‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 3 sur 45 · DEPART · texte numérisé non relu

DEPART

Les préparatifs sont faits : Theure est arrivée où toutes les ardeurs des trois voyageurs doivent être étouffées par les poignantes émotions du départ. Une triste cérémonie, celle des funérailles de la reine Marie-Amélie, avait été dans cette même semaine comme le dernier et touchant tableau de notre vie d'Europe; le deuil extérieur et le deiiil des cœurs étendent une ombre lugubre sur tous nos parents accourus au quai de Gravesend et dévorant du regard le navire qui va nous emporter jusque dans TOcéan Austral ; leurs larmes coulent comme pour bénir le vaisseau qui, pendant six mille lieues, portera les voyageurs au milieu des tempêtes, et qui n'aura pourtant à affronter que la plus faible partie de tous les périls appréhendés par des cœurs de

mères. C'est là une de ces scènes émouvantes que ceux qui les ont le plus ressenties ne peuvent ni ne veulent décrire, mais qui laissent dans l'âme une impression ineffaçable !

Tous les nôtres montèrent à bord afin de voir dans ses moindres détails ce qui allait devenir pendant trois mois notre demeure et, pour ainsi dire, notre monde. Comme le cœur s'attache aux choses matérielles, quand elles sont reliées par une union si frappante aux destinées de ceux qu'on aime! Conuue on veut voir ce pont qui sera le jardin de notre île flottante, ces cabines que quelques-uns appellent nos prisons, ce carré où nous développerons nos cartes, et cette haute mâture que les vents ne briseront pas ! Qui ne comprendra qu'après les premiers feux et, je l'avoue, le véritable enthousiasme que nous avait inspirés à tous la décision d'un voyage autour du monde, après l'impatience de voir les premières étapes d'une campagne doiit le plan ne faisait qu'exciter, a chaque phase nouvelle, nos jeunes imaginatîoins', qui ne comprendra qu'à cette heure, solennelle où il fallut s'arrachfiT pour longtemps.... peut-être pour la dernière fois, à nos parents biennimés, les forces nous aient manqué et que notre cœur se soit fondu en s^aoglots !

Maid Witemps est inexorable, et, à une heure de l'après-midi, le 9 avril 1J866, notre navire à voiles, V Omar-Pacha, lève l'ancre, et deux remorqueurs l'entratnent rapidement entre les berges de la Tamise, qu'un ciel pluvieux et sombre couvre de son voile de deuil.

L* Oinar-Pacha remorqué.

NOTRE TRAVERSÉE JUSQU'AUX APPROCHES DE l'aUSTRALIE.

En mer. — Océan Austral, 5 juillet iS66, 390 15' latitude sud, 137<^ longitude est.

Il y a déjà près de trois mois que nous avons échangé nos derniers signaux d'adieu et que nous sommes en mer : trois ou quatre journées nous séparent encore de l'Australie, et je veux vous dire rapidement ce qu'a été notre longue traversée.

Pendant les vingt premiers jours, nous luttons constamment contre leâ vents contraires : à peine entrons-nous dans la Manche qu'une grande brise de Sud-Ouest soulève la mer et nous fait louvoyer sans repos. Chaque matin les côtes de France, chaque soir les feux d'Angleterre, nous apparaissent tour à tour : au bout d'une semaine, les rivages de la Bretagne s'efïaceht peu à; peu,. se confondant avec la ligne de l'horizon, et nous prenons hardiment notre aire d^ns l'Océan Atlantique ^ tantôt secoués par les ohoos capricieux et saccadés, d'wie grosse mer, tantôt bercés par les longues et paresseuses lames d'une houle endormie.

Dans la nuit du 1*' mai, tandis que la lune éclaire de sa vive lumière une mer en fiirie, et que les grandes ombres des voiles de l'arrière se dessinent en sombres couleurs sur la blancheur vacillante des voiles de l'avant, le navire s'arrête presque court ; sa voilure de trois mille mètres carrés de toile est masquée et gonflée en sens inverse par le vent, qui a sauté bout pour bout en une seconde; c'est une heure d'angoisse poignante, et nous ne sommet sauvés que par l'énergie du capitaine, qui est un excellent marin. — Nous sommes près de Madère, et cette Ile enchanteresse, aux forêts de géraniums et d'orangers, est le point où cessent nos épreuves. La brise douce et régulière a adonne ».; nos yeux inquiets cherchent sur l'horizon les îles Canaries, et le Pic de TénérifFe nous apparaît dans toute sa majesté : nous en sommes encore à 75 milles (129 kilom.).

En ce moment, la masse de neige argentée brille de tout son éclat ; peu à peu les rayons de pourpre du soleil cessent d'éclairer une à une les voiles pâUssantes du navire ; ils fuient successivement et vont se concentrer sur la cime neigeuse, pour couvrir insensiblement sa blancheur éclatante du rose le plus transparent. Nous nous trouvons dans le crépuscule, enveloppés de

je ne sais quelle teinte sombre, mais le Pic brille encore ! Une rougeur étincelanle s'est réfiigiéç à son sommet ; une multitude de petits nuages forment autour de lui une auréole légère, et quand le dernier rayon d'un soleil de feu vient mourir sur cette neige rosée, la brise du soir disperse ces nuages, qui semblent emporter dans leur fuite les derniers reflets d'une dernière lueur. Les vents les portent vers nous comme un voile céleste aux mille couleurs, puis ils s'éteignent et s'engloutissent un à un dans la nuit qui nous couvre déjà*

Là nous entrons dans la zone charmante des vents alizés. Plus de tempêtes, plus de brises contraires, plus d'inquiétudes, plus de ces moments terribles et émouvants de la navigation à voiles où une manœuvre mal faite met tout en danger. Le navire prend un air de fête : on dresse la tente sur le pont ; toutes les voiles sont dehors ; la température , qui n'excède pas 28* centigrades, nous fait convertir le pont en un vrai salon, où nous installons tous nos livres et nos instruments de musique.

Dans la solitude des mers, tout spectacle nouveau offre un nouveau charme. Voici tout autoiu* de nous, sur la crête des vagues, des myriades de « galères » , délicieux habitants des mers tropicales, qui déploient une sorte de grand éventail à mille facettes plus transparentes que le cristtil. La lumière du soleil fait scintiller toutes les couleurs de l'arc-en-ciel dans ces petites voiles légères et brillantes que la brise pousse doucement sur l'écume, et le navire, dans sa marche rapide, porte le trouble au milieu de leurs petits bataillons bleus, o.range, roses et lilas.

Le 4 mai, nous passons le tropique du Cancer. Chaque soir, sur la mer phosphorescente, notre sillajge s'étend comme ime route d'un marbre blanc pars^emé d'innombrables étoiles brillantes, et les parois du navire sont illuniinées par les millions d'étincelles électriques que la vague affolée rassemble, puis disperse, en les faisant flotter par saccades sur le bleu sombre de la mer. Par moments il y a des éclairs immenses de lumière dans la prolFondeur de l'eau, des éclairs qui montent en zigzag à la surface, et des ondes de fluide électrique qui jettent une magique lueur, s'étendant pour vaciller, pâlir et mourir. Mais ce qui me charme le plus, ce dont aucune féerie ne donnera jamais idée, ce sont les grandes lames qui se brisent avec fracas dans le fond noir de la nuit contre le gaillard d'avant, et dont l'écume jaillit pour retomber sur le pont en une pluie de perles de feu.

Le jour, ce sont les vols de poissons volants, qui s'élancent hors de la lomeconmie des dards* Semblables à des hirondelles qui planent, ils effleurent à peine l'écume des vagues et s'abattent soudain comme une pierre qui tombe. Rien de plus gracieux que les reflets azurés de leurs ailes vibrantes,

la transparence de tout leur petit corps et Tespièglerie de leur vol ; les petits fous, dans un coup d*aile mal calculé, viennent en^foule s'abattre sur le pont pour sauter dans la poêle à frire, et au lieu de retremper leurs ailes argentines dans la lame, ils vont passer au beurre sur un bon feu.

En approchant de la Ligne, nous nous attendons à tomber dans les calmes qui séparent en général les zones des deux alizés. Ces calmes, que l'on craint toujours, sont la seule ombre au tableau que présente la navigation de ces parages. Par la brise la plus douce venant modérer à chaque

Le pic de Ténériffe.

instant l'ardeur du soleil, que nous avons eu un instant au zénith, nous voguons doucement et sûrement sur une mer tranquille. Tout est "gai, car on sait que l'alizé sera fidèle, on sait où il mènera le navire; c'est un compagnon pour des semaines entières ; il ne mourra qu'à cette zone fatale des calmes qui est engendrée par sa rencontre avec l'alizé opposé, l'un venant du Nord-Est et l'autre du Sud-Est.

Pour nous, fort heureusement, au lieu de rester comme une bouée pendant des semaines, et de pouvoir jeter le long du bord chaque soir une plume qu'on retrouve dormant à la même place chaque matin, nous n'avons eu qu'un instant d'arrêt. Un alizé nous quitte, nous attendons : un grand

bloc de nuages vient de l'Equateur à notre rencontre, crève sur nos têtes, c^u'il inonde comme \^ ferait un fleuve entier tombant en cascade^ et ce déUige|4',une pluie trqpicale, c'est le cas de le dire^ nous apporte la brise régulière (jui natt au içap de Bonne^Espérance et souCBe sur Sainte-Hélène. — .L'^lizé Sud<-Est^ qui nous pousse maintenant dans un courant vers le Sud{, nous porte avec sécurité le lon^ des terres du Brédl, comme si nous allionjs ai| cap Horn« Mais^ dans les basses latitudes, après un crochet sur la carte, nqus sommes certains de trouver les grands frais d'Ouest, qui doivent ppus cp.n^uire au-desso^ du cap de Bonne-Espérance et jusqu'en Australie. .jQuçUç belle chose cependant d'être arrivé à si bien connaître les courants de l'atmosphère et des eaux, qu'on est assuré, sur ces mers immenses, d'prriyei:, plus vite à un point donné en suivant les deux côtés d'un angle droitqu'en suivant l'hypoténuse, et de faire en trois mois, par d'étranges détpurs, Ifi route d'Australie, qu'on ne ferait pas en cinq par le tracé le plus CQurt sur la carte !

C'iest un jour de classique gaieté que celui du passage de la Ligne. Si on njB/ la . fait plus voir au novice en passant un cheveu au gros bout d'une longue limette, « le baptême de la mer » est toujours une occasion de rire. L'ei^train, du reste, le travail et la jeunesse, qui ne chôment pas à bord , soi^t les trois autres compagnons des trois voyageurs. Pour moi qui assistais en ignorant d'abord aux manœuvres de notre navigation à voiles, j'ai vite profité, dç la fortune qui m'était donnée de courir lés mers avec deux marins laussi instruits que mes deux compagnons ; et l'étude de la théorie dans le « carré », de la pratique sur le pont, m'a donné une v^itable passion pour <* vpile.» . L'alerte constante, le coup d'oeil dans la manoeuvre, la majesté d'une voilu,re inclinée par le vent, sont autant de charmes, dès cju'on est îni^^ié à cette science dont notre beau et rapide a clipper -a anglais nous donne le spectacle. Voilà pourquoi le duc de Penthièvre a préféré la route d'un voilier, où il pouvait mieux suivre toutes les études du marin, à la voie des maUes de Suez, où l'on est traité comme un colis. L'Omar^^Pacha a gi\gx\é lajdernière course que quatre navires ont forte de Melbourne à Londres : un steeple-chase de six mille Ueues, avec les vagues immenses pour obstacles. En. soixante-dix jours il est arrivé à la métropole, tandis que tel de ses rivaux en a mis jusqu'à cent onze. Il jauge douze cents tonneaux, porte quarante-deux hommes d'équipage et contient des cabines pour seize passagers : mais nous y sommes bien à l'aise, car, en dehors de nous trois et de Louis, le fidèle et actif serviteur du prince, le hasard ne nous a donné que deux compagnons de route : une jeune veuve et son fiancé , qui trouvent peut-être les Français du bord un peu bruyants, et dont l'idylle maritime est

TRAVERSÉE. îl

d'un plaisant spectacle, quand la molle brise du soir emporte les ëchos dé leiurs douces causeries. Ils ne prennent pas comme nous le meilleuK^ parti , qui est celui de rire d'une nourriture qu'on ne connaît guère sur la terre ferme. De la soupe qui est de l'eau et du poivre, et des sauces qui sont dû poivre et de l'eau; beaucoup de morue le matin et encore plus le soir, avec du hareng pour extra et de l'eau digne d'un aquarium : voilà la base de Tor-* dinaire. Heureusement, il y a du lait en bottes (car uine vache n'e^ là que pour le plaisir des yeux), et dix moutoias que nous dégustons en commençant pAT la tête et en finissant par la queue. Quant aux gallinacés, ils prenneiit en général leur vol par-dessus bord-, et nous avons déjà échelonné quelques poules qui avaient l'air fort ébahi au milieu des lames.

Mais autant tout est fixe et régulier à bord, autant tout est continuellemei^t changeant autour de nous. Aux mouettes ont succédé les a paille-enqueue » , jolis oiseaux qm traînent derrière eux deux longues plumes minces comme une paille, et aux poissons volants, les dauphins, les dorades aux couleurs éblouissantes de bronze moiré d'or, et les requins de trbis mètres, dont la prise, après une longue lutte, est ime joie générale k, bord. Audessus de nos tètes, siu* un ciel d'une pureté admirable, brillent dé nouvelles étoiles : les constellations de la vieille Europe se sont peu à peti abaissées : la Grande Ourse, suivie de la Polaire, a disparu sous la ligne sombre des flots de l'horizon septentrional. En pensant aux miens par ces belles nuits , aux miens qu'elle éclaire et qui la regardent peut-être en rêvant à moi à cette même heure, je lui disais adieu comme à une amie que Dieu seul sait s'il me sera donné de revoir !

En avant, la Croix du Sud s'élève chaque soir par degrés plus haut dans le firmament, comme pour nous montrer les terres voisines du pôle austral, et c'est ainsi qu'im peu de brise, fi*appant sur la toile de notre mâture, nous a conduits en un mois si loin, que nous ne sommes plus sous le même ciel, çt que nousoe voyons plus briller les mêmes étoiles que vous.

Passant la Ligne le 13 jn^, et le Capricorne le 21, nous suivons le courant des côtes du Brésil jusqu'au 30* degré de latitude Sud, par 28* de longitude Ouest. Là seulement nous commençons à « faire de l'Est d : nous laissons au Nord les rochers de Tristan d'Acunha, et le 5 juin nous coupons le méridien du cap de Bonne-Espérance, à 450 milles (208 lieues) au Sud. Nous voici plus bas que le 42* parallèle, entre l'Afrique et l'Australie, profitant des courants constants et des grands frais d'Ouest qui nous portent rapidement vers Melbourne. Je suis là sous l'impression saisissante des grandes tempêtes qui se succèdent pour nous dans l'Océan Austral.

L'ouragan venant de l'Ouest nous pousse avec une rapidité qui donne le

vertige, et le spectacle emporte Tadmiration. Des nuages lourdement char-* gés et courant bas nous bornent Thorizon à un mille ou deux : avec toute sa mâture, notre navire disparaît entièrement dans le ravin creusé par deux lames : toute écumante et haute comme lui, une muraille d'eau le suivant, le dominant sans relâche et menaçant de s'effondrer a chaque minute sur son couronnement, est poussée par des rafales d'une force extraordinaire, qui sifHent et bourdonnent à la fois dans les manœuvres dormantes de notre gréement en fer. Nous nous parlons à voix forte sans nous entendre : nous nous attachons aux râteliers des haubans pour ne pas être balayés par les . tt lames vertes » qui déferlent de temps à autre sur le pont, et y promènent une masse d'eau qui couve la dunette jusqu'à trois pieds de hauteur. Quatre hommes, attachés aux reins par une corde, sont à la barre, luttant, se cramponnant de toutes leurs forces et flécliissant quelquefois épuisés sous un coup trop violent du gouvernail. Deux « grelins » sont tendus sur le pont dans le sens de la longueur, et les hommes, pour ne pas être enlevés pardessus boixl, s'y retiennent avec une sorte d'effort convulsif. Le rouUs nous secoue avec de si terribles soubresauts, qu'il est impossible, même aux matelots, de se tenir debout. Nous avons jusqu'à 46* d'amplitude d'oscillation, et sous ce souffle effrayant que les marins appellent ouragan, et qui fait 144 kilomètres à l'heure, nos mâts plient jusqu'à l'emplanture et notre coque craque partout aux chocs répétés des lames. Nous n'avons pourtant que deux voiles, un foc et le petit hunier au bas ris : tout le reste est à sec de toile et offre encore une énorme résistance au vent : un ris de moins, et toute notre mâture « viendrait en bas » . Une force tellement formidable nous emporte, qu'avec ces quelques mètres de toile nous faisons 278 milles (128 lieues) en vingt heures!

Plus de mille mètres séparent les sommets de deux vagues qui se suivent. Nous gagnons la vague de vitesse ; nous échappons à celle dont la crête écumante domine d'abord le couronnement, et nous montons lentement sur celle qui nous précède, et dont tout à l'heure nous ne voyions le sommet qu'en faisant passer nos regards par-dessus les « barres de perroquets » de misaine ! Nous étions enfoncés dans un ravin, nous voici pendant quelques secondes en suspens sur une crête qui marche et moutonne en nous portant : nous dominons alors toutes ces collines régulières qui se poursuivent.

Quand, au contraire, nous descendons entraînés sur cette pente effrayante, nous ne pouvons plus rien voir de l'horizon , et la vague que nous venons de franchir nous abrite un moment des rafales. En effet, à une telle distance au-dessous du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn, et dans ce grand espace circulaire autour du pôle sud, il n'est aucune terre qui arrête ou qui

brise ces longues armées de lames. Dans ce mouvement perpétuel en un même sens des courants de la mer et des airs, où naissent-elles, où meurentelles, ces vaçues qui se creusent en raison directe de la distance parcourue, et dont les sommets, dans ce tour du monde antarctique, ne s'éloignent les uns des autres que pour laisser entre eux un plus grand abîme?

Un jour, le yent donne plus du travers : à trois ou quatre cents mèti*es de nous, passe en sens inverse un trois-mâts anglais : ceux qui le montent sont, eH" dehors de notre propre équipage, les premiers êtres humains que nous voyons depuis ceux des rivages de la Tamise : nous nous saluons par gestes, nous distinguons les figures, mais chaque grande lame qui arrive par le travers et qui vient se placer entre lui et nous, le dérobe entièrement à nos regards avec ses vergues , ses voiles et toute sa haute mâture ! Par moments seulement, quand la mer nous relève, nous apercevons, tantôt au-dessous de la ligne de flottaison tout son ventre en plaques de cuivre laissé par Teau à découvert jusqu'à la quille, tantôt son pont tout oblique se présentant à nous comme le flanc d'une colline. C'est alors seulement que nous nous rendons compte de notre propre situation : le soir, le soleil apparaît au moment de son coucher; sa vue nous est tour à tour donnée et retirée par le mouvement alternatif des vagues roulantes. Une extrémité de nos vergues fouettait parfois la crête des flots : deux fois en six heures, le petit hunier est déchiré par le vent et vole en éclats; les lambeaux de toile, s'arrachant des « ralingues » , battent avec fracas les vergues et les « galhaubans n , et leurs coups sont si violents, que les hommes suspendus dans les hunes risquent d'être enveloppés par eux, sans pouvoir les maîtriser. Avec des haches, ils coupent les « drisses » , et les voiles nous devancent, emportées comme un cerf-volant gigantesque.

Courir plus vite que la mer, afin que celle-ci défonçant nos sabords de l'arrière n'envahisse pas le carré, ou, balayant le pont d'un seul coup de l'arrière à l'avant, ne- rompe la claire- voie et les écoutilles; établir assez de toile pour nous « appuyer » sans rompre nos mâts, telles sont les conditions de notre sécurité relative dans ce bouleversement extraordinaire des éléments. Chaque minute offre une émotion, un danger nouveau : je suis avec passion les péripéties de notre lutte de huit journées et de sept nuits, ne rentrant que peu d'heures dans le carré, que les odeurs des eaux de la cale rendent inhabitable, et où une lampe, balancée comme une pendule, nous guide mal dans l'obscurité à laquelle nous nous condamnons pendant tous les jours de cette semaine. La claire-voie, en effet, a dû être doublée extérieurement de toiles et de planches, afin qu'elle ne soit pas défoncée lorsqu'un mètre d'eau vient à la couvrir.

C'est dans une de ces tempêtes que retentit tout à coup ce cri affreux : K A man over boardî » — Dans un violent choc de roulis, un honune tombç de ^extrémité de la grande vergue : il se heurte contre le bastingage dans sa ch^te.» et il disparait dans les vagues. Nous sautons sur le canot suspendu à tribord, nous coupons les cordes qui empêchent de l'amener; c'est le seul disponible, hélas! mais lances à toute vitesse comme nous le sommes sur une pareille mer, nous ne voyons même plus le malheureux; il n'a pu se cramponner à la bouée de sauvetage jetée de Tarrière ; il a eu sans doute les reins bfisés dans sa chute, et il a évidemment coulé à pic. L'angoisse est poignante ; la mer est si forte que toute embarcation sombrera à coup sûr, et le capitaine défend absolument que l'on mette le canot à la mer ; il ne yeu^ pas. laisser huit êtres vivants s'exposer à une mort aussi certaine pour rechercher seulement un cadavre. Par malheur, dans la nuit précédente, les lames avaient déferlé si fort sur le flanc du navire, qu'elles avaient brisé les « saisines » du véritable canot de sauvetage qui seul aurait pu peut-être résister à l'état de la mer; il avait fallu dès le matin empêcher les lames de balayer cet unique moyen de salut en cas d'incendie ou de naufrage, et le mettre à l'abri sur la partie centrale du pont.

Ce pauvre jeune homme était âgé de vingt et un ans ; il finissait son temps de pilotin. Je le vois encore chantant dans la matinée : quels courts instants l'ont vu passer de la vie à la mort ! Mais s'il a eu le temps de reprendre connaissance et de se soutenir sur la surface de l'eau, quelle douleur pour lui( que de voir fuir le vaisseau où étaient ses compagnons, — de sentir ses bras failUr, et l'Océan rouler sur lui les flots qui allaient le submerger !

Peu de jours après cette catastrophe, nous avons enfin une accaknie, et les oiseaux de mer, poussés par la faim, approchent de plus près le navire pour glaner dans son sillage. En suspendant simplement une balle de plomb a un long fil de soie sous l'arrière, les damiers, ou pigeons du Cap, viennent s'entortiller les ailes dans ces lignes presque invisibles. — Les frégates au vol alourdi se laissent prendre de nuit dans le gréement; mais les albatros surtout nous mettent en émoi. Quand le premier solitaire des mers australes nous apparut sur l'horizon, on l'aurait pris pour une pirogue rasant l'écume des lames : peu à peu il s'approche; son grand corps, ses longues ailes sont d'une blancheur brillante; ses yeux sont roses, et un colUer de même couleur est tracé sur son cou. C'est le plus grand oiseau du monde! Plusieurs s'attachèrent vite à notre navire, et leur troupe vorace ne cessa, dans d'éternels circuits, de planer autour de nous. Au bout d'une corde de cinq cents mètres, nous jetons un appât : aussitôt l'oiseau affamé décrit en planant une lente spirale, et fait briller au soleil les reflets soyeux de ses ailes, qui ont

quinze pieds d'envergure : il se pose sur la vag^ue en maintenant, comme les voiles d'une galère antique, ses antennes à demi repliées, saisit sa proie, plonge à pic dès qu'il sent l'hameçon, et il faut être plusieurs pour l'amener jusque sur le pont : j'en eus toute la peau des mains emportée. — Ce qui est fort curieux, c'est qu'une fois saisis, ces oiseaux courent affolés sur le pont, sans pouvoir jamais prendre leur élan pour s'envoler, et restent cap^ tifis sans qu'aucun lien les retienne. Mais, avec quinze pieds d'envergure, quel coup d'aile lorsqu'ils fouettent le vent d'un sifflement saccadé ! Je crois vraiment que si un de ces grands monstres volants s'abattait sur nos plaines, il mettrait bien des laboureurs en fuite ; et pourtant ceux-ci pourraient se rassurer, car ce gigantesque oiseau est aussi béte que lâche : une mouette l'attaque et lui donne vite la chasse, ce qui nous amuse toujours.

En dehors de la corde qui croche d'immenses albatros, mes mains heureusement sont encore bonnes pour tenir le sextant, et c'est une grande joie pour moi de faire « le point » chaque jour. Loin de l'atmosphère viciée d'une salle d'étude de collège, où, sur des tableaux barbouillés, la cosmographie et la trigonométrie m'avaient, je l'avoue, toujours un peu ennuyé, je puis ici admirer toutes les beautés de la théorie et la mettre en pratique. — Elle fut émouvante l'heure où, dans la sohtude des mers, je pus la première fois me dire, le sextant en main : « En ce jour, à cette heure, je suis \hy — au point que je marque sur la carte. » Et c'est ainsi que l'on court pendant des mois les Océans, en déterminant chaque jour la position précise du navire, avec le ciel pour point de repère!

Ne nous faut-il pas aussi un bon fonds d'entrain pour que nos journées ne nous paraissent point longues? Il est vrai que, allant droit à l'Est, et (élisant souvent cent lieues par jour au-devant de la marche apparente du soleil, nous n'avons que des jours de vingt-trois heures et demie !

Un albatros.

DKBARQUEMENT A MELBOURNE.

Première vue de ki terre. — Entrée dans la baie de Port-Philipp. -~ Nouvelle de In mort du Prince de Condé. — Déharquement. — Chemin de fer. — La ville. — Aborigènes devant rOpéra. — Le Musée. -~ Les prisons.

En mer, 7 juillet 1866.

EnBn, après avoir vu quatre-vingt-huit fois le globe du soleil sortir des flot^ en avant de nous, et s'y replonger derrière nous, c*est hier que nous attendait la dernière émotion de notre traversée. « Si les chronomètres n'ont pas varié, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos calculs, c'est ce soir, nous disions-nous, que nous verrons les feux de la terre australienne! » Les vigies sont anxieuses sur les barres des cacatois; un silence d'attente et de joie règne sur ce pont où tous les cœurs battent, où tous les yeux s'efforcent de percer l'horizon. Cette fois, que les heures paraissent longues! A neuf heures et demie, nous refaisons encore le point estimé; si la brise nous pousse toujours avec la même force, il ne nous faut plus qu'une demi-heure pour atteindre le rayon éclairé par le phare. 0 merveille de la navigation! à l'heure dite, après trois mois passés entre le ciel et l'eau, un triple hourra poussé du haut des mâts annonce que les vigies voient la lueur du phare, voient la terre! C'est le cap Otway. Vite nous montons dans les hunes pour distinguer ces feux tant désirés : vingt minutes après, leurs rayons sont visibles de la dunette. Une fois ce point relevé, nous mettons le cap sur la baie de Port-Philipp. Rien ne peut donner une idée de l'agitation qui règne autour de nous : les échos du bord répètent nos joyeuses chansons, et personne cette fois ne dormira, tant l'animation et le tapage éclatent de toutes parts : la Providence nous rend à la terre, on ne parle plus de « foire le trou dans l'eau n , on prépare les malles, on emballe les sextants. L'Australie! l'Australie! la voilà! Nos trois mois de navigation semblent à cette heure se résumer comme un beau rêve mené à bonne fin, comme ce temps de recueillement et de mutuel épanchement à la fois, qui doit être le prélude de l'action, et comme une période délicieuse d'intimité et de travail, où les jours ont succédé aux jours sans que nous en eussions conscience.

Dès que le soleil apparait, quel bonheur de braquer nos lunettes sur les rives que nous longeons de loin ! De hautes gi'èves couvertes d'une sombre

verdure, à l'aspect sauvage, se déroulent devant nous, et c'est une joie indicible d'apercevoir une terre que pendant tant d'annëes on n'a jamais pensé devoir fouler, et que six mille lieues séparent de notre Europe* — En sondant la profondeur des baies, en évitant les bancs de la côte, en relevant les promontoires saillants, il semblait que nous repassions en quelques heures toutes nos lectures sur les découvertes des grands navigateurs en ces parages, comme celui qui , après avoir lu les longs récits d'une guerre, en visite les champs de bataille.

Mais le peu que nous connaissons encore du domaine de l'histoire ne fait qu'animer plus vivement à cette heure solennelle notre curiosité pour un continent dont, pendant tant de siècles, pos aïeux ont ignoré l'existence. Il semble que nous entrions non-seulement dans un monde nouveau au point de vue géographique, mais dans un nouveau monde de pensées : ces montagnes abruptes, qui se dessinent au loin avec les caractères d'une nature vierge, contrastent avec les phares, ces œuvres de la main de l'homme. Cette civilisation naissante, sur une terre arrachée à l'inertie ou à la bar-» barie, n'est-ce pas un ensemble encore enveloppé d'un voile mystérieux? Que de secrets pour nous qui arrivons ballottés par la mer avec toutes nos idées, toute notre atmosphère d'Europe ! Il est si bon d'arriver sur i^n rivage sans préjugé ni présomption, d'attendre la première impression, de la saisir pour la voir peut-être plus tard combattue par une plus mûre expé* rience ! Arriver jeune sur une terre jeune, voilà qui entraîne ! voilà ce qui contrastant avec la vie de mer, où l'homme acquiert beaucoup plus pQr la réflexion que par les choses du dehors, remplit l'esprit de curiosiië. Devan|b nous est la terre des mines d'or, des troupeaux immenses, des villes nées d'hier ! C'est là que nous allons exercer toute notre activité de vingt ans^

pour jouir de tous les spectacles Et pourtant le premier bonheur qifiê

j'espère y trouver, bonheur incomparable qui est l'objet de toutes mes pensées du jour et de la nuit, c'est de lire vos lettres arrivées avant moi, les lettres d'Europe !

La liesse est si grande à bord que tout le monde a un peu perdu la tête. Nous suivons la côte, et toute la matinée nous filons rapidement devant une série de grèves sablonneuses naissant l'une de l'autre : mais nous filons si bien que, tout d'un coup, grand émoi I on s'aperçoit que nous avons man-^ que la passe ; nous allons droit sur les récifs ! La passe est à douze milles derrière nous : il faut alors de longues heures pour lutter contre vent et marée : tout espoir d'arriver à quai le soir même est perdu : nous louvoyons entre ces grèves comme nous l'avons fieiit il y a trois mois dans la Manche. Un soleil superbe éclaire sur la crête des collines de gros buissons d'un vert

sombr^ : au milieu de bois d'une sorte dé pins-parasols, s'ouvrant à leur sommet comme des éventails, au milieu de roches et de grosses masses d'une végétation noirâtre, semblables à autant de mamelons, sont semées de petites maisons blanches avec leurs jardins, de vrais cottages de la vieille Angleterre.

A trois heures et demie la ^asse est franchie : elle n'a guère qu*un mille de large et le courant y est « de foudre » . La Santé, avec son vilain drapeau jaune, vient s'assurer que nous n'apportons ni le choléra ni la peste des animaux, puis nous entrons sous toutes voiles dans la baie de Port-Philipp, grand bassin de quatre cents milles carrés, un vrai lac sauvage entouré comme d'une grande ceinture de grèves sombres. Melbourne est au fond : un grand nombre de navires appareillent et sortent en nous saluant, espérant bien échapper aux dangers que nous venons de courir pendant des milliers de lieues : d'autres mouillent, et le bruit de leurs chaînes qui se déroulent, mêlé au chant de leurs manœuvres, vient jusqu'à nous; d'autres dorment sur leurs ancres, échelonnés comme des bouées gigantesques sur les méandres de la route qui nous conduira à la ville. Mais le soleil se couche sans que ses rayons aient éclairé pour nos yeux l'extrémité de la baie, et tout à coup la brise tombe net, le calme est plat ! Au moment de la plus vive excitation, nous voilà arrêtés court, à vingt lieues du terme de notre navigation !

Mais, hélas ! avant même que nous eussions franchi la passe et vu la terre dé près, la première personne étrangère montée à bord depuis notre départ, la première voix nouvelle que nous entendions, celle du pilote, venait nous apprendre la mort récente du Prince de Condé ! Ce que ce coup fut pour nous, après trois mois passés sans nouvelles des nôtres, après trois mois nourris de l'espérance que sur cette terre lointaine nous rejoindrions ce prince au cœur si aimant et aux aspirations si généreuses, ce que cette nouvelle affreuse nous causa de douleur, vous pouvez le^penser, vous qu'elle a surpris avec toutes les horreurs laconiques d'un télégramme.

Mais combien notre cœur saignait davantage, à nous qui voyions cette terre où il a expiré ! La veille, nous nous réjouissions de le retrouver là, de parcourir l'Austrahe avec lui, de partir avec lui pour la Chine et le Japon. Pauvre prince ! mourir à vingt ans, loin de sa mère, à six mille lieues de son pays ; mourir victime des nobles instincts qui l'avaient porté à chercher l'instruction dans les contrées les plus lointaines, à mettre à l'éjpreuve, avec une virile énergie, toutes lés forces de son esprit et de son corps, pour répondre à toutes les belles espérances conçues de lui, parce qu'il avait déjà tant donné ! Sa grande piété, la fermeté de son caractère, et l'élévation de

son sens politique pourraientr^lles jamais être oubliées ! Pauvre prince, qui succomba doublement exilé ! que la mort arracha aux ardeurs dont son âme brûlait pour cette France que Ton porte avec soi partout et toujours, et dont il voulait, Français infatigable, faire partout aimer et admirer le nom, en travaillant pour elle jusque chez les nations des antipodes.

S'il était mort si loin de sa famille et de ses amis, si, né au palais de Saint-Cloud, il était venu expirer sur les rivages d'où la Pérouse envoya de ses nouvelles pour la dernière fois avant de mourir, et que Dumontd'Urville, par ordre du roi Louis-Philippe, touchait en allant au pôle sud,

ne croyez point pourtant qu'il y mourut sans que bien des cœurs, sur ces lieux mêmes, fussent frappés de douleur. Il s'était montré si grand et si affable, si instruit et si attachant, que toute une cité, inquiète durant sa maladie, fit de ses funérailles un deuil pubUc ! La Cour suprême et les Chambres suspendirent la session : le Gouverneur, les magistrat, tous les corps de l'Etat, les officiers de terre et de mer, M. Louis Sentis, consul de France ; toute la colonie française et nos officiers d'un navire de guerre sur rade suivaient le cortège : les boutiques furent fermées ; tous les navires du port croisèrent leurs vergues : leurs pavillons et ceux des édifices publics flottaient à mi*mât. Sydney en ce jour, Sydney tout en entier qu'il avait gagné à lui, avait voulu honorer sa mémoire.

Mais nous, ses amis quelle tristesse nous étouffait en rêvant à lui, en

pensant à lui dans le silence d'une mer de marbre, tandis que la nuit nous

a]b()ortaît/ avec les sombres pensées, une vue que le jour nous avait refusée ! ' tLalu)eur des lumières de Melbourne, semblable à la lueur de nos capitales, se détache le soir dans le lointain : les éclats du bruit et du tumulte d'une grande ville ne nous arrivent que par intervalles ; le sifflement du chemin de fer, le rauque timbre des bateaux à vapeur qui entrent et qui sortent, viennent seuls nous arracher à nos tristes rêveries.

Ainsi se prépare notre première entrée sur le continent australien : toute l'aplpareiice de la vie d'un peuple, toutes les larmes pour la mort d'un ami ! •et nous avons fait la moitié du tour du globe pour ne plus même trouver de celui que nous aimions tant un cercueil !

Toute une nuit, toute une matinée, toute une après-midi de calme plat ttdttB retiennent immobiles dans ce grand lac, en vue de la ville que nous désirons tant parcourir. C'est vraiment le supplice de Tantale! notre espnt n^est "plus à bord, et puis ce n'est plus un navire que notre maison flottante, immobile et sans roulis. Avec la nuit, un peu de brise vient enfin nous porter plus près de la lueur pour nous quitter encore. De nouveau les gros anneaux des chaînes de nos ancres sortent de la cale avec un bruit de tonnerre, et, pour une nuit encore, cette fois à cinq lieues du quai, l'ancre va dormir au fond de Teau; et nous, pour la dernière fois aussi sans doute, dans les tiroirs qui nous ont servi de couchette pendant trois mois.

Mais voici un vague bruit dans le lointain : ce sont les saccades de rames qui battent la mer; régulier et en cadence, ce bruit augmente plus distinctement à chaque instant: ce sont des canots! ils accostent; sont-ce des Naturels armés de lances? Non, c'est le boucher, puis le boulanger, pats le marchand de légumes, puis un monsieur de la poUce, tous en chapeaux noirs et vêtus comme nous, qui, bravant la nuit, viennent s'assurer la clientèle de VOmar-Pacha, Les conversations s'engagent; tout nous intrigue. Eh bien, vous seriez tombés dans la salle des Pas-Perdus du Palais-Bourbon en un jour de séance orageuse, que vous n'auriez point glané d'autres paroles ! On ne nous répond que « crise politique, crise commerciale ; lutte des deux Chambres ; querelles animées des partisans de la protection ou du libre échange; appel au suffrage universel » ; bref, nous sommes, à ce qu'il parait, arrivés à ce bout du monde en un moment où la vie politique passionne au suprême degré les esprits. Ces bons Australiens me paraissent fort chauds dans leurs discussions; et si, ma foi, cette image des agitations de notre Europe est une surprise au premier abord, nous ne pouvons que nous dire à nous-mêmes : u De ces discussions jaillira peut-être pour nous la vérité

sur le8 affaires de ce pays si peu connu de nous, et toute cette machine civile et gouvernementale nous apparaîtra-t-elle dans son entier, puisque tous ses rouages vont être en mouvement ! »

Il n'y a plus qu'un pas à faire, et nous serons au port. Melbourne n*e«t pas situé sur la baie même, mais à deux ou trois milles du rivage ; son' port estSandridge, relié à la ville par un chemin de (er. Nous voici au milieu d'une cinquantaine de grands navires aux hautes mâtures, et tout, autour de nous, est animé comme la rade du Havre ou de Marseille. Noâ hoonroe» sont affairés dans la mâture : ils grimpent et dégringolent comme des singes en foret ; c'est qu'ils larguent et sèchent les voiles aux rayons doucement échaufiFants du soleil du matin. Arrivé au port, le navire prend un tout autre aspect ; on lui fait une vraie toilette, et en voyant une à une flotter comme nu)rtes ces voiles que j'avais si souvent regardées se gonfler ou a fasseyer » au vent, en voyant mettre au repos ces cordages tout à l'heure tant agités, et ces vergues qui pliaient hier encore sous les efforts des .rafales^ ces âoiuç> plus calmes me faisaient penser à Téternelle histoire du pij^eon voyageur, séchant au soleil ses ailes fatiguées dans ses vols lointains, secouant tout c^ que les intempéries des plus dangereux parages ont donné de sauvait à $oi^ aspect, et cachant les vides qu'ont laissés les plumes éparses empotléâs 'par les vents.

C'est alors que les canots nous entourent, tout chargés de fruits, de verdure, de légumes et de volailles ; mais bientôt les choses prennent une teinte officielle : place soit faite à la yole d'un navire de guerre ! Un officier vient demander à quelle heure nous débarquerons. Quelques instants après un autre canot arrive : c'est le capitaine de frégate commandant la Victoria^ qui monte à bord pour saluer le Prince: « Le Gouverneur, lui dit-il, l'envoie le féhciter sur son arrivée dans la colonie, et désire savoir quand il entrera à Melbourne, afin de l'y recevoir avec tous les plus grands honneurs, pendant que la Victoria le saluera de vingt et un coups de canon. » Certes, ce fut un moment de douce joie pour le Prince que de se voir, dès le premier pas sur cette terre, reçu et fêté en souvenir de sa race et du nom de son père, mais il supplia le commandant d'arrêter tous ces préparatifs et tous ces honneurs, qu'il ne saurait accepter à cause de l'exil et de son double deuil. La yole repart à tire d'aile, et nous attendons un remorqueur, qui vient s'atteler à notre lourde masse. Nous prenons à notre bord son capitaine , dont les ordres sont répétés sur le Tugg par un de ces petits mousses à voix glapissante, comme chaque vapeur en a sur la Tamise où dans le Pas-de«Calai3 ;

nous glissons lentement entre tous les navires mouillés, et à trois heures et demie nous sommes contre le quai. L'heure est arrivée, heure d'émotion et de joie, heure entrevue, rêvée et espérée pendant trois mois, où nous allons toucher la terre après un parcours de six mille trois cent quatre-vingts lieues * !

Certes, en débarquant à Port-Philipp, dès le premier abord je fus saisi d'^^tonnement, voyant à quel point la civilisation y est avancée. Deux longues jetées. en bois s'avancent à angle droit au milieu du port; une quarantaine de navires de gros tonnage y sont rangés de chaque bord ; les rails du chemin de fer vont, sur quatre rangs, jusqu'à l'extrémité de chaque jetée : les trains ne oessent de se succéder; plus de trente grues à vapeur sont en mouvement, les unes prenant à fond de cale les cargaisons, les autres remplissant les navires vides d'innombrables ballots de laine arrivant de l'intérieur. Cet ensemble de locomotives qui sifflent, de grues qui crient, de vapeurs qui chauffent, ne vous laisse pas croire que vous êtes dans des terres si proches du pôle sud. A cette heure nous faisons nos adieux à notre Omar-Pacha, et nous rendons grâce à Dieu qu'il nous ait apportés sains et saufs sur le continent austral. Mais, par im contraste curieux, nous laissons tant de souvenirs dans ce vaisseau, que le quitter, c'est quitter un ami *.

A quatre heures un quart, nous mettons pied à terre : c'est un moment qui étourdit un peu après trois mois passés sur des planches, et, à part toutes les idées que fait naître dans l'âme la joie de sentir enfin la terre sous ses pieds, je vous assure que les cailloux impressionnent beaucoup les nouveaux débarqués. — Nous passons à côté du Moravian, un frère de construction de YOmar-'Pacha, qui vient d'arriver de Londres en soixante-treize jours, avec ses mâts brisés, ses bastingages emportés, et que trois pieds d'eau dans ses cabines ont inondé pendant plus de huit jours. Comme nous sommes heureux de n'avoir pas de pareils souvenirs !

De là à la station il n'y a qu'une centaine de mètres ; nous nous présentons au guichet : on refuse de nous délivrer des billets, en nous disant que le gouvernement de la colonie de Victoria entend nous défrayer de tout sur ses lignes pendant notre séjour. On ne saurait être plus aimable ! En un quart d'heure nous sommes à Melbourne ; nous sautons dans un fiacre et

* Nos vkeàses ont été , en avril , do 73'28 par jour, soit 135 kil.

— en mai, de in'64 — 318 kil.

— en juin, de 182'57 — 338 kil.

— , en juillet, de 221'57 — 409 kil.

2 \jOmar~Pacha ne devait plus poursuivre longtemps sa brillante carrière. Le 22 avril 1869, il fut entièrement détruit par les flammes, en pleine mer, entre les A<;orc8 et TÉquateur !

DÉBARQUBMErjT. 2S

descendons à Scott's hôtel , que l'on nous a recommandé comme le ntieilleur de la ville. Nous sommes fort étonnés d'un mékinge de garçons perdus dans leurs faux-cols et cravates blanches, et de petits domestiques chinqis'qihi trottent dans les escaliers. Vite on nous apporte nos lettres, et nous )les><lë'vorons avec une joie indicible ! Quels doux sentiments en les ouvrant ! ated quelle smxiété nous nous serrons tous troi^ prè3 de la lumière pour ks lire, et comme chacun co0miunique aux autres les bonttes'nouvelles! . . : EHes iDn*! deux mois de date, et les premières que nous enverrons nous-mêmes n'arri^ veront en Europe que cinq mois et demi après notre départ !

Puis nous regardons sans relâche autour de nous, ce que Ton nous rend au centuple, bien que l'on ne nous attendit qu'au bruit du canon et de la musique militaire! Bientôt, pendant le dîner (et quel beau diner* arec de^ légumes Verts ! ) , on nous apporte une grande enveloppe sur un grand plat : c'est le Melbourne-Club qui nous a spontanément nommés membres et à l'unanimité; une autre enveloppe encore plus grande la suit: c'est l'administration du chemin de fer qui nous envoie des « passes-libres » pour toutes les lignes ; une troisième : c'est la nomination à l'Union-Club ; puis des montagnes de cartes de tous les notables et fonctionnaires de la ville, une vraie pluie ! articles de journaux qui nous annoncent dans l'édition du soir; sérénades sous les fenêtres que sais-je? Sur ce, nous nous échappons, aussi

réjouis d'une nourriture inconnue depuis quatre-vingt-onze jours, servie sur une table immobile, sans morues pétrifiées ni haricots renaissant toujours, qu'étonnés de la magnificence de Thôtel, un vrai « Meurice » , et touchés de l'accueil si cordial annoncé partout. Ce fiit vraiment une partie de plaisir pour nous que 'de courir ce soir-là les grandes rues de Melbourtie; Gollin3 street et Bourke street, deux belles artères parallèles, bien larges^ garnies de ^ands trottoirs dallés, éclairées au gaz : ce sont les* rues Vivienne et Richelieu de céans. D'un bout à l'autre les boutiques les mieux fournies, avec des étalages qu'envieraient toutes nos villes de second ordre en France, nous retiennent en vrais badauds. On m'avait tant dit qu'une paire de bottes coûtait ici cent francs, que je suis tout surpris d'y voir toute chose au même prix que chez nous. Oui, c'est une surprise que de débarquer à Melbourne : longues files de voitures de place comme à Londres, théâtres, promeneurs en foule, belles et luxueuses maisons à hauts étages, « policemen » irréprochablement- tenus, restaurants ouverts, porteurs ambulants d'affiches posées par devant et par derrière, squares éclairés, tout donne à cette ville, sauf la largeur des rues, la ressemblance la plus frappante avec l'Angleterre; et, depuis que nous avons vu la terre, il me semble que la couleur locale de ces pays-ci consiste précisément à n'être pas couleiu* locale, et que la colonie.

contrairement à l'ordinaire, ressemble d'une façon inoufïe à la mi^tropole. Je ne sais si je me trompe, mais, à cette première vue de toute une ville et de tout un peuple , la pensëe me vient que nous aurons ici à rechercher dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, non pas de ces excentricités telles que les voyageurs avides de choses baroques veulent en voir partit, mais bien ce qu'il y a d'étonnant dans cette fidèle reproduction de l'ancien monde sur une terre inconnue il y a deux cents ans , vierge encore il y a trente-trois ans !

10 juillet.

Malgré la plus vraie des modesties, il me faut vous le dire, nous voici positivement dans les grandeurs : toute une ville s'occupe de nous ; on a la bonté de s'arracher nos personnes comme nos cartes de visite. Pardonnezmoi ce nous que j'écris comme ce mot fameux d'une servante de curé, a Nous confesserons et nous dirons la messe demain » , mais c'est plus commode et vous me comprenez. Eh bien, c'est quelque chose ici qu'un prince! D'abord on n'en a jamais vu dans la colonie, ensuite on lui sait un gré infini d'avoir affronté les périls et les fatigues d'une navigation de trois mois, pour venir à l'aventure visiter les créations, les travaux, les institutions d'un groupe d'hommes isolés sur un continent que les cartes d'il y a quarante ans appelaient encore terra australis incognita. Aussi un visiteur comme lui, inconnu juscju' alors en ces parages, se sent-il du premier coup le grand événement du jour; aussi est-ce pour lui une joie sincère que de voir chacun rivaliser de réelle sympathie et de franche cordialité : dès lors, plus un embarras, plus un obtacle; l'hospitalité anglaise ne s'inspirant que des élans du cœur, et d'un simple désir exprimé faisant vite pour nous une réalité, déploie avec empressement à notre égard, dès la première heure, tout ce qu'elle a de classique et de loyal.

Ce matin nous étions chez le Gouverneur par intérim, le brigadier général Carrey : puis nous sortions de la ville , avides de voir de la verdure, et curieux de savoir si la nature du sol serait aussi anglaise que l'est l'apparence de tout Melbourne. Passant de la grande navigation à la petite, nous prenons une légère barque et remontons le Yarra-Yarra, fleuve qui traverse la ville d'un bout à l'autre. C'est un fleuve vu par le gros bout de la lunette » où ne peuvent naviguer que les yoles, mais n'importe : tout sur ces rives est nouveau pour moi, figuiers de Barbarie, aloès, grands caoutchoucs, bos^ quets de plantes grasses, grands arbres à gomme rouge et à gomme bleue; aussi passons-nous de longues heures à le remonter en ramant vigoureusement. Mais, en somme, plus nous nous écartons de la ville, plus le pays est

DÉBARQUEMENT. 5t5

plat. Les rives sont verdoyantes, mais uniformes et peu jolies; les eucalyptus répandus à profusion, magnifiques comme troncs, ont un feuillage effilé, semblable à celui du saule pleureur, qui fait trop l'effet de millions de loques grisâtres suspendues verticalement aux branches, ne donnant ni ombre contre les rayons du soleil, ni abri contre la pluie.

Gomme nous rentrons dans la ville, nous y trouvons une étonnante agitation : de grands placards rouges annoncent que la malle d'Europe est arrivée à Adélaïde (la capitale de l'Australie du Sud), et que les télégrammes vont être publiés. La malle n'arrive qu'une fois par mois, et il faut venir si loin pour voir combien il n'y a plus ici l'indifférence de nos quotidiens lecteurs de feuilles publiques, mais bien une surexcitation, un besoin de nouvelles qui passionne tous les esprits : encore dix minutes, et voici les placards jaunes avec les formules à sensation :

Grandissime guerre en Europe!

Gigantesque armement!

Gigantesque panique monétaire!

Plus d'argent, plus de crédit!

Ces nouvelles nous mettent dans une grande anxiété. — Cinq minutes après, voici un placard blçu, avec une quantité de points d'exclamation : les groupes l'attaquent à l'assaut :

Courses d'Epsom, Derby : lord Lyon, I"!!!!

Et aussitôt, parmi les parieurs anxieux, les uns de sauter de joie, les autres de se faufiler hors de la foule avec la démarche, la conscience et la mine piteuse de l'homme malheureux qui vient de perdre quelques milliers de livres sterling pour une course courue à quelques milliers de heues d'ici. Ainsi ce n'est point assez qu'il y ait a Epsom cette vaste enceinte pour les passions du betting; celles-ci prennent le télégraphe et viennent faire perdre au chercheur d'or, de ce côté de la Ligne, l'or encore enfoui dans les veines de la terre! et tout cela pour des chevaux qu'il n'a jamais vus et ne verra sans doute jamais.

Nous étions là, avides de nouvelles, au milieu de cette foule anglaise trépignant, s'agitant comme dans les rues de la Cité de Londres, quand nos yeux furent frappés soudain d'un spectacle contrastant étrangement avec toutes les idées de fusil à aiguille et de derby anglais contenues dans les télégrammes : un groupe vient à passer, groupe fétide et horrible d'hommes et de femmes à la peau plus noire que x:elle des crocodiles, aux cheveux crépus et immondes , au visage déprimé et bestial ! Ce sont des Aborigènes !

Des lambeaux de trop vieux pantalons cachent trop peu leur corps repoussant; un ensemble pitoyable de vieilles bottines au bas d'une cuisse et d'une jambe nues, de guenilles européennes aux couleurs, qui furent peut-être écossaises, devenues aussi noires que la peau qu'elles recouvrent à peine, de chapeaux gibus réduits à l'état d'une pomme tapée, ou de « hats » emplumés dont les a gratifiés quelque Irlandaise craignant de rougir de leurs vêtements absents, un ramassis de loques misérables sur des corps tout petits, grêles, ignobles, plus affreux que ceux de tous les singes du monde, tel est l'aspect des antiques possesseurs de ce continent! telle est la race à laquelle, à tort ou à raison, nous sommes venus disputer ce sol immense pour la refouler chaque jour plus avant dans les bois! Les uns, enivrés de tabac et de liqueurs fortes, deux choses sans doute bien nouvelles pour eux, se heurtaient, en se traînant, aux murs de ces magnifiques maisons construites à l'européenne, ou aux angles des vitrines, qui contiennent exposées les plus belles pépites d'or trouvées sur les placers, ces trésors inconnus que foula si longtemps aux pieds cette race noire, mendiante aujourd'hui, et qui ont donné à la race blanche des palais et des villes; les autres, c'étaient surtout des femmes, prenant le milieu de la rue, semblaient tout interroger autour d'elles, et, la bouche béante, les bras tombants, promenaient sur la foule des regards ébahis. Voyant ainsi ces badauds du désert accourus pour contempler les merveilles d'une ville civilisée, je me demandais tout ce qui devait se passer dans leur âme, — leur âme... — oui, sans doute ils en ont une, quelque repoussante qu'en soit l'enveloppe! Ceux d'entre eux qu'un paquet inculte de cheveux blancs couronnait comme une boule de neige sur un torse, des bras et des jambes d'ébéne, mais d'ébène sale, ces vieillards amaigris, aux membres semblables à des bâtons, qui sait s'ils n'étaient pas venus il y a trente-quatre ans, quand la terre et la forêt étaient vierges, là où s'élève aujourd'hui une ville de 130,000 âmes, éclairée au gaz? Qui sait s'ils n'avaient pas chassé l'opossum dans les arbres creux, là où Ton fait queue aujourd'hui sur un trottoir dallé, pour prendre des billets d'Opéra? En moins de la moitié d'une vie humaine, le sifflement des locomotives a succédé aux cris aigus et sauvages des cacatois, et, au lieu des feux des Anthropophages allumés la nuit de sonunet en sommet pour signaler des Blancs à manger, les fils du télégraphe traversent des campagnes cultivées et viennent annoncer à toute une ville agitée... le vainqueur du derby anglais!

En leur donnant l'aumône avec des pièces marquées à l'effigie de la reine d'Angleterre, je pensais à la série des vicissitudes qui les avaient réduits à quitter la vie nomade des prairies, la vie libre des forêts, pour le pavé d'une cité où la splendeur des autres humains leur faisait voir leur propre misère.

à eux inconnue jusqu'alors : je pensais malgré moi a cette fameuse convention conclue en 1836 entre les premiers colons et les Naturels, et par laquelle ceux-ci avaient échangé un millier de lieues carrées du territoire de Victoria contre trois sacs de verroteries, dix livres de clous et cinq livres de farine!

11 juillet.

Ne demandez pas à un homme débarqué d'avant-hier une chasse curieuse ou une découverte de pépites d'or : je voudrais encore vous foire voir Mel^ boume, vous emmener par la pensée en tous ses points principaux, pour vous montrer que cette Australie qu'on croit chez nous, et que je croyais un peu moi-même 'si perdue et si sauvage, possède tous les luxes de l'Europe,

Nous sommes entrés dans plusieurs banques, vrais comptoirs de la Cité, si l'on considère la multipHcité des affaires et le nombre des commis ; vrais palais, tant les édifices sont grands, élégamment construits et soignés dana les moindres détails. Quant au Melbourne- Club, il n'a rien à envier aux cercles de Paris : tout y est tenu avec une recherche exquise. Là est le rendez-» vous de tous les gens actifs de la ville et de tous les « squatters » , qui viennent de temps en temps se reposer de la solitude des bois et se retremper dans la vie dû monde. Ce sera là pour moi une bien heureuse réunion, où je me promets de puiser dans toutes les conversations ce qui pourra m'éclairer sur ce pays.

Pour les Anglais, les institutions de comfort ne viennent qu'après les grandes institutions d'utilité publique. Melbourne a une bibliothèque qui compte seulement dix années d'existence et possède déjà 41,000 volumes : elle a coûté 120,000 livres sterling à la colonie. Nous avons été frappés, en la visitant, bien plus encore du nombre des lecteurs qu'elle rassemble que de l'entente parfaite de sa construction. Je me figurais l'habitant de l'Australie, ou fonçant un puits dans les roches aurifères, ou lavant l'or au bord d'un solitaire ruisseau, ou parcourant à cheval des prairies sans fin! J'ai été tout surpris de trouver à cette bibliothèque, dans un silence religieux, plus de quatre cents hommes de la classe ouvrière, disséminés à leur gré dans les différents départements, étudiant les livres pratiques, où ils cherchaient tout ce que la science pouvait apporter de développements à la branche du métier qu'ils avaient embrassé. On les reçoit avec le costume de l'atelier et sur la simple inscription de leur nom au registre d'entrée.

Plus scientifique que littéraire, plutôt utihtaire que théorique, cette bibliothèque, qui, d'après son registre, compte une moyenne de cinq cents lecteurs par jour, montre combien le gouvernement de la colonie s'efforce de moraliser par le travail une population encore éprouvée par la passion des

aventures^ par la fièvre de l'or, et qu'une surexcitation générale porte maintenant avec non moins d'ardeur vers les études industrielles. Je devais retrouver presque le même public au Polytechnical Hall, grand amphithéâtre où des cours de physique et de chimie attirent toute la ville.

Je suis bien frappé de cette rapide civilisation et de cette entente adroiratle pour instruire l'ouvrier. Ce qui m'étonnait d'abord, c'est que l'ouvrier eût du loisir pour ces heures d'enseignement; mais on me dit qu'il ne travaille que huit heures par jour, ce qui lui donne bien du temps pour faire succéder le travail de l'esprit à celui du corps.

Quand on demande ici quel est le fondateur, le grand instigateur, le président du Club, de la Bibliothèque, du Polytechnical Hall, du Musée national, de toutes les institutions politiques, scientifiques et bienfaisantes de Melbourne, on vous nomme sir Redmund Barry . Tout affable et actif, il nous a montré avec un soin minutieux le Musée national, où il faut chercher une reproduction frappante de l'histoire contemporaine de l'Australie. Nous y avons, je crois, passé six heures, et nous nous promettons d'y retourner souvent. D'abord, c'est surtout un musée consacré à l'instruction de l'ouvrier. Tout ce qui se rattache aux mines d'or, depuis la cuvette en fer-blanc du premier « digger » jusqu'aux machines à vapeur les plus compliquées pour le broiement du quartz, tout ce qui est architecture, machines agricoles, machines h tisser, industries de tout genre enfin, y est amplement représenté; mais la science vient vite y tenir sa place.

Quant au Cabinet d'histoire naturelle, il vous ravirait. Ce pays, par tout ce que j'en vois, me semble si étrange, que je ne puis passer sous silence ce qu'il y a de plus saillant à sa surface, et c'est dire la série innombrable des marsupiaux. Depuis le kanguroo de huit pieds de haut, jusqu'au rat ou à la souris lilliputienne, tous les mammifères natifs de cette terre, un seul excepté, la race humaine (il ne lui manquerait plus que cela!), ont la poche, comme une boîte aux lettres dans laquelle, en courant, ils mettent leur progéniture. Voyez-vous toute cette gradation de huit pieds à un demi-pouce, à plus de quarante échelons différents, d'animaux portant fourrure, ayant quatre pattes et ne courant que sur deux, galopant, non pas les mains, mais leurs petits dans leur poche? Je n'ai plus qu'une idée, c'est de tendre des souricières dès ce soir, et surtout d'aller chercher les grands kanguroos dans les plaines lointaines! Ne craignez rien, si Dieu nous prête vie, nous leur donnerons une belle et bonne poursuite! Quel est le chasseur dont les mstincts ne seraient pas réveillés par la collection, unique dans le monde, des oiseaux empaillés de ce musée : les cacatois roses, les perruches omnicolores^ les cygnes noirs, les casoars, sorte d'autruche grise aux œufs

vert-émeraude ; les ornithorhynx au poil de loutre et au bec de canard?

Le caractère le plus curieux de la faune modernç de l'Australie, c'est Tapparence d'isolement et d'ëloignement des types habitant les autres parties du monde. Ici les groupes génériques sont fréquemn^ent distincts du même genre d'animal habitant des latitudes similaires , vivant des mêmes moyens et exerçant ailleurs les mêmes fonctions essentielles; et cette distinction se fonde sur des caractères tellement importants qu'ils indiquent des familles, des races et des ordres nouveaux qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Mais pour le voyageur qui, comme nous, ne peut que parcourir à l'aventure la surface d'un pays, visiter ses villes et traverser ses forêts, c'est dans cet édifice qu'il faut chercher les descriptions des entrailles de cette terre, y puiser, comme à une source vive, les enseignements, surtout les secirets qu'elle dérobe à nos yeux, et que des savants hardis et distingués sont allés hii arracher.

lïous étions guidés, au milieu de tant de choses curieuses, par le savant professeur Mac Coy, qui, dans ce dédale bien ordonné, éclairait pour nous chaque chose de ses vives lumières. Il nous parlait de cet isolement des rac^s vivantes de l'Australie ; c'est lui qui s'est efforcé de remonter dans l'histoire de la terre à la date de cet isolement ; et il a combattu l'opinion qui s'était généralement accréditée sur la formation de ce continent. On avait trouvé dans les roches oohthiques de l'Angleterre des os et des dents indiquant l'existence d'animaux marsupiaux ou à poche, de la même famille que les pera-mêles d'Australie : de tels types n^existent maintenant individuellement dans aucune autre partie du monde que dans celle-ci ; ces fossiles anglais sont englobés dans des myriades de coquillages de mer du genre trigonia, que l'on ne trouve aujotu^d'hui que sur les rivages de l'Australie; de là s'était formée l'opinion générale que la faune actuelle était la continuation directe de la faune qui disparut du reste de la surface du monde à la fin de la période mésozoïque : de là on s'était dit : « L'AustraUe est le pays le plus ancien de formation; elle est restée terre ferme, au-dessus du niveau de la mer, à une période pendant laquelle les formations mésozoïque et camozo'ique furent déposées sur le globe. »

Mais ceci est nié par M. Mac Coy, qui, par les fouilles les plus ardues dans les mines les plus profondes, dans les crevasses des montagnes, s'est rendu un compte exact de l'époque et du mode de formation des roches qui sont l'écorce de la terre. « La couche du terrain sédimentaire, la première qui recouvre cette écorce de terrains primitifs formés autour de la masse terrestre encore fluide et incandescente, possède, nous dit-il, les mêmes types spécifiques de vie animale que ceux qui caractérisent ces couches si

anciennes dans le pays de Galles , la Suède et l' Amérique du Nord, Puis viennexit les terrains identiques à ceux de ces pays, les schistes et les roches fossilifères : le Canada, FÉcosse et la province de Victoria ont sous ce rapport vécu absolument de la même vie en cet âge reculé. »

Dans la période paléozoïque supérieure, la première apparence de végétation terrestre a été formée ici exactement sur le même type que celle de la même époque dans l'hémisphère nord; et, comparant ainsi l'histoire iiato^ rellfi.dea antipodes, M. Mac Coy a trouvé l'identité extraordinaire de leur faiwe marine et des productions de la terre ferme, qui surgit à la même époque en' Australie que la plus grande partie de la terre ferme en Europe et en Amérique.

Quant aux plantes associées aux gisements houillers de la Nouvelle- Galles du Sud et de la Tasmanie, mêmes changements que ceux qui ont été observés dans les créations géologiques correspondantes aux Indes, en Allemagne et en Amérique; et quant au fameux petit trigonia^ qui semble à quelques-UB« la clef de la question , il ne l'a pas reconnu dans cette couche, mais il en a vu une espèce distincte qui lui permet de supposer la présence de gisements triassiques. Pendant l'époque tertiaire, que ne peuvent admettre ceux qui croient l'Australie le plus ancien des continents, la plus grande partie du pays fut couverte par la mer, comme en Europe; car toutes la traces de créations animales et végétales antérieures furent détruites et remplacées par des espèces tout à fait différentes d'animaux et de plantes, se rapprochant davantage de celles qui habitent aujourd'hui la terre australienne et les mers avoisinantes. Ainsi donc il ne serait plus admissible que l'Australie ait eu un sort différent de celui du reste du monde et fût restée émergente pendant la période oohthique. A l'appui de cette idée viennent les fossiles, montrant qu'ici, comme en Amérique et en Europe, les races d'animaux qui habitent le monde furent précédées par les mêmes particularités anatomiques qtte celles qui leur sont propres aujourd'hui.

En nous disant cela, le savant professeur nous mettait en foce de la patte d'un dinornis. Oh! quelle patte, mes amis! A elle seule, elle est aussi grande que moi, et c'est dire quelque chose comme cinq pieds neuf pouces ! Cette patte donc, patte grandiose et majestueuse qui avait dû faire les enjambées des bottes de sept lieues dont nous parlent les contes de l'enfance, vient de la Nouvelle-Zélande, et je vous laisse à penser ce que devait être le corps qu'elle portait! Le dinornis, qu'on a reconstruit par la théorie, grâce à ce pilon digne d'un appétit d'Anthropophage, était, paraît-il, tout pattes, car il n'avait point d'ailes. Eh bien, cet antétype a laissé en Nouvdile- Zélande un descendant absolument semblable, mais lilliputien, le petit kiwis

DËBARQUBMENT. 31

(apleryj?),.et à l'instar de cet oiseau sans ailes que les siècles se sont chargés de réduire a sa plus simple expression, à l'instar du paresseux de TAmérique du Sud précédé par le megat/ierium, ce monstre dont la charpente osseuse, pesant plusieurs milliers de kilogrammes, est grande conune une cabane dé chasseur, l'Australie a eu pour ses kanguroos actuels uû aïeul kanguroo présentant exactement les mêmes particularités anatomiques, mais si colossal qu'il fait frémir, quand on voit les ossements enchaînés aux parois du Musée, avec une étiquette portant deprotodon pour nom de baptême. C'est près du lac Timboon qu'ont été trouvés ces monstres, tous à poche, bien entendu; évidemment toute une famille bourgeoise aurait tenu dans cette poche cotntine dans un omnibus, et je vous avoue que je me félicite fort que la période tertiaire ait supprimé ces hôtes désagréables des bois que nous nous proposons d'explorer.

Tous ces fossiles firent croire pendant longtemps que les marsupiaux étaient les seuls quadrupèdes natifs de l'Australie ; aussi le chien sauvage {canis dinga) n'était-il pas réputé indigène. Mais un fossile de chien sauvage fut découvert dernièrement dans les noires cavernes du mont Macédon, et le ressuscité mit tous les savants d'accord.

Chose curieuse : il parait que dans les matières dures qui enclavaient les ossements du kanguroo géant, heureusement submergé, il y avait des veines ferrugineuses et aurifères, ce qui donne le même âge aux dépôts d'or en AustraUe et en Russie.

I^e Musée est situé sur une hauteur, et, de ses vastes fenêtres, nous pouvions voir la côte opposée d'Hobson's-Bay, d'où sont tirés des gisements de miocène que M. Mac Goy nous faisait comparer à des spécimens des mêmes gisements du bassin ^e Paris. — Ce petit peu de sol de la patrie, transporté aux antipodes et, dans ses écarts les plus saillants, exactement pareil à celui que nous foulions presque, remuait, je l'avoue, plus encore mes pensées que ne le faisait la preuve palpable donnée par lui de la loi de représentation des centres spécifiques, qui joue un rôle si important dans la vie organique du globe. En outre, ici comme en Europe, les coquillages vivants et ceux des dépôts miocènes sont séparés par plusieurs degrés de latitude, montrant ainsi le refroidissement graduel de notre globe pendant ces périodes reculées»

Tels sont les motifs pour lesquels notre savant guide repousse la théorie d'une Australie sortie des mers avant tous les autres continents : telles sont les identités qu'il constate des couches de cette terre avec les nôtres ; mais alors, combien il est singulier que sa surface soit si différente de celle des autres contrées, et que les explorateurs aient trouvé tant de déserts de pierres, tant de plaines privées de terre végétale, tant de ravages causés par

' quelques incompréhensibles cataclysmes, tandis qu'il y a aussi à côté tant de terres fertiles ! Les uns croient à un archipel devenu contirteiit ti dont les parties dénudées seraient des bras de mer desséchés soudain ; leà tiut/es veulent que l'Australie soit, tout d'un coup, par un gigantesque soubresaut, sortie des eaux, qui l'auraient submergée p)us longtemps qu'aucune autre terre, et ils expliquent son incroyable aspect en disant qu'elle n'a encore eu le temps ni de laisser croître assez les forêts sous lesquelles jaillissent les sources, que chaque jour écoulé rend plus nombreuses, ni de se couvrir du limon engendré par les cours d'eau, ni de faire broyer et pulvériser par l'action du soleil et de Faîr la croûte compacte trop subitement arrachée aux eaux, qui renvéloppe encore. Pour ces derniers, le nombre si minitne, sur un sol si immense , des Indigènes qui l'habitaient à Theure de la déco"!!* verte, l'aspect de chaos antédiluvien du centre du continent, la rareté des grands cours d'eau, la bizarre végétation qui la couvre, l'alternative de sécheresses inouïes et d'inondations subites des vallées, semblent indiquer que ce sol, trop récemment lavé par les eaux de la mer ou de longs déluges, n'est pas encore arrivé à sa maturité, et que l'homme l'a conquis sur le néant bien des siècles trop tôt.

Je me sens entraîné trop loin par le souvenir de tout ce que j'ai entendu aujom^djhlii'; mais si j'ai eu la fortune d'entendre un homme expérimenté disserter sur les vérités les plus bizarres de la géologie d'un pays, si j'ai été charmé par ses paroles, je sens trop maintenant comme un vaste tourbillon dans m*Oii' esprit indigne de ses lumières, et je vois combien ma mémoire aussi bien que mon esprit sont impuissants à vous en transmettre un pâle, bien pale reflet.

J'ai donc voulu, ce soir même, après la courte séance du Polytechnical- Hall , secouer un peu ma cervelle de toute la science qui la chargeait : nous avons été rire de tout notre cœur à un charmant spectacle, le Skating-room, salle des patineurs. C'est un fait remarquable que les hommes éloignés de leur terre natale cherchent à en renouveler tous les plaisirs là où ils se sont exilés ; à reproduire une image de la patrie , en dépit des obstacles apportés par les climats les plus différents. En AustraUe, il ne gèle jamais à glace; n'importe : « Nous patinerons » , ont dit les Anglais, et là, sur un vaste parquet brillant comme im miroir, voilà trois cents personnes qui patinent avec de petites roulettes : le tapage est infernal, mais le coup d'oeil bien amusant. Les uns, bien expérimentés et bien adroits, gUssaient élégamment comme sur la Serpentine : c'étaient surtout des dames, et rien de gracieux comme leurs évolutions légères en capricieux zigzags; les autres, risquant maladroitement une jambe trop lourde, se culbutent, se cognent à chaque instant et

tombent dans tous les sens : les bras- font les ailes de moulin à vent; c'est une dégringolade et une compote de tombés, de tombonts, de chancelants. Nous nous souviendrons toujours d'un immense gentleman , infatig^blq dans ses chutes , qui chaque fois entraînait avec lui jusqu'à terre des grappes de patineurs, assez imprudents pour l'approcher : grands, petits, gros ou maigres, sylphes ou masses, tous riaient gaiement, sans souci d'un public .trèsnombreux, qui faisait chorus!

12 juillet.

Aux yeux de bien des gens en Europe, l'Australie n'est encore qu'une colonie pénitentiaire du Royaume-Uni et un refuge d'aventuriers dberçbç.urs d'or. On se figure saus doutç que nous y coudoyons à chaque pas, qw nOMS y avons pour commensaux des convicts, des assassins ayant tué père et mère, avec circonstances atténuantes, en un mot, toute la variété des criminels humains; on loue l'Europe de les avoir déversés sur une terre pi^r^ue, comme des animaux malfaisants dont il faut se débarrasser, et la couleur convici est ainsi passée comme une même teinte générale sur toute la carie de l'Australie! Mais c'est là une erreur bien grande, et tel n'est point l'état des choses.

La Nouvelle-Galles du Sud et la Tasmanie ont subi ce fléau depuis 1788 jusqu'à 1840; mais si la population saine et pure de Sydney ne put écarter cette importation pestilentielle qu'en 1840, en repoussant avec un impétueux élan un navire chargé de convicts, la colonie de Victoria .^ut le bonheur de ne jamais en recevoir de la mère patrie : elle repoussa , elle aii^i, les navires montés par les condamnés que les sociétés de la Nouvelle-Galles du Sud et de la Tasmanie rejetaient de lem* sein; et, à part les désordres de la fièvre de l'or, son histoire est pure.

Je vous dis cela, non-seulement parce qu'on ne rencontre pas de ces « messieurs » sur les trottoirs de Melbourne , mais parce que nous avons été visiter U seul endroit où il y avait des criminels en Victoria, les prisons de Pentridge , .situées à quatre lieues de Melbourne, où ils sont bel et bi^n séquestrés dans des cellules et entourés de hauts murs de granit. Ce i^ut d'abord pour nous une occasion de voir la campagne qui environne la ville , et jamais visite de prison ne ressembla plus à une partie de plaisir.

Nous partions en effet de Melbourne avec l'homme dont le nom seul résume désormais pour moi tout ce qu'il y a de plus aimable en Victoria , le capitaine Standish, auquel, uni d'avance par des amis communs en Europe, je dois le plus parfait accueil sur cette terre lointaine. Depuis notre arrivée, toutes les heures pendant lesquelles ne le dérobent pas à nous ses hautes

.*y*. ADSTRilISIEi

fonctions dans le gouvernement, nous les avons passées avec lui, et nous lui devons tout ce que nous avons vu.

La grande route que nous suivîmes était bordée d'eucalyptus et animée par uue, incessante circulation. Un lunch nous attendait chez le colonel Champ, (directeur de la. prison ; à côté des murs noirs qui défient Tescalade, il a révini autour. 4^, lui tout ce dont Le gai contraste peut faire oublier si triste vqisinage : sa fiUe» un cottage coquet, un parc soigné et éblouissant de fleuxYS , des gazons anglais ; jolie entrée de prison , ma foi ! Bîehtôt nous passons le seuil , ce qui donne toujours un petit sentiment de froid : nous parcourons les corridors et les cellules ; tout est en granit, construit sur les plans les plus récents et d'une admirable propreté, une prison modèle, si vous voulez. Cent gardiens armés de carabines y circulent : les corridors sont conune les rayons d'une lumière s' échappant d'un celïtre unique d'où l'œil 4 *iwi Cerbère galonné surveille tout, et donne l'alarme par des sonnettes électriques. Chaque cellule possède une bibliothèque où figure en première ligne « the holy Bible » .

Là sont tous les criminels de la colonie ; ils sont aujourd'hui au nombre de neuf cent cinquante, ce qui est bien peu de chose pour ime population de six cent vingt-six mille âmes. Nous, avons visité tous leurs travaux : d'abord ces inamenses bâtiments de là prison, qui peuvent contenir un nombre quadruple, d'habitants, ont été construit^ par les condamnés; l'oiseau a forgé et scellé lui-même les barreaux de sa cage. Un grand mur d'enceinte enveloppe les, jardins destinés à leurs travaux agricoles et à leur subsistance : viennent ensuite des écoles, des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de co^ofinerie, dç tissage de laine et de toile entre lesquels ils sont répartis. Cer;tçs, c'est peut-être trop d'affirmer que le travail par lui-même ait moralisé beaucoup de ces coupables ; mais les registres de la colonie constatent que bien des hommes sortis des prisons de Pentridge ont eu désormais une conduite paisible et honnête. Sans doute ces travaux, qui occupent d'abord utilement le temps des prisonniers, et qui leur amassent une somme proportionnée à leur zèle , les ont formés au travail : ils sont sortis de là instruits sur l'écriturp et le calcul, sachant à fond plusieurs métiers fortement rétribuç« dans la colonie , et ils rentrent le plus souvent dans la vie libre pour n'y plus porter le trouble : ils ont les moyens de gagner désormais de quoi vivre. dans l'aisance. N'est-ce pas, en effet, la misère plutôt qu'une méchanceté d'instinct, qui est la cause première de bien des crimes? Certes, c'est une œuvre bien dirigée que celle-ci. — Elle prend un homme qui a failli parce qu'il ne trouvait plus d'or à la surface du sol, et que la fièvre de ses richesses perdues a affolé dans la misère; après une dure épreuve, elle ne

lui rend sa part de vie sous le soleil que lorsqu'il est bien capable de fjn{jner .l'or par le travail de ses mains.

En parcourant les ateliers, nous remarquons deux Kègres aborigènes, deqx vraiâ.eniants réellement affreux, mais dont le regard est plein de= douceur: leurs dents toutes blanches, que laisse voir une bouche feihluid'||tis* qu'aux oreilles , font autant de contraste avec le noir de leiif peau, que le rire jovial et permanent qui semble le propre des races nègres, avec le vêtement qu'il a fallu leur imposer, celui des « travaux à perpétuité b . Ife ont l'air si rieur ^ que nous news intéressons tout naturellement à eux t et d'rtbord, rien ide plus nouveau pour nous que des aborigènes? Ils comprennent les ordres ^pie le chef de cour leur donne en anglais : pour nous montrer leur adresse, ils lancent de longues piques à d'énormes distances, et atteignent avec elles des cailloux que nous jetons en l'air. — « Quel a été leur crime? » ne tardons-nous pas à demander au colonel. — « Celui qui rit le plus en ce moment a tué trois matelots , nous répond-il, et l'autre, deux femmes blanches. » Temps d'arrêt immédiat dans notre pitié pour eux. « Nous ne les aiM>il8ipa6> condamnés à mort, continue le colonel, parce qu'ils sont aborigèoea^ et que jamais ici nous n'avons pendu ces hommes, dont les croyances comme les instincts sont si différents des nôtres que, pour eux, tuer n'est guère un crime ; nous les domptons plus par la douceur que par la cniauté. »

Certes, ce sont là de belles paroles, et un gouvernement qui professe de tels principes en envahissant, au nom de la civilisation, des terres occupées par des races barbares, doit mériter l'admiration de l'Europe. Ce n'est point, du reste, un foit isolé, et l'on me citait à ce propos, dans les annales de la justice de Sydney, un arrêt qui confirme cet exemple. — Un jour, près do la n>aison>dîun sqcrâtter propriétaire de plusieurs milliers de moutons, h cent cinquante lieues dans l'intérieur , une tribu tout entière fiit trouvée hachée en morceaux et à demi consumée par un feu à peine éteint. Était-ce quelque tribu rivale qui venait de remporter une sanglante victoire? Non; lû'étàient sept convicts employés à la garde des troupeaux, sept hommes blariè^, qui avaient, sans provocation aucune, commis ce meurtre affreux sur de pauvres êtres incapables de se défendre! La cour de Sydney n'hésita pa^ à les condamner à mort et les fit exécuter. Elle donna par là un grand' exemple aux jeunes générations de cette jeune colonie, qui doivent avoir pitié des instincts d'une race aveuglée et féroce, à laquelle, après avoir enlevé et la liberté et la terre, on ne saurait du moins d'une main homicide arracher aussi lu vie !

MONUMENT KLEVK A BURKE.

Un l)ioii/.e coulé dans In rnlonie, — Fouilles autographes du journal de l'explorateur Riirke. — Il traverse l'Australie du Sud au Nord. — Fatale méprise de ses compn[;nons. — Il meurt d«; faim au retour. — Ses restes retrouvés.

Un bon {jalop, mon allure favorite, nous ramène à Melbourne; à chaf|ue instant, je vois des clinses que je ne vous ai pas encore décrites. — Voici un monument en bronze. Un monument! cbosc si rare, dit-on, dans les villes de rxVmérique, parce qu'elles n'ont que deux cents ou cent ans d'existence. Combien n'est-ce pas plus étonnant dans cette cité de Melbourne, où il n'y avait , il y a quinze ans, en tout et pour tout, que quelques huttes en écorce d'aibre et quelques tentes!

Kb bien, c'est au sommet d'une colline, par lequel passe l'artère la plus populeuse, que se détache un haut piédestal supportant un groupe en bronze, groupe sculpté (œuvre de M. Summers), coulé et monté dans colonie même. Deux hommes y sont représentés s'appuyant fraternellement l'un sur l'autre et sondant du regard l'infini! L'un d'eux est le chef, tout l'annonce : sa pose héroïtpie, sa taille, son air d'autorité. Et pourtant leurs vêtements déchirés, leurs membres de squelettes, leurs traits creusés, leui's regards mourants montrent qu'ils expirent de fatigue et de faim, abandonnés au milieu des déserts!

Ce chef, c'est Burke : ce nom seul, peut-être à peine connu en Euro|>e, remplit ici toutes les imaginations et fait battre tous les cœurs. Ce nom est aujourd'hui pour toute l'Australie plus que ne fut celui de Coriolan pour l'ancienne Rome, celui de Bonaparte en messidor. Combien le bruit que firent les découvertes de hardis explorateurs, dans le continent australien , est peu de chose en comparaison de la gloire de Burke, qui fut le premier à le traverser de part en part, de l'Océan Austral à l'Océan Pacifique! D'héroïques labeurs, une constance surhumaine, une exploration unique dans le monde, ont fiiit de Burke un grand homme. Mais sa noble ambition, une ambition de découvertes qui tenait du fanatisme, ne put jouir de son triomphe, etice monument vient perpétuer le souvenir du moment où il eut la seule diose qui manquât encore à sa gloire, la consécration que doiine le malheur!

MOJSUMEÎNT DE BURKE.

Depuis que nous avons mis le pied sur cette terre, il n'est pas une personne qui ne nous ait longuement parle de lui : beaucoup l'ont intimement connu et l'ont aimé; il avait eu leurs passions, leurs bonnes fortunes ou leurs misères;, il avait pris largement sa part dans les premiers travaux qui

Le iiiuiiuiiii'iil (le Ihiike et de Wiiis.

ont créé ici une grande nation ; il était dévoré d'ambition, voilà son crime. Mais pensez combien son iiAQge est vivante devant moi, quand j'entends raconter ses aventiures àitous ses amis, qui hier l'exhortaient de leurs derniers vœux, et.dont les Jarnie» cqulent, encore lorsqu'ils se lamentent aujourd'hui i de n*(uvpir , pu iréq^jr à ,le,sauy^r,,£ît surtout quand je lis les feuilles auiograpb^^ de son ijour^<ll q^e Top. pgnserv^e ici religieusement! A^ îdemi

déchirées, usées et portant rerapreinte de toutes ses courses errantes, elles ont été retrouvées au milieu des déserts, là où il les avait ensevelies avant de mourir isolé sur le sable brûlant.

Il me semble que je le vois courant au Nord à travers le désert, cherchant rOcéan et ne trouvant qu'un océan de pierres desséchées; mourant de faim, et avant encore cent lieues à faire pour trouver des vivres; expirant pour avcir voulu entreprendre ime grande mission, et sentant, après l'avoir noblement accomplie, que peut-être le monde ignorera sa dernière œuvre! Je l'avoue; j'ai la tête si pleine des récits de tous, le cœur si ému par tant d'infortunes racontées à chaque heure presque par des témoins oculaires, et décrites d'une façon si touchante par Burke lui-même dans ses notes de chaque jour, que je veux aujourd'hui vous parler de cet homme , et vous tracer en traits rapides l'historique de sa mémorable et triste campagne.

Pendant plus de vingt ans, les colonies voisines avaient fait à l'envi des efforts répétés pour explorer l'intérieur de l'Austrahe; au milieu de ce concours de toutes les énergies en une aventureuse arène, celle de Victoria avait semblé rester à l'écart, soit qu'elle fut fiévreusement tourmentée j>ar la recherche de l'or ou absorbée dans le paisible élevage des troupeaux. Mais en 1860, le don de vingt-cinq mille francs fait par un citoyen désireux d'encourager une tentative de la part de sa cité d'adoption, donna soudain ix la grande colonie de l'or un essor nouveau vers un nouveau but, et l'expédition qu'elle proj(?ta , dès lors , a autant éclipsé les autres par la magnificence de ses préparatifs que par la grandeur des désastres dé la fin , expédition baptisée par les souffrances, payée de la vie de dix hommes, mais féconde en résultats admirables.

Le gouvernement de Victoria lui donne pour chef l'ancien cadet de Woolich, l'ex-officier de hussards hongrois, O'Hara Burke ^ déjà populaire parmi tous, brave et franc, avide de réputation, plein de mépris pour le gai«,, fou{yueux jusqu'à l'héroïsme, enthousiaste jusqu'à l'utopie. Mais l'excès de ces qualités devait être la cause de sa perte et de celle des siens. Il y avait moins de rage aventureuse, mais plus de calme*, de réflexion et de science dans la tête de vingt-six ans de son second, le jeune Wills, qui devait être l'astronome indispensable pour diriger la colonne dans la mer des déserts; sa famille avait déjà perdu un de ses membres , sur YÉrèbe, avec sir John Franklin , dans l'expédition au pôle nord ; elle devait laisser un autre martyr des découvertes du monde sous les sables brûlants du Capricorne.

C'est le 20 août 1860 que les hardis pionniers se mettent en route; ils sont dix-sept, et, Burke en tête, ils partent au milieu des acclamations de tout un peuple. Jamais la population de Melbourne n'avait vu un si impo-

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