinq mille Em^opéens régissent en demi-dieux quatorze millions d'hommes.
Quand on a été, comme nous, témoin du respect religieux, de la soumission aveugle des Javanais pour tout ce qui est autorité morale, de la prompte mise en pratique de tout ce qui est ordre matériel ; quand on a perdu ses regards jusque dans les montagnes les plus reculées sur un horizon de plan^ tations de café auxcpielles travaillaient les populations de nombreux villages ; quand on a voyagé dans la plaine pendant des journées entières , à travers des champs de cannes à sucre (chacun de plusieurs lieues carrées) où de$ milUers « d'ouvriers en corvée » étaient alignés dans leurs sillons ; quand enfin on a appris que tout cela était le monopole du gouvernement , — on comprend aisément qu'après avoir comblé les dépenses de 39,000,000 de francs pour son administration coloniale , de 15,000,000 pour avances aux cultures de café, de 10,000,000 aux cultures de sucre , de 7,500,000 francs pour ses travaux publics, de 18,000,000 pour son armée, de 5,000,000 pour sa marine, de 16,000,000 à titres divers, en un mot de 1 20,500,000 francs, le budget des Indes ait, par exemple, dans une période de dix ans (1852-1862), apporté en moyenne un excédant total de recettes de 63,000,000 de francs !
C'est pourtant un chiffre fabuleux , et il n'est aucune colonie qui présente un pareil exemple ! Alors , le voyageur qui ne fait que voir est ébloui par ces résultats grandioses, quant aux chiffres, par l'aspect des routes, des villages et des campagnes , par l'éclat des cultures, l'activité d'un peuple qui produit tant pour ses maîtres ! Le voyageur qui pense se demande par quels moyens, à notre époque , ces millions d'hommes arrosent de leurs sueurs une terre qu'iU ne peuvent posséder, et sont forcés de cultiver tous les jours des champs dont les récoltes apporteront leurs bénéfices à d'autres. Et pourtant on dit que ce ne sont pas des esclaves !
Tout cela n'est pas l'œuvre d'un jour, c'est le fruit d'une poUtique habile , si elle n'est pas morale , et d'un pouvoir souverainement et régulièrement despotique, mais contre lequel le Javanais ne murmure pas, car il est amplement calqué sur celui des Sultans qui régnaient avant l'invasion. C'est là qu'est la pierre de touche; aussi, à mon sens, Java n'est pas une a colonie »» puisqu'il n'y a pas de colons et que la propriété d'un planteur n'y peut pas plus exister pour l'Européen que pour l'Indigène; mais bien une superbe et brillante « exploitation » minutieusement réglementée par le gouvernement depuis A jusqu'à Z, avec une entente inouïe pour verser dans les coffres de l'État tout ce que l'on peut tirer de cette belle île, la plus fertile du globe; c'est plutôt, en vérité, une immense « ferme » administrée pftr un petit nombre de fonctionnaires qui commandent à des milliers de corvéables.
Ce n'est point dans les armes , mais bien plutôt dans le domaine de la poHtique, que le Gouvernement hollandais a puisé toute sa force pour arriver à une domination si entière , si bien engrenée et si féconde en fruits rémunérateurs. Voiler l'autorité européenne, qui ne s'exerce jamais directement, mais toujours par un intermédiaire indigène, sur une population douce mais fière , qui conserve cette illusion qu'elle n'obéit qu'à ses chefs naturels; s'effacer en tous points devant la noblesse des Princes javanais, les nommera leur poste en les choisissant parmi des rivaux, — ce qui les force à la soumission entière ou à la perte de leur dignité; les maintenir dans les honneurs antiques et dans le prestige de la religion locale , — ce qui perpétue le respect d'un peuple leur obéissant comme à une divinité ; les payer par de forts appointements, souvent de cent et deux cent mille francs, — ce qui les engage à ne pas se faire révoquer ; les intéresser surtout dans le produit de la récolte , — ce qui les porte à activer par tous les moyens possibles les travaux de leurs humbles sujets; en un mot, avoir le « masque » d'une autorité que le prêtre musulman, intéressé aussi par la dime, fait respecter comme une idole, et exploiter au nom d'ime aristocratie indigène
tout un peuple pour le profit de la domination étrangère, tel est, ce me semble, le plus clair de l'esprit et des vues théoriques du gouvernement colonial.
Java se divise en vingt-deux provinces ou Résidences , comptant une moyenne de six cent à huit cent mille âmes. A la tête de chacune est le Résident (fonctionnaire européen), sorte de préfet omnipotent, concentrant entre ses mains tous les fils de l'administration , de la justice , de l'autorité militaire, des travaux publics, des cultures-monopoles, etc., etc., en un mot il est tout, mais il ne fait rien directement. Dans la même ville que lui , le Régent , fonctionnaire indigène , tient sa cour avec toute la splendeur asiatique. L'autorité hollandaise se montre toujours déférente envers lui, et vit avec lui en parfeite amitié , — union d'autant plus encouragée m petto chez le Prince javanais qu'un mot de blâme du préfet juxtaposé peut amener, du jour au lendemain , un décret du Gouverneur général qui déclarera que Raden-Adiepatie^Pangheran *** est remplacé dans la Régence de *** par son neveu Raden-Kousoumou ***; et comme celui-là est également un Prince, un «sang des dieux», la population s'inclinera tout aussi servilement devant son nouveau mattre. Le despote pachalique et vénéré des Javanais n'est donc pins que le serviteur empressé du chef européen. Survient-il une affiaire de justice? c'est le Régent qui préside une cour de nota* blés indigènes, et qui demande l'avis du prêtre musulman : « l' Adat » avant tout, et le Coran ! Mais, le matin, le Résident a témoigné son désir, et il est sûr que la loi sera interprétée suivant sa volonté.
Y a-t-il une route à construire ou à réparer? le Résident va porter chez le principicule de la race de Mataram les plans faits par les ingénieurs de Leyde , et vite le Toumongong ou le Pangheran indigène met en réquisition des corvéables par milliers, et la route est faite. Le même jeu se continue sur toute la fiUère administrative : de TAssistant-Résident dans les subdivisions a un régent de seconde classe, du contrôleur au vedana indigène, du vedana au chef du village ! — Ces derniers sont les seuls qui soient élus par les paysans : cela se comprend vite, et on reconnaît là l'habileté hollandaise. En effet, l'usufruit de la propriété gouvernementale étant collectif, c'est aux chefs de village que revient la mission déUcate de répartir les travaux de la terre entre les femilles , de faire exécuter les cultures d'après les ordres reçus, et enfin d'estimer la valeur des produits qui font la base de l'impôt en nature. Gomme il est sage et fin de faire exercer ces fonctions obligées, mais redoutables, par des hommes ayant la confiance relative de la population et appuyés d'un conseil de Mantries ou notables ! Mais aussi , vous saisirez pourquoi ce système général est cotitraire à la colonisation européenne : il
faudrait que le Gouvernement aliénât ses terres cultivées gratis , et il ne veut à aucun prix s'en dessaisir. De plus, des Européens se soumettraient difficilement à un semblable régime : les seules et très-rares plantations particulières qui existent dans ia partie conquise de Java ne sont pas du fiait des Hollandais : ils n'en ont jamais concédé ! mais elles datent du passage des Anglais, qui avaient voulu libéralement y fonder la propriété individuelle.
En somme, avec moins d'employés que n'en comporte chez noiis la dernière sous-préfecture, une province, souvent de près d'un million d'àmes, est administrée au doigt et à l'œil. En y ajoutant quelques secrétaires, un ingénieur du cadastre , un. inspecteur des finances et des cultures, quelques commis (indigènes pour la plupart) pour les registres , on a le système complet d'une Résidence : là, les employés européens sont à proprement parler la puissance motrice : les gradés indigènes, qui servent d'intermédiaires, composent la pure machine qui transmet le mouvement : mais il est vrai de dire qu'à mesure qu'on descend cette éclielle administrative , on y trouve les fonctionnaires plus royalistes que le roi ! Tous dépendent uniquement du Gouverneur général , qui a une autorité absolue dans les Indes néerlandaises. Chef d'une armée, d'une marine coloniale que pourrait envier plus d'un État souverain , il nomme les Résidents et tous les fonctionnaires d'un vasie empire.
A côté , ou plutôt au-dessous du Gouverneur, se trouve placé un conseil de cinq membres, appelé conseil des Indes, mais purement consultatif: puis, avec le nom modeste de directeurs, fonctionnent de véritables ministres dans leurs départements respectifs. En cas d'urgence, les pouvoirs du chef^de la colonie sont illimités : il peut faire la paix ou la guerre , et , sous sa responsabilité, ordonnancer des centaines de millions. Mais tout arrêté permanent doit être sanctionné par l'autorité métropoUtaine : pour le dire en passant, il résulte de cette obligation des lenteurs très-préjudiciables aux intérêts de la colonie.
Ce pouvoir s'exerce d'une façon aussi simple qu'économique : vous serez sans doute étonné d'apprendre que l'état-major d'une armée de 27,000 hommes (dont 11,000 Européens, 15,000 Indigènes, 1,000 Africains) compte seulement deux généraux, deux colonels et au plus quatre lieutenants-colonels. Aux Indes, un capitaine commande souvent une expédition qu'on jugerait chez nous assez importante pour la donner à un général.
Si cette administration fait le plus grand honneur à l'esprit envahissant , habile, énergique et pratique des Hollandais aux Indes, il faut reconnaître que la tâche a été bien facilitée par les habitudes , les mœurs et jusqu'aux préjugés du peuple conquis, et que le secret de la domination européenne a
LE SYSTEME COLOMAL. Î9»
consisté, avant et par-dessous tout, à continuer dans toutes ses conséquences l'état social qui existait avant elle.
D'abord envahis par les Hindous, puis par les Musulmans, les peuples de Java avaient pris deux fois la religion de leurs conquérants. De là ce calme, cette absence de fanatisme qui rendent un peuple très-maniable. Agriculteurs dociles , ils aiment prodigieusement , sans la posséder, la terre qui les nourrit et qui a, de tout temps, enrichi leurs maîtres. Princes de la race de Bali, guerriers de l'Himalaya, marchands d'Amsterdam ou colonels hollandais. La difiusion prodigieuse du sang noble par la polygamie n'altère en rien ce nouvel et puissant élément d'ordre qui est un respect superstitieux et national pour l'aristocratie la plus aimée, la plus vénérée et, dans son milieu, la plus influente de tout l'Orient.
Rien donc de plus avantageux, sinon pour la colonisation, du moins pom* une exploitation coloniale , que la constitution de la propriété établie ici de temps immémorial. Sous le régime pur des Sultans, le Prince indigène était seul propriétaire de la terre , seul en droit de commercer avec l'étranger : la propriété individuelle n'existait donc pas; mais, au lieu de la possession théorique du souverain, la force des choses avait établi non la propriété collective, mais l'usufruit collectif des mêmes terres affectées au même village, ce qui constitue la « dessa » ou commune et terrain communal. La population devait au Prince local un cinquième du produit de la terre, et im jour de travail sur la semaine, qui en comptait cinq.
Ce sont ces droits, ces mêmes droits féodaux des temps anciens, siw lesquels s'appuient les Hollandais. La conquête substituant leur autorité à celle des Sidtans, il est naturel qu'ils gardent pour eux l'esprit de ces précieuses prérogatives. Peut-être, sans changer la base de l'autorité, eût-il été possible de faire couler les bienfoits de la civilisation et du christianisme dans cette pâte pétrie il y a cinq cents ans, et coulée dans un moule asiatique. Mais non , l'Asie a été continuée ici , et le Gouvernement colonial a dit aux Indigènes : « Je suis vainqueur des souverains et non du peuple, je laisse à vos souverains et à vos prêtres leurs dignités honorifiques : vous restez corvéables pour eux deux et pour moi : — et moi je reste seul propriétaire et seul commerçant. >•
Au fond, n'était-ce pas dire du même coup : « Javanais, il n'y a dans ces Sultaneries qu'un Sultan de plus »? et, en efifiet, Java ne ressemble-t-il pas dès lors à im corps multiple qui était déjà pompé par deux sangsues , les Princes indigènes et les prêtres musulmans, auxquelles s'en joint une troisième, la Hollande? Celle-ci entend non-seulement se défrayer des centaines de millions nécessitées par l'entretien des fonctionnaires, de la marine et de
;5tiO JAVA. SIAM. CANTON.
l'armée, mais encore foire profiter la métropole des sources de vie coloniale. Il en résulte ce qui devait fatalement jsirriver; sortant de Tépoque primitive sous le régime de la Gompa{]^ie, transitoire sous le roi Louis et sous les Anglais, Java, de 1816 à 1832, passe par deux périodes : la première , de demi-prospérité ; la seconde, de ruine effrayante.
Jusqu'en 1824, la triple saignée pratiquée sur un organisme encore vivace, produit suffisamment aux trois parasites qui s'en alimentent. Élevant l'impôt foncier à son maximum , le Gouvernement le foit monter progressivement de 16 millions à 38 millions et à 61 millions; puis il réalise ses plus grands bénéfices dans l'exercice de son commerce-monopole sur les terres non conquises mais protégées, telles que les Préangers, Sourakartaet Djokjokarta; là, en effet, marchand unique et autoritaire, il achète 7 Ir. 37 c. le picol de café (59 kilogr. 875 gr.) qu'il revend en Europe à raison de 73 fr. Quand un pareil négoce s'effectue sur des millions de kilogrammes, l'argent entre vite dans les caisses !
Mais la guerre avec ces provinces feit tarir cette source féconde, tandis que les dépenses de la métropole , puis les événements de Belgique , exigent un renfort plus abondant. Réduit au revenu de la dime sur le riz , production principale de l'île, il est vrai, mais denrée d'un prix minime, lourde, et dont les frais de transport dans les magasins diminuent beaucoup les bénéfices , le Gouvernement ne tarde pas à être aux abois. En effet, le tableau statistique sur lequel je me fonde pour détruire les conséquences tristes ou prospères des différents systèmes, présente, pour la période de 1816 à 1824, deux années de déficit (2,475,000 fr. en moyenne), et six années de bénéfice dont la meilleure est de 7,600,000 fr.; tandis que , de 1824 à 1833, ce même tableau donne neuf années de déficit continuel^ dont la plus malheureuse atteint 7,218,000 fr. ; et dont l'ensemble, de 43,712,000 fr., force la Hollande à contracter la dette dite de Java.
Minée par ce déficit toujours croissant, par une dette dévorante , tirée en sens contraires par ses Princes et par ses conquérants , aigrie par le mécontentement des Indigènes , incomprise par la métropole , épuisée et languissante, la colonie néerlandaise semble donc, vers 1830, mourir d'inanition entre les mains de ceux qui l'avaient tant convoitée. Un homme alors s'est rencontré , fougueux et convaincu , apportant avec lui tout un système et prédisant qu'il éteindrait la dette et le déficit, qu'il donnerait par quarante et cinquante des millions de bénéfices net, et qu'à coup sûr il ressusciterait la moribonde! C'était le général Van den Bosh , un homme providentiel; mais, comme tel, il conseillait des moyens violents qui sont bons à l'heure du péril et du sauvetage, mais qui deviennent immoraux et perfides quand la
planche de salut a fini son devoir, et quand aune prospérité rétablie il ne faut plus qu'un travail normal; son fameux secret du système des cultures était , en deux mots : /e /ravai/ybrce.
Au moyen de ce système , il songea donc à doter la colonie de cultures profitables , ayant une grande valeur sur le marché européen , seul endroit où elles puissentse convertir en argent. Le café d*abord, puis le sucre, l'indigo, la cochenille et le tabac, ne tardèrent pas, sous sa main, à donner des résultats inespérés. L'idé était immense et féconde : aux grands maux les grands remèdes ; sans doute il en voulait une application équitable ; mais , maniée par des instruments indigènes avides, elle est, en réalité, la cause et le puissant moyen d'extorsions constantes sur le peuple javanais. C'est ce spectacle, dans son entier, que nous venons d'avoir sous les yeux , et dont voici les grands traits matériels.
Dans toutes les parties montagneuses de l'ile , chaque famille est forcée dé cultiver une plantation minutieuse et régulière de six cents caféiers, puis une pépinière de réserve destinée à remplacer chaque pied qui manquerait à l'inspection du contrôleur européen. Et le Gouvernement de dire aux populations des montagnes : a De même que vos anciens maîtres avaient seuls le droit de commercer , c'est à moi seul , à moi Gouvernement colonial , que vous vendrez le café de vos plantations réglementées ; je vous le payerai à un taux fixé par moi. » Ce taux d'achat est de 25 fr. 20 c. par picol : l'Étatnégociant revend ce même picol 73 fr. en Hollande ! Jugez alors quel est l'immense profit tiré de la culture forcée , quand il y a comme aujourd'hui (1866) à Java 296 millions de caféiers produisant 69,590,100 kilogr., achetés 29,227,824 fr. et revendus 84,659,342 fr.
Quant aux populations des plaines, le fonctionnaire du peuple conquérant leur dit : «Partout où j'établirai une raffinerie , vous serez forcés de cultiver et de récolter les cannes à sucre, que vous payera le traitant européen au taux que je fixerai. »
Là, l'État ne fabrique pas, il ne fait que planter : il passe des contrats avec un chef d'usine, lui avance 347,200 fr. pour douze ans sans intérêts, le charge de tout le maniement et de la responsabilité de la culture et de l'usine , prend pour lui les deux tiers du sucre fabriqué à un prix minimun de revient qu'il fixe lui-même , et laisse à l'industriel un tiers de la récolte , dont il peut disposer librement, pour se couvrir des chances et des dépenses de son exploitation. Dans de pareilles conditions , il faut que le traitant opère sur une quantité considérable de cannes pour faire ses frais. Il paye aux paysans, forcés de travailler pour lui , 6 fr. 02 c. le picol manufacturé; il est obligé d'en vendre les deux tiers au Gouvernement, à raison.
302 JxWA. SI A M. CAMO>.
autrefois de 17 fr. 25 c, aujourd'hui de 12 fr. 90 c., et le Gouvernement revend en Hollande 76 fr. ce même picol ! Vous voyez encore avec quelle brutale simplicité de chiflfres TÉtat s'enrichit de ce second monopole, quand les bras de 201,506 familles indigènes sont mis en activité dans les sillons de 102,500 hectares plantés en cannes et groupés autour de 97 usines qui raffinent 138,000,000 de kilogrammes de sucre, d'une valeur de 175 millions de francs.
Voilà en essence les cultures du général Van den Bosh , emplissant à Tenvi les caisses de la métropole qui ont été si légères autrefois : les promesses du général^agriculteur, qui a enrégimenté les populations javanaises en une armée de planteurs , ont été largement dépassées. Depuis 1833, époque ii laquelle son système vigoureux a porté ses premiers fruits , la dette s'est vite éteinte , les dépenses coloniales ont été chaque année absolument couvertes^ et un bénéfice net continuel y qui eu certaines annéesa atteint 94,558,00011*., s'est, depuis trente-trois ans, élevé à un total de plus de 1,800,000,000 de francs, par conséquent à une moyenne annuelle de 54,545,000 francs. Ainsi , grâce aux règlements les mieux combinés pour concentrer de toutes parts les forces puissantes destinées à peser de tout leur poids sur la vis de ce vaste et officiel pressoir à argent , on a pressuré , au nom de leurs Princes et de leur Prophète, 14,000,000 de bons et naïfe Javanais, et on a fait couler dans les cuves de l'État des milliards de picols de café et des milliards de picols de sucre !
Mais il y a un revers à cette médaille conunerciale si brillante : derrière cette prospérité se cache en première ligne le condamnable édit du travuil forcé; * des corvées : encore des corvées, toujours des corvées » ; puis cette pensée dominante d*un esclavage déguisé qui dégrade moralement plus encore le maitre que l'esclave ; il y a enfin , sous une apparence spécieuse de justice , une porte grande ouverte à l'illégalité et aux abus qui en ont découlé.
C'est d'abord ce principe que, sur toute l'échelle administrative, depuis le Résident et le prêtre musulman jusqu'au « Mantrie » , les fonctionnaires européens et indigènes sont également intéressés dans la récolte ; les autorités prennent celle-ci cinquante « doits ' » , celle-là vingt-quatre « doits * » par picol ! Un peuple moins soumis que les Javanais se serait depuis longtemps soulevé contre une pareille exploitation. S'il est vrai que l'abus du régime doive être attribué non à l'idée première de son auteur, mais surtout
'0,85 ceutiinc'i».
*^ 0,4i centime^.
à ravidité des chefs indigènes qui, mis en demeure de s'y livrer éperdument, prélèvent la dîme et trouvent que la terre ne produit jamais assez, il faut s'en prendre aussi au système des primes proportionnelles aceordées par le Gouvernement, qui autorise et stimule cet ordre de choses dont, en définitive, il profite si largement.
Et puis , que fait-on dans la question des usines , où il faut uoe^ vaste étendue de terres dans un rayon rapproché pour alimenter un matériel de machines aussi important? On balaye les populations de blocs de cinq ou six dessas (communes), pour les besoins des plantations; et de la sorte nonseulement on condamne à un travail forcé les Indigènes, mais on les arrache à leurs foyers : on les transporte même quelquefois en masse à de grandes distances, pour cultiver au compte du Gouvernement des terres incultes jusque-là.
Si à Java les dispositions du système des cultures font du terrain colonial ime ferme autoritaire , où pas un arbre nV*st plus haut que l'autre et pas un sillon irréguher , le système en Hollande est devenu le terrain figuré de la plus vive des controverses entre les libéraux et les conservateurs.
Jugeant le système à ses résultats matériels, les conservateurs en font un article de foi , se refusant à le modifier et traitant d'utopistes , même de fous, les libéraux , qui le condamnent comme immoral et injuste. Mais laissant de côté les questions élevées de droit et de justice qui parlent assez haut d'ellesmêmes , et ne considérant que les résultats financiers , le système me semble déjà prêter le flanc à la critique. S'il est vrai qu'il remplit les coffres de l'État , nul n'est fondé à dire que la culture et le travail libres ne pourraient rendre autant et peut-être davantage. Gomment sefiiit-il, par exemple, que des cinq cultures forcées organisées à l'origine , deux seulement , le sucre et le café, sont demeurées dans les mêmes conditions? — Parce qu'il a fallu abandonner les autres, qui sous le régime du travail forcé ruinaient, dans leurs branches, l'Étafet les paysans. Mais les cultures abandonnées par l'État ont-elles été perdues pour la colonie? Non ; au contraire , elles se sont développées et ont singulièrement prospéré. Et c'est tout simple. N'étant plus forcés de cultiver l'indigo, le thé, le tabac dans des terres désignées, ayant de plus la perspective d'être dans une certaine mesure maîtres de leur récolte, les paysans ont pu choisir les terres les plus convenables, et produire à un prix rémunérateur. — Et de plus, en 1857, vingt-sept ans après l'application des cultures au reste de l'île, les Préangers n'étaient pas encore compris dans le travail forcé; la production du café n'en a pas moins passé, sur le tableau statistique, de 30,000 à 243,554 picols. Cet' exemple de l'influence de la liberté — même relative — est patent. Qui oserait donc
affirtoer qu'il en serait autrement pour les autres grandes cultures du sucre et de café?
Ici la question d'argent touche à la loi morale; et pour défendre leur système , les conservateurs qui ont causé longuement avec nous à Java n'ont pas craint d'invoquer cette loi et de s'appuyer sur elle; ils nous ont dit ce que nous savons tous : que les races orientales diffèrent plus de la race européenne que ne diffèrent les climats de l'Equateur et du Pôle. A Java , la beauté du ciel permet à l'homme de vivre sans maisons , sans vêtements; la nature prodigue mettant à la portée de sa main une nourriture plus que suffisante , l'Indigène est providentiellement affranchi de cette dure loi du travail auquel TEuropéen est condamné pour vivre. Sans besoins, et rétif à ceux qu'on voudrait lui imposer artificiellement , le Javanais est naturellement indolent et paresseux : il peut vivre dans le « far niente» italien, et en même temps avec le «contentus suà sorte» de la grammaire. Donc, telle est la conclusion étrange des conservateurs , il faut lui imposer le travail ; et ils ajoutent que sous cette loi du travail forcé qui lui liit gagner obligatoirement 25 fr. 20 c. par picol de café, et 7 fr. 70 c. par picol de sucre , il a plus de bien-être qu'il n'en aurait s'il était laissé à son indolence native.
Les libéraux — et ils sont malheureusement trop rares — répondent que ces raisons spécieuses sont au fond sans valeur, et qu'elles sont inspirées par une cupidité qui s'aveugle sur ses propres intérêts. Fussent-elles vraies d'ailleurs, elles ne pourraient infirmer les principes de justice et d'humanité au mépris desquels se fait cette exploitation d'une race tout entière , non point seulement au profit du Gouvernement colonial, — ce qui serait moins injuste, — mais au profit d'une métropole si éloignée. Pour eux , une colonie doit être autre chose qu'un grenier d'où l'on exporte 133,000,000, en n'offrant en échange que 69,000,000 de marchandises, et les décrets du travail forcé pour payer le reste. « Quand nous discutons sur les systèmes en » vigueur à Java, disent-ils aux Chambres', il rt'est question au fond que » de nos millions. Ce sont eux et eux seuls que nous avons sous les yeux. » Est-ce par la crainte de ne pouvoir civiliser les Javanais... que nous les M maintenons sous le joug du travail forcé? Je déclare que jamais encore je » n'avais entendu avancer cet argument , tandis que j'ai au contraire eny^ tendu dire trop de fois : N'abolissez pas la corvée , vous perdriez vos » millions ! »
A Java aussi nous avons vu des libéraux , et des plus nobles , souffiîr , hésiter , et nous répondre presque les larmes aux yeux , quand nous leur avons
* Séance du 29 novembre 1861, dificours de M. le docretir Van Hoëwell.
demandé combien leur Résidence rapportait annuellement de millions à l'État. Ceux-là pensent qu'une métropole a des devoirs h remplir envers un peuple naturellement bon et dévoué : ils voudraient que le Gouvernement ne fût pas propriétaire de tout, que l'Européen pût être autre chose que fonctionnaire; qu'il y eût d'autres hommes que de petits rois dans leur sphère ordonnant à une population tout entière de planter du riz/ ici de l'indigo, plus loin de la vanille, de toujours donner le cinquième à l'État, et de travailler aujourd'hui au café et demain au sucre, pour le bénéfice du trésor hollandais. .
Il y a pourtant des colons à Java, bien peu il est vrai. Par un triste contraste, ils sont tous agglomérés dans les deux provinces princières de Djokjokarta et de Sourakarta , provinces que les armes hollandaises ont soumises et que la politique veut respecter. Car, aux yeux des populations malaises, c'est un grand prestige pour le gouvernement colonial de paraître vénérer le Sousouhounan et les descendants divins des Rois de Mataram , fantômes de souverains, idoles dorées, pauvres marionnettes de mascarade honorifique dont les Hollandais tiennent les fils. Quoique maintenu en chartre privée par un Résident diplomatique, le Gouvernement des Empereurs est plus libéral pour les étrangers que celui de la Haye ; il loue des terres par baux de vingt ans à des colons qui viennent y faire fortune en payant des salaires raisonnables.
Pareille chose n'existe pas dans les possessions purement hollandaises , el les négociants européens, qui sont des Lilliputiens à côté de leur grand rival, l'État, n'exportent que le trop plein de la Maatshappij , les sucres qui restent du tiers sur lequel se payent le traitant avec l'État, et les prod'uits des sultan eries ( que reliera un jour le chemin de fer construit enfin par le travail libre, et, à cause de cela, passant à Java pour un phénomène).
Après les cultures, dont vous avez vu les bénéfices tenant du prodige, je pourrais vous parler des autres sources de revenu : 85,000 picols des mines d'étain; 8,000,000 de francs des douanes; 20,000,000 de l'impôt foncier, le fameux cinquième, maintenu quand même, et s'exerçant sur 6,172,000 hectares de terres cultivées, dont 4,440,000 hectares en rizières produisant 16,750,000 kilogr. de riz; capitation considérable sur les Chinois, dont on veut modérer l'invasion; affermage de la vente de l'opium, qui produit environ 400,000 francs par Résidence ; tributs en nature de bœufe et chevaux pour les Régents, dont le luxe est proverbial.
Mais ce qui est triste, c'est que pas une parcelle de ces revenus agglo^ mérés n'a été consacrée à l'amélioration morale de ces populations ! Oui , dès les premiers pas dans ce pays vraiment féerique, j'ai été transporté d'en-
thôusiasnie : je ne savais ce que je devais admirer davantage, ou des splendeurs naturelles de cette terre promise , ou du parti que Thomine en a tiré; ia richesse des cultures, depuis les rizières en amphithéâtre dans les vallons, jusqu'aux caféiers qui touchent aux cimes élevées des volcans , ranitnation d'une population active, tout, jusqu'à la gaieté instinctive d'un peuple indigène qui est né dans le sei*vage et qui ne le hait point, puisqu'il n'a jamais connu autre chose, tout m'aurait donné l'idée d'un paradis ten*estre, si, par sa forme senile, le respect témoigne aux Blancs ne m'avait rappelé la basse dépendance de la race conquise. Alors cela m'a serré le cœur de ne jamais voir un homme debout devant moi , mais des milUers d'êtres accroupis à la file , dans une humilité , une léthargie entretenues chez une race qui a été fière et qui est restée intelligente et laborieuse !
Plus tard , quand nos courses nous ont amenés devant les ruines de temples antiques , devant ces merveilles qui s'appellent Mendoet , Boro-Boudor et Tjandji-Séou , j'ai été frappé de la population énorme accusée par ces constructions gigantesques. Il est hors de doute que , dès le huitième siècle , Java était plus peuplée qu'elle ne l'est aujourd'hui. Dans ces monuments, la grandeur des lignes, la pureté du dessin, la majesté de l'architecture, la perfection des statues , l'ordonnance et le fini des moindres bas-reUeis , démontrent qu'à cette époque l'industrie et tous les arts de la civilî'satioM avaient atteint un développement extraordinaire. Quand, aujourd'hui, du sommet de ces temples, on regarde autour de soi, que voit-on? une campagne fertile , mais une population retombée à l'état d'enfiince pour ce qui touche à autre chose qu'au sucre <et au café. L'ai^t est complètement mort; quant à l'industrie , la fabrication et la trempe de ces kriss trop vantés , le tissage et la teinture des sarrongs ne s'élèvent guère au-dessus des travaux de tribus sauvages !
Ainsi le résultat de trois siècles d'occupation, ou au moins d'influence européenne , aurait été en définitive de faire descendre — et descendre de beaucoup — le peuple javanais dans l'échelle de la civilisation. Quand on songe que ce peuple doux , intelligent , accessible au bien et au beau moral , se compte par milUons , n'y a-t-il point là une douloureuse responsabilité pour ses mattres?
Enfin , avançant chaque jour davantage , détournant par pitié ses regards d'un peuple quasi esclave , et savourant avidement les déUces , les spectacles plus purs de cette idylle dans un Éden embaumé , le voyageur sent vaguement qu'il lui manque quelque chose : ce besoin se précise , il cherche des yeux , en dehors de ces Boro-Boudor abandonnés et en ruine , un clochef , un dôme, une coupole , ttn temple enfin qui, sous une forme quelconque,
atteste qu'on pense à Dieu dans le pays le plus comble de ses dons. Mais cette douce satisfaction lui est refusée. Très-rares dans les ^[randes villes, les édifices destinés au culte manquent totalement dans Tintérieur !
Se contentant, dans un pays de 14,000,000 d'âmes, de 47 écoles où est élevé le nombre minime de moins de 2,000 enfants indigènes, le Gouvernement a strictement interdit aux missionnaires toute propagande de foi religieuse et vigoureusement repoussé toute tentative d'instruction ou d'école qui pourrait élever parmi tant de millions d'Indigènes le niveau des intelligences. Donc , dans l'intérieur de l'île , bien peu , bien peu d'écoles ! et point d'églises! L'État veut-il donc feire de l'ignorance publique son plus sûr moyen de domination , et mettre de propos délibéré la lumière sous le boisseau? Est-ce parce qu'il sent que, le jour où le christianisme aura soustrait le Javanais à l'absolutisme du prêtre musulman, et où l'instruction l'aura rendu supérieur au Régent énervé dans son harem , il n'aura plus un pareil moyen d'extorsions lucratives sur des populations éclairées, et perdra ainsi , avec les sources de ses revenus, les agents du travail forcé dont le rôle immoral ne devrait jamais être tracé par la colonisation européenne? Mais faire rendre le plus possible à ses colonies ne senible-t-il pas être la plus grande , sinon l'unique préoccupation du système colonial? Depuis le temps où, pour maintenir l'élévation des prix , il ravageait sur place par le fer et par le feu les arbres à épices, et détruisait pour des millions de denrées précieuses, il a fait du chemin assurément ; mais on peut diite cependant qu'il est encore une image , bien affaiblie , il est vrai , de ce vandalisme commercial , et qu'il a les erreurs comme -les abus inséparables des monopoles !
Mais il faut espérer que la transition ne se fera pas attendre, et que, sans secousses violentes, à cette féodalité qui coupe bien des ailes et étouffe bien des illusions, se substituera l'idée moderne de développement, d'élévation et de vie ! Et ce serait si facile avec un personnel qui, dévoué corps et àme à son pays, subit plus qu'il n'aime la pression qu'il exerce lui-même sur les Javanais, et qui les guiderait avec une si noble ardeur de la nuit intellectuelle et morale au domaine élargi de la liberté , de la civilisation et du christianisme.
Ah! ce que j'aimerais, ce que je voudrais pour Java, c'est que, dans ces belles campagnes , ces hommes robustes travaillassent pour eux et leurs familles, et non pour le trésor de la métropole ; qu'ils pussent s'enrichir, s'ils sont actifs; s'élever au-dessus du niveau commun, s'ils sont intelligents; et récolter pour eux , puisqu'ils ont semé ! Ce que je souhaiterais avec passion pour Java, c'est que l'État cessât d'y être cultivateur et marchand, d'y protégei^tUne religion qui abaisse, dont il paye les ministres cupides; d'en ck^ar-
ter par système ou par peur une doctrine pure et désintéressée qui élève; d'y maintenir l'arbitraire d'une noblesse vendue qu'il exploite, et d'avoir des gendarmes et non des colons ! qu'il cessât de ne rien permettre à l'initiative de l'Européen ; de se baser sur la prestation personnelle a outrance pour emplir les coffres de la Haye ; de gouverner entièrement à l'asiatique une colonie au dix-neuvième siècle; et d'être, du lever du soleil à son coucher, le sultan nouveau, avide et multiple, de tout un peuple travailleur capable d'être libre , mais serf par ignorance ! Oui , il ne devrait' en valiir ce pays c|ue pour y répandre les bienfaits du christianisme, du progrès matériel et mo* rai , et non pour y répéter ce vieil adage : Sic vos non vobis !
Que pourtant une ère nouvelle vienne s'ouvrir ici pour les colons européens et pour les travailleurs indigènes ; que les uns avec les machines à vapeur et le chemin de fer, ouvrant peut-être davantage rintérieur que de timides théories , les autres avec leurs bras puissants et leur amour pour la glèbe , concourent à arracher à celte terre d'une beauté bienfaisante les trésors qui les enrichiront tous deux, si la liberté, et non la corvée ^ préside a leurs travaux. Déjà nous avons vu des hommes pleins du feu sacré de la justice et du devoir, réclamer pour la race conquise et exploitée sa part sous le soleil de notre siècle ; qu'ils sachent combien le cœur du voyageur a battu d'émotion , quand ils lui disaient leur façon d'envisager les droits et les devoirs d'une métropole; et le « Sursum corda » qu'il leur adresse du fond de l'àme les touchera peut-être , et leur sera un rafraîchissement dans l'ardeur de la lutte qu'ils ont entreprise ' !
^ Voir aiiK Appendices, note D.
Conseil de Maiitrie<«.
Le héros de Bornéo. — L*arsenal d^Onniflt. — Un Chinois de moins. — Un rhinocéros au cluli. — Fèces de nuit dans le palais du Résident de BataWa.
Rentrée à Batavia, 13 décembre.
Nous arrivions ici hier au soir, après avoir touché successivement aux ports de Pekalongan , Tagai et Chéribon : cette navigation côtière avait cela de charmant qu'elle nous faisait revoir dans son ensemble l'île que nous venions de parcourir. Nous reconnaissions un a un les cols que nous avions franchis, les volcans que nous avions contournés, et les fleuves que nous avions traversés sur des pirogues : les teintes roses de l'aurore , bleuâtres à midi , pourpres le soir, alternaient sur les silhouettes et sur les gorges de ce paradis terresti^e , bien visité pendant trente-trois jours , et bien entier dans nos souvenirs. En doublant pour la seconde fois la pointe de Krawang, je repassais en ma mémoire tout ce qui m'avait le plus frappé depuis le jour où je l'avais aperçue du pont du Hero, et certes la chasse aux rhinocéros, les bayadères et les réceptions des Sultans me paraissaient déjà des rêves !
Au moment même où nous mouiUions dans la rade , le Boy or ^ aviso royal envoyé tout exprès pour le Prince par l'aimable Résident , nous accostait adroitement, et à la nuit tombante nous rentrions dans la ville que j'avais tant admirée la première fois. Mon impression est encore la même : les blanches colonnades s'élevant comme dans un bois sacré , les portiques éclairés au fond des jardins de la Babylone du Sud, les canaux qui reflètent les tremblantes lueurs de la pleine lune , la foule animée qui court sous les ber* ceaux de palmiers, m'enchantent comme au premier jour. Avant même d'aller chercher nos lettres d'Europe , nous allons directement du quai chez M. Van Delden , afin de le remercier du fond du cœur pour notre merveilleux voya{fe, qui est véritablement son œuvre : c'est à seS plans, aux lettrei qu'il avait écrites d'avance à tous ceux qui nous reçurent , que nous devons toutes les facilités , les amabilités et les féeries de notre course rapide.
Il me semble maintenant que je suis un nabab colonial, car je parle javanais et j'en suis bien fier! Quand je demande de l'eau et de la glace, les serviteurs en robe rouge ne m'apportent plus comme autrefois un bain de pieds
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bouillant, ou un tire-botte! La promenade perpétuelle de ma galerie à la piscine de marbre m'offre les mêmes délices, et revêtu de la a cabaya » et du pantulou mauresque, je savoure les piments et les karis qui donnent la santé sous les tropiques.
Puis le Prince a vu Son Excellence le Gouverneur par intérim, le général commandant, Tamiral Fabius, et les fonctionnaires civils, qui ont tous des palais où les panoplies et les trophées de leur « vie indienne » étaient pour nous les sujets des plus intéressantes conversations.
Nos petits poneys gaiopeiu*s nous firent de nouveau parcourir les longues avenues qui mènent aux glacis de la citadelle, et nous descendîmes au chalet historié et enluminé du peintre Rahden-Saleh , qui a passé nombre d'années dans les cours de l'Europe, courant d'aventure en aventure. K'eslce point pour lui qu'une miss anglaise s'est empoisonnée? N'est-ce point lui qui a servi de type à Eugène Siie dans les Mystères de Paris? Il est l'original architecte de sa demeure, qu'il a peinte en rose tendre; elle est ombragée de tamariniers et de flamboyants, et donne sur les enclos du jardin bolani(|ue, où gambadent les panthères noires et les tigres royaux : ce sont les modèles qui lui servent pour ses tableaux , dans lesquels il excelle à rendre les brillants effets de la nature des tropiques. Il parle un peu le français, et très-bien l'allemand : « Âh! nous disait-il dans cette dernière langue, je ne rêve plus qu'à l'Europe; car là on est si ébloui qu'on n'ai pas le temps de penser à la mort! » Singulier contraste que celui d'entendre cet homme de couleur, en veste verte et en turban rouge, armé d'un kriss et d'une palette, parler, dans la langue de Gœthe, de l'art français, des heautés anglaises, des souvenirs airieux de sa vie européenne!
Ce qui nous a bien sincèrement charmés, c'est la soirée d'aujourd'hui, passée chez M. Van Delden , qui a réuni quelques-uns des types les pluj» sympathiques de l'armée et de la marine des Indes. Il y avait parmi cv$ belles figures militaires marquées du soleil de la Ligne « le colonel Verspick. Mais ce nom est inutile : — quand vous aurez dit en Hollande ou dans Java a le héros de Bornéo » , tout le poonde saura que c'est de lui que vous voulez parler. — Soldat aussi simple dans ses manières et ses paroles que mailial et imposant par le regard, affaibli par les fièvres pestilentielles, et paraissant rêveur au premier abord , il devient bouillant et passionné quand il raconte. Déjà loin du temps de son premier débarquement à Java, où, grâce au jupon pareil que portent les hommes et les femmes, il donnait la chasse aux Malaises les prenant pour des Malais, il arrive de la dernière guerre de Bornéo et ramène sans trop de pertes ses troupes triomphantes. On respire à l'entendre tout le délire de la victoire!
L'eunemi, fort de quinze cents hommes, s'était fuit poursuivre à travers le marécage et la jongle de la partie la plus sauvage de Tile. Verspick n'a que deux cent quarante soldats et quatre cents coulies : il a résolu de tout risquer, mais d'arriver à un coup décisif: il sait l'ennemi conceiitié dans une position forte qu'il semble impossible d'atteindre sans longer un gros torrent par des défilés où l'attendent une débite et une mort certaines : une forêt vierge impénétrable , montagneuse , large de soixante-dix milles , s'étend entre les Blancs et les « Chasseurs de têtes». Cependant, durant vingt-quatre jours et vingt-quatre nuits, la courageuse colonne, travaillant sans relâche sous une pluie torrentielle, s'ouvrant à la liache la route au travers du fourré, réduite à quelques poignées de riz par homme, ne se soutenant que par la quinine, s'est avancée jusqu'au camp de l'ennemi, sans allumer un feu qui pût la trahir, sans proférer une parole ou un murmure. Elle tombe sur lui à l'iniproviste , comme un serpent qui a rampé silencieusement dans le fourré , et après une bataille de treize heures , la victoire est complète. Le siing des Blancs tués ti*aîtieusement sur ce même fleuve est vengé, la domination hollandaise assurée, et les «Chasseurs de têtes» arrêtés dans leurs affreux massacres. Verspick met sa petite armée , quatre cents prisonniers , des otages et des trophées , sur dix-huit radeaux de bambou qui, entraînés comme une avalanche par les cataractes du torrent, descendent en un jour et une nuit les cent lieues de ces gorges profondes. Les vedettes des pirates qui les ont en vain attendus sur les roches escarpées, s'enfuient avec surprise en voyant leurs chefs dans les chaînes, entassés à côté des soldats victorieux sur cette flotte de bambou , convulsivement secouée et entrahiée par les eaux.
A la nuit tombante, le colonel veut s'arrêter : impossible! le courant brise les premières amarres que Ton essaye de jeter ; et , par un bonheur inouï, l'aventureuse cohorte, tantôt heurtée contre dès troncs d'arbres, tiintôt flottant au hasard entre des roches , serpente pendant toute cette nuit obscure dans les farouches parages où elle entend les miaulants rugissements des tigres. Au lever du soleil, elle est en mer et recueillie sur la barre par la flotte hollandaise qui garde l'entrée du fleuve. Cette hardiesse , cet entrain fougueux qui font tenter les entreprises les plus folles et que la fortune a jusqu'ici couronnées du succès le plus inespéré, voilà ce qui a fait du colonel Verspick non-seulement un brave officier au-dessus de l'envie , mais le héros des expéditions intertropicales! Vraiment, c'est la plus sincère joie d'un grand voyage d'apprendre à connaître les hommes illustres que presque toute l'Europe ignore, et ces glorieux souvenirs, joints à ceux des campagnes étranges de Macassar, de Sumatra et de Timor, présents à
tous les esprits, laissent dans l'air je ne sais quelle odeur de poudre et d'héroïsme qui nous enflamme.
14 décepibre.
L'événement du jour est l'arrivée d'une frégate russe, le Variag, venant du fleuve Amour. Les matelots, de taille gigantesque, portant moustaches et vêtus de noir verdàtre, causent un grand étonnement dans la population malaise. Dès ce matin, il y en avait plus de trois cents couchés ivres-morts le long du quai et réveillés gaillardement par le knout des quartiers-maitres en fureur.
A six heures, le Boy or est sous vapeur et il nous porte à huit milles en rade , à l'établissement maritime d'Onnist ; cette petite île est un banc de corail que l'on a assaini autant que possible , en opposant une barrière à la mer dans le Nord-Ouest. — Autrefois c'était un épouvantable ibyer d'infection, dû aux évaporations madréporiques des coins inoccupés; aujourd'hui, il n'est pas un mètre de terrain dont la main de l'homme n'ait tiré parti, et les ouvriers avec leurs familles y forment une population de douze cents âmes.
Nous étions guidés par l'aide de camp de l'amiral, M. de Hohnberg, par le capitaine de frégate Van Benneken , directeur d'Onrust, et par une quinzaine d'officiers de marine, tous parlant à merveille le français et empreints d'une frappante distinction. Le Prince avait remis son uniforme, qui, après avoir bien servi dans les croisières, était inactif depuis dix mois; il était ravi de se trouver au milieu d'hommes du métier, si sympatliiques et si intéressants. Les anciens, l'amiral surtout, lui rappelaient, avec une verve toute française , mille incidents du temps où ils avaient navigué dans les mêmes mers que le Prince de Joinville ; aussi les heures s'écoulèrent-elles bien vite.
Le grand arsenal de la marine coloniale est à Sourabaya : Onnist ne vient qu'en seconde Ugne; pourtant nous avons eu à visiter des ateliers bien tenus, des machines à mater, en tôle, du poids de cinquante-six tonneaux, des chantiers où étaient en construction des bricks, cotres et chaloupes, et un dock flottant de soixante-dix mètres de long, en bois de teck de toute beauté, parfaitement étanche. Il y avait dans ce dock un trois-màts qui avait évolué moins vite que notre Hero sur le récif de Claremont : pris par un typhon , il avait touché près d'ici sur des coraux , où il s'était embroché comme une pomme verte sur un hérisson; il était parvenu à déraper en emportant les énormes morceaux de madrépores qui lui perçaient les flancs
et qui, heureusement, y étaient si bien fichés, qu'ils bouchaient hermétiquement les trous formés par eux.
Nous avons fait sur le Boyor cent évolutions en passant toujours « à rhonneur » , et nous avons successivement visité trois corvettes : VArdjœnoer, sous vapeur, qui partait pour Singapore où elle va attendre le nouveau Gouverneur général; le Zoutman, de seize, qui sort du dock et part pour l'Europe, et la magnifique Metalen Krms, commandée par le colonel de marine Palm, -r- Le mot « colonel de marine » , officiel en hollandais, nous a fort étonnés. — Cette corvette, de soixiinte-sept mètres de long et de deux cent cinquante chevaux nominaux , a son complet de deux cent vingt hommes et porte dix-huit mois de vivres. Nous avons visité depuis A jusqu'à Z ces beaux navires, bien assis siu* l'eau, armés de pièces de trente-deux et de caronades rayées. Ce qui est indescriptible, c'est l'ordre, la tenue, la bonne mine et surtout la classique et minutieuse propreté hollandaise, que nous avons admirée jusque dans les replis de la cale.
Epuisés par un soleil dévorant, nous terminâmes notre course dans la grande salle du commandant d'Onrust, où les rafraîchissements doublèrent la gaieté et la bonne humeur : on aurait pu se croire dans le carré d'un bâtiment, tant abondaient les histoires maritimes! En voici une du bon vieux temps , qui a , ce me semble , un certain cachet colonial : il y avait en rade de Batavia une frégate française dont les officiers , après une dure campagne , aimaient bien à venir rire à terre. Un soir, aspirants et enseignes menaient joyeuse vie sous une tonnelle de la vieille ville; et en buvant, « en avalant beaucoup d'enfants de chœur », comme disent les matelots, les têtes s'échauffèrent un peu trop. Un Chinois de l'établissement fit d'arrogantes observations, et un aspirant, brandissant une chaise, la cassa sur la tête du Chinois, et cassa la tète du même qpup. Le « Celestial » tomba roide mort. — Ceci jette un froid dans la fête; on revient tout penaud au canot-major et à la frégate, craignant une demande formidable de réparation de la part du Gouvernement hollandais , une dégradation, une affaire d'État enfin. Dès l'aube , -le commandant fait armer la baleinière et part avec le coupable involontaire pour le palais gouvernemental : il s'avance avec ime tristesse vraie, une consternation officielle, jusqu'à l'arbitre souverain des Indes, et lui expose avec une lugubre componction la catastrophe de la veille. — « Eh! mon Dieu, mon cher conmiandant, répond le Gouverneur du ton le » plus doux et le plus enjoué, remettez-vous : un Chinois de plus ou de » moins! que voulez-vous que cela me fasse? Le Céleste Empire en a quatre » cents miUions pour le remplacer! » Comme nos officiers insistaient, le Gouverneur leur fit presque des excuses pour le Chinois qu'ils lui avaient
314 JAVA. SïAM. CANTON.
tuë! Vous devinez si la baleinière revint léçèremeDt à la frégate. Muis les aspirants ne sont pas les seuls qui fessent du bruit dans la capi* taie des co)oniés néerlandaises. Il y a, non loin de notre hôtel, un jordin splendide qui entoure le u Cercle de rHarmonie » , Jockey-Ciub de cëaiië. Rien de grandiose comme ses péristyles de marbre, ses balcons à ritalienae, ses glaces immenses, qui se renvoient mille fois la perspective des bianckes colonnades. Un de nos compagnons de la course d'Onrust, M. Gézard (de la grande maison de commerce de Nontes) , avait eu le bonheur de faire arni* cher par les Indigènes un rhinocéros de deux jours aux n^amelles de sa mère, et de l'apprivoiser : cet animal était le plus bel ornement d'un enclos du jardin; mais un beau jour, devenu adulte, il renversa la palissade et fit une char^o à fond contre les glaces du cercle, où il voulait briser son image, et une galopade monstre à travers les salons de lecture et la salle à mant^, qui sont au rez-de-chaussée. Il y eut pour bien des milliers de francs de dégât, et TeHroi dut être grand parmi les cinquamte et quelques tublemix alignés qui représentent les Gouverneurs généraux des Indes depuis IfiOl jusqu'à nos jours.
Nous revînmes d'Onrust par un<» forte houle de l'Ouest, en sahmnt $\\ tours disposées sur les îles de corail environnantes, pour la défens<i de tu rade, et le Prince Alexandre^ une frégate antique et vermoulue qui accuM» les formes cand)rées des constructions d'autrefois. Les pirogues légères .«• jouaient comme des poissons volants sur des lames qui auraient dil viaf}! fois le^ engloutir. Kn faisant le trajet de terre, nous vîmes un canon sacrée que les Indiens vénèrent, disant qu'il a été amené p;ir une marée extraordinaire jusqu'à ce point, qui est à trois kilomètres du rivage. La culasse ili' bronze représente une» main avec le j)ouce entre l'index et le grand doigt : (les processions de !Nf alaises l'entourent, de l'encens, îles corl>eilles éblouissantes de Heurs et de fruits lui sont offerts, on y coupe la tête des co(]sd.' combat. On nous explique que les Malaises viennent régler leurs comp4<N avrc le yéiiie tutélaire de la pièce, et lui demander un héritier : — <juft l<' dieu-canon (»\auce leur prière ! ^
Four notre dernier jour à Batavia, le Résident, M. Iloogeveen, réunit lej> notaliililés de la caj)itale, et nous donne un grand dîner gala de qualrevingt-tlix couverts. C'est le festin le plus fin et le plus abondant quf pourrait désirer le plus difficile des gourmets : les brillants uniformes das convives, les centaine»s de serviteurs indiens en turbans rouges et en robes galonnées d'or, les corbeilles de fruits aux couleurs de pourpre ondiragées
SOUVEMIIS ET HECITS. 315
de palmes bioudes qui se penchent en berceau, les lumières que multiplient les cristaux, donnent un aspect ma{jique a cette scène à la fois européenne et orientale. A la fin du repas, les « opas », gendarmes indigènes qui portent le sabre en sautoir et une grande plaque de cuivre en pleine poitrine, ouvrent à la foule les portes du jardin, et précèdent majestueus<'ment le flot de six mille spectateurs vêtus, des reins jusqu^aux pieds, de rose, de vert, d'écarlute ou de bleu. Au signal donné , tous s'accroupissent; on aurait cru voir une vague multicolore envahir le jardiii comme nncî berge, s'y iiief avec fracas, et retomber à terre dans le silence. Nous nous ]U)ptons sur la véranda, et les « wagang goleg » marionnettes javanaises, commencent. — - Ce sont des poupées de deux pieds de haut, sculj)lées eu bois de fer, ce qui leur permet de s'entre-choquer avec violence : le jeu complet vaut plus de six cents roupies (1,200 francs). On a eu la bonté de m'cxpliquer la tragédie sacrée du Guignol indien : c'est l'histoire mythologique de Java, avec les mélanges les plus bizarres d'un ange Gabrie devenu umoureux de la mère d'Alexandre le Grand, lequel meurt dans un festin ; mais son àme, passée dans le corps d'un crocodile qui croque une jeune fille , transmigre dans la tête d'un serpent qui est tué par une femme : il en résulte un Bouddah et deux ibis, objets de la plus grande adoration ! C^est un galimatias de conceptions qui n'est égalé que par le concert infernal des tam-tams, cymbales et grosses caisses. Puis voici un vieillard à ta barbe blanche : la population se prosterne devant lui : c'est le prêtre musulman qui promène gravement sa bénédiction siu* les Indigènes ! Les enfants de chœur lui apportent un grand nombre de « kedebous » , sorte de toupies hautes de près de dent pieds et montées sur des pointes de fer fort aiguës ; autour de la couronne , qui est une grosse boule de bois de fer , pendent des bouts de chaînes destinés par leur poids à accélérer le mouvement giratoire. Le prêtre marmotte sur ces pointes quelques prières mystérieuses, et aussitôt une bande de jeunes fenatiques se précipite à ses genoux ; — chacun saisit un des « kedebous » , plante la pointe sur sa poitrine , sur son épaule , et lui imprime de ses deux mains un rapide mouvement de rotation : on croirait que le fer du pieu s*enfonce dans les chairs comme un vilebrequin ; quelques-uns même^ pris de contorsions frénétiques, renversent la tête en arrière; et la lourde toupie, chaînettes au vent, tourne comme un tonton sur la peau tendue de leur cou neneux. Par quel tour d'adresse, ou par quelle résistance à la douleur, près de cinquante de ces fervents se relèvent'ils devant nous sans être transpercés? Je l'ignore. — Un seul, rebelle peutêtre à la superstition qui leur ôte tout sentiment du danger , se laisse faire un trou profond dans la poitrine par le « kedebou n , que la vitesse acquise
a fuit entrer comme un tire-bouchon : le sang s'échappe abondammeul! Avec un calme stoïque , et sans montrer aucune douleur , le fervent marche droit au prêtre, qui lui met un bouchon d'étoupe dans la plaie, et cachette le tout avec un peu de salivo.
Le prêtre prestidigitateur appelle alors des enfants de dix à douze ans environ, qui arrivent en rampant à ses pieds : il prend une botte d'aiguilles d'acier, longues de cinquante centimètres, et en enfonce une dans la figure de chacun d'eux. L'aiguille pénètre dans les chairs par le milieu d'une joue, et ressort par le milieu de l'autre : ils ouvrent leur bouche, qu'elle traverse, comme le ferait lui mors , entre la langue et le palais. Ainsi embrochés de part en part, ils viennent en rang se montrer à nous; puis l'opérateur retire l'acier d'un coup sec, badigeonne les trous d'un coup de lan^e, et les enfants radieux ne portent aucune trace de cette acupuncture. Mais je vous assure que ce spectacle glace le sang. — Le dernier acte de cette fantasmagorie de fanatiques est joué par des a tjagogs » , chanteuses chinoises à la figure peinte en jaune mat : et le tout finit comme Polichinelle ou ks mauvais ménages. Des lutteurs nus s'administrent des coups redoublés de bâton et de massue, à la grande joie du peuple captivé qui raille les vaincus. Les combattants se portent des atteintes si terribles , grâce à leur vigueur musculaire, et se grisent tellement de leurs hurlements de déKre , qu'il hni parfois que les gendarmes les séparent pour les empêcher de se tuer. Pendant tout ce temps, un orchestre enivré tape a tour de bras sur des tambours de bambou, et la foule enthousiaste se disperse sous les panaches illuminés des bananiers et des flamboyants : les feux de Bengale éclairent par intervalles les avenues aux touffes luxuriantes : il est une heure du matin , et dans cinq heures nous aurons dit adieu à Java !
Le prêtre et son cufaiit de cIkjuui .
SIN6AP0DK.
Le rendez-Tou8 des malles de TOnent et de TOccident. — Population mélangée de Rlings et de Bengalis, de Persans et de CShinois. — Une femme malabare. — > Jardins de Wampoa. — Les fumeurs d*opium. — Création et progrès du Comptoir commercial et stratégique.
Singapour, 20 décembre.
Deux cent quarante lieues nous séparent de Batavia , mais nous sommes encore tout émus des adieux qu'il nous a fallu faire sur le quai , il y a quatre jours. Malgré l'heure matinale, ils étaient tous venus, ceux qui avaient si bien reçu le Prince et qui nous avaient, pendant ce séjour, comblés d'amabilités; et le Résident, et le colonel Yerspick, le lieutenant de Holmbergp, M. Gézard, vingt autres, et surtout notre paternel ami M. Van Delden, sous le toit duquel nous nous étions trouvés comme dans notre famille, et dont le nom si sympathique , après avoir été notre firman le jour où nous entrions dans Java , est celui qui nous tient le plus au cœur à rheiu*e toujours triste du départ.
Nous avons eu une traversée assez dure : notre « Minister Franzen van de Putte n est beaucoup plus brillant en calme qu'en gros temps ; les rafales ont ralenti sa marche d'une façon déplorable. Souvent nous n'avons fait que deux milles par heure , en luttant contre des vents cochinchinois qui ont soulevé aflfreusement une mer jaunâtre et irrégulière : notre coquille de noix s'y débattait péniblement, entraînée par des courants violents qui serpentent entre les innombrables coraux : les saccades du ressac ont tout brisé à bord.
Nous avons repassé la Ligne , mais notre rentrée dans l'hémisphère nord a été saluée des plus désagréables coups de mer. Pourtant, bien souvent notre horizon élait borné comme celui d'un lac, et nôtre route était tracée par des centaines de petites îles verdoyantes, échelonnées en chapelet. — Le « Nautical Directory » recommande fort de n'y point débarqjier , et fait une grande classification pour indiquer les plages où l'on est seulement tué, et celles où l'on est aussi mangé : à vrai dire, je trouve la différence subtile, et la ressemblance terriblement désagréable pour le patient.
Nous avons passé par le détroit de Banka , et vu tantôt les côtes basses et marécageuses de Sumatra , tantôt les hauteurs volcaniques de l'archipel de
Bornéo. — Deux fois nous avons mouillé : à Mintock et à Rhio, dans Je petites anses toutes sauvaycs, où la verdure la plus vive est baiynée parla mer. Les insulaires étaient arincis plutôt que vêtus, et leur peau, plus foncée que celle des Javanais, donnait à leur ensemble guerrier quelque chose de farouche. Aussi était-il prudent de ne faire que de courte séjours à terre , ou les plus apprivoisés, qui semblent toujours {fuelter une proie, ont l'oeil du traître et les dents du maufjeur d'hommes.
En regard de ces types de pirates, imaginez-vous que nous avions à boru ' un jeune troubadour néerlandais, semi-albinos, à cheveux flottants en boucles, à figure de spectre et à voix tonnante. Chaque soir, après son absinthe , il chaussait le cothurne tragique, et, errant sur le pont, il réttitiiit prophétiquement ses alexandrins avec des exclamations et une déclamation qui cherchaient à dominer le bruit des vajjues mugissantes. Ces vagues effrayaient d'autre part une pauvre dame française , voyageant seule avec son chat : dans son expansion précii)itée de cœur et d'estomac, elle nous demandait s'il était bien vrai que « nous n'allions point boire à la grande tasse I» , et, comme pour faire son testament, elle nous racontait ses catastrophes financières et romanesques dans des récits entrecoupés de litanies et de maux de cœur.
Enfin, ce matin, nous doublions le Pan lleef, où coula, il y a dix-huit mois, eu plein midi, le vapeur l'Ilydaspe, et nous jetions l'ancre dans la rade de Singapour. — C'était la première fois depuis huit mois qu'il nous était donné de voir des navires portant à la poupe le drapeau triçoloi*e. Des centaines de « sam-pangs '» , montés par des Malais, des Africains ou des Arabes, nous accostèrent, et des rameurs vêtus d'un simple langoutis, mais ornés de bagues aux mains et aux doigts des pieds, nous conduisirent a terre. En débarquant nous ne vîmes d'abord que des chevaux pur san{^, un « cricket-ground » où des gentlemen se renvoyaient la balle, et un clocher d'église. Ces trois signes indiquaient toute une Angleterre en miniatm^.
SingH[>oui*, 5 janvier 1867.
Voilà quinze jours que nous sommes immobiles dans cet îlot de quelques kilomètres carrés, distant de quelques heues seulement de la hÏQue, Après notre belle activité d'Australie et de Java, je ne puis que m'appliquer cette vieille devise allemande : Raste ich, rosie ich! a Dès que je m'arrête, je me rouille.» Tout désorientés et étonnés de ce repos forcé, nous attendons avec impatience une occasion pour aller dans le curieux royaume de Siam. Nous avions d'abord pensé prendre quelque barque à voiles, et nous étions
INDIGKNKS DR M I N T O C K .
SINGAPOUR. 3ÎI
même entres eu pourparlers avec un brick français disponible; mais nous sommes au plus fort de la mousson nord-est , et il faudrait une vingtaine de jours pour faire contre vents et marée cette traversée dangereuse. On nous promet tous les jours un certain vapeur capricieux, appartenant à un armateur chinois, naviguant sous pavillon de Siam, et commandé par un aventurier anglais. — Impossible de savoir quand il apparaîtra , et quand il nous enlèvera de cette chaude prison !
Singapour est la guérite de faction entre l'océan Indien et les mers de Chine ; tous les navires à voiles et les paquebots qui suivent en foule cette ligne d'omnibus entre l'Europe et l'extrême Orient y font escale, et lui donnent une animation extraordinaire. En un seul jour, trois steamers ont débarqué plusieurs centaines de passagers qui ont envahi l'hôtel de l'Europe.
Les uns viennent de Paris et de Londres par l'Egypte : ce sont , entre autres, six officiers et douze sous-officiers de notre armée, destinés à former et à instruire des régiments japonais. Le reste de cette colonne, qui vient de l'Ouest, a encore tout le cachet continental. Frais éclos du boulevard et de lu cité, mis et déposés sur les Messageries impériales en train express de Paris pour la Chine , comme une enveloppe dans une boîte aux lettres , ces voyageurs étiquetés ont encore les habits élégants et peu pratiques, les nœuds de cravate irréprochables et les faux-cols roides de l'Europe. Les autres venant de Yokohama , de Hong-Kong et de Saigon , ont au plus haut point la teinte coloniale , sous des chapeaux-cloches à melon en écorce d'aloès , et dans des vêtements flottants de crêpe de Chine. Il y a parmi eux un convoi de vingt jeunes Japonais que leur gouvernement envoie aux collèges de France et d'Angleterre. Us n'ont encore jpris de nos mœurs que la redingote noire ; elle cache deux longs sabres , et les rend fort gauches dans ce premier essai.
Mais n'y a-t-il pas quelque chose de curieux dans cette rencontre des deux grandes missions de l'Orient et de l'Occident , envoyées dans le même but , et se donnant la main à mi^route ?
La maUe espagnole de Manille ne manque pas au rendez-vous, et déverse de maigres « hidalgos » ; ils débarquent d'une traversée de douze jours en bottes vernies et en éperons, et reflètent les rayons du soleil , grâce à l'abondance des galons dorés de leurs uniformes. Aussi la table d'hôte, dressée dans une longue galerie où se réunissent tant d'éléments divers, offre-t-ellë l'aspect le plus animé et rend-elle les sons les plus polyglottes ; des domestiques chinois vêtus de blanc, et de jaunâtres Malais presque nus, passent les plats autour de la table où les nationahtés des convives feraient un habit
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d'arlequin^ tout le monde parle k la fois de toutes les villes de la terre, depuis le fleuve Amour jusqu'au cap Oomooroomoon , ces deux extrêmes de la géographie et du langage usuel : rien n'est plus comique , plus gai et plus intéressant que ce mouvement cosmopolite !
Si le quai est encombré de promeneurs aussi variés, et reproduit passagèrement l'image réduite mais conséquente d'une rade où flottent tous les pavillons du globe, où hier il y avait 96 gros navires et aujourd'hui 110, la ville même de Singapour, au point de vue de sa population assise , est une véritable tour de Babel : 14,000 Malais, 60,000 Chinois, 13,000 Indiens, Malabars, Rlings et Bengalis, et 6,000 Arabes et Persans, y sont réunis. Chacune de ces races comporte à elle seule cinq ou six variétés de castes différentes d'origine, et la ville semble être une marqueterie bariolée, où les rues, habitées par les membres d'une même tribu, devraient porter les noms de Bornéo, Pékin, Dehli, Bénarès, Goromandel, Sinaï et Téhéran. Au centre, 5 à 6,000 Européens ont leurs comptoirs, et des arcades forment le tt Commercial square » autour d'un bassin boueux. En dehors des transactions ordinaires de riz, de café et de cotonnades, il y a là bon nombre de marchands moins pacifiques, qui vendent des arquebuses, des carabines et des canons. Il parait que les pirates malais et chinois sont d'excellents cUents pour ces industriels. Histoire de gros bénéfices sur une pacotille d'engins de guerre, et de bonnes chasses préparées pour nos divisions navales.
Je connaissais les Malais, et leur quartier m'intéressait peu : je passe les Chinois, que je dois voir à l'aise dans leiu* Céleste Empire; les Bengalis, les Malabars et les Arabes m'attiraient forcément dans leurs cabanes bizarres, et j'y cherchais les reflets des pays qui ne sont pas sur ma route. Les premiers ont la démarche grave et majestueuse, les traits réguliers, l'air martial, de grandes moustaches et des yeux superbes. Dans chacun d'eux on croirait voir un radjah de la vallée de Cachemire , sous un haut turban vingt fois enroulé de cotonnade rouge ; une toge blanche leur tombe jusqu'aux genoux ; après quoi reparait la jambe couleur de bronze. C'est dans leur race que sont choisis les beaux « mandours » , sorte de gendarmes factotums qui précèdent les Blancs pour les fieiire respecter.
Licteurs impitoyables, ils promènent sur la fDule des regards hautains, et exercent une justice sonmaaire qui a un inexprimable cachet asiatique. Dans la première demi-heure qui suivit notre débarcpiement, une vingtaine de coulies qui avaient transporté nos bagages dans leurs pirogues venaient réclamer leur salaire. Les deux fiei*s mandours à écharpe rouge, qui gardent l'entrée de notre jardin , les croyant déjà payés , se sont rués sur eux et les ont criblés de coups de courbache qui résonnaient affreusement sur leurs
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torses nus. Plus les malheureux se sauvaient, plus les mandours redoublaient de vigueur. Accourant en toute hâte, j'ai eu toutes les peines du monde à faire comprendre à nos zélës trésoriers-payeurs que nous voulions donner aux coulies une autre monnaie que celle des coups de bâton.
Les femmes malabares sont très-noires, mais pleines d'originalité avec leurs anneaux d'or dans les narines, les lèvres et les cartilages des oreilles : je ne sais quoi de vaporeux s'échappe de leurs yeux hagards; elles sont gracieuses par nature, mais altières et farouches: après le coucher du soleil, elles mettent dans leurs cheveux d'ébène des épingles soutenant des globules de verre, où sont enfermées d'étincelantes lucioles. Quand simplement drapées en Romaines antiquess, avec des étoffes blanches qui font ressortir leur visage d'onyx , elles marchent le soir sous les voûtes naturelles des bananiers, leur auréole légère promène au sein des ombres sa lumière voltigeante, et leur silhouette fugitive semble une apparition ! Pauvres femmes d'une race rêveuse j elles semblent exilées ici, et ne vivent que du produit de travaux qui leur ont coûté des années.
Une d'elles me vendit un coffret de sandal , recouvert d'une mosaïque d'ivoire, de nickel et d'argent, que je trouvai charmant; je ne sais si, nouvelle Pandore , elle craignait que ce coffret ne me devint cause de quelque douleur : car, s'inspirant sans doute d'une coutume asiaticpie, eUe y enferma les lucioles papillonnantes qui illuminaient sa chevelure, puis elle les laissa s'envoler dans la nuit. N'est-ce pas l'image de tant d'illusions brillantes qui ne font que paraître et s'évanouir, et qu'on regretterait avec tant ,d'amertume , si elles ne laissaient l'Espérance ?. . .
A côté des jardins et des huttes des Malabars, sont les « campongs » des Arabes, dont les belles figures prêteraient à de saisissants tableaux. Leiu* commerce de peaux de tigre et d'articles de Paris les enrichit assez pour leur fournir de somptueux vêtements , et ils semblent les plus riches de ces parages. Nous nous promenons avec plaisir dans les rues animées de ce camp oriental, où les uniformes anglais des cipayes et des artilleurs contrastent étrangement. Gomme il n'est pas décent d'aller à pied devant les Indigènes, nous prenons quelquefois un des innombrables véhicules qui sont toujours aux ordres des Blancs dans les villes tropicales. C'est une sorte de cage de bois léger, une boite fermée, sans fenêtre, et dont toute la partie supérieure est en persiennes ; un double toit peint en blanc la protège contre l'ardeur du soleil; elle est traînée par un malheureux petit poney des Gélèbes; et, comme il n'y a pas de siège, les deux petits Indiens rieurs qui servent de cochers trottinent à pied à côté du cheval ; l'un tient les rênes, l'autre le fouet; s'ils ont la note criarde et fort haute, un bruit
de ferraille sert de basse. Leur livrée est des phis simples; c'est on ruban de (juatre à cinq centimètres de large, noue aux reins ; quand ils se sentent fatigués, ils viennent se reposer sur le brancard , en nous montrant leurs dents blanches et leur tête rasée , joli monticule giboyeux avec une remise au sommet; c'est une petite toufiFe crépue par laquelle le Prophète doit plus tard les enlever jusqu'au ciel.
Nous allons ainsi respirer dans les environs de la ville , bien peu pittorescpies pour ceux qui ont vu Java ! C'est de la jongle avec des cocotiers, sous lesquels s'abritent des cases misérables : tantôt notre course se dirige vers New-Harbour, où nous visitons le Donnaf, magnifique navire des Messageries impériales, tantôt vers les points culminants de l'île, d'où nous apercevons le détroit qui nous sépare du continent de l'Asie, et les possessions du Toumongong de Djohore. Mais , au fond , il n'y a rien à voir, rien à tenter autour de notre prison, et la chaleur nous y abat sans merci.
Seules nos soirées s'écoulent avec charme , soit au palais du Gouvernement, où nous invite le colonel Gavenagh, qui est un héros de la dernière guerre des Indes , et qui y a perdu une jambe ; soit dans les jardins qui ombragent l'église cathoUque, où Monseigneur Beurel et le Père Patriat nous racontent avec une simpUdté admirable l'histoire émouvante des martyrs des Missions de Malacca , de Bornéo et du Gambodje. Établi depuis quarante ans à Singapour, l'évéque y a construit de ses mains une charmante église, et il se loue beaucoup des protestants de l'ile, qui l'ont aidé de grosses sommes d'argent. Gonune je lui demandais son impression sur Java , qu'il avait sûrement dû voir : « Toutes les fois , me dit-il , que j'ai écrit au Gouverneur général des Indes néerlandaises, pour lui demander la permission de faire ce voyage , il m'a répondu une lettre autographe dans laquelle il m'invitait à demeurer dans son palais de Buiteuxorg, et m'assurait le traitement le plus cordial et le plus honorifique; mais c'était à la condition pourtant que je ne pourrais circuler dans l'île , et que je devrais m'abstenir de toute tentative de propagande religieuse ; j'ai préféré m'abstenir, n'ayant pas à voyager pour d'autres devoirs que celui du sacerdoce. » Cette conversation me confirma dans mon opinion sur la restriction systématicpie du Gouvernement colonial en matière de religion.
Le dimanche, nous trouvons l'éghse rempUe de Chinois et d'hommes de couleur. Us chantent tous les Utanies en langue chinoise, avec une série de tsing-tching-tsang-hong-king-sing, sur un air sautillant qui exciterait le fou rire, n'était la sainteté du lieu. Vu la diversité d'origine de l'auditoire, le savant prêtre est obUgé de prêcher successivement en cinq langues différentes : chinois, malais, malabar, pigeon-english et anglais.
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La seule curiosité de Singapour est le jardin d'un millionnaire chinois , arrivé ici misérable dans sa jeunesse, et devenu, grâce à son intelligence, le fournisseur des compagnies de vapeurs anglaises et françaises, des navires de guerre, et de toutes les grandes entreprises. Il s'appelle Wam-Poa. Ses salons sont bâtis sur pilotis au-*dessus de petits lacs artificiels pleins de poissons rouges, et dans plusieiu*s kiosques enluminés sont étalés des objets d'art superbes, venus du Céleste Empire. Le jardin est une sorte de ménagerie morte : imaginez des carcasses, fieûtes de fil de fer, et représentant des crocodiles, des dragons, des canards, des dauphins, des chiens et des éléphants; des plantes grimpantes, grasses et touffues, moussues et enguirlandées, y croissent en un tissu multicolore, et les ciseaux les coupent dès* qu'elles dépassent leur cage contournée; de là, sur le gazon, des animaux en verdure et en fleurs, admirablement imités. — Puis viennent des arbres travaillés, tondus et artificiellement torturés, représentant ou des monstres ou des cor* bëilles.
Wam-Poa a aussi une ménagerie vivante, où il a entre autres de magnifiques sujets de l'espèce porcine , portant une véritable crinière , et gardés par im porcher qui n'est autre qu'un beau singe noir. Il aime autant les orchi< dées que les dollars, et ce n'est pas peu dire pour un « Gelestial » .
Je dois ici rendre justice aux Chinois qu'exporte leur patrie, et dont l'importation a paru nuisible aux gouvernements australien et hollandais. A Singapour, ville de transit par excellence, où les cinq à six cents Européens sont presque tous banquiers ou expéditeurs, ce sont les Chinois, au nombre de plusieurs milliers , qui leur servent de commis. Toutes les fois que j'allais chez Guthrie and C* feire couper un petit morceau de notre lettre de crédit, je me trouvais en fece de vingt-cinq clercs du Céleste Empire, en veston blanc, la plume glissée entre l'oreille et le crâne ; ils parlaient l'anglais d'une feçon fort compréhensible, faisaient passer la lettre par toutes les formalités voulues, et écrivaient en anglais leurs interminables additions, le tout sans ime erreur, avec une poUtesse exquise et une merveilleuse entente du négoce. Très-certainement ils sont ici les auxiliaires puissants et souverainement utiles d'un entrepôt commercial de premier ordre. Non-seulement comme commis d'écriture, mais encore comme maîtres d'équipe et subrécargues, ils rendent les plus louables services , et la division du travail , appliquée grâce à eux, imprime un mouvement inouï à l'activité économique de Singapour.
Je crois qu'il ne peut y avoir de théorie absolue sur les immigrations de cette race ; les éléments de la société première à laquelle elle s'impose doivent décider de son sort, et elle doit se soumettre au verdict des choses humaines pour être jugée, comme l'arbre à ses fruits. Us sont bons id, tant
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mieux I Mais cela ne prouve nullement qu'ils ne soient pas dangereux à Melbourne et à Batavia. Ces villes ne ressemblent en rien à ce comptoir, qui est un « quai de passe » , un bureau de transbordement, sur une terre d*une étendue nulle , qui ne produit rien ; où les races asiatiques seules forment une population assise , où enfin il n'y a à sauvegarder aucun des intérêts d'une colonie. Échappant aux animosités politiques , ils n'ont plus qu'à se défendre d'un seul genre d'ennemis : les tigres. La statistique constate que ceux-ci en mangent plus de quatre cents par an , sans que l'on puisse arriver à purger la jongle de ces hôtes féroces.
L'année 1866 s'est terminée pour nous sous les lueurs d'un immense feu d'artifice. On peut dire que celle qui s'ouvre verra chaque jour cet éternel déploiement de pétards , que les races semi-chinoises affectionnent si particulièrement ; à chaque pas dans les rues , depuis notre arrivée , les gamins n'ont cessé de nous lancer des fusées dans les jambes. Mais , pour la solen* nitéy les navires de la rade se sont joints aux réjouissances de la terre ferme; les hauts mâts , comme les cocotiers , ont été resplendissants de soleils , de ft moines » et de bombes ; la foule en délire a suivi les oscillations d'un ballon portant un feu de Bengale qu'une brise légère a rapidement ravi ; et bientôt l'étoile voyageuse s'est perdue au-dessus du rideau des grands arbres.
Pour nous , espérons que notre étoile ne nous trompera pas ! Elle est là , elle brille dans l'Est sur un ciel paisible. Elle nous montre l'Europe pour l'année qui commence ! Qne de choses nous avons vues depuis les brumes de la Tamise ! Mais en contemplant tous les jours ces populations étranges et ces tableaux pittoresques, nous nous sommes habitués insensiblement à cette variété constante; et un voyageur qui tomberait ici comme en ballon, sans transition aucune , trouverait extraordinaire bien des choses qui ne frappent même plus nos yeux.
Pourtant, jedois vous parler d'une visite au quartier des fumeurs d'opium. Deux conmiissaires de police veulent bien nous promener en sûreté (ce qui serait impossible sans eux) dans la partie de la ville chinoise où ce vice est circonscrit. Nous entrons dans une baraque de bambou : un trentaine de Chinois y sont étendus sur des nattes fétides ; à côté de chacun d'eux brûle une petite lampe d'huile de coco. — Les uns sont déjà endormis, couchés demi-nus à plat sur le dos , les mains ballantes et les yeux fermés. — Les autres achètent poiu* quatre sous, au Chinois patenté qui tient l'établissement, un petit paquet d'opium juteux et verdâtre , de la grosseur d'une pastille de menthe, et étalé sur une feuille d'étain ; ils arrivent ainsi chaque soir vers sept ou huit heures, et sortent (s'ils peuvent se réveiller de leur
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torpeur) qu'aux premiers rayons du soleil. Tout excités par la pensée du plaisir qu'ils vont goûter dès les premières boufïées , ils s'installent , se tournent et se retournent y avec une physionomie de béatitude bestiale , devant la lampe aux lueurs yacillantes , et devant leur longue pipe de bambou crasseux. Ghaofiant au rouge une aiguille qu'ils tortilIeDt avec délices , ils l'enduisent de l'opium qui s'y agglutine» et en placent une bulle semblable à un pois sur le trou capillaire du foyer de la pipe. Alors ils s'étendent sur le dos , et font griller l'opium en Tallumant à la lampe ; trois ou quatre bouffées humées fébrilement, puis refoulées en flocons opaques par leurs narines palpitantes..,» et Texlase commence. Leurs yeux meurent et s'entr'ouvrent tour . à tour; leurs lèvres sont pendantes ; leur poitrine se soulève et se gonfle de jouissance, pour retomber sous un soupir!... Ils se pâment et s'affaissent presque inanimés ; puis ils ne lancent même plus de regards inertes ; mais des yeux blancs, horribles, convulafs , demeurent fixés sur la lampe bla* farde : la pipe de bambou roule à terre , et l'homme ravi par l'hallucination git là , conune un cadavre sordide , dans ce cimetière d'une nuit , sous le brouillard épais et funèbre du poison.
Oh I je ne saurais vous dire l'impression affireuse que m'a causée la vue de cette salle , où l'immonde prostration de cinquante êtres humains n'empêche pas de nouveaux cUents d'entrer pour suivre leur exemple* La fumée acre nous aveugle , l'odeur nauséabonde nous soulève le cœur ! Et c'est là , dit-on , que ces dégradés , ces pourris , viennent chercher les rêves enchanteurs du paradis ! Non , c'est le plus vil abrutissement qu'ils y trouvent. — On nous montre là de jeunes Chinois de vingt ans , déjà décharnés comme des squelettes, et usés jusqu'à la moelle des os par le vice, qui ne leur laisse même plus deux années à vivre! L'habitude les a tellement endurcis, que tandis qu'un novice ne fume que pour huit ou douze sous dans toute une nuit, eux peuvent absorber pour la somme d'un dollar'. Tous les soirs, ils reviennent; car il leur est devenu absolument impossible de digérer une nourriture quelconque le jour , s'ils n'ont aspiré pendant toute la nuit la fumée du poison ! Ils fument pour vivre, mais ils en meurent!
C'est là une des hideuses et caractéristicpies curiosités de la race chinoise 1 Les voyez-vous , ces corps moribonds , se saturant de pâmoisons enivrantes dans ce taudis putride , ces silhouettes de bras tremblants cherchant à rallumer une pipe demi-éteinte à une lumière mourante, ces doigts crispés qui les retiennent à la natte sur laquelle ils se vautrent, ces yeux blancs, cette sueur soudaine qui ruisselle sur leurs torses où les côtes sont marquées en
*■ La valeur dTon dollar Tarie de 4 fr. 90 c. à 5 fr. 30 c.
saillie, et ces têtes renversées, tendant une gorge froide, d'où s'échappe une
dernière bouffée vénéneuse ! Et voilà Fignoble mais suprême bonheur
d'un peuple ! En voyant un singe qui gambadait gaiement sur le bureau où se tient la comptabilité de ce vil plaisir, il me semblait que c'était, dans cette assemblée hideuse.^ l'être le plus humain , le seul qui eut sa raison !
De pareils bouges, il y a tout un village ï La ferme de la vente de l'opium, concédée par le Gouvernement à une grande entreprise chinoise , rapporte plus de 100,000 francs par mois; avant la réglementation qui la localisa, et qui punit des amendes les plus élevées le déht d'infraction en dehors des Umites prescrites, chaque case de Singapour était aussi odieuse que celle où nous avons été ce soir! Mais cette demi-mesure, qui restreint les ravages du vice, ne lave point les Chinois d'une tache épouvantable, et ne disculpe pas l'Angleterre du plus flétrissable des commerces. Certes le sang bouillonne quand on pense que les instincts du peuple asiatique sont aussi bas et aussi maudits; mais ce n'est pas une nation chrétienne et civilisée qui devrait, marchande sans scrupules, fournir à un cUent si méprisable un débit aussi pestilentiel. La fameuse guerre de l'opium a marqué dans l'histoire une page navrante pour les honnêtes gens ! Et si la consommation annuelle des exportations de l'opium indien fait le plus beau revenu de la plus grande colonie du monde , elle fait aussi le malheur d'un peuple de quatre cents millions d'ames, celui du Céleste Empire. Mais supprimez l'opium, et l'Inde s'arrête ! — On a voulu , comparant le commerce de l'opium à celui de nos eaux-de-vie européennes , et signalant pour les deux l'action inoffensive de la petite dose, les désastres de l'excès, en déduire l'égalité et la légalité. Mais il y a cette différence immense que le déUre dé l'opium est irrésistible , et la mesure dans l'ivresse qu'il procure impossible à garder : celui qui en a goûté ne s'en rassasie que quand il en meurt.
Il fallait , pour nous remettre après un pareil spectacle , plus que l'air vivifiant et la fraîche température de la nuit. La police nous mène donc h un théâtre chinois, grand échafaudage de bambou ; on nous fait courir les coulisses, où une centaine d'acteurs achèvent de se barbouiller la figure en couleurs écarlate , bleue , jaune , blanche et argentée : le maquillage est ici une soUde peinture en plusieurs couches. Mais je m'aperçois que je ne voulais vous parler de Chinois qu'en Chine, où ils doivent être encore bien plus Chinois; et, passant un spectacle inouï, je vous raconterai seulement que la fin de la soirée tourna au tragique : en allant des galeries du paradis d'un théâtre à l'autre, et en grimpant d'échelle en échelle, nous prenons une terrasse extérieure d'où quelques Chinois, s'accolant à nous par bienveillance, nous montrent, par une fenêtre dérobée, un souper où deux cents de leurs
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compatriotes des deux sexes manœuvrent quatre cents bâtonnets, pour manger des compotes verdâtres. Soudain, pouf! un bruit sourd se feit entendre à soixante pieds au-dessous de nous, dans le vide et l'obscurité. Nous sommes côte à côte, le Prince et moi. « Fauvel, étes-vous là?» est notre premier cri. Il est à trois mètres de nous, et il répond. Nous aurions entrevu le ciel , qu'une pareille joie ne nous aurait pas davantage rendu la vie. Nous sommes donc sauf3 tous trois , mais c'est un Chinois de nos guides , marchant à un pas derrière moi, cpii vient de tomber la tête la première, de près de soixante pieds de haut, jusque sur le carreau d'une ruelle. Notre terrasse, étroite d'un mètre, n'a pas de parapet. Nous l'ignorions, et forcément, par la nuit noire, ce malheur devait arriver à l'un de nous ! Nous descendons en toute hâte, et trouvons le pauvre diable broyé et mourant sur la pierre. Nous donnons de l'argent et ordonnons qu'on le porte à l'hôpital ; la foule s'ameute et hurle ; elle ne demande qu'à attribuer la catastrophe aux « chiens de l'Occident » et à les assassiner ! Nous revenons au pas de course, police en tête, et il est temps
Le a settlement » de Singapour me paraît un des types les plus complets et les mieux dessinés d'un comptoir indien. Une prise de possession plus ou moins légale , contestée à coup sûr, mais par ceux qui la jalousent , et non par ceux qui en sont victimes ; plus ou moins morale , mais admise comme le sont toutes les spoliations coloniales ; ime position exceptionnelle au point de vue commercial, basée sur le point où se concentrent les transactions d'une moitié de l'Asie, avec l'autre moitié et avec l'Europe; une importance immense donnée à un îlot qui ne produit rien et ne manufacture rien, mais par ce seul fait que le drapeau anglais y a été planté ; des principes économiques contraires dans l'origine à ceux de tous les ports voisins dans un rayon de deux mille lieues, mais démontrant de tels avantages qu'ils changèrent les lois des centres commerciaux environnants; enfin une transformation graduelle dont le point de départ est le fort commande par un lieutenant-colonel, et dont le terme sera une autonomie australienne : tels sont les grands traits qui , en moins de cinquante ans , marquent la physionomie originale de cet îlot sauvage de jongle déserte, devenu la clef obligée Ae l'extrême Orient. Mais quand même ce comptoir viendrait à péricliter ce qui est impossible — et à perdre l'influence dominante qu*il n'a cessé œrCer sur un commerce immense , Singapour a déjà justifié d'une façon issante les vues profondes qui ont présidé à sa création. Quand le corps Iditionnaire anglais destiné à la guerre de Chine vint à passer tout près à Anjer, lord Elgin était à Singapour, dans le « bungalow » du Gou-
vernement , qui a fait place aujourd'hui au Fort Ganning. Un soir y la nouvelle lui arriva que la grande révolte avait éclaté dans l'Inde : en proie à une émotion poignante, pendant toute la nuit il tint conseil en ce lieu mémorable, et dès l'aube , fort d'une décision capitale , il prit sur lui la responsa* bilité d'envoyer aux Indes les troupes destinées à la Chine, et il lança cet ordre à jamais fameux qui fit mettre à la flotte anglaise le cap non sur Canton , mais sur Calcutta ! A la prompte décision de cet homme de génie , et à la merveilleuse position de Singapour, comme centre stratégique, a donc été due la conservation de l'empire des Indes pour l'Angleterre.
Longue de vingt-cinq milles et large de quatorze , présentant une superficie de deux cent six milles carrés, l'île de Singapour resta jusqu'en 18 18 le refuge de quelques tribus malaises-, perdues dans la jongle impénétrable : elle ne paraissait pas moins insignifiante que ces innombrables tlots de corail vus par nous depuis le détroit de Torrès jusqu'à la première pointe du continent asiatique. Celle-ci, qui n'est autre chose que la presqu'île de Malacca, constituait le royaume de Djohore, dont le Bandahara, chef des Insulaires singapouriens , était le vassal. — Mais au moment où elle perdait le magpiifique empire territorial de Java, l'Angleterre songea à garder un pied dans l'archipel malais , et grâce à la clairvoyante tactique de Sir Stamford Rafles , l'ex-Gouverneur de la colonie perdue , elle voulut à tout prix sauvegarder sa prépondérance là où les traités l'expulsaient, et y créer un empire moral, s'il se peut dire, en prenant pour pivot matériel cette île de Singapour qui n'était rien , mais qu'une idée pouvait appeler à jouer un rôle immense. Cette idée, c'était d'en faire un port franc j le seul sur la grande route de la Chine.
Sir Stamford Baflles , esprit énergique et habile , admirablement apte aux questions coloniales et aux intrigues de l'Orient , planta sans autre forme de procès le pavillon anglais sur l'île , où les tigres seuls protestèrent d'abord ; puis il proposa un traité au Sultan et au Toumongong de Djohore. — Les Hollandais de leur côté achetèrent Rhio pour une somme immense : alors les Anglais ripostèrent en achetant Singapour, moyennant 161,000 francs donnésau Sultan avec une rente viagère de 78,000 francs, et 130,000 francs donnés à son vice - roi le Toumongong , avec une rente viagère de 42,000 francs.
Cela semble la chose la plus simple du monde , mais la scène se passe en Orient, et voici ce qui arriva. Le Sultan de Rhio, Abd ulRahman Schah, dans son traité de vente de Rhio aux Hollandais, à raison de 8,000 francs par mois, avait prétendu aussi vendre Singapour, dont il s'affirmait possesseur aussi bien que le Sultan le Djohore. Vous voyez d'ici les Anglais disant aux tribus
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malaises de Singapour : «Voulez -tous- être mangées à la sauce d'Hassan Schah j fils du Sultan de Djohore ?» et les Hollandais s'écriant : « Voulezvous être mangées à la sauce d*Abd ul Rahman Scbah ? » Mais sans leur laisser le temps de répondre : a Nous ne voulons pas être mangées » , Sir Stamford envoya un navire chercher Hassan Schah , qui vivait dans l'obscurité, et, le faisant proclamer Sultan véritable par le Toumongong et le Bandnhara, il lui fit signer le contrat. Et voilà pourquoi Singapour est anglais!
Il y a dans les prises de possession des Indes quelque chose des tiroirs d'une machine à vapeur, et un jeu de flottements, de tâtonnements, de pressions et de soupapes, grâce auquel la vapeur finit toujours par s'infiltrer, }>our mettre en mouvement tout un engrenage inerte jusqu'alors. Ce mouvement imposé aux populations qui possèdent un sol, est justifiable en ce sens qu'il est pour leur bien ; et si le droit strict des premiers propriétaire^ est ainsi violé; s'il n'est pas équitable d'user, dans ces mascarades politiques, d'ombre de prétendants , comme d'instruments indispensables , de s'immiscer aux démêlés du Radjah faible contre le Sultan fort, pour arriver a les affaiblir tous les deux et à rester seul possesseur, je dois reconnaître qu'il y a évidemment là plus que la part du lion et le droit du plus fort, mais bien l'efFet de cette loi humaine qui oblige les races asiatiques à courber le front devant les races supérieures : leur commune prospérité est à ce prix. Une seule chose alors me chagrine, c'est que nous n'ayons pas, nous Français , planté quelque drapeau tricolore dans cette passe entre l'océan Indien et la mer de la Chine : car si nous avions une guerre dans laquelle l'Angleterre et la Hollande se donneraient la main contre nous , nous n'aurions pas un point où nos escadres pourraient se ravitailler; tandis qu'en face de la domination hollandaise sur tout l'archipel malais , l'Angleterre a échelonné trois ^itrepôts, Penang, Malacca et Singapour (le long de la presqu'île qui domine les « Détroits » ) , nous aurions la route coupée vers notre vaste eolonie de la Gochinchine; elle est merveilleusement choisie et destituée au plas grand avenir, il est vrai, mais elle prouve bien que nous n'avons pas pias que les autres des scrupules philanthropiques pour user du droit du plus fort , appuyer des Radjahs prétendants , et nous imposer aux populations de l'Asie. Il nous faudrait donc un Singapour français; car notre cœur se serre en trouvant partout des Gibraltar.
Depuis le jour de sa fondation , le «settlement » britannique a fait d'incroyables progrès. Il n'a point d'étendue, il est vrai : il ne produit que quelques sacs de poivre et quelques outres d'huile de coco; il ne perfectionne en rien ce qu'il exporte; il ne rend en rien plus o marketable » — plus propres ou marché — les marchandises qui y stationnent en transit. D'où lui vient
donc sa fortune? Ah ! c'est qu'à une épocpe où les Hollandais, tout autour de la y tiraient leurs principaux revenus des taxes d'exportation, et où la Compagnie des Indes orientales avait, elle aussi, le même système, Sir Stamfbrd Baffles, en déclarant Singapour port franc, y amena non-seuleméût tous les navires de commerce des îles voisines , mais encore toutes les épices que monopolisait alors la Hollande ! Il porta par cette seule déclaration nii tel coup au commerce de la « Maatshappij » hollandaise, que pcTur attirer de nouveau des vaisseaux dans ses ports, elle dut diminuer de beaucoup ses taxes exorbitantes, et même déclarer aussi une demi-douzaine de franchises. Mais aucune position géo{;raphique n'est comparable à celle qu'a choisie l'homme d'État anglais , et voici qui le prouve.
Le commerce de transit était égal à zéro en 1818; il atteignait déjà 53,760,000 francs en 1823; de cette époque à 1863, les entrées oat monté de 30,000,000 à 162,500,000 francs, et les sorties ont passé de 23,750,000 francs à 137,500,000 francs. Si une force morale pouvait être évaluée, que de*milliards représenterait l'influence anglaise répandue de ce centre par les 1,279 navires, jaugeant 471,000 tonneaux, qui vont chaque année la porter aux populations de l'Asie, comme s'ils étaient les rayons multiples d'un phare unique ! Les Iles environnantes envoient d'abord au comptoir britannique quelques caboteurs; l'année d'après, quelques navires; puis, prenant leur essor, elles correspondent directement avec Londres. Mais l'archipel est si riche, que lorsqu'un port vient à manquer pour appro* visionner Singapour, im autre le remplace, naissant à la vie commerciale stimulée et fécondée par la reine des mers. Il semble qu'elle fait pour les^ producteurs asiatiques comme pour ses colonies : elle protège leur enfonce, elle leur enseigne la langue des afibires, elle guide leurs premiers pas, et active leurs besoins; dès qu'ils sont adultes, elle les laisse à eux-mêmes; et alors , de leur plein gré , ils nouent avec elle des relations qui créent leur propre grandeur, en apportant un modeste contingent sur le nuurcbé de Londres. «
Mais, à Singapour, il y a plus qu'un bureau de répartition entre les contrées avoisinantes qui s'ouvrent au commerce , comme Siam et Bornéo ; sa position centrale entre Calcutta , Burmah , Java et la Chine , en fait un entre' pôt destiné à équilibrer toutes les variations économiques de l'Orient. On y envoie de Londres des marchandises destinées à la Chine , au Japon , à Java ou à Siam : une fois arrivées, elles sont, de là seulement, dirigées vers le port où la demande est la plus forte. Il en est de même pour le riz et l'opium de l'Inde : si les prix sont bas en Chine , on expédie sur Java et vice versa.
Il est vraiment intéressant de passer quelques heures sur les quais de Sin**
SINGAPOUR
{{opour et de suivre du regord le mouvement des productions du monde entier ; les barques et les coulies innombrables sont employés au transbordement ou à l'emmagasinage. L'Angleterre envoie surtout des cotonnades , des armes et du fer ; TAmérique , de la glace ; l'Australie , des chevaux et du charbon ; l'Inde, du blé, de la gomme et de l'opium (dont une valeur de 1,500,000 francs est consommée à Singapour même) ; la Chine, de l'or, du thé, du camphre, de l'alun; la Gochinchine, du riz; Manille, du tabac et du sucre ; les îles hoUando-malaises , de la gutta-percha , du charbon ; les Célèbes, du bois de sandal et des nids d'hirondelle. Ce brillant ensemble a fidt pâlir l'échit de Batavia et réduit Saigon à n'être qu'un tributaire de Singapour.
Mais si tant de beaux résultats ont été acquis en moins de cinquante années, il ne faut pas croire pourtant que les colons anglais de Singapour se considèrent à l'apogée de leur fortune. Le « settlement » , faisant partie des possessions de la Compagnie des Indes orientales , n'était que la dépens dance d'une dépendance jusqu'en 1858, époque à laquelle la Compagnie résilia ses pouvoirs entre les mains du ministère des colonies. Il est encore aujourd'hui régi par le Gouvernement du Bengale. Quoique les Gouverneurs et les Conseillers nommés par la couronne aient toujours été des hommes équitables et supérieurs, Singapour veut aujourd'hui s'affranchir des liens qui le retiennent aux Indes , et qui , en retardant ses rapports matériels , entravent encore beaucoup tout l'essor de son économie. Je suis persuadé que le temps n'est pps éloigné où cotte salutaire scission s'accompUra, et où un conseil élu dans le « settlement ». par les Résidents européens (un parlement local) donnera une impulsion nouvelle à une aussi admirable création. Quand le revenu d'un Comptoir est basé sur le système des fermages comme celui-<;î , on ne juge bien que sur place des poids variables qu'il faut placer et déplacer dans les plateaux de la balance pour les équilibrer.
Fumeurs d'opium.
LE CHOW-PHYA.
Départ pour Bangkok. — NaTigation tnr un navire namois. — Un banc de poissons dans la machine. — Aspect scintîliant des pagodes de foïences. — Costume léger des Siamoises. ^ Où chercher un gite? -
En mer, golfe de Siam, à bord du ChaW'Pfya, 10 janvier.
Le Tapeur introuvable a fait une courte apparition dans la rade de Singapour; nous avons immédiatement couru au bureau — lisez : taudis malsain — de l'armateur chinois , et nos billets d'aller et retour nous ont été délivrés sur parchemin bariolé > à raison de mille francs par tète. — Pour un trajet total de dix-sept cents milles , sur un caboteur de dernier ordre, c'est un joli prix; mais lorsqu'on va dans les États du grand Roi, que ne payerait-on pas?
Nous nous sommes embarqués le 5 au soir, au milieu du désordre le plus affreux /et l'hélice n'avait pas encore donné deux cents tours » qu'il fallait stopper, et faire un signal au ponton de police. Les cipayes appelés durent emmener sous menottes notre second, qui, soit devenu fou, soit resté ivremort, se ruait sur les hommes d'équipage et leur cassait sur les reins un des bâtons du cabestan. Le Jasmin, navire français, salua le Prince en baissant trois fois son pavillon , et Singapour se perdit dans l'oinbre.
Depuis lors, notre coquille de noix n'a cessé de «rouler» d'une façon épouvantable dansi les chocs de ces vagues incertaines , confuses et clapo*tantes des mers de Chine.
Singulier, dangereux et fétide navire que ce Chouh-Phya! Le pont étroit est encombré de ballots hauts comme de petites meules de foin , et vous pensez si le roulis les promène dans tous les sens ; la coque est chargée de fer à couler bas , et si mal arrimée de l'arrière , que , lorsque nous sommes bercés par une houle ordinaire , ce n'est point l'écume et la crête des vagues, mais bien la lame verte elle-même qui embarque pai^-dessus le couronnement. Aussi la roue du gouvernail est-elle juchée au centre , ^ur une large passerelle, sorte de pont sur pilotis, d'où nous dominons un marécage de charbon, de tonneaux, de sacs de riz qui gonflent et de caisses qui surnagent.
LE CHOW-PHVA. 337
L'équipage est chinois ; il se compose de quarante-deux hommes : et dès que le vent a assez oblique à l'Est-Nord-Est pour nous permettre de foire de la toile, c'a ëté fort amusant de voir les pantins à longue queue grimper dans la haute mâture sans échelle de cordes , mais en escaladant les haubans et galhaubans, qu'ils tiennent serrés entre leurs doigts de pieds cramponnés, comme s'ils étaient des écureuils.
Ce sont aussi des Chinois qui nous font la cuisine ; deux marmitons huileux et puants nous donnent des décoctions de poisson moisi, d'œufs verdàtres à embryons de poulet, et d'huile de coco nauséabonde, que le poivre rouge parvient seul à foire avaler : le garde-manger est une caisse attachée sur la passerelle contre la boussole, et dans laquelle il y a péle-méle des oignons , des oranges , du lard , des ananas et des œufs entr'ouverts par le roulis, le tout en une omelette flottante et de toutes les couleurs de l'arc-enciel. Le reste de ce bateau incroyable est à l'unisson. Non-seulement il n'y a pas une cabine, pas un trou où l'on puisse se réunir pour manger, mais il n'y a pas même une table à bord ! Donc , deux fois par jour , le régal est déposé sur la claire-voie, au milieu du pont, et nous nous rangeons contre elle, en «évitant» , en pliant obliquement nos trop longues jambes. Chaque lame qui brise m par le travers » nous inonde, et inonde en même temps plats et assiettes, dont.le contenu devient une boisson d'eau salée ; de plus, les rafales balayent nos cuillers, qui arrivent toujours vides à notre bouche, tandis que , de voisin à voisin , on s'asperge de liquides graisseux ! Seul notre aventurier de capitaine , un type de « pirate étoile » des mers malaises , trouve cela charmant et rit de bon cœur.
Nous avons pour compagnons un commerçant anglais de Siam, la femme du docteur du Consulat anglais et ses deux filles, la vieille Française du Minister Franzen van de Putte avec son chat agaçant, et un jeune baby asiatique que nous a confié , comme à des pères nourriciers , Monseigneur Beurel. Ce baby se nomme «Ludovic Lamache ». Nous le dorlotons de notre mieux pour le remettre à son père, ancien maitre-coq d'une corvette française , actuellement instructeur et généralissime des armées du Roi de Siam. L'enfant a la couleur jus de pruneau de la nymphe du pays que TiU lustre militaire s'est donnée pour moitié. S'il n'avait pas un joujou à sonnettes bruyantes et un estomac des moins marins au moment même du repas, il serait délicieux. Tout en gardant le petit, je vous écris sur mes genoux, me tenant de mon mieux en équilibre malgré le roulis, grâce à un pliant qui décrit des paraboles régulières sur les couches de graisse de la passerelle; de plus, il y a une telle population de fourmis blanches que j'ai dû ra'entourcr d'une circonvallàtion de poudre insecticide; car il faut être venu dans ces
tm JAVAt SÏAM. CANTON.
parages pour se figurer les soafFratices qu'infligent les morsures cinsante6 et atroces de ces petits ennemis , dont la tête reéte toqjôurs dai» la peau.
Voilà cinq jours que nous menons cette origniale existence: ijfuant aux nuits, le sommeil les fait passer vite; et quoique le serein et la rosëe soient frais^ et malsains «ur le pont, nous préférons y grelotter, en nous roulant dans nos manteaux qui sont mouillés, jusqu'à cinq heures du matin : à midi 6n étouffe de chaleur.
Mais tout cela est un paradis en comparaison des trois cents passagers^ Malais, Chinois et Arabes, qui sont à l'avant et à l'arrière, empilés par grappes sur des ilôts de marchandises, au-dessus du va-et-vient de l'eau qui embarque. Ils fument de l'opium et jouent aux dés : ce sont les deux vices caractéristiques de* lem^ rades y et comme ils soiit fortement taxés à terre, un &y édonno avec un indicible bonheur sui^ l'eau. Cette 'foarmilièrelMH aaaine, dont émanent des odeurs délétères^ estt criarde^ dégoûtante et peu-'' reusé. A chaque grosse lame, tous sic mettent à. hurler comme si nous allions sombrer; puis ils chantent le Coran , se grisent et ^e battent.
Parmi eux y il en est un qui iest un ^and: personnage : le capitaine lui pennet de venir fhmer son cigare sur la dunette. C'est ^Naï-Pcmn, un Prince siaflBois^ qui rit toujours, quoique son histoire soit fort triste. Il-fiedisâk partie de raiB3t)£fôsade que le Boi de Siam «envoyée à Paris pour porter les produits de son royaume à l'Exposition, ils étaient cinq commissaires^ et leiloi . leur avait donné à c(iaeun 25,000 &ancs à d^enser en France pour fiairé honneur à son nom. En attendant pendant huit jours à Singapour la midis pour l'Europe, notre envoyé extraordinaire a tout dépensé en joujoux d'eii4 fents, en pertes aiijeu, en isoupc^s, etc., etc. Enfin, radieux de ses succès, il a. trouva nioyen d'iôsuker le Consul deSiam, si bien que ledit donsul a laissé les quatre autres continuer leur route vers Paris ( quoiqu'ils aient aussi abusé de leurs appointements) , mais il a renvoyé le pauvre Naï^^Poun à son Roi; Le capitaine ne cesse de lui fiaire une plaisanterie du dernier goût, en lui disant que son seigneur et maître va sûrement lui « couper la tête d , et en simulant sur le bastingage tout le cérémonial de la guillotine. Mais Nal- Poun oppose le rire asiatique aux sarcasmes britanniques , et croisant ses jambes, il prend un plaisir inimense et enfantin à refouler ses boufiees de tabac en couronnes régulières et vagabondes, que la brise emporte comme de petites auréoles bleuâtres.
Tel est l'ensemble du mode de communication que nous avons été assea heureux pour trouver entre Singapour et Siam. Notre armateur chinois doit foire de magnifiques bénéfices : nous avons des piles de sacs jusque dans les canots dé sauvetage, et le tout est taxé à des prix si exorbitants que le fret
\.^CHOW*FMYÀi a30
dk €6 narire^e 400 tosmeaux^ pour uae traversée de six jour^, s'élènre à 128^000 frûBea* '^ II faut le dife, oes rëjpons inconnues et d'un autre a^ sont la proie des aventuriers , qui y régnent en maîtres.
Ce soir nous approahens de la terre par un splendide coui^her de soleil , qui éclaire de ses vayoas de pourpre^ les groupes des îles Koh-Kwang-^Noï , Kob-Luem, Koh^Kran et Kob-Byn. Nous distinguons dans ces îles desgrotte$ sombres et des cavernes de corail, où la lame se brise : au Nord se dessinent les cétes basses et marécageuses du royaume.
il janvier.
A l'aube nous profitons du flux pour franchir la barre de la grande rivière qoi se jette dans le golfe, le Me«Naiii-dhow*-Phya ; à marée basse, ellen'eat couverte ope de trois pieds d'eau. Getle. crête de sables et de bourbe» esl marquée à pei*te de vue par ime estacade de bambouis, semjblabJe à une ligae angulaire de fortifications, à laquelle s'appuient les immenses filets .des péchem*s siamois. Noos gouvernons sur une passe de cinquante mètres, laissée comme une porte ouverte vers les eaux assiégées. Mais il parait que la battue aquatique a été merveilleuse, et que des millions: de prisoBiiiers veulent sortir par le détroit que nous franchissons. Soudain la machine stoppe net, sans commandement préalable : grand branle4>a8 à bord , éba^ hissement et interrogations anxieuses des trois cents Indigènes. ^— A,vo«snoos touché quelque roc , jet alloiis^nous édu^uer ? -^ Nullement ;< c'est iwA HR banc de poisson^ qui est en train de se faire aspirer par la prise d'eau de la madiine, et qui est engagé comme une glu vivante jusque dans les tuyaujc et les soupapes. C'est du fretin de sardines, blanchaille téméraire J Vous pensefes s'il a iaUii ftike joué? les sonides, eft lienverser les tiroirs, pour remettre la maobîoé en marche. Nous avions déjà baptisé le^Chow^Phya de chaudron; : en faisant frire les petits poissons dans sa machine , il justifiait pleinement son surnom.
Peu -à peu, les rives plates du Me-Nam se resserrent, et, lui laissaat encore une largeur de huit cents mètres, elles nous déroulent sous les yeux des marécages de palétuviers qui semblent bien malsains. Ce n'est pas ici qu'il faut venir chercher la belle nature* impossible de rien voir de plus étouffié,. de plus humide, de plus impénétrable. En avançant vers le Nord, les rizière ktoiadées à sept et huit Ueues de diaque côté remplacent les palétuviers ; et leminige seul rend quelque peu pittoresques des oasis de bananiers et de eocoèiers. En revandie, le fleuve est couvert de grues Uanches» d'ibis blancs ou rwigies, d» martins-péckeur» aussi grands que des €ori[)eaux , tout étiace-
540 JAVA. âlAM. CANTON.
JLoaU.soos le soleil. Le plus beau est le «korieii n , oeuienr gtis'd^argenty avec Je cou noir et. la tfèteéçarlate ; sa taiUe e^'phis qpi'liilinaiiié. Les Siàmob les vénèreat; îU. croient que les âmes desi Bouddhas ^iraosml^frent xlanseës <uLse^ux àlaidixrseptième iaGapnatien^ pt surtout dana>les'Ua»oS; jamaisils ne. les .tuéi^t..Il eu est de même pour lestâmes deilèuns paiieiits<,«t noos n'oserions pas tirer sur un serin, de peur d'être condamiiés pour homicide >$ur la .personne du grand^^p^re ou de l'oncle d'on'Siamois.
. tA onze heures y nous jetons l'ancre devant la première bourgade siamoise, a Paknam. Le çapitaiae descend à terre pour faire ses dëdarations au man^ datûn de céajos* lui payer pour la cassette du Roi des: droits' de douane <{ui sontde trois pour cent de ia valeur^ et déposer les canons du bord. jUnnarmie ,qui. passerait cette limite sans. dëscuiniAr; sevait pirisonliier du Qoi-: depfas', si la d/éc)(<rûtion du chargement n'est pas* minutieusement exacte v les-man^ daritts douanier». inAigent .uneprenuèFe-cHpaende de ideux mille quatre oenjbs francs 9 et le procès total. s'élèTe au triple; €e premier aperçu de l'admini^ tration du grand Bot prouve qu'il ne dédaigne pas le système protecteur, et qu'Ai y.a.^en loin de Singapour à Siani. — Pendant les démêlés de rautorité fxyeç notre capitaine:, nous admirons une pagode sortait du milieu du fleuve comme .ivie lie resplendissante. C'est un aseemblagpe de nuioonnerie* toute blanche I unte .grande cloche de deux cents pieds de haut, surmontée d'une aiguiii<3. droite et d'une jEamille de petites dodies semblable» éparpillées sur l'eau. . Autouk' d'elles serpentent des pirogues lilliputiennes c elles n'ont pour mâture, voilure et gréement, qu'une grande feuille de bananier verdoymit, tenue en main, par le pécheur accroupi* La brise légère les fait gUsser sur l'eau y contre le courant, et leur flottille offre l'aspect à la fois le plus prîmitil et le plus coquet.
< Kous remontons le fleuve pendant trois heures. Voici à gauche des forts désarmés , des batteries rasantes , envahies par les herbes et les lianes : -c'^ât la « dutch foUy », la « folie hollaadaise « , vestige de la tentative malheurefise que fit, il y a un siècle, la Maatshappij pour ci>éer ici un autre Java* -^^ ypici à droite des l^uigars longs de six cents mètres et recouverts de fSeuilles de palmier : ib protègent la « chang-kou-ta » , la chaîne sacrée. Elle est formée de plusieurs centaines de gros madriers de bois de teck, de deux pieds carrés de section, reliés entre eux par d'énormes anneaux de fer : le iQAt.eçt destiné à la défense du fleuve. Les Yauban siamois sont convatncus qu'en jetant cette chaîne en travers du fleuve , ils^ arrêteraient Ie8€an<mniire8 euroj^éennes. Au moment où nous dépassons ce moyen de défense mërovkh gien, nous voyons que le Roi compte aussi sur des engins plus modernes : nous croiscms une des trente-quatre canonmères de sa flotte, portant la
LE CHOW^FHYA. ^i
long[ue flamme dorëeetle pa^iUon écariate sor lequel est dessiné l'Éléphant -blanc. Je dis le Boi, et non lesl^oîs; car il n!ej0iste plus qùk^n séuldeid^ettk Rois réglementaires de- Sikun^^ unis auparavaint'ipar' la Charte, asiatique comme les irèpes^si célèbl^e^le-soBt par métissa membraneux; Il y a dix mois qu'est mort le J^oim*. Si' c'était leproteateurd<r la 'marine , et il portait Tunî^ formede nos^ capitaines de vaisseau.
Les navires qu'il s'était donnés sur ssl cassette particulière (expression anssi. élastique etinoule en Asie qu'en Europe) sont à l'anore y édieioÂnés 4oal le long de notre rente. Pamv^s navdresanxfbraies éiëgantes y leorWfltds et, avisos de ^erre.; kurâdiiàts. mainteiiant tombent i«!en>ch΀ni«'defuBil)»'v leurs coques priTéestde.peititure <s>'éTentpent/ kurs oaBons^'Sprotrilknt^M^ leur. cale se pourrit ! Ainsiie Teul> pcuraitHil; la (ooutiimeisiaimoi^e) aussi* bien pour le plus grand seigneur du royaume que pour le phisr pou Vre fellah ! 'Agassi tiVt qu'il naeurt, tdut ooiqui lui a appartenu peiisonnellement:dott' mourir ansssi, dans l'abandon sacré y par la destmctxcm' du tetnps^' Le Roi marin qui a été enlevé à l'adpration des Siamois passa sa vie à se bercer d'un rêve : il serait mort heureux, trois fois heureux, s'il avait pu aller jusqu'à Singapour av^c son escadre ! Mais s'il était un Jean«i>Bart d'eau :dooce , les tritons du golfe toi étaient hostiles , et toutes les fois qu'il partit pour cette glorieuse expédition il dut revenir avec le gros chagrin de n'avoir pu trouver Tile anglaise !
Plus heureux que lui dans le voyage inverse , nous apercevons enfin , audessus des cocotiers et des palmiers du rivage, les flèches élancées et leÀs minarets lointains de Bangkok, la capitale du royamnede Siam ! La verdure fiaarécageuse , refuge des oncodiles et des serpents, fait place aux pilotis 'des huttes de l^airJ)ou, et l'entrée des foubourgs «st marquée par de grandes terrasses et des forts de bois. Là seulement Naï-Poun cesse seséternelsi éclats de rire : une pMeur livide envahit sa -fiÉce jaunâtre; ses yeux larmoyants témoignent line crainte affreuse; Gomme nous* faisons remarquer ce-fait au caprine., Jl nous explique que ces forts sont les» kiosques de plaisance de 8à Majesté, où une courte opération feit passer irâme dû patient dons la cervelie d'un moineau blanc. Pauvres sujets qui ont offensé le Roi, voilà leur «coupeteste » ! Voilà qui , en raison directe du carré des distances, glace pomr notre ami coupable le retcmr au pays natal et au sein de sa famille. Il aura feit vite son voyage d'Asie en Europe... et dans un autre monde encore !
Derrière un coude du Mé^Nam (la mère des eaux) la ville de Bangkok apparaît tout entière I Je, ne crois pas qu'il y ait au monde un spectacle pl^s ^andiose et plus saisissanL Sur un espace de plus de* huit nulles^ la Venise de l'Asie étale toutes ses merveilles. La rivière est large et majestueuse ; phis de soixante gros navires y dorment sur leurs ancres ; les rires sont feranées
5*t JAVA. 8IAM; CANTON.
par des rangées de plusieurs milliers de maisons flottantes ^ctont les toits aux formes bizarres s'alignent régulièrement, et dont tes habitants aux véte^ ments de couleurs voyantes apparaissent à fleur d'eau. Sur la terre ferme qui domine cette première ville d'ampfaibies , là cité royale s'étend avec seâ murailles créiielées et ses tours blanches : des centaines de pagodes élèvent vers le ciel leurs flèches dorées, leurs dômes multijples tout ëmaillés de faïences et de cristaux resplendissants , leurs dentelures vernissées et sculp* tées à }Our« C'est un horizon tout entier, à droite et à gaudie, de toits en miroiterie, à cinq et six étages v de clochers de maçonnerie gigantesque dont le revétciaent scintillant éblouit les yeux, et d'aiguilles audacieuses hautes de cent cinquante ou deux cents pieds, qui indiquent les palais du Roi, palais reflétant tous les rayons du soleil comme un prisme immense. Il nous semble que nous avons devant nous un panorama de cathédrales de porcelaine !
Cette première vue d'ensemble sur la Venise orientale dépasse ttmi ce que nous pouvions espérer dans nos rêves de voyageurs. Il nous tarde de par*courir en gondole ces canaux animés, qui sont les boulevards de la vilk flottante, et où le mouvement, l'animation, les cris nous semblent étoiou'dis-' ^nts. Et ces palais du Roi, et ces pagodes sacrées, pourrons-nous les visiter ?
Nous avions beaucoup entendu parler, à Singapour, de Bangkok et de tout ce qui s'y passe en matière politique : nous savons que nous y tomberons comme en un volcan.
L'extension du protectorat de la France sur le Cambodje, auparavant tributaire de Siam (ce qui a magnifiquement arrondi nos possessions cochinchinoisesaux dépens de nos voisins), des traités enfreints récemment parle grand Roi, des frontières en litige, des lenteurs et des mensonges asiatiques, quelques coups de pied européens placés dans une partie peu diplomatique, voilà qui a établi entre le gouvernement siamois et la France, mais surtout entre les ministres du Roi et TM>tre consul, une hostilité dès {dus aigres, habilement exploitée par le consulat anglais. Ne pouvant, hélas! recourir au premier^ et dans cette circonstance ne voulant pas nous adresser au secondi qui serait enchanté de faire mousser, aux yeux des Siamois, sa protection pour un prince, et de nuire ainsi à l'influence française, on donc porter nos premiers pas, et où chercher un gtte pour la soirée ?
Mais voici, sur la rive gauche du fleuve, une égKse et la croix des mission^ naîres ! A cette porte, qui ne sait point se fermer à l'exilé , nous irons frapper, et ce pavillon neutre et digne, français quand même, nous abriterai sûrement I
Bésigoaut alors nos fonctions de nourrice, nous remettons le jeune Ludo-* vie Lainache au commandant des troupes royales , et nous sautons dans une des innombrables gondoles qui nous entourent , en dirigeant par gestes nos rameurs vers le clocher de la Mission. Il nous faut lutter contre la niarée montante, et nous mettons près d'une heure à faire ce trajet. Alors tous les détails de la ville flottante nous sont révélés , tandis que nous en parcourons les, rues y — non, les canaux ,«— entre les maisons peuplées, dont chacune est une petite ile. Nous croisons ou dépassons des milliers de pii^oguq^ légères , qui sont les fiacres et les omnibus de Bangkok : la pagaie oseiUimte les fait gUsser comme des coquiUes de noiK d'une boutique k l'autrç. Il y en a qui n'ont que trois pieds de long : un Siamois y est 'blotti aivecdes piles de. ris ^ de.bananes.ou de poissons^ d'autreis contienneilt quinze pei;sonnes et sont, tellement chargées , qu'on aperçoit à peine le rebord de la barque , qui est un palmier creusé.
Les Indigènes ont la peau de la même couleur que les Malais , mûis bcoxunes, femmes et enfants se rasent la tète, en laissant sur le sommet du crâne un toupet ovale, taillé. en brosse et plus grand que les deux: mains; cela leur donne un petit air crété, gaillard et mutin qur est bien original. C'est avec cette couronne de cheveux plantés tout droits qu'ils bravent le soleil; toute coifllire est inconnue. Le reste du costume est peu compliqué : une. pièce d'étoffe large de deux pieds, en indienne verte,' rose ou rouge, sorte de langoutis noué aux reins, relevé et resserré de l'avant à l'arrière entré ies jambes , est le léger vêtement dont ces messieurs €t ces danles pro-» tégent coquettement*.. «. leur équateur des cûrdeurs d'un «oleil tropical. Souvent — mais pas toujours — ^ les femmes jettent sur leur poitrine un ruban d'un pied de large en étoffe voyante, qu'elle croisent en doubla ban^ doulière, et dont l'emploi n'est pas une sinécure. Gomme vous voyet ^ rien n'est cousu; avec une ceinture de maire et une cravate de procureur, on habille une femme. La race, même pure, est fort laide : nez camard, yeux en amande, pommettes saillantes , teint couleur de tabac, bouche énorme, gencives ensanglantées par le bétel, et taille extrêmement petite : tel est, à première vue, le tableau de cette ville, populeuse conmie un banc de sardines.
La passion des Siamoises est de se couvrir de bijoux. Ces femmes qui rament sur des pirogues wrchargées de fruits^ ou qui sont accroupies sur le balcon de la maison flottante , en mâchant de la chaux rosée , ou en jouant avec leurs enfants; ces jaunes fiU^s de douze à quinze ans qui se baignent en naïades , et qui , faisant place à notn rapide gondole , sortent de l'eau en fugitives, toutes portent trois ou quatre anneaux d'or ou d'argent à chaque
3U JAVA. SÎAM. CANTON.
pied, des colliers brillants en sautoir , des bracelets au haut du bras, et des bag^ies aux mains ! Avouez que , costume pour costume , c'est plus g[racieux que les aflPreux sacs de flanelle de nos baigpieuses ! Supprimez la couleur et la figure , et les Siamoises seraient de superbes modèles pour la statuaire.
Quant à leurs enfants répandus ici à profusion , ils sont vêtus d'un badigeon de safran; mais ce sont de ravissants petits êtres! Je me trouve dès l'abord charmé par eux, mais désolé de penser qu'en quelques années leurs figfures deviendront aussi laides que celles de père et mère, — et ce n'est pas peu dire! Leur petit toupet, tortillé par une grosse épingle dorée, est entouré d'une jolie guirlande de fleurs blanches : ils sont souriants , espiègles, et très-gentils* à voir dans leur nudité enfantine. Mais ils sont pourtant plus vêtus que les grandes demoiselles qui se baignent; outre un flot de bracelets :et decolliera d'or.ou de cuivre doré , dont on les oouvre comme des idoles , ik ont une petite feuille de vigne taillée en cœur et suspendue par une simple ficelle qui fuit le tour des reins. Cette feuille flottante ^ quia environ cinq centimètres de long sur quatre de large, manque leur caste. Pour les riches, elle est d'or; pour la classe boiu*geaise, elle est d'argent; pour les pauvres, elle est de cuivre rouge.
Les innombrables maisons demi-kiosques , demi-radeaux , autour desquelles grouille cette population de près d'un million de Siamois, recèlent sans doute mille aspects , mille coutumes , mille négoces bizarres qui nous échappeat forcément, tandis que notre gondole nous fait passer au mîliea d'elles comme devant une lanterne magique. Au fond de chacune est lUi |>etit autel de bois sculpté , et entouré de papiers enluminés : devant des statuettes de Bouddha et de dieux lares brûlent des baguettes d'encens et de l'huile de coco dans des lacrymatoires de terre rouge ; ici des peaux de tigre; là des noix de coco : plus loin des baquets de diaux rosée ou d'indigo sont rangés sur la terrasse qui fait le tour de l'habitation en bambou > et que recouvrent des nattes multicolores. Décidément, ce n'est plus là de l'Europe transportée en Orient, c'est de l'Asie toute pure, avec son cachet voyant , ses odeurs étranges , ses types sans amalgame , ses mœurs vierges de tout mélange avec notre civilisation.
Pirogue javanaise.
Eitim du Callahoun, premier minifttre. — Le latin des catécliniiièDes. — Temples et prêtres de Bouddha. — Montagne dorée artificielle. — Nous vénérons TÉlépbant blanc. — Crén^ation d*un Siamois. — Audiences royales. — La cour du second Roi. ^- Acbat d'un barem. — La campagne siamoise. — Le Père Lamaudic. — Les huit cents femmes et le réjjiment des Amazones .du Roi.
Cette première navigation à trarers la ville aquatique n©us mène au quai de \a m*e gauche, 'OÙ s'élève la croix chrétienne. L'ëglise de FAssomption est un modeste temple dont la simpUcité parle à Fôme ! Son extérieur d'or<^ nementation dentelée à l'asiatique semble relever sa nef et ses autels, qui sont exactement semblables aux nôtres : touchant symbole de cette foi si une sur toute la surface du globe ; témoignage élevé ici à Tombre de la végétation tropicale par les travaux incessants de missionnaires admirables, qui s'exilent volontairement pour porter avec eux la parole de douceur, de tempérance et de charité ! En marchant à travers les bouquets de bananiers qui entourent le temple , nous trouvons quelques baraques de bois où logent les serviteurs de Dieu. L'abbé Lamaudie nous reçoit les bras ouverts, et nous promet de nous protéger et de nous guider au milieu de cette ville curieuse. Il nous installe dans une case construite sur pilotis et voisine de la Mission, où nous campons de notre mieux. Ne sachant naturellement pas un mot de siamois, nous pouvons pourtant échanger quelques idées avec déjeunes catéchumènes natifs, qui parlent un â-peu^près de latin ; je ne vous cite que ces premiers mots adaptés à nos estomacs et à la syntaxe locale : « Boni amici^ oportet donare bananaSy gaUinas , atque porcos. »
Le Père Larnaudie conseille tout d'abord au Prince d'écrire une belle lettre aU Roi pour lui demander audience. La chose est expédiée en forme : « Le souvenir consacré par l'histoire de la réception brillante faite aux « envoyés de son ancêtre Louis XIV, lui fait espérer qu'il verra dans toute w sa pompe le grand Roi de l'Asie. » Puis voici l'adresse qu'il faut mettre sur l'enveloppe en essayant de garder notre sérieux : « A Sa Majesté Somdetch-Phra-Paramendr-Maha Mongkut, V Roi de Siam. » — Cela fait, nous partons dans la barque de la Mission et, guidés pai*^le Père Lamaudie , qui ne doit plus nous quitter , nous portons la lettre au « Gallahoun » ,
premier ministre (non responsable) du royaume. Après une promenade sur l'eau , puis une marche sous des portiques et autour des pagodes , nous arrivons à son palais. H nous reçoit dans une galerie à colonnades dorées, où une quarantaine d'esclaves sont accroupies en cercle. L'homme d'État, en caleçon d'indienne verte, en veston bleu à broderies argentées de commissaire de police , fourre vite ses pieds nus dans des babouches chargées de pierreries, et quitte sa partie d'échecs, en appelant son fils sans vêtement qui achetait une paire de brodequins à un marchand chinois ambulant; il vient à nous fort poliment. Je n'oubUerai jamais la grimace eflfroyable que fit le pauvre vieux bonhomme à menton de galoche , quand le Père Larnaudie lui expliqua qui était le Prince : ses yeux égarés prouvaient qu'il perdait complètement la tête , et ne savait à quel Bouddha se vouer.
Déjà brouillé avec le consul de France et sur le point d'envoyer une ambassade à Paris pour réclamer contre les prétentions françaises , exposer dos envahissements , implorer la justice impériale et fulminer contre son représentant à Bangkok, il tremble de tous ses membres à la pensée de fiiire honneur à un Prince qui n'est pas de la famille Bonaparte, et de donner prétexte à une protestation de la part du consul. Ajoutez à cela que, dans les idées asiatiques , le petit-fils d'un Roi détrôné est bon à pendre haut et court. En Australie et à Java, le Prince , que relevait encore aux yeux de ses hôtes la seule consécration manquant à sa race , celle du malheur, avait reçu un accueil cordial et magnifique , inspiré par les sentiments les plus purs et les plus indépendants. Ici nous apportons malgré nous le trouble le plus effroyable dans le cabinet du roi Mongkut , qui s'imagine sans doute que les foudres des canons français viendront bientôt tonner pour lui demander raison. Pauvre Gallahoun ! s'il savait avec quelle sérénité d'âme nous contemplons ses terreurs puériles , et combien nous nous amusons de sa grimace ! Le plus grand plaisir que nous puissions lui faire , c'est d'abréger notre visite : nous voyons que, grâce à notre sortie, il ne se possède plus de joie. Advienne que pourra de Tépître destinée à son seigneur !
En remontant le fleuve , nous ne sommes pas maîtres de notre admiration devant l'effet magique des toits, des clochetons et des aiguilles vernissées dont je viens de vous parler. Mais soudain tous nos rameurs lâchent leurs pagaies et se prosternent a plat ventre sur leurs bancs. Qu'est-ce donc? — Nous sommes en vue du palais du Roi et du quai où il s'embarque. Là devant , tout Siamois doit s'incHner et adorer la demeure du souveran : les grands seigneurs et les princes du sang doivent fermer leurs parasols. S'ils enfreignent cette loi, les arquebusiers du poste qui domine le fleuve ont ordre de les punir des boulettes de leurs sarbacanes. — Nous abordons et
prenons plaisir à circuler sur une grande place publique rectan^fnhnre , suï^ laquelle donne le premier portique de la demeure royale. Il est en maçonnerie blanche : des g^roupes de colonnes accolées supportent un immense chapiteau de neuf couronnes superposées , au-dessus desquelles s'élance une aiguille de plus de quarante pieds , effilée et audacieuse. Le tout est émaillc de millions de rosaces de foïence rouge et verte , jaune et bleu de ciel , que le soleit couchant fait briller comme une féerie. De chaque côté s'avancent les « embarcadères pour éléphants » , balcons de marbre blanc , dont Tarchiteclure sévère et grandiose contraste avec le caractère colifichet des rosaces. Quand le Roi va en promenade , c'est là son marchepied , soit qu'il monte sur les animaux colosses, soit qu'il s'installe dans un palanquin. Dans le fond apparaissent les toits a éperons du palais central , dont les tuiles vernissées sont éblouissantes. Les bords du toit, sculptés en bois de sandal et ciselés à jour en guipures délicates , surplombent et protègent des pignons qui sont tout entiers en miroiterie ; que de feux reflétés dans cet ensemble ! cpiel prisme multiple et quel décor splendide ! Ah ! oui , les voyageurs qui ont parlé de Siam comme d'un songe des MiUe et une Nuits, n'ont dit que la vérité : les couleurs de l'Orient sont si vives, les Ugnes si bizarres, l'architecture si miroitante et si enluminée, et ces vingt palais réunis tiennent tellement du merveilleux, que cette vue seule vaut le voyage, et que je bénirai toujours la fortune qui me les a fait voir. Nulle peinture n'en peut donner une idée, car le soleil tropical darde tour à tour des rayons d'or, de pourpre, de neige rosée , de bronze bleuâtre , qui se jouent , comme mille feux de Bengale, sur les minarets de marbre, les dômes de porcelaine, les aiguilles de cristaux, les pignons en miroiterie et les costumes étincelants d'une population étrange.
Mais pendant que nous regardons- deux régiments de fantassins siamois, costumés en militaires français , jouant a la balle sur la place publique autour des faisceaux de leurs fusils a piston (qui sont beaucoup plus grands qu'eux), tout à coup le tambour bat aux champs, les clairons sonnent lu « Casquette du père Bugeaud » , les soldats com*ent aux armes , quoique' très-génés par des souliers ; la population s'accroupit comme sous un coup de baguette magique, et un cortège s'avance, annoncé par des tourbillons de poussière. C'est le Roi. Nous sommes environ à soixante-dix pas de la route qu'il suit pour rentrer au ])alais. Des tambours, deux pelotons de fantassins , toute une escouade de mandarins vêtus de soie brillante le précèdent en trottinant. Il est porté sur un palanquin doré et incrusté de nacre, par seize hommes habillés de soie azur ; et deux larges parasols blancs , au sommet de hampes incroyablement hautes , l'abritent de leur ombre vaga-
35e JAVA. SIAM. CANTON.
bonde et vacillant^. Le Boî nous parait tout chamarré de colliers d'or et surmonté d'une couronne dorée qui ressemble à un haut éteignoir. Une quinzaine de jeunes princes forment la suite sur des poneys caparaçonnés, et un autre palanquin en laque et ivoire est chargé de tout un lot de ses filles. Mais le cortège passe au petit trot, avec une telle troupe de mandarins , de femmes esclaves , de porte-parasols et de hallebardiers , que nous demeurons ébahis; le Roi , au moment où il nous aperçoit, nous fiait de la main un signe gracieux.
Non loin de là sont les écuries royales ,. pleines non pas de chevaux, mais d'éléphants. Nous les visitons fort en détail. Chacun a son hangar de dix mètres carrés, où il est attaché par un pied. Nous leur jetons de petites bottes de blé. vert; après nous avoir salués trois fois en relevant leur trompe de toute sa hauteur, ils secouent notre présent pour en détacher la poussière et l'avalent fort délicatement. En voici un tout armé en guerre : ses longues défenses sont plus hautes qu'un homme : une carapace de crocodile est étalée sur son occiput, pour le protéger des coups ennemis. Un sergent-major siamois , coiffé d'un casque , est juché sur son pavillon , à l'ombre du parasol à sept étages, emblème de la royauté; et un jeu de lances, piques, javelots, massues et casse-téte est disposé autour de lui : le cornac est sur la croupe, et, du son aigu de sa voix enfantine , il dirige à son gré le colosse du règne animal. Nous voulons aussi escalader cette montagne vivante et nous sentir bercés quand il trotte. Oh! que les humains paraissent petits de là-haut et que ce dandinement rappelle une mer houleuse! Nous voyons successivement les demeures de vingt éléphants ; je ne sais au juste combien il y en a. Mais il paraît que lorsque le Roi voyage dans l'intérieur, tous les chefs viennent le rejoindre, accompagnés d'un escadron d'éléphants; le Père Larnaudieen a vu jusqu'à sept cents réunis et marchant en bon ordre. Il y a eu, encore dans ce siècle, des batailles où l'on en compta six mille dans les deux camps; et quand,' il y a vingt-deux ans, les Annamites ont envahi une des provinces du Gambodje, le généralissime siamois, nouveau Samson , les mit en fuite-, en les surprenant la nuit avec quatre cents éléphants à la queue desquels il avait fait attacher des torches flambantes.
Mais devant nous leurs jeux sont plus pacifiques : quelques-uns folâtrent en pleine Uberté dans une vaste cour, ils cUgnent leur petit^œil malin (le plus maUn, dit-^on, du règne animal), ils se jouent mille tours, gambadent adroitement, s'évitent avec précision; c'est un vrai cotillon, où le
Quadrupedatiie putrem sonitu qucUU ungula campum fait une basse infernale. Les trompes indiscrètes font des évolutions par trop
d^iagandées ; nos éclats de rire semblent froisser les éléphants et leurs
compagnes; en vérité, je ne les durais jamais supposés gent si chatouilleuse.
Rien de plus simple, du reste, que la manière ingénieuse, sorte de bal
d'éléphants, qui sert à en prendre chaque année de vrais troupeaux dans les
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Un éléphant armé en guerre.
forêts vierges : on donne la liberté à une centaine d'éléphants apprivoisés ; chaque cavalier, galopant dans la jongle et les bois impénétrables, y va inviter plusieurs danseuses sauvages qui le suivent passionnément : chaque libérée fait de même et ramène bon nombre de cavaliers indomptés et fougueux. Le tout revient pêle-mêle au galop dans un enclos dont la palissade est formée d'inébranlables troncs de teck, et dont les traîtres si inteUigents ont
montré le chemin ; de hardis Siamois jettent alors des laços dans les jambes des éléphants sauvages, et des câbles solides les enchaînent à des arbres séculaires. Prises au piège fatal des amours trompées , les malheureuses bétes sont soumises à une diète des plus strictes jusqu'à ce qu'affaiblies, impuissantes , anéanties par la faim , elles subissent le joug qui a la nourriture pour récompense; et au bout d'un an le monstre forouche des forêts obéit aveuglément à un cornac de douze ans.
Mais pendant que nous nous attardons dans ces écuries fantastiques, Li nuit commence , et la lune resplendissante se lève. Nous revenons à la Mission par la terre ferme, et sortons de la «ville royale» par la pagode du « Pied de Bouddha » . Sous la lueur bleuâtre et dans le silence de la nuit , c'est une impression grandiose que de voir des aiguilles de trois cents pieds de haut, faiblement éclairées, mais projetant une ombre immense, des cloches blanches, des colonnes de miroiterie, des animaux antédiluviens de marbre , des kiosques de porcelaine au milieu de lacs sacrés , et des coupoles qui semblent recouvertes de nappes d'argent ; nos pas sonores retentissent sur les dalles désertes : ce ne sont pas des tombeaux , mais bien de> trésors qui nous entourent , et des trésors inconnus.
Bientôt , guidés toujours par le Père Larnaudie , nous nous enfonçons dans des avenues de sycomores gigantesques, de palmiers et de flamboyants; nous franchissons des portiques crénelés, et, touchant aux faubourgs, nous tombons dans des ruelles d'une saleté abominable , où l'on patauge dans ta bourbe , les immondices, entre mille chiens galeux et hurlants. — C'est bien encore là l'Orient ! De loin la ville vous apparaît comme un tableau féerique sans une seule tache ; vous débarquez dans le quartier des palais, puis vous sortez ravis des splendeurs dorées , argentines , nacrées et miroitantes , pour vous embourber dans des taudis nauséabonds, où les buffles errants, les mendiants couverts d'éléphantiasis se sont donné rendez-vous, au milieu lies odeurs putrides et des flaques empestées de la marée qui se retire. Enfin nous revenons à notre case construite sur pilotis : d'un coup de pied bien donné , toute la baraque branlante se balance ; les lézards de nuit courent sur les bambous vermoulus de nos parois ; les moustiques en nuées épaisses me harcèlent si fort, qu'il m'est impossible de dormir, et je vous écris sur la natte qui va être mon lit, tant que ma ration d'huile de coco aUmentera la mèche vacillante du coton arraché ce matin à l'arbre. Mais elle pétille en signe d'extinction , et comme le latin délectable des catéchumènes m'a poursuivi toute la journée , je finis en vous racontant le dernier trait de nos naïfs amis : ils nous demandent ce qu'est devenue la nourrice du Prince : « Quia mercatores albi narrant se vidisse Principem gallicum descendentem de CAoti/-