CARTE
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[ Côte ouctl de Corée }
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Grave par Erharl CARTE DE L'BXPBDIT.lON DE CORÉE.
faite l'automne dernier par notre escadre. Venger l'assassinat épouvantable de nos missionnaires ^ c'était une tâche bien digne du patriotisme et de l'ànie chaleureuse de l'amiral Roze. Il l'accomplit avec une fermeté et une habileté rares ; si l'expédition ne se termina point par l'occupation de la capitale et la conquête du pays y c'est qu'au moment où la France entière saluait avec bonheur dans le retour des troupes du Mexique la fin des guerres lointaines , il avait dû se conformer à des instructions précises et n'exécuter qu'un coup de main vigoureux avec des moyens matériels forcément restreints.
En octobre 1866» il rallia donc rapidement sa division à Tche-Fou, la conduisit, après une exploration délicate et admirable , devant la citadelle du pays 9 au point limité que le tirant d'eau de ses bâtiments lui permettait d'atteindre, attaqua résolument les positions occupées par les Coréens, et s'empara de la ville de Kangoa, résidence royale, contenant les archives du gouvernement, onze forts, trois dépôts d'armes considérables, des poudrières énormes et des magasins de toutes sortes.
Au premier abord, les Coréens avaient été surpris de la promptitude de notre attaque ; mais dès qu'ils connurent notre petit nombre , les combats devinrent incessants et parfois meurtriers : pourtant les Coréens n'arrêtèrent pas un instant nos canonnières dans leur fréquente navigation le long du canal de Kangoa, malgré ilne fusillade qui partait des deux rives.
Des colonnes mobiles parcoururent l'ile dé Kangoa et détruisirent tout ce qui appartenait au gouvernement coréen. Pendant ce temps , le travail hydrographique avançait : on levait avec soin et non sans danger les passes terribles que franchissaient pour la première fois des navires de guerre, et que les Américains avaient été jusqu'alors impuissants à affronter. Honorable au point de vue miUtaire , admirable au point de vue nautique , cette campagne , commencée le 18 septembre 1866, a été terminée le 23 novembre; le sang français, le drapeau de la France, la croix des missionnaires étaient vengés; en outre, une escadre française livrait au monde maritime une carte, dressée par elle, de côtes inhospitalières et inexplorées jusqu'alors , des indications mathématiques sur des courants de foudre et des bancs extraordinaires; enfin plus de soixante tles étaient baptisées de noms français.
Yokohama, 23 avril.
Comme toutes les choses heureuses , ce temps si court a passé trop vite : c'est aujourd'hui que la Guerrière nous quitte pour Osaka , où se sont déjà rendus, avec leurs frégates, les- ministres d'Angleterre et d'Amérique à
l'occasion d'une grande réception diplomatique. Le Taïkoun y a invité les représentants des puissances européennes , pour fêter Fouverture des ports d'Hiogo et de Yeddo.
Nous avons fait aujourd'hui nos premières explorations dans la ville japonaise. A part une petite portion de terrain encore déserte et marquée par des décombres calcinés, on ne se douterait pas qu'elle a été entièrement détruite par un effroyable incendie en novembre dernier. Les rues sont trèslarges et bien alignées ; chaque maison est en sapin , sans un atome de.pein* ture, un vrai bijou, un joujou, un petit chalet suisse lilliputien, d'un goût, d'une finesse, d'une propreté et d'ime simplicité admirables. — Le peuple japonais travaille merveilleusement le bois, et c'est un plaisir que de voir ce toit léger, mais solide, supporté par des parois à coulisses, minces châssis en baguettes de sapin, sur les treillis desquels est appliqué un papier cotonneux et transparent. Je n'aurais jamais pu penser qu'une maison pût n'avoir que ces minces cloisons de papier. Le soir, quand tout est fermé et que les lanternes bariolées jettent une douce lueur dans ce kiosque tout blanc , on se croit devant une lanterne magique ; le jour, on fait glisser en un tour de main, comme par enchantement, les parois des quatre façades du kiosque, et la maison n'est plus qu'un toit reposant sur quatre poutres légères ; l'intérieur est ouvert à tous les vents; et, de la rue, on voit au travers de ces bizarres habitations, et tout ce qui s'y passe, et toute la charmante verdure, les cascades, les arbres nains du jardinet qui est situé par derrière. — Le grand luxe des Japonais consiste dans leurs nattes, en paille tressée, ayant la forme d'un rectangle parfait, épaisses de trois pouces, et molles au toucher. Jamais ils ne les souillent de leurs chaussures, et c'est nu-pieds seulement qu'ils circulent chez eux. De meubles, ils n'en ont presque pas : un petit fourneau dans un coin , une armoire à coulisses pour les matelas de la nuit , une petite étagère sur laquelle est rangée toute la batterie des soucoupes de laque destinées au riz et au poisson , tel eist l'ameublement de la maisonnette où ils vivent au grand jour , comme ce Romain qui ne souhaitait rien tant que d'habiter une maison de verre. — Rien de caché pour le prochain ! — Au milieu du kiosque sont les deux objets d'un usage général pour toutes les classes : le « chibat » et le o tabaccobon » , c'est-à-dire le brazero et la boite h fumer. — Grands buveurs de thé , grands fumeurs et grands causeurs , c'est devant leur brazero que les Japonais passent tout le jour : nous les voyons réunis au nombre de sept ou huit, assis sur leurs talons autour de la théière ; dans toutes les boutiques où nous sommes entrés , ils nous ont accueillis avec une distinction et un charme d'amabilité comme il n'en existe pas chez nous.
Pardon si je passe brusquement de la rue des boutiques , appelée , je crois ,
« Benten-odori » , à une me parallèle où le spectacle le plus curieux est venu nous amuser pour la première fois et non certes pour la dernière !
Mais ne vous scandalisez pas : au Japon on vit au grand jour , la pudeur ou plutôt l'impudeur n'y est pas connue ; c'est l'innocence du paradis terrestre , et le costume de nos premiers parents n'a rien qui choque les sentiments de ce peuple encore dans l'âge d'or ! Eh bien , toute cette rue est la rue des Bains. — Chacun y vient jusqu'à deux et trois fois par jour faire ses ablutions : tous sont là péle-méle, hommes, femmes, jeunes gens et jeunes filles, en costume d'archange, au nombre de cinquante à soixante par maison, accroupis et sautillants sur un plan incliné , entourés de pyramides de petits baquets cerclés de cuivre et remplis d'eau chaude ; toutes ces grenouilles humaines s'aspergent de la tête aux pieds et deviennent peu à peu de la couleur du homard. On frotte, on frotte ! On se promène, on vient gentiment demander une cigarette aux « nobles étrangers » ; les tatouages les plus splendides des hommes brillent au milieu des roses couleurs des nymphes enjouées que des frotteurs en titre savonnent et essuient : ces braves gens font tout cela avec un tel sang-froid , ayant l'air de trouver la chose si naturelle, que pour un rien, je crois, nous nous mettrions de la partie, sans croire déroger à ce préjugé social qu'on appelle le « shocking » .
Nous commençons déjà à parler la langue des fleurs : «ohâïô» , bonjour; « omedetto » , je vous félicite ; « irouchi » , jolie , charmante ; « séïànàra », au plaisir de vous revoir. Et puis ce peuple est rieur et enjoué jusqu'au fond de l'âme : nos moindres paroles , nos moindres gestes les amusent beaucoup ; ils viennent, dans le petit costume ci-dessus décrit, examiner nos montres, tâter nos étoffes, contempler nos souliers; et quand nous écorchons leur langage un peu trop audacieusement , les rires éclatent parmi les jeunes filles comme une traînée de poudre.
De là nous nous rendons à la pagode de Bentem : encens , parfums , ex^ voto par miUiers, grosses cloches et coUfichets, rien en résumé ne diffère des pagodes chinoises, sauf la propreté. Ah! quand on vient de quitter cet Empire Céleste si sale, si ignoble, avec quelle joie on salue le Japon, où tout brille aux yeux de si riantes couleurs ! Quel contraste ! On passe des fanges bourbeuses d'un étang malsain aux ondes limpides et fraîches d'une source vive ; de la plaine des cercueils , à une verdure éternelle , et du peuple qui voulait nous assommer sous les pierres et sous les fourches , à la population la plus douce et la plus poUe de la terre 1
Aujourd'hui , pour la première fois , nous avons vu im peu de la campagne japonaise, et nous avons été charmés par les teintes verdoyantes de là ceinture de montagnes qui forment un amphithéâtre autour de Yokohama. — Nous
avons d'abord traversé les faubourgs ; puis nous nous sommes aventurés sur la colline du Gouverneur; là sont construits les palais du grand officier japonais devant lequel tout Yokohama se prosterne. — Nous nous sommes arrêtés le long de la route chez un marchand de gaufres et de plaisirs , qui tenait sa boutique « in naturalibus » : ses gâteaux étaient exquis , et pour deux « tempos» (grande monnaie ovale en cuivre, avec un trou carré au milieu) de la valeur de deux sous, nous avons eu de quoi nous donner une indigestion. — Plus loin, l'aimable sourire d'une marchande d'étoffes nous invite à nous asseoir sur les nattes de sa boutique : c'était, paraît-il, pour elle un grand honneur, car à notre approche elle se prosterne et de son front touche la natte. — Rassurons cette âme timide : vite elle nous offre à tous trois du thé dans des tasses charmantes, nous donne du tabac pour bourrer nos pipes, et, de sa main gracieuse, nous présente, avec deux légers petits bâtonnets, des charbons ardents. Jamais je ne saurais vous dépeindre toute l'élégance de cette femme du peuple jusque dans ses moindres mouvements : il y avait dans ses traits l'expression et comme l'habitude de l'affabilité féminine la plus naïve. Eh bien, dans quelque maison que vous entriez, vous trouverez la même distinction : nous en étions tout stupéfaits , et je reconnais vraiment à ce peuple le droit de nous traiter de barbares. Je n'ai pas vu une rixe ni une dispute dans la rue ; tous les hommes , en se saluant et en se courbant profondément, ont toujours le sourire sur les lèvres; et, même quand nous voulons être aimables, nous avons l'air gauche en comparaison de ces Japonais, qui sont gracieux sans y penser. Pour eux, un homme qui cède à la colère et qui s'emporte en paroles est mis au ban de la société , est maudit et honni par les siens. Aussi quand, dans les premiers temps, nos plénipotentiaires s'animaient dans les conférences diplomatiques , les Japonais s'écriaient-ils : «Remettons cette affaire à un autre jour, et ne traitons pas avec un homme qui n'est pas maître de lui. »
24 aTiil.
A cinq heures du matin , nous nous mettons en marche avec M. Lindau * pour une excursion qui promet d'être charmante et qui en effet nous a enchantés. Nous allons essayer des chevaux que nous comptons prendre pour un mois; la course est de seize lieues; s'ils résistent bien à cette galopade, le marché restera conclu. Ce sont de doubles-poneys noirs comme l'ébène, à l'œil vif et gaillard, à l'encolure arabe. A cheval, à cheval, voilà
^ M. Lindau est Fauteur du plus véridique et du plus ravissant livre qui puisse être écrit sur le Japon qu'il connaît à merveille, et dont il fit les honneurs au duc de Penthièvre avec une grâce et une complaisance parfaites. (Un voyage autour du Japon, Hacbette, 1864.)
le boute-selle! — Nous avons débuté par une heure de grand trot dans la vallée qui s*étend au sud de Yokohama; nous suivions un sentier étroit au milieu des rizières, sautant à chaque instant par-dessus de petits ponts d'un pied de large, formés de trois bambous juxtaposés. Pendant tout ce temps je ne me lassais de regarder mon « betto y^ , palefrenier japonais , qui courait devant moi avec l'agilité d'une gazelle , prévenant mon cheval , son ami , par un petit cri saccadé à chaque passe difficile. Il parait qu'au Japon, jamais cavalier ne s'aventure sans ce coureur fidèle et infatigable, aux membres
Mademoiselle Inaraïa , jeune Japonaise. « Aramado », mon «betto » (groom-coureui).
nerveux et élégants, qui devient l'émule du cheval. «Aramado» (c'est le nom de mon nouveau serviteur) a en effet, pendant cette longue journée, suivi tout le temps notre course rapide; descendions-nous dans quelque maison de thé , aussitôt il était là , il prenait soin de ma bête , lui arrosait les narines avec de l'eau fraîche et lui présentait un petit repas de haricots. Ah ! comme je voudrais vous le faire voir effleurant à peine le sol de ses pieds légers! Au départ, son costume était superbe; il portait une casaque bleufoncé à manches immensément larges , et un pantalon collant qui dessinait les plus beaux mollets du monde. — Galopant ainsi dans les rizières, manches flambantes au vent, il avait l'air d'un grand papillon bleu voltigeant au ras des hautes fleurs; bientôt se dépouillant peu à peu de toutes ses
enveloppes , il ne se trouva plus vêtu que d'une paire de chaussettes et... de son tatouage écarlate , qui représentait la lutte entre une femme , de grands oiseaux et un serpent. — ^ Les Anglaises timorées auraient préféré le tatouage du betto de M. Lindau; absolument nu, il était habillé! Son tatouage représentait une jaquette bleue à boutons blancs, à coutures rouges, à armes écarlates au milieu du dos, plus une culotte (très-collante, il est vrai, puisque c'était sa peau) à carreaux noirs et blancs!
Nous n'avons pas tardé à grimper dans les montagnes; et, au bout de deux heures, de ravissants chemins, frais, sinueux, ombragés par la verdure naissante, tantôt coquets comme dans un parc, tantôt sauvages comme en pleine forêt vierge , nous menaient à la crête de cette chaîne que nous admirions de loin l'autre jour; cette crête n'est large que de trois mètres; de là on découvre un merveilleux panorama.
Nous sommes arrivés au Japon dans la plus jolie saison de l'année, vers le milieu du printemps. La nature de ce pays si riche en pins et en arbres touffus , à verdure sombre et éternelle , semble relevée d'un nouvel éclat par la fraîcheur luxuriante des feuilles à peine écloses. Cette nature nous rappelait Java et nous ravissait. Java, pourtant, restera pour moi comme le véritable Éden de la terre : la campagne ici est mille fois plus joUe et plus coquette , mais Java avait ce grandiose qui frappe l'imagination et qui laisse d'éternels souvenirs; à Java, au col magique du « Megamendong » , nous étions à près de quatre mille mètres d'élévation ; ici nous ne sommes guère qu'au quart de cette hauteur. — Pourtant je n'oublierai de longtemps le point de vue d'aujourd'hui : à gauche, encore à une grande distance, du sein de cette mer que nous voyions à nos pieds , s'élevait la forme brisée du volcan de « Vries » ; du cratère s'échappaient en auréole blanche d'épais tourbillons de fumée , qui se détachaient vivement sur les gros nuages noirs que la brise nous amenait du large et qui donnaient à une partie de la mer la teinte lugubre du bronze , tandis que la baie la plus proche reflétait encore l'azur du ciel; — à notre droite, le « Fuzi-Yama » (la montagne sans pareille, la montagne sacrée) apparaissait tout éclatant de neige. Cette montagne domine tout le Japon , qui la vénère comme une divinité ; sa crête d'une régularité parfaite se découpait sur le ciel comme la blanche toiture trapézoïdale d'une pagode argentée.
Je ne sais pas s'il est un peuple plus sensible aux beautés de la nature que les Japonais; partout où dans la campagne il y a quelque joli point de vue , partout où un bel arbre et la retraite d'un charmant ombrage semblent inviter le voyageur au repos , même dans les sentiers presque perdus à travers les prairies, se trouve une maison de thé, légère cabane à toit de
chaume et à parois de papier, où de molles et propres nattes sont étendues autour du brazero sur lequel chauffent le thé et le riz. Nous en avons déjà vu tout le long de la route; mais en ce lieu féerique il ne pouvait manquer d'y en avoir une. Nous descendons de nos chevaux, et aussitôt, doucement, gentiment, deux ou trois jeunes filles nous apportent le thé et le riz dans de petites coupes; la vieille maman nous offre le brazero et du tabac. Des voyageurs japonais arrivent par d'autres sentiers et s'arrêtent comme nous. Chacun d'eux nous parle et nous dit sans doute les choses les plus aimables ; nous sommes désolés de ne pouvoir leur dire combien nous aimons leur beau pays; mais M. Lindau, qui est un vieux Japonais, nous traduit tout ce qu'ils nous racontent de gracieux et leur transmet nos politesses. Puis nous nous remettons en route pour descendre jusqu'au lointain village que nous apercevons au fond de la baie. — Là, comme par tout le chemin , je ne puis vous dire combien nous avons été surpris de la politesse et de l'amabilité de toute la population. « Anâtà! ohàlihô! » (bonjour, salut,) nous criaient toutes rieuses les jeunes filles des maisons de thé en nous voyant passer au galop ! « Ohâïhô ! » nous disaient tous les cultivateurs qui laissaient la fourche dans la rizière pour accourir nous voir et nous sourire sur le bord du sentier ! « Ohâïhô , omedetto ! » telles étaient les paroles de tous les voyageurs et voyageuses que nous croisions en route. Oui, il faut venir au Japon pour voir comme l'étranger est reçu , fêté , choyé par la population des campagnes ! C'est certes le peuple le plus poli de la terre, et c'est avec tristesse que nous reportons notre pensée vers nos* pays si différents.
Nous voici donc vers le milieu du jour à Kânàsâwa , petit village qui dépend du manoir du prince Nirânà-nô-Kami , au fond d'une baie si bien fermée par deux promontoires de verdure qu'on se croit sur la rive d'un petit lac. Nous descendons cette fois dans une magnifique maison de thé, haute de deux étages, toujours avec du papier transparent comme parois. Tout est si charmant et si propre que nous ôtons nos chaussures pour y pénétrer, car je crois que nos hôtes auraient pleuré de nous voir salir leurs nattes élégantes. — Vite, une quinzaine de jeunes filles en costumes fort coquets se mettent en devoir de préparer le festin ; les petites soucoupes fourmillent, mais nous comptons les renforcer de quelques mets solides emportés par précaution. — Quatre de nos jeunes filles deviennent pêcheuses ; elles assiègent un grand vivier taillé dans le roc , puisent chacune leur poisson dans un léger filet, et la béte toute frétillante passe directement dans la poêle à frire. Du reste, la cuisine japonaise est loin d'être mauvaise ; elle abonde en petits plats très-propres , mais le poulet est la
seule viande que Ton puisse obtenir par grande faveur. Ce peuple, à l'àme innocente, n'a jamais versé le sang d'un bœuf ni d'un mouton.
Une petite sieste sm* les nattes, des tasses de thé à profusion, des parties de rire avec la « troupe joyeuse » , ont vite fait passer le temps, mais nous avons encore une foule de choses à voir. Nous repartons donc, précédés par nos bettos aussi frais coureurs que le matin. Nous ne pouvons nous empêcher de rire en passant devant le portique qui ferme l'avenue du château du Daïmio suzerain de céans : il était gardé par une jeune portière en train de se peigner sur le seuil , et qui n'avait pour vêtements que les rayons du soleil. Tout est étrange ici : tantôt ce sont des processions où brillent des robes et des écharpes d'un grand luxe ; tantôt, quand nous passons dans les villages, au bruit de notre cavalcade, des groupes d'enfants crient : « Todgin, todgin ! » (voilà les étrangers!); les jeunes filles qui se baignent dans un baquet, en sortent précipitamment pour venir nous contempler, nous sourire et nous dire l'éternel « ohàïhô ! »
Nous continuons à voyager sur une route toujours aussi pittoresque et aussi jolie, bordée de ruisseaux et de cascades, au milieu de bosquets continus de camélias en fleurs , d'azaléas et de mille autres plantes en plein éclat, dont les noms m'échappent, mais dont il me semble encore respirer les parfums enivrants. Nous arrivons aux Thermopyles du Japon, gorge sauvage où l'on sent le frais de la caverne, et où la lumière du jour pénètre à peine au travers des lianes et des hardis arbrisseaux qui se sont cramponnés aux parois du sommet et qui forment un gigantesque berceau. Bientôt, dans une vallée où plusieurs sentiers se croisent au pied d'un gros arbre séculaire, M. Lindau nous montre la place où, en 1862, deux officiers anglais (le major Baldwin et le lieutenant Bird), en promenade comme nous, furent assassinés par un homme à deux sabres.
Vous le voyez, on passe de l'enchantement le plus complet à de tristes souvenirs, et en folâtrant avec ce peuple « si poli » , nous ne quittons pas un instant nos revolvers. — A quoi attribuer cette sourde hostihté? N'est-ce pas nous, Européens, qui nous sommes introduits dans un pays qui avait vécu jusqu'ici isolé, et dont les lois sociales comme les lois religieuses défendaient, sous peine de mort, l'accès aux étrangers? — De ce peuple guerrier et fanatique, sous l'empire de lois féodales, gouverné par des daïmios fiers et indépendants , les uns nous ont adoptés , les autres ont repoussé les armes à la main l'invasion étrangère. Toute cette demi-aristocratie d'hommes a deux sabres, au nom de l'honneur et des droits sacrés du Japon, a jure notre mort. Sur la réclamation de nos ministres, l'assassin de ces deux officiers a été exécuté à Yokohama devant une foule immense; mais il est mort
avec sang-froid et en martyr aux yeux des Japonais , protestant jusqu'au dernier instant qu'il avait cru agir selon « droit et honneur » , comme nos chevaliers qui « se croisaient » pour aller porter la mort au Turc.
Quoi qu'il en soit, il faut avouer que ce sont des mœurs assez étranges et fort peu souriantes pour les excursion istes; mais, à vingt ans, il ne faut pas songer au lendemain avec tristesse, et « par honneur et damoiselles », vogue la galère !
Des vallées, nous sommes arrivés au rivage de la mer; une superbe galopade sur la plage nous amène à l'île sacrée d'Inosima , immense roche volcanique qui semble sortie du sein des flots comme un champignon. Pour l'escalader, il n'y a pas de chemins, mais seulement des escaliers; nous laissons reposer nos chevaux , et grimpons des centaines de marches qui nous conduisent à une série de petits temples , devant lesquels sont agenouillés des pèlerins portant besace et coquillages. — Les naturels de cette presqu'île sont assez hostiles aux étrangers, à cause de la sainteté du lieu : aussi, à la place des sourires de tout à l'heure , nous n'avons plus devant nous que les visages farouches de prêtres rasés , balbutiant des prières , avec cet air stupide , insolent et paresseux que donne un pouvoir incontesté et immérité.
Des idoles bizarres.... très-bizarres même, ornaient les abords des escaliers. Du sommet de ce pain de sucre sacré, la vue était splendide; mais, tout en bas , là où les vagues venaient se briser avec fracas contre les récifs couverts d'écume, un nouveau spectacle nous attendait. Là, en effet, s'ouvrait une grotte de trois cents mètres de profondeur qui s'enfonce jusqu'au centre de l'Ile : nous y pénétrâmes éclairés par des torches ; la mer déferle à l'entrée, de sorte que chaque grande vague semble une porte aquatique qui vient nous enfermer. Sans doute par quelque effet volcanique , toutes les roches sur lesquelles nous marchions étaient couleur rose lilas , d'un effet admirable. Nous avons trouvé au fond de cette grotte un autel brillamment éclairé et orné d'un millier d^ex-voto. Toute une troupe rieuse de jeunes demoiselles en vraies toilettes d'opéra , avec des robes écarlate et azur, et les lèvres dorées , étaient venues y faire leur pèlerinage.
Gonune nous sortions, la confrérie des bonzes pécheurs se présente à nous, et moyennant quelques « tempos » que nous jetons au fond de la mer, très-profonde en cet endroit, tous ces messieurs piquent une tête et rapportent chacun d'une main la pièce , de l'autre une coquille brillante.
La journée n'était pas finie : nous n'étions encore qu'au point extrême de notre course, à huit lieues de Yokohama. Dans notre voie de retour, après avoir traversé la petite ville de Kamakoûra, qui conserve comme souvenirs de sa grandeur passée de beaux ponts de pierre et des portiques, nous arri-
vons à Tun des plus grands temples du Japon : il est élevé à la Volupté! Des ponts de pierre, des ponts de bois. recouverts de vernis rouge, de grandes avenues séculaires entretenues comme celles de nos parcs , des étangs et des canaux, tels sont les abords de cette étrange collection d'édifices. Au milieu des nénuphars nageaient des bandes de canards-mandarins , de canards à aigrettes dorées et argentées, et d'oies au plumage moiré. Oh! que j'aurais payé cher pour faire feu sur ces admirables oiseaux ! Mais ils sont sacrés , on nous demanderait sang pour sang, et, quand il s'agit d'oies , c'est loin d'être
Temple de Kamakoûra.
flatteur : il a donc fallu y renoiicer et nous engager hardiment dans le sanctuaire. En passant le dernier pont-levis, nous voyons un grand mouvement s'exécuter tout autour des temples, et des bonzes courir dans toutes les directions; c'est qu'on ferme à grand fracas quatre grands temples où sont, paraît-il, renfermées quelques centaines de princesses de haut rang, mais de passé un peu volage , venues ici pour expier leurs fautes ; nous en sommes réduits à admirer des chevaux blancs, lilliputiens, à net et à oreilles roses, consacrés à la déesse de Kamakoûra. Nous entrons : quatre temples , recouverts de toits aux courbures élégantes , forment un quadrilatère : au centre est un clocheton de bronze, à neuf étages, et au fond un édifice très-vaste ,
peint en écarlate , soigné jusque dans ses moindres détails et orné des sculp-^ tures les plus fines : tout cela au milieu d'un parc magnifique , avec des. ave-» nues comme celles de Versailles. Sous le plus beau des arbres de ce parc se trouve l'idole de pierre « d'Omanko Sama n ^ image pittoresque et fort singu-* lière devant laquelle les pèlerins viennent se prosterner. Les arbres environnants sont couverts d'ex-^voto; on y vient adorer la déesse des parties les plus lointaines du Japon , et nous avons vu une foule de jeunes garçons et de jeunes demoiselles lui offrir leurs prières et les premiers fruits du printemps.
Encore une galopade et encore un temple! Entre des haies taillées en forme de remparts, des haies de camélias et d'azaléus de trente pieds de haut, s'élève une belle statue de bronze de cinquante pieds : elle représente un Bouddah assis , gros , joufdu , d'un aspect imposant. Nous lui grimpons sur les pattes , mais auprès de lui nous avons l'air de pygraées : nous entrons dans son corps par une fenêtre pratiquée dans son dos, et un prêtre nous vend, pour une pièce de cuivre ne valant pas deux sous, l'image du dieu! moyennant quoi, nous sommes guéris de toutes les maladies possibles et imaginables, passées , présentes ou futures : c'est quelque chose comme le talisman universel de l'Empire du Soleil levant.
Après cette visite ^ nous repartons pour Yokohama : nos agiles bettos nous ont suivis tout le temps comme de vrais cerfe. Nous avions fait seize lieues, bu au moins une cinquantaine de tasses de thé dans une vingtaine de « tchajias » (maisons de thé) , vu des temples et des idoles à en perdre la tête , entendu et rendu des milUers de « ohàïhô , anatà , omedetto ! » et reçu de charmants sourires , ce qui n'était pas la partie la plus désagréable de la fête. Le nec plus ultra, c'est que nous n'avions pas rencontré un seul homme à deux sabres.
25 avril.
Décidément la vie japonaise a bien des charmes! Je serais tout prêt à recommencer aujourd'hui notre promenade d'hier, mais les devoirs de la société viennent nous rappeler que nous sommes nés ailleurs que dans les « tcha-jias » du Nippon : il faut rendre nos civilités aux autorités constituées. Nous avons notamment fait une visite au camp du régiment anglais, chez le colonel Knox. Le camp est composé de baraques de bois où l'on gèle en hiver et où l'on étouffe en été : pourtant , la situation en est jolie : il est assis au sommet d'une haute colline qui domine Yokohama ; mais le colonel se plaint beaucoup de ce que , pour une cause autre que la fatigue , ses soldat^ aient de la peine à la gravir le soir.
Ily a à Yokohama, comme dans toutes les villes japonaises, pour ainsi
dire une seconde ville appelée u Yankirô » . Cette ville , triste et froide pendant le jour 9 voit, dès la tombée de la nuit, toutes ses rues s'illuminer par enchantement , au moyen de longues guirlandes de lanternes papillonnantes; ce soir on nous mène voir ce coup d'oeil magique : c'est ce qu'il y a de plus
Statue en bronze du DaïboUt, à Ramakoûra.
commun et de plus caractéristique au Japon. Les promeneurs y abondent en foule , et il y règne le plus grand entrain. La population du Yankirô se compose de neuf cents à douze cents jeunes filles, danseuses et chanteuses : fées invisibles le jour, elles n'apparaissent que sous les reflets des lanternes écarlate, parées de longues houppelandes de soie, peinturlurées, enluminées, ornées d'une coiffure en échafaudage et couvertes de bijoux. Toute la rue
est bordée de leurs maisons illuminées; mais au lieu de parois de papier^ la façade n'est qu'un léger treillis en baguettes blanches. Chaque maison est donc comme une grande cage, et, derrière ces minces barreaux , les passants admirent toute une brochette de tendres fauvettes becquetant des pâtes coloriées devant un petit brazero. On entre 3 au son de la guitare et des chants orientaux, a la fois langoureux et criards, de petits « réveillons » à trois cents soucoupes s'organisent sur les nattes des salles qui entourent un petit jardin intérieur à cascades çt à arbres nains. Quant au théâtre, où les Japonais paraissent se passionner, à part la splendeur des costumes , c'est une répétition de tout ce que nous avons vu en Chine et à Java. Pour moi , le théâtre artificiel de l'Orient ne m'attire plus : le vrai spectacle est celui de tous les instants , celui de la rue ou de la campagne pendant les premiers jours où l'on se trouve en contact avec un peuple de mœurs si bizarres! Certes , je ne crois pas qu'on puisse avoir un coup d'œil plus étonnant que celui des rues du « Yankirô » ! Songez à l'affabilité , à l'entrain , à la légèreté de ce peuple de poUchinelles badinant au milieu des gazouillements de cette cité de volières , et voyez le tableau !
26 avril.
A trois heures du matin nous nous réveillons en sursaut, au bruit d'un tapage infernal. Chacun de nous, en se frottant les yeux, est ébloui par une grande lueur : le feu est dans la ville. Un bruit de roues et de carrioles remplit la rue, et nous n'entendons que de bruyants « ohâTiho» ! Ce sont les cohortes des pompiers japonais qui se précipitent au pas de course et qui (ce peuple est si poli!) se disent, en se croisant, bonjour d'une façon si tapageuse devant nos fenêtres. Dans un costume très-japonais, c'est-à-dire presque nul , nous courons au balcon et nous voyons , à quatre-vingts pas de notre baraque, toute une partie de la rue en flammes; les' flammèches tombent déjà sur notre toit. Nous avons eu alors un de ces petits coups de feu (c'est le cas de le dire) dont je me souviendrai longtemps ! Sous une pression de quarante atmosphères, nous avons empilé à la hâte toutes nos affaires dans nos malles , et nous nous empressons de les transporter dans la cour, afin de les sauver, si notre case de bois vient aussi à flamber : puis , nous allons au feu, c'était la maison d'un révérend qui rôtissait. Je n'ai jamais rien vu de drôle et de pittoresque comme les cohortes des pompiers japonais! Coiffés d'un haut casque de fer orné de cornes, couverts d'un masque de bronze , de cuirasses , de brassards , de cuissards et de tout un attirail de chevalerie, la compagnie manœuvre avec fracas une pompe qui J6tte un petit filet d'eau imperceptible, comparable à celui de certaine
fontaine de Bruxelles : c'est à rire de bon cœur de voir toute cette pompe ! Les officiers ont des casques dorés et argentés, comme pour une revue d'opéra ; le capitaine , perché sur le sommet du portique de l'église , dirige ses cohortes en tenant à la main une sorte de vexillum à pommeau doré, une grande machine de carton , qui est le signal du ralliement.
Quand nous avons vu que le feu ne gagnerait pas notre case y nous nous sommes mis à jouir du spectacle, eu curieux et sans préoccupation. Il va s^ns dire que les pompes européennes sont bientôt arrivées , traînées par le
Officier en inanteau imperméable.
régiment anglais et nos matelots. Ces derniers étaient de mauvaise humeur, car on les réveille à chaque instant pour pareille fête ! Aussi aspergeaient-ils de temps en temps le malheureux bourgeois en robe de chambre qui , du toit de la maison voisine, regardait anxieusement son toit s'effondrer. Au jour, chacun s'en retourna chez soi plus tranquille qu'il n'en était sorti; mais nous voilà nous-mêmes bien inquiets pour nos bagages pendant nos futures absences : c'est une vraie boîte d'allumettes que cette ville entièrement en bois , avec des brazeros et une foule de lanternes dans chaque mai** son. En novembre dernier, par un violent coup de vent, elle a brûlé tout entière , et comme c'est une ville de marchands ^ vous pensez quel désastre
c'a été. Eh bien, les Japonais n'ont pas l'humeur triste : trois jours après l'incendie, ils se mettaient à reconstruire, et, par parenthèse , c'est fort intéressant de les voir élever une maison ! Il y a de par le monde des gens qui commencent une bâtisse par les fondements : pour eux c'est le contraire I On construit d'abord le toit par terre; on le garnit de petites tuiles de bois de deux doigts de large , minces comme une feuille de papier; puis on l'élève et on le supporte au moyen de quatre poutres : en un rien de temps , le paravent multiple et transparent qui sert de mur est glissé dans de doubles rainures , et voilà une maison charmante , régulière à l'excès jusque dans ses moindres détails , élevée sans un seul clou I II n'y a guère dans tout le Japon que trois ou quatre types généraux de plans de maisons : c'est la natte qui en fait la base. Chaque natte a deux mètres de long sur un de large : de là des maisons à six, douze, dix-huit et vingt- quatre nattes, toutes de petits chefe-d'œuvre de menuiserie, d'élégance et de propreté.
Nous avons fait aujourd'hui à cheval une promenade de dix Ueues, en suivant le Tokàïdo, cette route longitudinale qui traverse le Nippon dans toute son étendue, depuis la pointe sud-ouest de Nangasaki jusqu'à l'extrémité nord-est de Hàcodàdé. Tout le Japon est là, voyageant, circulant, s'agitant sur cette route : on croise à chaque instant des chevaux chargés de balles de soie ou de riz, ferrés avec des chaussons de paille, et arrivant des campagnes de l'intérieur avec toute la fougue impétueuse de la béte sauvage,— on pourrait presque dire avec les préjugés des provinces qui ne nous sont pas encore ouvertes; car sitôt que ces beaux animaux indomptés voient l'Européen , ils se cabrent , reculent, défoncent les maisons, écrasent les passants, renversent leur charge, et entraînent dans leur fuite leur malheureux conducteur aussi impuissant qu'éperdu ; plus loin , ce sont des troupes de couiies tout nus et tout tatoués , portant aux deux extrémités d'un bambou des caisses carrées en osier, remplies de quelque tribut pour les daïmios; ici défilent des convois de « norimons » où sont blotties des princesses voyageuses, ayant presque toutes un enfant ficelé sur le dos avec une écharpe ; le bébé japonais, tout souriant, envoie avec sa petite main le bonjour par-dessus les épaules de sa mère ; enfin pèlerins et voyageurs à pied en grande fouie , jeunes filles coquettes , la tète ornée d'étoffes à ramages , ofS^ ciers à deux sabres au pas cadencé , telle est la foule qui se croise tout le long de cette charmante route.. Oh I quelle jolie peinture on ferait du Tokâïdo !
Mais je reviens à notre course : au moment où nous traversons Kàna-* gàwà, voici le facteur qui passe : un homme sans aucun costume , lancé au grand trot) porte un paquet de lettres au bout d'un bâton appuyé sur son
épaule. Tous les trois villages , cet homme trouve un relais , et la poste marche ainsi jour et nuit. Les Japonais aiment beaucoup à écrire; ils s'envoient de petits billets de félicitations d'un bout du Japon à l'autre , simplement par amabilité et politesse y sans qu'il y ait le moins du monde affaire pressante. Et ce qui est curieux , c'est qu'au moment du jour de l'an , ils s'adressent ainsi une véritable pluie de cartes de visite.
Entre Kànagàwà et Kawasaki (cette dernière ville était le but de notre course), nous avons passé devant une joUe maison de thé dont le jardin éclipsait tous ceux que nous avions vus. C'est la « tcha-jia » de la « Belle Espagnole » . Là vit avec sa mère une courageuse fille dont les traits sont encore empreints d'une grande beauté , et qu'avaient ainsi surnommée les résidents français de Yokohama. Un triste souvenir, raconté par M. Lindau, se rattache à ces Ueux où la nature nous apparaissait si riante , et au seuil d'une porte qu'un sourire gracieux nous invitait à franchir. — Il y a quatre ans , le prince de « Satzouma », un de ces dalmios puissants qui tiennent en échec le pouvoir de leur suzerain le Taïkoun , était venu à l'époque fixée pour paraître à m l'hommage solennel» des datmios, à Teddo. — Cet acte extérieur de soumission avait aigri plus que jamais l'âme altière du prince féodal , irrité depuis longues années du pouvoir croissant du hardi et heureux « Maire du palais » • Comme le chien qui mord après avoir léché , Satzouma voulut humilier le TaKkoun , après lui avoir rendu hommage , et il se prépara avec pompe , à Yeddo , à se rembarquer, pour regagner ses fiefe , sur un navire de guerre à vapeur qu'il venait d'acheter à Yokohama. Les ministres du Taïkoun , ce nouveau Richelieu , profitèrent de l'occasion pour • abaisser l'orgueil seigneurial , et dans les vingt-quatre heures , messire de Satzouma reçut l'ordre de s'en aller comme ses ancêtres, par la voie traditionnelle du Tokâïdo, obUgé ainsi de renoncer à son brillant vapeur. Or, il faut savoir que lorsque ces daïmios viennent à « l'hommage » , ils ont avec eux un cortège de sept à huit cents hommes, tant officiers de leur suite que soldats, hallebardiers , vassaux et chevaliers à eux soumis. La colère du chef se communiqua à « tous ses gens » , qui sortirent de Yeddo la rage dans le cœur. Non loin de la « Belle Espagnole » , le cortège du prince vint à rencontrer une cavalcade composée de deux dames européennes, de rinfi>rtuné Lennox Bichardson et d'un de ses amis. On dit que ceux-ci , ne connaissant pas l'usage qui veut que la route soit entièrement Ubre devant un daîmio , ne se rangèrent pas assez tôt ; mais il est plus croyable que la colère et l'espoir de mettre le Taïkoun dans l'embarras emportèrent quelques chevaUers de ce cortège , qui comptait sept cents hommes et quatorze cents sabres. On se rua sur les Européens : deux échappèrent, une des dames eut son chi-
grnon coupe d'un coup de sabre ; quant à Lennox Richardson , il fut mortellement frappé ; il se traîna jusqu'à la maison de la « Belle Espagnole » qu'il avait encore saluée un instant auparavant, et qui l'avait vu si souvent plein de jeunesse et de gaieté ; il but , avec la soif fiévreuse d'un homme blessé à mort, la coupe d'eau fraîche qu'elle lui apporta. Elle pansait ses blessures , quand les sicaires de Satzouma revinrent , la repoussèrent avec violence y et traînant le mourant sur la route , l'achevèrent , puis le jetèrent dans le fossé d'un champ voisin , avec toutes les insultes de la rage assouvie... Alors, la pauvre et courageuse jeune fille ne craignit pas d'aller chercher le cadavre , de le porter chez çlle, de le cacher dans sa maison, et elle allait pieusement l'enseveUr quand on vint le chercher de Yokohama.
Voilà donc encore un exemple de ce fanatisme dont je vous parlais l'autre jour, et, je vous l'avoue, il y a réellement un grand danger à circuler dans ce pays travaillé par les dissensions intestines , où à chaque heure nous pouvons devenir les victimes offertes en défi par un parti à un autre.
Par bonheur nous n'avons pas rencontré de cortège de daKmios sur notre route , et nous sommes arrivés , enchantés du paysage , au bourg de Kawasaki ; il est situé sur le Lokungô , limite du territoire où les Européens peuvent faire des excursions sans escorte. Au carrefour central de Kawasaki sont les splendides maisons de thé , où étaient attablés une foulct de voyageurs japonais , engloutissant avec leurs bâtonnets riz et poissons crus; des centaines de tabourets en laque rouge , couverts de soucoupes et de mets coloriés , étaient portés de l'un à l'autre par un essaim de jeunes filles coquettes et pimpantes dans leurs riches toilettes. A l'éclat des robes et des ceintures, au tumulte des groupes , il était aisé de pressentir que nous étions en pleine fête religieuse. Nous nous installons sur les nattes ; une douzaine de jeunes filles nous servent du thé , des gâteaux et des œufs durs ; puis en route pour le temple de Daïzi-Gnavara-Hejienzi ! Deux de ces demoiselles veulent être nos guides; elles partent en avant, joueuses et rieuses, bras dessus, bras dessous , clapotant sur leurs petites planchettes , promenant leurs houppelandes à ramages d'azur, leurs cotillons écarlate au miUeu des blés et des bluets , et ne craignant pas que la brise fraîche vienne déranger l'artistique échafaudage de leur belle chevelure d'ébène. Avouez que c'est une joUe manière de courir les sentiers sinueux de la verte campagne. Des petites pêcheuses , vêtues en archanges, barbotant dans les rizières, nous criaient gaiement l'aimable « ohàïhô » , et portaient sur leur dos leur petit frère presque aussi grand qu'elles; des mendiants, échelonnés le long du sentier, imploraient la charité des pèlerins au son de grelots , de marmites fêlées et d'une musique de l'autre monde.
Nous voici J^ientôt dans le temple , superbe édifice de bois sculpte , orné sur sa grande façade d'un immense tam-tam sur lequel chaque pèlerin , en arrivant, donnait un grand coup qui produisait un rauque bourdonnement; un fossé de six mètres de long sur un mètre de large , creusé devant l'autel , recevait les oboles des pèlerins , et cette vaste tirelire , qui s'emplit chaque jour par la charité publique j fournit aux bonzes paresseux la vie la plus luxueuse et la plus recherchée. Je ne vous décris ni les statues » ni les candélabres à cent lumières, ni les ex-voto suspendus aux colonnes; mais ce qui m'a frappé , c'est la ressemblance extérieure des cérémonies religieuses de ces temples avec celles de notre culte. Un bonze., entouré d'encens, vêtu d'une chasuble de soie rouge , officiait en grande pompe et brûlait , en se prosternant, des papiers sacrés sur un grand vase de bronze rempli d'une huile qui flambait comihe de l'esprit-de-vin. J'avoue humblement que nous ne nous sommes pas arrêtés longtemps dans ce temple; une foule s'y précipitait pour célébrer la fête ; il y avait un grand nombre d'hommes à deux sabres « torvà facie » ; et dans ces pays où les convictions religieuses sont si fortes , où la présence de l'étranger est contraire aux lois , il est imprudent de rester en contact avec une foule que le fanatisme peut aveugler. Aussi nous esquivons-nous au plus vite sans tambour ni trompette,
28 avril.
Nous déjeunons aujourd'hui à bord du « KierirChan » , canonnière française commandée par M. Trêve ', lieutenant de vaisseau, qui a reçu le duc de Penthièvre avec une cordialité touchante. Si le KierirChan n*est plus neuf, il a du moins son histoire. Avant ses exploits dans la campagne de Corée, c'est lui qui , un beau jour, passant près de Simonosaki , fut , à propos de bottes , canonné par le prince de Nagato , vassal du Taïkoun , heureux de jouer un tour à son suzerain en attaquant ses amis les Européens* Ce fait brutal provoqua l'expédition de l'amiral Jaurès , et coûta cent mille francs au suzerain , quarante mille francs au prince.
Près de nous était mouillée une canonnière japonaise , yacht charmant donné au TaKkoun par la reiiie Victoria. Il est un des curieux exemples de l'horreur que les Japonais ont pour la peinture. Gomme il s'agissait d'Orientaux, la reine d'Angleterre avait cru bien faire en décorant ce joli yacht des peintures les plus fines et de le dorer à l'intérieur sur toutes les coutures.
* M. Trêve, qui avait eu comme lieutenant de vaisseau la ^Drtune d*ètre pendant un temps cbargé d'affaires de France à Pékin, est aujourd'hui capitaine de vaisseau. — C'est lui qui, le 21 mai 1871, à trois heures de l'après-midi, eut l'insigne honneur de franchir de sa personne, le premier y l'enceinte de Paris, près de la porte de Saint-Cloud, et de voir pénétrer à sa suite l'armée libératrice de la France dans la capitale esclave de la Commune.
Après une longue navig[ation, il arrive à Yokohama : ces bons Japonais n'ont rien de plus pressé que de le gratter à mort de la quille au bordage , ce qui , à leurs yeux , le rendait mille fois plus beau et de meilleur goût !
Peuple hardi et aussi lëger qu'entreprenant y aimable mais naif comme l'enfance , et croyant tout savoir quand il a vu unB chose une seule fois , les Japonais se sont lancés avec frénésie dans la navigation b vapeur : ils ont acheté une fbule de bâtiments et ont voulu les manœuvrer tout seuls. Un jour ils demandent à la maison Dent un superbe navire , le « Laïmoun » ; il arrive en rade le matin ; à midi ils en avaient chassé tous les matelots et mécaniciens européens , et , seuls maîtres de la barque , les voilà partis en rade à toute vapeur ! Très-joli ! mais quand ils veulent stopper, impossible ! ils ne savent plus en trouver le moyen! Alors nos grands imprudents de mettre la barre d'un bord et de toiu*ner toujours en cercle en appelant au secours y à la grande jubilation de tous les équipages de la rade» jusqu'à ce qu'un de nos navires de guerre , pris de pitié , leiur envoyât un canot avec un mécanicien pour stopper la folle machine.
Dans la journée , nous avons visité en détail le poste des matelots fusiliers détachés à terre pour la sécurité de la ville ; on l'appelle « la Montagne » ; trois cents hojnmes y sont commandés par les lieutenants de v£iisseau de Thouars et Mortemart y qui sont nos meilleurs amis à Yokohama. — Voici comment on nous a raconté l'histoire de cette hardie prise de possession : un beau jour, le gouverneur de Yokohama vient en toute hâte dire qu'à cause de la nouvelle activité qu'a prise la guerre entre le Talkoun et son vassal le prince de Nagato , il ne pouvait plus répondre de la sécurité des résidents européens , et que d'un moment à l'autre la ville pouvait être prise et mise à feu et à sang. Le commandant anglais auquel il s'était adressé « n'avait pas d'ordres » . Excellente occasion ! se dit l'amiral Jaurès. Ah ! vous demandez les premiers une défense et un poste à terre ! Le même jour, à midi , trois cents hommes étaient débarqués , faisaient patrouille , prenaient possession de la Montagne et y plantaient le drapeau tricolore , qui depuis lors flotte victorieusement sur ce point. Bientôt tout redevint calme, et, peu à peu, les innombrables marchands de Yokohama, qui avaient, une belle nuit, déserté la ville avec leurs bibelots , revinrent s'y installer. L'amiral anglais s'aperçut alors qu'il avait manqué l'occasion. Il chauffa à toute vapeur pour Hong-Kong et ramena un régiment entier qu'il campa sur une autre colline : mai$ c'était du réchauffé , il était trop tard , ce qui fit beaucoup rire nos malins Japonais.
Nos yakonines. — Meïaski. — La légation de France à Yeddo. — Palais, parcs, forteresses, jardins resplendissants de la ville. — Cortèges de princes. — Temple des quarante-sept chevaliers qui se sont ouvert le ventre. — Le temple où Ton adore le dieu du mal de dents. — Odgi. — Un câble de cheveux. — La monnaie. — Cadeau du gouvernement japonais au duc de Penthièvre. — Le tour des papillons.
29 avril.
Sous la conduite de M. Weuve, gracieusement mis à la disposition du duc par le ministre de France, nous partons pour Yeddo , la jcapitale du Taïkoun.
Un Yakonine (officier japonais).
Au premier abord, cette partie ressemble moins à une excursion de plaisir qu'à une reconnaissance militaire en pays ennemi. Yeddo n'est pas encore ouvert au commerce : il est habité par un grand nombre d'hommes à deux sabres hostiles aux Européens ; aussi le gouvernement japonais , qui est responsable de notre sécurité , ne nous permet-il pas de nous y aventurer sans
escorte. Toutes les formalités sont accomplies, nos passe-ports délivres, et, a rheure dite , notre escorte vient nous prendre : le chef s'avance à sa tète et nous salue avec cette distinction à la fois affable et martiale dans laquelle excelle le Japonais. Nos «yakonines» sont au nombre de dix : ce sont de g[entils cavaliers coiffés d'un chapeau plat et rond, en laque dorée, posé comme un plateau à dessert sur le sommet de la tète : deux g[rands sabres à gardes brillantes sont passés dans leur ceinture ; leur casaque est ornée dans le dos des armes du Taïkoun ; ils ont un large pantalon de soie de couleur, des sandales de paille et de longs étriers de bronze laqué, vrais petits bateaux d'un pied et demi de long sur lesquels le pied tout entier repose à plat ; de larges écharpes d'étoffe servent de rênes à leurs chevaux noirs à crinière rasée, qui ruent sous l'éperon. Ces braves cavaliers nous entourent et trottent à nos côtés, exactement comme nos gendarmes escortent des prisonniers : un piquet de quatre d'entre eux ouvre la marche et écarte la foule devant nous au cri de : « Haï ! haï ! abonnai ! » Tantôt ils prennent des airs menaçants quand la route est obstruée ; tantôt, enjoués, ils galopent deux par deux, côte à côte, en se donnant la main comme dans une gaie fantasia.
J'ai remarqué aujourd'hui qu'à la porte de chaque village se trouvait une maison décorée de drapeaux; sur les nattes qui forment le plancher de cette sorte d'estrade, devant de petits tabourets de laque sont assis quatre hommes presque dans l'immobilité d'une statue, écrivant les noms de tous les passants. Ici, le gouvernement sait tout et inscrit tout : chaque pèlerin, chaque voyageur doit déclarer ses nom , prénoms et profession , le but et la durée de son voyage; c'est là aussi que se payent les droits de douane, qui portent sur tout et qui rapportent des sommes immenses au trésor.
Nous arrivons au bord du Lokungô après deux heures de route : une porte de bois et un poste de police nous avertissent que nous quittons le territoire franc : nos officiers d'escoile (ils ont tous le grade de capitaine dans l'armée) exhibent nos passes, et bientôt nous traversons la rivière sur trois bacs légers. Une heure après, nous nous reposions à la ravissante tcha-jia de Meïaski, où trente-cinq jeunes filles (je les ai comptées!) servaient les voyageurs : on nous a reçus dans un kiosque qui avait vue sur le jardin et où les paravents les plus merveilleux, les tringles de laque, tout, jusqu'à des kiosques à l'anglaise en laque , qui vous reflètent de toutes parts comme le plus pur miroir, annonçaient quelque chose d'extraordinaire. C'est en effet dans cette tcha-jia qu'a reposé le dernier Taïkoun : on nous montre religieusement conservées la natte sur laquelle il a couché , et des lampes funéraires qui brûlent encore en souvenir de lui.
Cet infortuné Taïkoun mourut peu de jours après sa visite à Meïaski, et
tout porte à croire qu'il fiit assassiné par des sicaires de Nagato. Triste pensëe que celle de ces meurtres continuels au Japon ! triste pensée pour nous surtout , Européens !
Mais j'aime mieux quitter ces souvenirs pom» visiter le jardin qui s'étend à nos pieds; c'est bien le jardin le plus drôle de la terre, et je ne puis mieux le comparer qu'à un parc féerique regardé d'une hauteur par le gros bout de la lunette. Il offrait tout un assemblage bizarre d'arbustes nains pourpre, vert sombre , étendant leurs petites branches biscornues sur de petits lacs à poissons rouges : allées lilliputiennes au milieu de parterres de pygmées, rivières-rigoles sur lesquelles étaient jetés des ponts de verdure larges tout au plus pour laisser passer un rat , enfin tonnelles et berceaux où ne pourraient se nicher que des lapins, tel était ce diminutif de jardinet. Des voyageurs à deux sabres, et pourtant très-aimables, folâtraient avec des jeunes filles devant leur déjeuner à cent soucoupes , et nous appelaient pour nous faire partager et leur admiration pour les charmes de ce petit paysage, et les innombrables tassettes de saki que les servantes leur versaient. Nous nous sommes attablés avec eux, écorchant de notre mieux les quelques phrases aimables que nous nous figurons donner pour du japonais, et, après force salutations, compliments et sourires, nous nous sommes quittés les meilleurs amis du monde.
 mesure que nous nous rapprochons de Yeddo, la situation devient moins rassurante ; cette ville a eu de tout temps pour les « Todgins • (honmies de l'Occident) l'accueil le plus défiant; mais nos yakonines répondent de nous, et c'est pour eux une rude besogne : je vois leur œil inquiet deviner les obstacles loin devant nous : brusquement ils nous font appuyer à gauche, sur le bord du sentier, pour laisser passer quelque samouraï (homme à deux sabres) que le saki a grisé et qui , la main sur la garde de son épée , — d'une de ses épées — fait des zigzags et des imprécations qui effrayeraient les moins timides.
Nous voici à Sinagawa, faubourg de la ville tal'kounale, qui a près de trois kilomètres , et qui , il y a deux mois , a brûlé dans toute sa longueur : déjà ce faubourg est reconstruit, et il nous semble que nous sommes au sein d'une cité de boites d'allumettes et de cages à jour. Ici, par exemple, au pas et l'œil ouvert! Nos yakonines sont pour ainsi dire collés à nous et nous entourent comme d'une muraille vivante. Pauvres gens ! Dieu sait ce qui arriverait si quelque insulte nous était faite ! Et comme je ne veux pas leur faire l'outrage de croire qu'ils se sauveraient les premiers, je demeure assuré qu'ils seraient les premiers écharpés. C'est que nous sommes dans le quartier le plus fameux des « maisons de thé » et le plus malfamé de Yeddo. Là, la
jeune noblesse désœuvrée vient festoyer; et souvent les vapeurs du saki ont donné naissance aux rixes, aux complots et aux assassinats.
Ayant d'arriver à la légation, nous avions une vue superbe sur la baie où, derrière de gros îlots fortifiés en granit, étaient au mouillage une douzaine de navires de guerre de la cour de Yeddo. Ces hauts blocs de fortification se détachaient sur la mer de poiu'pre qui reflétait les derniers rayons du soleil : le canon retentissait à droite et à gauche : les tambours battaient la retraite dans les palais des daïmios qui couronnent les collines, et nous étions dans une foule où presque chaque homme portait au côté deux grandes lames de combat. Il y avait réellement quelque chose de saisissant dans ce spectacle : tout cet extérieur d'un peuple guerrier me reportait au souvenir de l'histoire du moyen âge, et il me semble que le coup d'œil ne devait pas être autre, quand messire Bertrand du Guesclin faisait sa ronde sous les portiques et les donjons , au milieu de centaines de chevaliers en armures !
Enfin nous arrivons à la légation de France, et alors c'est le souvenir de l'estomac qui nous rappelle aux soins les plus prosaïques : il faut songer au dîner. Ainsi que M. Roches nous l'avait dit, la légation était nue comme Eve; c'était un toit, des parois de papier et des nattes, rien de moins, rien de plus; cette immense baraque carrée était divisée en corridors et en chambres par une cinquantaine de doubles lignes de rainures se coupant à angle droit, et où glissaient ces mobiles châssis dont je vous ai déjà parlé : ces châssis sont fort commodes; en les déplaçant du bout du doigt (et ça glisse comme par enchantement), on forme, dans une salle qui ferait une immense salle de bal à Paris, une demi-douzaine de chambres carrées ; et là où il y avait une série de chambres , on fait un corridor. Du reste, la distribution des appartements nous inquiétait peu : ce qui était comique , c'est que le panneau que l'on faisait glisser pour s'échapper de sa cage de papier, enfermait le voisin : de là une volée de coups de poing qui détraquaient toute cette cité fragile.
Bref, après un quart d'heure d'exploration dans notre nouveau dédale , nous trouvons à notre grand étonnement une table mise, avec nappe, fourchettes et serviettes. Nous allons remercier de son activité notre groom japonais, expédié en avant avec vivres et couvertures : Tchin-Tchin n'y comprend rien! C'est donc une fée! Oui, la voilà! sous la forme de trois brillants militaires français, un Ueutenant, M. Messelot, et deux maréchaux des logis, venus depuis hier afin de dresser un polygone pour l'artillerie japonaise. Nous faisons bien vite ménage commun, et, quoiqu'ils nous racontent avoir vu aujourd'hui un « samouraï » se carrer au milieu de la rue et dégainer pour les empêcher de passer, la soirée s'écoule vite , pleine
de gaieté et d'entrain. La moitié de nos vivres n'était pas amvée, ce qui a fait hautement apprécier la cantine de nos compagnons improvisés, aussi surpris que nous de rencontrer des humains dans une case que nous croyions tous déseite.
30 avril.
Ici il n'y a pas h plaisanter, il est impossible de faire un pas, sans notre vigilante escorte , en dehors de l'enceinte et de la porte solidement barricadée de la légation. Nous commençons la journée par une course à pied dans ces rues célèbres par tant de splendeurs passées et tant d'assassinats. M. Weuve, notre guide, a la bonne pensée de nous mener h une montagne d'où nous dominons Yeddo dans toute son étendue : c'est le temple d'Atàngo-Yàhmâ. Au sommet, une centaine de marches de granit nous conduisent à une vaste terrasse d'où tout le panorama se déroule devant nous sous les premiers rayons du soleil levant. Il n'est rien que j'aime tant, avant d'explorer une ville, que de l'embrasser d'abord d'un seul coup d'oeil et de m'en rendre bien compte, a6n de n'avoir plus à la parcourir ensuite en aveugle et en ignorant.
La voilà donc devant nous, la ville des jardins et des palais! Elle s'étend comme un parc immense, dont l'œil ne découvre pas les limites; elle est baignée par la mer, traversée par un fleuve, et présente, grâce à ses trente collines, un spectacle vraiment unique dans le monde. Yeddo compte trois villes : « Siro » , le palais du Taïkoun ; « Soto-Siro » , les palais des daïmios; et « Midzi » , la cité marchande.
Le « Siro », qui a huit kilomètres de circonférence, nous apparaît au centre comme une hardie citadelle élevée sur de gigantesques glacis de gazon , dont les pieds viennent se perdre dans des lacs et des canaux circulaires. Plus de trente ponts de granit reUent la citadelle taïkounale à la ville des princes, qui compte plus de trois mille palais^!
Le « Soto-Siro » est bien différent des villes japonaises que nous avons vues jusqu'alors : ici, plus une seule maison de bois; ce ne sont que grands rectangles au style sévère, en pierres blanches et noires à dessin régulier, fermés comme des forteresses et entourés de fossés alimentés d'une eau pure et courante. Ce sont là les résidences officielles de toute la noblesse japonaise, de tous ces daïmios batailleurs qui régnent en seigneurs et maîtres sur les laborieuses populations du Japon et les fertiles plaines dont les produits rapportent à quelques-uns jusqu'à trente millions de revenu! Il n'y a pas bien longtemps, tous ces vassaux du Taïkoun venaient passer une année sur trois dans la cité sacrée , pour rendre hommage au suzerain qui voulait,
dans son faste orientiU , comme Louis XIV à Versailles avec la noblesse de France , réunir les grands pour les éclipser de tout l'éclat du pouvoir unitaire. Certes, ce devait être une belle ostentation d'apparat féodal, quand on pense qu'il y avait dix-huit daïmios d'origine sacrée, trois cent quarantequatre daïmios créés par le Taïkoun depuis plus de deux siècles, et près de quatre-vingt mille « hattamothos » ou grands capitaines el chevaliers! Ces princes étaient obligés de venir à Yeddo rendre « l'hommage » , accompagnés de leurs harems, de leurs officiers et de leurs troupes. Chacun mettait son amour-propre à s'entourer du cortège le plus brillant. Chacun traînait à sa suite en moyenne huit à neuf cents personnes qui logeaient dans cette véritable ville intérieure qu'on appelle un palais de daïmios. Je ne vous étonnerai plus alors en vous parlant des parcs d'artillerie , des champs de manœuvre que contiennent un grand nombre de ces palais , et des nuages de fumée qu'au milieu des détonations roulantes du canon, nous voyions s'élever au-dessus de magnifiques bouquets de verdure.
Aujourd'hui beaucoup de ces palais sont presque déserts, et le nombre des daïmios résidant dans la capitale ne peut plus se comparer à celui desannées passées. C'est que, il y a quatre ans, l'ingérence croissante des Européens a hâté encore, par un coup plus décisif, la révolution sociale et politique dans ce pays, qui était si heureux avant leur apparition; et, soit manque d'habileté de la part du Taïkoun , qui en disséminant ses vassaux inquiets , presque rebelles , avait espéré écarter les dangers de ses relations avec les Européens ; soit recrudescence d'insubordination et d'insolence de la part des daïmios qui voulaient forcer la main au maire du palais; bref, l'obligation de résidence et d'hommage rendu à Yeddo fut levée : chaque daïmio retourna dans ses fiefs, où son humeur chevaleresque et patriotique n'est plus aigrie, il est vrai, par le contact immédiat des hommes de l'Occident, mais où il a pu grandir son pouvoir féodal sans être inquiété par la présence du suzerain, fortifier ses ports, équiper de plus fortes armées, lever plus fièrement la tête, et, par une union morale avec tous les daïmios de son parti , créer dans tout l'empire une ligue de rébellion et d'indépendance contre laquelle les troupes taïkounales sont venues se heurter pour se faire vaincre. Telle est la cause de l'abandon de Yeddo par toute cette noblesse qui en faisait le plus éclatant boulevard de la chevalerie, et qui a donné à cette ville un cachet indescriptible !
Toutefois les rues sont encore animées , et nous les parcourons avec curiosité : les portiques des palais des princes sont ornés des blasons dorés de leurs armoiries. Nous rencontrons des compagnies de fantassins appartenant à différents daïmios : les officiers nous saluent avec grâce. Je me
Souviens d'une colline que nous descendions pour passer de Soto-Siro à la cite marchande, et où le coup d'oeil était vraiment frappant. Nous marchions entre des murailles de granit qui entouraient de g^rands parcs, et immédiatement au-dessus du mur s'élevait une haie large de cinq à six pieds et haute de trente à quarante, taillée avec perfection : c'était une haie entièrement en caméUas; en azaléas et en lauriers : émaillée de fleurs écarlate se détachant sur le vert sombre, et entourée des vols folâtres des oiseaux sacrés au plumage blanc, elle me semblait plus brillante et plus féerique que tout ce que mon imagination avait rêvé des jardins suspendus de Babylone ! Toute la pente de la colline déroulait de pareils étages merveilleux de feuillages et de fleurs! A ce moment nos yakonines se serrent rapidement contre nous d'un air à la fois grave et empressé : ils nous mettent à l'écart sur la gauche de la route pour laisser passer tout un cortège qui s'avançait majestueusement. C'était le prince Matzedera-Setzouno- Kami qui se rendait à la promenade : des hérauts (bleu de ciel) le précédaient et écartaient la foule. J'ai beaucoup ri en apprenant que le sabre qu'ils portent au côté est un sabre de bois ! Puis toute une procession de hallebardiers, d'arbalétriers, de fauconniers, de damoiseaux et de pages escortait pompeusement le « norimon » laqué , porté par huit hommes , où Sa Seigneurie était assise les jambes croisées, avec un sabre sortant de deux pieds en dehors de chaque fenêtre ; elle ne daigna pas abaisser les regards sur notre troupe sacrilège, qui se permettait de fouler le sol sacré du Nippon.
La cité marchande est pleine d'une foule afiaîrée qui lui donne beaucoup d'animation : dans cette ville, comme dans les deux autres, les mes sont d'une propreté inouïe, et ressemblent aux allées d'un parc; mais ce n'est plus un plaisir de s'y promener quand il faut errer comme le prisonnier entre une compagnie de gendarmes , tenir le revolver en évidence et l'œil ouvert de tous côtés. Ce qui me frappe, c'est de voir combien les précautions sont prises contre l'incendie : de distance en distance , s'élève sur les points principaux de la ville un haut clocheton de bois, en forme de colonne, où l'on monte par une série d'échelles et d'où l'on domine tout le quartier; au sommet se trouve une magnifique cloche de bronze pour sonner le tocsin. Presque dans chaque maison il y a une pompe en bois prête à fonctionner, et tous les cinquante pas sont dressées des pyramides de seaux cerclés en cuivre brillant et remplis d'eau.
En quittant la cité marchande, nous sommes arrivés, après une heure de marche le long de parcs magnifiques, au temple de Senga-Routchi. On y monte par une grandiose allée de cyprès ; du haut des terrasses l'on ne voit que bosquets fourrés et vallons verdoyants qui, au sein même d'une ville
de plusieurs centaines de mille habitants, respirent la tranquillité des bocages chantés par Virgile. Mais, dans ce lieu paisible où les beautés de la nature sont répandues à profusion, s'élèvent des pierres sépulcrales qui rappellent le drame sanglant dont tout le Japon a été ému, il y a un demi-siècle.
Là, en effet, sont les tombes de quarante-sept chevaliers ; ici, le puits où ont été jetées leurs tètes ensanglantées ; plus loin , la salle du temples où des statues de grandeur naturelle représentent ces héros japonais en gr^nd costume de guerre , lesquels , avec le délire et l'ensemble de l'enthousiasme , se sont ouvert le ventre. Voici l'histoire de ce drame, racontée par M. Lindau. Une querelle s'était élevée au conseil d'État entre le daïmio Âssano-Takounino-Rami et un grand ministre : à la suite de quelques mots vifs et msultants où l'honneur avait été ed jeu , Assano rentre dans son palais , déclare que son antagoniste a forfait à l'honneur et aux lois de la chevalerie , et il demande aux siens de le venger par de sanglantes funérailles. Alors, rassemblant toutes ses femmes et tous ses officiers , retournant en signe de deuil les riches nattes de la salle d'honneur, revêtant enfin ses plus beaux habits d'apparat, il dicte ses dernières volontés, lève son sabre jusqu'à la hauteur de son front en signe de salut et d'adieu , puis , d'un seul coup , s'ouvre les entrailles.
Le lendemain , le soleil ne s'était pas encore levé que déjà quarante-sept de ses plus fidèles chevaliers avaient vengé sa mort et rapporté sur la tombe . de leiur maître la tète de celui qui l'avait insulté. Déjà aussi, suivant en cela les lois sacrées du Japon , ils s'étaient réunis dans le temple , et , à un signal donné, s'étaient ouvert leurs quarante-sept ventres.
C'est là, je crois, un des traits les plus frappants des mœurs japonaises déjà si bizarres : la haute position de ces illustres meurtriers , vénérés comme des héros par tout bon Japonais, a donné plus d'éclat à leur histoire ; mais rien n'est plus commun dans ce singulier pays , et il ne se passe pas d'année sans qu'il y ait des centaines d'exemples de ces duels au suicide entre les nobles. D'abord, tout Japonais doit être préparé à faire le sacrifice de sa vie pour donner la mort à celui qui a offensé son suzerain. Encore plus susceptibles sur le point d'honneur que ne l'étaient nos preux , ils veulent la mort de l'adversaire con^me vengeance de l'outrage. Eh! ne devons-nous pas, nous aussi , nous souvenir des « combats à mort en champ clos » , et de ces duels appelés « le doigt de Dieu », où , au nom de la reUgion , on justifiait le meurtre et on faisait de la victime le coupable ?
Au Japon , dès que le meurtre a été commis , l'assassin s'ouvre le ventre afin de prouver que, s'ilasu.donner la mort, il sait aussi la souffrir ; s'il survit à son forfait, il est honni, traité de lâche et mis à mort au nom de la loi ; s'il
s'exécute vaillamment, sa mémoire est honorée comme celle d'un brave. Souvent les deux adversaires s'ouvrent le ventre chacun chez soi, à la suite de la querelle, tranquillement et d'un commun accord ; même après le meurtre de ces sacrilèges Européens, tous les assassins, excepté deux, se sont fièrement immolés au nom de l'honneur. Rien, paraît-il, n'indique sur leurs traits, au moment suprême, la crainte ou l'hésitation. Eh bien , quand on compare ces mœurs à celles du reste de l'Orient, quand on songe aux flèches perfides du sauvage Calédonien, au kriss traître du Malais qui frappe dans le dos, à la lâche cruauté du Chinois, on ne peut s'empêcher, tout en blâmant la barbarie avancée du Japonais, d'admirer son âme chevaleresque et altière, abusée par des traditions mythologiques et l'éclat de l'histoire de ses ancêtres, mais imbue par-dessus tout de la religion du point d'honneur, et forçant encore dans ce nouvel écart les traits déjà si marquée de la féodalité et de la chevalerie.
Comme nous entrions à la légation pour déjeuner, le ministre des afibires étrangères « Jshaïo-Tchikousonno-Kami » vient rendre visite au duc de Pentliièvre ; il est orné des plus beaux sabres que j'aie encore vus et qui sont, par parenthèse , presque aussi grands que lui. C'est le revolver à la ceinture que nous recevons Tillustre personnage, qui est, du reste, d'une politesse exquise dans toutes ses manières. Il faudrait bien se garder de croire que nos armes offusquent en rien la fierté nationale des Japonais ; rien au contraire ne leur semble plus naturel ; leurs sabres sont toujours le plus beau jovau de la famille ; ils ne comprennent pas l'homme sans arme. Nous apprenons même aujourd'hui par nos interprètes une chose assez curieuse, c'est que nos yakonines sont tout désillusionnés de voir apparaître le duc de Penthièvre, un daïmio français , armé et habillé sans plus de distinction que ses compagnons de route. Ils espéraient sans doute que le duc ne sortirait qu'avec deux ou trois sabres au travers du corps et couvert de quelque brillante armure de fer comme celle d'un Don Quichotte : nous en sommes donc réduits à nous avouer qu'à leurs yeux nous avons fait un fiasco complet, et qu'ils nous prennent pour des marchands , ce qui est le terme le plus méprisant au Japon.
Les marchands, les voilà ! Ces visiteurs à l'apparence plus modeste succèdent au grand ministre, inondent les corridors en papier de notre demeure, étalent des millions de bibelots ravissants, et se prosternent devant nous trois avec une componction religieuse qui nous fait pressentir ce qui nous attend. Les bons négociants ne nous appellent que adaïmios franzés » , et veulent nous extorquer nos malheureux écus dans des proportions formidables, à la hauteur de notre grade. Il ne nous reste qu'à nous arracher à la tentation , car si l'on y cédait on serait ruiné en quelques heures.
YïîDDO. 571
Grande faveur ! le gouverneur nous fait dire , avec tout un tourbillon de salamalecs 9 que nous serons le troisième «party » européen auquel il permet de visiter le jardin du Taïkoun. En une heure nous sommes dans ce parc magnifique. Pont-Ievis, créneaux, remparts et bastions de granit ceignant un îlot de près de deux kilomètres carrés ; voilà ce qui d'abord frappe nos regards. Nous avions vingt-cinq hommes d'escorte, et beaucoup de jeunes nobles s'étaient réunis près des avenues et sous les portiques cyclopéens, sans doute avec l'espoir de nous voir dans un costume tout bardé de fer ! Nous avons parcouru avec bonheur les allées de ce parc splendide où l'on passe sans transition de la forteresse héraldique et sévère au jardin de plaisance le plus coquet. Kiosques donnant sur la mer, lacs couverts d'oiseaux sacrés au plumage doré et argenté , ombrages variés d'arbres pourpre , voile léger de glycines suspendues et ondulantes, eaux limpides et brillantes où se reflètent ces douces couleurs, fauconneries avec tous les appareils curieux de la chasse seigneuriale , kiosques de musique , de chasse ou de danse , quel ravissant Éden ! Oh ! quand le Taïkoun donne là une petite fête de famille, comme on doit s'amuser !
Les soins et les préparatifs du dîner ont agréablement occupé le reste de l'après-midi ; mais la cuisine n'est pas facile à confectionner chez ce peuple à l'âme compatissante, qui verse libéralement le sang des hommes, mais qui ne tuerait pas un agneau et ne tordrait pas le cou à un canard pour tout l'eippire du monde ! Nous nous sommes endormis au son du tocsin retentissant dans le lointain ; les incendies sont si fréquents , et il y a tant de campaniles disséminés dans cette ville immense, que l'oreille s'habitue sans inquiétude à cette étrange harmonie du soir.
le*" mai.
Partis de bon matin sur nos excellents petits chevaux , nous avons traversé au pas, par prudence, toute la ville de Yeddo. Ce n'est pas peu dire, quand on songe qu'elle a environ quatre-vingt-dix kilomètres carrés ! Aucun désagrément n'est venu à Tencontre de cette promenade , où tous les spectacles les plus variés se sont successivement déroulés devant nous. Au bout de deux heures et demie nous étions à l'un des temples les plus fameux, celui d'Asaxà, égayé ce jour-là par le bruit d'une foire installée dans les longues avenues dallées qui s'étendent aux environs. Quatre lanternes rondes en papier, chacune haute de trois grandeurs d'homme , en décoraient le péristyle : le fossé pour les aumônes avait huit mètres de long, et on y voyait une épaisseur de plusieurs pieds de monnaie de cuivre jetée depuis le matin par les nombreux pèlerins. Je ne sais si la «bonzerie » d'Asaxâ compte autant de
prêtres que de dieux , mais pour vous donner une idée du panthéisme de ces contrées, je puis vous dire que ce temple est surtout connu sous le nom de « Séjour des trente-trois mille trois cent trente-trois divinités. » Deux d'entre elles sont en grand honneur : à l'une , les jeunes femmes viennent demander la faveur d'avoir un fils et non une fille , et apportent un coq en offrande : les prêtres mangent le coq , et le dieu — dit-on — se charge du reste ; l'autre, représentée par cinquante tableaux les plus bizarres, pouvait, à cette heure, compter plus de trois' à quatre mille adorateurs; c'est le dieu du mal de dents ! Les patients venaient lui offrir leur obole , puis, mâchant et remâchant une boulette de papier jusqu'à ce qu'elle devint comme du mastic, ils la projetaient sur un des tableaux avec une adresse bien supérieure à la nôtre, quand , il y a à peine deux ans, nous couvrions aussi de boulettes le plafond du collège. Le tableau, quoique très-haut suspendu, en devenait tout blanc. Le pèlerin avec sa boulette a-t-il envoyé son mal.... au dieu? — Il s'efforce du moins de le croire , et il se retire avec la conviction d'être guéri. Quant aux ex-voto, en les regardant, on aurait pu se croire dans une chapelle catholique de port de mer : ce n'étaient que représentations de pécheurs et de matelots luttant contre la tempête , en danger de naufrage , et sauvés miraculeusement. La peur serait-elle donc, dans toutes les religions, comme sur toutes les plages, de l'orient à l'occident, le plus stimulant aiguillon de la ferveur ?
Quant à nous , la peur nous fait fuir au plus vite cette foule reUgieuse : un samouraï s'était approché tout menaçant de Fauvel , avait répondu fièrement aux deux yakonines qui, se serrant contre notre ami, avaient enjoint au guerrier arrogant de se retirer, et qui forçaient le pas pour ne pas avoir à entamer la lutte : ils en étaient devenus tout pâles. Des jardins, nous passâmes au théâtre par des corridors décorés de grandes poupées de cire dans des positions impossibles : la cérémonie d'un suicide à ouverture de ventre y était brillamment représentée ; c'était un saint modèle offert à l'imitation des jeunes générations de la noblesse. Des marchands forains japonais y exhibaient des vues photographiques représentant les merveilles de l'Europe : la colonne Vendôme et les boulevards de Paris , les portraits des principaux souverains de l'Europe et celui de la Belle Hélène , le Mont-Blanc et la cascade du bois de Boulogne. Le Guignol de céans était un poUchinelle superfin qui faisait rire , non comme che2 nous les marmots et les nourrices , mais une foule d'officiers à deux sabres , pleins de majesté au milieu de ce spectacle enfantin.
Une promenade d'une heure et demie nous mena ensuite au village d'Odgi : nous passions insensiblement de la cité à la campagne ; les rues d^enaient
peu à peu des sentiers ombragés de glycines en fleur ; les eaux qui emplissaient tout à l'heure les fossés des donjons, s'enfuyaient en ruisseaux sinueux sous les berceaux d'azaléas : rien de charmant comme ces méandres au milieu d'un paradis de verdure. Ah ! qu'elle est belle et riante la nature du Japon !
Le déjeuner se fit à la tcha-jia d'Odgi, une série de kiosques élégants, situés à l'ombre de grands arbres, près d'une cascade et sur le bord même du torrent. Une trentaine de jeunes filles nous y reçurent avec les amabilités ordinaires : elles nous servirent des œufs, du riz, du poisson, du saki et du thé : nous avions l'air de chevaliers égarés dans les jardins d'Armide. Sous un féerique rideau de verdure s'étageaient les tourbillons de la cascade , et les globules liquides, comme une gaze vaporeuse, reflétaient toutes les vives couleurs du prisme solaire. Grâce à cette heureuse absence de «shocking» qui caractérise les mœurs naïves de ce pays, une cinquantaine de jeunes filles et de jeunes garçons folâtraient dans les eaux vives du torrent. Bientôt une grande agitation se manifeste : nous voyons fiiir toute la foule clapotante au milieu de l'eau et des roches, devant un long serpent d'un vert moiré qui remontait le courant la tête haute : dans cette course acharnée , le serpent était encore vainqueur de la femme !
Dès que nos chevaux et nos fidèles bettos furent repiosés , nous reprimes le chemin de la cité en suivant la crête des collines , où les cultures de thé et de pois en fleurs se déroulaient au loin devant nous. C'était tout à fait la campagne; de simples maisonnettes de laboureurs bordaient le sentier; c'est dire que nous y retrouvions les « ohâïhô » , les sourires , les invitations à nous arrêter à chaque porte pour prendre le thé en famille , les offrandes de fleurs , et tout cet ensemble charmant qui m'avait tant frappé dans notre première promenade au Japon.
Non loin de l'entrée de la ville est l'arsenal : on y avait été prévenu de notre visite , et nous y fûmes reçus par un groupe de grands seigneurs. Après la classique tassette de thé , les gâteaux et la pipe , qui sont la première offre de tous les hôtes, le directeur japonais de cet arsenal, M. Da-Keda, nous le fit visiter en détail, et je ne saurais vous dire combien nous avons été frappés des résultats qu'a obtenus cet homme vraiment supérieur. Il n'est jamais allé en Europe ! jamais un Européen ne l'a aidé en quoi que ce soit ! Il a appris seul le hollandais dans des livres, et, une fois cette langue acquise, il s^est hardiment lancé dans les sciences mathématiques , dans la mécanique et la chimie. Toujours avec le seul secours de ses livres , il a construit un grand nombre de machines, puis il en a fait venir trois ou quatre d'Europe, et nous avons vu ses canons rayés, ses carabines rayées, ses pièces de montagne et ses obusiers; nous l'avons vu à l'œuvre, et ç*a été une grande joie potu*
nous de pouvoir le féliciter bien sincèrement. Oui , ce peuple est bien attachant dans tout ce qu'il fait ! Tandis que la paresse et le statu quo sont les lois normales de tous les Orientaux, le travail a du charme pour le Japonais : il veut apprendre , et il ne semble être resté si longtemps dans Tisolement le plus complet de la civilisation occidentale, que pour amasser des trésors d'énergie, d'entrain et de persévérance qui vont, du premier coup, en faire la première nation de l'Orient.
Gomme nous tournions l'angle d'un grand parc , et que nous passions le portique blasonné d'un manoir seigneurial, M. Weuve nous raconta un de ces drames dont l'histoire des dernières années fourmille et qui ne sont que les préludes de la terrible révolution dont les Européens sont la cause au Japon.
Parmi les daïmios du parti national pour qui le sol du Japon est sacré, les Occidentaux des barbares , et les daïmios du parti progressiste « des vilains forfaisant à l'honneur » , se distinguait un certain prince de Mito , dont la cour égalait presque en splendeur celle du Taïkoun. Comme dans toutes les maisons princières de ce pays , ses nombreux chevaliers avaient épousé et même exagéré les haines du seigneur. Aussi un beau soir jurèrent-ils la mort du prince Kamouno-Kami , du parti étranger, à qui appartenait le palais que nous côtoyons. A la première brume du^oir, au moment où le Prince sortait en norimon du portique , quinze hommes relevant leur capuchon et ramenant leur écharpe sombre sur leur visage , se précipitent sur lui , l'assassinent au milieu de ses gardes surpris, jettent sa tète dans son propre palais ; puis ils reviennent en pompe , après avoir assouvi leur vengeance nationale , s'ouvrir le ventre dans le palais de Mito.
Nous rencontrons à chaque instant de ces hommes dont la tète est enveloppée d'une écharpe, et qui marchent en portant la main sur la garde de leur sabre; ils ont quelque chose dé fantastique. Quand, le soir, ils glissent comme des fantômes le long des murs des citadelles, quand résonne le cliquetis de leurs sabres au milieu du silence*de la nuit, comme si
Dans son vol crinûiiel, le sombre esprit du soir, Sur le guerrier courant jetait son manteau noir,
l'imagination se remplit de tous les souvenirs et de toutes les images des scènes tragiques qiii ont illustré les nocturnes spadassins de cette nouvelle Venise. C'est dans ces hommes masqués qu'il faut chercher les frères des assassins de Heusken, de Vos, de Deker et de tant d'autres victimes.
Ah ! voici un spectacle que j'aime mieux : nous croisons tout un harem de daïmio , brillant cortège d'une vingtaine de jeunes femmes qui s'en vont à la
promenade pour respirer les douces brises du soir. Il y a bien deux ou trois vieilles desséchées qui ouvrent la marche , njais tout le reste est mignon , rieur, parfumé et enchanteur. Pleins Id^admiration , nous demandons aux « messieurs » attachés à la suite de ces dames, quel est l'heureux propriétaire de ce joli poulailler. — C'est le prince Sakaï-Imonnino-Kami, nous ont-ils répondu d'un air ingénu et d'une voix presque féminine.
Quelqu'un de nous disait ce matin que les yakonines étaient des poltrons et qu'ils n'oseraient jamais nous faire respecter : nous avons eu, en rentrant, la preuve du contraire. Un samouraï ayant fait mine de vouloir nous barrer le chemin , puis ne nous ayant laissé qu'une place trop exiguë pour passer, nos cavaHers l'entom'ent et l'insultent; et lui de se prosterner le front contre terre en implorant le pardon d'une voix tremblante. Nous avons obtenu de nos hommes qu'ils ne le frappassent pas de leurs cravaches sur la tète, ce qui est une si affreuse humiliation pour un Japonais !
2 mai.
Nous sommes partis ce matin de bonne heure , à cheval , pour de nouveaux temples : je vous ennuierais en les décrivant; je passe donc sous silence les statues incroyables, les allées majestueuses, les clochetons à neuf étages en bronze du temple de Mio-Houdchi, pour ne citer que deux faits assez curieux. D'abord un ex-voto qui se compose d'un véritable câble ayant neuf pouces de tour et cent pieds 'de long, fait entièrement en queues de cheveux de Japonais ! C'est le testimonium de ferveur le plus frappant que l'on puisse voir dans ce pays-ci, car il n'est rien à quoi chaque homme tienne plus qu'à cette partie de sa coiffure qui a peut-être en tout dix centimètres de long. Pensez combien il aura fallu de cœurs religieux pour forûier une telle offrande ! •
L'autre curiosité est un tableau représentant deux très-johes personnes , fameuses parleurs exploits très-peu monastiques, et (chose étrange!) proposées comme but de pèlerinage et comme un saint exemple à toutes les demoiselles japonaises.
Bientôt après nous étions au temple de Fondo-Sama, que nous avions gagné en suivant toujours ces rues féeriques , garnies de bastions ou perdues sous l'ombrage de haies gigantesques : après un frugal déjeuner dans la plus proche tcha-jia , nous grimpions les escaliers qui conduisent au temple. Dans une cavité du roc, plusieurs filets d'eau s'élançaient en formant une courbe élégante , et réunissaient en une jolie cascade leurs jets convergents : c'est une eau sacrée , où- l'on vient en pèlerinage des parties les plus éloignées du Japon.
Dans l'après-midi nous allons à la Monnaie. Reçus par le directeur et le
Ticenlirecteur des affaires étrangères , nous avons parcouru tous les ateliers , et j'avoue que, pour la première fois depuis mon arrivée au Japon, je n*ai plus trouvé ce fini et cette recherche dans l'art qui caractérisent le peuple japonais : beaucoup d'argent était perdu dans la fonte , dans le coulage , dans chaque point du travail. Une fois coulé grossièrement en lames plates de deux centiçiètres de large , l'argent ne passe plus par aucune opération mécanique régulière : il est coupé approximativement en petits rectangles que l'on pèse jusqu'à ce qu'ils ne dépassent plus le poids voulu; puis un ouvrier les met entre deux matrices , et un autre , vraie machine humaine , donne avec une grande régularité un grand coup de marteau pour imprimerie coin. Le rectangle est la forme adoptée pour l'or et pour l'argent : le ni-bou vaut 3 fr. 30, l'/cAi-fcou, 1 fr. 65; puis viennent les tractions divisionnaires du bon»
Depuis notre arrivée dans la capitale du Taïkoun , c'est la première fob aujourd'hui que nous 'trouvons dans les rues un véritable embarras à marcher et de plus une certaine inquiétude. Dans les quartiers que nous traversons , évidemment l'Européen est moins connu, car ime foule compacte de plus de quinze à dix-huit cents personnes nous entoure , nous pousse, nous dévore du regard : le cri de « Todgin! Todgin! » retentit de toutes parts, et à chaque carrefour la foule devient plus nombreuse et plus pressante. îîous n'avons pourtant pas résisté à la tentation de visiter un magasin de soie trèsrenommé, qui avait cent cinquante mètres de Idng sur soixante de large, et où, sur les nattes les plus fines, cent commis étalaient des soies et des crépons devant des princesses accroupies. Plus loin , nous nous arrêtons un instant dans une rue étroite , pour acheter des peintures sur papier qui nous semblent assez originales ; à peine sommes-nous descendus de cheval , que la rue est entièrement inondée par la foule, la boutique envahie, notre escorte acculée. Nous entendons un grand bruit; ce sont nos yakonine's restés à cheval qui ne veulent pas céder devant le flot envahissant qui les sépare de nous , et qui , poussés à bout , font caracoler et ruer de droite et de gauche leurs chevaux impatients; des clameurs s'élèvent, et ils nous demandent de partir au plus vite , ce qui , je vous assure , est lestement exécuté! Quand nous vîmes, en effet, que tout le. cercle qui venait d'être élargi , grâce aux ruades , se composait d'hommes à deux sabres , et que c'était sur les pieds de ces aristocrates fanatiques que nos yakonines avaient gaillardement marché , nous fûmes effrayés des conséquences qu'aurait pu avoir cet incident. Nous partîmes en rang et avec calme, malgré les cris de « Pégué kindà! » (Va-t'en , canaille!) qui résonnaient à nos oreilles; et nos bons cavaliers nous remercièrent de leur avoir si vite obéi, « car cette foule
était 9 disaient-ils, animëede sentiments très-bostiles : c'étaient des a samouraï » rebelles arrivant de l'intérieur avec tous les préjugés du fanatisme , et voyant pour la première fois des Occidentaux » .
Ainsi > il y a huit jours, à ma première course , je vous disais » dans mon premier enthousiasme, que c'était ici qu'il fieiUait venir pour trouver le peuple le plus poli de la terre; aujourd'hui je suis obligé de dire qu'il est difficile de se promener au sein d'une multitude plus hostile! Cette contradiction n'est pas mienne , mais bien celle des faits eux-mêmes ! En ce court espace de temps , les impressions les plus opposées se sont fait place dans mon esprit ; car nous avons vu deux classes distinctes dans ce pays où les divisions sociales sont si tranchées. Le premier jour, les paysans et les laboureurs , race simple et candide , la plus hospitalière du monde ; plus tard , l'aristocratie de la cité ^mte, ou des cités de l'intérieur, aveuglée par le fanatisme national. Mais le premier accueil m'a tant charmé et si sincèrement impressionné, que jamais, non , jamais je ne l'oublierai.
Le soir de cette mémorable journée, nous avions à dîner un interprète du Gorodgio (grand conseil du gouvernement), messire Ita-Sima, qui apportait au duc de Penthièvre , de la part des ministres , un cadeau consistant en deux arbustes nains d'une grande élégance : l'un , haut de deux pieds , repré* sente un chapeau pointu; l'autre est un pin d'une espèce fort rare, âgé de plus de dix ans, dont les branches torturées, s'échappant de ce tronc en miniature, portent de charmantes petites touffes : il a tout à fait l'air d'un petit vieux ! Mais il est regrettable que ce cadeau soit si peu portatif, et nous serons obligés de l'abandonner sur le « sol sacré du Nippon » . On nous a expliqué à cette occasion que les daïmios se faisaient ainsi fort souvent entre eux des cadeaux d'amitié, mais ce sont toujours ou des arbustes rares, ou des fleurs éclatantes, ou des fruits d'une grande beauté. Avec ce tact exquis que je retrouve en tout chez eux , les cadeaux qu'ils se font entre égaux dans la même société ne sont jamais ni d'or ni d'argent, ni de valeur de com* merce. Ici, les classes élevées, comme les plus pauvres, ont dans leurs manières une délicatesse que nous ne cessons d'admirer chaque jour; leurs inflexions de tète , l'étiquette du salut et du prosternement , le sourire éternel, les phrases les plus gracieuses sont les préludes ordinaires de toute conversation : ajoutez que leurs mains , celles des femmes surtout , sont petites et distinguées au possible.
J'allais oublier leur adresse! Ce soir, nous avons organisé dans une des salles de la légation une grande représentation de faiseurs de tours et de jongleurs : des tables font l'estrade; tout le reste de nos bougies est étalé eil ligne de bataille, fiché dansjdes tronçons de pommes de terre et des goulots
de bouteilles. L'orchestre se compose d'un bonhomme accroupi qui tape à tour de bras sur un tambourin assoiurdissant. Je passe une foule de tours charmants exécutés par une jolie jongleuse , pour tous décrire le « tour des papillons » y si célèbre dans le monde des prestidigitateurs , mais qui ne peut être fait que par un Japonais. Le voici : notre bonhomme a pris une feuiUe de papier, Ta pliée en quatre , et , la déchirant adroitement de l'ongle , il en a fait un papillon blanc de grandeur naturelle; puis, agitant gracieusemenl son éventail, il a soulevé mollement des aires régulières de vent qui ont iait, pendant plus de vingt minutes, voltiger légèrement son papillon dans la chambre. Rien de gracieux conune ce vol capricieux, plein de folles oscillations , de la petite béte blanche qui allait , venait , montait et descendait tour à tour en battant des ailes! On aurait juré, je vous assure, que c'était un véritable papillon ; mais la main nerveuse du jongleur accroupi était toujours là, agitant son éventail avec une adresse merveilleuse. Puis, d'une autre feuille de papier il a créé une nouvelle béte ailée : toutes deux voltigeaient en l'air, courant l'une après l'autre : il nous a expUqué en souriant que c'était le papillon qui papillonnait autour de la papillonne; ils se sont fait une cour charmante, tantôt se posant, au gré du jongleur> sur la mince crête de la feuille de papier de l'éventail ; tantôt descendant presque du plafond sur une touffe de colza en fleur que notre homme tenait par terre de Ja main gauche ; tantôt enfin décrivant, les ailes planes, une douce spirale pour venir se réunir au fond d'un vase vide : après s'y être reposés quelques instants, voilés à nos regards, tout d'un coup, ils s'envolaient à nouveau pour reprendre leur léger essor ! Cette dernière partie de cette charmante historiette amoureuse a enlevé les applaudissements les plus bruyants! Quelle adresse il a dû falloir pour amener ainsi le vent à soulever les papillons da fond du vase ! Nous ne pouvions nous lasser de les voir planer en zigzag dans leur vol folâtre : c'était vraiment le
Per flores volîtans trepidis flos aliger alis du ft Gradus ad Parnâssum » : on n'a rêvé que papillons toute la nuit !
Un yakonine masqué.
YOROSKA.
Betoar à Yokohama. — Un steeple-ckase dans des champs de thé. — Course à pied à Yokoskà. — Intérieur d*une famille japonaise. — Les dieux lares. — Le jardin des trois cents divinités bizarres. — L'aréenal dirigé par M. Yerny. — La mission militaire française. — Achats de bihelotfl.
3 mai.
Nous Yoid au moment de quitter la cité sainte, et nous emportons comme dernier souvenir celui -d'un déjeuner entièrement japonais, fait à DaSchi, dans un restaurant de princes. Tout est là décoré avec splendeur : les mets les plus.soignés brillent dans les soucoupes de laque fine, et on y sert des festins depuis dix francs jusqu'à cent et cent cinquante francs par tête. Parmi les mets de luxe qui ont orné notre table , étaient des myriades de petites compotes sucrées , des œufs arrangés sous toutes les formes ; puis un beau poisson qu'on a sorti du vivier au monient même , pour le manger tout cru et tout vivant.
Le retour à Yok<^ama s'est fait sans encombre, mais assez lentement, car une pluie battante rendait la route fort glissante. Les Japonais sont trèsdrôles à voir par un jour de phiie : perchés sur des escabeaux de trois et quatre pouces de haut, ils se mettent à l'abri sous un immense parapluie plat en papier blanc. Ce papier japonais est vraiment admirable : il est àjfi fois le tissu doux et moelleux qui sert de mouchoir et de serviette, la paroi cotonneuse et transparente qui sert de mur aux maisons, l'enveloppe indéchirable et imperméable qui recouvre les parapluies et les balles de soie. Seuls les « bettos » et les coulies, à cause de la rapidité de leur course, ne portent pas au-dessus de leur tête cette tente emmancbée sur un long bambou ; mais ils s'enveloppent d'un casaquin en herbes longues et pensantes qui leur donne l'air d'un ours en paille jaune, trottinant dans la crotte.
En arrivant dans la ville européenne , nous avons trouvé notre courrier du vieux monde : c'est une joie bien grande pour le voyageur perdu à l'autre boutée la terre! Ce soi^t de ces jours fortunés que l'on n'oublie jamais! de ces heures de rêverie où la pensée s'envole vers les plages lointaine^ où vous êtes tous! Et en lisant ces chères lettres, vos voix, je les entends! votre air, je le respire! mais l'illusion ne dure qu'un instant, et il me semble que je n'ai jamais été plus loin de vous.
8 mai.
Quatre jours viennent de se passer depuis notre retour de Yeddo ; quatre jours de promenades, de fêtes, d'achats, en un mot, de cette activité dévorante par laquelle notre jeune bande est toujours entraînée. Nous avons eu les visites de tous les négociants français de Yokohama , et entendre parler français nous a remplis de gaieté. Un grand dîner nous a réunis à eux chez un des leurs , M. Valmale, gros négociant en soieries.
Une des choses qui nous ont beaucoup amusés, c'a été l'agitation de toute la colonie européenne de Yokohama à l'occasion des courses , auxquelles on préludait par de magnifiques déjeuners. Dès qu'il s'agit de courir et de parier, les Anglais deviennent fous ; et je crois que l'émotion est aussi grande que pour le solennel Derby d'Epsom. J'avais beaucoup entendu parler de la munificence avec laquelle le Taïkoun avait voulu créer un champ de course pour le plaisir des étrangers, mais j'ai encore été sm:pris en m'y rendant le grand jour. Yokohama est situé dans une plaine marécageuse ; mais cette plaine est entourée d'une ceinture verdoyante de collines où la végétation est admirable. Eh bien , c'est en reliant les crêtes arrondies de deux collines parallèles par des remblais gigantesques , que le Taikoun a formé une des pistes les plus pittoresques qu'il y ait au monde; elle suit comme le couronnement d'un mamelon circulaire d'où la vue s'étend au loin sur la mer et sur les campagnes; au centre même de l'anneau formé par la piste, est une vallée toute riche de bosquets sauvages et de cultures florissantes, arrosée des sueurs de quelques tranquilles laboureurs japonais. Pauvres gens, leurs mœurs rustiques contrastent singulièrement avec l'aspect brillant de la fête que les Occidentaux ont transportée au milieu d'eux! Près de leur modeste cabane est le a betting » ; contre la rizière et le champ de thé se trouve l'enceinte du pesage. De petits drapeaux sont alignés comme des jalons au fond delà vallée emprisonnée par les terrassements; mais du seuil de leurs maisons nos bons paysans ont la consolation de voir les casaques de soie rouge, blanche ou jaune, débouler dans la bourbe profonde des rizières, au moment du steeple-chase. Celui-ci était vraiment charmant; on a galopé à travers les cultures , en suivant les jalons : thé, riz, blé, pois en fleurs, tout a été traversé par l'escadron des casse-cou. Les Japonais de la ville et des environs étaient accourus en foule, et, couronnant tous les points culminants, ils riaient de tout leur cœur quand nos beaux messieurs piquaient avec ensemble une tête dans la rivière. La fête a duré pendant deux jours d'une heure à six heures. On a parlé de sommes folles gagnées par quelques heureux.
YOKOSKA. 581
9 mai.
Nous venions de voir toute une cité restée purement japonaise ; nous venions d'étudier de près les Japonais dans leurs mœurs antiques, leurs manoirs féodaux et leurs donjons à fossés et à ponts-levis : nous voulions maintenant aller à Yokoskà , baie retirée au sud de Yokohama , une véritable colonie française appelée par le Taïkoun pour créer et diriger les travaux d'un arsenal maritime et des chantiers de construction. L'aller devait se faire à pied , le retour par eau. Nous sachant bons marcheurs , deux capitaines du régiment anglais nous demandent de nous accompagner : nous avions pour tout bagage notre petit équipement habituel, c'est-à-dire un revolver et en sautoir notre boîte de bœuf conservé. Voilà comme j'aime à courir la campagne dans ce ravissant pays, sans toute cette smalah ordinaire de nos pérégrinations passées !
A cinq heures du matin , nous allons réveiller au camp nos deux officiers, deux a marcheiurs de profession » , s'entrainant depuis six mois tous les jours pour réaliser le plus de milles possible en deux heures de marche. Us se réjouissaient sans doute de vaincre nos longues jambes. Aussi , grâce à cette lutte courtoise où le duc de Penthièvre avait voulu soutenir l'honneur du pavillon, et dans laquelle nous avons bel et bien distancé nos Anglais, nous avons fait , en deux heures quarante-quatre minutes , les dix-neuf kilomètres qui séparent Yokohama de Kanasawa ; et par quels chemins , bon Dieu ! tantôt dégringolant comme une boule de neige dans les ravins de la belle baie de Mississipi ; tantôt grimpant dans les herbes et les roches jusqu'aux crêtes boisées d'une chaîne de montagnes. Mais dU paysage , je ne me rappelle pas grand'chose : je ne voyais que les tètes étonnées des voyageurs et des jeunes filles qui nous lançaient un « ohaïhô » rieur, et semblaient rester le bec ouvert en se disant : « Quel peloton de fous ! »
Cependant le printemps est déjà avancé ; les camélias sont dans tout l'éclat de leur première floraison ; des champs entiers de pois roses s'élèvent comme des îlots au-dessus de la nappe verdoyante des riz en herbe.
Je ne reconnais presque plus les paysages que j'ai vus il n'y a que peu de temps. La chaleur était devenue étouffante : aussi je vous laisse à penser avec quel enthousiasme nous saluàiues une ravissante tcha-jia où, sur les nattes fraîches et molles d'un kiosque aéré par la brise de mer, nous nous sommes étendus morts de fatigue, malgré les sourires, les tasses de thé et les coups d'éventail de la folâtre légion des élégantes « mousmies » . Après un bon sommeil et un premier coup de couteau dans la boite de bœuf, nous nous remîmes en marche et arrivâmes assez tard dans l'après-midi à un vil-
la^ de pécheurs situe à rextrémité d'un joli promontoire. On nous avait remis à Yokohama une pancarte ornée d'un tas d'hiéroglyphes , vrai talisman moyennant lequel nous devions nous procurer, au nom du Tatkoon, uoe barque et des rameurs pour traverser la baie. A l'entrée du village se trouvait un poste d'officiers ; le talisman passe de main en main : on le retourne en tout sens , on court dans toutes les directions , et on nous amène un homme à deux sabres , évidemment monsieur le jnaire , qui nous honore de salutations profondes, en se frottant les cuisses avec frénésie. Il nous donne une barque, et deux heures après, nous étions au village de Yokoskà. Une première maison de thé nous avait plu , mais nous n'avons pu y trouver place : une quinzaine de seigneurs à deux sabres devaient y passer la nuit. Nous nous rabattons sur une autre , plus modeste en apparence , mais bien propre, bien coquette , donnant sur la mer, et où toute une famille et l'essaim ordinaire d'une demi-douzaine de jeunes filles richement habillées nous reçoivent à bras ouverts. Un orage affreux venait d'éclater, il pleuvait à torrents ; nous n'avions donc plus là tentation de courir la campagne, et on se promit de confectionner, avec toutes ces demoiselles , un gai et bon dîner. On tint une vraie cour picnière autour du fourneau; et bientôt vous auriez pu voir des homards bouillir a droite, des poissons presque encore vivants frire à gauche et pétiller en sautillant; des œufs et un tas de petites popotes réjouissantes mijoter dans les bains-marie ; et au milieu des baquets , des soufflets , des plats de luquc, deux grands marmitons de vingt et un ans, nés natife de l'Occident, faisant la cuisine, le revolver à la ceinture, entourés de la troupe rieuse des demoiselles qui écossaient des pois et bavardaient joyeusement ! — A la tombée de la nuit , le vieux papa à cheveux blancs alla, avec tout son petit monde , allumer les cierges de ses dieux lares, nichés sur un joU autel au fond de la maison : on leur porte à chacun une ration de riz et de gâteau que sans doute les rats mangeront en régal cette nuit. Mais n'importe , il y a quelque chose de touchant dans l'antique habitude de cette htmille qui ne veut pas commencer le repas de chaque soir sans en offrir une part, en signe de reconnaissance, à la divinité protectrice du foyer domestique. Tous se sont prosternés respectueusement ; le vieillard , d'une voix faible , récite la prière ; le recueillement le plus saint se voit sur tous les visages ; l'ange gardien du modeste toit est imploré pour cette nuit encore ; puis tout le monde se relève , revient avec enjouement aux homards, et pour notre part nous faisons fête au repas. Peu à peu on éteignit les lanternes de papier colorié et on nous apporta nos préparatifs du coucher. L'oreiller se compose d'un petit morceau de bois , h^ut d'un pied , ayant la forme d'un fer h repasser ; ce qui figure la poignée est recouvert d'une soixantaine de
YOKOSKA.
feuilles de papier cotonneux. Tout bon Japonais se met l'oreiliç là-dessus ; pour moi ^ cette barre de bois m'a bien vite scié la nuque, et j'ai préféré la position horizontale. Nous n'avions pour matelas que la natte de jonc; mais d'une armoire cachée on nous tira d'immenses robes de chambre ouatées et
La Pagode rouge aux cinq toits,
rembourrées, de trois pouces d'épaisseur, avec des manches larges, et d'une rare propreté ; c'est là dedans que , bien emmitouflés , nous nous endormîmes du sommeil de l'innocence, — à la japonaise.
iO mai.
Nous nous sommes réveillés aux murmures de la prière matinale adressée par nos hôtes à leurs dieux lares. Vite nous avons fait notre toilette , comme
dans le paradis terrestre, aux premiers rayons du soleil; nous trouvâmes dans un petit meuble délicat une glace grande comme une pièce de cent souS| des peignes de ces demoiselles, des serviettes de papier d'un pied carré, des brosses à dents (petits pinceaux entièrement en bois» dont le bout se compose des filaments étirés du bois), de la poudre de corail au dou de girofle, etc., etc., bref, de quoi^se faire pimpant pour se présenter à l'arsenal du Taïkoun.
Avant de nous y rendre, nous visitons les jardins d'un temple, les phis bizarres que nous ayons jamais vus : environ trois cents divinités que fe n'oserais décrire, et qui, adorées dans l'ancienne Grèce, se sont réfugiées au Japon , étaient érigées en tuyaux d'orgue, dans une attitude martiale! Les couleurs les plus variées des marbres veinés dont elles étaient fSeûtes donnaient à cet ensemble quelque chose de réjouissant.
En arrivant à l'arsenal, le prince a été reçu par M. Verny, ingénieur des constructions navales ; avec lui nous avons parcouru d'un bout à l'autre tout le terrain des chantiers. Si la rade est pittoresque , elle n'est pas du moins bien large pour un port militaire , et, quand il y aura deux corvettes et une frégate au mouillage , il nous a semblé que toute évolution deviendrait fort difficile. Mais ce choix a été dicté par le Taïkoun , qui a voulu avoir un arsenal à une courte distance de Yeddo. Quant aux cales de halage, il a fallu raser des collines de deux cents pieds de haut pour trouver la place de les construire. Douze mille ouvriers japonais étaient occupés, les uns à ces gigantesques terrassements , les autres au creusement des bassins , d'autres enfin k la construction de deux canonnières. Un grand hangar de deux cent cinquante mètres de long, ayant une corderie dans sa partie supérieure, abrite une trentaine de machines superbes qui , venues de France et de Belgique, ont coûté des miUions. Voilà de quoi construire des Monitors et des Merrimacs pour le Taïkoun. Bien que de véritables constructions ne puissent commencer avant trois ans , on s'est hâté de faire faire d'immenses achats par les Japonais ; car, à l'instar de tous les Orientaux , ils sont si changeants qu'il faut songer à assurer le maintien du contrat par un premier engagement de fonds. Quarante-cinq ouvriers français sont les conducteurs de travaux de M. Verny : cette petite colonie, demandée par le Taïkoun, cédée par la France , travaille avec ardeur au service de ses nouveaux patrons, qui , j'en suis sûr, leur ont assuré de magnifiques appointements. Le village français est propre et coquet : il a sa petite chapelle et son aumônier ; et certes là nos compatriotes nous font honneur.
C'est un grand triomphe pour la politique de la France qu'a remporté là M. Léon Roches. La jalousie des autres nations se révéla maintes fois à ce
YOROSRA. 585
sujet, comme chaque jom* où, grâce à lui, Tinfluence française se manifestait plus ënergiquement. On peut dire à bon droit que notre ministre excellait à ne jamais laisser échapper aucune occasion profitable pour la France. Au milieu de la jom'née, le Kien-Chan entrait en rade. M. Trêve, avec son amabiUté ordinaire , avait voulu venir chercher le duc de Penthièvre et lui faire faire, du moins pendant quelques heures, une navigation sous le pavillon tricolore. Il nous amenait Fauvel et plusieurs Français. Après une courte station , nous repartions tous ensemble , nous naviguions par belle mer et jolie brise, et, à la nuit, notre aviso rentrait en rade de Yokohama, en passant « à l'honneur » et en rasant les nombreux navires qui dorment sur leurs ancres en attendant leur cargaison.
14 mai.
Nous venons de passer quatre jours sans sortir de Yokohama; nous avons pu nous réjouir dans la compagnie de tous les Français qui ont été si pleins d'amabilité pour nous. C'est pourtant une ville où les relations sont quelquefois difficiles. On s'y querelle autant qu'on s'y amuse. Chacun, en outre, mène avec une folle vigueur les affaires de commerce, et les jeunes tètes de vingt ans se voient , du jour au lendemain , grâce à l'arrivée de tel ou tel navire , ou à l'achat de tel lot de balles de soie , en gain ou en perte de deux à trois cent mille francs d'un seul coup. Aussi , pour échapper à tant de discussions et au contre-coup de tant d'émotions , nous sommes-nous restreints le plus possible et avons-nous particulièrement établi notre quartier général parmi les officiers de la garnison française , qui nous ont cordialement accueilhs.
Un jour, nous avons eu un superbe déjeuner à la Montagne , dans un beau jardin , sous un berceau de glycines en fleur : c'était une vraie « fête de France » , et jamais nous n'oublierons nos bons amis les lieutenants de vaisseau de Thouars et Mortemart.
Bien souvent aussi nous allions à la mission militaire , à Tobé , où nous appelait la fanfare de la « Casquette » . La mission est située de l'autre côté du canal de Yokohama et parallèlement à la « CoUine du gouverneur » : de grandes casernes de bois , des magasins , des ateliers , un manège , remplissent un grand espace; et c'est là qu'au nombre de six (un capitaine et cinq lieutenants), des officiers français ont la rude tâche d'instruire et de former environ sept cents jeunes nobles Japonais destinés à leur tour à devenir capitaines instructeurs dans les armées taïkounales. Sous peu, la question de l'uniforme sera décidée, mais c'est déjà un plaisir de voir ces petits Japonais emboucher le clairon , manœuvrer les pièces , faire des demi-voltes
au manège et former la ligne de tirailleurs ou le bataillon carré sur les champs de manœuvre. Dans les ateliers, des sous-officiers du génie et de Tartillerie leur font faire la théorie comme la pratique des constructions et du tir. Je ne saurais vous dire combien nous avons été frappés du cœur et du zèle que tous ces officiers mettent à l'œuvre ardue pour laquelle ils se sont imposé dix heures de travail par jour. Tous, jeunes et ardents, MM. Chanoine, Brunet, Messelot, Dubousquet, Descharmes, nous parlent avec bonheur des progrès qu'ils ont obtenus en quelques mois : com-
Lc pont de Tobé.
prenant toute la grandeur de leur œuvre, ils la poussent avec l'ambition dé l'homme qui sent que le temps lui échappe , et déjà ils ne parlent que de doubler les trois ans pour lesquels ils ont été envoyés ici * . Ah ! c'est que les Japonais, peuple peut-être un peu enfant, mais plein de cœur, de naïveté et de confiance , vous attachent fermement à lui ! C'est que de leur côté ils ont tant du caractère français, qu'ils se sentent attirés vers nous par tous leurs instincts les plus chevaleresques ; et que tout leur plaît en nous, surtout nos défauts. La mission semble donc faite pour gagner aux Occi-
^ En mars 1872, une nouvelle mission militaire a été envoyée au Japon pour instruire rarmée du nouveau gouvernement : MM. Chanoine et Descharmes e font partie.
YOKOSKA. 587
dentaux rélément le plus puissant du Japon , car elle a pris le Japonais par le point le plus sensible et le plus attachant, la passion militaire.
La cause de rétablissement de cette mission, la voici. Au milieu des embarras de la révolution qui remue le Japon jusque dans ses entrailles , le Taïkoun , après avoir franchement adopté le parti européen , a vu ses armées battues par celles des daYmios rebelles. M. Roches, notre ministre, a habilement profité de l'occasion pour proposer au Taïkoun de faire venir des instructeurs européens qui rendraient ses armées invincibles. C*est à l'énergie du capitaine Chanoine qu'a été confiée la direction de cette œuvre. Tous ces jeunes officiers japonais brûlent d'ardeur, et si le côté puéril perce déjà quand on les voit couper leur queue de cheveux, se garnir de boutons de métal , et prier avec instance le Taïkoun et nos officiers de les mettre sous « le plus bel uniforme franzé ' » , du moins ce zèle porte-t-il aussi ses fruits pour les choses sérieuses : ils apprennent merveilleusement vite le français , et ils travaillent avec ardeur tout le jour et bien avant dans la nuit pour étudier la mécanique , la géométrie , les théories de manœuvres et de tir. Oui, nous pouvons bien sincèrement féliciter M. Roches d'avoir, par ce dernier coup , porté si haut l'influence française , qu'il avait déjà si habilement et si heureusement établie au Japon , en se rendant vraiment maître de la situation, et en laissant victorieusement l'Angleterre, l'Amérique et la Hollande dans une lointaine infériorité. Je vous ai dit combien nous étions tristes d'avoir couru le monde pendant treize mois , d'avoir longé les côtes de l'Indo-Ghine et de la Chine, de Singapour à Pékin, de l'Equateur aux neiges, sans trouver pour la France une position digne d'elle. Mais ici nous pouvons marcher la tête haute. On appelle avec raison les Japonais « les Français de l'Extrénie-Orient » : ce peuple s'est pris pour nous d'une véritable passion qu'une suite d'événements heureux n'a fait que fortifier depuis, et que nous avons largement reconnue par la franchise et l'appui de notre politique. Notre triomphe serait complet, si à l'armée et à l'arsenal nous pouvions joindre la flotte; mais les exigences de la politique et une sage prudence ont forcé le Taïkoun à ne point pousser à bout l'exaspération des Anglais, autour desquels se groupaient tous les autres jaloux, les Hollandais, les Allemands, les Russes et les Américains. La direction de la flotte a été promise comme calmant à l'irritation britannique ; toutefois jamais ce service , dont ils n'ont qu'une moitié , n'aura la popularité , l'enthousiasme et l'influence de notre mission militaire !
Mais je vois qu'aujourd'hui je me suis trop laissé entraîner par le point de
^ ns sont si légers, qu'en apprenant nos désastres ils ont immédiatement youlu s'équiper à la prussienne.
vue politique, que, a suivant ma coutume » , je ne devrais vous oflfirir qu'à la fin de mon séjour. Je quitte donc au galop le bagage historique pour courir du côté des bibelots de laque, boites à gants, broches de bronze, peintures et babioles charmantes qui trouveront, j'en suis sûr, une foule d'amateurs en France.
Eh bien , je l'avoue, le bibelot nous a monté à la tète d'une façon vertigineuse. A peine descendus de cheval, au retour de nos promenades, nous alhons passer de longues heures dans les boutiques de laque qui animent les rues de Yokohama; c'était une vraie fièvre! Nous étions arrivés à mourir d'envie de tout acheter, et à savoir le prix de chaque objet, chez les difFérents marchands. Devenus profonds appréciateurs des ouvrages des Japonais, nous connaissions aussi leur langage et leurs ruses infinies. Car c'est un singulier marchand que le Japonais ! Pour lui la loi du négoce est pourtant bien simple, vendre le plus cher possible! mais jamais il ne parait pressé de conclure un marché, ou ému par la pensée de le manquer. H demandera aux étrangers vingt fois la valeur d'un objet, et, imperturbable, fupiant et buvant dans sa coquette boutique , il laissera passer indifféremment les heures et les jours, jusqu'à ce qu'il ait doucement triomphé de la patience de l'acheteur. Mais nous aussi, grâce à notre habitude de l'Orient, nous étions devenus patients à l'excès; j'ai déjà pour ma part passé, en diverses fois, plus de vingt heures dans certaines boutiques sans y avoir dépensé un tempo !
Nous entrons dans une boutique : aussitôt aimables bonjours, pipes et tasses de thé ; le marchand alors nous présente des laques de quarante^ûnquième ordre, nous croyant assez «jeunes » pour les acheter. Mais nous de causer, de lui faire des cigarettes , de dire que nous sommes Français, de rire, de débiter des compUments à la dame de céans. « Ah! vous Franzé! nous disent-ils dans leur langue , vous aimez à rire comme nous ; vous êtes allés faire la guerre en Corée; vous avez une belle frégate, la Guerrière, et des officiers en bel uniforme qui nous apprennent à nous battre... » Que d'heures entières nous avons ainsi passées avec ces aimables causeurs! Puis, tout en n'ayant l'air de rien , on fouille dans les étagères , on y découvre un joli cabinet de laque, a Ikoùrà? » (Combien?) Aussitôt le bonhonmie prend un air profond, se frotte les cuisses, hésite, fronce le sourcil, et après une mimique anxieuse vous jette du fond de la poitrine et comme avec douleur : « Ftàz-yàck-ichi-bou 1 » (Deux cents bous, c'est-à-dire trois cent vingt francs.) — Remarquez bien que cela en vaut quarante. Alors on se rassoit, on bavarde, on lui dit : « A la gigoto! » ce qui signifie « Montre-moi des choses pareilles » : il étale alors des centaines de choses ravissantes, riant,
YOKOSKA.
riant toujours , et il faut voir toutes les drôleries qu'il raconte naïfe cèdent, offrent la moitié du prix, et sont encore voles di Les malins reviennent un autre jour, entortillent le marchand par un achat en gros , puis n'ont plus Tair d'y tenir du tout : soupire alors et , d'une voix indescriptible , vous crie sur le seu que vous quittez : « Magotto ! magotto ! magotto ! Ni jiou boi bas prix, vingt bous.) On rentre, on recause, onrefume et oni On tire douze bous de sa poche , oh les met dans la main d qui refuse, se prosterne, range sa boutique; mais enfin, au heures, au moment où l'on s'en va pour tout de bon, il vous a jette avec désespoir pour douze bous les objets dont il vous a deux cents ; vous tapez trois fois dans vos mains , il s'écrie « Ir marché est conclu! Alors, il semble que tout le nuage des anx nier moment s'est dissipé : le rieur est votre meilleur ami, il ^ trer chez lui , emballe l'achat dans de ravissantes petites boîtes minutieux, vous donne des gâteaux, essaye de vous tenter eu cun demeure enchanté de son marché. Quant aux Anglais, jam sent ainsi : aussi je les ai vus payer certains objets sept et huit que nous : ils arrivent roides comme des piques, dans leurs fau tent fièrement sur le seuil de la boutique, et trouvant trop au-d< dignité de marchander, ils payent grassement, regardant d'un le Japonais , avec lequel ils ne s'abaisseraient jamais à causer fe Certes, c'est, autant qu'une politique franche, la familia nation, l'abandon, l'amour de la plaisanterie, le côté badin e1 caractère , qui nous ont conquis toute la sympathie de ce peuj enfants.
Paysauncs japonaises.
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MIONOSR A.
Excursion k cheral. — Les lis sur les toits des cliauinières. — Compassion des voyageurs pour les mendiants. — Un bain chaud à Oudawara. — Administration d*un fief de daïmîo. — Sentiers abrupU sur le flanc d'un Tolcan. — Le Baden-Baden de raristocratie japonaise. — Une scène de Tâge d or. — Le chiri-fouri , danse nationale. — Jolie tcha-jia d*Atta. — Une pêche aux flambeaux. — La cuisine japonaise.
15 mai.
Nouveau départ : nous devons pënëtrer dans l'intérieur jusqu'au pied de la montagne sacrée de Fuzzi-Yama, à la ville sainte de Hakoni : cette course a été faite, nous dit-on, pour la première fois l'année dernière par des Européens, entourés d'escortes et précédés des lettres du Talikoun. Nous serons accompagnés de deux guides connaissant tous deux à fond la langue et les mœurs du Japon , et nous devons partir ce matin ; mais le conseil des ministres de Yeddo n'a pas encore envoyé nos passe-ports ni désigné notre escorte : nous avons attendu toute la journée , les chevaux sellés à la porte. L'arrivée prochaine du Colorado nous fait regretter ce retard.
16 mai.
Le gouverneur de Yokohama a reçu hier soir nos passe-ports : à cinq heures du matin, en selle ! et de l'entrain. Nos bettos partent comme des dards en avant; notre escorte de yakonines s'avance, et son chef, vieux noble à la figure martiale , armé de trois sabres , et portant une coiffure que je ne lui envie pas , nous salue profondément. La première partie de la route était animée d'un aspect de fête : tous les postes militaires de la ville et des faubourgs, défendus par de gros canons et hérissés de piques, de lances, de hallebardes et d'arquebuses, étaient décorés avec apparat ! Les rues étaient balayées, on voyait les femmes en toilette écarlate, les officiers allant, venant,* sur des chevaux noirs caparaçonnés d'argent, et faisant briller leurs plus beaux sabres : ce devait être un grand jour pour la population japonaise I Voici en effet le successeur désigné du TaSkoun , suivi d'un cortège de plus de trois cents chevaliers, qui vient visiter Yokohama.
Pour nous, nous continuons notre route vers l'ouest, suivant ce magnifique Tokâtdo qui devient peu à peu fort sauvage. Aux rues prolongées des
MIONOSKA.
villages, bordées des élégantes tcha-jias «t djoro-jias où nous appellent tout le long de la route des « ohàïhô » et des- sourires , succédèrent des points de vue superbes : nous suivions , presque sous im berceau de cèdres séculaires , une suite de collines qui devinrent bientôt des montagnes; et un horizon de verdure se déroulait devant nous , avec des précipices et des cascades , des forêts vierges et des rizières, des temples antiques en- silhouette , de grandes roches rougeàtres couronnées de verdure, et la ligne lointaine d*une mer azurée.
Peu à peu, nous avancions dans une campagne de plus en plus féerique :
Le colonel de notre escorte.
nous retrouvions cet accueil amical et aimable qui réjouit toujours le cœur, et des lointaines rizières ou des sentiers perdus on accourait pour nous fêter; de l'eau pour rafraîchir nos chevaux; pour nous du thé, des gâteaux et des sourires, voilà ce que, sous un soleil ardent, nous trouvions dans chaque coquette cabane. Toutes ces maisons, disséminées au milieu de bosquets d'azaléas, de camélias, avaient la partie supérieure de leur toiture de chaume recouverte d'une légère couche de terre d'où s'élevait comme une épaisse couronne de lis bleus en pleine floraison. C'était un charmant coup d'œil ! Mais j'ai élé bien surpris en apprenant l'histoire de ces jardins suspendus
Mî PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
comme ime auréole d'azur sur de si légers kiosques. Il parait que c'est de ces lis que les Japonais extraient l'huile rosée dont les femmes parfument leurs longs cheveux noirs comme l'ébène. Il existe à ce sujet un ancien édit religieux du Mikado dont l'originalité m.'a bien frappé, u La déesse du soleil » nous a donné la terre pour la labourer et l'ensemencer, afin d'en foire » jaiUir les plantes utiles destinées à nourrir les femmes, qui sont l'ornement n du foyer, et les guerriers qui se battent au nom de l'honneur : vous ne V sèmerez donc que des plantes utiles ! Quant aux lis qui sont l'emblème du <i lu;ce des femmes, la déesse vous défend de les cultiver sur le sol sacré; « mais semez-les sur les sommets de vos maisons , en une place impropre à » tout autre usage; et là, de même qu'ils donnent la beauté aux cheveux des » femmes, ils seront comme la chevelure vivante de votre toit paternel. » Vraiment n'y a-t-il pas un symbole plein de délicatesse dans cet usage antique , et n'éprouve-t-on pas un regret de n'avoir pas le temps de suivre dans sa littérature un peuple dont la civilisation s'est faite dans l'isolement complet de toutes les nations du monde ?
Une autre chose encore est bien remarquable : les routes de la campagne sont souvent attristées par la vue de pauvres mendiants échelonnés de distance en distance, malheureux êtres amaigris , mourant de faim, et implorant la pitié du passant en montrant leurs membres déformés par l'horrible éléphantiasis. Généralement ils sont accroupis dans une charrette de bois, posée sur quatre petites roulettes, leur seule habitation jusqu'à la mort. C'est cette charrette que les nombreux pèlerins qui fourmillent sur les routes viennent, en passant, pousser un peu chaque jour. Le pauvre est ainsi traîné de village en village , grâce à la pitié des voyageurs qui l'amènent à de nouveaux bienfaiteurs: il parcourt dans sa misérable vie de longues routes à travers le Japon , espérant toujours trouver sa guérison aux sources lustrales vers lesquelles chacun lui a fait faire un pas.
C'est une vieille légende qui entretient chez les Japonais cette touchante coutume : Une jeune princesse, aimée de deux officiers, épousa le plus riche et rejeta le plus jeune et le plus brave. Après deux années de tyrannie, son odieux maître mourut frappé par la foudre. Encore d'une éclatante beauté, elle alla à un lointain pèlerinage pour s'y cacher aux humains ; chaque matin elle traînait jusqu'au prochain village le pauvre estropié qui s'ofhrait à sa vue , et le dernier qu'elle amena à la fontaine sainte de guérison ftit celui qu'elle avait vu jadis si jeune et si beau, mais qui, l'âme brisée par son refus, était devenu fou et se mourait de faim sur les routes. A peine l'eau lustrale eut-elle touché ce malheureux qu'il se leva tout guéri hors de sa charrette de douleur, et alors seulement ils se reconnurent ! La divinité avait voulu
MIOINOSKA.
récompenser l'âme charitable de la jeune femme et le cœur chaleureux du jeune guerrier. J'aime les légendes de ce peuple sensible : Tamour et la guerre , voilà ses dieux !
Mais j'ai demandé en vain, par exemple, s'il était une légende pour expliquer un usage général qui nous a produit une bien triste impression. Les jeunes filles ont de beaux sourcils arqués et des dents blanches comme des perles : mais dès qu'elles se marient, elles se rasent les sourcils et se laquent
Chaumières à toiture de lis.
les dents en noir d'ébène. Est-ce un symbole et une cruelle renonciation au désir de plaire ?«..
Le temps passe bien vite dans notre course rapide, grâce aux paysages toujours nouveaux qui viennent égayer notre route, grâce surtout aux conversations intéressantes de notre guide, plein d'érudition et d'expérience. Il avait traduit toutes les annales des légendes sacrées , mais le feu désastreux de novembre dernier lui a tout détruit. Il me faisait remarquer les statues de la déesse des voyages , installées de distance en distance le long de la route, et autour desquelles étaient suspendues des myriades de sandales ; les pèlerins et les voyageurs offrent ainsi à leur protectrice leurs vieilles chaus* sures de paille.
La halte se fit dans une belle tcha-jia , au village de Fouzisawa ; tout y est si propre, si coquet, que nous n'osons pénétrer dans l'auberçe qu'après avoir retiré nos bottes, à la grande satisfaction de nos hôtes.
Tandis que nos infatigables bettos baignent nos chevaux^ nous réussissons une magnifique omelette de trente-cinq œufs, arrosée d'un peu de saki. Puis nous reprenons notre route au grand trot, sur un chemin fort animé, le long de la mer, sous des roôhes, à l'ombre de grands sapins. Jamais je n'ai rencontré tant d'enfants ni tant de poissons ! C'est le lieu du monde où la nature en a été le plus prodigue ; mais comme tout est étrange dans ce pays, les enfants nageaient gaiement au milieu des lames qui brisaient, et les pois^ sons étaient à terre , et à cheval , s'il vous plaît ! C'étaient de gros esturgeons à bec pointu, de cinq à six pieds de long, dont deux suffisaient à faire la lourde charge d'un vigoureux cheval de montagne. Les Japonais sont trèsfriands de poisson , qu'ils mangent cru ; on en conduisait à Yeddo une longue caravane. Nous avons vu aussi haler la seine, et nous pouvions nous convaincre par nos propres yeux de la richesse poissonneuse de ces mers orientales.
Il nous a fallu passer à gué un torrent qui a plus de quatre cents mètres de large; il s'échappait d'une sombre vallée qu'on nous a dit être la plus fameuse pour ses champs de thé : plus loin , de légers bacs transportèrent d'un bord à l'autre d'une rivière toute notre cavalcade. Que de jolies aquarelles on aurait pu faire de tant d'épisodes et de points de vue charmants ! Bref, après douze heures de cheval , une série d'émotions toujours nouvelles et des spectacles toujours pittoresques, après quinze lieues de marche pour nos chevaux et nos bettos, nous apercevions les toits de la ville d'Oudawara, les tours et les donjons du manoir seigneurial qui couronne la hauteur, dorés par lès derniers rayons du soleil couchant. Un grand pont de pierre se dessinait à un quart de lieue : nous promettons un ichi-bou à celui de nos bettos qui l'atteindra le premier. Malgré la longue course qu'ils viennent de foire , ces gaillards infatigables n'ont pas hésité à entamer la lutte : oh ! TioJaç (bîti; A^tW^suç , « Achille aux pieds légers >» , n'était qu'une tortue en comparaison des coureurs japonais ! Au milieu d'une foule immense qui ne voyait que pour la troisième fois des Occidentaux , nous arrivons , nous nous installons dans une superbe tcha-jia : tout l'essaim des demoiselles, nos servantes, va, vient, voltige, se trémousse comme une volée de tourterelles. Pendant qu'on apprête un festin de homards et de riz , je tombe par hasard sur un charmant kiosque de cette auberge , ayant vue sur le jardin ; il y avait dans ce kiosque une baignoire de bois, pleine d'eau : c'était bien tentant après les fatigues du jour I Comme je me préparais à y entrer, deux servantes de
MIONOSKA.
vingt ans viennent ouvrir un petit poêle d'argile qui se trouvait sous la baignoire, y allument un feu bien flambant; bientôt Teau devient si chaude, qu'au bout d'un quart d'heure je sors de ce bain-marie aussi rouge que les homards dont je me réjouissais de manger. Les timides baigneuses m'ont alors offert deux serviettes de papier cotonneux, qui n'étaient pas plus grandes que la feuille sur laquelle je vous écris. C'était réellement très-drôle ; mais les moeurs de l'intérieur du Japon sont si candides , que rien ne nous
Un château féotial japonais.
semble plus extraordinaire, et que la journée qui suit n'est que la continuation du rêve de la veille.
Après le repas, chacun s'est étendu sur ses nattes blanches avec une grande envie de dormir ; les bougies renfermées dans de rondes lanternes coloriées s'éteignent, et plusieurs d'entre nous ronflent déjà à côté de leur revolver. Tout à coup , une des parois de papier glisse légèrement dans la coulisse, et il entre. . . un homme aveugle, agitant une petite clochette et sifflant dans une flûte aiguë : c'est un masseur appelé pour nous par la gracieuse hôtesse. Nous acceptons ses services, et, au bout d'une demi-heure, il nous procure un doux sommeil et un bien-être délicieux.
17 mai.
Dès le matin , près de trois à quatre mille personnes se pressaient tumultueusement dans la grande rue devant notre tcha-jia, pour voir des Occidentaux : au moment où nous avons paru, rien de g^cieux comme leur accueil !
Nous avons tourné autour des murailles à créneaux du château seig^neurial de cette province. J'ai su à ce propos quelques détails sur le gouvernement des fiefs japonais.
Le daïmio est tenu de venir chaque année rendre hommage au Talikoun , de lui payer un certain tribut, et de le suivre dans les guerres nationales; mais il est maître absolu dans sa principauté : à lui appartient le droit d'exiger le service militaire, de régler comme il l'entend la culture des terres, d'établir des corvées; en un mot, il a droit de vie et de mort sur ses vassaux comme sur ses serfs.
Mais il faut dire à la louange des daïmios qu'ils sont très-bons pour leurs sujets, et qu'ils les traitent très-paternellement.
Quant au fisc, voici comment il est établi. Propriétaire unique du sol que ses populations cultivent , le daïmio fait apporter dans ses greniers la plus grande partie des récoltes, et il fixe à sa guise un prix de. . . pour un picol de riz ' et le paye au producteur; puis, à certaines époques de Tannée, il fait de grandes ventes publiques à l'enchère ; alors son a bon peuple » vient acheter, pour sa subsistance , cette denrée indispensable et la paye un prix bien supérieur à celui auquel il a dû la vendre. Et, comme de juste , la différence fait le revenu du « bon prince » . Ceci nous parait inouï , à nous Occidentaux ; mais ce serait se tromper gravement que de croire que de tels principes de gouvernement choquent les idées des Orientaux , qui n'en ont jamais connu d'autres; et l'on peut affirmer que, dans leur naïve simplicité et leur fidèle dévouement au seigneur, ces populations paisibles jouissent d'une grande félicité. Ce qui se comprend plus aisément, ce sont les craintes qu'inspirent à la nuée des samouraïs à deux sabres, petite noblesse privilégiée , les idées européennes de commerce et de gouvernement qui vont, si
^ C*est en riz que le Prince paye lui-même son tribut annuel au Taïkoan : il est curieux de voir, sur toute l'échelle de cette hiérarchie compliquée de la noblesse japonaise, les appointements se payer en nature. Depuis le chef temporel jusqu'à TofHcier de police à un sabre, ce n'est point par sacs d'or, mais bien par sacs de riz que se compte le traitement. La mesure adoptée est le ■ kokottw^ qui est égal à cent cinquante- trois litres et un tiers, et qui sert de base à toutes les évaluations. Le domaine impérial est estimé à huit millions de « kokous », celui de Mito à trois cent cinquante mille, celui de Nagato à trois cent soixante-dix mille, etc...; enfin le revenu total du pays monte à vingt-cinq millions de « kokous » , soit un milliard six cents millions de francs.
MIONOSKA. 597
le Taïkoun continue, la réduire à néant. De là, ces airs farouches; de là, nos désagréables rencontres dans la ville sacrée !
Aucune figure farouche n'est pourtant venue nous troubler aujourd'hui , quoique nous ayons rencontré une foule de cortèges princiers avec tout l'apparat féodal. C'est que nous sommes plus directement leurs hôtes, et que chez eux l'hospitalité a le caractère sacré de l'antique Grèce. Nous avons donc continué à suivre le Tokàïdo : jusqu'à présent cette route avait été comme une allée grandiose de quelque parc féerique ; soudain elle est devenue pour nous un sentier serpentant, par une pente abrupte, dans des montagnes sauvages; des roches rondes, usées et polies, brillantes et gUssantes comme une glace sous les feux d'un soleil ardent , en formaient l'affreux pavé. Nos pauvres chevaux patinaient en grimpant, tombaient, puis retombaient de plus belle en essayant de se relever ; nos bettos s'écorchaient les pieds ; il fallait s'étomrdir par des cris excitants et pousser de l'avant jusqu'au col! Enfin, à mi-côte, nous trouvâmes un village sur le bord d'un torrent et au bas d'une gigantesque cascade. Là, nous achetons toute une provision de chaussons en paille tressée dont nous enveloppons les sabots de nos chevaux.
Nous avions suivi pendant sept heures les flancs sinueux et escarpés d'une gorge profonde et silencieuse ; une forêt vierge la couvrait tout entière , et , quand nous sortions par intervalles des sombres fourrés, nous avions de belles échappées de vue sur les précipices et les torrents.
Nous voici au col après un rude labeur : derrière nous la longue gorge, la forêt d'un beau vert,, les cascades et la mer; devant nous, à cette hauteur où le froid commençait à nous saisir, un grand lac coupé dans les rochers avec des baies sinueuses , puis de grandes crêtes dénudées avec des cratères ouverts et de longues déchirures volcaniques qui semblaient fendre en deux les flancs de la chaîne de montagnes : à l'horizon du lac , le cône hardi de Fouzi-Yama tranchait vivement sur ce tableau varié et admirable. Il nous apparut d'abord tout blanc de neige, se détachant sur le ciel comme une pyramide éclatante; mais, tandis que nous cheminions, le soleil s'était couché derrière les montagnes. Alors sa cime neigeuse a pris soudain des teintes rosées : puis peu à peu la lumière s'étant retirée de ce dernier asile , la gigantesque tête de la montagne s'est dérobée dans les brumes du soir. C'était vraiment un ensemble frappant par ses contrastes : l'œil en un instant embrassait à la fois , sur les plans si tranchés de ce tableau , la neige éternelle, le volcan avec la dévastation de la lave, la forêt avec toute la fraîcheur de sa verdure.
Nous étions à Hakoni : une longue ufvenue de cyprès et de cèdres longe le lac et mène droit à une grande porte fortifiée , toute vernissée et brillante ,
reprësentant peintes en ëcarlate les armes du Taikoun. Notre colonne chevauchant dans la sombre et mystérieuse allée, fut arrêtée devant les insignes sacrés par des hallebardiers en grand costume , gardiens dé ces abords sei* gneuriaux ! Il est vrai que nous avions perdu notre escorte depuis une heure , et que , même pour les Japonais , il est difficile de pénétrer dans les murs célèbres de Hakoni. Ah ! voilà enfin notre bon vieux chef qui arrive sur son cheval essoufiflé : il se prosterne devant la porte et trois fois touche le sol de son front. Puis il montre nos passe-ports aux officiers , qui nous demandent de saluer les armes du TaYkoun et de ne passer le seuil que cha* peau bas; et nous voilà admis dans Tenceinte sacrée. Notre halte ne fiit pas longue dans uh endroit si cérémonieux , quoique la population ait été fort polie et que les tcha-jias , aux balcons donnant sur le lac , soient d'une splendeur princière. Un sentier sablonneux nous fait entrer dans la région volca-. nique : crêtes pelées et torturées, vallons formés. dans les déchirures de la montagne d*où s'élevaient, comme des colonnes blanchâtres, des tourbillons de vapeurs sulfureuses , collines dont les flancs^ n'étaient qu'une nappe de lave, tel est le paysage, si différent du précédent, qui vient de se dérouler devant nous. Il était presque nuit quand nous arrivâmes, au bout de notre journée, au village de bains de Mionoska, le Baden-Baden de l'aristocratie japonaise, lieu désert dans la saison froide, et inondé de baigneurs en été. Certes, c'était une des choses les plus curieuses à voir! Bâti dans une vallée très-profonde et sur le flanc d'une montagne fort escarpée, le village n'a que des escaliers de granit pour rues, et les maisops, perdues au milieu des cascades, semblent perchées les unes au-dessus des autres. Nous avons dégringolé plusieurs centaines de marches avant d'arriver à la plus -belle tcha-jia, le grand Casino de céans : oh ! jamais je n'-oubUerai ce coup d'œil! Sur une profondeur de plus de cent mètres , la tcha-jia se composait de deux belles galeries ouvertes, liées en fer à cheval : là se prélassaient, dans le costume d'Adam et d'Eve, plus de trois cents baigneurs et baigneuses , à peine sortis de la douche du soir. A notre vue, ils ont appelé toute une nouvelle recrue qui était, parait-il, à barboter encore dans l'eau, et la foule se pressa curieusement et poliment autour de nous pour nous contempler. Il y avait des princes, des princesses, des enfants, des jeunes filles. Nous demandons si le Casino peut nous loger aussi ; mais il ne peut nous accorder cette faveur, ce que nous regrettons fort, car le local semblait bien amusant. Nous remontons de nouveaux escaliers, nous trouvons une autre tcha-jia plus modeste, habitée par une centaine d'hôtes seulement : ils se promenaient dans un beau jardin en terrasse , où une nappe de fleurs grimpantes très-toufïue semblait jetée sur les ondulations des roches et formait comme une tenture odorante.
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Tout cela était très-joli , mais nous étions bien fatigués après cette journée ; aussi gavant le dîner, me suis«je dirigé vers le kiosque des bains. Les sources sulfureuses jaillissaient abondamment de terre ; des conduits de bambou amenaient Teau toute fumante dans le kiosque. Là, des baignoires carrées en bois , ayant environ un mètre et demi de côté , étaient enfoncées dans le sol, et des groupes folâtraient dans chaque casier d*eau chaude.
Chacun de nous chercha une place dans une de ces baignoires, et, avec la simplicité de l'âge d'or, j'allai m'installer dans celle qui paraissait la moins chaude. Dans ce petit espace d'onde Umpide nous étions six, trois Japo* naises assez johes, deux Japonais, et votre très-humble serviteur! Il m'a semblé que j'avais sauté dans une bouillotte : en une minute j'étais cramoisi comme un chambellan, et j'avais bien envie de me sauver; mais mes camarades, rieurs et rieuses, entamèrent une conversation à laquelle je ne comprenais pas grand'chose ; je répondais par ma phrase habituelle, qui a toujours eu un plein succès.
Ce bon bain chaud me reposa autant qu'il me fit rire... ; puis, après un dîner que nous trouvâmes exquis , nous exécutâmes dans notre kiosque une représentation gratis pour le nombreux public de baigneurs qui venait nous admirer. Toutes les parois de papier furent supprimées; nous étions comme sur une estrade illuminée ; on improvisa des feux d'artifice , on organisa une loterie et une foule de jeux qui faisaient rire nos spectateurs. Gomme les Japonais sont très-forts sur les lois de la poUtesse, ils voulurent nous rendre une fête de leur cru , et aussitôt apparurent des danseuses en costumes éclatants, peignées, peintes, poudrées, décorées à ravir, et jouant du sam-sin , sorte de guitare criarde. Puis est venu le chiri-fouri, la danse classique du Japon ! C'est assez difficile à décrire : cela ressemble au jeu vif de la «mora» itaUenne, à la a parole volante» , à «pigeon vole» , etc., mais avec quelques petites modifications» Les danseuses se divisent en deux camps^ et , tout en dansant et en jetant les mains en cadence comme pour se défier, l'une comimence une phrase rhythmée qu'une autre doit continuer, puis une troisième, et ainsi de suite, de sorte que chacune contribue successivement à improviser une cantate capricieuse et folâtre , où l'esprit devient aussi vif que le geste. On nous expUque les bons mots à mesure qu'ils font éclater de rire toute l'assistance ; mais voici un changement de décoration : dès qu'une danseuse s'est trompée de rime ou de cadence, elle doit être punie, et, pour gage , se dépouiller d'une partie de ses vêtements. Peu à peu tout s'anime : l'amour-propre de chacune est en jeu, les yeux jettent des étincelles, et ce ne sont que fous éclats de rire. Voilà la manche droite qui tombe, puis la manche gauche, puis l'écharpe, puis la houppelande, puis la giberne !...
jusqu'aux boucles d'oreilles ! et la deraière muse qui reste victorieuse sur le champ de bataille, après avoir mis toutes les autres hors de combat, esl applaudie, félicitée et couverte de fleurs par toute l'assistance japonaise. Bien ne peut donner une idée de la vivacité des gestes, des rires bruyants et du feu roulant de paroles de ces danseuses s'agitant a la lueur de belles lanternes de couleur et au son d'une folle musique ! — Sur ce , pas de mauvais rêves.
18 mai.
Baignade dès l'aube; ce matin, nous n'étions que deux; une cascade d*eau glacée à côté du bain chaud a fait merveille; puis, départ rapide ; nous voici en voie de retour. Sur notre route , nous montons au cratère de HuDgo-zan{;, qui me rappelait le Tankoubanprahou de Java ; la chaleur y était suffocante, des ondes de boue flottaient comme dans un lac infernal, et leurs gros bouillons s'élevaient par étages en mousseux glouglous qui formaient en une minute une cloche de la hauteur d'un homme , puis qui éclataient comme une bombe, pour naître de nouveau. Nous avons approché des vapeurs une branche d'azaléa rose qui a tourné immédiatement au blanc pâle. C'est vraiment effrayant de se sentir sur le bord du soupirail ténébreux par où s'échappent les vapeurs affreuses du grand fourneau qui est au sein de la terre. Depuis notre arrivée dans ce pays, il ne s'est point passé une semaine sans qu'on ait ressenti de légères oscillations à Yokohama.
Nous avons dû aujourd'hui passer un autre col pour rejoindre notre belle vallée d'avant-hier; pendant trois heures, nous avons descendu le flanc abrupt de la montagne , tenant nos chevaux par la bride et glissant sur les pierres usées sans pouvoir nous arrêter. Chacun de nous est tombé 4.eux ou trois fois ; mais heureusement les chevaux ne se sont fait aucun mal. EnBn il faut faire descendre à nos bétes un escalier de quarante marches, et nous voilà dans le joli village d'Atta, logés à la tcha-jia Miânàgiânà, un vrai palais , avec de grandes salles tapissées de nattes blanches , et dont la charpente et le treillis artistique des parois à jour sont en laque superbe. Celte tcha-jia est cent fois plus belle que celle de Melaski, et je vous assure que, lorsque entourés de vingt jeunes filles élégamment parées, qui nous apportaient du riz et des gâteaux , nous étions à dîner dans une de ces belles salles , avec la vue d'un jardin admirable devant nous , nous pouvions nous croire dans la réalité de quelque féerie d'opéra. Le jardin, était le flanc même , le flanc à pic de la montagne , cowvert de petits arbres pourpre et lilas, de bosquets nains, et tapissé d'un gazon entretenu avec un soin minutieux. Six cascades, chacune d'une ^double hauteur d'homme, aménagées
MIONOSRÂ. 601
avec art entre de belles roches , se succédaient sur cette nruraille de verdure et de fleurs, et y brillaient comme de larges lames argentées. Au ba§ était un petit lac, avec de petits ponts et de gros poissons rouges que nous estimions environ de douze livres chacun.
Nos yakonines , avant de se mettre en grande tenue , allèrent se placer sous la cascade , et des nymphes les y suivirent.
Quand la brume est venue , toutes les demoiselles de la maison , en bande joyeuse, se sont mises en cercle autour du petit lac, et ont battu des mains bien fort, en chassant devant elles le troupeau des poissons ; je ne comprenais rien à cette battue aquatique , mais elles nous ont expliqué que chaque soir elles faisaient rentrer leurs poissons au fond d'une grotte taillée dans le roc artificiel , où ils restaient toute la nuit à l'abri des éperviers et des oiseaux qui leur font la chasse. Oh ! qu'il est donc drôle ce peuple d'enfants, couchant ses poissons, leur ordonnant de rester sages toute la nuit, et allant à Taurore, le lendemain, leur donner la clef des eaux!
Nous avons eu, malgré les masseurs, un peu de mal à nous endormir; les yakonines , qui soupaient dans une salle seulement séparée de la nôtre par l'épaisseur de tringles de laque et de feuilles de papier, s'échauffèrent un peu trop la tète, grâce à de nombreuses rasades de saki; ils échangèrent quelques vives paroles, et nous lés entendîmes s'animer si fort qu'ils ne parlaient plus que de se battre en duel sur-le-champ avec leurs grands sabres. Trois fois il a fallu que nous intervinssions et que nous missions le holà ! Grâce à nos instances, cela a fini , mais vers minuit seulement.
19 mai»
C'a été une rude journée que celle du retour à Yokohama; nos bêtes étaient harassées de fatigue , et nous avions encore vingt lieues à faire. Hier soir, on avait dit : «Goûte que coûte, il faut arriver demain. » Aussi, dès cinq heures , départ précipité , et nous piquons des deux. Ces pauvres bettos , qui n'avaient cessé de nous suivre, m'inspiraient une si profonde pitié, que j'ai fait tout au monde pour les faire rester en arrière ; mais ces coureurs iniatigables ont autant d'amour-propre que de nerf, et m'ont dit que jamais V les chevaux ne les avaient vaincus à la course » . Dans notre longue retraite par le Tokâïdo , nous ne nous arrêtions dans les tcha-jias que pour arroser nos excellentes montures de quelques seaux d'eau.
J'ai vu aujourd'hui l'armée du prince d'Oudawara. Elle faisait l'exercice à boulet dans la vallée d'un grand torrent; la cible était à quinze cents mètres ; elle était rarement atteinte : on ne voyait que nuages de fumée.
Voilà qui enivre tes Japonais ! le bruit et l'odeur de la poudre avaient fait tourner toutes les têtes, et Ja petite armée seigneuriale était heureuse et étonnée de fîaire à elle seule tant de tapage.
Notre course fut si rapide que nous échelonnâmes tous les yakonines de notre escorte le long de la route et loin derrière nous ; le vieux chef fut le seul qui, avec son magnifique cheval noir, resta notre fidèle compagnon.
Nous étions encore à quatre lieues de Yokohama , que la nuit était déjà bien noire; nous poussions de bruyantes clameurs pour dégager la route devant nous ; puis nous avons coupé au plus court par les sentiers sinueux qui traversent les rizières , sautant les fossés et passant des ponts formés de trois bambous. Les pauvres gens qui se garaient enfonçaient de deux pieds dans la bourbe. Au moment où nous débouchions sur la baie de Kanagawa, la mer sembla illuminée par de rougeâtres et vacillantes lueurs; c'était une pèche aux flambeaux, pèche favorite des Japonais. On voyait des ombres se baisser, se relever, passer en silhouette fugitive sur des barques légères ; les unes semblaient agiter les torches résineuses dont la mer reflétait les nuages d'étincelles ; les autres brandissaient le harpon et luttaient avec les poissons ; le coup d'oeil sur cette flotte et sur ces ombres avait quelque chose de mystérieux et de fantastique.
Deux jours après , le canon du Colorado retentissait au large , et la rade lui répondait. Mais c'est nous surtout qui avons répondu du fond de nos cœurs, en poussant un immense cri de joie! Oui certes, le Japon est le plus ravissant pays que nous ayons parcouru dans tout notre voyage ! Oui , je suis bien enchanté de l'avoir si bien vu et d'y avoir passé un temps si délicieux ! mais... le canon du Colorado, c'est le signal du retour vers l'Europe ! vers le «home» si chéri ! Maintenant enfin nous ne nous éloignons plus, nous revenons ! Et il faut avoir couru plus de quatorze mois tant de terres et de mers, ne vivant que du souvenir des siens, pour s'imaginer combien est grande la soif du retour; et, si les yeux sont éblouis par tant de beaux spectacles , comme le cœur n'est pas là , mais bien par delà les mers , au milieu de vous tous , hurrah ! trois fois hurrah ! et en avant pour le retoiu* !
Nous pensions devoir nous embarquer immédiatement, et nous étions dans toute la presse fiévreuse d'un départ pour l'Europe; mais le gros monstre, qui semble être le géant de la rade, doit prendre ici un millier de tonneaux de thé et une immense cargaison ; nous ne partirons donc que le 25 au soir. Pendant ce temps nous avons feit nos préparatifs de départ et nos adieux à tous les amis que nous laissons dans ce beau pays.
Un seul incident nous fit passer le temps de cette anxieuse attente : ce fut un grand dîner japonais.
MIONOSKA. 603
Au son de la musique orientale , nous entrions dans la grande salle d'une légation où une véritable illumination éclairait la table couverte de mets coloriés ; il y avait là huit danseuses , accessoires obligés de toute fête japonaise, toutes brillantes de fraîcheur et de costume. Elles étaient assises sur leurs talons , avec un petit tabouret de laque devant elles, et jouaient langoureusement de 4a guitare.
Sur des tables séparées , nous pouvions admirer les « pièces montées » que les Japonais aiment tant. Une de ces pièces, qui avait bien un mètre carré, toute en œufs, poissons, fleurs, oignons, carottes, etc., etc., représentait un paysage avec perfection : il y avait des rivières en filaments d'oignons, des canards mandarins en navets sculptés ef peinturlurés, des champs de verdure, des ponts en briques de carotte. Un autre plateau représentait la pèche. Sur un rocher de pommes de terre, perdu au miHeu de flots de mayonnaise, et écumant de mousse de blanc d'oeuf, un pécheur halait un long filet à mailles de navet et ramassait des myriades d'huîtres crispées et d'épinoches sautillants. Enfin voilà une grande barbue qui s'avance! elle est convertie engaliote ornée de mâts et de voiles gonflées par la brise. C'est de tout cela que nous avons mangé avec nos bâtonnets. Je vous fais grâce d'une cinquantaine de plats d'un goût très-fin , mélangés à dose homœopathique d'écrevisses pilées, de sauces et de poissons. Les demoiselles s'animèrent peu à peu , grâce au Champagne dont nous les régaUons ; elles dansèrent , firent la roue, chantèrent en chœur. Puis, comme couronnement de l'édifice, nous eûmes un chiri-fouri! Nous avions déjà emporté comme souvenirs nos bâtonnets et notre serviette en papier ; l'usage japonais voulait plus : l'amphitryon nous fit escorter par un de ses « kotz-koï » , portant pour chacun de nous une joUe corbeille ornée d'un gros homard et d'un poisson. C'était une fort charmante fête et notre dernier morceau du délicieux Japon.
Monnaies japonaises.
Quelques notes sur le gouvernement du Japon. — La marche du Colorado. — Sa machine. — La semaine des deux lundis. — Deux mille francs pour une alouette. — Les repas en douze temps.
Ainsi , le voilà déjà fini notre charmant séjour au Japon ! La nature la plus luxuriante du sol, l'amabilité si originale de ses habitants nous ont ravis à chaque heure davantage.
Mais pendant ces trente-trois jours d'une vie d'excursions, comment arriver à se rendre un compte exact des grandes questions sérieuses qui agitent ce pays? Gomment lever, même un instant, une portion du voile mystérieux qui enveloppe cette terre vierge , si longtemps isolée des autres nations du monde , et qui Faisait son bonheur de son isolement ?
Je sens qu'il me faudrait de longs mois pour étudier à fond un peuple chez qui s'est réfugiée la féodalité, exilée des autres continents! — D'ailleurs, ne connaissant pas la langue , et n'ayant pas occupé une position officielle , qui peut seule donner la clef des péripéties de la politique actuelle , je ne saurais que vous envoyer à la hâte les premières impressions d'un exciu'sioniste '.
Je voudrais me tromper, mais je crois sincèrement que les Occidentaux ont apporté ici un élément de troubles terribles , et que la révolution profonde qui travaille toutes les classes de ce pays est en majeure partie notre fait. Songez qu'il y a une trentaine d'années le Japon vivait seul , heureux et prospère , sous des lois féodales qui faisaient d'une hiérarchie poUtique une institution sacrée. Aujourd'hui, le cri d'alarme est jeté et se répand sur toute cette terre pour la bouleverser. Au nom de la civiUsation de l'Occident , la révolution est aux portes du Japon pom* y soutenir un choc d'autant
' J*ai cru devoir laisser telles quelles ces notes rapides de mon journal, quoique la face des choses ait complètement changé au Japon. Dans ce pays que nous avons parcouru à cheval , le revolver à la ceinture, précédés de bettos yétus d*un simple tatouage, on construit aujonrd*hai des chemins de fer, et on vend des habits noirs! — Ce n'est plus le Taïkoun s*appuyant sur Talliance étrangère pour faire la guerre au Mikado : le Taïkoun a été battu, renversé; le Mikado règne en maître... et nous fait le meilleur accueil. Il n*est plus question, à ce qu*il parait, dliommages féodaux, de vassaux et de suzerains; il ne s'agit rien moins que de fonder le parlementarisme, avec un Corps légigiatif, et d'inaugurer le suffrage universel dans TEmpire du Soleil levant. Un de mes anciens camarades de collège, M. Georges Bousquet, avocat à la Cour de Paris, vient de partir pour Yeddo, appelé par le nouveau gouvernement, afin d'introduire à forte dose dans les lois japonaises le Code Napoléon.
plus terrible qu'il est plus soudain et que , sans transition aucune , les éléments les plus opposés du moyen âge et de notre siècle vont se trouver en lutte.
De la Chine , où l'Occident avait fait ses premières armes pour la guerre immorale et ignominieuse de Topium , il a donc fallu venir encore une fois à la remorque de TAngleterre jeter le trouble chez une paisible nation ! 11 a donc fallu , pour fournir un aliment nouveau et nécessaire aux populations ouvrières comme à la marine marchande de la reine des mers ; pour voir toujours fumants , et encore fumants , les fourneaux de Manchester ; pour contraindre un peuple qui se suffisait à lui-même à nous acheter nos produits, il a donc fallu forcer l'entrée du Japon, faire de notre volonté une loi , violenter le commerce ' et dire à un peuple : « Nous sommes les plus forts, et, dans notre siècle, nous n'admettons pas qu'une partie de la société humaine s'isole et se retranche ; nous venons vous imposer notre amitié ! »
Gela est vrai assurément; mais le flambeau de la civilisation occidentale ne doit-il pas aussi éclairer le monde d'une si vive lumière que les ténèbres des nations les plus lointaines soient chaque jour repoussées et dissipées davantage? La force morale et irrésistible des races supérieures ne doit-elle pas conquérir avec le temps les autres races , les arracher à leurs préjugés, à leur indépendance, et, en développant toutes leurs ressources pour le profit commun, faire naître chez elles de nouveaux besoins dans l'ordre matériel connue dans l'ordre moral? Cette crise terrible, cette révolution qui , comme un tremblement de terre j va ébranler le Japon , ne serat-elle qu'une transition vers une nouvelle prospérité , un travail plein d'angoisses d'où s'enfantera dans la douleur une nouvelle génération avec de nouvelles idées?
C'est là ce que je voudrais espérer pour l'avenir ! Mais avant d'envisager quelles peuvent être les conséquences heureuses d'une révolution si cruelle, je crois devoir en quelques Ugnes retracer, pour mémoire, les principaux traits de l'histoire du passé.
i Les statistiques les plus curieuses de notre commerce au Japon seraient assurément celles d*il y a dix ans, époque à laquelle — pour ne citer qu*un trait — l'or n'y était acheté par nos heureux négociants qu'à raison de quatre fois son poids en argent , tandis que partout ailleurs il vaut quinze fois Tajqgent.
Aujourd'hui, la France reçoit du Japon pour vingt-six millions de soies grèges et autres, et pour vingt-huit millions de graines de vers à soie eu cartons. Ce second 'article est d'une importance capitale i il est le contre-poids de nos mauvaises récoltes, et la planche de salut de l'industrie lyonnaise.
Les importations générales en 1866 (cotonnades, lainages, armes, métaux) sont de quatrevingt-cinq millions de francs.
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Race guerrière et passionnée, les Japonais s'étaient déjà montrés, il y a quelques siècles, bien supérieurs à tous les Orientaux. Ils avaient accablé les Chinois de tant de défaites , que ceux-ci , même à l'époque de leurs grands chefs mongols, durent abandonner, dans un rayon de vingt lieues, toutes les côtes les plus proches du Japon*. Mais, après ces exploits, il semble que cette nation n'ait plus voulu que s'isoler du monde , vivre dans .tout l'éclat des pompes féodales, et, se suffisant à elle-même, conserver pour elle seule toutes ses richesses dans son ile sacrée !
Le Mikado , véritable idole , gouvernait avec omnipotence ce riche pays : dix-huit grands daKmios se partageaient les provinces et rendaient, chaque année , hommage au suzerain demi-dieu ! Mais la passion guerrière devait se réveiller insensiblement dans ces âmes batailleuses. Comme chez nous au moyen âge, les seigneurs s'habituèrent à guerroyer les uns contre les autres, et les fastes de la chevalerie échauffèrent toutes les tètes. Lorsque Von remonte à deux siècles et demi de notre époque , les mystères dont les races orientales enveloppent leur histoire semblent se dissiper, et des faits succèdent enfin à des légendes. Le Mikado qui régnait alors chargea un de ses généraux , nommé Faxiba , de soumettre quelques daïmios rebelles : Faxiba était ambitieux, et, au lieu de porter la guerre à d'autres ambitieux, il profita du pouvoir dont il était investi pour se mettre à la tête du gouvernement. C'est là l'origine des Taïkouns. L'heureux maire du palais fit du Mikado un roi fainéant. Il exagéra encore toute la splendeur reUgieuse dont le chef spirituel de l'empire avait aimé à s'envelopper; il le plaça comme un dieu dans des palais magnifiques d'où il ne devait plus songer aux choses de la terre , et où il lui forma un entourage brillant de seigneurs qui devaient lui composer comme une cour céleste. Mais le fils de l'usurpateur rencontra un usurpateur plus ambitieux encore, et il fut assassiné par le général Hiéas, son propre tuteur. Hiéas consacra le pouvoir taïkounal : d'une part il se sentit assez fort pour faire une sorte de compromis avec le Mikado , qui fiit forcé par là même de le reconnaître; il le vénéra et lui rendit hommage, il l'éleva encore plus haut dans les sphères spirituelles; d'autre part, il s'adjugea à lui-même un pouvoir temporel agrandi. Aux dix-huit grands daïmios de la vieille noblesse sacrée, il opposa la création : 1* de trois cent quarante-quatre jeunes daïmios auxquels il distribua fiefs et seigneuries; 2* de quatre-vingt mille hattamothos ou capitaines auxquels étaient réservés tous
^ Jusqu'à présent, les rapports étaient toujours demeurés très-froids entre la Chine et le Japon. Mais voici qu'en 1871 il a été conclu entre ces deux grandes puissances de l'Orient un traité d'amitié dont les conséquences ne sauraient nous échapper. (Voir le Journal de Saint-Pétersbowy, i 187J.)
les emplois du gouvernement. Ainsi constitué , le nouveau pouvoir s'amalgamait singulièrement avec Tancien ; l'éclat de la chevalerie devint de plus en plus brillant ; la force des choses avait fait un tout de deux éléments opposés d'abord. La plus grande paix s'était rétablie dans cette belle région, où seigneurs et chevaliers régnaient en demi-dieux sur une population douce et laborieuse qui les vénérait et les aimait.
Mais voici qu'en 1842 , tout à coup le bruit des armes anglaises en Chine et de la guerre de l'opium est venu troubler le repos du Japon , qui ne voulait que vivre dans l'isolement, et chez lequel les lois sacrées défendaient comme un sacrilège l'accès aux étrangers !
Dès que les Japonais apprirent l'humiliation de la Chine, la puissance étrange des armes et des navires de l'Europe, et enfin le traité de Nankin , une fraction du conseil taYkounal vit à la fois dans ces événements une menace et un avertissement pour le pays. De là, naissance de ce qu'on a appelé « le parti des étrangers » , et résistance fanatique du parti religieux et a national » .
Les uns , prévoyant que les Barbares ne s^en tiendraient pas à la Chine et viendraient frapper impérieusement à la porte du Japon , comme l'avaient fait les Portugais en 1644, les Anglais en 1674, les Russes en 1805, enfin les Hollandais en 1844, conseillaient de les accueillir, ou plutôt de les subir en amis, et pour cela de réformer les lois de prohibition.
Les autres, au contraire, criaient avec fanatisme que les Chinois étaient des lâches et des chiens, et qu'il fallait accueillir les étrangers... à coups de canon.
Le sort en était jeté ! ce malheureux pays était divisé en deux factions contraires, et, pendant quelques années, les chefs de chacune de ces factions devaient préluder par des duels et des assassinats à notre apparition sur ces rivages.
En 1853, arrive la flotte américaine sous le commodore Perry : grand embarras du Talikoun Minamoto-Teoski ! Il fallait qu'il se déclarât, aux yeux du Japon tout entier, pour ou contre les Barbares. Après une courte hésitation , il reçoit avec bienveillance les communications du commodore ; huit jours après , il expire ! Personne ne doute que le prince de Mito , chef des patriotes, ne soit pour beaucoup dans le mystère qui entoure sa mort. C'était une étrange mission que celle de Perry : moitié pour réclamer un équipage nauiragé , moitié dans un but politique , en cas d'une guerre entre le Japon et l'Angleterre, il était chargé de faire sentir au Japon combien il lui serait utile de pouvoir compter sur l'Amérique.
On ajourne la réponse à un an. En 1854, il revient, nouvel ajourne-
ment: il menace alors, et aussitôt on cède. Ce premier traité autorisait l'établissement d'un consulat dans la petite île de Simoda, une roche perdue sur la mer, en vue de l'île d'Inosima. Malgré cette sorte d'emprisonnement, le consul américain ne cessa d'encourager le parti étranger; de 1854 à 1858, il montra aux chefs de ce parti tous les enseignements de la seconde guerre de Chine, et parvint, à force de les intimider et de grandir la puissance militaire de nos flottes, à faire signer au Taïkoun un second traité.
Ce malheureux Taïkoun signa en juillet; en août il mourut assassiné! Que de tristes préludes ! Si la prévision et la crainte de notre arrivée causaient tant de meurtres , et dans de si hauts rangs , que serait-ce donc quand tant de nobles fanatiques se trouveraient en contact avec les Barbares? L'Amérique avait ouvert lavoie, mais elle ne pouvait rester longtemps avec une telle avance sur nous dans la politique de l'Extrême-Orient : en 1858, la France, l'Angleterre et la Russie envoyèrent à la cour de Yeddo des plénipotentiaires chargés de signer les mêmes traités. Le Taïkoun nous ouvrit trois ports de son domaine particulier : Yokohama , Nangasaki et Hcikodadè, et promit de nous ouvrir en 1863 Hiogo, Osâka, Yeddo et Nigata,
C'est à partir de cette époque que notre histoire est écrite au Japon en lettres de sang : six assassinats en six mois ! Des samouraïs venaient des provinces de l'intérieur pour venger les lois sacrées, mettre un barbare à mort, puis s'ouvrir le ventre. Ils devaient passer pour des héros dans les fastes de l'Empire.
Le gouvernement du Taïkoun se trouvait lui-même en butte aux attaques les plus violentes des daïmios patriotes. « C'est, disaient-ils, pour s'élever plus haut et réduire à néant le parti national que ce gouvernement seconde des fonctionnaires froids et orgueilleux, des marchands intéressés et rapaces, des matelots grossiers et débauchés. »
« Quoique nous ne soyons que des êtres stupides et dégénérés, ajoutait un de leurs manifestes, nous observons cependant, sans leur porter la moindre atteinte, les sages lois que nous tenons de To-chio-gou. Il y a quelque temps, nous vîmes nos ports envahis par une foule d'ennemis étrangers qui y ont fixé leur demeure, et tout dernièrement, nous osons le dire, le gouvernement corrompu du prince (le Taïkoun) a engagé notre royaume dans une voie qui doit le mener à sa ruine , en signant un traité de paix lequel autorise l'exportation des productions rares qui font la richesse du pays.
» Si le gouvernement du prince n'a pas la force de se débarrasser de ces étrangers, eh bien, nous, qui n'avons pas la dix-millième partie de ses moyens , nous nous chargeons de les exterminer.
^ L'année passée, si nous avons assassiné Ykammono-Kami, c'est unique-
ment parce qu'il s'était rendu tributaire des puissances étrangères , et qu'en agissant de la sorte il s'était comporté en ennemi audacieux de notre royaume, dont il avait juré la perte.
» Depuis, nous avons vu, sans pouvoir l'empêcher, l'immigration prendre des développements extraordinaires; et, dans l'entourage du prince, il ne s'est trouvé personne pour dénoncer le fait. Geux*là ont assumé sur eux une grande responsabilité qui ont renversé les sages lois de To-chio-gou...
» Tous les faits qui viennent de se passer, ce traité d'amitié et de commerce... sont dus à l'ineptie des employés du gouvernement, le Gorodgio en tête.
» C'est pourquoi nous avons résolu de maintenir les sages institutions de To-chio-gou : telle est l'opinion de notre insigne stupidité. »
a Quel besoin d'ailleurs , disait un autre manifeste ' , de tolérer à Yoko-^ hama ces yakonines insolents (les ministres des puissances étrangères) ? A des marchands il ne faut que des comptoirs. Il avait été expressément con-^ venu que les traités de commerce conclus avec les étrangers ne devaient être qu'une grande faveur qu'on leur accordait après des demandes réitérées et humbles de leur part. Au Heu d'accepter ces concessions comme une faveur, ils osent dire maintenant que ces traités constituent pour eux un droit légal ; on peut leur permettre, comme dans les temps passés, de gagner de l'argent sans trop voler.
» C'est avec bien du regret que nous vous entendons, depuis longtemps, faire allusion au mode de gouvernement des nations étrangères , et parler toujours de la concentration du pouvoir dans les bureaux du gouvernement. Vous vous exposez par là à d'amères critiques, et vous excitez les défiances de vos plus fidèles partisans. Y a-t-il donc parmi les nations étrangères des pouvoirs dignes de porter le nom de gouvernement comme le nôtre? Est-ce qu'elles ont un Mikado, auguste descendant des dieux? Vous savez mieux que nous que l'autorité procède d'une seule source , le Mikado , qui a distribué son pouvoir parmi certaines familles. Que si vraiment vous songiez à imiter les gouvernements étrangers , il faudrait de toute nécessité vous consulter préalablement avec notre souverain le Mikado, qui est notre chef suprême.
» Nous désirons abolir les relations avec les étrangers. Leur présence au Japon n'a pas plus de raison d'être aujourd'hui qu'à l'époque de leur arrivée. La seule difiPérence , c'est qu'autrefois ils avaient des vaisseaux à voiles , et
^ Je duis la communication de ces deux manifestes à ^obligeance de M. Vassear, inspecteur des Messageries impériales.
que maintenant ils les ont mus par la vapeur : tant mieux ! ils partiront plus vite! »
Par suite de cette irritation du parti national , les assassinats continuent de plus belle : le régent est mis à mort à Yeddo par des samourats du prince de Mito.
Yeddo devient inhabitable à cause des meurtres d'Européens; nos ministres y amènent leur pavillon et se retirent à Yokohama.
En 1861 , à la suite de Tattaquede la légation anglaise par des fanatiques, tandis que des bonuues studieux commençaient à mieux connaître la langue japonaise , que découvre-t-on? C'est que , nous croyant au Japon en vertu de traités conclus avec le chef de l'empire , nous n'avions que la signature d'un lieutenant général, qui n'avait point de valeur sans la sanction du Mikado, et que nous étions dupes d'une erreur complète.
Mais n'avions-nous pas un pied sur cette terre? Et si nous l'en retirions, ne courions-nous pas le risque de nous la voir fermée pour longtemps? En somme , ces traités , nous les avions signés , notre parole était engagée : nous ne pouvions point reculer.
Si, dans la suite, la France demeure la plus chaleureuse observatrice de cette poUtique, on peut dire que, dans le principe , l'Angleterre l'avait aussi adoptée. Lord Palmerston demandait un jour à un agent qui s'étendait trop longuement avec lui sur l'organisation en apparence compliquée du gouvernement japonais : « Qui a signé nos traités? — Le Taïkoun. — Qu'est-ce que le Taïkoun? — C'est le plus puissant des daïmios. — Eh bien , répliqua le premier ministre d'Angleterre, pourquoi chercher ailleurs le pouvoir auquel nous devons nous adresser? Le Taïkoun a signé nos traités, nous devons donc admettre qu'il avait le droit de les signer, et, en le soutenant, nous lui donnerons la force de les exécuter. »
Le contre-coup de cette politique fort juste fut de resserrer plus étroitement l'union du Mikado avec la vieille noblesse.
Or, le Mikado qui régnait alors était jeune et ardent : c'était une belle occasion pour lui de ressaisir un pouvoir qui lui échappait chaque jour; il se sentait appuyé par l'immense majorité des daïmios; il s'agissait donc de se mettre hardiment à la tête du parti réactionnaire, de personnifier en luimême le parti patriotique dont Mito et Hori , deux princes du sang le plus antique , venaient d'être les glorieux martyrs : il fallait qu'il renversât le Taïkoun !
Il n'osa l'essayer. Le Taïkoun d'ailleurs avait concentré toutes ses troupes à Yeddo , sa capitale , et réuni autour de lui tous les daïmios qui lui avaient promis de le soutenir. Cet homme énergique voyant que désormais il pou-
A BOBl) DtJ COLOUÂDO. ' «11
vait non-setilement sauver, maïs consolider son pouvoir en s'appuyant sur les étrangers, frappé des merveilles de notre civilisation comme de la puissance de nos engins de guerre , avait armé ses soldats de carabines et de canons , acheté des vapeurs qui devaient terrifier ses rivaux ; il avait de plus en plus engagé nos ministres dans sa politique ; il n'hésita donc point à faire face à l'orage qui s'accumulait à Miako.
Le Mikado dut céder, et, au grand mécontentement des daïmios de vieille roche, c'est d'une main forcée et les larmes aux yeux qu'il ratifia solennellement les traités de son téméraire Heutenant temporel. Pour le Taïkoun, c'était la plus éclatante des victoires : il tenait désormais d'une main plus sûre les rênes de l'État; il n'avait plus que des ennemis isolés et divisés; il avait pleine confiance dans l'appui des étrangers , et il se lançait à corps perdu, malgré les préjugés, les suicides, les assassinats des samouraYs, dans notre alliance!
Le châtiment infligé au prince de Nagato , chef du parti hostile aux étrangers , vient changer brusquement la face de la situation : la facilité avec laquelle sont détruites les batteries élevées par ce daïmio pour interdire à nos navires l'accès de la mer intérieure, prouve au Japon tout entier que nous avons non-seulement le droit, mais le pouvoir d'exiger le respect des actes internationaux que l'on voudrait déchirer.
Quant aux oscillations qui se succédèrent alors dans les effets de notre alUance, je sens qu'en vous les racontant je me laisserais entraîner trop loin. Ces événements nous montrent les derniers efforts tentés par les représentants des vieilles idées japonaises pour s'opposer à l'introduction de l'étranger, qu'ils confondent avec le trouble et le désordre : tout est mis en œuvre pour rendre nos relations impossibles.
Mais il est une chose que j'ai par-dessus tout à cœur de vous dire, c'est combien le ministre de France, M. Léon Roches, arrivé ici depuis mai 1864, a porté haut le nom et l'influence de la France. Ancien officier d'Afrique, aux allures et à l'esprit militaires , plein de franchise et de patience , possédant par excellence les qualités qui en faisaient et en font le diplomate le plus accompU pour comprendre les Orientaux et traiter avec eux, il n'a pas tardé à « enlever » les Japonais.
En très-peu de temps, il montrait au puissant maire du palais et à tous les daïmios de son parti combien ils pourraient vite , avec le secours de notre instruction , de nos armes , de nos vaisseaux , se rendre omnipotents au milieu des factions qui divisaient leurs ennemis. Et aussitôt un arsenal annexe est fondé à Yokohama , un grand arsenal à Yokoskà ; on appelle notre
6iS PÉKIN. YEDDO. SAN FRANCISCO.
mission militaire , et toute une moitié du Japon nous achète par milliers fiisils et canons , étoffes et produits de l'Occident.
Quant au Tatkoun actuel , c'est un homme de trente-cinq ans y de belle figure et à l'àine guerrière. Il est plein d'ambition , plein de bonté pour les Européens , fermement convaincu que tout espoir de grandeur est pour lui dans l'alliance européenne , et il a voulu consacrer son avènement par une chose qui ne s'était encore jamais vue sur la « Terre sacrée » . Après avoir eu une première conférence avec notre ministre seul^ il a voulu se montrer en personne aux Européens > et a convoqué à Osaka, sa résidence, tous les ministres étrangers. Les réceptions ont été superbes, le Taïkoun charmant de courtoisie, de noblesse et de distinction. Il a prononcé pour le l*' janvier 1868 l'ouverture de quatre nouveaux ports , Yogo , Osaka , Yeddo et un port de l'ouest, et il a invité tous les plénipotentiaires à y préparer l'installation dès nouveaux résidents européens. Une moitié de nos officiers de la mission militaire s'est rendue à Osaka ; l'organisation de l'armée , d'un ministère de la guerre , l'acquisition de nouvelles armes et de nouveaux vapeurs y ont été décidées.
Les ministres n'étaient pas encore de retour d'Osaka quand nous avons quitté le Japon , mais un vapeur de guerre japonais a apporté à Yokohama la nouvelle de l'ouverture des ports, qui a fait grand bruit, et celle de la meilleure entente avec le Taïkoun, qui en a fait plus encore. Combien de temps cette harmonie durera-t-elle , et la révolution est-elle étouffée , ou... retardée seulement? C'est ce que nous nous demandons avec angoisse, en quittant ce beau pays. — Mais, en dehors des querelles intestines entre daïmios, Taïkoun et Mikado , l'indépendance future du Japon n'est-elle pas menacée aussi par les agissements de la Russie et des États-Unis d'Amérique? La première de ces deux puissances suit dans l'Extrême-Orient une politique qui lui a valu déjà bien des succès , mais qui lui en assure de plus importants encore , si la Chine et le Japon n'unissent pas leurs efforts pour y mettre obstacle.
L'agent du Czar au Japon n'a jamais résidé à Yeddo, et il semble s'appliquer à séparer son action de celle de ses collègues européens. Il n'a d'ailleurs que peu d'intérêts commerciaux à protéger, et il s'épargne ainsi bien des conflits qui useraient son influence , exclusivement réservée à un but politique. Ce but est d'étendre les possessions russes en empiétant sur le territoire nord du Japon. C'est ainsi que le gouvernement de Saint-Pétersbourg est parvenu à s'emparer de la plus grande partie de l'Ile de SaghaUn , qu*il occuperait aujourd'hui tout entière si l'escadre anglaise n'avait fait en temps opportun une démonstration significative. Mais n'est-on pas en droit de
penser qu'à la faveur de telle complication facile à prévoir, la Russie ne retrouve bientôt une occasion favorable pour reculer encore les limites de ses possessions dans rExtrême-Orient?
En cela elle est secondée par les États-Unis d'Amérique , avec lesquels elle semble avoir contracté une alliance étroite. Les États-Unis , j'en ai la conviction y ratifieront toutes les annexions que la Russie essayera de réaliser dans le nord du Japon, afin de s'assurer à elle-même des ports ouverts pendant toute l'année. Ceux qu'elle possède en Mandchourie jusqu'au fleuve Amour, et même ceux dont elle s'est emparée dans l'île Sag'halin, sont obstrués par les glaces pendant quatre ou cinq mois de Tannée. — Par compensation , la Russie ferme les yeux sur les tentatives accomplies ou h accomplir parles États-Unis pour s'immiscer dans les affaires intérieures du Japon et pour faire confier à des sujets américains quelques hautes fonctions dans le gouvernement japonais.
Puissent tous ces dangers être écartés d'une terre où il y a tant d'éléments de bonheur auxquels nous devons nous efforcer de donner essor ! Puissent l'intelligence et le travail , encouragés par l'action désintéressée des puissances occidentales , se faire place sous le soleil du Japon ! Alors s'amoindrira et finira par disparaître la classe oisive et ruineuse des samouraïs. Alors le Japon déchirera les langes qui l'enveloppent, et il sortira de la féodalité du moyen âge pour entrer à pleines voiles dans la civiUsation moderne.
En mer, 5M mai.
Pendant que je me hâtais d'écrire pour vous ces quelques notes, le grand navire qui nous berce nous emportait rapidement bien loin de l'Empire du « Soleil levant » . Nous venons de visiter pendant sept mois le vieux continent des terres asiatiques ; nous venons d'étudier la transformation que font subir aux races anciennes de l'Orient les hardis pionniers de la civilisation moderne de l'Occident : maintenant nous sommes emportés vers de nouveaux spectacles ; nous allons traverser le Pacifique , et , en vingt jours , nous espérons franchir les deux mille trois cents lieues qui nous séparent du nouveau monde ! Là , nous aurons à voir dans la plus jeune province de la jeune Amérique tout le développement, sur une terre neuve, des races occidentales régénérées par la liberté.
C'est donc le 25 mai, à cinq heures du soir, que nous levions l'ancre en rade de Yokohama. Tous nos amis les officiers français étaient venus nous dire adieu à bord : le canon a résonné , et avec ses nuages de fîimée se sont dissipées dans la brume les montagnes de ce beau pays.
C'est toujours avec bonheur que je me retrouve sur l'Océan : il repose
mes yeux fatigués des spectacles de la terre, et ici du moins j'ai le temps de rappeler tous mes souvenirs et de vivre avec eux. Depuis quatorze mois de voyage nous avons passé plus de deux cents jours à la mer ! c'est assez pour donner l'habitude de cette vie qui m'était inconnue et qui est devenue pour moi un vrai plaisir. Notre navire est réellement magnifique ; c'est le plus grand sur lequel je me sois encore trouvé : nous y menons une vie de château , seulement le château se promène et nous promène sur cette plaine immense dont l'aspect ne me lasse point , car j'y trouve une variété infinie d'aspects, grâce aux perpétuels changements de la lumière, du ciel et de l'Océan. La conversation avec des voyageurs venus de toutes les parties du monde, l'intérêt de la navigation , et puis le spectacle, toujours le même et toujours nouveau, des magnifiques couchers de soleil, sont les distractions de chaque jour. Je reste toujours tard sur notre vaste pont, et je me couche heureux en me disant que je suis chaque soir de cent lieues plus près de la France!
11 faut maintenant que je vous décrive notre géant, le Colorado, qui vient d'inaugurer si heureusement la première ligne de vapeurs entre l'Amérique et la Chine. Figurez-vous un navire à lignes d'une grande élégance et d'une longueur de cent dix mètres. Tout l'avant de cette vaste coque est consacré aux passagers chinois; des entre-ponts bien aérés, bien peints, bien lavés, y sont disposés pour contenir douze cents Chinois, qui, comme vous le savez, émigrent en foule vers la Californie. Chacun a sa couchette; ils ont leur salon où ils fument, chantent et font de la musique; mais ce qui est agréable, c'est que non-seulement nous ne les voyons jamais, mais encore jamais nous ne sentons ces effroyables odeurs qui marquent la piste de tout fils du Ciel.
Au centre est tout l'emplacement de la machine; le cyhndre unique a 105 pouces de diamètre et 12 pieds de course. La pression de régime est de 12 kilogrammes par pouce carré; cela donne, pour la siu'face du piston, 8,490 pouces avec une pression totale de 101,880 kilogrammes. Dans les circonstances actuelles , avec une détente variant de 4 à 5 pieds sur 1 2 , la machine donne 10 tours, ce qui fait 80 mètres pour la vitesse du piston par minute, ou 1"333 par seconde. Si l'on divise cette expression vraie de la machine par 75 kilogrammes, valeur du cheval-vapeur, on trouve que le piston est poussé par une force de 1,371 chevaux-vapeur. Avec le grand balancier suspendu, les frottements sont infiniment réduits, pendant que le cylindre unique, qui les réduit encore, permet avec une longue manivelle une course de piston énorme. Nous sommes descendus dans la longue galerie des 16 fourneaux, au-dessous des chaudières, et en un instant nous avons été couverts de sueur. Eh bien, ce navire de 4,000 tonneaux, qui n'a cessé de filer avec une vitesse moyenne de 11 nœuds, ne brûle que 35 tonnes de
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charbon par vingt-quatre heures, résultat impossible à atteindre avec nos machines. Il n'a pas, comme tous les steamers sur lesquels nous avons navigué , été obligé d'une part de stopper pour renouveler ses feux , de l'autre de les activer davantage en raison de la couche de sel qui se dépose généralement au fond des chaudières, car il n'a jamais employé que de l'eau distillée. C'est vous dire que nous avons une série de petites machines accessoires , sans parler du robinet qu'il suffit de tom'ner pour faire communiquer la grande machine avec la pompe à feu, qui en un instant inonde tout le navire. Pendant les six premiers jours, mer très-grosse et brise très-fraîche, droit debout. Peu à peu le vent tourne et adonne, puis calme magnifique. Notre gros monstre, ne marchant qu'à demi-vapeur par économie (la tonne de charbon coûtant 125 francs à Yokohama), fait encore ses 260 milles (120 lieues) par vingt-quatre heures, fameuses enjambées sur la carte.
Lundi 8 juin, à la mer, 37<> latitude iK>rd; 177o 38' longitude ouest.
C'était hier lundi 3 juin. Un jour de plus a passé sur nos tètes, et pourtant c'est encore aujourd'hui lundi 3 juin. Surprise profonde des passagers, peu forts sur les rotations de cette pauvre terre. C'est que nous avons franchi, pendant la nuit, le 180® degré de longitude; nous entrons seulement aujourd'hui dans la seconde moitié de la surface de la grande boule. Il est midi ici, et nous déjeunons gaiement; il est minuit chez vous, et vous dormez tous là-bas, sur les bords de la Seine. Voici ce qui nous a obligés à retarder la date d'un jour, si nous voulons être d'accord avec le temps de San Francisco, puis d'Europe. Depuis notre départ d'Angleterre, nous avons toujours couru à l'Est; chaque jour à midi il nous a fallu, suivant la distance parcourue, avancer nos montres de cinq, dix ou vingt minutes; c'était la différence en longitude faite entre deux midis consécutifs. Allant en apparence au-devant du soleil , nous devancions chaque jour de quelques minutes l'heure à laquelle il «se levait au point quitté la veille , et toutes ces avances ajoutées les unes aux autres auraient monté à vingt-quatre heures à notre retoiu-, après le tour entier du globe. Nous aurons donc vu le soleil se lever une fois de moins que les personnes restas au point de départ» Mais aujourd'hui tout est remis en ordre, grâce à notre répétition d'iln jour. Nous n'aurons plus l'air de vous arriver de la lune , et d'avoir perdu la connaissance du temps. Nous aurons eu, il est vrai, une semaine de deux lundis. Quel bonheur si nous avions été au temps du collège, et si c'était tombé un dindanche !
Le premier trait de caractère que je remarque à bord de notre navire, où
la majoritë des passagers comme la totalité du personnel appartient aux États-Unis, c'est la glorification perpétuelle de la patrie. Quand les Californiens parlent de San Francisco , ils ajoutent presque : « Nous n'avons mis qu'un quart d'heure à le faire ! »
Quant au capitaine du navire , il a une tenue et un air conmie il faut qui l'ont fait estimer et aimer de tout le monde. Il ne nous avait pas produit cette impression la première fois que nous l'avions vu : à l'agence de Yokohama , il se trouvait dans un coin au moment où nous venions nous informer du départ. Et comme nous demandions le jour probab.le de notre arrivée à San Francisco : « Vous pouvez être certains, nous dit le capitaine, que le 15 juin, à six heures du soir, vous serez arrivés à destination. * Prédire l'heure de l'arrivée quand on a l'océan Pacifique à traverser et toutes les incertitudes de la mer devant soi pendant deux mille trois cents lieues, c'était bien hardi! mais je commence à croire qu'il tiendra parole! En attendant, il passe deux fois par jour l'inspection complète du navire, entre dans chaque cabine , dans les cuisines , partout enfin , et son bâtiment est réellement brillant comme un miroir : la mâture est grattée à neut et le gréement irréprochable.
Dans la société qui nous entoure , mêlée de missionnaires et de cabaretiers, de journalistes et de mineurs enrichis , venus en Chine pour s'enrichir encore plus, il n'y a pas de figures moroses.
Un type surtout est caractéristique : grand, maigre comme un clou dérouillé, cheveux plats, longs et collants, figure osseuse et anguleuse, peau de bouc, nez immense en bec à corbin, et au bout d'un menton pointu comme le cap Horn , une barbiche rousse à l'américaine , tel est Fétre le plus sérieux du bord le matin, le plus grotesque le soir. Il nous raconte alors, avec un sourire enfantin et une naïve intonation, la fièvre qu'il avait, il y a douze ans, en Californie, quand il cherchait des lingots : il en a trouvé de gros, bien gros... (sa figure s'illumine); puis, avec un calme inouï : ti Quelquefois, ajoute-t-'il, on se querellait le soir au cabaret des mineurs; » et, tenez, à San Francisco je pourrai vous montrer un «bar» où un gail- » lard m'a donné un coup de poing : j'ai tiré paisiblement mon revolver, je n l'ai appuyé sur son ventre, j'ai fait feu , et, ma foi, je l'ai tué roide. ■ Ce bonhomme nous dit cela dans un cercle de vingt personnes en ricanant bonassement et en paraissant trouver la chose fort naturelle. L'autre soir, on jouait sur le pont, par un temps superbe, avec les dames : rien d'amusant comme le geste rapide avec lequel il s'est mouché au moyen de deux de ses doigts, puis a stoppé à mi-chemin, ébahi de l'ébahissement des dames, en cachant la main coupable. Mais ne plaisantez pas, c'est un « first
class passenger » , et nous avons le plaisir de le voir à notre table. Je ne sais s'il a réalise un beau magot en Chine. Toutefois cette âme innocente s'y est prise de tendresse pour les oiseaux du ciel. Il a rapporté dans une cage une grosse alouette chinoise, parfaitement dressée. Je me souviens fort bien d'avoir vu, sous mes fenêtres, en Chine, quinze et vingt pantins tenant une cage sur leur main renversée, à la hauteur de leur figure, et sifflant pen-* dant quatre et cinq heures des airs à ces oiseaux gris. Ladite alouette, il faut l'avouer, chante à ravir et jamais le même air; elle imite le chat, le chien , siffle sur les tons les plus charmants et les plus variés : on l'entourait chaque jour, on la choyait, et, jusqu'aux dames, c'était à qui attraperait des mouches pour elle. Notre maUn mineur, voyant que sa béte devenait la coqueluche de tous les passagers, eut une idée superbe, et, un jour, sans vergogne, fit circuler une liste avec deux cents numéros de loterie et l'inscription suivante : « A célébra ted Bird, lately imported at great expense from China by » an equally celebrated, but exceedendly modest Trapper, willbe raffledfor, » on board Colorado; the présent proprietor of this valuable ornithological » spécimen , being entirely busted, is obliged to part with the only thing he » ever loved, for filthy lucre : two hundred chances at two dollars each ' ! »
Le jour même , les deux mille francs étaient versés dans la poche de notre compagnon de route , que cet américanisme ne rendait pas plus embarrassé que son coup de pistolet du temps jadis. Le soir, on procédait à la loterie avec une grande animation : lui seul fumant une énorme pipe allemande , vêtu de son éternelle veste jaunâtre , nous regardait avec un malin sourire, en ayant l'air de dire : « Les naïfs! » Inutile d'ajouter que je n'ai pas gagné l'oiseau ; mais il faut avouer que deux mille francs pour une alouette , c'est un joh prix !
Un détail qui mérite aussi une description dans notre vie de bord , est celui de nos repas. Un gong (tam-tam) étourdissant, faisant vibrer les ondes sonores les plus bruyantes au-dessus de l'onde amère, nous appelle: six tables sont garnies, et toute une armée de garçons nous attend, rangée en bataille : il y a des nègres à lèvres immenses et à gros ventre ; des blancs à barbiche, des midàtres à favoris et à faux-col. Le steward en chef, l'ordonnateur, un vrai personnage, est noir, et les blancs lui obéissent au doigt et à l'œil, comme des noirs! Le steward sonne un timbre : en avant, marche! chaque garçon s'avance au pas; deux coups de timbre, il dépose l'assiette;
' Un fameux oiseau, récemment importé de Cbine par un voyageur également fameux, mais excessivement modeste, va être tiré en loterie à bord du Colorado. Le propriéuire actuel de ce précieux spécimen d'ornithologie étant entièrement ruinéy est obligé de se séparer, en échange de yil métal, de la seule chose qu'il ait jamais aimée : deux cents chances, à deux dollars chacune !
trois coups, il repart. Puis, un temps, comme au théâtre. Un coup de timbre , vingt bras s'avancent et restent suspendus comme pour donner une bénédiction au-dessus des réchauds; deux coups, enlevez et maintenez en position! trois coups, en marche, en rang, au pas, réchaud en main. Tout le dîner est ainsi servi; c'est fort risible. Un coup de timbre sonore ordonne la distribution des fourchettes ; à un autre coup , soixante cuillers s'abattent avec ensemble sur la nappe comme une volée de pigeons; deux coups de sonnette, et toutes les lampes s'allument; trois coups, à dix heures du soir, et tout s'éteint. Bref, c'est le timbre qui règle et résume toutes nos actions a bord, avec une superbe ponctualité. Je m'étonne qu'on ne sonne pas pour que tout le monde soit endormi à la fois.
Le temps est toujours magnifique : nous suivons la ligne droite la plus parfaite du Japon à la Californie, et c'est avec bonheur que, suivant des yeux le sillage que nous traçons chaque jour dans ces eaux si bleues, nous voyons les milles s'ajouter aux milles, et diminuer ainsi peu à peu la distance qui nous sépare de vous.
13 juin.
Aujourd'hui nous passons la « Porte d'Or » , qui ferme la vaste baie de San Francisco : la côte est haute et escarpée ; ce ne sont que des crêtes de roches pelées et des sables déserts. Nous avons été prévenus de cette pénible impression. Mais, a-t-on ajouté, c'est dans les montagnes de l'intérieur que vous trouverez les plus beaux sites du monde. Tel est donc le premier aspect sec et monotone do la Terre de l'Or ! Pourquoi faut-il que les terres qui recèlent dans leurs entrailles les plus immenses trésors, apparaissent toutes sous l'aspect le plus dénudé et le plus inhospitalier !
Au moment où le soleil se couchait, notre grand Colorado manœuvrait pour se mettre le long du quai de San Francisco : la terre, les maisons, le ciel, semblaient tous de la même couleur; jaune et vilain aspect que celui de cette ville! Les tristes collines qui l'entourent semblent vouloir l'ensevelir sous des nuages de sable qu'une bise désagréable promène en tourbillons dans les rues. — Ah! quand on vient de quitter les rivages si frais, si ravissants, si verts, si féeriques du Japon, on éprouve une pénible impression en abordant la plage de la Californie. Nous avons décidé de coucher encore à bord avant de fouler un sol qui nous sourit si peu. Pourtant, vers les neuf heures du soir, nous avons voulu jeter un premier coup d'oeil dans la ville.
A peine avions-nous fait cent pas sur le quai, que nous rencontrons une maison... en promenade : le duc de Penthièvre et Fauvel m'avaient toujours parlé de la facilité avec laquelle les Yankees promenaient une maison tout
habitée à travers les rues et la campagne; j'y croyais..., mais je ne pouvais me l'imaginer. Eh bien , c'est la première chose que j'ai vue dans ce pays d'extravagance. C'était une maison en bois, à cinq fenêtres de façade et trois de côté, composée d'un rez-de-chaussée et d'un premier étage; il y avait de la lumière dans plusieiu^s des chambres ; au premier , un bon citoyen à barbiche de chèvre fumait une longue pipe; en bas, un ménage soupait en compagnie d'une bande d'enfants. Pendant ce temps, la maison avançait de quelques pieds : vous pensez que je me suis arrêté pour voir un peu la chose ; un cheval tournait en rond à cent mètres de là et faisait virer un cabestan ; un palan et un câble attiraient toute la baraque , qui reposait ou plutôt glissait siur des rouleaux de bois. Ainsi un seul cheval suffisait pour faire mouvoir l'habitation de deux familles : on m'a dit qu'on allait mettre la maison au coin de la rue 277 et de la rue 48 , à trois kilomètres de là. Je n'en revenais pas , car ce n'était pas une de ces charrettes de bohémiens que l'on voit chez nous, et je n.'ai eu qu'à me retourner pour voir qu'elle était absoliunent semblable à toutes celles qui formaient la rue dans laquelle nous étions.
A dix heures, nous étions au théâtre. Je confesse que nous étions singulièrement ébahis. Huit grands mois s'étaient passés depuis que nous avions quitté l'Australie : nous n'avions cessé de courir les pays plus ou moins sauvages de l'Orient; aussi sommes-nous restés en pâmoison devant les toilettes étourdissantes et les fraîches figures des belles Américaines qui remplissaient les loges. Nous étions comme des Iroquois tombant au milieu des fêtes du « high life ». Il y avait dans cette salle de spectacle une élégance, un brillant, un parfiun inout de civilisation dont nous ne pouvions plus nous faire une idée.
Pourtant nous pouvions comparer encore la féerie de l'Orient à la féerie du nouveau monde ; car sur la scène , c'étaient nos amis les Japonais qui faisaient des tours merveilleux , et nous étions ravis de retrouver en eux ce charme , ces manières douces et aimables qui nous avaient fait tant aimer ce peuple. Nous avons lancé de notre loge deux bruyants « ohâïhô! anàtâ! » à deux Japonaises qui étaient tout intimidées sur la scène, et à l'instant leur figure s'est illuminée de joie et leurs yeux sont devenus étincelants à la vue de deux compatriotes , éblouis comme elles de spectacles si nouveaux.
Après le spectacle , nous sommes revenus nous coucher à bord du Colo-»^ rado; il nous semble que nous allons respirer encore une dernière fois l'atmosphère de l'Extrême-Orient; et lorsque nous quitterons ce navire, c'est au Japon , à la Chine , à Java et à l'Australie que nous croirons dire adieu . sur le seuil du nouveau monde.