MELBOURNE ET SES ENVIRONS
Quartier européen. — Quartier cliinoif . — Chasse au cerf. — Perruches et cacatois. — Récits sur la Nouvelle-Zélande. — Un ex-zouave nous porte secours.
13 juillet.
Nous continuons aujourd'hui à nous rendre compte de Melbourne; les établissements de bienfaisance, les écoles, les hôpitaux, les Chambres, que sais-je? Qui ne se croirait en Europe en parcourant les rues bien alignées qui mènent à ces édifices, et surtout en visitant ces édifices eux-méines? Mais non, je me trompe; chez nous, trop souvent, un espace rétréci, des constructions anciennes, des emplacements irréguliers, consacrés par Tusage, ont fait que la perfection des connaissances de notre époque n'a pu qu'améliorer ce qui existait déjà et en tirer le meilleur parti possible; ici, du premier jet, depuis la fondation jusqu'à la dernière pierre, l'homme a tiré son cordeau sur un sol libre de toute entrave, a pu créer son œuvre sur les plans les plus parfaits, qu'il a fallu des siècles pour acquérir et qu'il applique entièrement en un seul jour.
Mais tout en ce monde a les défauts de ses qualités , et cette ville semble être sortie de terre bien trop uniforme et rappelle trop nos nouveaux boule^ vards : ici manquent tout à fait l'art ancien et la variété pittoresque de quelques vieux quartiers, comme ceux que M. Haussmann n'a pas encore pu badigeonner chez nous. Mais ici M. Haussmann se serait bien ennuyé ! Car avant de construire, il n'y aurait pas eu moyen de faire l'ombre'd'une expropriation ni d'une démolition !
Le Parlement, où siègent la Chambre Haute et la Chambre Basse^ a voulu être un petit Parthénon; il a du cachet et du grandiose.
Je regretté bien que la session de cette année soit déjà terminée ; dans ces belles salles, dignes des .représentants d'un peuple Ubre, on se dit des véri-* tés et on fiaiit vite les affaires; Pour une société qui s'étend tout d'un coup sur des milliers de Ueues carrées, qui s'en partage l'exploitation rapide, qui couvre le sol de villes et en fouille les entrailles pour extraire des millions de lingots d'or, ce n'est point une sinécure d'être l'âme multiple qui discute et qui sanctionne les lois; une salle remplie des « ParUamentary acts and
re|)oJ'tS'»îfait foi que les assemblées se sont vivement acquittées de la besogne.
Passer de la salle des pas perdus, qui a répété, nous dit-on, les échos de bien des orages politiques, à un quartier où les échos les plus dissonants, les plus inconnus frappent nos oreilles, ce n*est pas une bien longue course. Nous voici dans le quartier chinois. Ces « celestial gentlemen » , comme on les appelle ici, sont des pantins aflFreux et se ressemblent tous; quand on en a vu un, c'est comme si on en avait vu cinq cents : jaunes comme du jus de tabac, criards comme des cacatois, odoriférants à faire fuir des rats, déguisés en dandies et en fashionables européens, ils rentrent leur longue queue de cheveux sous le collet de leur gilet, ce qui détruit tous leurs charmes. Du reste, à qui plaire? Le gouvernement, qui a été obligé d'arrêter l'invasion des bimdés chinoises pendant plusieurs années , se contente à présent de leur imposer une taxe et de leur interdire formellement d'amener avec eux leurs douces compagnes. Des Chinois, passe! dit-il, mais des Chinoises, jamais !
J'ai peut-être eu tort de lever si vite ce lièvre chinois : c'est une question brûlante : son apparition a effarouché les uns; ils ont poussé des cris d'alarme, qui ont scandalisé les autres.
Les réclames dorées de la découverte des mines d'Australie, parvenues,
quoique un peu tard, juscpi'à l'Empire du Milieu, avaient tout d'un coup
arraché à leurs pagodes des milliers de Chinois : ils franchissent l'Océan,
.chargés, pour tout capital, du sac de riz qui les nourrit pendant la traversée,
et ils inondent les placers.
Apre au gain, travailleur infatigable, sobre comme un ermite, « John Chinaman » , avec la patience, la ténacité, la succion de l'insecte, réussissait à merveille à pomper la richesse du pays, et une fois son magot coUec- . tionné, il s'en retournait, l'un portant l'autre, dans l'hémisphère nord !
Qu'a fait la colonie naissante! Elle a imposé à tout Chinois, le jour de son débai'quement, une capitation de deux cent cinquante francs; elle n'a permis sut* les navires qui arrivaient de Chine qu'un u Celestial » par dix tonneaux de marchandises; et une fois sur les placers, elle a levé sur chacun d'eux une taxe de douze francs cinquante par mois. C'était restreindre à grands coups l'immigration , mais soulever une vraie tempête politique.
Si la race blanche, disaient les uns, est venue, après d'innombrables périls et des dépenses énormes , planter son pavillon sur la terre australe ; si sa colonisation pastorale a transformé des savanes en prairies fertiles qui rappellent les comtés de l'Angleterre; si des hommes conune Burke, Sturt, Landsborough et Leitchardt se sont sacrifiés pour l'ouvrir à la civilisation,;