‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 23 sur 45 · RETOUR DE SIAM · texte numérisé non relu

RETOUR DE SIAM

L*ainba88ade siamoise. — Le lac Thale-Sap, objet du lidge avec la France. — Politique

du roi Mongkut.

En mer, a bord du Chow^Phya^ 20 janvier.

Nous sommes partis de Bangkok avant-hier matin , avec l'espoir presque assuré d'arriver à Singapour à temps pour prendre la malle française rimpérairice, qui va en Gochinchine. C'est notre rêve de retrouver en ces lointains parages le sol flottant de la patrie ! Nous avions retenu nos places aux Messageries il y a presque un mois, et ainsi nous devions voir, au moins durant quelques heures, notre colonie de Gochinchine. Hélas! à peine étions-nous en marche depuis deux heures , qu'un yacht royal est venu à toute vapeur nous donner la chasse , et porter au capitaine du Chow-Phya l'ordre d'attendre, sur la barre du Me-Nam, la fameuse ambassade que le Roi Mongkut envoie à « son frère l'Empereur des Français ! » Et voilà comment depuis deux jours , dardés par les rayons d'un soleil de feu , à demi asphyxiés par les miasmes de la cale, de l'entre-pont et du pont de ce cloaque appelé Chow-Phya, nous sommes à l'ancre au milieu des boues malsaines de la barre. Ce que nous souffrons dans cet entourage de quatre cents passagers indigènes, puants et gluants, famiUers et tapageurs, est inimaginable. Hélas! les millions de fourmis du premier voyage ne sont pas mortes à Bangkok ! Pas un souffle de vent ne vient soulever les vagues et nous débarrasser au moins par le mal de mer de nos passagers qui cuisinent le u kapi » nauséabond et fument l'opium sur le pont encombré. Uii moment seulement de distraction nous est donné : au milieu d'une vingtaine de gros navires mouillés sur la barre , la corvette américaine le Shenandoah vient jeter l'ancre : elle fait une campagne autour du monde. Un de ses canots arrive jusqu'à nous, et nous emmène ensuite à son bord. La plupart des o£Bciers sont d'anciennes connaissances du Prince , qui retrouve même parmi eux des camarades de promotion, avec lesquels il éprouve l'immense joie de pouvoir reparler de l'École navale et des campagnes faites ensemble sur le Macedo^ mon et sur le John Adams dans le golfe du Mexique.

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Enfin plusieurs gros flocons de fumée noire apparaissent derrière les panaches des cocotiers : Tescadre honorifique approche et nous accoste : elle peut s'apercevoir tout d'abord de la mauvaise humeur que nous a inspirée une attente de quarante-huit heures en pareille compagnie. Le général vient embarquer l'ambassade : le chef est le sieur Naï-Phloï, accompagne de son fils Photo, les deux singes les plus grotesques de Siam. Quand on va à Paris , il iaut renoncer au langoutis : l'ambassadeur a donc un pantalon, un gilet de flanelle rouge , et un habit noir ! Sa première femme (quarantedeux ans) veut l'accompagner à Paris, où, si elle n'espère point faire florès, elle pense du moins surveiller Naï-Phloï. Une autre mandarine monte aussi à bord, mais c'est à titre de renfort jusqu'à Singapour seulement. Le second envoyé et ministre plénipotentiaire est Phra-Raxa-Sena , expédié pour la montre et pour sa nationalité de Cambodjien : jugez combien ce dernier titre fera peser son opinion dans la balance ! Il est en flanelle vert-pomme et bien plus laid que son supérieur. Ces messieurs, croyant partir pour la Laponie, se drapent dès à présent dans des étoffes chaudes , quoiqu'il y ait encore 45° de chaleur.

Mais, à la suite des cmq autres membres de la niission, toute une escouade de fournies envahit le pont : ce sont les trente ou trente -cinq épouses de Naï-Phloï qui viennent, éplorées, lui faire de tendres adieux. Nous nous empressons d'épargner au diplomate couleur jus de pruneau les longueurs d'une scène aussi déchirante, et de mettre le holà dans cette explosion de larmes et de sanglots. Le Choto^Phya siffle bruyamment, et les yachts repartent en sens inverse, avec une dunette chargée de pleureuses. « Tout cela se calmera, nous dit-on; à Bangkok aussi, quand les chats sont dehors, les souris dansent. »

A peine embarqués, nos diplomates siamois se mettent en devoir de relire leurs instructions et de les apprendre par cœur. La lettre royale, si longtemps élaborée , est plutôt une protestation injuste contre notre consul qu'un refus de consentement. Ne pouvant plus reculer devant une cession qui lui coûte péniblement, le cabinet du Callahoun veut bien s'exécuter, mais il veut faire ce sacrifice au souverain de la France en personne : « Puisque vous le voulez absolument, nous vous abandonnons la frontière demandée; mais c'est à Paris seulement, et non au consulat, que nous nous inclinerons » , et vous nous ferez, seigneur, en -nous croquant de par vousmême, beaucoup d'honneur!

Pour les peuples qui n'ont ni union ni nationalité bien délimitées, comme toutes ces tribus de l'Asie méridionale qui supportent le joug d'une foule de petits rois tyrans et qui dépendent, par exemple, tantôt de Hué, tantôt de

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