‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 20 sur 45 · LA PAGODE DU « PIED DE BOUDHA · texte numérisé non relu

LA PAGODE DU « PIED DE BOUDHA

Phya cum nutrice ejus » , comme quoi les cinquante ou soixante négociants européens de Siam croient que le Duc de Penthièvre; enseigne de vaisseau, fait le tour du monde avec sa nourrice et a débarqué avec elle ! La pauvre vieille Française du Chow-Phya est la cause involontaire de ce délicieux cancan , qui fait rire sans doute à l'heure qu'il est les résidents blancs ! Pensez si nous rions aussi de bon cœur, en faisant des gorges chaudes sur l'idée qu'on se fait de notre mode de voyage. Pères nourriciers ce matin, nous serions donc devenus nourrissons ce soir !

12 janvier.

Pendant que le cabinet discute si nous serons la cause de l'anéantissement du grand Royaume , nous courons gaiement d'une rive à l'autre de Me-Nam , attirés par ce qui éblouit davantage nos yeux. Ce sont les pagodes! J'ai entendu vanter celles de la Chine, mais je doute pourtant qu'il y ait sur la terre d'Asie des temples qui puissent égaler ceux de Bangkok ' .

La pagode la plus grandiose et la plus caractéristique est sur la rive droite ' : un bois verdoyant et majestueux l'entoure. Elle s'élève en une famille de clochetons que domine une pyramide centrale haute de trois cents pieds ! Celle-ci seule est formée à la base d'un tronc de cône à cent cinquante gradins : puis elle devient une tour sexagonale avec des lucarnes supportées par trois trompes blanches d'éléphants ; le clocher gracieux qui naît alors d'une couronne de tourelles s'élance comme une seule colonne et s'arrondit en coupole au sommet ; de là , une flèche de bronze doré étend vingt branches torses et fend les nues. Aux rayons du soleil, tout cela n'est qu'une seule masse scintillante : l'émail coloré des faïences flamboyantes, le revêtement de millions de rosaces vernissées qui se détachent sur l'albâtre , donnent à cette pagode d'un style pur, brillant et inconnu sous tout autre ciel , la magie d'un rêve avec les lignes colossales de la réalité.

Tandis que nous nous en approchons, glissant lentement en gondole contre le courant impétueux du fleuve, ce promontoire nous apparaît comme une ville entière , une ville sacrée de tourelles irrégulières , de kiosques entassés , de belvédères enluminés , de colonnades , de terrasses à l'italienne , et de statues de marbre rose et de porphyre rouge. Mais en mettant pied à terre, il nous feut passer dans les fossés et les bas-fonds qui longent les saints remparts , et où circule à pas comptés toute une population d'hommes dont la tête et les sourcils sont rasés \ et dont le vêtement est une longue toge romaine jaune safran. Ce sont les « talapoins » , ou prêtres bouddhis-

* Ayant depuis vûité Canton, Shang-Haï et Pékin, j*ai gardé rimpi^ession que la plus belle pagode de ces villes est à la dernière du royaume de Siam ce que Quimperlé est à Paris.

tes. D'une main ils tiennent une marmite de fer, de Taulre le » talapat » , grand éventail en feuilles de palmier, signe distinctif de leur dignité. Les ruelles qu'ils habitent sont d'une saleté épouvantable, et leurs maisons sont des masures de planches crasseuses et de briques qui s'éboulent : on croirait voir là , heureusement cachés par des berceaux d'arbres touffus , les égouts malsains des palais de porcelaine qui y touchent. Certes , il est bien vrai que

Ce qu'on voit aux abords d'une grande cité, Ce sont ses abattoirs, ses murs, ses cimetières.

Là plus de sept cents talapoins, ou « phras » nous regardent passer ayec une indifférence qui est presque du mépris ; mais en voyant ces prêtres de Bouddha qui ont l'air de mendiants paresseux, dormeurs et abrutis, ces douze ou quinze cents gamins déguenillés qui les entourent en qualité d'enfants de chœur et qui végètent dans des bouges , péle-méle avec des bandes d'oies, de porcs, de poulets et de chiens errants, il nous semble que la bourbe , l'infection , la vermine du monastère en font plutôt une basse-cour, et nous ne pouvons nous empêcher de remarquer le contraste frappant qui existe entre la féerie du temple , visible de toute la ville , et l'horrible condition des centaines de prêtres qui le desservent.

Ce matin, en traversant la ville flottante, nous avons vu un grand nombre de bonzes. Dès l'aube, ils partent, deux à deux, dans une pirogue, et, s'arrétant un instant devant chacune des boutiques que baigne le fleuve , ils mendient leur nourriture. Plus de dix mille d'entre eux font chaque matin cette promenade. Dès qu'ils apparaissent, les femmes, prosternées, les mains jointes, les saluent trois fois en frappant la barque de leur front, et versent dans la marmite une cuillerée de riz, de bouillie de poisson,. des gâteaux et des fruits. Une fois la marmite chargée à pleins bords, ils rentrent au temple , et déjeunent copieusement dans la matinée ; car, de midi a minuit, la règle séculière défend à la gent quêteuse de manger quoi que ce soit. Quel frein ce régime mettrait chez nous, s'il était appliqué à ceux qui abusent des lettres de quête !

Mais cette caste vénérée des Siamois est soumise au code le plus rigide de la tempérance, de la superstition et de la paresse. Le Père Larnaudie nous en cite quelques traits :

« Ne mangez jamais de viande , pas même de crocodile ou de chien ; ne buvez jamais de vin. »

« Ne labourez pas la terre , car vous pourriez occire un ver de terre ou une fourmi. »

a Vivez d'aumônes , mais jamais de votre travail. »

« Ne faites pas cuire de riz, car il a un germe de vie. »

(En revanche, ils sonnent les cloches à leur réveil, pour que toutes les femmes de la ville allument leurs fourneaux , et qu'en dévotes cuisinières , elles leur préparent des plats abondants. )

« Ne voyagez ni sur des juments ni sur de^ éléphants femelles, n

« Si en dormant vous rêvez d'une jeune fille , c'est une fiiute grave que condamne Bouddha, et pour laquelle vous ferez pénitence publique. »

Bref, ne s'asseoir que sur un siège élevé de douze pouces, fuir les femmes, excepté quand elles donnent à manger, fuir les laïques , respecter la vie des animaux , se vêtir simplement , se lamenter sur l'instabilité des choses humaines, et confesser publiquement ses foutes, tel est l'ensemble de leurs, préceptes, mélange singulier de morale pure, de préceptes chrétiens, de sorcellerie puérile , qui les rendrait peut-être respectables , s'ils s'y conformaient le moins du monde. Mais la vie contemplative et l'oisiveté réglementaire , doublées des vices les plus hideux choyés dans l'ombre , leur donnent des yeux de congres mourants, une attitude insolente, et une cupidité rapace.

Il parait que tous les « fils de famille » entrent dans cet ordre vers l'âge de vingt ans : c'est un vernis qu'il faut prendre. Au bout de quelques années, ils en sortent fort aisément; et après avoir passé longtemps dans un linge l'eau qu'ils devaient boire, de peur d'avaler quelque animalcule et l'âme d'un ancêtre , ils gaspillent leur patrimoine en jeux et en festins.

De plus , la condition sine qua non pour monter sur le trône est , outre les droits du sang, d'avoir été talapoin. Ainsi le Roi actuel a passé sans transition de ce célibat , même spirituel , à un harem de huit cents femmes , dont les délices l'enivrent.

Enfin , les ruelles des talapoins sont considérées comme des asiles pour les animaux. Une foule de femmes y viennent lâcher en ex-voto poulets , canards, paons et dindes. Et il paraît que messieurs les talapoins leur tordent le cou fort adroitement et s'en délectent en petit comité!

Vous avez maintenant une idée des bonzes siamois : voici leur temple, voici leur dieu. II nous suffit de monter quelques marches pour passer des baraques pourries aux terrasses de marbre. Nous escaladons les gradins de la grande pyramide, « si haut qii'on peut monter » . Ce n'est pas chose facile sous ce soleil torride qui nous rend défaillants, et sur une maçonnerie blanche qui nous aveugle. Mais le panorama de la ville tout entière nous est ouvert, avec les méandres du fleuve, les palais royaux, les onze pagodes de là première enceinte , les vingt-deux de la seconde , et environ quatre cents clochetons et aiguilles de faïence, plantés comme dans une

pelote rebondissante de verdure , qui est formée par les dômes de la végétation tropicale.

Dans les colonnades concentriques de la pagode que nous visitons , il v a des centaines d'autels ornés de millions de statuettes de Bouddha en of, en argent, en cuivre et en porphyre. Sur la partie gauche est uni temple trèslarge , avec un toit à cinq étages en tuiles bleues , vertes et jaunes ; les parois sont en miroiterie éblouissante. Les deux battants d'une porte gigantes^ que entièrement en laque incrustée de nacre s'ouvrent devant nous , et nous voici en présence d'un Bouddha en maçonnerie enluminée. Assis sur un tabouret de quinze mètres de haut , il a les jambes croisées , ime couronne pointue sur la tête , des yeux blancs immenses , et il atteint une hauteur de douze mètres. Cette masse déiforme, de vingt-sept mètres en tout, peut seule résister au bruit de plus de cinquante gongs et tam-taras sur lesquels les bonzes frappent à tour de bras. L'encens brûle dans des coupes de bronze ; un rayon de soleil , perçant par une lucarne , éclaire une quintuple rangée de statuettes dorées qui sont, en un régiment de deux Ou trois cents, blotties aux pieds de la grande divinité , et des corbeilles de fruits superbes leur éont offertes ; vous devinez qui les mangera. Des panoplies « laotiennes » sont fixées aux murailles , et de distance en distance le parasol à sept étages s'y appuie comme une bannière. Quant aux bas-reliefs, il faudrait un volume pour les décrire ; ils représentent toutes les tortures de l'enfer bouddhiste. Je frémis en voyant les contorsions de pauvres diables qui se pâment, tirant des langues que dévorent des serpents , rattrapant un œil qu'arrache une griffe d'aigle, tournant comme des toupies sur des pals, ou mangeant h belles dents de la cervelle humaine dans le crâne entr'ouvert de leur voisin !

Ici des sculptures ! là des fresques enluminées sur des murs de trente mètres de long! C'est un monde de détails que cette illustration de la religion de Bouddha , variable en chaque point de l'Asie , inextricable dans sa tradition , et contradictoire dans ses canons.

Le Ciel me garde de chercher a vous esquisser ce que j'ai compris du bouddhisme ! Malgré mon désir de m'instruire, j'ai déjà une indigestion de toutes ces vieilleries baroques , qui ne doivent être intéressantes que lorsqu'on connaît la langue du pays et lorsqu'on peut questionner les bonzes indigènes. Que Bouddha, après trente-six mille incarnations, soit arrivé au comble de la science et de la sainteté , et devenu le grand Docteur de l'univers , après avoir été serpent, roi des éléphants blancs, cigogne, tortue, singe , pierrot et bœuf à la mode des Siamois , peu importe ! Homme ici , démon dans son enfer, ange dans ses dix étages de cieux, et moitié ^lëmon ,

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moitié ange , dans la zone intermédiaire entre le ciel et l'enfer» « Phra Rodou ou Somana Rodou » devenant a Yelsadon » est trop compliqué pour moi dans ses « Toxaxats » et sa « Mahaxat » , romans dignes de remplir vingt années le Petù Journal.

Mais paimi tout ce qu'on me raconte de ce dédale hyperbolique mêlé d^'^emprunts ridiculisés de nos croyances les phis piures , voici une charmante, légende. Un prince indien qui adorait une jeune Himalalenne dut attendre pendant dix ans la fin d'une guerre où il sauva sa. patrie par des prodiges de, cpurage , pour époos^r celle qui lui avait donné son cœur. Le soir mém^ des^ noces, il meurt foudroyé ; après avoir passé dans le purgatoire une ann^e de douleurs siirbumaÎAes , il s'envole enfin ve^rs la porte ouverte du ciel où l'attend une éternelle félicité. « Puis-je revenir une heure sur la terre voir celle quje. j'ai tant aimée ? » crie-t-il à l'ange gardien du ciel. — Tu le peux, cœur fidèle , mais cette heure te coûtera dix mille années de ces tortxures dont tes n|emt>res se tordent encore. — Sans hésiter, il descend sur la terre , et cher-^ che tout enivré dans les avenues ombreuses de la vallée de Cachemire la place, k jamais aimée où dort un souvenir. — La jeune fille était là, mais enlacée dans les bras d'un autre , et lui chantant d'une voix divine d'éternels serments 1 Quand il revint au purgatoire, » Monte droit au ciel, lui dit l'ange ; ce que tu viens de voir est plus affreux pour toi que dix mille années de douleurs , de flammes et de grincements de dents ! » ^ ; Il y a bien loin de ces accents tendres au colosse du Bouddha qui est devant nos yeux. Mais ces proportions gigantesques en imposent davantage aux peuples de l'Orient. Nous ne quittons la rive droite que pour suivre sur la rive gauche des avenues menant à une nouvelle pagode , celle de Xétur phon. Je cite pour mémoire des escadrons de monstres de marbre incrusté de; cristaux de couleiu:, et représentant des femmes sur des coqs herculéens, des éléphants à trois têtes , des crocodiles ailés , et des tigres finissant -en queue de serpent; mais je voudrais vous faire entrer avec nous sous une colonnade de bois de teck, et dans un sanctuaire immense où le dieu est couché tout de son long, et ce n'est pas peu dire ! car il a cinquante mètres de l'épaule à la plante des pieds. Ce corps gigantesque, en maçonnerie, est entièrement et parfaitement doré. Il est couché sur le flanc droit : une terrasse dorée , ornée de sculptures , lui sert de lit. Sa tête , dont le sonmiet est à vingt-cinq mètres au-dessus du sol , est soutenue par le bras droit, qui s'appuie vers la porte d'entrée. Son bras gauche est étendu le long de sa cuisse , ses yeux sont en argent, ses lèvres en émail rose, et il porte sur la tête une couronne d'or rouge. Nous avons l'air de Lilliputiens autour de Gulliver, et quand nous essayons de grimper sur lui , nous disparaissons tout entiers dans

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ses narines : un seul de ses ongles est plus haut que nous.. Nous demeurons confondus devant cette construction de Titans, dont Tarchitecte n'aura pu être payé que par les trésors d*un Grésus! Jamais culte n'a vu un pareil déploiement de richesses , cai' ce revêtement gigantesque de l'or le plus pur vaut des milliards : chaque feuille plaquée, et il en^^ fallu des milliers , est de près de deux pieds carrés, et pèse, nous dit-on, 450 onces d'or! Ah! s'il y a jamais ici un vizir Ozman qui ait la manie de gratter le vieux Sium , quelle belle poussière feront tomber ses rabots! Je ne puis vous décrire la

Le grand Bouddha doré.

majesté de ce temple, où la divinité nous écrase par sa masse et par son or : une demi-obscurité formée par des vitraux antiques et surchargés, ne laisse que par des rayons indiscrets la lumière se jouer sur la couche miroitante du précieux métal , devenu ici un badigeon du monde des fées : il y a quelque chose de plus mystérieux dans ces teintes de crépuscule, qui grandissent les colonnes de teck, et font des parois couvertes de mosaïques aux cristaux multicolores un firmament parsemé d'étoiles brillantes. Je dois rendre cet hommage au temple païen qu'il a un cachet de grandeur unique dans le monde; mais s'il est assurément beau, il ne parle pourtant pas à l'àme. "-l Ces visites aux temples nous donnent une grande envie de rapporter quel-

ques-iines de ces raTissantes statuettes qui nous rappelleront les colosses. Nous faisons donc venir dans la villa flottante du généralissime le mandat rin-fondeur, pour le supplier de nous vendre des idoles. — «Non, non, jamais ! » répond-il avec vivacité, tout en s'accroupissant k nos pieds. Nous le raisonnons de notre mieux , mais il nous dit « que sa religion défend de rien vendre aux gentils, et que si le Roi le savait, il lui ferait couper la main et les oreilles : que pourtant il pourrait peut-être échanger des statuettes contre une certaine somme d'argent w . — Comme c'est oriental ! Mais bientôt il se reprend, et, s'enveloppant dans sa vertu, il refuse de nouveau énergiquement.

Nous nous mettons alors en marche et gagnons le camp des Annamites. Ceux-ci ont la spécialité, paraît-il, d'escamoter les idoles! Mais là encore nous arrivons trop tard. Ils en avaient apporté à leur chef une collection magnifique; mais il avait eu vent que les mandarins voulaient faire chez lui une visite domiciliaire (agréable institution importée jusqu'ici) , et il a jeté tout le paquet dans le fleuve.

Nous consacrons le milieu du jour à parcourir tantôt la ville flottante , tantôt le bazar de la terre ferme. Là, reçus sui* chaque radeau par des sourires aimables , nous achetons des peaux et des griffes de tigre , des peaux de serpent , des tam-tams et des parfums : souvent le canal est barré par de gros pontons qui font la distribution de la pâte rose mâchée nuit et jour par les Siamois : il y a dans ces cuves ambulantes un mélange de bétel , de noix d'arec, de tabac et de chaux. La pâte rose tendre devient écarlate dès qu'on la mâche, elle grise insensiblement et rend les dents noires colnme de l'encre ! C'est pour eux de la beauté, et l'on nous raconte que le Roi fit dernièrement visiter son harem à deux Sœurs de Saint-Vincent de Paul et à une belle Américaine , femme d'un capitaine , qui fut prudemment laissé à la porte. En remettant cette dernière à son mari : a Quelle belle femme ! lui dit-il , comme elle est jolie ! mais c'est un bien grand malheur qu'elle soit tout à feit déparée par ses dents blanches ! »

Ici nous débarquons au milieu de monceaux de « kapi. »• — C'est du frai de crevettes mis en saumuré dans des cuves de bois jusqu'à ce qu'il ait atteint une fermentation putride : alors on écrase le tout avec les pieds par une ■ danse en rond , et il en résulte un mastic nauséabond et de couleur violette : c'est le régal des Siamois! En nous enfonçant dans ce bazar, qui est une longue ruelle dallée et couverte de nattes, nous voyons au milieu d'une cohue incroyable tous les produits destinés à la cuisine siamoise. Après la nourri-* ture de l'âme , voici donc les aUments du corps ! C'est le riz d'abord qui en est l'alpha et l'oméga. Les poissons y jouent aussi un grand rôle : dans mille

992 , - . Jf^VA. «lîiM, CANTON,; ;

^chopp^s ^uxtap|0^éps , |](h^$. voyons des viviers .pleins de jeunes requins, de solç/s« d'anguille$ àja morsure terrible « de. lunes ^ s^rte de raie qui s'attache à la^coque.desba^qujçs.et fJE^it. en tendre, un roucoulement sonore ^^t ei^Bn qo^lq^Cj^ quartiers. dp ^erpiej^t boa. Le Père Larnaudie , qui en a mangue, »iOiis décilare que 4;e meta; ^ert exquis» A-pport^s dans : des hiarques-ré$ervùirs, ccJs ppi^pns demeurent .dans .les viviers jusqu'au inoment 4^ la.vttoteb Mais soûls le:.c\ditè de la Ji^étempsycose , un acheteur siamois se croirait criminel s'il les ^tuqûtenleur passant uncouteaudans les ouïes : ^eti/entent il les laisse mourir^ ,ep les exposant à l'air !

- .Plus loîniesit le^matclié aux légumes et aux iîruits : là , ce sont des montai gilès 4e l^tUS, d'ignasdies»: de, pistaches, de terre , de sagous, de jamhoises, ile.jletohis.eix/îeUents, et.de' duryans £étides. L'odeur de ces derniers fruits Impétrant de la £açon. la plus vive dans les Ibsses nasale^, est dé celles qu«n 4ie p^ut pas nommer> £Ue foit horreur;. mais dès que >^ par bravade, en a 4m>rdu,uneifois-dans ce melon non avouable,. la délicatesse et ta saveur du -fruit vous font trianïpher d!une répulsion :première , et on enTedeo^ande en- OQrekoJe me s^t^uviens iqu'k Singapour bn ,n'en voyait jamais sur lies tables dans. les: bungalows, ocoais nous, avons surpris plusieurs fois desTesîdeots éuri^e^Siqui se cachaient danst des tonnelles, de leur jardin pour en manger. Quant aux tonnelles, elles godaient i hélaal le fatal parfum! -^ Mais au milieu de ce h^i^ar siamois trouver des Chîooîs vendant des » bibelots n de la 4eteide3£^intiGlpud9 des articles de Paris et des poupées mécaniques, voilà ^uî.est >phis dr<OJei encore 1 lieureusement, pvès|d'un restaurant en nattés ^tend^est,. où résonnait le cliquetis des bâtonnets de^ mangeurs de a kapi >', \î\Qn^ jie^ .tardons pas à itr^tver des produits charmants de l'industrie locale, desîj^m djei)i6îtes,jQn émail sur cuivre, des braoekts de bras et de mollets K^n ;P£ rougiQ^ dus, colliers filigranes où -sont enchâssés des rubis et des iÇ«phii)STCabocbons>. bref^ de quoi dépenser des sonunes foUes, si l'on-était -aiissi riche qu'un Siamois !

, . |ci>M en effet, la fortune publique est immerise ; Tor et l'argent rodent ^ia\iX: qu'en ancien, lieu du monde! Tout nous^ l'a, d^à prouvé : mais lœ oraisons de jeu qui sont a l'extrémité du ba^ar nous le montrait encore davantage : nous entrons. Une soixantaine de personnes, hommes et femmes, if ont rangées en cercle sur le, plancher poli de laMcabane de bambou. Chacun .met poutT- enjeu une, '.deux, trois poignées de boulettes d'argent .^ Étrange monnaie que ceUe-^ci 1 Figui?ea-vous une rangée de douze pilules d'argent, dont laplus groasdest comme une noix et la plus petite comme une tète d.'épio^;. Voilà la série graduée des moanaies du roi Mongkut^ Chaqne boulette est fendue d'une petite entaille par deiTÎère et marquée par jdevanl

SEPT JOURS DAÏ«^ LE HOYAUMË DE SIAM. 86d

cl*utt coin poinçonné en forme de cœur miorôscopique. La pias ùisitëe esi le âticàl» ; elle est dé la dimenfiioh d'une petite noisette et vaut trois irancâ^ la phis grosse en vatrt douze. ■»— Rien d*originâi c6m;ne la natte écartate sur laquelle tombent en grêle ces billes d^'argent, lancées d'une main impassible . Un vieillard ussis, Tç^riérableci^upier, sur lequel convergent les regards de l'assemblée muette, jette ^4ngt fois par minute une poignée de dés qui ne sont autre chose que des coquillages africains , et déclaré pair ou impair. — « Passe et mâilqtie », ou « moitié à la boulette » , ne sont pa$ encore usitée dans le grand Royaume. Mais nos consuls obtiendraient' cela phis vite qu'un triiité de éommeroe. En voyaht deâ mandarihs t^étas de^soite perdre sucèes- ^emént des milliers 'de boulettes d'argent; je m'imagine' d'abord ^e les ^aute fonctionnaires sont les seuls cUents de ces banques em^preintes' du 'plû^ li^ifcacbel* Màiâle peuple tout eùtiet* est' essentiellement joueur : à deux pa^ •delà, de simpW marchands jouent avec dès monnaies de porcelaine , petits macarons cftiflrésen relief; dans d'auti*es tentes, étagées a ronibrc de cocotiers magnifiques, :mais formées de loques'de nattes comuileori n^en ràs^ "Semble bizarrement qu'en Orient^ les esclaves viennent risquer la monnaie dn pauvre, de petits coquillages appelés « conques de Vénus » , et dont un nûlUer vaut cinq, sous. Quel tableau Decamps aurait fait de ces quartiers de joueurs ! A droite, les mandarins brillants, couchés sans anxiété sur k s^ie» et jetant l'argent à pleines mmns, comme le semeur jette la graine; a (fauche, les marchands, avides et fiévreux, vendant a moitié prix' leuiis derniers ballots, pour risquer le pair ou Fimf^âii*; et au fond', presque da^s Je bois, dans un cadre de verdure dorée par lojsoleil , dee groupes de jeunes filles haletantes , esclaves écha^péies pendant une heure , à demi vétùes quand elles. arrivent, souvent dépouillées de tout costume quand eliels partent; Se tenant étendues un peu au^essus du sol', les reins cambrés, avec les éoudes et les genoux repliés pour point d'appui, elles avancent convulBivementié cfou ■et la tète, balancent en l'air leurs petits pieds crispés =; et leurs' corps, fevehes et moulés, se dessinant dans. cette pose tèndi|ie, frémissent tout entiers à chaque coup de dés! Qui sait? le rachat de la liberté dépend d'un, heureux hasard, et une heure d'escapade peut assurer l'affranchissement de toute une vie!

Nous revenons à la Mission par une grande place de gaeon. Elletoucheau palais du second Roi qui est mort l'année dernière : là s'élève un mronument étrange : on construit pour le défont un gigantesque échafaudage, véritable montagne artificielle couronnée de kiosques élégants : dans deux mots ^ elle sera brûlée tout entière, en même temps que le corps du Roi placé au sommet. Ce sera une fête magnifique qui coârtera une douzaine de millions^.

d64 JAVA. SIAM. CANTON.

Pendant ^ept jours tout Siam sera en liesse : les éléphants, armés engua^lf^e, feront' la haie, et du haut de leur masse vivante l'artillerie tonnera. Le premier Roi jettera au peuple des bouquets innombrables de fleurs , au cœur desquelles seront cousus des « ticaux » d'argent : jeux et festins , encens et processions, danses et fantasmagories, tout sera mis en œuvre pour la solennité funéraire, convertie en réjouissance publique.

Ce que nous avons devant les yeux est déjà bien admirable. Figurez-vous que cette montagne de rochers factices est supportée par une charpente de bois de teck haute de plus de cent soixante-dix pieds. Les plus beaux arbres des forêts de l'intérieur du royaume ont été traînés par des miUiers de coulies jusqu'à ce lieu. Nous pénétrons par un trou caché au centre de la bâtisse, et nous sommes saisis de la légère contexture de toutes ses parties. Que de travaux, de coups de courbache et de hache , que de sueurs et de souffrances dont le fruit est uniquement destiné à devenir la proie des flammes!

Le chapiteau à étages du kiosque le plus élevé n'est pas encore terminé : c'est là que sera déposé le corps du Roi défunt et combustible. On applique sous nos yeux les dernières plaques de dorure de cette petite partie du grand tout, et cent vingt-deux livres d'or pur ont déjà été employées dans ce détail de Tédifice immense! Les laminoirs étant encore à l'état d'enfance, les feuilles du précieux métal sont si épaisses qu'avec une seule on en ferait plus de cmquante chez nous.

Un balcon rectangulaire en miroiterie ceint le kiosque central : huit kiosques dorés, disposés comme les huit angles de sommet d'une étoile, construits sur les pointes de roches simulées, forment l'auréole pittoresque et éblouissante du mausolée : dix-huit parasols à cinq étages ' sont plantés en sentinelles autour du catafalque encore vide , et le pavillon écarlate avec l'Eléphant blanc flotte au-dessus de cet assemblage , qui charme les yeux au plus haut point.

Quant à la montagne elle-même, qui est de carton, une aquarelle seule pourrait vous rendre les tons moirés, bronzés et métalliques de ses mamelons bombés, de. ses roches surplombantes et de ses cavernes bleuâtres. La carcasse de papier mâché , qui pour les rochers seuls s'élève à environ cent vingt-cinq pieds , est revêtue ici de feuilles de cuivre rouge , là de feuilles d'or, plus haut de feuilles d'antimoine de Bornéo, plus bas de feuilles de platine; toutes sont bosselées et miroitantes, relevées par des bouquets artificiels de métal et par des vases nacrés qui se dessinent en silhouette. Ln sentier tortueux, tantôt en rampe, tantôt en escaher, fidt cinq fois le tour

^ Let^ armes du Roi ti9 S ont au parasol deux étants de moins que celles du Roi n^ 1«

d€ la montagne avant d'arriver au faîte : à chaque pas, il est gardé par dés chiens de porcelaine, des dragons dorés , des paons de verroterie ! Tels sont les ornements saillants de cet échafaudage d'un conte de féesf. Pensez combien les rayons du soleil jettent de feux multiples sni* ces rocher métal-

Le bûcher où sera brûlé le second Roi.

Ijques, réflecteurs entassés d*où ricochent et se marient mille lueurs infinies, transformées, éblouissantes. — De plain-pied, sur la droite, une barrière d'ébène sculpté et enjoUvé d'ivoire marque le seuil du sérail de celui qui est mort. Un pignon de miroiterie, des éperons de bronze, des tuiles vertes, jaunes, et bleues, enrichissent le premier kiosque, qui n'est qu'un toit sup-

{)orté par quatre colonnes de teck ; puis une cage semblable à celles de nos jeux de paume , mais construite en madriers de sandal , est le balcon grillé d'où les sept cents veuves du même mari voient grandir le tombeau magnifique qui va devenir sa rôtissoire.

Mais l'ornementation n'est pas encore terminée ; un millier de chaipentiers sont employés sur les abords de la place à enfoncer en terre des troncs de teck immenses , au haut desquels seront suspendus des animaux dorés. Dans de longs hangars , nous voyons les mandarins menuisiers diriger les travaux, et faire coller des bandelettes d'or sur de grosses carcasses de dragons volants, de crocodiles ailés, d'oiseaux antédiluviens. Quand ces avenues de mâts de cocagne, où flottera une ménagjerie fabuileuse, encc^eront cette nécropole d'opéra ; quand un million de Siamois en habits de fête seront répandus autour 4^ la montagne dorée ^ quand les tourbillons; de la fumée des canons pendant le jour, les innombrables, feux d'artifice et de Bengale pendant la nuit, animeront cet ensemble étonnant, ces royjales funérailles ne seront-elles pas une des plus belles fêtes de l'Asie?

C'est en parlant de tant de spectacles nouveaux pour nous que nous glissons en gondole sur le majestueux « Me-Nam » . Les grands arbres dc^s jardins des pagodes sont illuminés par les lueurs des lucioles qui couvrent d'une pluie légère d'étincelles toutes les vagues et sombres silhouettes ; et les alignements des canaux de la ville flottante se dessinent par les lanternes vénitiennes, aux couleurs bariolées, qui se reflètent dans le miroir des eaux tranquilles.

13 janvier.

Vers onze heures du matin , — par une chaleur torride , — comme nous revenons de la messe à notre case de bambou, en songeant à tous les courageux missionnaires qui, depuis saint François-Xavier en 1562, ont débarqué sur ce quai et puisé là des forces nouvelles avant de commencer dans les forêts insalubres de l'intérieur leur vie d'abnégation, de souffrances, de solitude, mais de devoir, — nous voyons arriver tout haletant un mandarin, premier chambellan du Roi. Il nous remet un papier long de deux pieds et large de deux pouces , où quatre lignes de cinquante à soixante mots chacune , en écriture siamoise, demeurent inintelligibles poiu* nous. C'est la réponse royale : mais sont-ce nos passe-ports ou nos lettres d'introduction? Nous recourons au Père Larnaudie, et nous voilà bien ébahis d'apprendre que Sa Majesté Siamoise nous attend depuis huit heures du matin. Évidemment le Roi est surpris de ne pas nous voir arriver; mais c'est la faute de son grand mattre, qui aura couru après quelque donzelle échappée de son sérail et fait

Tëcole buissonnière le long de sa route ! Vite nous sautons en gondole » nous recrutons le généralissime ^ qui porte Tuniforme français de général de division ) avec cette seule différence qu'il a un éléphant brodé sur son collet ; mais quand nous nous présentons au guichet de la porte royale, on nous dit que Sa Majesté a quitté la salle d'audience où elle entretient tous les matins ses actifs mandarins des})esoins pressants de l'État, et qu'elle s'est enfermée dans son harem , dont personne ne peut franchir le seuil pour la chercher, sans mériter la peine de mort !

Grâce à nos guides, la première enceinte du palais étant franchie, nous en profitons pour voir ce qu'elle recèle.

Plus d'audience royale, donc plus d'étiquette; nous ôtons avec bonheur nos habits de drap , sous lesquels nous mourons de chaleur, et nous arpentons les péristyles et les terrasses, comme les Parisiens, en manches de chemise, qui visitent les fortifications en été. Un des pages du Roi, vêtu d'un casaquin et d'un langoutis de cachemire azur, nous fait d'aimables révérences et des accroupissements multipliés. Toutes les fois qu'il parle , il met sa cigarette parfumée au repos, en la passant entre l'oreille et le crâne, lïous obtenons de lui la permission de rendre nos devoirs à la grande idole vivante , l'Éléphant blanc !

Au seuil du temple-écurie , une quinzaine de mandarins qui nous accompagnent se prosternent à quatre pattes en présence de l'animal-dieu ; et, nous conformant aux convenances, nous entrons . chapeau bas dans le sanctuaire, avec force révérences respectueuses. La voilà donc cette fameuse divinité blanche qui est l'emblème du royaume de Siam , et devant laquelle s'incUne tout un peuple ! Quel n'est pas notre désenchantement de trouver l'Éléphant blanc de la couleur de tous les éléphants du monde! En revanche , il est surchargé de bracelets d'or, de colliers d'or, d'amulettes et de pierreries. On lui sert son repas sur d'énormes plateaux du précieux métal, finement ciselés, et l'eau qui lui est destinée est conservée dans de magnifiques amphores d'argent. Pourtant, ^n approchant de l'animal chargé de reliques , nous pouvons bien trouver que sa peau est un peu plus grise et d'une nuance plus blanchâtre que celle du u commun des éléphants » ; ce sont seulement ses yeux entièrement blancs qui l'ont désigné à tant d'honneurs et à une si servile vénération. En cela, le dieu est albinos, . qualité très-rare.

Suivant ce que l'on nous raconte, dès qu'un des chefs de l'intérieur découvre un quadrupède ainsi marqué , il rassemble toutes les tribus avoisinantes pour le traquer : on le prend grâce à de puissants stratagèmes , et après cette douce violence qui a bien coûté quelques centaines de bras et

de jambes broyés , on l'amène jusqu'à Bangkok sur une barque royalement ornëe, où il est servi par une escouade d'esclaves prosternés à ses pieds. Pour prix des fruits et du blé vert qu'ils lui offrent, les malheureux sont, paraît-il, récompensés par de mortels horions toutes les fois qu'ils se trouvent à une longueur de trompe. Mais peu importe que le dieu pue, rue et tue! Les mandarins de Bangkok, installés dans les barques royales, remontent le fleuve au-devant de lui et l'honorent des plus beaux présents; car leur religion leur enseigne que les âmes des Bouddhas transmigrent dans le corps des oiseaux blancs, des singes blancs, des éléphants blancs : à ces derniers, surtout, hommage et vénération, en raison du nombre prodigieux de mètres cubes de divinité qu'ils doivent renfermer !

Quant à nous, nous ne refusons, malgré nos fous rires, aucun des hommages consacrés à l'Éléphant : c'est la moindre politesse que nous devions à nos aimables hôtes siamois ! La béte elle-même , ravie du tas d'herbe tendre que nous lui faisons offrir sur un de ses plateaux d'or, trépigne et se dandine gaiement sur les trois pieds qui lui sont laissés libres. Le quatrième est maintenu par une chaîne rivée , sans quoi je pense que l'idole vivante déguerpirait bien vite de ce lieu où elle est en odeur de sainteté et autres, pour courir dans la jongle avec ses profanes et regrettés compagnons de vie nomade. Nous restons plus d'une demi-heure dans ce temple, examinant les ornements de grande cérémonie qui sont, comme des harnais, suspendus aux parois de marbre. Il y a un kiosque doré à clochetons, monté en sellette, des étuis et des boucles d'oreilles, des pierres précieuses, et des centaines de bagues « à défenses » qui, ajoutées à ce qu'il porte déjà, doivent lui faire une étonnante décoration mythologique. Car nous devons songer que nous ne voyons l'Éléphant qu'en négligé du matin : jugez de ce que cela doit être quand il est en grande toilette !

Mais nous ne voulons pas sortir du temple sans mettre à exécution un pari que nous avions fait avant de partir d'Europe, et que nous nous plaisions à nous rappeler sur les grandes vagues du cap de Bonne-Espérance comme dans les bals de Sidney : « rapporter chacun trois poils de l'Éléphant blanc ! » Mais cette pieuse opération épilatoire nous paraît une facétie fort dangereuse, maintenant que nous nous trouvons nez à trompe avec l'animal. Corrompre à coups de boulettes d'argent son premier valet de chambre, qui se faufile dévotement, respectueusement, en marchant sur ses genoux, et qui de neuf coups saccadés les arrache sous la lèvre inférieure, voilà qui est fait plus vite qu'il ne faut de temps pour l'écrire , et je vous rapporte ces reUques capillaires dans un médaillon sans emploi jusqu'à présent.

Il n'y a plus rien à voir dans la série de péristyles, où les patrouilles

SEPT JOURS DAjNS LE ROYAUME DE SIAM. 369

seules montent la garde , et le flot très-augmenté de nos acolytes , mandarins et camériers royaux, nous conseille de revenir vers cinq heures du soir pour tenter la fortune et savoir si Sa Majesté nous recevra, quand elle sortira de son harem.

Nous nous dirigeons alors vers une pagode qu'on nous dit, je crois, s'appeler a Tour de Babel » ; mais elle me fait l'effet d'un fourneau et d'un charnier. En traversant quatre portiques , et en suivant des avenues dallées, remplies de talapoins qui vont et viennent, nous nous trouvons devant un kiosque en pierres entièrement à jour, dont les colonnes sont noircies par la filmée. C'est ici que se font de préférence les funérailles de Bangkok, et en attendant une heure et demie , nous sommes témoins d'un service de classe moyenne. De même qu'ici le deuil, au rebours de l'Europe, se porte en vêtements blancs , la mort ne produit pas chez ces peuples le même effet que chez nous; et tous les parents, amis et croque-morts, fument, causent, plaisantent et rient en suivant le cortège. Vous savez qu'aux Indes et ici , l'on n'enterre pas, mais on brûle les cadavres. S'il est vrai que notre pauvre dépouille corporelle est détruite ainsi plus proprement que par les vers rongeurs et la pourriture , si la crémation résout d'un seul coup les questions d'insalubrité des cimetières, j'avoue qu'il est peu de spectacles qui soient aussi horribles pour les vivants, et qui fassent sur l'âme une impression plus destinée à revenir dans les nuits blanches comme un torturant cauchemar.

Nous nous tenons à une vingtaine de mètres, pour ne point gêner les superstitions locales, et voici ce que nous voyons. Le corps, enseveli dans du linge blanc, est tiré du cercueil et déposé dans le kiosque, au-dessus d'une triple rangée de fagots desséchés. Le « Ghaô-klein-balat » , ou premier vicaire dès talapoins , allume le bûcher : la flamme s'élève ; sa lumière même et la première fumée épaisse dérobent tout à nos yeux : peu à peu la flamme tombe, la fumée s'évanouit, le brasier reste; alors le cadavre apparaît au sommet, et les chairs crépitent affreusement au milieu du silence religieux des spectateurs. Mais comme c'est un mort frais de la veille, ses nerfs et ses muscles se crispent sous l'action du feu cuisant : les bras se tordent, les phalanges s'agitent, les jambes se contractent et repoussent la braise. S'il n'était connu en physique qu'un chat mort mis sur le gril gigote comme une grenouille vivante , nous devrions croire que le malheureux se réveille et revient à la vie ! Mais ce corps d'homme levant et secouant ses membres dans des convulsions saccadées , et semblant se pâmer de douleur sur le feu ardent, me glace, je l'avoue, le sang dans les veines. Oh! non, je ne veux pas mourir ici !

Mais ce ne sont encore là que les plus ordinaires funérailles. Il parait que

;J70 JAVA. SIAM. CANTOTÎ.

souvent un Siamois dit en mourant : m Je laisse un bras ou une jambe aux oiseaux. » Alors le talapoin de service découpe le cadavre, et jette le morceau demandé aux consommateurs ailés, vautours hideux qui volent par centaines au-dessus de la pagode en attendant leur proie. Ainsi , pendant que le corps grille sur le feu, une de ses parties crues est dévorée à cent pas de là dans le « charnier » .

Nous y allons, et la vue de cette annexe funéraire, plus paisible que le bûcher, est assurément plus impressionnante. Par un singulier contraste, tandis que les honnêtes Siamois croient faire œuvre pie en donnant un de leurs membres aux oiseaux, c'est la plus humiliante des flétrissures que d'être dévoré en entier par les vautours. Les « galériens du Roi » sont ceux auxquels Bouddha refuse les honneurs de la braise et du gril. Dès nos premiers pas dans le charnier , nous foulons une douzaine de crânes anciens , décharnés et dépouillés par le bec de la gent vengeresse ; mais il y a tout à côté des lambeaux tout frais ensanglantés et dégoûtants, autour desquels sont attablées les fétides bêtes qui s'y cramponnent du bec et des serres , en battant des ailes pour augmenter leur force de déchirement et pour chasser les compétiteurs de leur proie ! Malgré la chaleur intense , l'odeur n'est pas si forte qu'on pourrait le croire , grâce à la rapidité avec laquelle la besogne est faite. Mais il reste pourtant l'infection nauséabonde que les vautours eux-mêmes exhalent ! De plus, ils dorment par centaines dans ce même lieu où ils mangent, et on s'en aperçoit sous les corniches des colonnades. Les talapoins prennent plaisir, après nous avoir fait circuler au milieu des torses à demi déchiquetés et des membres épars du charnier, à nous montrer le garde-manger où repose un galérien mort hier, recouvert seulement d'une planche, et destiné au repas de demain matin. Le pauvre diable a encore ses chaînes aux pieds : cela gênera un peu les vautours.

En repassant devant le bûcher, nous espérons voir la fin du cérémonial : mais les braises sont encore trop ardentes. Dans quelques heures on va retirer du miheu des cendres le tical mis dans la bouche du cadavre au moment où ses parents l'ont enlevé de la maison mortuaire , et lui ont fisdt faire trois fois le tour du jardin « afin qu'il n'en puisse retrouver le chemin » . La partie centrale des cendres sera ensuite recueillie dans de petites urnes , et chacun des membres de la famille emportera dans sa poche une parcelle du défunt! Je m'explique maintenant ces rangées de petits pots que j'ai vus, comme des pots de confitures, sur les planchettes qui entourent l'autel des dieux lares dans l'antichambre de chaque maison. Je ne m'étonne plus alors de ce récit qui m'avait paru fantastique , et d'après lequel , à la crémation d'un guerrier renommé, les talapoins se précipitent sur le foie

rôti pour le mang^er ; et il me semble entendre ce Siamois , ancien ambassadeur à Paris et parlant à peu près le français , iuTiter un ami au seryiçe^ convoi et enterrement d'un des siens, en lui disant : « C'est demain à onze heures très-précises que je vous prie de venir voir griller mon oncle ! »

Mais nous n'oublions pas notre rendez-vous donné ce matin pour huit heures et prorogé par la fantaisie d'un mandarin jusqu'à cinq heures du soir. La place du palais est remplie des troupes royales, qui, nu-pieds, mais en bon ordre, obéissent parfaitement aux commandements français du général. — Bataillon carré, charge à la baïonnette, défilé et salut, musique entraînante , tout est réussi d'une manière étonnante poiur des Asiatiques ! Bravo pour le général-maréchal Lamache !

Cette fois, le portique de la seconde enceinte nous est ouvert à deux battants : il y a des canons sur les terrasses, des sentinelles portant armes sur chaque marche de porcelaine de l'escalier sinueux. Nous arrivons au seuil de* la salle du trône , et le Roi vient au-devant du Prince en traversant une moisson de mandarins accroupis dans l'attitude du plus profond respect , et n'osant même pas lever les yeux sur le maître qu'ils adorent.

Sa Majesté est précédée d'une dizaine de ses enfants, qui sont vraiment ravissants : ils ont la tête rasée , excepté le sommet , d'où s'élève une petite mèche entourée d'une guirlande de fleurs blanches maintenue par des épingles de saphir : leur buste nu est orné de nombreux colliers de pierreries , et leurs reins , d'une ceinture d'étoffe argentée ; au-dessous pend un langoutis de soie chinée rose et bleue; enfin sept ou huit gros anneaux, où sont attachés en pendeloques saphirs et rubis, s'enroulent au-dessus de la cheville. Les voilà donc ces petits êtres mignons que les sultanes ont parcs et enguirlandés! L'un porte la boîte aux cigarettes, l'auti'c le grand sabre du Roi, celui-ci un parasol à sept étages, celui-là un crachoir d'or! Ils avancent en trottinant et en nous saluant de leurs plus gentils sourires.

Quel contraste entre ces petits chérubins asiatiques et le vieux Roi, dont la figure rabougrie est enchâssée sous une couronne-pyramide dorée, et dont les membres de squelette tremblottent sous les manteaux chamarrés et les pierreries innombrables ! Sa Majesté Siamoise , âgée de soixante-trois ans , est parfaitement laide, et tient beaucoup du singe. Mais le Roi Mongkut se pique de parler anglais, et nous comprenons à peu près un mot sur dix. Le colloque est fort solennel : le Roi nous parle de Louis XIV et de sa fameuse mission : — tout en discourant sur les grandeurs du Roi -soleil, il se détourne deux ou trois fois par minute pour cracher sa boulette de bétel dans un beau vase d'or, puis en reprend une autre dans une des boîtes ornementées de diamants que lui tendent ses enfants. Mais l'audience ne

dure guère que cinq minutes : nous sommes sur le seuil de la grande salle du trône : le Roi nous y fait faire sept ou huit pas. Je ne saurais la comparer qu'à une nef de nos églises, tant elle est élevée et majestueuse. Ne pouvant la mesurer que des yeux, je lui donne trente mètres de long sur neuf ou dix de haut; c'est un magnifique assemblage de colonnades dorées, de lustres filigranes, de panoplies bizarres; le parquet comme le plafond est en marqueterie brillante, et dans les parois sont coupés deux étages de galeries, sorte de loges cintrées d'où la vue plonge comme dans un théâtre de dorures. Au milieu de la paroi qui est en face de nous, est taillée une immense

Le soixante-douzième enfant du roi de Siam.

alcôve : des cierges d'un demi-pied de diamètre et plus hauts qu'un homme, brûlent sur les marches du trône qui est au fond et qui ressemble à un autel. Au-dessus s'élève le grand parasol à sept étages, un vrai clocher de cathédrale !

Dans tous les coins, des groupes de mandarins prosternés sur les genoux et sur les coudes ; des meubles orientaux chargés de bijoux et de parures , des Bouddhas couverts de diamants , à côté de cadeaux (articles de Paris) donnés par les souverains d'Europe! Un fauteuil de velours d'Utrecht, à fond mobile (meuble de malade) , sous un dais argenté de pacha ! Les insignes de la Légion d'honneur encadrés au-dessus d'une gravure coloriée

(à un sou), représentant des sapeurs! Des blocs de pierres précieuses à l'état brut dans des plats à barbe de la dernière quincaillerie d'Auvergne ! Une architectiure et des boiseries d'une beauté inconnue chez nous , et des colifichets de foire de village! Oh! que c'est bien là l'Orient, mélange des plus admirables joyaux indigènes et d'une bimbeloterie européenne que l'ignorance des possesseurs taxe d'objets d'art; ensemble grandiose et minable , doré et étamé , merveilleusement laqué et enluminé de peintures enfantines. Je donnerais je ne sais quoi pour voir toutes ces vitrines qui nous environnent : la plus proche nous fait éclater de rire ; elle contient un fouillis d'ivoires superbes , de jades valant des milliers de francs , de bouteilles de benzine Colas, d'eau de Cologne, et une douzaine de tasses de faïence de la grosseur d'un melon , à rebords épais et à anse soUde. Il parait que c'est un malin Français qui a vendu au Roi ce grotesque ustensile de ménage, comme si c'était un service de table !

Mais le temps d'achever une inspection aussi curieuse ne nous est pas laissé. Le Roi dit quelques paroles au groupe de ses filles qui se sont tenues timidement à distance jusque-là , et elles vont ouvrir une cave à liqueurs placée sous la copie du tableau de Gérôme , qui représente la réception des Siamois à Paris. Une d'elles, âgée d'environ treize ans, couverte de bijoux seulement, gracieuse et vraiment charmante , nous verse par son ordre une décoction abominable sous le nom de vin : le Roi tient beaucoup à trinquer avec nous en faisant sonner les verres, et il nous congédie fort aimablement en donnant ordre à ses filles d'apporter, en grande pompe, trois de ses cartes de visite sur papier glacé. Sa Majesté nous les a libéralement octroyées, et voici le témoignage de cette royale munificence :

SOHDETCH-PHRA-PARAMENDR

MAHA-MONGKDT ,

MAJOR REX SIAUENSIUM.

Cette fin en langue latine n'est-elle pas délicieuse?

Le bonheur veut que le Roi , dans ses dernières paroles d'adieu , dit aux mandarins de nous montrer demain matin les dépendances du palais et la demeure de son collègue défunt. Les petits Princes rieurs et les nombreux mandarins nous reconduisent jusqu'à la porte. Nous promenons dans toutes les directions les regards les plus avides , mais nous ne parvenons à découvrir ni une ombre aux fenêtres du harem, ni une apparence du fameux régiment des Amazones, qui tient, dit-^n ; garnison dans le palais.

14 janvier.

Nous avons commencé la journée ^ Fanvel et moi , par une vif^te au consul de France, M. Aubaret, capitaine de (régate, homme aimable et charmant, doué d'une facilité extraordinaire pour apprendre toutes les langues de rOrient ; il nous a raconté toutes les péripéties de la politique en ces parages. Après avoir reconnu le protectorat de la France sur le Gambodje , le Roi de Siam a conclu avec les rois de ce pays un traité secret annulant le nôtre , et ceux-ci viennent d'apporter en cachette à Bangkok un tribut auquel ils avaient officiellement renoncé. Le consul anglais n'a rien plus à cœur que d'encourager les Siamois dans cette voie douteuse qui arrête les progrès de notre domination en Cochinchine. « Le Gambodje nous restera, ou je sauterai » , disait notre intrépide consul. — Par là, en effet, serait consolidée cette barrière que nous élevons entre la Chine et l'Inde anglaise; par là notre colonie pourrait plus sûrement prendre son essor, et empêcher peutêtre nos puissants rivaux d'envahir peu à peu les États du grand Roi.

C'est un étrange steeple-chase que celui des influences européennes dans l'extrême Orient! Prendre, à la première occasion favorable, pour empêcher un autre compétiteiu* de prendre à la seconde, tel est le secret peu moral assurément, mais presque obligatoire des dominations coloniales. Procéder tantôt par une condescendante protection , tantôt par une hautaine irritation; flatter ou intimider, montrer l'épée dans le fourreau ou hors du fourreau , voilà ce que nous faisons tous , à tort ou à raison , pour lutter contre les lenteurs sournoises, les réponses éternellement évasives, les cachotteries mesquines , les infractions flagrantes des roitelets ou des Grands Mogols de l'Asie. S'il n'était si fallacieux, demi-serpent, demi-bourdon, il me ferait vraiment pitié, le cabinet de Siam! Tantôt il rampe, tantôt il sonne une fanfare indépendante. Mais, au fond, ce royaume n'est-il pas un gâteau bien tentant, placé entre deux convives, la France et l'Angleterre, qui , ne pouvant plus rien manger aux autres en Europe , se sont attablées en Asie?

Nous n'avons pas oublié les Dupleix , les La Bourdonnaye , et nous avons eu la main heureuse , après avoir tant perdu aux Indes , d'avoir de nouveau tant conquis en Cochinchine. Mais il est tout simple que , si nous respectons sincèrement l'intégrité du royaume siamois, nous demandions aux autres compétiteurs la même réserve. De là une situation des plus tendues, et des griefe qui, ne pouvant être mis au grand jour, se reportent d'autant plus vivement sur les petites choses : ainsi , comme pour les enfants qui ne sont pas sages et auxquels on refuse le dessert, notre consul a pris sur lui, et

avec raison , de ne pas remettre au Roi une épée superbe et des présents envoyés par la France : il ne les donnera que si une certaine délimitation de frontières est faite selon sa demande. Le cabinet siamois s'est décidé cette nuit, en conseil, à envoyer une ambassade à Paris poiur obtenir la frontière de ses rêves. Bien entendu la même malle emportera une dépêche destinée « à préparer le terrain » en sens inverse !

Mais de la scène politique nous ne tardons pas à passer à la scène comique. Le théâtre en plein air fait les délices des Siamois, et, à l'ombre de quelques feuilles de bananiers , de jeunes acteurs é^yent pendant le jour entier des centaines de spectateurs accroupis. GoifiBés de couronnes royales dorées, couverts de cuirasses et de cuissards de métal brillant, ils dansent au son d'une musique infernale, sautent, chantent, se battent, pour représenter les épisodes fabuleux de leur histoire nationale. Malgré la bizarrerie du jeu , l'enluminure épaisse des visages , les sauts périlleux de la troupe , nous ne restons pas longtemps en contemplation devant ce spectacle drôle , mais inintelligible pour des Européens. D'ailleurs les sons lointains des tamtams royaux nous avertissent qu'il est l'heure de visiter les dépendances du palais, comme le Roi nous l'a promis hier.

Un « phaya » , mandarin vêtu de soie cerise , est notre cicérone et nous guide à travers un dédale d'escaliers de faïence, de tourelles bariolées, de terrasses à quatre étages, et de statues grotesques de granit rouge. Nous voici dans la pagode du Roi : elle brille comme les autres de miroiteries et de tuiles vernissées, mais dès l'abord elle frappe les yeux par son pavé tout entier en briques de cuivre sur lequel peuvent marcher les profanes : toutefois, de distance en distance sont tendues à terre des nattes d'argent, tressées comme des cottes de mailles , et que peuvent seuls fouler les pieds du Roi ! Fresques et lustres , colonnes et brûle-parfums sont éclipsés par l'autel du fond, où sont entassés des centaines de Bouddhas et de parasols enrichis de rubis et de diamants : ils semblent autant de gerbes d'un feu id'artificc jetées autour de la grande idole qui est la merveille de Siam. Celle-ci représente un Bouddha de taille humaine en or massif : la tête est faite (Tune seule emeraude, finement sculptée, et d'un éclat resplendissant ; elle est surmontée d'un casque de saphir et d'opale. Il parait que le consul d'Angleterre en a offert plus d'un milUon au nom de son gouvernement ; mais Sa Majesté Mongkut tient à cette tête connue à la sienne propre, et il me semble en effet qu'elle doit être unique dans le monde ! Les annales du royaume parlent de sa décoîiverte il y a environ sept ou huit siècles. — « En cas de révolution, nous dit un Européen au service du Roi, voilà la statue que je me contenterais de prendre, pendant que le Roi se dé-

brouillerait avec ses huit cent soixante-Hjuinze femmes. En y ajoutant les deux magots de quatre pieds , en or massif, qui sont les satellites de l'émeraude, je pourrais jouir d'une honnête aisance ailleurs. » Simple, net, ïnoral et bien senti! Ailleurs... en effet! mais trouvera-t-il sans peine un pays où les confiscations de ce genre soient, en honneur?

Tout en nous extasiant sur les richesses inconnues que recèle cette pagode, et que je ne vous décris plus après ces deux traits, de peur de tomber dans un catalogue de bijoutier, nous ne pouvons nous empêcher d'admirer la simplicité et la pauvreté des modestes talapoins, gardiens de tant de splendeurs, qui cheminent pieds nus, en portant leur marmite de fer , entre ces régiments de dieux d'or.

De la pagode à la Monnaie , il n'y a qu'un pas , mais un grand contraste : car là l'or est pur, les diamants sont de la plus belle eau; ici le roi Mongkut croirait manquer à tous ses devoirs de roi asiatique , s'il ne battait la plus fausse des monnaies. Le mandarin monnayeur, orné comme Bouddha d'un embonpoint à trois étages, d'un langoutis rose-nymphe émue, d'une vingtaine de bagues aux doigts des mains et des pieds, nous montre ses lingots et ses coins. Grâce à sa science des alliages, le Roi fait quelques millions de bénéfice , et il parait que le bon mandarin lui-même ne dédaigne pas d'arrondir son patrimoine à raison de quatre cent mille francs par an. Hélas! la monnaie des pilules d'argent, ce système d'apothicaire du roi Mongkut, va mourir; on ne frappera plus que des pièces plates, avec les parasols d'un côté et l'Éléphant blanc de l'autre. Digne imitateur des hurgesses royales , le fonctionnaire , qui rit jovialement en tapant des deux mains sur ses replis de graisse, nous donne à chacun im sou de cuivre (élevé ici à la valeur imaginaire de quatre sous) , et un liard de plomb qui vaudrait un dixième de liard en France.

Je ne vous ai encore parlé de la chaleur de Siam qu'en passant : aujourd'hui, quoique nous soyons en plein hiver, il fait si étouflant que nous avons emporté notre thermomètre, et voici les différentes moyennes que nous observons dans le jardin de la pagode : — température de l'air à l'ombre, 46" centigrades; température du sol à l'ombre, 55* et demi. — Songez à ce qu'elle est , quand nous faisons en plein soleil des promenades de cérémonie dans les avenues dallées !

C'est pourtant sur ces Jalles brûlantes que nous marchons en sortant de la Monnaie; et devinez où nous allons? Présenter, siu* l'invitation du « Pri-

mus rex Siamensium » , nos respectueux hommages au second Roi qui

est mort au commencement de l'année dernière. — Après avoir vu brûler du Siamois, c'est la chose la plus curieuse du royaume. — Ledit Roi est

donc mort il y a neuf mois : après quantité de cérémonies extraordinaires, il parait que, suivant Tusage antique et solennel ^ , on a installé son cadavre sur un trône de bois de fer , mais percé ; et au moyen d'un entonnoir introduit dans son gosier , on lui a fait avaler une trentaine de litres de mercure : l'opération l'a desséché très-promptement; le vif-argent, plus ou moins amalgamé , était recueilli au fur et à mesure dans un vase de bronze sculpté placé sous le trône. Chaque matin , tous les corps constitués de l'État venaient en grande pompe chercher le vase, et allaient religieusement le "vider dans la rivière. Quand Sa Majesté n** 2 fut ainsi réduite à la sécheresse d'un vieux copeau, on la plia en deux, et ramenant les jambes à la hauteur du front, on ficela le tout comme un saucisson, qu'on déposa dans ime urne d'or, au sommet d'un catafalque magnifique.

C'est ce Roi, ayant neuf mois de bouteille, que nous venons voir! Sous les belles colonnades de son palais circulent avec onction des centaines de mandarins de sa maison civile et militaire : nous passons sous huit portiques : des esclaves tirent un grand rideau : toute la salle du trône nous apparaît. — Le Roi mort, blotti dans son pot, au sommet de son aut^el, tient sa cour exactement comme s'il vivait. On nous dit de le saluer, — adopté : grande satisfaction des mandarins alignés à droite et à gauche , fumant leurs cigarettes tout en se prosternant le front contre terre : en signe de deuil , ils sont tous en blanc. Un des pages va chercher sur le catafalque de gros cigares, et nous les apporte dans une corbeille de filigrane rougeàtre : il marmotte quelques paroles , on nous les traduit : « C'est de la part du second Roi qu'il nous les offre, et qu'il lés allume avec un des ciergea mortuaires. » De longs cordons blancs et dorés s'étendent du socle du pot d'or dans toutes les directions, comme les fils d'une toile d'araignée : à l'extrémité de chacun est un mandarin en adoration. — Dans leur croyance , ces cordons portent au Roi leurs paroles et leurs prières , ils les pressent contre leurs lèvres avec une émotion et une foi saisissantes. Enfin une grande corbeille d'or est sur la première marche du mausolée, toute remplie de lettres et de placets adressés au défunt depuis la dernière semaine. On attend la réponse! Tout ce spectacle est étrange au possible : quelle idée originale que de continuer pendant une année la vie d'un Roi empoté , et d'entourer sa dépouille de toute la vivante animation d'une cour , d'un fumoir et d'une correspondance !

De même son harem entier est, depuis neuf mois, réservé pour son usage personnel ! Au lever et au coucher du soleil, ses centaines de femmes viennent

^ Ceci nous a été raconté par le Père Lamaudie, les autres missionnaires de Sîam et le général Lamache.

parler par les cordons blancs à ce mari calmé et inoffensif. Aux yeux des

Siamois, ce n'est pas du veuvage, c'est de la vie conjugale prolongée

seulement. Elles ne cesseront de lui appartenir que le jour où il sera mis sur le gril, et il est bien entendu que la fable des épouses se jetant sur le bûcher de l'époux ne se réalisera pas.

Pour nous, stupéfaits et enchantés, nous faisons à Sa Majesté nos plus civiles révérences, en la remerciant de sa bonne réception, de ses bons cigares, et en lui souhaitant de s'allumer aussi bien qu'eux!

Dans deux mois donc, les scellés seront levés : le Roi survivant décantera le bocal d'or où son collègue est en conserve , et pendant qu'on sortira sa peau et ses os, pour les faire griller au haut de la magnifique montagne artificielle que nous avons visitée avant-hier et que l'on dore sur toutes les tranches , le roi Mongkut doublera du coup son sérail, prodiguera à son bon peuple danses, festins, revues et illuminations.

Ce second Roi confît, auquel nous venons de rendre visite, n'a pas encore de successeur. Jusqu'à présent, il y avait toujours à Siam deux Rois régnant en même temps : l'un menait toutes les affaires, l'autre recevait surtout les honneurs. Il parait que l'harmonie la plus douce unissait les deux monarques depuis un temps immémorial. Gela doit s'attribuer moins à une confpnnité d'idées et à un respect pour le pouvoir suprême, qu'à l'apathie langoureuse de la race siamoise, à la placide jouissance de richesses, de harems et d'adorations qui constituent, bien plus qu'une pensée de gouvernement, le rôle des rois asiatiques. D'après ce que Ton nous dit ici , il est très-probable que cette royauté jumelle, fondamentale jusqu'à présent, ne sera point restaurée: le roi Mongkut semble décidé à garder pour lui seul prestige, femmes et finances , et son unique héritier sera son fils aîné, « Alongkut » , que nous avons vu hier*. Ainsi la couronne siamoise, s'inspirant des usages de l'Europe, sera simplifiée et enrichie. Nous voudrions attendre les fêtes superbes qui seront célébrées pour les funérailles du second Roi et de la deuxième royauté, mais deux mois seraient bien longs à passer dans une ville qui n'a plus de grandes nouveautés à nous offrir, et nous verrons peut-êtie ailleurs, pendant tout ce temps, des choses moins curieuses, mais plus intéressantes.

Notre après-midi se passe sur la grande place publique, au milieu d'une foule immense. Le talapoin à robe jaune-serin abonde, et, sans nul doute, tout le « high life » de Bangkok s'est donné rendez-vous pour quelque solennité. Plus de langoutis en cotonnade, plus de simples anneaux aux pieds des jeunes filles ; mais de longs cortèges de femmes de mandarins

^ Les journaux de noveiûkre 1868 ont annoncé la mort de ces deux Princes, au moment même ou leur nom impérissable serrait de base à rétablissement de Tunité royale.

SOUS des écharpes de soie écarlate et dans des langoutis d'étoiles chinoises qu'envieraient nos « nouveautés » du boulevard. Gomme nous nous étonnons de la variété des âges et des costumes de chacun des pensionnats féminins qui se promènent en zigzag dans la foule , nos compagnons veulent bien nous expliquer les mœurs des Siamois au point de vue du ménage.

Chaque mandarin possède un harem de douze , vingt ou trente femmes , suivant son caprice et son budget : qu'il soit « Somdet-chao-phaya , Chao^ phaya, Phaya, Phra ou Luang » (ce sont les cinq rangs de cette aristocratie), il doit se distinguer du peuple par la quantité ou la cpialité de ses femmes. Parmi elles, une seule est dite « grande » , c'est celle qui a été épousée après les « kan-mack » ou fiançailles solennelles ; toutes les autres sont réputées « petites » . Presque toutes sont achetées, mais je n'ai pu savoir au juste le prix moyen : j'en vois du prix de sept à huit cents francs qui sont fort gentilles : avec quinze cents francs on doit acquérir des créatures angéUques. Chose essentiellement bizarre et paradoxale, c'est la « grande » femme qui est chargée par l'époux de faire les achats de remonte du harem ; c'est elle qui a la haute main sur toute la troupe , qui la mène à la promenade , préside à la cuisine, au logement et à la toilette. Mais aussi elle seule peut hériter et donner naissance à l'héritier du nom et de la fortune ; elle seule ne peut pas être vendue; quant aux autres, « lascivum sed miserabile pecus! » si elles font par leurs grâces, leur beauté et leur jeunesse les délices du maître, elles ne sont pourtant qu'une marchandise ; et lorsque le mandarin perd au jeu, achète des terres, ou fait de mauvaises affaires de commerce, sa bourse épuisée, il paye en femmes et en enfants, qui deviennent, à un taux fixé par la loi, la propriété du créancier.

Mais je veux oublier ces coutumes révoltantes, acceptées ici avec une placide naïveté, pour vous peindre en trois mots ces harems ambidants. Voici en tête la « grande » mandarine, vieille matrone en général, dont le crâne rasé n'est plus ombragé que par un toupet blanchi , et dont les mollets se rident. Puis viennent quinze et vingt a petites » , jeunes femmes coquettes et pimpantes , avec l'écharpe sur la poitrine , si elles sont achetées depuis moins de deux ans; sans autre vêtement que des colliers d'or jusqu'à la ceinture , si la lune de miel est passée : la reine du moment, favorisée par le maître , se distingue souvent par la surabondance des joyaux.

A quelques pas en arrière est la suite des esclaves , qui se comptent par soixante et quatre-vingts : ils portent des coffrets, des amphores, des boites en fiUgrane et des corbeilles de firuits. Pauvre race encore que celle-là ! Elle forme plus d'un quart de la population de Siam : faits prisonniers de guerre ou nés dans cette caste , ils représentent chacun une marchandise valant de

deux cents à trois cents francs. Les hommes cultivent, rament, construisent, les femmes servent dans l'intérieur de la maison, et leurs enfants contribuent à augmenter la richesse du patron. Mais c'est là une chose connue, et je ne vous la cite que pour vous faire voir d'où dérive , comnie d'une source naturelle, cette vente immorale, qui en est le corollaire, de la femme et des enfants par l'époux et parle père. Mes regards ébahis semblent au Père Larn'audie des regards d'incrédule , et , pour me convaincre , il me montre ce soir le livre de Mgr Pallegoix siu* le royaume de Thaï ou Siam (1854), d'où j'extrais la traduction du contrat suivant : a Le mercredi, sixième mois, vingt-cinquième jour de la lune de l'ère 1211, la première année du Coq, moi sieur Mi, le mari, dame Kôt, l'épouse, nous amenons notre fille Ma pour la vendre au sieur Luang-si, pour quatre-vingts ticaux (240 fr.), pour qu'il la prenne à son service en place des intérêts dus. Si notre fille Ma vient à s'enfuir, que son maître me prenne et exige que je lui trouve la jeune Ma. »

La tendresse paternelle et l'amour de la propriété opposeraient un frein à ces ventes incroyables, si le taux de l'intérêt de l'argent n'était de trente pour cent à Bangkok; de là la moindre dette force en quelques années à la décomposition de la famille. Je conçois que l'abolition de l'esclavage présente des difficultés matérielles et temporaires qui demandent des ménagements; mais s'il y a encore en ce monde, et je le crains, des défenseurs théoriques de l'esclavage, ne doivent-ils pas voir où peuvent être entraînées des races naïves par ce principe maudit, contre lequel nous voyons ici un argument véritablement nouveau? Du moment, en effet, qu'un homme peut posséder et aliéner un autre être humain qui ne lui est rien par le sang, pourquoi ne pourrait-il pas vendre un enfant qui est sien par la paternité, et une femme qu'il s'est donnée par un contrat de livraison et de mariage? Il est vrai qu'on dira pour le royaume de Siam ce qu'on a dit pour les États confédérés d'Amérique : « Les esclaves ne se plaignent pas et sont dans une condition parfaitement heureuse. » Ici, je le reconnais, la douceur proverbiale des Siamois , accordant la paresse des esclaves avec la nonchalance des désirs des maîtres, fait de leur caste une race sans soucis comme sans joies : quand le travail est sans salaire, toute force ne devient-elle pas inerte?

Mais je reviens à notre place publique où se coudoient plus de vingt-cinq nulle mandarines et esclaves, où une douzaine des enfants du Roi chevauchent sur des poneys caparaçonnés d'argent, avec une suite de grands sei- ^eurs trottinant en langoutis roses et azur. Tous les ans , à cette époque , le Roi nomme a Roi de trois jours » un de ses mandarins favoris : c'est un petit carnaval. Il y a quelques années encore, ce Roi éphémère avait le droit de prendre pour lui tous les étalages des boutiques qui se trouvaient sur son

passage, ou de les faire piller par ses esclaves. Bien plus, il devenait, comme par la baguette d'une fée , propriétaire de toutes les jonques chinoises qui avaient le malheur d'eiitrer à Bangkok pendant son règne. Mais aujourd'hui ce n'est plus qu'une bacchanale joyeiise qui coûte à Somdetch-Phra-Paramendr-Mongkut quelque vingt mille francs en noces et bombances.

Sur la place où nous admirons les types les plus excentriques, est installée une haute balançoire, au-dessous de laquelle on a creusé un sillon. Alors le ministre de l'agriculture s'avance, et devenant gymnasiarque pour la circonstance, il se feit balancer à toute volée dans l'espace, afin d'appeler, pour cette ère nouvelle, sur toutes les campagnes du royaume la faveur du bon génie, protecteur des récoltes. Le Roi de trois jours lui succède et l'imite , à la grande joie d'une foule silencieuse et recueillie tout à l'heure, qui redevient bruyante et se met en devoir de recommencer son tapage infernal, renforcé de cymbales stridentes et de bourdonnants tam-tams.

Nous laissant porter par le flot, nous arrivons jusque devant la façade du palais à tourelles où le héros de ce carnaval agricole donne sa démission sur les marches du balcon royal. En ce moment, toutes les galeries et les terrasses du palais se garnissent, comme par enchantement , des costumes les plus brillants : ici des milliers d'esclaves, plus haut des troupes de mandarins dont les couleurs voyantes font une vraie bande de perroquets et de cacatois : le ramage, du reste, ressemble au plumage ! Au sommet enfin , toutes les femmes du harem passent leurs tètes et leurs bustes nus à travers le grand grillage de bois qui forme la cage de tant d'oiseaux captifs : elles hissent au-dessus de leurs têtes les petits enfants du Roi, avec leurs joyaux d'apparat tout chatoyants.

Sur la droite est une tourelle blanche dont les créneaux laissent voir des canons d'une si grande longueur que je les prends d'abord pour des lunettes astronomiques. Soudain la tourelle se couvre d'uniformes écarlate! Ce sont les Amazones! En voici tout un peloton qui vient monter la garde, le schako rouge sur l'oreille, un courbe yatagan en sautoir, le fusil à baïonnette au port d'armes : j'allais dire le petit doigt sur la couture de la culotte ; mais non , c'est un langoutis bouffent , demi-jupon , demi-caleçon de bain , descendant jusqu'à mi-cuisse. Les gradins et le couronnement de la tour en sont vite couverts : manœuvrant à merveille leurs longs fusils, affichant des postures martiales, ce corps militaire de ballet nous fait rire de bon cœur.

Elles hissent d'abord trois fois le pavillon rouge à Éléphant blanc ; le Roi alors ne fait qu'une courte apparition au balcon, et rentre à pas précipités dans la salle d'audience, où règne, paraît-il, la plus vive agitation.

Depuis huit jours, en effet, Sa Majesté confectionne sa lettre à l'Empereur

38Î JAVA. SIAM. CAINTON.

Napoléon, avec grand renfort de conseils nocturnes qui se terminent toujours par la mise au feu de la lettre rédigée la veille , et par Télaboration d'un message nouveau destiné au même sort le lendemain! Qui sait si, après un enfantement aussi torturé, cette lettre infortunée ne finira jmis par aller tout droit au fond du panier du quai d'Orsay !

En attendant, le soleil se couche, et les Amazones, sur un rhythnie nasillard, élèvent jusqu'au sommet du grand mât une lanterne antique, historiée et ciselée. Avec elle sont hissées deux gracieuses branches de palmier que la brise balance. C'est, paraît-il, pour dire au diable que « l'on veille » , et pour le chasser au loin. Fidèles k la vieille croyance, bien des maisons sur la rive du fleuve imitent au même instant le signal superstitieux de la grande tour.

15 janrirr.

Comme depuis trois jours nous n'avons cessé d'explorer les pagodes, les palais, les places publiques et la ville flottante de Bangkok, nous voulons aujourd'hui nous arracher à cet échiquier de monuments de faïence et de miroiterie, pour voir la campagne environnante. Elle n'est pas pittoresque et elle n'a pas les paysages admirables de Java, mais elle est d'une immense richesse. Les crues du Me-Nam, le Nil de cette Egypte asiatique, fécondent chaque année d'un Umon réparateur cette éternelle vallée de rizières qui fournissent déjà par an, en dehors de l'approvisionnement de tout le royaume, une exportation d'environ quatre cents navires de gros tonnage! Mais les Siamois, heureux de Ipur paisible aisance , ne tirent pas de leur sol le dixième du produit qu'ils pourraient en recueillir. Il y a des mandarins et des esclaves , mais il n'y a pas de commerçants : il y a des paysans maraîchers, fournissant les marchés de la bourgade ou de la ville la plus proche; mais il n'y a pas d'agriculteurs. Tant que l'or abondant des mines de l'intérieur, et les impôts établis, suffiront au trésor royal et entretiendront ce faste extérieur, ce clinquant habituel d'une population qui adore son Roi omnipotent, quel pourrait en eflet être le motif qui pousserait les Siamois a des travaux fatigants , puisque le Roi seul en toucherait le bénéfice !

Pour deux ou trois sous de riz et un sou de poisson, un Siamois vit confortablement : il résulte de là que le travail est presque illusoire sur cette terre, que la nature semble avoir créée d'autant plus productive que ses habitants consomment moins. Que de parties fertiles encore incultes , que de vallées où l'on pourrait faire sans grande peine deux récoltes de riz de plus par an ! Que d'étangs, véritables viviers naturels, où le flot apporte des millions de poissons, et que le jusant laisse presque à sec sans que personne vienne les ramasser! S'il y avait d'autres éléments que cette noblesse mandarine

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