‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 30 sur 45 · EXPORTATIONS · texte numérisé non relu

EXPORTATIONS

Mouvement du port : 592 navires jaugeant 178,518 tonneaux.

La ville chinoise compte environ quatre cent mille habitants , et les résidents étrangers sont au nombre de cent douze, dont dix Français.

Seize grandes maisons de commerce appelées « Hongs » centralisent les fortes opérations; c'est un gros regret pour nous de n'en point voir une seule qui soit française.

Tien-Tsiii.

Boute de Tien-Tsiii à Pékin par terre. — Les murs grandioses de la capitale. — Aspect des rue», des palais et des ruines. — Les cerfs- volants. — Le champ des eKeculions. — Le Pont de» mendiants. — Les légations. — Service des douanes maritimes impériales chinoises dirigées par M. Hart. — Quelques chiffres sur le commerce de la Chine avec le reste du monde.

Pékin, 21 mars.

Nous venons d'arriver dans la céleste capitale de l'Empire du Milieu, et je veux vous raconter à la hâte notre rapide voyage de trois jours.

Nous sommes partis de Tien-Tsin le 19 avril dans l'après-midi : notre petite caravane était composée de sept charrettes chinoises , attelées chacune de deux mules , et nous avons fait deux cent quatre-vinçt-deux « li » , c'està-dire cent soixante-quatorze kilomètres, sans qu'aucun de nous puisse dire quelle espèce de pays nous avons traversé : les rafales incessantes d'une poussière épaisse nous ont à la lettre aveuglés , et pour ma part je n'ai absolument rien vu, sinon un désert de sable.

C*est une singulière construction que celle d'une charrette chinoise : une sorte de civière de toile bleue repose comme un château branlant sur un essieu long de moins d'un mètre , et sur deux roues grossières ; on ne peut ni s'y coucher, car elle est trop courte , ni y mettre une banquette pour s'asseoir, car elle est trop basse. En revanche, c'est un véhicule fort léger et qui passe partout. Je m'y blottis de mon mieux , grâce à un sac de son qui fera office de ressort : quant à mon muletier, il prend place sur le brancard de gauche , et saute à terre à chaque instant pour harceler bruyamment, même cruellement, mon attelage; la mule de volée n'obéit guère qu'à la voix, et de ses caprices dépend notre sort ; son harnachement ne consiste qu'en deux traits excessivement longs , liés ensemble à l'essieu , près de la roue gauche : de là , elle ne tire que par côté et trotte toujours obliquement.

Pendant la première heure, nous sommes réellement abasourdis. La route, — si l'on peut donner ce nom à un pareil tracé de chemin de traverse mérovingien , — est large tantôt de deux mètres dans les passes resserrées , tantôt de cinquante à soixante dans la campagne ouverte : de plus, aux environs des villages, celte mer de poussière est semée de milliers de pointes

PÉKIN. k79

de dalles ou de vieux blocs de briques qui vous font sauter en Tair comme une balle sur la raquette. C'est là que les muletiers opiniâtres mettent de préférence leurs bétes au grand galop : vous vous imaginez alors quels nuages de sable soulève notre caravane ! Nous sommes comme étouffés, et quand je me risque à ouvrir les yeux, je n'aperçois ni la charrette qui me précède ni même ma mule de volée, ni le soleil qui n'est plus qu'un point rouge opaque dans cet étrange brouillard. Quand on n'a pas fait l'expérience de semblables cabots et d'aussi innombrables contusions , on ne peut

La charrette du mandarin Ching.

se figurer le plaisir avec lequel nous saluons le village où nous devons coucher. A Yang-Soun, en effet, vers dix heures du soir, nous sortons de nos boîtes, bien figés, bien meurtris, et chacun rit pourtant de bon cœur en racontant ses aventures et ses chutes, ses jbleus et ses impressions. Notre premier soin est de casser la glace pour tenter de débarrasser nos paupières et nos narines du mastic qui les obstrue complètement; une véritable boue s'est formée dans nos dents et au fond de notre gorge irritée. L'hôtellerie ressemble beaucoup à ce que sont chez nous des arrière-cours de ferme en état de vétusté, avec de petits hangars bas et des étables éboulées, n'ayant connu de longtemps la truelle du maçon réparateur: vingt charrettes appartenant a des mandarins en voyage y sont déjà péle-méle, et quarante mules se roulent

dans la poussière en brayant à Tenvi; les palefreniers de la première caravane injurient les nôtres; mais nous les laissons sans peine vider leur querelle pour aller chercher un gîte à notre usage.

Au fond de la cour est une hutte avec de larges fenêtres de papier ; dans Fintérieur, le long du mur, se trouve une sorte de plan incliné en planches comme les couchettes des chiens dans nos chenils. C'est notre logis pour cette nuit. — Nous allons chercher tout un tas de riz bien chaud à la marmite des muletiers , et Teau-de-vie versée copieusement dans du thé nous rend notre verve gauloise. Après quoi , nous serrant le plus possible les uns contre les autres, le Prince, ce bon Fauvel, Porter, son ami Wright, Louis et moi, nous nous étendons en brochette, décidés à dormir de notre mieux. Hélas ! nous avions compté sans la curiosité des indigènes ; un crépitement extraordinaire ne tarde pas à se faire entendre aux quatre points cardinaux de notre rustique appartement: mille craquements se succèdent, et nous découvrons, grâce h la lueur de la lune, que l'aimable population de Yang- Soun, très-intriguée de notre venue, se presse en foule autour de notre hutte; bientôt, dix, vingt, deux cents doigts indiscrets s'enfoncent dans le papier des fenêtres, afin d'y pratiquer des ouvertures multiples. Nous apostrophons les naturels; ils ne disparaissent que pour revenir plus nombreux, tandis que la bise de l'est nous glace en sifflant avec fureur par ces anches éoliennes d'un nouveau genre. Jamais nous n'avons été si agacés de voyager dans un pays dont nous ne savons pas la langue ; force nous est de recourir à un idiotisme du langage universel qui ne manque jamais son eftet : le bambou. L'un de nous, sorti furtivement , trouve une gaule longue de vingt pieds : d'un seul coup, trente spectateurs clignant de l'œil aux trous de la fenêtre reçoivent sur le dos un dernier mais cuisant avertissement.

Si nous dûmes passer le reste de la nuit presque à la belle étoile , ce ne fut plus la faute des Chinois, mais bien du Révérend. Les insectes variés du sol sur lequel nous couchions lui faisaient horreur; et comme, en vrai marin, il avait emporté son hamac, il le suspendit au-dessus de nos têtes, aux deux poutres extrêmes de la hutte. Je l'y hissai , il s'y blottit; sa toile planait gracieusement et le berçait sur ses légères amarres , mais , hélas ! quand je lâchai tout, il se fit un bruit immense, un déchirement général, et nous nous trouvâmes tous pêle-mêle, avec le hamac, les poutres, les murs de terre, les fenêtres de papier, le tout cassé, brisé, et une poussière séculaire répandue à profusion ! Les rires furent notre seule consolation ; il fallait bien prendre son parti de tant de mésaventures. Je n'ai point voulu vous cacher cet aperçu désagréable de nos pérégrinations en Chine ; mais je vous promets , si cela se renouvelle, de ne plus vous fatiguer de nos petits ennuis.

Le 20, à trois heures du matin , les quarante mules des mandarins agitent leurs grelots et nous précèdent : à quatre heures et demie, nous nous mettons en route avec un nouveau compagnon. Le gouverneur de la province de Tien-Tsin , Tchoung-Hao , nous a en effet envoyé un mandarin bouton de cristal, avec force passe-ports et sauf-conduits pour nous aider à pénétrer sans encombre dans la Ville Céleste. L'officier impérial ouvre notre marche, dans sa charrette que traîne un charmant mulet noir. Dès que nous arrivons dans un village, il met sur son nez d'immenses lunettes de

Halte de notre caravane à Ho-Ghi-Wou.

verre ordinaire de cinq centimètres de diamètre, et montées sur de grossières tiges de bois. C'est une mode que suivent ici les lettrés; et l'on n'est pas réputé studieux sans ce pince-nez traditionnel.

A Ho-Chi-Wou, nous faisons halte vers le miUeu du jour, et profitons d'un moment de calme et d'éclaircie pour donner au Révérend l'occasion de photographier notre mandarin et notre caravane. La population tout entière veut s'enfuir quand nous braquons le pacifique instrument , et nous ne parvenons à garder autour de nous que nos palefreniers et nos « boys » fidèles. — Nous arrivons à la nuit à Tchiang-Tia-Ouan , après les mêmes cahots et la même poussière qu'hier.

Le matin, bien avant l'aurore, nous soomies sur pied, tout émus de la

pensée que quelques heures à peine nous séparent de Pékin : Pékin que nous avons tant rêvé de voir, et pour lequel nous avons couru tant de mers!

Nous passons à midi devant le magnifique pont de Pa-Li-Kao y de glorieuse mémoire, et à trois heures nous entrons à Pékin. Grâce au ciel, nous quittons la chaussée sablonneuse et nous nous trouvons en face d'un vaste pont dallé, d'une longue et gigantesque muraille à créneaux et d'un portique majestueux. C'est bien assurément ce que j'ai vu de plus grandiose dans le Céleste Empire ! Cet ensemble a quelque chose des images saisissantes de l'histoire samte , des descriptions des hautes enceintes de Babylone et des formidables remparts de Ninive. Figurez-vous un donjon élancé portant un toit à cinq étages de tuiles vertes , et percé de cinq rangées de gros sabords d'où sortent des gueules de canon ' ; à droite et à gauche, à perte de vue, s'étend la muraille, tantôt en granit, tantôt en grosses briques grisâtres; des saillants, des créneaux, des meurtrières, lui donnent un air martial. — Au pied de cette muraille s'ouvre une voûte profonde où viennent pacifiquement s'engouffrer une foule convergente de Chinois, de Mongols, de Tartares bariolés, 'des convois de charrettes bleues, des files de mulets noirs , des caravanes de chameaux fauves et bien haut chargés : c'est l'entrée de la ville chinoise.

Grâce à Ching, notre potentat boutonné de cristal, nous passons sans arrêt les premières barrières ; puis , au milieu de ce peuple qui semble vierge de civihsation européenne, nous trouvons avec stupéfaction en fiice de nous un cavalier anglais , en uniforme de grande tenue , épingle comme un « horse-guard » , et monté sur un magnifique cheval d'armes : c'est un maréclial des logis de l'escorte du ministre d'Angleterre, porteur d'une lettre pour le Prince. Avec une grâce que nous n'oubherons jamais, sir Rutherford Alcock, prévenu à notre insu de notre arrivée, invite le duc de Penthièvre et son «party» à loger à la légation , où tout est prêt pour le recevoir : notre joie ne peut s'exprimer. Autant nous nous étions promis, en partant de Chang-Haï, de chercher à passer incognito et à risquer mille aventures chinoises à Pékin , où nous pensions trouver la vie mandchoue dans sa plus pure essence, autant la courte expérience du comfort négatif des hôtelleries indigènes nous effrayait à juste titre depuis Yang-Soun.

C'est décidément un décor d'opéra que la majesté d'une porte de Pékin; dès qu'on est de l'autre côté , on croit qu'on a rêvé : les terrains vagues et les masures vienlient de nouveau frapper les yeux conrnie une réalité lugubre. Pour vous en donner l'idée en un seul trait, les chameaux dans

* J'ai découvert ie lendemain dans une promenade que ces canons étaient des canons de hois. Quelle chute!

cette partie de la Ville Céleste suivent des sentiers sinueux comme s'ils étaient dans le désert : quant à nous, continuant droit notre route, nous voyons verser deux charrettes sur sept qui composent notre caravane. En effet, Pékin, aux environs des portes, est pavé en imm^enses dalles d'un à deux mètres carrés, mais entre chacune d'elles il y a souvent un intervalle creusé d'un à deux pieds ; de là secousses et soubresauts comparables h ceux de grenouilles électrisées.

Bientôt une nouvelle grande muraille encore plus majestueusement crénelée, bastionnée et babylonienne, nous montre ses portiques sombres en avant de nous : elle est haute de cinquante à soixante pieds et large de quarante; c'est, paraît-il, la séparation entre la ville chinoise que nous quittons, et la ville tartare où nous entrons. Là, une sorte de cirque sans gradins, mais formé de gigantesques murs, protège la porte principale comme une demi-lune ; de façon que , la première grille une fois passée , nous nous trouvons comme dans une spacieuse cage d'ours dominée par des créneaux et des toits vernissés.

Avant de sortir par une seconde grille (la porte centrale est réservée à l'Empereur) ' , il faut faire plusieurs centaines de mètres. Comme nous passons sous la voûte, noire mandarin conducteur nous offre de monter au sommet de la muraille, afin d'embrasser Pékin d'un seul coup d'œil : aussitôt dit, aussitôt fait. Nous sommes assez haut pour distinguer les grandes lignes, et cette porte, Tchien-Mên, semble comme le pivot sur lequel il suffit de tourner pour se rendre compte de la marqueterie de cette cité bizarre.

Derrière nous est la ville chinoise, un trapèze géométrique, où des bois, des temples et des bourgs , avec des rues animées et commerçantes , sont enclavés dans des murailles surmontées des cinquante pagodes bastionnées dont je vous parlais à l'instant; cinq portes monumentales donnent accès de cette ville sur la campagne.

Devant nous est la ville tartare , un grand carré , tranchant sur l'horizon par arêtes crénelées et mêmes murailles ninivites , avec une dizaine de portes fortifiées et d'innombrables forts à cinq étages. Cette enceinte murale renferme trois villes concentriques séparées les unes des autres par des murs intérieurs ; la ville tartare d'abord , la plus vaste , avec de grandes artères , des casernes , et le cachet guerrier des conquérants ; puis la ville impériale avec des palais de mandarins, dont chacun comporte jusqu'à cent kiosques juxtaposés; et enfin, au centre, la ville interdite, résidence de l'Empereur

^ Elle est réservée aussi aux trois premiers lauréats des examens de doctorat qui ont lieu tous les cinq ans et où douze mille candidats viennent des différentes provinces de l'Empire.

avec ses milliers de toits en tuiles jaune impérial et son Mé-Chan, « mont de. charbon ou des dix mille années », butte artificielle, et sacrosanctum de l'Empire Céleste. — Notre mandarin nous montre du doigt et les sommets des murailles qui, pendant quarante-deux kilomètres de tour, pourraient porter quatre voitures de front, et les toitures vert clair des palais de man* darins, et les dômes bleu foncé des temples, et certains espaces qui sont tout faïence, et des ponts de marbre. Mais, grand Dieu! sur quel échiquier de ruines sablonneuses doivent errer nos regards pour découvrir ces merveilles !

En vérité, ces constructions séculaires, ces pagodes héraldiques qui dominent la cité, font paraître l'homme bien petit! La population qui s'agite à leurs pieds semble n'être qu'une troupe de foiu*mis égarées! Et pourtant c'est la main de l'homme qui a élevé ces prodiges! C'a été l'œuvre d'une nation guerrière, et sous l'impression de l'admiration profonde, on voudrait pouvoir remonter bien loin en arrière ; voir dans les siècles passés les armées chinoises couronnant ces murs , faire feu de leur bruyante artillerie, et les fiers Mongols aux arcs bariolés, aux flèches et aux dards antiques, monter à l'assaut de cette nouvelle Ninive! Et Genghis-Khan? et Kublaï-Khan?

Assurément, quoique notre curiosité soit peut-être émoussée par onze mois de spectacles constamment variés , je ne puis m'empêcher d'éprouver un grand étonnement à me trouver dans cette ville de Pékin ! S'il est au monde peu de lieux aussi tristes, il en est peu aussi qui soient plus frappants. Parmi les nombreux étonnements qui y attendent le voyageur , le plus imprévu est sans contredit celui de se voir lui-même circuler au milieu d'une foule curieuse, au cœur d'un empire fermé comme un sanctuaire aux étrangers, qui l'ont ouvert à la civilisation par la violence et souvent par la cruauté.

Nous venons de traverser les trois quarts de Pékin , depuis les faubourgs de la ville chinoise jusqu'aux abords de la cité interdite; nous avons, en près de deux heures, passé en revue, sans avoir le temps de les détailler, les quartiers du commerce et les agglomérations des palais de mandarins ; c'est une vue d'ensemble dont plus tard nous chercherons les traits particuliers; mais ma première impression est celle-ci : quand on n'a pas vu Pékin, on ne sait pas ce que c'est que la décadence. Thèbes, Memphis, Carthage, Rome, ont des ruines qui rappellent la secousse : Pékin se ronge lui-même ; c'est un cadavre qui tombe chaque jour en poussière.

Quand, du haut des admirables murailles presque intactes qui entourent la ville tartare, j'ai jeté les yeux sur la ville interdite et la ville impériale renfermées dans son sein; quand j'ai sondé la splendide perspective des

bastions, des portes surraontëes de pagodes, des fortifications aux angles des murailles, et que j'ai examine les toits coniques et vernisses des temples qui surgissent au milieu d'une vraie forêt; quand, faisant un demi-tour, j'ai porté mes regards sur la ville chinoise qui fait à l'autre un véritable socle, et qu'enfin je me suis imaginé tout cela vivant, frais, vert, coupé partout d'eaux limpides, garni de canons, peuplé et bruyant, j'ai rêvé que je retraçais par la pensée le Pékin d'il y a mille ans, et je suis resté confondu, admirant sans restriction cette merveille de l'extrême Orient.

Mais, peu à peu, j'ai pris le spectacle corps à corps : j'ai parcouru ces rues ravinées par les chariots à vingt pieds de profondeur, dans lesquelles les anciens égouts éventrés semblent un escalier géant pour atteindre l'étroit sentier qui borde les maisons de chaque côté du précipice ; descendant de ma charrette pour mieux voir, j'ai enfoncé jusqu'à mi-jambe dans une poussière fétide d'immondices séculaires, j'ai suivi le lit des fossés, des canaux et des rivières pour jamais à sec, sous des ponts de marbre rose ruinés et désormais inutiles : ces jardins, ces parcs, ces étangs autrefois merveilleux sont transformés en désert; à côté d'arcs de triomphe de marbre , des huttes éboulées de marchands misérables élèvent au-dessus jd'elles une forêt de perches avec des affiches de papier qui dansent au vent; tout cela est affreusement uniformisé sous une couche épaisse et à travers un nuage incessant d'une poussière acre et étouffante : — Non , me suis-je dit à cet aspect, cela n'est pas une ville; n'est-ce pas plutôt un camp de Tartares ravagé par le simoun au milieu du désert?

Cette ville immense , dans laquelle on ne répare rien , et où il est défendu , sous les peines les plus sévères , de rien démolir, se désagrège lentement, et se transforme chaque jour en poussière. C'est un spectacle affligeant que celui de cette décomposition lente qui accuse la mort bien plus sûrement que les convulsions les plus violentes. Dans un siècle, Pékin n'existera plus; il aura fallu l'abandonner; dans deux, on le découvrira comme une autre Pompéi, mais enseveli sous sa propre poussière.

Tandis que je laisse ainsi s'envoler ma pensée , reflétant à la hâte tout ce qu'inspire un premier aperçu du panorama multiple de la Ville Céleste , nos mules s'arrêtent devant une pagode, et notre air de rouliers chinois couverts de poussière et vraiment repoussants nous fait horreur à nous-mêmes, quand nous nous trouvons soudain au seuil de la légation, et reçus d'une façon charmante par le ministre , qui veut bien ne pas trop sourire k notre aspect. Des chambres, et surtout d'immenses baquets pleins d'eau chaude, sont préparés pour nous dans les kiosques charmants qui composent ce « Fou » , ancienne résidence d'un prince chinois convertie en palais diplo-

matique; sir Rutherford Alcock nous mène incontinent au bord de nos baquets, qui voient en un instant leurs eaux limpides se changer en une boue noire, et nous nous hâtons de reparaître devant nos semblables avec le corps aussi pur que la conscience.

Nous sommes présentés alors à lady Alcock et à miss Louder, sa fille, pleine de grâce et de charme, la seule jeune personne européenne de la céleste capitale des descendants du Feu!

Pékin, 22 mars.

Nous sommes réveillés par le départ du facteur; un Chinois h longue queue et en soie azur vient prendre nos lettres , et va courir à dos de mulet jusqu'à la Grande Muraille. Là, un Mongol, vêtu de cuir rouge, s'en chargera , et c'est à dos de chameau qu'elles traverseront les steppes sauvages. Puis elles glisseront en traîneau sur les neiges sibériennes, au milieu des ours blancs et des bandes de loups, jusqu'aux chemins de fer de toutes les Russies. Si aucun des monstres habitants des terres glaciales ne les croque en faisant son déjeuner du porteur, j'espère qu'elles vous arriveront à l'époque du Derby, sans trop s'imprégner des parfums de poche chinois, mongols, tartares et mougiks.

Je vous écris dans le kiosque charmant qui me sert de chambre , au sein de toutes les chinoiseries imaginables. Mais, par malheur, il s'est élevé un coup de vent d'équinoxe effroyable vers sept heures du matin. En un moment, le soleil qui brillait dans toute sa splendeur a été obscurci par un nuage épais de sable rougeâtre; il est huit heures, et il fait si bien nuit qu'il me faut une lampe.

De plus., je pourrais écrire avec mon doigt sur mes meubles un brouillon de lettre à l'Empereur de la Chine, car il y a une couche de plus d'un centimètre de sable ; l'envahisseur entre à vue d'œil par mes fenêtres de papier affreusement ébranlées, et ma redingote noire est devenue rapidement du gris cendré de la légende.

Je suis fâché de vous apprendre, après informations prises, que nous ne pouvons en aucune façon espérer de présenter nos hommages à notre voisin l'Empereur du Céleste Einpire. Ce n'est pas qu'il ait refusé spécialement notre visite, mais celui qui lui en aurait pour nous demandé la permission aurait eu la tète tranchée. C'est très-net. Il paraît même que cet aimable prince n'a jamais vu d'Européen , et que lorsqu'il sort dans Pékin , les soldats tartares rendent toutes les rues désertes sur son passage; il est défendu, sous peine de mort, de se glisser le long des murs pour chercher à le voir; comptez donc que nous ne prendrons part à aucune manifestation en faveur

de l'Empereur. Mais n'allez pas croire qu'il manque d'esprit; loin de là; tout Pékin se raconte en effet qu'il vient de recevoir une lettre autographe de son collègue, l'Empereur des Français, l'invitant pompeusement nonseulement à venir visiter en personne l'Exposition qui ouvrira le V mai au Champ de Mars, et qui doit être merveilleuse, mais encore à vouloir bien envoyer, pour la section de l'Extrême-Orient, des spécimens de curiosités chinoises. « Vous êtes bien gracieux, aurait répondu Sa Majesté Céleste, mais vous m'avez pris tout ce que j'avais de plus beau au Palais d'Été ; exposez-le vous-même. »

Sur ce, j'aurais encore bien des choses à vous raconter; mais, comme chez nous, l'heure de la poste me presse, et je ferme mon courrier.

Pékin, 25 mars.

Que de choses nous venons de voir en quarante-huit heures ! Je craindrais vraiment de vous fatiguer en vous entraînant avec nous aux portes de la Victoire Vertueuse, de la Grande Pureté, aux temples du Ciel, de l'Agriculture, du Génie des Vents, du Génie de la Foudre et du Miroir brillant de l'Esprit. Regardez un beau paravent de laque avec de jolis reliefs de clochetons, de clochettes , de portiques , de balcons i de kiosques et tous les accessoires du style colifichet, et vous aurez assurémept le cliché véridique des pagodes que l'architecture chinoise a tiré à Pékin à mille exemplaires.

Ici nous avons vu la charrue dorée et la herse sacrée avec lesquelles chaque année l'Empereur vient tracer un sillon pour appeler les bénédictions de Bouddah sur les semences et les récoltes; pour cette cérémonie, il se met en tenue de villégiature : jaune serin ; son chapeau rural , large d'un mètre , et teint de cette même couleur, est suspendu dans le temple. — Là , sous un toit de faïence gros-bleu , entre des chaises ciirules de marbre rose , et des treillis en bâtons de verre bleu , en face de dragons et de caniches de porcelaine perchés sur des corniches de bois sculpté, sont des vases faits de fils de fer dans lesquels l'Empereur brûle tous les six mois les sentences de ceux qui ont été condamnés à mort dans l'Empire. Le feu purifie tout.

Plus loin , sur la muraille , près de Tung-Chi-Mên , est un observatoire magnifique, construit il y a deux cent soixante-dix ans, sous l'empereur You- Ghing, par le Père Verbiest, de l'ordre des Jésuites. Les gigantesques instruments de bronze sont d'une admirable perfection, et supportés par de fantastiques dragons ailés; j'admire surtout une sphère céleste de huit pieds de diamètre, où sont rapportées toutes les étoiles connues en 1650 et visibles par la latitude de Pékin , 39 degrés 54 minutes nord. Le cHmat esl

tellement sec dans ce pays , que depuis la construction rien n'a été détérioré dans ces appareils exposés en plein air; nous les avons manœuvres en tous sens , et ils sont aussi précis qu'au premier jour.

Je passe le palais des examens pour les lettrés, immense rectangle contenant douze mille cases à candidats ; a l'étang des poissons rouges », où il n'y a ni eau ni poissons; les théâtres de Ta-Cha-Lan-rh et de Yen-Chien-Tang, pareils à ceux de Canton et de Macao; le temple de la Lune; celui des Lamas, où mille bonzes, tout de jaune habillés, et coiffés de grands casques de peluche jaune, chantent d'une voix caverneuse sur un rhythme éternellement monotone; le temple de Confucius, où l'on montre un dépôt d'aérolithes autour d'une machine à prier que nous avons fait fonctionner, sorte de cylindre de quatre mètres de diamètre , rempli de papiers sacrés , multiplicateur de prières ferventes que l'on tourne comme une toupie , au lieu de psalmodier; et enfin la cloche de bronze, la plus grande du monde qui soit suspendue ', haute de vingt-cinq pieds, pesant quatre-vingt-dix mille livres, et ornée des gravures les plus fines.

La plus pagode des pagodes , et la plus chinoise des chinoiseries , parlent si peu à l'âme , et le culte en Chine n'est tellement qu'une question de bon goût , de respect humain et de politesse , que je suis incapable de vous tracer les mille et ime minuties qui constituent l'architecture et les pratiques religieuses en Chine. Je suis fort content d'avoir vu au galop tous les temples de la ville de Pékin , et je crois que vous serez encore plus contents si je vous fais grâce de leurs descriptions répétées et de leurs noms baroques.

C'est au galop, en effet, que nous avons couru Pékin, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher; je crois même qu'en cette ville il n'y a que deux alternatives : ou jouir rapidement des contrastes dans une visite superficielle, ou y séjourner sept à huit ans, apprendre le chinois, et faire conmie notre ami M. Lemaire , interprète de la légation de France, qui, chaque soir avant la tombée du jour, met une fausse queue, chausse ses babouches, s'habille en « celestial gentleman » , passe la porte de la ville chinoise, et va là , dans la haute société , deviser toute la nuit en langage correct sur tous les cancans, les m rébus scibilibus et quibusdam aliis » de Pékin.

La nuit , eii effet , les salons de la société sont animés , gais et intéressants ; mais M. Lemaire est peut-être le seul Européen qu'une science approfondie et un goût particulier aient fait triompher du mystère et du rigorisme dont les Chinois ont sauvegardé leur vie d'intérieur.

Sir Rutherford Alcock nous a prêté pour notre séjour de jolis petits

^ Celle de Moscou n*a pu être élevée au-deMU8 du sol.

poneys mongols; vous pensez si notre groupe curieux s'en est servi pour circuler de l'est à l'ouest, et du sud au nord de la capitale; je pourrais presque dire que dans nos longues promenades , les murailles m'ont toujours empêché de voir Pékin ; dans chaque direction la route est coupée quatre fois par des fortifications naissant Tune de l'autre avec une désespérante monotonie.

On n'est que fort rarement dans ,une rue ouverte, et presque toujours on longe un mur. Puis, à l'inverse de Siam, rien n'est sacrifié aux décors extérieurs : l'esprit chinois oppose toujours à la magnificence croissante du dedans, l'ornementation décroissante du dehors, de telle sorte que la fameuse cité interdite, remplie, dit-on, de nattes d'argent, supportée par des colonnes d'or, émaillée de perles fines, un bijou en un mot, est d'un aspect minable , vue de l'enceinte qui l'enveloppe ; c'est un écrin grossier : une pagode de trente-sixième ordre fait plus d'effet que la demeure sacrosainte du Fils du Ciel.

Dans les quartiers militaires et nobles il y a une certaine roideur peinte sur les physionomies qui nous fait impression : tandis qu'ailleurs on nous rend au centuple la curiosité dont nous avons tous dans notre jeune âge harcelé les ambassadeurs chinois sur nos boulevards , ici les arrogants autocrates croisent les Européens sans les regarder, et affichent au contraire une indifférence voisine du mépris. — Au fait, pourquoi nous aimeraientils, et pourquoi plufôt ne nous détesteraient-ils pas? — Quelques-uns daignent aller à pied , mais le plus grand nombre circule dans des charrettes semblables à celles qui nous ont amenés de Tien-Tsin , mais avec une modification toutefois. Chose curieuse, en effet, le rang, ou pour me chinoiser, le bouton d'un mandarin en voiture se reconnaît à la disposition des roues mobiles de son carrosse : plus il est d'un bouton rouge ou bleu bon teint , plus les roues de l'essieu sont en arrière du centre de gravité de ce château branlant et ambulant. Un prince les recule jusqu'à l'extrémité même, ce qui est fort comique : ainsi les ressorts absents sont remplacés par une élasticité plus grande donnée aux brancards; le dandinement part des roues et aboutit à la sous-ventrière de l'infortuné mulet. Il y a mieux encore : certes la meilleure manière de voyager en Chine sans se contusionner affreusement est de se faire porter en palanquin : le bambou rebondit fort doucement pour le porté sur les épaules des porteurs. Mais sur quatre cents millions d'habitants , il n'est qu'une seule caste restreinte à laquelle la loi permette de se payer un palanquin : celle des princes et des ministres.

Quant aux quartiers bourgeois et roturiers de Pékin , le coup d'oeil y est mêlé de pittoresque et d'horrible.

Je ne saurais assez vous dire combien il y a en effet de couleur orientale dans ce que nous appelons la Rue circulaire (j*ai oublié son imprononçable nom chinois). Des milliers de planches écarlate relevées d'inscriptions dorées sont suspendues à des perches obliques au-dessus de deux à trois cents boutiques juxtaposées dans cette rue tournante ; c'est le seul point de Pékin où il y ait de l'animation : avec charrettes, palanquins, mulets, chameaux, coulies, les militaires et les négociants s'y entre-croisent, s'y heurtent, puis se confondent en politesses^ examinent des ballots, les marchandent, les emportent: c'est comme une oasis où se serait abattue une bande de cacatois au milieu d'un désert silencieux ; tout ce qui constitue les impedimenta d'une foule y est accumulé : et non-seulement des myriades d'enfants vous tombent dans les jambes en jouant aveuglément, mais les vieillards — ces grands enfants en Chine — arrivent au beau milieu de la confusion générale, en tenant fièrement la ficelle d'un immense cerf-volant qu'ils sont allés lancer sur les terrains vagues proches des murailles. Car, vous le savez, si l'Espagne a la castagnette et Naples les pitferari, la Chine a le cerf-volant, qui est ici passé à l'état d'institution sérieuse ; et je l'accorde , c'est assurément par là que se révèle le plus le génie artistique des Fils du Ciel. Construire, dans des dimensions de six à sept mètres d'envergure, un cerfvolant qui devient dragon volant, aigle volant, mandarin volant, l'enluminer et lui donner le geste et la vie, l'équilibrer si admirablement qu'il monte avec calme, sans les mille soubresauts des nôtres, et se maintienne comme une étoile presque verticalement au-dessus de la tête du dévideur de ficelle; y adapter je ne sais combien d'appareils éoliens, presque invisibles, qui imitent le chant de l'oiseau ou la voix de l'homme avec un tapage infernal, l'amener à travers les perches et les banderoles dans les centres les plus animés, lui envoyer à cheval sur le fil des « postillons » étourdissants j grouper la foule, l'égayer de lazii, voilà à quoi ils excellent, et cela — point capital de leur statique — sans mettre de queues à leurs cerfs-volants !

En nous promenant au milieu d'une cinquantaine de ces enfants à cheveux blancs, nous vîmes un pigeon se prendre l'aile dans un fil et tomber à nos pieds : j'eus aussitôt l'explication d'une chose étrange dont je tentais en vain depuis trois- jours de me rendre compte. Des ondes harmonieuses et sonores m'avaient semblé à chaque instant du jour traverser l'atmosphère et s'élever en zigzag dans les hautes régions célestes : d'où pouvait venir cette harmonie? Plus je cherchais, plus j'étais convaincu que c'était un bourdonnement localisé dans mon tympan depuis les contusions que je m'étais données à la tête sur la route de Tien-Tsin à Pékin. Mais le pigeon moribond éclaircit le mystère : il était porteur d'une ravissante harpe éolienne, légère comme une

PÉKIN. 49i

bulle (le savon et admirablement travaillée : ce petit appareil se place à cheval sur la naissance de la queue de Toiseau , et se fixe aux deux plumes centrales d'une façon fort solide ; les pigeons fendant les airs le font résonner avec un trémolo strident ou des accents plaintifs suivant la rapidité de leur vol. Je croyais d'abord que c'était un des cent mille colifichets futiles qui caractérisent l'esprit des disciples de Gonfucius , mais j'ai appris sur l'heure que ces harpes avaient pour but de préserver les tendres colombes des griffes des vautours qui volent par bandes autour des bastions crénelés. J'ai acheté immédiatement toute une série de ces jolis épouvantails que je destine aux pigeonniers de mes amis de France. Mais c'est à peu près la seule catégorie d'objets qu'il soit permis aux bourses modestes d'acheter à Pékin : j'ai marchandé, mais inutilement, des émaux assez beaux et surtout deux petits éléphants en cloisonné blanc portant des tourelles d'or. Hélas ! jades , ivoires, laques anciennes et cloisonnés sont vendus ici aux étrangers à peu près quatre fois plus cher qu'à l'hôtel de la rue Drouot.

Nous nous contentons donc du plaisir des yeux ; quanta l'odorat, je vous assure que ce sens fait souffrir à Pékin un véritable et constant supplice ; car, pour faire tomber un peu cette poussière toujours soulevée, les Pékinois, de toute éternité , arrosent la rue des eaux les plus sales provenant de leurs maisons, et cet acide, dont la formule chimique est, je crois : C**'H*0*Az*, s'évapore en bouffées acres et malsaines; puis voici le superlatif du genre : ils font sécher devant leurs portes de longues galettes — que je m'abstiens d'expliquer — jaunâtres et brunâtres, mélangées d'un peu d'argile, et qu'ils coupent en losanges, pour alimenter leur petits fourneaux de cuisine : combustible très-économique, mais écœurant et fétide.

Au sortir de ce quartier commence l'horrible ; nous nous laissons entraîner au galop de nos chevaux, sans deviner dans quelle direction nous allons. Nous le voyons trop tard : nous sommes dans l'avenue des exécutions , au carrefour des deux rues qui vont l'une à Toung-Tchien-Mén , et l'autre à Ghang-i-Mén, dans la ville chinoise. Ici c'est avec du sang que la poussière est abattue. Nous nous détournons à la hâte d'un groupe de plusieurs cou* damnés auxquels on bande les yeux, devant un hangar, où a Monsieur de Pékin» tranche les nuques d'un seul coup de sabre : cet employé, le plus travailleur et le plus affairé de l'Empire, est là dans l'exercice de ses fonctions. Les passants n'ont point l'air impressionné du spectacle que nçus fuyons, mais ils continuent paisiblement leur chemin ; on nous dit qu'aux heures où il n'y a pas d'audience officielle sous ce hangar, un boucher ordinaire remplace le fonctionnaire, et vend sur l'étal encore baigné de sang humain des morceaux de bœuf et de mouton. Mais un peu plus loin nous

pouvons constater de visu que les têtes des exécutés sont exposées en pleine rue. Sur le sable encore barbouillé de traînées rougeâtres nous voyons sept petits socles, supportant chacun une cage d'osier : six tètes d'hommes et une tète de femme, fraîchement décollées, y sont enfermées, avec une sentence inscrite sur un petit papier, appliqué sur l'affreux mélange des nerfe sanglants et des glandes du cou : une expression poignante de douleur est peinte sur ces visages blêmes, aux yeux encore ouverts, à la bouche béante, et aux cheveux rougis. Un de nos interprètes lit le motif de l'exécution : a La justice a puni le vol. »

La sépulture se fait longtemps attendre pour ces restes mutilés , destinés à servir d'exemple aux malfaiteurs. Si je ne l'avais vu à trois reprises différentes, je ne croirais pas au triste sort qui est réservé à une télé de condamné ; mais sur le pont femeux connu sous le nom de « Pont des mendiants» , grandiose construction de marbre antique , s'assemblent tous les jours, pour implorer la charité publique, plusieurs centaines de pauvres êtres demi-nus, lépreux, galeux et aveugles; ils sont si affamés qu'ils vont chercher dans les cages d'osier les têtes en décomposition , — les salent — et les mangent!

Je confesse que nous étions souvent bien pâles en revenant de semblables promenades ; mais la vie européenne des légations nous ramenait vite à des conversations intéressantes qui nous faisaient souvenir de régions plus pures. Nous avons entendu la messe au Fa-Kwo-Fou, légation de France, où M. de Bellonnet nous avait parfaitement reçus, puis nous avons rendu visite à tous les membres du corps diplomatique, qui sont les seuls Européens autorisés à résider à Pékin. M. BurUngame, ministre des États-Unis, et le comte VlangaU, ministre de Russie, ont donné au Prince de superbes dîners : le soir où nous sommes allés chez ce dernier, une nappe de neige épaisse de plus d'un pied était étendue sur la Ville Céleste. Que je voudrais savoir faire l'aquarelle pour peindre notre pittoresque cortège ! dix chaises à porteurs, capitonnées de soie, attelées de six hommes chacune, servaient de véhicule aux dix invités du représentant du czar : nous cheminions par les sentiers sinueux, les escaliers tortueux des ruines qui à Pékin s'appellent une rue ; et chacun de nous était flanqué de quatre Chinois , dont deux portaient des torches fumeuses, et deux autres des lanternes rondes de papier, d'un mètre de diamètre , sur lesquelles était peint en lettres chinoises couleur écarlate le nom de Sa Majesté Britannique.

Il est bien naturel que le demi-exil du corps diplomatique ait réuni dans une sorte de fraternité ceux que divisen t parfois des intérêts poUtiques opposés . Nos cœurs ont été touchés de voir ici cette grande concorde naissant d'une

mutuelle estime, et, après tout, inspirée par une même pensée : la pression pacifique de la civilisation des races saxonne et latine sur la race cuivrée récalcitrante. S*il est vrai qu*il y ait ici deux courants dans la politique, le courant russe et le courant anglo-français, ils doivent tous deux confluer et former alors un fleuve — fécond peut-être — pour lutter contre la digue , souvent ébréchée mais éternellement renaissante , de la stagnation ou du mauvais vouloir de l'Empire du Milieu.

Mais tout à fait en dehors et peut-être au-dessus des représentations diplomatiques des soi-disant Barbares et des conseils des ministres soi-disant Fils du Ciel, il existe une influence pour ainsi dire amphibie, également chinoise , également européenne , une arme à deux tranchants qui , seule , a des chances de couper le nœud gordien entre les empiéteiuents justifiés de notre politique de novateurs et la résistance invétérée des doctrines rétrogrades. Il a suffi de Tintelligence supérieure d'un seul homme, et d'un homme bien jeune encore, pour créer ce rôle insolite et imprévu d'où peut dépendre la destinée d'un empire de quatre cents millions d'àmes. Cet homme est M. Robert Hart, que nous avons vu d'abord à l'ambassade de Russie, puis chez lui : les heures nous ont paru des secondes quand nous avons eu l'honneur de causer avec lui.

Vous avez déjà deviné que l'intermédiaire entre deux influences politiques contraires ne peut être que l'intérêt commercial. En effet, depuis que les canons nous ont ouvert cet empire, depuis que, loin dû fracas et de l'excitation féroce de la guerre, on a pu étudier ce peuple et espérer que l'honnêteté , la douceur et la persuasion obtiendraient de lui ce que la force brutale n'obtiendrait jamais , il y a eu des hommes qui n'ont pu se défendre d'un grand enthousiasme à la pensée de faire une révolution pacifique en Chine , afin de chasser les préjugés enracinés contre les Barbares, et de prouver, chiffres en mains, que nous sommes capables de faire autre chose que de piller le Palais d'Été.

On avait vu à la même heure la guerre acharnée aux portes de Pékin entre les alliés et les Impériaux , et les trafics commerciaux les plus paisibles dans Canton et dans les poils du Sud; à la même heure, quinze mille coulies chinois portant les bagages de nos armées et les échelles pour monter à l'assaut des forteresses chinoises', dans une campagne où nous marchions contre la cité sainte de leur Empereur ; enfin , à quelques mois de distance , des soldats vainqueurs de Pa-Li-Kao et de Yuen-Ming-Yuen , devenus les défenseurs de la Cour céleste contre les Rebelles , recevant du trésor impérial

1 A Ta-Kou, des soldats alliés traversaient le fleuve à califourchon sur le dos des coulies cantonnais*

des appointements légitimes, et de l'Empereur des remercîments. N'était-il donc pas évident qu'il y avait avec les « Fils du Ciel » des accommodements, et que nous devions opérer désormais sur le terrain des échanges conunerciaux?De là naquit le plan de l'établissement des douanes chinoises, dirigées avec conscience par des Européens sous l'impulsion souverainement loyale, énergique et pratique de M. Robert Hart, a inspecteur général» , l'homme le plus puissant de la Chine aujourd'hui.

Quand il fallut donner une garantie au payement de l'indemnité de guerre, le gouvernement chinois affirma qu'il avait la meilleure volonté du monde. Mais, grâce à l'indépendance et à la rapacité de ses agents, tous plus voleurs les uns que les autres , les droits exorbitants et fentaisistes perçus sur les importations et les exportations laissaient les quatre-vingt-dix-neuf centièmes de leur produit dans le sac des mandarins locaux. Il fut alors convenu que l'on formerait, sous M. Lay d'abord, puis sous M. Hart, cet admirable « service des douanes » où les employés européens , admettant tout contrôle des autorités chinoises et agissant de pair avec elles , présentent chaque année des comptes en règle au gouvernement impérial, et versent au trésor, au lieu de quelques centaines de dollars, une moyenne de soixante-dix à quatre-vingts milUons de francs. La cour de Pékin, qui avait toujours, à toute réclamation, opposé une complainte sur sa misère, fut forcée de reconnaître et la friponnerie séculaire de ses anciens percepteurs et la probité évidente de ses nouveaux agents.

Des tarifs fixes, une honnêteté à toute épreuve, une activité européenne, sources vivifiantes d'où découleront des idées fécondes et civiUsatrices , ont remplacé sur l'heure les dilapidations et la routine arriérée des mandarins. Du reste, si la cour de Pékin est pleine de reconnaissance pour ses nouveaux fonctionnaires, qui prennent si chaudement ses intérêts et qui sont pour ainsi dire naturalisés Chinois, vous pensez combien les négociants européens s'applaudissent d'avoir à régler leurs comptes, non plus avec des despotes lents et tracassiers, mais avec des hommes rompus aux affaires, expéditifs , parlant la même langue , et surtout formant conmie les rayons multiples d'un foyer moderne destiné à réchauffer, à faire fondre cette vieille Chine engourdie et figée.

M. Hart, sur lequel d'ailleurs il n'y a qu'une seule voix parmi tous les négociants de Chine , est le premier Européen qui soit parvenu à gagner entièrement la confiance du conseil des ministres et du prince Kong, régent de l'Empire ^ Pour qui connaît l'Extrême-Orient, c'est une victoire inespé-

^ L*£mpereur e^t mineur, n*a que quatorze ans, et est encore entre les mains des femmes, sous la direction des deux impératrices, s'appelant Tune Tlmpératrice de TËst et l'autre rimpératrice

rée , un prodige que de voir la simple loyuuté forcer Tenlrée de cette forteresse murée qui s'appelle le cœur des potentats asiatiques. Ce triomphe est aujourd'hui un fait accomph; M. Ilart, à bon droit, peut se considérer comme un ministre des affaires étrangères et indigènes, avec une sanction mixte, et ne relevant que de sa conscience; il assume sur sa tête la responsabilité des actes de ses nombreux chefs de mission et de leurs secrétaires, qui représentent sa politique en réglant la comptabilité des treize ports ouverts au commerce européen; il les choisit, les domine, les inspire, les

Le pont de Pa-Li-Kao.

révoque ou les élève, les invite surtout à pousser aux roues du char qui porte ses idées novatrices, et il ne fait que justice en récompensant leur zèle par de magnifiques appointements. Les plus jeunes, en débutant à leur arrivée d'Europe, touchent outre le payement du voyage, dix mille francs la première année pour apprendre le chinois ; quinze mille chacune des deux années qui suivent; vingt et vingt-cinq mille les deux années d'après; trentecinq et quarante mille comme sous-commissaires de douanes dans un des treize ports, et jusqu'à soixante-quinze mille comme chefs commissaires. Je ne doute pas que 1' « inspecteur général» , quoique âgé de trente ans seule-

de rOuest. La mère dudit Empereur était absolument dépourvue d'instruction, et n'avait été épousée que parce que la première Impératrice n'avait pas d'héritier.

ment, ne reçoive du gouvernement impérial plus de deux cent mille francs d'honoraires.

Notre ami P. , âgé de vingt-sept ans et entré tard dans le service, reçoit depuis trois ans vingt-cinq mille francs, et il est mandé cette fois-ci à Pékin pour monter le dernier échelon de cette échelle , qui parait comme dans un rêve plus brillante que celle de Jacob! J'ai aussi connu à Chang-Haï un jeune employé anglais, M. Kopsch, qui n'a pas encore vingt ans, et dont les appointements dépassent vingt-deux mille francs. Pour guider les choix de M. Hart, il n'est ni lettre de recommandation, ni influence diplomatique qui puisse vaincre ce « tenacem propositi virum » ; il vous devine d'un coup d'oeil , et vous remplit de confiance en ses idées ; puis il vous lance , et vous êtes assuré, si vous travaillez, du plus bel avenir. Décidément, c'est dans ces contrées lointaines qu'il faut voyager pour voir les hommes de cœur et d'intelligence tracer leur voie d'une manière d'autant plus frappante qu'ils se meuvent dans un milieu plus hétérogène.

L'institution des douanes impériales maritimes a bien nettement deux forces : l'une pécuniaire, l'autre morale et politique.

Voici neuf chiffres que m'a donnés M. Hart pour résumer l'année commerciale qui vient de s'écouler, et qui , mieux que trente pages de tableaux statistiques, me paraissent donner une idée de la Chine actuelle; il y a là plus que des pagodes et des lampions, qui chez nous semblent le trait caractéristique d'une leçon de géographie sur la Chine.

Les treize ports ouverts au commerce européen sont donc : Chang-Haï, Fou-Chao, Kiou-Kiang, Canton, Taï-Ouan, Tara-Soué, Chin-Kiang, Swa- Tao, Ning-Po, Chi-Fou, Amoy, Han-Kao, Tien-Tsin, et Niou-Chouang.

Les registres de ces treize comptoirs marquent :

Importations 596,512,200 francs.

Exportations 449,296,000 francs.

Recette de la douane chinoise 70,378,200 francs.

Avec mouvement de 16,628 navires,

jaugeant 7,136,301 tonneaux.

Pour ne prendre que les grands traits du commerce européen et indien.

Dans les importations :

L'opium compte pour 3,896,046 kilogr.

valant 278,216,820 francs.

Les cotonnades comptent pour 3,371,973 pièces,

valant. 123,240,143 francs.

Ces deux derniers chifKres ont été doublés pendant l'année 1869.

Dans les exportations :

Le thé compte pour 73,407,130 kilogr.

valant 213,548,016 francs.

dont pour l'Angleterre seule. 148,101,536 francs.

La soie compte pour 2,459,817 kilogr.

valant 158,542,270 francs.

Mais que de ruisseaux variés servent à former ces grosses rivières ! Songez, pour la curiosité du fait, que toutes ces pièces de cotonnade mises les unes au bout des autres couvriraient une ligne de quarante mille lieues de long, et que des millions de Chinois sont habillés par les tissus des manufactures de Manchester. Comme Mac Arthur, prédisant en 1788 le succès futur des laines australiennes, le plénipotentiaire anglais qui signa le traité de Nankin en 1842, disait donc vrai en annonçant à ses compatriotes « qu'il ouvrait à leur commerce une contrée si vaste, que tous les métiers du Lancashire ne suffiraient pas pour vêtir une seule de ses provinces ! »

L'année a été belle pour les aiguilles, importées d'Europe au nombre de trois cent vingt-deux millions, pour les allumettes allemandes, au nombre de neuf cent trente et un millions, et pour les boîtes à musique suisses, dont il s'est vendu pour cent mille francs de plus que l'année précédente. Je note en passant que la Chine nous a envoyé pour trente-deux mille francs de rhubarbe, quatre cent cinquante-six mille francs de graines de fleurs de lis, et neuf cent trente-six mille francs de drogues médicinales, prix indigènes , ce qui suppose clairement que messieurs les pharmaciens nous les revendront pour sept ou huit millions.

Un des assaisonnements les plus piquants des négociations commerciales en Chine est la variabilité inouïe du change. Je ne parle pas des sapèques , misérables rondelles encombrantes et difformes, enfilées dans des ficelles et bonnes tout au plus à jeter aux lépreux; elles ont un cours différent même entre Tien-Tsin et Pékin , et à Tien-Tsin même suivant la saison. — Comme c'est commode pour établir des comptes! — Mais s'il est vrai que le dollar mexicain soit la monnaie courante dans les ports de ce Mexique encore plus gangrené qui s'appelle la Chine, il n'existe pas dans l'Empire du Milieu une monnaie d'argent réelle : tout est donc rapporté à une monnaie décimale fictive, « le taël >» ', dont on ne saura jamais ni l'effigie ni la forme, et

* Les subdivisons sont de dix en dix : le •« inace », le « candarin », et le « ca.scH » .

dont le cours est déterminé par l'arrivée de chaque malle d'Europe et des Indes. J'ai passé sept jours à Chang-Haï; notre malle avait mis le taël à sept francs vingt-cinq centimes ; la veille de notre départ pour Tien-Tsin , la malle anglaise arrivait et le faisait monter à huit francs dix centimes : de là, quel agiotage! quelle gymnastique de traites! quels changements à vue dans les décors de l'opéra commercial ! Et cela , sur une échelle que vous ne sauriez vous imaginer. Voici précisément un trait qui se rapporte à Chang-Haï. Comme la malle destinée à faire monter ou baisser le baromètre du change stoppe vingt-quatre heures à Singapour et autant à Hong- Kong pour faire son charbon, deux grandes maisons de Chang-Haï oDt inventé de faire construire à Glasgow des navires superbes, coûtant deux millions chacun , et qui sont tout machines , de foçon à pouvoir courir plus vite que la jnalle et à gagner sur elle trois ou quatre jours depuis Singa-, pour, et plus souvent trente heures depuis Hong-Kong. Une simple lettre pour un agent est le chargenaent le plus précieux de ces hardis steamers; vous voyez du coup les opérations mowl'e^ que peut foire l'agent mis aiosi dans le secret : sachant à l'avance l'abondance ou la faiblesse des demandes, les cotes qui seront apportées; calculant à coup sûr le marché du surlendemain, où le picol de thé montera de deux cent quarante-cinq francs à deux cent cinquante-trois francs, où la pièce de grey-shirting s'élèvera de cinquante-sept francs à soixante francs, où la caisse d'opmm tombera de quatre mille deux cent vingt francs à quatre mille francs, il aura beau jeu à vider ses magasins encombrés de milliers de caisses d'opium et à acheter énergiquement les cotonnades et les thés; le roulement de fonds extraordinaire des commerçants de ces parages fait sur chacun de ces articles des différences d'un quart de million de francs.

On m'a raconté qu'un navire de Jardine avait dans sa première course payé sa construction tout entière; il n'était pas entré en rivière, et, profitant d'un temps de brouillard , il avait envoyé « la lettre d'avis » par un sam-pang dans le hameau d'une crique perdue : de là un piéton indigène l'avait apportée à l'agent de Chang-Haï , informé ainsi trois jours et demi avant qui que ce fût. Faire de tout une course au clocher , tel est bien l'esprit entreprenant des Ânglo-Saxons ; ce qu'ils tentent pour les taëls, ils le font aussi pour les thés d'une façon régulière, et nous n'entendons parler depuis un mois que des exploits du Tae^Pîng, qui s'est montré un coursier de premier ordre. Parti en même temps que deux autres clippers de Fou- Chad avec les premiers thés dé la saison nouvelle , il a mis quatre-vingtdix-neuf jours pour aller par le cap de Bonne-Espérance jusqu'au cap Lizard sur les côtes d'Angleterre. Les trois rivaux ne s'étaient aperçus que

deux fois en suivant la route que chacun estimait la plus rapide : le quatreviiig[t-dix-neuTième jour, ils se trouvèrent côte à côte en vue de la terre anglaise. Alors la lutte monta au paroxysme : malgré un grand frais d'ouest, chaque capitaine mit toute sa toile dessus , au risque de jeter la mâture à bas; les équipages étaient comme affolés et ne reculaient devant aucune témérité ! Ce fut le Tae-Ping qui aborda une heure avant les autres au quai des East-India Docks de Londres : une prime de douze francs cinquante centimes par tonneau — (le Tae-Ping en compte plus de deux mille) — est affectée à Fheureux capitaine qui remporte chaque année pareille victoire.

Mais je reviens à nos productions chinoises. L'empire, hélas! qui dès l'abord avait paru une mine d'or, n'est déjà plus qu'une mine de cuivre, et beaucoup craignent qu'il ne produise bientôt plus que du plomb ; le thé a ^ perdu 6 0/0 et le coton brut ne trouve plus d'acheteurs.

Si le gouvernement chinois voulait sortir de son déplorable entêtement, et consentait à laisser exploiter les mines de charbon du Pe-Tchi-Li et de l'ile Formose, tout le commerce prendrait un nouvel essor, et nous ne verrions pas le charbon, cet alpha et cet oméga de l'industrie, importé de l'Angleterre à des prix vraiment fabuleux, qui s'élèvent quelquefois de quatre-vingts à quatre-vingt-seize francs la tonne. Vous voyez dès lors ce que brûlent les steamers et ce que devient conséquemment le fret. — A la Douane de Pékin , il y a un gazomètre alimenté par du charbon venant de Gardiff (Angleterre). Ce charbon est acheté à un taux exorbitant par le gouvernement chinois, qui aime mieux faire cette folle dépense que de laisser exploiter les mines de charbon situées à quelques kilomètres à l'est de Pékin.

Mais la plus sérieuse calamité, — et elle est générale, — c'est Timpossibihté pour les négociants européens fixés en Chine comme patrons ou correspondants de grandes maisons, de traiter directement avec les producteurs et les courtiers chinois : ils sont forcés d'avoir recours à des a compradores » , corporation d'indigènes mixtes ayant survécu à l'état de choses qui en avait rendu la création nécessaire ; aujourd'hui non-seulement ils se maintiennent, mais ils augmentent nos frais de deux à trois pour cent dans leur seul intérêt. Les compradores s'entendent trop souvent avec les producteurs et les acheteurs chinois , déjà si tenaces par nature , tandis que les rivalités les plus grandes divisent les trop nombreux commerçants eiuropéens pris d'une véritable fièvre dans cet Eldorado de la spéculation. Songez qu'il y a des maisons qui ont jusqu'à cent millions de roulement de fonds.

Pour les thés, par exemple, l'exportation en 1865 fut immensément trop forte , et pour les besoins de l'Angleterre et pour les demandes de la Russie,

que Ton s'était beaucoup exagérées. On acheta à tout prix : le Chinois en profita et tint bon : de là des augmentations absurdes , des quaUtés inférieures résultant d'une mauvaise récolte, un débouché mal calculé, et cinq faillites sur dix maisons.

Les correspondants étrangers s'emportent avec raison contre les compradores, mais l'étude de la langue indigène pourrait les en affranchir, s'ils imitaient les travaux des jeunes employés des douanes : l'avenir est assurément là, car il est inadmissible de laisser subsister l'abus qui. met dans la poche des compradores une somme égale au fret depuis l'Europe, ou même à la taxe perçue par la douane.

Il va sans dire que les Anglais et les Américains sont ici, plus que partout ailleurs, les princes des marchands. La Grande-Bretagne est assez heureuse pour fournir à ses négociants des marchandises incessamment renouvelables , qui leur font réaliser de gros bénéfices, et qui leur procurent surplace, sans frais (chose si importante ici) , le numéraire avec lequel ils achètent les produits indigènes exportables *.

Les Anglais seuls ont donc la facilité de faire parvenir à leur métropole dans de meilleures conditions le thé, la soie et le coton, et d'absorber par suite la majeure partie des transactions de la Chine, en même temps que par eux Londres est resté l'entrepôt général des exportations.de l'Extrême- Orient, si bien que certains articles font forcément et en pure perte la route de Marseille à Londres, pour revenir de Londres à Lyon!

Quant aux Américains, ils ont couvert la côte de leurs steamers, incomparablement supérieurs aux navires anglais; de plus, ils ont douze grands vapeurs à plusieurs étages , de deux mille tonneaux , en tout semblables aux fameux « river boats » du Mississipi , pour remonter les mille kilomètres du Yang-Tze-Kiang, de Ghang-Haï à Hang-Kao, au coeur de la Chine.

Le temps n'est plus où les navires de commerce américains devaient naviguer sous pavillon anglais pour fiiir devant la chasse de frégates conune r « Alabama » (qui dans ces mers-ci a pris entre autres le « Contest » , chargé

^ Les chiffres qui suivent peuvent seuls donner une idée de lUramense commerce dont la Cbioc est le pi%*ot.

IMPORTATIONS. EXPOIlTATIONS. TOTAL.

1864 410,348,624 fi. 432,052,072 fr. 842,400,656 Jr.

La recette de la douane a été de 62,762,920 fr. en 1864, et de 78,724,584 fr. en 1869.

PEKIN. 50i

d'un million de livres de thé) ; aussi les Yankees regagnent«ils chaque jour du terram et prennent-ils une prépondérance menaçante : leur escadre, la plus belle et la plus forte qui croise dans les mers de Chine, vient vigoureusement imposer le respect devant le pavillon bleu étoile.

Quant à la France, le pays des idées, elle en importe beaucoup en Chine par ses missionnaires , mais elle s'occupe peu d'y importer des cotonnades ou des lainages, et laisse à d'autres nations plus positives le champ libre pour des transactions vulgaires mais lucratives. La table des importations du commerce étranger marque, hélas! à son avoir quelque chose comme un zéro : nous n'avons même pas l'honneur d'être cités dans une colonne spéciale si petite qu'elle soit, et nous restons confondus avec les pays divers d'Europe, tandis que l'Angleterre et les Indes y alignent cinq cent cinquante-huit millions d'entrées. Quelques articles de Paris, quelques photographies de théâtres, du vermout, et des bibelots de foire de village , c'est peu, il faut l'avouer, pour la France, qui, il y a sept ans, envoyait une armée planter ses drapeaux sur les murs de Pékin. En 1861 , il y avait à Chang-Haï dix maisons françaises : à peine en compte-t-on trois maintenant ; et elles n'ont exporté que le modeste chiffre de deux mille cinq cents balles de soie.

Notre glorieuse guerre de Chine aura en somme amené beaucoup d'étrangers vers ce pays, mais pas de Français. Quand donc sortirons-nous de cette infériorité irritante , et prendrons-nous sous le soleil la place que nous devrions occuper? Le jour où nous ne croirons pas descendre d'un rang visà-vis de nous-mêmes et de nos semblables en risquant des capitaux , ailleurs qu'à la Bourse, sur des terres lointaines mais fécondes.

Seules les Messageries impériales viennent ici consoler ceux qui souliaitent du fond du cœur de voir la France prendre dans l'Extrême-Orient la place que méritent ses industries, ses sciences et ses intérêts.

C'est par elles qu'on arrivera peu à peu à détruire ce fâcheux état de choses, qui force la place de Lyon à demander au marché de Londres les soies qu'elle emploie. Cette considération à elle seule justifierait les 7,500,000 francs de subvention que lui octroie l'État pour ces magnifiques paquebots-poste qui sont les pionniers du commerce maritime, si la Compagnie n'excellait en outre à donner au dehors une haute idée de la métropole , à attirer à elle la plus grande circulation possible de voyageurs, le plus incessant mouvement de matières premières et d'objets manufacturés.

Certes, ce serait fermer les yeux sur les faits qui se manifestent avec le plus d'éclat dans notre temps , si , après avoir assisté aux luttes d'influence qui se sont produites autour de Constantinople, on ne reconnaissait pas

autour de la Chine et du Japon les premiers effets du même traTail d'émulation. Si, par leur éloiçnement du centre européen, ces terres n'éveillent pas l'idée de la conquête, il faut du moins que nous substituions l'action constante du commerce à cette action intermittente que manifeste l'envoi d'une division navale ou d'une armée , et qui laisse — en Chine — plutôt des dates à l'histoire qu'elle ne maintient des influences.

En 1863 , les Messageries ont débarqué à Marseille 375,000 kilogprammes de soie; en 1864, 400,000 kilogrammes; en 1865, 1,1 38, 000 kilogrammes; un de ces chargements représentait jusqu'à une valeur de vingt millions de francs ' ! Aussi, en 1865 , Marseille a-t-il reçu la moitié de l'exportation des soies de rExtrérae-Orient, tandis que, avant la création du service postal français , et malgré l'arrivée périodique à Marseille depuis quinze ans de deux courriers anglais venant chaque mois de la Chine, la France n'en recevait pas en moyenne un dixième. Les neuf dixièmes passaient par Gibraltar.

Sans violenter les habitudes du commerce , sans créer de protection pour aucune place , on peut prévoir, par le fait même que les soies destinées à être consommées sur le continent vont h Londres en passant par Marseille, qu'elles s'arrêteront de plus en plus à Marseille. C'est le bénéfice naturel qu'il faut attendre de la situation géographique de notre pays ; le commerce anglais réalisera probablement le premier les épargnes d'argent et d'économie sur le temps que l'entrepôt de Marseille procure aux importations de soies orientales. Il opérera en France, et notre commerce gagnera indirectement à ces opérations , surtout si nous nous efforçons — enfin ! d'importer en Chine les marchandises que la Chine consomme et que notre industrie peut produire. — Les Messageries impériales auront déterminé ce résultat : gloire à elles !

C'est assurément une lutte intéressante que celle de nos Messageries contre la Compagnie anglaise péninsulaire et orientale. Prises dans leur ensemble, nous voyons les Messageries compter aujourd'hui 63 navires d'une puissance collective de 18,640 chevaux et de 112,000 tonneaux, transportant 153,000 passagers et 169,000 tonnes de marchandises, en accompUssant un parcours de 472,000 lieues, —et la Compagnie péninsulaire aligner 62 navires de 22,300 chevaux, 94,000 tonneaux, et convoyant 19,000 passagers ' .

La concurrence de ces deux flottes pacifiques a créé pour les voyageurs un

^ Le fret est de 130 franci les 100 kilogrammes.

2 Cette dernière nourrit cLaque jour à la mer environ 10,000 employés. La subrention posule lui donne 3,980,000 francs ; ses dépenses s'élèvent à 49,425,000 francs, et ses recettes à 53,400,000 francs.

comfort, une sûreté et une rapidité de navigation qui vont grandissant chaque jour ; et c'est avec un profond sentiment de joie que je tiens à vous dire combien les Messageries impériales l'emportent sur leur rivale. Dans ces mers où la France était à peine représentée par quelques négociants isolés, l'influence de notre pavillon a passé de 0 à 100 par ce fait que la Compagnie française est, entre Suez et Yokohama , celle à laquelle la grande majorité des voyageurs et des commerçants confie avec le plus de sympathie , pour un voyage de trois ou quatre mille Ueues, familles, correspondances et richesses. Elle est justement fièrede cet hommage que lui rendent ces adversaires d'autres temps, nous acceptant pour émules dans la navigation où ils sont passés maîtres, et venant abriter sous notre pavillon même les gouverneurs anglais se rendant à leur poste.

Tels sont les traits d'union les plus marquants entre les vendeurs et les acheteurs d'Europe et d'Asie. Il est donc devenu presque banal de faire le négoce entre Pékin et Londres : il faudrait que la même banalité s'établît entre Pékin et Paris.

Il ne faudrait pas croire cependant que la fécondité des transactions soit intarissable; car un danger imprévu vient de surgir en Chine, et nous avons entendu bon nombre d'Européens établis en ce pays se plaindre que le commerce même des articles manufacturés échappât à leurs mains pour passer entre celles des maisons chinoises qui se les font expédier directement; les a Hongs » , magasins de ces marchands indigènes, peuvent devenir par trop puissants , soutenus comme ils le sont par les banques chinoises, qui acceptent avec confiance leurs traites à longue échéance sur tous les ports où ils étendent leurs si faciles ramifications.

C'est ainsi qu'à Tien-Tsin, tout d'un coup, les transactions ont échappé aux étrangers qui s'y étaient établis. Les Chinois ont la partie belle dans cette concurrence, et ils réussissent à merveille a faire pénétrer de là, surtout par le fameux grand canal, leurs marchandises jusqu'aucœur de la Chine.

Ce nouveau système de trafic par eux-mêmes me semble encore incompatible avec la lenteur naturelle et la classique routine du Chinois; mais, indolent et mou quand il s'agit de l'intérêt des autres, il parait qu'il est expéditif et plein d'ardeur pour le sien propre. Depuis peu de mois , il s'est mis à envoyer dans toutes les directions des émissaires et des échantillons, de sorte que la précision et la vitesse de la navigation à vapeur ont fait passer dans la « langue des fleurs » le prosaïque adage « Time is money. » Les vieux doivent déjà reconnaître que de leur temps on se pressait moins.

Cette chute des préjugés contre l'emploi des steamers dans toutes les classes de la société chinoise, est jusqu'ici l'indice le plus patent des progrès

opérés par le contact des étrangers. Bacheliers se rendant à Pékin pour leurs examens, mandarins à globules de toutes les couleurs gagnant leurs postes, négociants infatigables, même les morts dans leurs cercueils (et cela prescrit par testament), ne veulent plus voyager que sur des navires à « roues de feu ». — Et pourtant, en présence de ce mouvement caractérisé , croiriez-

vous que les mandarins, ces arriérés! n'ont encore voulu permettre aux

négociants chinois , ni de changer la forme traditionnelle et nationale de leurs jonques, ni de devenir acquéreurs de navires a vapeur?

Il est encore bien d'autres détails de l'institution des douanes qui m'ont frappé ; mais je dois arrêter là mes notes , voulant seulement vous indiquer en somme tout l'intérêt matériel , moral et politique de ce recours d ud peuple corrompu mais non inintelligent , à l'honnêteté européenne; ce changement d'une politique méprisante pour les Barbares en une faveur aussi imprévue qu'intéressée; ce grand pas enfin que, peut-être , va faire la Chine vers une administration régulière, grâce à un corps d'élite choisi par un chef remarquablement doué qui s'est sincèrement dévoué aux Chinois et qui veut leur bien! S'il est donné carrière à ses généreux instincts, le but premier des douanes , organisées pour le payement de l'indemnité de guerre et la répression des Rebelles, sera largement dépassé ; car entraîner le gouvernement chinois à l'établissement d'une série de phares sur ces côtes si dangereuses; prendre en main la poste aux lettres dans cet empire où l'immense majorité des hommes sait lire et écrire, et où la politesse multiplie les correspondances ; essayer la construction de routes , de chemins de fer, de télégraphes ; exploiter les mines de charbon; aller de l'avant soit au compte du gouvernement, soit par des concessions avantageuses, tel est le complément du plan de M. Robert Hart. En prenant le Chinois par le seul point qui lui soit sensible , c'est-à-dire par la « question dollar » , il pourra en moins de vingt ans transformer l'Empire du Milieu : hune seule condition cependant, c'est que ce flambeau qu'il allume ne sera pas éteint en ses mains par ceux qu'il veut éclairer.

Voilà sous quel jour m'est apparue, malgré ses premiers dehors prosaïques, l'institution des douanes chinoises; en un mot, c'est une grefie moderne et régénératrice sur le vieux tronc sec d'un arbre séculaire : mais y a-t-il encore assez de sève sous cette écorce vermoulue? J'en doute.

Les caravanes de Monjjols. — L'avenue des colosses de granit. — Les treize tombeaux des empereurs Mings. — Passe de Nang^Kao. — Aspect majestueux de la Grande Muraille. — Une alerte. — Les ruines du Palais d*£té. — Retour à Pékin.

26 mars.

Nos poneys mongols sont sellés de bonne heure, notre colonne se met en marche. Personne aujourd'hui n'aurait songé à être en retard : nous allons voir la grande muraille de la Chine ! Je commence vraiment à croire que ce n'est plus une pure invention des géographes, car tout le monde ici nous a parlé sérieusement de ce colossal rempart, situé à trois journées de marche de Pékin, sur la route de Sibérie.

Nous ne tardons pas à reconnaître toutes les qualités de nos montures : ruer, se cabrer, mordre, se rouler par terre avant la marche; puis boiter, ou s'entêter à im trot Ulliputien, tirer sur les rênes comme sur un cabestan, s'échapper à la halte et briser le harnachement, voilà le poney mongol à poil d'ours et à caractère du même genre.

C'est ainsi que nous chevauchons tout le jour, guidés par un officier de la légation britannique, M. Mac Clatchie. qui nous sert d'interprète, et suivis de deux charrettes contenant non des bagages et des vivres , mais des finances! Quels heureux voyageurs! devez-vous penser, en songeant que quatre mules arrivent à grand'peine à traîner ces deux charrettes remplies jusqu'aux bords de précieux métal. Mais à la vérité nous n'avons que huit cents francs, sous la forme de centaines de mille pièces dites de cuivre, enfilées par chapelets de mille sur des brins d'osier, seule monnaie courante dans la campagne chinoise, et dont il faut donner, quand on est un Barbare, un rouleau pesant une livre pour avoir deux œufs de poule.

Par hasard le ciel se découvre à deux ou trois reprises différentes dans le cours de la journée, et le soleil vient éclairer par intervalles, tantôt des trombes lointaines de poussière s'élevant en spirales opaques du miUeu de la plaine vers le ciel , tantôt les crêtes arides et découpées en aiguilles des montagnes de la Mongolie.

Des gorges de cette chaîne arrivent de longues caravanes de chameaux

que nous rencontrons et dont les files en capricieux méandres se dessinent au loin dans la plaine sablonneuse. Chacune de ces caravanes compte plusieurs centaines de bétes à deux bosses, précédées d'autres centaines de poneys oursons pris au laço dans les troupeaux sauvages des steppes. C'est à Pékin que les Mongols viennent vendre , en même temps que leurs chevaux, des milliers de moutons à longue laine, dont la queue plate et large •d'un pied, tombant en parachute, fait le plus singulier effet : j'aime l'aspect austère de ces caravanes dans le désert; j'aime les figures cuivrées de ces hommes aux traits sévères, ces longues robes de cuir rouge, doublées d'épaisses fourrures, ces immenses bonnets de poil d'ours aux étranges ornements de corail. Il y a quelque chose d'antique- et d'imposant dans -ce spectacle : un chef bien reconnaissable à ses armes guide la troupe; ses hommes sont perchés entre les deux bosses de leur chameau, qui, attaché par le nez à la queue de son devancier, semble, dans son allure languissante et sonore, balancer sa charge lourdement en cadence, à l'instar de la longue cloche de bronze peinte en écarlate qu'il dandine à son cou.

Les Mongols portent sur leur visage un air farouche et fiel'; le Chinois n'est pour eux qu'un objet de mépris. Il paraît, — trait frappant, — que chez eux le mot « mongol » , leur nom national, est le seul qu'ils emploient pour exprimer l'idée de courage et de vertu.

Le soir, au coucher du soleil, après dix heures de route dans une plaine de sable, nous arrivons à la « ville fortifiée » de Tchang-Pin-Tchao. C'est un hameau horrible avec des murs de boue. La population , poussée par la curiosité, se rue pour nous voir. Nous sommes habitués maintenant aux huttes indigènes !

27 mars.

Quand le soleil se lève, nous sommes déjà au pied des montagnes, et ses premiers rayons éclairent pour nous les cinq portiques majestueux qui , chacun à huit cents mètres d'intervalle, ouvrent la vallée des tombes des empereurs. Le coup d'œil est grandiose : figurez-vous une longue vallée sablonneuse, enclavée par un amphithéâtre de montagnes élevées, au pied desquelles treize tombes gigantesques, entourées de bois d'arbres verts, s'échelonnent en demi-cercle.

Du portique de l'entrée delà vallée jusqu'à la tombe du premier empereur il y a plus d'une lieue , et unç longue avenue est dessinée d'abord par dès colonnes ailées en marbre blanc, puis par deux files d'animaux sculptés de grandeur colossale : des chameaux, des éléphants, des hippopotames, des Uons de quinze pieds de haut et d'un seul bloc de granit, des dragons

ailes , une quantité de bétes , puis douze empereurs trois fois grands comme nature et portant casque et cuirasse !

C'est dans cette avenue extraordinaire que nous faisons halte, ne pouvant songer sans effroi aux travaux surhumains qu'il a fallu pour rouler de pareils blocs au milieu de cette plaine de sable : il y a donc eu un siècle où les Chinois savaient « faire grand » , au lieu de consumer leur vie dans des fumoirs d'opium et dans des maisons de jeu!

Au bout de l'avenue , nous arrivons aux tombeaux , autour desquels sont

Portique de l'avenue.

groupés des bosquets d'arbres verts ; chaque tombeau est un vrai temple où le marbre blanc et rose, où le porphyre et les sculptures de teck se marient non avec harmonie ni avec goût, mais — chose si rare en Chine — avec des hgnes vraiment pures et d'une grande sévérité.

Une des salles du tombeau a soixante mètres de long sur vingt-cinq de large; les colonnes qui la supportent sont faites d'un seul tronc d'arbre de quatre à cinq pieds de diamètre , et depuis neuf cents ans ces splendeurs austères ne semblent pas avoir vieilli d'un jour. Une obscurité lugubre sied fort bien à ces demeures sépulcrales , et le bruit des « gongs » sourds qu'ngitent les gardiens du temple fait résonner les voûtes de vibrations étranges. Cet aspect sombre porte à la rêverie, et il nous semble voir toute la pompe

des funérailles des empereurs Mings : un peuple en deuil vêtu de blanc escortant le cercueil d*or entre les colosses de granit, les hurleurs funèbres se roulant devant la tombe, les torches fumeuses éclairant les colonnes d'une lueur blafarde , et les fossoyeurs qui ont déposé les cendres de l'Empereur à sa demeure dernière immolés sur l'heure, afin que le secret des trésors enfouis avec lui ne soit pas trahi !

Vers trois heures, nous partons, malgré les instances d'un bonze muet qui s'évertue à tracer sur le sable et devant nous des caractères inintelligibles, et nous cherchons h gagner rapidement Nang-Kao, l'entrée de la passe de la Grande Muraille.

Mais quand vient la nuit, nous sommes encore en rase campagne, complètement égarés. Des sentiers rocheux nous mènent à des huttes éparses, et plus nous demandons à leurs hôtes effarés la route de Nang-Kao , plus ces naturels nous renvoient de l'un à l'autre vers les quatre points cardinaux, et nous font faire en circuit des S qui ressemblent terriblement à des O. Enfin en promettant à un excellent paysan une charge de sapèques (les sous chinois) presque trop lourde pour qu'il puisse la porter, nous obtenons qu'il guide notre colonne dans la nuit. Je lui donne mon cheval et me mets sur un des chars à argent; tout semble pour le mieux : le naturel galope à droite, à gauche, sonde les gués, éclaire la route, évite les ravins, et, quoique la nuit soit bien noire, nous cheminons avec confiance, quand soudain ma carriole roule de la corniche a une trentaine de pieds de profondeur; cinquante mille pièces de monnaie valant deux cent cinquante francs, cassent leurs liens et roulent aussi éparpillées dans les ronces, le sable et les rochers; j'avais, quant à moi, sauté lestement et sans encombre, mais le pauvre palefrenier (mafou) gisait à terre comme une masse et sans connaissance, après avoir exécuté involontairement un horrible saut périlleux. Notre caravane tout entière vient à son secours : deux d'entre nous prennent le blessé, qui hurle bientôt comme si nous vouHons l'assassiner et qui vomit beaucoup de sang; d'autres, voulant sauver au moins une petite part du mètre cube de billon que nous venions de semer sur un terrain de pierres , en remplissent un ou deux sacs ; enfin , après quatre heures d'une angoisse que je n'oublierai pas de longtemps , nous distinguons deux ou trois lumières aux fenêtres de papier de Nang-Kao, petit village situé par rapport à la Grande Muraille, comme Lanslebourg au Mont-Cenis; du reste, le paysage a beaucoup de liens communs avec la lugubre vallée de la Maurienne : il semble qu'ici il ait plo des pierres!

Nous passons la nuit dans une étable, péle-méle avec les mules, nos poneys , nos mafous , à soigner de notre mieux le blessé ; il à assurément un

certain nombre de côtes cassées. Mac Clatchie, notre interprète, donne, au nom du Prince, une forte somme pour qu'on aille le lendemain chercher, n'importe où, un rebouteur indigène. Mais nous avons beau prodiguer nos soins , coucher avec tout ce monde couvert de vermine , manger du riz à leur marmite et boire dans leurs tasses, nous sentons je ne sais quelle hostilité dans tout ce qui nous entoure ; jamais regards aussi farouches ne nous ont dévisagés; jamais croupes chuchotants, physionomies irritées, manières brutales, n'ont formé un ensemble plus effrayant. Mac Clatchie nous confie qu'il croit comprendre à leur patois qu'ils nous accusent des blessures du mafou : ils ont même arraché les bandes de linge que nous avons faites avec nos mouchoirs et appliquées sur les parties lésées : cela nous étonne fort y car dans l'Extrême-Orient les Européens les plus ignares passent pour des médecins émérites. Mais la fatigue l'emporte sur une appréhension que nous déclarons unanimement futile, tandis qu'en son for intérieur chacun est réellement inquiet. De plus, ayant obéi à une injonction fort nette de sirRutherford Alcock, nous n'avons sur nous aucune arme. « Vous allez vous trouver au nombre de cinq Européens dans un pays où dix mille Chinois peuvent vous attaquer sans qu'un sixième Européen vienne à votre secours : il faut donc ne pas avoir l'air de suspecter leurs mauvais instincts , et vous confier entièrement aux lois sacrées de l'hospitalité. » En nous répétant cela, nous passons une nuit calme; nos craintes se dissipent avec le jour.

Quant à moi , je ne puis me défendre d'une autre émotion : je suis au pied même de la Grande Muraille , et je salue le jour de mes vingt et un ans ! L'accident de la veille , les cailloux de la route , une ascension difBcultueuse mais passionnante devant moi, toutes ces choses ne semblent-elles pas me dire : C'est l'image de la vie ; il faut monter?

28 mais.

A peine soilis du bourg de Nang-Katf, nous nous sommes trouvés à l'entrée de la passe, et dès lors la grandem' du spectacle s'est successivement déroulée devant nous sur le parcours des six Heues qui nous séparaient du col et de la muraille. D'abord la gorge est sauvage et sombre, resserrée étroitement par la montagne presque à pic, dont les flancs ne laissent place qu'au torrent qui est notre seule route.

Peu à peu toute la profondeur rocheuse de cette longue vallée , tous les plans des versants escarpés qui la forment, apparaissent en un superbe panorama : voici en effet le premier contre-fort de la Grande Muraille ; c'est un cordon de murs à hauts créneaux et à tourelles, hardiment jeté sur la première chaîne principale et qui suit à perte de vue toutes les aiguilles, les

lignes brisées ou aiguës, les soubresauts tantôt sinueux, tantôt à pic, de cette crête granitique et tourmentée.

Rien de curieux, rien de frappant comme ce mur, colossal serpent de pierre; il escalade des roches que Ton croirait infranchissables et qui le seraient sans lui : je suis intimement convaincu qu'il serait aussi difficile d'y grimper pour le défendre que j>our l'attaquer. Ce premier contre-fort à lui seul est une œuvre de géant, et bien digne , au point de vue pratique, de la jactance chinoise. Dès ce premier pas, je me demandais déjà ce que pouvait

Porliquc; des tornboanv des Empereurs.

bien être la Grande Muraille elle-même, quand bientôt, à mesure que nous avancions dans la farouche vallée, les rayons du soleil vinrent éclairer loin devant nous les lignes crénelées de deux autres murailles parallèles , également situées sur la crête extrême et se dessinant en silhouette d'opéra sur le fond du tableau.

Je me souviens d'une gorge où nous tournâmes brusquement et dont l'aspect était vraiment admirable. Ce n'était déjà plus sur les pierres du torrent, mais bien sur une longue nappe de glace tourmentée, que nous marchions; le dégel commençait à peine, et dans les crevasses on voyait l'eau du torrent couler au-dessous de nous. Deux kiosques aux couleurs écarlate, posés comme des ïiids d'aigle au sommet de deux roches noires

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