MONUMENT DE BURKE
sant spectacle : ils étaient fiers , ils avaient de grandes choses dans le cœur, les vœux de tous lés suivaient; le gouvernement avait donné deux, cent cinquante mille francs , les particuliers cinquante mille ; ils avaient vingt-sept chameaux, qu'on avait été tout exprès chercher aux Indes, vingt-sept chevaux des plus robustes, des tentes, des vêtements et des vivres pour quinze mois. Dans les hourras que poussait la foule, dans ces hourras qui leur souhaitaient le succès , personne ne pensait que la plus grande partie de l'aventureuse cohorte marchait à la mort.
Jusqu'au Murray la route fut longue. Burke, trop dur pour lui-même, ne ménageait point assez les autres. Il était parti blessé et rongé par une peine de cœur,' n'entrevoyant plus qu'une douleur amère, malgré l'espoir du triomphe; il était trop fougueux, trop anxieux de l'avenir, pour commander avec calcul. Trois des siens se querellent avec lui et le quittent; il les remplace raal à la frontière des terres parcourues par les troupeaux; et l'union désormais sans obstacle de la fougueuse énergie du chef et de la douceur docile de son lieutenant sera la cause de toute la série de leurs affreux malheurs.
La route qu'il traça à travers ce continent immense peut se diviser en trois principales étapes : Menindie, à six cents kilomètres de Melbourne; Coopér's Creeq , à six cents kilomètres plus au nord, presque au centre du continent; à l'extrémité nord enfin, à plus de mille kilomètres du centre, le rivage de Y océan Pacifique, Les débuts sont pénibles; trop de bagages et trop de vivres à porter retardent chaque jour une impatiente ardeur. Tous les hommes sont pourtant de solides « bushmen » , expression australienne que « homme des bois » ne réussit pas à traduire. Ne craindre ni la pluie ni le soleil, coucher dans la boue, n'avoir d'autre ambition que de sonder l'horizon des prairies ou des forêts sans fin , galoper à l'aventure , porter la barbe d'un patriarche et le costume d'un bandit, découvrir les terres, qu'elles produisent or ou gazon, forêts ou pierres, mais les découvrir avant tout et leur donner son nom, voilà le « bushmau » . Mais cette vie des bois , qui faisait des hommes cent fois plus durs aux fatigues et aux privations que les bêtes de somme et les chameaux, donna à Burke des compagnons que l'habitude de l'infini du désert rendait inexacts et insouciants.
Il laisse, le 19 octobre 1860, la moitié de ses gens, de ses bêtes et de ses bagages à Menindie, sous le commandement de son autre lieutenant Wright, avec F ordre exprès de le rejoindre, après un court temps de repos, à Coopér's Creek, où sera formé son grand dépôt central; et ce n'est qu'à la fin de janvier 1861 que Wright se remet en marche vers le rendez-vous indiqué par son chef!
Cependant les mois avaient succédé aux mois; juin commençait, et aucune nouvelle de Burke n'était parvenue a IMelbourne. Il était pourtant expressément convenu que le chef donnerait, de temps à autre, de ses nouvelles, afin que le comité institué à cet effet pût venir à son secours. La pensée que ces malheureux étaient perdus et mouraient de faim dans le désert, remua toutes les âmes. Melbourne tout entier, fiévreusement ajjité, organise une contre-expédition pour rechercher les explorateurs, et la confie au jeune Howitt. Les autres colonies sont émues et Fimitent; Mac-Kinlay part d'Adélaïde, Walker de la Terre de la Reine; Landsborough aborde avec un navire au golfe de Carpentaria. Ainsi ces quatre colonnes de gens de cœur, an quelques jours équipées et bien fournies, tendant toutes vers le centre, espérant couper dans les cercles répétés qu'elles décriront la trace du grand explorateur perdu, partent de quatre points différents, du Nord, du Sud, du Sud-Ouest et du Nord-Est, de quatre points distants de près de huit cents lieues les uns des autres. Admirable élan d'une nation généreuse! Ktonnanj:e iinion, qui, si elle ne. prouvait déjà l'audacieuse constance de la race anglo-saxonne dans les aventures, montrerait du moins combien les communications sont rapides sur le littoral de cette terre presque aussi grande que l'Europe, et combien, d'une extrémité à l'autre, comme par une étincelle électrique^ tout prend feu à la fois quand une grande cause est en péril et qu'il faut des hommes énergiques. Chose étrange que ce contraste entre toute l'activité européenne du littoral et l'inconnu absolu de l'intérieur des terres !
C'est le jeune Howitt qui fut l'heureux explorateur; c'est Im* qui donna les grande3 jxmis fatal e$ nouvelles. — Il part en toute hâte, et, le 29 juin, au momi^pt où il traverse la rivière Loddpn , quel n'est pas son étonnement dp trouver en voie de retour des compagnons de Burke! C'est Brahe, son quatrième lieutenant, qui a perdu quatre hommes du scorbut, suivi de Wright qui en a perdu trois. Voici ce que rapportaient ces hommes aux figures livides et aux membres amaigris :
En deux mois, Burke avait traversé heureusement la série, tantôt de déserta, tantôt de prairies, qui sépare Menindie de Cooper's Creek; c'était la moitié du trajet total de Melbourne au golfe de Carpentaria. Mais il est là au mois de janvier, souffrant de toutes les horribles chaleurs de l'été; hommes et bêtes sont affaiblis et abattus; la route semble fermée de toutes parts; c'est en vain qu'il attend le renfort de Wright, et déplore un retard qpi va le priver de chameaux et de vivres ; c'est en vain que Wills pousse une reconnaissance avec trois chameaux jusqu'à cent cinquante kilomètres vers le Nord pour trouver de l'eau. Pas une source, pas une oasis dans les
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mirages lointains, pas une flaque d'eau stagnante! Son compagnon laisse échapper les chameaux, et c'est h pied, sans boire une goutte d'eau, sous un soleil de feu et cinquante degre's de chaleur , qu'il refait cette longue route jusqu'au camp de Cooper's Creek.
Burkc pense avec raison que, dans de pareilles conditions, il devait s'aventurer avec le moins de monde possible dans le désert de pierres, qu'il fallait laisser dans l'oasis de Cooper's Greek tous les invalides avec leurs vivres, et de plus toutes les provisions devant servir à la route de retour. Il laisse à Bralie, l'un des siens, le commandement de ce dépôt, avec l'orJre de l'attendre au moins trois mois,- et, après cette limite, aussi longtemps que ses vivres le lui permettront. Ah ! si Wright, laissé au premier échelon d'une campagne qui devait coûter tant de tortures, était sorti plus tôt de sa léthargie, que de désastres eussent été évités!
Cependant Burke, l'énergie en personne, poursuit son (x.Mivre : il prend avec lui Wills, son second, Gray, et King, ancien soldat, six chameaux, un cheval et des vivres pour trois mois : il part pour découvrir le .rivage do l'océan Pacifique. Le 16 décembre 18G0, les quatre explorateurs, entrant <lans la partie la plus ardue et la plus inconnue de leur tâche, sortirent du camp de l'oasis : en traversant la rivière, en abordant sur l'autre rive, ils . agitèrent encore les bras en criant à leurs camarades : « Attendez-nous! attendez-nous! »
Et pourtant Brahe et ses hommes, Wright et ses hommes revenaient sans lui. Les premiers avaient longtemps lutté dans leur camp contre les attaques sanglantes des aborigènes; la chaleur était devenue épouvantable; ils suivaient à chaque heure le niveau de l'eau empestée, et pourtant leur unique ressource, qui baissait, qui baissait toujours : ils avaient ainsi attendu quatre mois! Enfin plusieurs moururent; les survivants étaient minés par le scorbut, les provisions allaient manquer : Brahe se décida à quitter son poste, à la dernière extrémité, affirme-t-il, à la fin d'avril. Il ne doutait plus que Burke ne fût mort : j)Ourtant il avait laissé quelques provisions dans l'oasis.
Gomme il revenait, au bout de deux ou trois étapes, il rencontra Wri{;ht et sa troupe! Par quelle série de déplorables retards celui-ci arrivait-il f/uatre mois trop tard au rendez-vous fixé? Ces deux hommes, une fois réunis, ont comme un dernier remords : ils retournent ensemble à Cooper's Creek, n'y voient de retour aucun de leurs camarades, puis, disant adieu pour la dernière fois au désert qui les a sans doute ensevelis, ils reprennent le chemin de Melbourne. Tels sont les faits saillants de cette lamentable histoire; c'est d'eux-mêmes que les apprend le jeune Howitt en les croisant
sur le Loddon ! Il envoie aussitôt ces nouvelles à la ville, où elles soulèvenjl Tindignation de tous, et, pour lui, il continue énergiqueracnt sa route vers k Nord.
En un mois et demi il s'avance dans une contrée qui est toute différente de celle qu*avaient vue les premiers pionniers : là où les autres avaient trouvé des sables arides, il trouve des vallées inondées, et, à travers des prairies Sans fin, il poursuit sa route jusqu'aux environs de Cboper's Creek; il voit écrit dans Técorce d'un arbre ce mot» dig » , qui signifie « creuse » , et, en creusant la terre, il trouve la caisse en fer où Brahe ayait laissé par écrit les motifs et la date de son départ, et, . . . à ces papiers.il voit ipélés ceux de Burke annonçant qu'il avait traversé le continent jusqu'à Vwéan Pacifique, et qu'il est revenu à Gooper's Creek! Voilà ce que racontait Tinfortuné explorateur dans le fragment de journal qu'il put écrire et qu'il déposa au pied de l'arbre.
C'était le 16 décembre 1860 qu'il était parti de l'oasis avec ses trois compagnons. Pendant près de deux mois; il avança rapidement, découvrant rbaque.jonr des terres plus fertiles :.la prairie éternelle succédait au désert de pierres; les arbres leur donnaient de l'ombre; des ruisseaux fréquents une eau courante. Les Indigènes le plus souvent fuyaient épouvantés devant eux; deux ou trois fois pourtant- ils se laissèrent joindre et donnèrent du j)oisson séché aux voyageurs. Çà et là il y avait bien des lagunes d'eau salce^ des collines de sable rouge, des esj)aces ravagés par je ne sais quels cataclysmes extraordinaires, et couverts de pierres amoncelées. Mais bientôt une haute chaîne de montagnes se dessina dans la direction du Nord : il les appela les « monts Standisli », et à leur pied se déroulèrent devant lui une si belle nature, des forêts si vertes, des plaines si riches en végétation, si arrosées de cours d'eau, qu'il appela cette terre la « Terre Promise » .
Après les émotions d'une découverte nouvelle poiu* chaque heure, de passages accidentés de rivières, de luttes contre les indigènes, contre les serr pents, contre les nuées de rats qui les assaillent durant la nuit, ils sont entourés d'une végétation si touffue qu'ils ne peuvent plus se frayer leur route qu'à la hache. Burke et Wills laissent leurs deux compagnons en arrière et s'aventurent à pied, sentant je ne sais quoi de safin dans l'air; brisés par la fatigue, abattus par la chaleur, ils luttent et avancent, jusqu'au 1 1 février, à travers les fourrés les plus impénétrables et les marais où ils enfoncent jusqu'aux épaules. Ce jour-là ils trouvent un canal de la mer, cù ils s'urrétent épuisés; la marée, par son flux et son reflux, en inonde et en découvre tour à tour, sous leurs yeux, les berges sauvages, où les vénéneux palétuviers étendent leurs rameaux jusque sous les lames. Plus de doute,