‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 21 sur 45 · UN ARROYO A BANGKOK · texte numérisé non relu

UN ARROYO A BANGKOK

énervée dans le sërail et ces esclavps porteurs de boulettes à mâcher ; s'il y avait ici une grande direction pour les travaux utiles, des travailleurs excités I>ar Tappàt du gain et non plus par l'intimidation du rotin ; si , en un mot , cette terre rendait et exportait ce que Dieu lui a donné , quel puissant remède affecté aux misères de ce monde , quelle provision pour parer à une disette comme celle qui a désolé les Indes et l'Algérie j et qui menace toujours la Chine !

Oui , s'il y a par excellence à Siam un cachet saisissant d'élément asiatique non amalgamé ; si ces aiguilles de porcelaine des pagodes abritent un peuple qui n'a jamais connu qu'elles ; si c'est un boulevard aussi riche qu'original de castes adorées et de castes serviles , de harems brillants et de talapoins en guenilles , de Bouddahs dorés et de huttes misérables ; si c'est de l'Orient pur, à la fois égoïste et brillant, arriéré et grandiose, il y a là d'autres découvertes à faire que celles du touriste : il y a des secours à chercher pour l'humanité qui souffre : il faut ouvrir cette porte et tenter d'activer ceux qui s'isolent derrière elle. Les armes pour cela ne sont pas néces- * saires : les Chinois donnent ici l'exemple d'une intrusion pacifique. Les quelques milliers qui ont immigré à Siam ont accaparé tous les négoces ; tout ce qui est travail dans le royaume est stimulé , organisé , fructifié par leurs mains. Autant le Siamois représente l'indolence , autant son remuant parasite du Céleste Empire est le type de l'àpreté au gain et de la constance dans les efforts laborieux.

Aussi ne devons-nous pas laisser stagnantes des eaux qui , mises en mou^ vement, pourraient être si fécondes. Le jour où Siam sera relié à la grande ligne des Indes et du Japon qui pivote sur Singapour, le jour où un comp« toir de commerce, au lieu de faire une aventure d'une course à Bangkok, en fera un préliminaire sûr de négoce lucratif, les chiffres donneront raison, j'en suis convaincu, à mes premières impressions. Je voudrais du fond de mon coeur que la France recherchât, au moyen de nos magnifiques « Messageries impériales » , l'honneur de cette conquête commerciale , pacifique et légale , — la seule que nous puissions ambitionner, la seule qui nous donnerait d'autant plus de prestige qu'elle serait plus désintéressée sur la question du territoire , plus propagatrice et plus internationale.

Avec ses petits moyens , le Père Larnaudie a montré aux Siamois tous les services que devaient leur rendre nos inventions modernes. Pendant que nous parcourons dans une barque rapide les canaux qui se croisent au milieu des campagnes, nous ne voyons devant chaque hutte que mortiers de bois de teck y où un rustique pilon, soulevé lentement par quelques femmes nues, décortique de bien petites quantités de riz de la façon la plus lente et la plus primitive. Mais bientôt nous arrivons à un moulin qu'a monté et ensuite vendu

l'actif missionnaire : ses machines à vapeur font , comme voua j70uvez Tima- {jiner, une besogne centuple de celle des Indigènes. Dans plusieurs branches de l'industrie , il a ouvert à ces populations naïves des voies nouvelles ; et si un semblable élan était secondé par des moyens pécuniaires qui ne peuvent être de son ressort, le royaume serait transformé en dix ans !

Voici vingt-deux ans que ce Père infatigable habite ces parages , et il s'y es\ fait adorer. Botaniste et physicien , chasseur et mathématicien, ayant la voix grave et pure du prêtre avec la maigreur basanée, la moustache militaire et l'air martial d'un officier d'Afrique , il a traversé les grands bois de Tintérieur, en préchant partout pour instruire les autres et e« recueillant en même temps pour lui-même mille connaissances précieuses. C'est notre bonheur que dé l'entendre raconter sa vie nomade et aventureuse au milieu des tigres ou des populations hostiles. Mais ce que nous voyons surtout, c'eîit qu'après Paramendr-Maha-Mongkut, il est le roi de Bangkok ! Devant lui, tous et toutes s'inclinent avec un sourire de bienveillance , — digne récompense de sa compatissante bonté !

Des phases originales n'ont pas manqué à sa vie d'exil volontaire : il est le premier, par exemple, qui a fait de la photographie dans cette ville, et vous jugez d'un seul coup d'œil des effets magiques qu'il a produits. L'électricité, h son tour, lui a donné mainte occasion de faire des merveilles. Un jour entre autres, les talapoins l'ont provoqué en défi , et, devant un rassemblement immense, l'un d'eux a proclamé qu'il invoquerait son « génie bouddhique » avec de telles formules qu'il ferait de force courber la tête au « Diable des chrétiens » . La comédie sembla d'abord fJavoriser les desseins des hommes à robe jaune ; elle devint désopilante quand les deux talapoins, qui s'étaient déclarés invulnérables , saisirent d'une main ferme les extrémités de la chaîne d'une machine électrique et s'y attachèrent solidement. Dès que le disque tourna entre les coussinets de peau, les étincelles jaillirent et les secousses firent pirouetter les malheureux dans les plus grotesques con- . torsions, comme les grenouilles de nos laboratoires , avec accompagnement de hurlements frénétiques et de danses macabres !

La vapeur, elle aussi , a fait son entrée à Siam , mais bien plutôt pour le bon plaisir du Roi que pour la prospérité du peuple. Nos agiles pagayeurs

nous font passer devant une douzaine de yachts royaux, fort jolis pour

l'eau douce surtout, commandés , en général , par des capitaines allemands, et tenus eii bon ordre par des subrécargues chinois. En naviguant ainsi sur le Me-Nam , bien en amont de Bangkok , nous arrivons a l'arsenal des barques royales de cérémonie : figurez-vous d'immenses pirogues, taillées chacune dans un seul tronc d'arbre et longues de qiiarante^huit mètres : la

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