‹ Voyage autour du monde (volume 3)Chapitre 31 sur 45 · M 1 II · texte numérisé non relu

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très-hautes, formaient le portique naturel d'une nouvelle passe; des bandes de canards et d*oies sauvages tournaient au-dessus de nos têtes , et sur les sommets inaccessibles brillaient toutes ces fortifications continues et gigantesques. Autour de nous, à plusieurs lieues k la ronde, pas un être humain.

A midi, nous étions au col. Le bastion qui sépare la Mongolie de la Chine n*est qu*un peu ébréché h sa base et aux fenêtres , mais la Grande Muraille , qui de là s'élève rapidement à droite et à gauche en se maintenant sur la crête de la chaîne principale et en dominant au loin les monts subalternes, est parfaitement coïiservée ; des tours carrées se dressent à chaque point culminant comme les jalons de cette œuvre immense , qui compte, dit-on , plus de deux mille années d'existence !

Ce spectacle m'a vivement impressionné : c'est souverainement grand ! Quand on songe que c'est en vingt-deux ans que des hommes ont construit douze cents kilomètres de murs, sur des points paraissant inaccessibles, comme pour opposer à la Voie lactée du ciel une voie murée sur les cimes, on croit à un rêve. Et pourtant nous l'avons escaladée , nous y avons marché , en long, en large, plongeant nos regards en avant vers la Tartarie, à droite vers le Pe-Tchi-Li , où elle s'enfonce à mille mètres sous la mer, h gauche vers le Thibet, en arrière vers les plaines fertiles de la Chine méridionale. Oui , assurément ce serpent de pierre fantastique , ces créneaux sans canons , ces meurtrières sans fusils , ces remparts sans un seul défenseur, ces fortifications qui ne protègent rien et que personne n'attaque, resteront dans nos souvenirs comme une vision magique. Mais, malgré les rafales et les nues qui voulaient nous enlever pour ainsi dire les preuves à,e notre vision, nous tenons la photographie de cette œuvre étrange ; car sur le haut de la muraille, vieille de vingt siècles, le Révérend nous contempla et nous dit : Ne bougez plus !

Mais si, après avoir admiré une vue si pittoresque, on vient à réflédiir, comme on voit bien là l'œuvre d'un peuple de grands enfants mené par des despotes ! Quelle folie que d'élever une enceinte continue là où deux forts seulement, aux pa3ses de Nang-Kao et de Kou-Peï-Kao, auraient fermé la Chine à toutes les invasions du Nord ! Que de miUiers d'hommes ont dû succomber à ce travail surhumain , vainement inventé pour la défense d'un empire dont il n'a pu d'un jour arrêter l'envahissement !

Il fallut pourtant nous arracher à la majesté du spectacle que les chiffres ne font qu'atténuer ; car le site , la longueur, l'inutilité , le désert , font surtout de la Grande Muraille un monument incroyable : haute d'environ cinquante pieds et large de dix-huit à vingt, en granit à sa base, en longues briques grises à son revêtement supérieur, elle a forcément une hauteur bien plus

grande aux endroits où elle franchit une gorge; puis elle monte, descend, côtoie et serpente comme si elle était un être rampant et vivant. Je suis heureux de pouvoir vous en envoyer une photographie et non un dessin; le collodion ne sait pas mentir comme le crayon : mais songez seulement que le cadre est restreint, en ce sens que, pour prendre la vue d'ensemble la plus curieuse , nous avons dû hisser l'appareil photographique sur la muraille même, à peu près comme si Ton se mettait sur l'arête d'un toit pour le dessiner. J'ai cru pouvoir honnêtement emporter comme souvenir de ce monument des siècles passés une brique du parapet; elle est longue, d'une pâte grisâtre, mesure cinquante centimètres sur douze, et pèse environ quinze livres. Je doute qu'il y en ait beaucoup en France, et je lui fois gaiement faire sa première étape sm* mon épaule, en la soignant comme si c'était une pierre précieuse ! Mais les six lieues du retour à la nuit, à pied, furent pénibles, car il fallait sauter de cailloux en rocher, et de rocher en cailloux ; aucune botte ne résistait aux angles tranchants d'un marbre verdâtre. Arrivés dans notre étable de Nang-Kao, nous n'eûmes plus qu'à nous coucher par terre, tandis que les cris d'ivresse de nos farouches hôtes nous tenaient éveillés : le mafou n'allait guère mieux.

29 mars.

Dès que nous sortons de la hutte pour seller nos chevaux , mettre le mafou dans la seule charrette qui nous reste , et donner une vingtaine de milliers de sous à l'hôtelier, nous ne pouvons comprendre le silence qui règne autour de nous; toutes les portes de la cour sont hermétiquement fermées, et personne ne répond à nos appels répétés. Nous essayons d'ouvrir une des portes latérales donnant sur une autre cour; elle résiste encore, puis soudain elle cède , et un gros Mongol tout rouge , avec des moustaches à la. tartare , s'avance droit sur nous, et nous dit avec une volubilité inouïe une série de choses que naturellement nous ne comprenons en aucune foçon ; vite Mac Clatchie arrive, il écoute, devient pâle, puis ses yeux s'animent, il répond, il s'emporte, et se retournant vers nous, il nous dit avec effroi :. « Ils nous accusent d'avoir blessé le mafou, et ne nous laisseront sortir que si nous leur abandonnons les deux mules , la charrette et tout l'argent qui y est ,enfermé. »

Vous devinez si la colère nous prend : « Allons donc! Quels insolents de nous rançonner ainsi! » est le cri général. Et ne tenant aucun compte de la férocité peinte sur les traits du Mongol , nous lui montrons de nouveau le sac de sapèques convenu à notre arrivée le 26 , et nous retournons au paquetage de nos montures. Cette besogne faite, nous allons droit à la porte

cochère, phas barricadée, plus cadenassée que tout a l'heure. A chaque secousse que nous donnons, des murmures et des rires éclatent de l'autre côté dans la rue. — Que faire? — Céder, se laisser rançonner^ donner mules, charrette, argent, voilà ce que conseillait la prudence. Mais, excepté le Révérend, nous avons tous moins de vingt-trois ans; notre sang bouillonne; et, véritablement furieux, nous tentons contre la porte un assaut formidable. Hélas! pendant plus de vingt minutes qui nous paraissent une heure, elle résiste, et notre tapage ameute tout le village. Nous essayons de parlementer : notre mafou , empaqueté dans la charrette sur un lit de monnaie — et bon diable après tout — leur crie d'ouvrir, car il veut revenir à Pékin avec nous ; mais , pour la populace , nous sommes accusés , c'est-àdire coupables! Pourtant l'idée de courber la tête devant ces misérables nous semble odieuse, et, coûte que coûte, nous nous décidons à faire une sortie en règle. Tout en marmottant : « Quel troupeau de Hottentots ! » le Révérend , plus agacé encore que nous , est Theureux assiégé qui fait sauter les cadenas. II. fait craquer une poutre , tout s'écroule ; vite nous prenons nos poneys-oursons par la bride, et, quasi triomphants, nous franchissons le seuil. A ce moment s'élève un toile général, et nous ouvrons les yeux trop tard : plus de soixante Mongols ramassent des pierres et nous en accablent; l'hôtelier saute sur Mac Clatchie, le frappe et le renverse par terre ; le Prince et moi, nous courons à son secours, le relevons; mais nous voyons à notre gauche le Révérend qui tempête et qui hurle : il est pris corps à corps. En une seconde une centaine d'autres Chinois arrivent à la rescousse, comme s'ils sortaient de terre; il tombe autant de pierres que de gouttes d'eau par un orage tropical. L'instinct nous pousse à tourner vite à droite, traînant nos chevaux rétifs par la bride et courbant la tête, pour parer les coups des maladroits qui nous manquent. -*— La fuite, hélas! notre seul expédient, est si précipitée dès son début , que , si nous perdons une seconde pour enfourcher nos oursons, nous sommes pris. Force est donc de les traîner à notre remorque en nous en servant comme de paravent; les pauvres bêtes, en effet, reçoivent la première avalanche de pierres et de briques , et je vous assure qu'il en volait une effroyable quantité; un seul de ces projectiles à la tête nous eût tués roides. Mac ClatcTiie en reçoit trois à la cuisse et perd du terrain ; le Révérend est bon premier ; comme lui nous fuyons à toutes jambes, poursuivis, harcelés, injuriés; — les injures chinoises me sont indifférentes, mais, juste ciel! que de pierres! — Puis en quelques minutes toute la rue est inondée par la foule sortant des maisons au bruit du tumulte , et cette populace hurlante , fanatique , s'arme de longues gaules , grosses comme le bras, et de crocs de fer emmanchés à des perches; notre

déroute est à son comble : iU sont cinq cents et nous sommes cinq! Nos cannes seules parent les coups les phis proches , ceux des enfants qui , comme les roquets de nos villages, nous harcèlent les jambes. Sur un parcours de deux kilomètres se poursuit cet hallali courant, dont nous sommes les victimes haletantes; la foule de plus en plus farieuse aiTgmente à vue d'oeil, comme en un jour de révolution ; chaque ruelle apporte son bataillon , et chacun de nous pense que sa dernière heure peut bien, être proche; une mort rapide passe encore , mais l'idée du supplice nous glace le sang dans les veines. Je vois encore ce pauvre Louis regardant en arrière, tout en fuyant, pour éviter les plus grosses pierres, puis faisant un faux pas, et roulant à terre sous les pieds de son cheval ! Je le crois pris et perdu , mais il se relève comme une panthère ! Il me semble aussi que je sens encore le vent d'une immense gaule que brandit un mendiant demi-nu, les yeux hagards, la bouche écumante ; à un tournant il me gagne de vitesse, assène un coup terrible que j'évite, mais que mon poney reçoit sur la jambe de devant : la pauvre béte chancelle, tombe, se relève, boite, et retombe.

Je confesse pourtant que nos jambes ont une incontestable supériorité sur celles des Chinois, et qu'une lueur d'espoir nous apparaît. Nous sommes sur la route de la Grande Muraille; si nous sortons de Nang-Kao, nous nous orienterons dans la campagne , nous tournerons la ville , et retrouverons la direction de Pékin. Illusion! au moment où les jeteurs de pierres sont déjà distancés de soixante à quatre-vingts pas, et où les champs ouverts vont peut-être nous sauver; au moment où c'est devenu pour nous un espoir que d'errer sans vivres, sans guide, dans la plaine sablonneuse, la porte de sortie sous le bastion en boue se ferme devant nous, et un relais de pillards nous coupe la retraite. A cette vue, nous échangeons tous cinq un douloureux regard, et, plus rapidement que l'éclair, nous recommandons notre ame à Dieu. Pendant un court instant je ne sais plus rien de ce qui nous arrive, sinon qu'un {j^rand Mongol me secoue comme un prunier par le collet de ma veste, pendant que trois autres me prennent cravate, argent, chaîne de montre, que sais-je? (par bonheur j'avais pu à temps casser l'anneau de ma montre et la glisser dans ma botte) ; Tor du Révérend fait fureur; quelques dollars pris sur le Princfe lui valent quinze hurleurs suspendus en grappe à ses poches ; Louis , porteur de billets de banque chinois , ressemble à un distributeur de prospectus sur nos boulevards.

Alors commence un spectacle unique : dès que nous sonunes absolument dévalisés, les coquins ne se battent plus qu'entre eux, et se donnent des coups horribles; trois ou quatre roulent par terre, frappés à la nuque : cela devient une bousculade grotesque, sans cesser d'être bien désagréable pour

nous. Car il nous faut traverser le village en sens inverse , — moins vite heureusement, — - et défiler piteusement devant les femmes, les filles et les mères de nos vainqueurs ; puis , sous nos yeux , notre voiture de monnaie est pillée en règle, au milieu des injures et des rires de ces sauvages. J'ai alors la- surprise de retrouver un morceau de la brique que j'avais si soigneusement portée hier et qui avait servi de projectile aux aimables indigènes. Ce souvenir est, avec dix négatifs photographiques confiés au mafou blessé; toitt ce que nous sauvons de cette bagarre; nous eh sommes quittes pour perdre notre. bagage, une charrette, mon cheval et six cent cinquante francs : que c'est peu de chose en coniparaison de l'angoisse poignante qui nous saisissait quand nous pensions trouver la mort au bout de là rue !

Nous devons peut-être nous féliciter de n'avoir pas eu de revolvers; car, a la première attaque , nous n'aurions pas hésité un instant à faire feu sur la foule des assaillants, et dès lors la population aurait demandé sang pour sang. Je conclus cependant, comme morale, que si jamais je retourne h Nang-Kao, j'aïu'ai deux revolvers — au moins.

Le butin une fois partagé , nos geôliers ne manifestent aucune intention de nous garder; ils sont à bout d'injures, à sec de salive, épuisés par la course, et pressés de jouir de leur voiture de sapèques. Aussi, sous une salve de huées, pouvons-nous nous arrachera ce lieu maudit, et prendre la route de Pékin. Chacun alors de raconter ses émotions les plus palpitantes, et de trouver la campagne délicieusement calme après cet orage : la gaieté revient vite, et nous faisons prononcer au Révérend ses quatre premiers mots français : « Petit bonhomme vit encore ! »

C'est h Tcha-Ho, après une rude marche, que nous faisons la halte du milieu du jour. Sur les parois de la hutte qui nous sert d'auberge sont inscrits quelques vers chinophiles d'un voyageur partant en 1865 de Pékin pour la Sibérie; au-dessous nous mettons seulement : « Souvenir de l'hospitalité chinoise. Cinq cents naturels de Nang-Kao ont roué de coups cinq honnêtes Européens. »

A. la nuit nous arrivons à Haï-Tien, sans posséder un centime, ni une sapèque; nous avons le bonheur d'être logés à crédit dans une étable, bien flattés de n'être pas traités en vagabonds. Nous sommes à la porte du Palais d'Été : quel contraste !

30 inai'î!.

Nous voici devant le fameux Yuen-Ming-Yuen , le Palais d'Été! A droite et à gauche , les avenues autrefois garnies de portiques , de monuments et de kiosques ne sont plus qu'un amas de ruines. Ruines aussi et décombres

affreux sont les centaines de demeures continues qui formaient une ville eiitièr(» tle palais impériaux. Seuls deux énormes lions de bronze, les plus belles pièces fondues dans TEmpire Céleste, demeurent intacts et gardent le seuil de ce qui fut le Versailles des grands empereurs descendant du Feu!

Ces lions sont les seuls objets que les alliés aient resjiectés , par la bonne raison, il est vrai , qu'il n'y a pas eu moyen de les emporter, et qu'il aurait fallu construire, tout exprès pour les voiturer, une quinzaine de ponts jusqu'à Tien-Tsin !

Ali! que ce Palais d'Kté a dû être splendide! Figurez-vous un lac tout (entouré d'arbres verts et de belles terrasses de granit et de marbre ; quinze collines artifici(»lles forment couune l'enceinte naturelle de cette élégante ligue d'ombrage et de verdure; ime montagne dont le flanc est en rocbes noires coupées à j)ic , domine ces vastes jardins ; elle est couronnée par un temple en tuiles vernissées auquel conduit un double escalier gigantesque de pierres de taille. Une île couverte de kiosques, — jadis! — est reliée à la terre par un pont ù bautes arches et à gradins des plus pittoresques. Voilà ce qui reste de tant de grandeurs : toute la ville de palais qui était située sous ces ombrages a été détruite par les flammes, et il n'y a plus que des pans de murailles écnmlées , des amas de briques aux couleurs sulfureuses, des monceaux de statues et de vases brisés , des groupes d'arbres noircis et calcinés! G'<»st donc là qu'étaient et les magnificences des empereurs, et les kiostjues des innombrables impératrices , et les caisses pleines de perles , et les colonnes d'or, et les cloisonnés, les craquelés, les jades, les laques rouges, en un mot, toutes les plus* admirables merveilles de quinze siècles de civilisation , d'art et de travail. Juste ciel ! c'est trop de douleur que de voir un anéantissement aussi lugubre! Je me crois moi-même atteint par la flamme et la décomposition, en errant au milieude ces amas informes ; on sent la désolation vous gagner aussi le cœur : voir les iniines du Palais d'Été et ne " pas avoir un frisson , c'est au-dessus des forces d'un honnête hpmme ! Aussi ne vous en dirai-je pas long sur ce cimetière, où la Cliirie a vu s'ensevelir sou plus pur trésor, et où les alliés ont foulé aux pieds tout ce qui s'était appelé l'honneur jusqu'à notre triste époque. Que les uns aient pillé, ou les autres brûlé, qu'importe! Aucune force humaine n'étouffera ce cri de mon cœur : a Sortons d'ici, fuyons ce lieu dont le sol nous brûle, dont la vue nous humihe: nous étions venus en Chine comme les champions armés de la cause • de la civilisation et d'une religion de miséricorde; mais les Chinois ont raison , mille fois raison , de nous appeler des barbares! »

Je crois que je pourrais vous répéter vingt anecdotes extraordinaires qu'on raconte ici sur ces jours inouïs, où les chevaux de l'armée avaient pour litière

un demi-pied d'épaisseur de soie jaune impériale; mais le silence est seul décent devant ces ruines, et je vous transmets seulement la vue de la chapelle du palais ; située si haut sur un rocher que les flammes n'ont pu l'atteindre. Là, j'ai passé de longues heures à réfléchir à la triste fin de cette expédition si hardiment, si vaillamment et si merveilleusement conduite pour l'honneur des armes françaises jusqu'au jour néfaste du pillage et de l'incendie; h contempler ce qui fut le Palais d'Été, et à rougir malgré moi devant de pauvres mendiants qui nous montraient du doigt et semblaient nous appeler voleurs et incendiaires.

A la tombée du jour nous rentrions à Pékin , où nous trouvions la légation anglaise dans une émotion violente, et notre excellent Fauvel dans une angoisse affreuse. Le bruit était arrivé depuis deux heures que nous avions été massacrés à Nang-Kao , et le ministre allait partir lui-même avec une escorte pour s'enquérir de nous ' ; nous rassurâmes nos amis par notre joyeux retour, résolus d'oublier au plus vite quelques heures de cauchemar. Mais, pour sauvegarder l'honneur et la sécurité des étrangers, sir Rutherford Alcock voulut que justice fût faite; et nous dûmes signer un procès-verbal en règle rédigé par Mac Clatchie, constatant le vol de nos six cent cinquante francs et nos moindres pertes individuelles*. Grâce à une trop vieille habitude, j'avais fort peu de dollars sur moi quand je fus rançonné, mais je me joignis naturellement au Prince, qui demanda que cet argent, s'il était repris par le gouvernement chinois, fût distribué aux pauvres mendiants, — afin qu'ils salassent une ou deux tètes de moins.

^ Les cancans traversent la Chine si vite d'un bout à l'autre, qu'avant notre retour à CLan{;llaï ce bruit avait gagné toute la côte méridionale jusqu'à Canton.

2 De Pékin, on nous a écrit depuis que le gouvernement chinois avait extorqué soixante-quinze mille francs des environs de Nang-Kao, à titre d'amende. Voilà des coups de bâton qui ont été désagi^éablcs à recevoir, mais en revanche qui ont été payés bien cher!

Une caravane monfîolc.

^lémoircs pivscnlés à l'Empereur par le prince Kon{» et les ministres. — Extraits d'un rap|M>rt do M. liart au (îonvernement chinois. — Un déjeuner cKcz le Régeut de la Chine. — Nou» descendons le Peï-Ho en barque. — Le mandarin Tchung-Hao. — Le Foung-Chouï. — Les Sœurs de Saint-Vincent de Paul à Tien-Tsin.

Pékin, 2 avril.

Nous avons trouvé fort douces les heures de repos et de causerie que nou^ a offertes la légation. A chaque heure nous apprenions quelque anecdote curieuse , et nous sentions vraiment que nous vivions ici dans une atmosphère étrange, — presque dans une autre planète. — Mais cette différence organique si trancluîo entre le sanctuaire de rExtrême-Orient et les progrès de l'Occident tendra forcément à s'effacer chaque jour davantage, si quelque révolution de palais ne vient jeter le trouble dans cette vieille machine. Je me sens pour ma part bien vivement intéressé par la lutte habile et courtoise de la civilisation contre la barbarie, lutte qui résume ici toute notre diplomatie ; c'est à Pékin, en effet, qu'a été poussé jusqu'à l'extrême perfection de la part des Chinois l'art de dissimuler, de faire naître vingt délais l'un de l'autre, d'exploiter nos moindres fautes, et de nous accabler des pohtesses les plus exquises pour conclure au refus le plus déguisé. Mais n'ayant jxis l'honneur d'appartenir au corps diplomatique, et ne pouvant invoquer les dépêches chinoises ou européennes, qui sont les pièces vivantes de cette partie d'échecs politique, je crois de mon devoir de ne pas m'exposer à avancer mon humble opinion , sans l'arsenal des pièces justificatives qui me manque. Cependant je vous envoie quelques traits, tirés de la gazette du gouvernement cliinois, et qui renferment, je crois , toutes les couleurs de la palette politique à laquelle puisent à cette heure Orientaux et Occidentaux. Vous y verrez et les efforts du parti européen qu inspire h prince Kong, et la résistance de l'instinct national, tracés non par un Européen plus ou moins mal renseigné, mais par les Chinois eux-mêmes.

Mémoire du y amen (ministère) des affaires étrangères sur la convenance et la nécessité d'enseigner les sciences aux Chinois lettrés,

« Les serviteurs de Votre Majesté lui font les représentations respectueuses » sur ce qui suit :

» On propose que les lettrés soient invités à passer des examens en astro- » nomie et en mathématiques au yam^ de vos serviteurs, en vue de leur » faire acquérir rintelligence complète de l'industrie et des arts étrangers. Ils » prient Votre Majesté de vouloir bien répondre à leur respectueux mémoire.

» Ils exposent humblement que , si d'un côté Tinauguration d'institutions » nouvelles destinées à l'encouragement du talent a toujours été une mesure j' exti^aordinaire , il fout reconnaître de l'autre que toutes les fois qu'on a élargi » la route qui mène aux services publics, il n'a jamais manqué de se pré- » senter des homnies instruits et habiles , prêts à entrer hardiment dans cette » voie nouvelle. Dans la septième lune de la première année de Tung-Ghih » (juin G2), le yamen de vos serviteurs établit Técole des langues, et des » classes d'anglais, de français et de russe... (Suit le recrutement et ce qui a rapport à l'avancement des étudiants)

» Vos serviteurs ont été frappés de voir que les arts des étrangers , leurs j machines, leurs armes à feu, leurs navires et leurs voitures, dérivent entièn rement de la connaissance de l'astronomie et des mathématiques. A Chang- » Haï et à Kiang-Nan, on surveille bien la construction et la manœuvre des j vapeurs de différentes classes; mais, sans l'étude consciencieuse des prin- » cipes sur lesquels reposent la construction et la manœuvre , ce que l'on » apprend ainsi n'est que superficiel, et partant n'a aucune utiUté réelle.

M En conséquence, après délibération, vos serviteurs proposent d'ouvrir V une nouvelle école , et d'inviter à se présenter au yamen pour y être exa-

" minés tous les Mandchoux et Cliinois qui ont pris leur degré de licencié,

» de même que ceux qui ont été pourvus du même grade , soit par acte de » grâce , soit comme hommes de douze années , soit comme anciens bâche- » Uers ou licenciés de la liste supplémentaire , ou bacheliers du mérite , tous » possédant à fond la littérature chinoise, et âgés de vingt ans au moins... (Suivent les règles d'admission relatives à l'établissement, à l'arbre généalogique et aux certificats exigés, suivant qu'ils appartiennent à une des bannières , qu'ils sont Chinois ou Mandchoux , originaires de la capitale ou des provinces.)

j> Quand vos serviteurs auront fait la liste de ceux qui auront été admis à » la suite de cet examen préUminaire, on engagera des professeurs de l'Occi- » dent pour les instruire dans l'école nouvelle. Alors on espère en toute con- » fiance qu'ils apprendront sérieusement l'astronomie et les mathématiques. » La théorie étant ainsi perfectionnée dès le commencement, les applications

w seront aussi perfectionnées, et, au bout d'un petit nombre d'années ^ an » heureux résultat est certain.

» Les écoles déjà ouvertes n'en subsisteront pas moins, et dès lors l'accès » de la carrière se trouvant élargi , il est impossible qu'il ne se présente pas » des hommes d'une intelligence et d'une capacité au-dessus de la moyenne. » Les Chinois ne sont ni moins habiles ni moins intelligents que les hommes » de l'Ouest; et quand en astronomie, en mathématiques, dans l'examen des 1» causes et des effets, en histoire naturelle, en mécanique et en astrologie, » les étudiants voudront s'appliquer à découvrir tous les secrets , alors la » Chine sera forte de sa propre force.

» La question des professeurs étrangers a été examinée avec l'inspecteur » général Hart, et il est autorisé par le yamen à les faire venir. Quant aux » règles d'établissement et de récompense pour les étudiants qui réussiront, » elles seront discutées avec soin et soumises au trône par vos serviteurs, dès » qu'ils auront eu l'honneur de recevoir de Votre Majesté l'assentiment au " plan dévelopj)é dans ce mémoire.

» Maintenant ils présentent respectueusement ce mémoire, soumettant que » les lettrés soient admis à passer un examen en astronomie et en mathéma- » tiques , dans le but d'acquérir la complète intelligence des applications » modernes de la science; et, prosternés, ils demandent avec prières les » instructions de Leurs Majestés les Impératrices douairières et de Sa Majesté » l'Empereur.

» 5* jour de la 1 1* lune de la 5* année Tung-Chih (5 janvier 1867) . «

Deuxième mémoire du yamen sur le métne sujet.

Le mémoire qui précède avait reçu l'approbation suivant la forme consacrée. «Nous consentons à ce qui est proposé : qu'on respecte ceci ! » — Mais voyant que l'ordonnance allait rester lettre morte , le yamen présenta , moins d'un mois après, un nouveau mémoire dans lequel , rappelant sommairement les dispositions du premier en ce qui concerne l'admission des candidats , il continuait ainsi :

«La présente proposition de vos serviteurs n'est pas le moins du monde >» (ainsi qu'ils tiennent à le faire observer humblement) déterminée par leur » admiration pour la nouveauté, ou leur passion pour ce qui est étranger, » mais par l'étonnement où les a mis le savoir mécanique des Occidentaux.

» Ils font ces propositions , parce que toutes les applications mécaniques n de l'Occident dérivent de la connaissance approfondie de la géométrie. Or, » maintenant que la Chine veut entrer à fond dans la construction des

LES IDÉES NOVATRICES DU PRINCE KONG. 52r

V steamers et des machines, vos serviteurs appréhendent que si, poussée » par un esprit' de vanité nationale, elle refuse de se laisser guider par des » savants de TOuest dans Tétude des principes et des applications de la » mécanique, on appauvrisse. le trésor public sans aucun avantage sérieux.

n On va sans doute critiquer ces propositions, sans se préoccuper du mérite » qu'elles renferment; il ne manquera pas de gens pour insinuer que ces » mesures ne sont pas nécessaires; d'autres feront un crime d'abandonner n les vieux usages chinois^ pour se laisser guider par les Occidentaux. Il y en » aura même qui affirmeront que c'est une honte d'agir ainsi. Ces arguments » ne peuvent venir que d'hommes entièrement ignorants des exigences de » cette époque.

• » S'il est admis que la vraie politique de la Chine doive être de constituer » sa force nationale, elle n'a pas de temps a perdre. Parmi ceux qiii com- » prennent les exigences de l'époque , il n'en est pas un seul qui ne sache M que l'acquisition des sciences occidentales, permettant de construire les » machines étrangères , est le plus court chemin pour arriver à cette puis- » sance propre et indépendante. Nous citerons pour exemples parmi les gou- » verneurs des provinces, Tso-Tsun-Tang , Li-Hung-Chang et d'autres qui » voient avec lucidité la justesse de cette théorie et l'approuvent avec une » grande persistance dans leurs lettres et dans leurs mémoires. L'année der- » nière^ Li-Hung-Chang a étabh à Chang-Haï un arsenal dans lequel des » employés de Pékin ont été envoyés pour étudier; et tout récemment, Tso- » Tsun-Tang a demandé l'autorisation d'ouvrir une école d'arts mécaniques , » de choisir des jeunes gens intelHgents et d'engager des étrangers qui leur » apprendraient leurs langues (écrites et parlées) , les mathématiques et le » dessin ; ajoutant que ces connaissances étaient indispensables pour qu'ils n pussent plus tard construire des steamers et des machines.

» On peut voir d'après cela que ce n'est pas seulement le corps restreint » de vos serviteurs qui pense qu'il n'y a pas de temps à perdre pour acquérir » les sciences occidentales.

» On dira aussi : Pourquoi ne pas nohser des steamers , ne pas acheter des » armes européennes? cela s'est fait dans tous les ports, ce serait plus con- » venable et plus économique; dès lors, à quoi bon tant de peine et de » dépense? Ceux qui tiennent ce langage ne savent pas d'abord que ce ne » sont pas seulement les steamers et les armes qu'il faut à la Chine ; mais » laissant de côté toute autre question pour le moment, il ne faut pas perdre » de vue que si, pour faire face à une exigence pressante, on achète des » steamers et des armes , le secret de leur utilité et de leur emploi n'est pas » une question de chose mais de personne. Les principes de leur construction

n doivent être étudiés à fond, et leur secret une fois découvert, ce seront » seulement ceux-là qui s'en seront rendus maîtres qui pourront en tirer » parti. Ce qu'on propose est quelque chose de permanent, car il est de toute » évidence que la question se résout à ceci : Y a-t-il plus de chance de suc- )» ces dans une mesure provisoire que dans un plan répondant à tous les n temps et embrassant l'avenir?

» Quant à l'objection « qu'il est criminel d'abandonner les vieux usages » de la Chine pour ceux de l'Occident » , elle ne peut venir que d'esprits fai- V blés et crochus.

» Il semble prouvé que les Occidentaux sont redevables de leurs sciences » à l'étude qu'ils ont faite de ï astronomie chinoise. Ils pensent eux-mêmes 1» que leur civilisation leur est venue de l'Orient; mais doués d'un esprit ») subtil et spéculateur , ils ont écarté , dans la suite des temps , les vieilles n traditions pour en développer de nouvelles. C'est une prétention à eux de » les dire occidentales , car en réalité , le principe de la science était chinois. ^ Il en a été de même en astronomie , en arithmétique et pour toute autre » invention. Les Chinois ont fait les découvertes, les Occidentaux les ont » appliquées.

» Or, si la Chine les devançait en science, si elle possédait une connais- » sance approfondie des principes fondamentaux, il est clair qu'elle n'aurait » aucun besoin de s'adresser aux étrangers pour les choses qui lui manquent. > L'avantage de l'éducation proposée n'est donc pas à -dédaigner.

n Mais, de plus, le saint ancêtre de Votre Majesté canonisé sous le nom » de l'Humain (Kang-Hi) , tenait dans la plus haute estime les arts de l'Occiw dent. C'est lui qui plaça les étrangers à l'Observatoire et qui régla par une « loi qu'il y en aurait toujours dans cet établissement. Tolérante et embras- ') sant toutes choses, qu'elle était infinie la sagesse de Sa Majesté! Convient- » il à la dynastie actuelle d'oubher de pareilles traditions? • » En outre, l'arithmétique est un des six arts. Autrefois le laboureur aussi » bien que le soldat étaient familiarisés avec l'astronomie. Plus tard, on en » défendit l'étude, et cette science déclina. Pendant la période Kang-Hi de " la dynastie actuelle (1661-1722) , cette prohibition fut levée, et dès lors » le savoir abonda et la science refleurit. A l'étude du « King » (les anciens >♦ classiques) , on ajouta celle de l'arithmétique. On fit des ouvrages sur cette » matière , examinant les autorités et tirant des conclusions.

» Le proverbe dit : « Le savant a honte d'ignorer quelque chose. » N'est- » ce pas une honte en effet qu'un savant sortant de chez lui et levant les I» yeux au ciel, ne puisse se rendre compte des constellations? Quand même » il n'y aurait pas d'école ouverte pour cela, ce serait son devoir de cultiver

« cette science. Combien n'y est-il pas tenu davantage aujourd'hui qu'on a M élevé un but qui t invite à tirer?

» Mais l'argument le plus pervers est celui qui prétend que c'est une honte p de prendre des leçons des Occidentaux. La chose la plus honteuse du » monde est d'être inférieur à ses semblables. Les nations de l'Occident ont y> employé des masses d'années à étudier la construction des steamers , et » comme toutes ont pris des leçons les unes des autres , cette construction » s'est modifiée jour par jour. Dans l'Extrême-Orient, le Japon vient d'en- » voyer des hommes en Europe pour apprendre- l'anglais , étudier l'astro- » nomie y et les livres qui traitent de la navigation à vapeur ; et en quelques » années ils auront accompli leur entreprise. Sans parler davantage des puisn sauces maritimes de l'Occident, cherchant à faire rivaliser leurs marines, » quand on voit un petit État comme le Japon faire un suprême effort pour » devenir puissant, y aurait-il rien de plus honteux pour la Chine que de » rester seule attachée à des coutumes vieillies et surannées , indifférente au « renouvellement de sîirforce? Croit-on qu'une semblable honte puisse être » eflFacée par les arguments de ceux qui, bien loin çle se sentir humiliés 0 de leui* infériorité , lorsqu'on propose un plan qui nous permet d'égaler » et peut-éti'e de dépasser les autres peuples , prétendent que la seule chose » honteuse est de les prendre pour maîtres, et s'endorment dans la doc- '> trine qui en découle : que le plan le plus sage est de ne jamais s'instruire?

n On avancera peut-être que la fabrication . est une œuvre d'artisan et, » comme telle, au-dessous du lettré. Vos serviteurs ne laisseront pas passer » ceci sans observation. Dans le rituel de « Chou » , la note relative à l'in- » spection des ouvriers et de leurs produits porte seulement sur la mise en n œuvre du bois de tzu (cèdre) pour la construction des cercueils, des n roues, des couvertures et des chariots. Pourquoi, pendant des milliers » d'années, ces arts ont-ils été tenus pour classiques dans les écoles? Parce » que, pendant que l'ouvrier met son art en pratique, le lettré en pénètre n les principes.

» Pour conclure : le but de l'étude est l'utiUté, la valeur des choses

* dépend de leur adaptation aux temps. Les objections au présent système » peuvent être nombreuses; c'est le devoir de l'administration de conclure,

* après en avoir pesé les mérites* Quant à vos serviteurs, ils ont mûrement » réfléchi. Mais le système étant complètement neuf, demande dans les » détails une grande attention. Généralement parlant, si le cours des études » est ardu, des appointements élevés doivent être prodigués, et il ne faut » pas perdre de vue que les promotions seules pourront stimuler les étun diauts. En conséquence, vos serviteurs réunis en conférence solennelle

» ont proposé six règlements. Ci-joint en est la copie, soumise à Texamen et » à la décision de Votre Majesté Impériale.

» Ils émettent, de plus, l'opinion que le Pion-Hsiu, le Chien-Tao et le Shu- ') Chi-Shth du collège de Nankin , éminents pour leur savoir, et ayant com- » parativement peu à faire , acquerraient facilement la connaissance de Tas- » tronomie et des mathématiques, si on les y obligeait. C'est donc un devoir w pour vos serviteurs de demander que , pour étendre la limite des choix , on » invite ces employés à passer l'examen indiqué , et aussi tous ceux qui , » dans la capitale et les provinces , ont conmiencé comme docteurs (Chin- » Shih) leurs carrières officielles , aussi bien que les cinq dénominations de « licenciés énumérés précédemment.

i» Prosternés, ils implorent pour leurs propositions le regard sacré de » LL, MM. les Impératrices douairières et de S. M. l'Empereur, et une » réponse qui leur apprenne si elles ont été jugées convenables ou non. »

Le24'jourdela 12' lune, 5^ année Tung-Chih (29 janvier 1867), on a reçu le rescrit suivant :

« Nous consentons à ce qui est proposé. Qu'on publie le projet aussi bien » que le mémoire. — Qu'on respecte ceci ! »

Voici enfin quelques extraits du dernier rapport que M. Robert Hart, inspecteur général des Douanes, a adressé au Gouvernement impérial chinois. Vous y verrez avec quelle hardiesse , quelle netteté et quel toiu* à la fiïis original le novateur dit la vérité en face à un gouvernement essentiellement oriental.

A Une vue bien plus étendue est donnée à un petit homme placé sur les h épaules d'un homme grand, qu'à l'homme grand lui-même, et le coup » d'oeil direct du mont Lô embrasse non-seulement la silhouette des colUnes rt et la profondeur des eaux , mais aussi les moindres détails. Il en est préci- » sèment ainsi de l'homme qui s'aventure à raconter ce qu'il a vu d'une façon 1 tout à fait désintéressée; et, comme dans le cas du petit homme, quelque ♦> profit peut être tiré même de sa témérité.

» Il résulte des observations prises par les races occidentales , que c'est en » Chine que l'on trouve la faiblesse la plus évidente.

» Autrefois les Chinois n'entretenaient aucun rapport avec les races étran- «? gères, mais depuis le dernier demi-siècle, chaque pays est entré graduel- » lement en négociation avec eux : il est impossible qu'ils se maintiennent « sur le terrain de leurs anciennes traditions.

» Le code des lois chinoises est en théorie excessivement sévère et admira- « blement coordonné; mais, en pratique, il n'est mis à exécution qu'avec un » relâchement immense. La théorie de l'administration a beau être raffinée » et élaborée, le temps Fa complètement réduite à une machine sans valeur.

» Les mandarins administrateurs des provinces ne restent jamais assez » longtemps en place ; le nombre de ceux qui font bien leur devoir est res- » treint : ceux qui ont recours à des pratiques malhonnêtes abondent. Un » patronage puissant est donné à des hommes sans valeur, et une licence » extrême est accordée à la rapacité des amis et parents de ceux qui sont au » pouvoir : les justes réclamations du peuple sont méconnues.

*» En même temps , les membres des ministères permettent à leurs commis » de saisir les rênes du pouvoir, et de décréter des permissions et des refiis » de payementd'argent , de telle sorte que celles des autorités provinciales qui 9 ne sont pas corrompues, exécutent inconsciemment des ordres iniques. » Avec un pareil système , quel que soit le désir qu'on ait de travailler à la » prospérité du peuple, comment faire?

» Quoique les taxes de guerre soient élevées à un taux énorme dans n chaque province , il y a toujours dans le payement de la solde un iarriéré » de plusieurs mois et même de plus d'un an. Les soldats sont comptés par » milhons.... sur le papier : prenez-les par corps, et vous trouverez que la » moyenne se compose de gens vieux , décrépits , ignorants , qui en temps de . » paix gagnent leur vie comme coulies , au Ueu d'apprendre le service militaire.

» Si soudain les troupes sont appelées à la guerre , on ne pourra faire » qu'une levée précipitée de paysans armés de piques et de sabres faits de » socs et de faux. Les troupes tartares en temps de paix tirent à l'arc et » manœuvrent la fronde , mais seulement pour la parade , et elles ne tendent " qu'à l'effet : leurs bras et leurs muscles s'énervent, et elles passent surtout « leur temps à élever des oiseaux !

» Quand les Rebelles apparaissent et qu'une sanglante bataille a été évitt tée, alors un homme se suicide pour attirer la compassion impériale sur toute » sa famille. Ou bien, quand les deux forces sont en présence , les Impériaux » n'avancent que si les Rebelles se retirent volontairement. Mais si les » Rebelles ne commencent pas par battre en retrcûte , ce sont les soldats "impériaux qui se rephent. Alors les officiers, pour donner créance aux a rapports qu'ils envoient sur une prétendue victoire, tuent un ou deux êtres «paisibles. Enfin, si après la retraite des Rebelles ils trouvent quelques » paysans qui n'aient point le crâne rasé ', ils les décapitent instantanément,

' Les Rebelles laissent pousser tous leurs cheveux , mais les paysans — non Rebelles — ne se rasent pas toujours la tète.

» SOUS prétexte qu'ils sont des Rebelles à longs cheveux : après en avoir tué » un grand nombre , ils demandent une récompense pour services méritoires.

» Au point de vue financier, on tracasse tellement le peuple pour le paye- ); ment des impôts , qu'il se dit « scalpé » . De plus , toutes les dépenses » impériales , petites et grandes , ne sont liquidées que par des réquisitions , » ce qui jette le peuple dans de mauvaises pratiques.

» On arrive donc à cette conclusion sur la politique intérieure de la Chine, V que tout ce qui est affaires civiles ou militaires est fondé sur le mensonge. » Les administrateurs chargés de l'exécution des lois n'envisagent que la r question du gain : les gardiens de la fortune publique sont les ouvriers » ardents de leur bourse personnelle, et pour ce qui est vu par les hommes » au pouvoir, c'est comme s'ils ne voyaient rien du tout. Si le Gouverne- » ment ne sort de cette léthargie , il est à craindre que les populations ne » donnent carrière à leur mépris pour les supérieurs et n'entrent en rébel- » lion «

Tels sont, à mon avis, les aperçus les plus rapides, mais les plus typiques,, de la situation actuelle; je ne me permettrai pas d'y ajouter une ligne; car si je devais entrer dans la question historique et diplomatique du Céleste Empire , il en résulterait probablement un gros volume et beaucoup d'ennui pour vous.

J'aime mieux vous dire au contraire ce qui nous a causé infiniment de plaisir, une gracieuse invitation à déjeuner chez Son Altesse Impériale le prince Kong, oncle de l'Empereur, régent de l'empire, fils du CieJ et descendant du Feu.

Par un dégel boueux , nous allons à cheval, en bottes et en éperons, jusqu'au yamen des afifiaires étrangères, où un piquet de cavalerie indigène rend les honneurs au duc de Penthièvre; nous donnons nos chevaux à des grooms vêtus de bleu de ciel, et chaussés de bottes de velours noir; nous sommes devant trois potentats, boutonnés de rouge, en casaquins de peau de renard , sous des chapeaux officiels recouverts de franges de soie rouge et ornés d'une longue queue de plumes de paon , dans des robes de soie gris perle à boutons d'or, et des bottes de satin blanc. Ce qui s'est fait de révérences périodiques et mécaniques dans la cour d'honneur n'est pas calculable sans une table de logarithmes. Nous nous inclinons, yous vous inchnez, ils s'incHnent, sans qu'on imagine quand l'étiquette permettra de relever la tête. De plus , en Chine , on éclate toujours d'un rire forcé , en se disant bonjour, avec des oh! oh! ah! ah! sur un rhythme qui va crescendo. Enfin les trois gros mandarins nous emmènent par une série de passerelles sautillantes

et de ponts torturés autour de kiosques à parois de papier, et nous nous trouvons en présence de Son Âitesse Impériale , dont la figure est intelligente et Taccueil des plus aimables ; nous passons de nouveau un petit quart d'heure en révérences réciproques , mais nous gardons nos chapeaux sur la tête (le contraire serait une haute impolitesse). — Un séjour de deux mois et demi en Chine nous a donné l'habitude des grandes manières célestes, et je vous assure que vous nous auriez tous pris pour des descendants du Feu, tant nous savons rentrer nos poings fermés dans nos manches , puis avec

Portrait du prince Kong.

componction . avec méthode , les porter réunis jusqu'à toucher notre front ; tant nous savons faire une démonstration d'hilarité, et enfin tant nous manœuvrons habilement les bâtonnets d'ivoire. En effet, pendant que M. Brown, premier secrétaire de la légation, traduisait les compliments du régent au duc de Penthièvre et vice versa, la table se couvrait, conune par enchantement , de centaines de soucoupes craquelées , de petits pots d'émail gros comme un dé à coudre, le tout chargé de mets hachés et gluants , verts, roses , bleus ; de pâtes écarlates et juteuses ; de fruits , de piments , de viandes, etc...

Prévoyant la maladresse des Barbares, les Célestes potentats avaient fait

pompeusement apporter fourchettes et couteaux; mais nous mettions notre amour-propre à jouer des bâtonnets, ce qui leur fit plaisir. Le duc de Penthièvre était à la droite du rëgent , Fauvel à sa gauche; pour moi , j'avais le bonheur d'être entre le ministre du commerce et le ministre de l'instruction publique. Vous ne pouvez vous imaginer combien ils ont voulu être gracieux : j'ai eu en un instant de plus de vingt plats à la fois dans mon assiette, et je confesse avoir goûté à peu près des cent cinquante plats sucrés qui étaient alignés sur la table ; tout aurait été pour le mieux , si le Révérend n'avait pris à tache de me faire rire , en marmottant quelque plaisanterie chaque fois que l'excellent ministre de l'instruction publique — avec une politesse extrême — me mettait dans la bouche même , avec ses bâtonnets, des quartiers d'orange sucrés, tandis que le ministre du commerce — rivalisant de zèle — introduisait par la gauche, sous mes dents, des tranches de jambon confit dans du gingembre, a That old gentleman will poison you again » (Ce vieux Monsieur va vous empoisonner) , répétait chaque fois notre aimable compagnon de course à Nang-Kao. — Sans que nous ayons fait la moindre allusion à notre mésaventure , le ministre de l'intérieur a amené peu à peu la conversation sur les difficultés des voyages, et voyant que nous faisions semblant d'ignorer l'attentat commis par ses administrés, il s'est confondu en excuses avec une grâce qui nous fera tout oublier.

TienTsin, 6 avril.

En quatre jours nous venons de regagner les rivages du Pe-Tchi-Li; nous avons fait route par eau, afin de voir un nouveau paysage : mais nous avons seulement vu un autre genre d'horreur, car la monotonie du Peï-Ho, que nous avons descendu pendant ces quatre-vingt-seize heures, n'est rompue çà et là que par l'aspect de quelques cadavres de mendiants suivant le fil des eaux ou échoués sur les bancs; et c'est de cette eau-là qu'il faut boire.

Pour ce court voyage , chacun a sa barque , de sorte que nous naviguons sur une espèce de flottille , guidée par la barque-cuisine et la barque-salle à manger. Chaque esquif a deux matelots indigènes, couverts de vermine, avec lesquels il faut vivre côte à côte; tantôt ils nous poussent de la gaffe, tantôt de la rame ; de temps en temps un peu de brise vient enfler nos voiles faites de jonc; puis un coude de la jaunâtre rivière nous met vent debout, et nous lançons à terre nos matelots avec une cordelle, pour laquelle ils se métamorphosent en chevaux de halage. — La gelée seule nous fait passer des nuits assez dures, d'autant plus que depuis Nang-Kao nous sommes devenus prudents : chaque barque a son quart à faire , prend à son tour la tête de colonne, avec deux carabines toutes prêtes sur l'avant. On parle de

pirates redoutables, mais nous n'en voyons pas, heureusement! et nos seules victimes sont des oies sauvages et des pluviers.

Je croirais volontiers que les Chinois sont fort insensibles au froid; car, maigre les glaçons que charriait encore la rivière , nous avons vu autour d'un convoi de jonques échouées sur un banc, plusieurs centaines de Chinois, dans Tcau jusqu'à la ceinture, tenter inutilement de les remettre à flot, en faisant un tapage sans doute égal à celui qui fit tomber du ciel les vols de grues aux jeux Olympiques; ils avaient laissé tous leurs vêtements à terre, et, devenus rouges comme des homards, ils barbotaient gaiement.

Nous retrouvons à Tien-Tsin notre Sze'Chuen, complétant son chargement *. Nous attendons son départ jusqu'au 8 avril. Nous avons d'abord uue grande réception chez Son Excellence Tchung-Hao *, qui est , après le prince Kong et M. Hart, l'homme le plus important de l'Empire du Milieu. C'est lui qui a signé nos derniers traités de paix, et que l'on consulte dans toutes les questions barbaro-chinoises.

J'ai vu chez lui .de bien jolis dragons de bronze tout couverts de pointes, sorte de fétiches ayant ramification avec le Fong-Chouï , une des superstitions les plus répandues de la Chine , et dont nous avons déjà pu maintes fois remarquer les curieux effets. Le Fong-Chouï, si j'ai bien compris et observé juste , est pour les Chinois la forme matérielle par laquelle la divinité affirme sur un Heu sa protection ou sa haine. Si une montagne a la forme grossière d'un animal quelconque, leur imagination bizarre se met en œuvre de compléter la ressemblance et de l'outrer par mille moyens ; des arbres plantés en ligne sur la crête feront la crinière du Uon ; un trou perforé de part en part fera l'œil , etc.. La contrée qui possède une telle émanation de la divinité devient « heureuse et sacrée » : des villages entiers émigreront vers elle, ou bien les villages des environs, devenus jaloux et fanatiques , enverront une belle nuit tous les hommes valides pour couper la crête par une tranchée, et c'est ce qu'on appelle briser l'épine dorsale du dragon. C'est une chose des plus curieuses; et des gens qui ont habité vingt ans la Chine m'ont dit qu'ils avaient vu des contrées entières en émoi , quand le vent avait arraché la crinière végétale du monstre tiactice. De plus, il semble

^ Le fret pour les marchandises est presque aussi élevé de Tien-Tsin à Chang-Uaï, que de Chang- Haï à Londres.

^ Tchung-Hao est le mandarin compromis dans les massacres de Tien-Tsin , et envoyé depuis en France pour faire amende honorable. Chacun a appris les péripéties de cette ambassade ambulante, qui a dû rédiger des memoranda successifs à Napoléon HI, puis à Tlmpératrice Régente, à la Délégation de Tours, au Chef du Pouvoir exécutif, et enfin au Président de la République. Elle est retournée en Chine, où elle s'évertue actuellement à expliquer à la cour de Pékin la déclara • tion de guerre à la Prusse, le 4 septembre, le pacte de Bordeaux, le 18 mars, la Commune et les deux sièges de Paris.

que ,• par un vague pressentiment des phénomènes de l'électricité , ce soit à leurs yeux par les pointes hérissées que le dieu diflFuse toutes ses bonnes influences; aussi roches et piquets sont-ils accumulés pour la multipUcation du fluide bienfaiteur, et les collines sont-elles converties en vastes porcs-épics.

Loin de toutes ces bizarreries erronées, nous passons quelques heures bien douces sous un toit cher à tout Français. En parcourant les rues sordides de Tien-Tsin , nos regards sont attirés par une porte surmontée d'une croix; nous frappons, pensant trouver un missionnaire et voulant lui rendre visite ; bientôt un guichet s'ouvre , et une pâle figure de Sœur de Saint- Vincent de Paul nous demande craintivement ce que nous voulons, a Nous sommes simplement des Français, dîmes-nous , heureux , ma Sœur, si nous pouvons vous rendre hommage et parler de la France, que, dans l'Extrême-Orient, vous représentez par le sacrifice et la charité. » — On hésite un peu à nous ouvrir, mais enfin une autre Sœui' rassure sa compagne, et nous avons le bonheur de visiter en détail une école admirablement tenue. Il y a là près de deux cents petites filles, arrachées à la misère et élevées maternellement dans un bien-être véritable, au moral et au physique. Rien de plus touchant et de plus grand que ce dévouement et cette abnégation des Sœurs de Saint- Vincent de Paul. Après le spectacle de tant d'horreurs sur ce sol de pourriture appelé Empire Chinois, la vue de ces Sœurs de Charité a quelque chose qui élève l'àme et la purifie : on se sent meilleur après un temps même court passé dans une atmosphère qui est vraiment céleste. Les Sœurs ne savaient pas qu'un des deux visiteurs français était de sang royal ; tout demeura donc, sauf une offrande de celui-ci a la dernière minute , dans l'admirable simplicité qui est le propre de cet ordre touchant. Elles nous répétaient avec tant de foi ce que m'avait déjà dit la Sœur de Mervé à l'hôpital de Chang-Haï, quand je lui demandais si elle reviendrait bientôt en France : « La Chine est un lieu de douleur pour nous , mais un lieu de passage entre la terre et le ciel, que nous voulons mériter; nous quittons la France pour n'y jamais revenir, pour soigner ici les malades et les pauvres , et y mourir dans notre devoir '. »

^ Le ai juin 1870, dix-sept personnes européennes, dont neuf Sœurs de Charité et le Consul de France, furent massacrées à Tien-Tsin par la populace furieuse, qui les accusait de Mriqaer des médicaments avec les yeux des petits enfants. Sans doute, nous aurions pu venger parles armes cet acte de barbarie, si la France elle-même n'était alors devenue un lugubre champ de bataille. S*il est triste de penser qu^en Chine la charité a été récompensée par l'assassinat, n'cst-il pas consolant, pour l'honneur du dévouement français, de savoir qu'après la nouvelle des massacres, le Père Etienne, supérieur des Soeurs de Saint- Vincent de Paul, ne pouvait suffire aoi demandes des Sœurs qui sollicitaient de partir pour la Chine?

Premier aspect de la population japonaise. — L'escadre française. — L'expédition de Corée. — Les maisons de bains de Yokohama. — Course à cheval à Ramakoûra. — Le Daïbout. — Les m tcha-jias », ou maisons de thé. — Le Yankirô. — Un incendie. — Souvenirs des attentats contre les Européens. — Le Kien-Chan, commandant Trêve. — La montagne.

Nous a\ons quitté la Chine du nord le 9 avril , — un an , jour pour jour, après notre départ de Gravesend pour l'Australie ; nous avons célébré gaiement cet anniversaire , en bénissant Dieu de nous avoir protégés sur tant de mers et de terres , près des glaces du pôle sud comme dans les gorges de la Grande Muraille , au détroit de Torrès comme à Batavia et à Nang-Kao !

Le 14, nous touchions à Chang-Haï, et le 21 avril au matin, après une traversée agitée mais heureuse , au moment où le globe de feu du soleil levant semblait sortir de la pleine mer pour dorer de ses rayons la côte riante du Japon , nous entrions dans la rade de Yokohama et nous jetions l'ancre tout près des navires de guerre.

Les couleurs françaises de la Guerrière nous réjouissent l'àme , car l'espoir de passer un mois avec nos amis de l'escadre du Japon nous avait, pendant notre longue course errante , consolés de bien des peines ; c'était la patrie que nous allions retrouver. Mais au moment même de notre première joie , comme je demandais au quartier-maître venu pour chercher la malle , si mon excellent ami le lieutenant Humann était vivant à bord , j'apprenais que , sous trois jours , l'amiral était forcé de partir pour Osaka !

Vite, il s'agit maintenant de prendre terre; nous hélons de fragiles barques japonaises qui n'ont pas du tout l'air pressé de nous recevoir; mais bientôt pourtant la vue d'un dollar mexicain les décide.

Ce qui nous frappe tout d'abord sur ces barques légères, comme sur les lotirdes jonques à gros ventre, c'est l'absence totale de peinture. Puis rien d'original comme cette embarcation effilée , manœuvrée à la godille par six gaillards robustes qui , le corps en avant, debout sur une planchette , entonnant un chant cadencé et bizarre , donnent à leur barque , par la douceur et l'enchaînement de leurs rames, l'aspect, la rapidité, le frétillement d'un véritable poisson.

C'est aujourd'hui le saint jour de Pâques; nous nous mettons en quête de

Tëglise : mais, tandis que nous cherchons de droite et de gauche avec cet air embarrassé de Parisiens déposés sur le rivage, et dans l'impossibilité de se faire comprendre, voici un détachement de matelots français en guêtres blanches , en grande tenue, qui va nous servir de guide. Nous. sommes tout heureux de voir passer nos bons « Mathurins » avec ce cachet exquis du matelot à terre , faisant vibrer sur les notes les plus hautes du classique clai* ron une entraînante fanfare.

Pendant que j'y suis, je voudrais vous dire deux mots de l'église. D'abord il n'y avait pas un seul Japonais, pas même en peinture. — Ceci n'est pas une plaisanterie : comme le cathohcisme ouvre les rangs du sacerdoce à toutes les races, je n'avais pas été surpris de voir les portraits de saints nègres à Singapour, et des enluminures de saints chinois à Hong-Kong; je m'attendais à trouver toute une coupole illustrée de saints japonais. Il n'en est rien; mais je n'ai pas tardé 5 apprendre que si aux environs de Yokohama on ne connaît pas un seul Japonais converti , au contraire à Nangasaki il y a des milliers de chrétiens indigènes , pratiquant leur religion à l'ombre, dans les montagnes, dans les cavernes, et subissant avec un courage héroïque une affreuse persécution.

Après l'église nous cherchons un gîte , et nous trouvons dans une maison de bois , décorée du nom de « Commercial Hôtel » , de fort modestes chambres. Pour moi, suivant ma coutume dès que je touche terre, je me mets avidement à ma fenêtre , en admiration devant les costumes et les non-costumes de la foule active qui court dans la rue. Tous ces Japonais sont plus petits de corps que les Chinois, mais il y a dans les physionomies un air vif, aimable, spirituel , qui vous gagne au premier instant. — Les dames (commençons par elles) sont charmantes ; leurs cheveux d'ébène sont élégamment rattachés en trois étages par des épingles ornementées; elles sont rieuses et pimpantes, gaies et roses, un peu peintes, je l'avoue, surtout quand il leur prend fantaisie de se pourprer ou de se dorer les lèvres. Elles trottinent sur" de petites planchettes, emmitouflées dans une houppelande qui ferme quelquefois; une épaisse ceinturé d'étoffe verte ou écarlate, avec un gros nœud d'un pied carré placé dans le dos en forme de giberne , leur donne un petit air mutin qui plaît fort. Quant aux hommes , suivant les catégories , ils ont des costumes qui varient depuis zéro jusqu'à une demi-douzaine de casaquins ou de pantalons collants superposés. — Voici un potentat, un officier, coiffé d'un chapeau circulaire en laque, sur lequel sont gravées en or les armes du Daïniio ou prince auquel il appartient ; sa démarche est majestueuse; deux grands sabres, très-longs, sont passés dans sa ceinture; cette première vue est très-peu rassurante pour de nouveaux arrivants! Il a un

paletot à manches de deux pieds et demi d'envergure, et une grande fente dans le dos qui lui remonte presque jusqu'aux ëpaules et qui laisse passer ses deux sabres. — J'allais oublier le plus joli : au milieu du dos , il porte en broderie les armes de son suzerain : ce sont des hiéroglyphes ou des fleurs renfermées dans un cercle d'environ un pied de diamètre, et cela en rouge , en jaune, en bleu, en vert. A la ceinture de ce seigneur est suspendu tout un petit attirail baroque ; c'est le matériel compliqué d'une pipe , dont le fourneau est égal au volume de la moitié du dé à coudre d'une petite fille : blague à tabac en papier-cuir, fermée par un petit bronze ravissant, briquet, mèche, fourreau, etc., etc., c'est une vraie artillerie! Et toutes les deux ou trois minutes. Sa Seigneurie prend une pincée de son foin jaune*, fait toute une manœuvre pour allumer, tire une ou deux bouffées, et le plaisir est fini !

La chaussure est aussi bien originale : c'est une chaussette bleue , avec un petit compartiment séparé pour le pouce , puis une sandale de paille tressée, retenue seulement aux pieds par deux bourrelets en arc-boutant, adroitement pinces par le pouce.

J'étais tout absorbé par la vue des « hommes à deux sabres », et je m'imaginais que c'étaient des voyageurs qu'on avait la chance de contempler très-rarement au Japon ; mais en dix minutes, j'en ai vu toute une procession suivie d'acolytes, de porte-piques, hallebardiers et arbalétriers ! ils cheminaient gravement dans toutes les directions. Puis, tout d'un coup, un cortège plus imposant s'avance : c'est évidemment quelque prince de haut rang; une escorte à cheval, couturée d'armoiries et de sabres, perchée sur des selles historiées , et agitant violemment des rênes qui sont de larges

écharpes en étoffes bleues, le précède en écartant la foule , et la foule

aussitôt de s'inchrier et de se prosterner le front vers la terre! Quant à cette foule, je voudrais au galop vous la décrire. Une quantité d'hommes sont vêtus seulement d'une paire de sandales, et d'un ruban de toile blanche large de trois doigts, passé autour des reins en ceinture; beaucoup sont tatoués des couleurs les plus vives , des pieds à la tête , en bleu et en écarlate. Tout ce qu'il y a de plus diaboUque, des dragons, des guerriers, des femmes , est représenté avec une étonnante perfection sur leur peau jaunâtre. Les uns portent des « kcmgos » et des « norimons » , sorte de panier où se blottit le voyageur : c'est le fiacre au Japon. D'autres poussent de lourds chariots à roues pleines, en battant la mesure par les cris les plus incroyables que vous puissiez imaginer. Enfin des marchands de fruits, des charpentiers , des ouvriers de toute nature , grouillent de toutes parts , vêtus seulement d'une courte jaquette de calicot, et portent dans le dos une

grande inscription en langue japonaise , soit pour indiquer leur métier, soit pour marquer de quel Daïmio ils sont serfs.

Vous le voyez, en plein dix-neuvième siècle, nous voici transportés au sein de la féodalité; je suis tout étourdi d'entendre parler de vassaux, de suzerains , de serfs ; de voir que chacun de ces hommes est la propriété Je quelque seigneur! En écoutant l'histoire du Mikado, chef spirituel du Japon, devenu roi fainéant par les usurpations persévérantes et hardies des Taïkouns , véritables maires du palais ; en apprenant qu'une partie seulement

Le « Kango » ou fiacre japonais.

des Daïmios rend hommage au Taïkoun; que d'autres sont rebelles à leur suzerain, et, se retranchant dans leurs manoirs, le défient insolemment de franchir la limite de leurs domaines; en entendant dire que certains Daïmios ont vaincu l'année dernière les armées taikounales et canonné dans les détroits nos vaisseaux européens, tandis que d'autres, au contraire, se serrant fidèlement autour du Taïkoun, appellent de toutes leurs forces l'influence et les armes de l'Europe pour soutenir son pouvoir unitaire contre les princes de Nagato et de Satzuma, ces nouveaux ducs de Bourgogne qui le tiennent en échec; — il me semble que je suis transporté de quelques siècles en arrière, et je ne puis vous dire combien ma curiosité est excitée à

la vue de ce peuple, où il y a des chevaliers armés à la fois de hallebardes et de revolvers, et des preux fanatiques courant à la croisade contre l'Européen et ayant pris pour devise : « Je tue et je meurs. »

C'est en effet à cette lutte entre le parti national qui nous exècre, et le parti européen et taïkounal qui nous appelle, que sont dus les nombreux assassinats des dernières années : aussi notre premier soin est-il de charger nos revolvers , et nos amis nous recommandent-ils la prudence ; en dehors d'un certain rayon ai^tom* de Yokohama , le gouvernement japonais ne nous permet pas de nous aventurer sans une escorte de « yakonines » , ofBciers à deux sabres.

Je ne crois pas avoir eu de journée où tant de choses nouvelles se soient présentées à moi : on dit pourtant qu'en voyageant dans l'Extrême-Orient on s'accommode si rapidement aux circonstances les plub diverses, qu'on s'habitue aux surprises , et que Ton contemple froidement les figures les plus singulières! Mais aujourd'hui tant de spectacles ont passé sous mes yeux que j'en suis ébloui, et que je remets à plus tard le plaisir de vous en parler.

C'est qu'il y a eu aussi pour nous tous un grand bonhem* : nous sommes allés à bord de la Guerrière.

L'amiral Roze et le commandant Jouan, anciens amis du prince de Joinville, et MM. Humann, Touchard et Desfossés, firent au duc de Penthièvre un accueil si chaleureux, que les larmes lui en vinrent aux yeux. L'amiral le reçut à la coupée, lui fit voir son beau navire, plus beau encore pour un exilé ! et lui montra toutes les cartes de l'expédition de Corée ; Fauvel retrouvait d'anciens camarades, compagnons de Bomarsuad et de Sébastopol, de la Réunion et de la Martinique : quant à moi , Humann me recevait comme un frère! c'était la France, avec une joie ineffable.

Ne vous étonnez donc pas si le Japon n'a plus existé pour nous pendant quelques heures d'illusion ! Nous avons dîné joyeusement , séduits au possible par les récits du commandant Jouan : on a tant parlé de la France , de Sydney, de la Corée et de Pékin, que je renonce à vous décrire Yokohama!

Vers neuf heures du soir, tandis que le «Commercial Hôtel» est encore tout bruyant de nos voix françaises , nous entendons des chevaux au galop : un spahi s'arrête, demande si nous y sommes , et le Prince a le grand plaisir de voir M. Léon Roches, ministre de France, ancien compagnon du duc d'Aumale à la Smalah : avec une amabiUté charmante il lui offre l'hospitalité sous pavillon français dans sa légation de Yeddo , où nous irons le plus tôt possible.

Mais je ne veux pas fermer mon journal d'aujourd'hui sans y consigner pour mémoire quelques notes rapides sur l'expédition de Corée , qui a été

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