ENTRÉE DU HAREM, PAI.AIS DU ROI DE SI \ M
SEPT JOURS DANS LE llOYAUME DE SIAM. 389
poupe et la proue , entièrement dorées , s'élèvent élégamment en forme recourbée avec de superbes ornements de bois sculpté qui représentent de» dragons ailés, des crocodiles-dauphins et des Siamoises-naïades : au centre est un dais majestueux. Ce doit être un très-beau spectacle, quand le Roi se promène en grand apparat sur le fleuve, dq voir cette flottille de barques effilées, montées par quatre-vingts rameurs à pagaies enluminées d'or, auxquelles font cortège les riches embarcations des mandarins jaloux de refléter l'éclat royal et accompagnant leur procession nautique du charivari le plus oriental. De là nous allons au chantier de construction, où les Siamois terminent de jolies corvettes de bois de teck, sur plans européens : des machines à hélice, venant de Glascow, y seront bientôt installées. Ces .ouvriers sont vraiment très-intelligents et construisent fort bien , malgré l'aspect primitif de leurs chantiers , qui sont plutôt des docks : à vingt pas du fleuve , ils creusent un immense trou au fond duquel ils charpentent le navire; quand il est fini , ils coupent la digue , et le bâtiment se trouve à flot. Mais c'est surtout aux croisières du golfe qu'ils destinent* leur marine , car la haute mer n'est pas leur fort, depuis la campagne si fameuse dans laquelle, tentant de doubler le cap de Bonne-Espérance, ils ont coulé à pic en route.
17 janvier.
Ce matin , le Général arrive comme un foudre de guerre : il nous annonce que le Roi , apprenant que nous devons partir demain par le Chow-Phya, veut encore une fois voir le Prince et lui dire adieu. Nous nous rendons en hâte à la partie du palais qui est attenante au sérail. Cette extrémité des pavillons royaux est de la plus grande élégance : six étages de toits vernissés en bleu , orange et vert, des éperons brillants sur les corniches, de la miroiterie sur les pignons, forment un ensemble que relève la construction à jour de cette aile de kiosques. La toiture étincelante n'est pas soutenue par des murs , mais seulement par de colossales colonnes de bois de teck , habillées pour ainsi dire de droite et de gauche par les replis moirés de rideaux de soie écarlate mouchetés d'or et d'argent. La base est une haute terrasse de marbre blanc, et sur le premier plan s'élèvent en sentinelles audacieuses les aiguilles de faïence. Il y a là plus de sobriété , mais un cachet oriental plus merveilleux, que dans tout ce que nous avons vu jusqu'à présent. Nous sommes forcés d'attendre quelques instants la fin d'un cérémonial de départ : un des fils du Roi va en palanquin à quelque château de l'intérieur, et le vieux Paramendr-Maha-Mongkut se tient sur le perron blanc qui luf sert aussi pour monter à dos d'éléphant.
Pientôt noivs entrons à notre tour : le Roi semble radieux. Après nous
avoir fait identiquement à tous les mêmes questions que l'autre jour sur notre âge, notre domicile, la date de notre départ d'Europe; il se meta causer avec une incroyable volubilité : il prend le Duc de Penthièvre par le bras , lui met au doigt une de ses grosses bagues d'or tressé , a very, very pure gold of Siam ' », et le promène de la salle du trône aux appartements privés : il est aujourd'bui tout pimpant et tout guilleret : évidemment nous ne lui faisons plus peur. «Pst, pst, pst» : — petit intervalle de temps pendant lequel il mâche une boulette toute rose et fraîche : « me love »...
Les Amazones du Roi de Sinm.
(quelques mots de siamois) «very, very k — un nouveau temps d'arrêt : passage de la boulette hors de la bouche royale vers un nouveau v.ise d'or : a very much your high high highness! me will » (la mastication devient frénétique) « give sieraklao, my photograph to to to » (il manque le crachoir) « to you ' » ; et ainsi de suite. Je voudrais parler siamois comme il parle anglais , mais je ne puis vous dire la quantité de mots siamois , semi-lntins , semi-français, tous inintelligibles pour nous, dont il entrecoupe cette douzaine de mots anglais que je transcris. Il s'avance donc, en tenant affectueusement la main du Prince dans les siennes : quant à nous , nous suivons en silence
' Or très-pur de Siam.
' J*aime beaucoup Voire Altesse; je veux vous donner m.i photo^ptiie.
SOUS des nefs à reflets de féerie , au milieu du cortège de ses enfants rieurs qui semblent aimer beaucoup les Européens. Par une faveur insigne , et peutêtre unique pour des étrangers (nous disent le Père Larnaudie et le Général), nous sommes admis a franchir le seuil du harem ! Des groupes de quinze ou vingt femmes , surprises par cette visite inattendue , se jettent immédiatement sur des nattes coloriées qui forment le parquet : appuyées sur les genoux et sur les coudes, elles semblent terrifiées. Au nombre d'environ cent soixante, elles se réfugient sur des marches d'escaliers tournants, sur des balcons en saillie, sur des kiosques reliés par des passerelles de marbre; bien d'autres s'enfuient dans les allées ombragées du jardin , et des fentes des portes entr'ouvertes jaillissent les feux de bien des yeux animés de la plus vive curiosité : les unes, vieilles matrones à la peau ridée et pendante, se blottissent d'un côté dans leurs casaquins jaunes; les autres, tendres nymphes couleur chocolat , jeunes sultanes langoureuses, avec un ruban moins large que la main en sautoir au lieu de corsage, avec un petit langoutis azur, des diamants au cou, aux pieds et aux mains, s'entassent comme des abeilles dans une ruche.
Alors ce roi-frelon se dirigç vers le groupe des reines les plus mûres , et prenant une d'elles par la main, il la traîne effarée et tremblante jusque devant nous : de sa droite il tient le bras de la sultane , de sa gauche l'un des nôtres, et c'est du bout du doigt qu'il nous est ainsi donné de lui toucher la main. Je ne voudrais pas être irrespectueux, mais l'antique houri serait taxée de guenon dans toute autre partie du monde : « Bonne femme » , nous dit le Roi en la renvoyant immédiatement après ce « sbake-hands » asiatique , « elle m'a donné trois enfants. » Puis il va en chercher une autre : même collision d'index avec madame n** 2 : « Très-bonne femme, reprend-il , elle m*en a donné dix » ! Voilà comme on présente les Princesses à Siam ! Comme toutes commencent à parler au Roi par une phrase rhythmée dont le son , répété à chaque pas depuis notre entrée au palais , frappe nos oreilles , le Père Larnaudie nous explique que toute réponse au Roi doit être précédée de cette formule sacramentelle : « Moi , ver de terre , moi poussière de vos doigts de pieds , moi cheveu , je rends hommage au maître du monde ! »
Durant une heure nous continuons dans le harem une promenade indescriptible : tableaux vivants d'anatomie et de bijouterie , jardins et piscines , kiosques et dortoirs de nattes donnent à cette aile du palais un air à la fois matériel et poétique ! Il y a là plus de huit cents femmes , groupées à titres divers , parmi lesquelles le Roi fait des promotions et des dégradations. Ce qui est officiel , c'est le nombre de ses enfants : ils sont soixante-treize vivants. Je n'ai pu savoir le chiffre de ceux qui sont morts. A chaque premier jour
392 JAVA. SJAM. GAMON.
de l'an , il parait que le Roi inscrit sur « un grand livre » le budget des produits présents et à venir! C'est le «stud-book» des houris.
Peu à peu notre cortège s'augmente d'une trentaine de fils de Paramendr- Maha-Mongkut , tous plus coquets les uns que les autres , puis on ouvre la porte sacrée de la chapelle du harem. C'est en miniature une pagode aussi riche que les plus belles de la ville : il faut y entrer pieds nus. Le Roi feit briller dans la pénombre un dédale de statuettes et de pierreries , en allumant de sa main et devant nous de nombreux cierges ; et nous remarquons surtout un dieu de cristal de roche , haut de deux pieds , avec une ceinture de rubis et une couronne pyramidale de diamants.
L'audience finit vers quatre heures du soir dans la salle du trône, où, enchantés et reconnaissants , nous prenons congé du bon roi Mongkut : nous embrassons les petits Princes et saluons le harem , espérant que les Européennes seront moins effarouchées par les voyageurs que les royales Siamoises !
Pour moi , je me hâte d'écrire ce soir tant de souvenirs curieux : et pourtant , je sens qu'il m'échappe encore un monde de détails sur cette pittoresque ville de Siam où nous venons de passer six jours dans une joyeuse activité et une surexcitation continuelle. Nous avons vu là , je le crois , ce qu'il y a de plus excentrique en Asie : jeunes donzelles du harem habillées de riibis , et vieux Roi qui crache et qui tousse ; — adoration de l'Éléphant blanc , et gymnastique ministérielle ; — escadron d'éléphants armés en guerre , et corps des Amazones ; — Roi combustible , et Siamois grillés ; — nattes d'argent de la pagode royale, et scorpions, fourmis et mille-pattes nous dévorant sur le pilotis de bambou vacillant où nous sonmies perchés pour écrire et dormir, — telles sont les images pleines de contrastes qui résument, pour ma dernière soirée ici, notre séjour dans le royaume de Siam.
Heureux que nous sommes de l'avoir vu encore dans toute son originalité et son indépendance! C'est certainement le spectacle le plus extraordinaire qui puisse être donné à des Européens que celui d'un Roi asiatique conservant encore intactes les mœurs et les coutumes des Sultans d'autrefois ! Mais ne sommes-nous peut-être pas les derniers à voir flotter librement les festons écarlate de ce drapeau brodé d'un Éléphant blanc? Ne va-t-il point s'y mêler un peu de blanc et un peu de bleu ? Taquiné d'abord , puis harcelé , enfin envahi chaque jour par l'Europe , le vieil empire sacré s'écroulera sous l'influence de la France et de l'Angleterre. Il me semble déjà voir les conquérants de l'Inde relier avec leurs colonnes de cipayes Siam à Rangoun , à la « barbe » des Amazones du grand Roi.