MELBOURNE ET SES ENVIRONS. 5C
si cette race a fait des routes, ouvert des ports, construit des ailles ^t des chemins de ferj crée une magnifique organisation sociale, commercnale et politique, et fonde pour elle une seconde patrie à six mille lieues de la terre natale, est-il juste que, le jour où a pondu la poule aux œufe d'or, des milt^ liers de magots d'une race inférieure, qui n'ont ni les mêmes idées ni les mêmes mœurs, et qui apportent avec eux une cargaison pestilentielle dé vices, viennent mettre la main sur la couvée et la dispute^ 'orgueiUeuse^ ment? Quelle loi d'égalité humaine foçce des colons qui ont découvert et façonné une terre, qui s'y fixent et qui la rendent prospère, à en iaisaeir ravir les trésors, à leur détriment, par des étrangers venant pour y piller un riche butin et le rapporter dans leur monde demi-barbare?
L'Australie est une grande carrière ouverte à toute la race blanche, sans aucune distinction de nationalités. Que l'élément chinois soit profitable aux populations « tagales » des Phihppines et aux races malaises de Java et de la Polynésie, soit! parce qu'il donne là une race métisse qui tient du père et qui fait des hommes plus intelligents, mieux bâtis et plus industrieux!
Mais en Australie , grâce h im cHmat vivifiant et à une vie qui engendre' la force, voici la race anglo-saxonne qui prend ses plus beaux développe*^ ments sur une terre vierge; voici une nation qui s'improvise etqui'son^e h l'avenir; mais la richesse vite acquise du mineur chinois forme trop de contraste avec la pauvreté de l'immigrante Irlandaise à peine débarquée; Voyez-vous tous ces hommes jaunes, petits, aux yeux en coulisse, -à nez épaté et à peau de requin, devenir les heureux maris des blondes filles de l'Érin, et les pères bénis de toute une jeunesse australienne, jeunesse bigarrée et bâtarde, déchue et avilie, parlant un langage demi-asiatique, au milieu d'églises-pagodes et de jonques à vapeur, quand il s'agira de voter^ de construire des machines, de soutenir l'élan civilisateur des pionniers actuels de cette terre!
Non! ce n'est pas là la génération que doit rêver une jeune colonie anglaise! Hélas! il a fallu déjà trop d'exemples irlando^hi«oÂs pomr. que les Chambres prissent résolument le parti d'arrêter ce torrent d'Orientaux, qui viendrait emporter l'or et laisser à l'Austrahe une tache originelle qu^ des centaines d'années n'effaceraient pas. Et quant à permettre aux femmes chinoises de pénétrer sur ce sol, ne serait-ce pas, nous disent les voyageurs qui ont connu à fond le Céleste-Empire, apporter dotible ration de tout ce que la corruption et la pourriture physiques et morales ont de plus complet sur cette terre?
Pourtant, les choses n'ont été portées à l'extrême qu'à l'égard des Chinoises. Quant à la restriction sur l'immigration des hommes, les six mille
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habitants de ce quartier, leurs vingt-quatre mille coiapatriotesi éparpillés sur lesplacers ou dans les jardins, prouvent bien qu ils gagnent «sseq pour supporter des taxes : jamais on n'en a expulsé; chaque année encoore il en arrive, mais heureusement en petit nombre. Pour échapper à la taxe, ils 3nt bien imaginé de débarquer à Sydney ou à Adélaïde, et de gagner par terre les mines d'or, en faisant deux cents lieues à pied ; mi^ les colonies voisines ont imité Victoria, ce qui les gêne un peu. — Rien, rien, poiurtant, ne les rebute!
Mais ne croyez point qu'ils n'aient pas leurs défenseurs zélés. Pour eux, ces lois de restriction ne sont autre chose que Tapplication de la fable du Loup et de l'Agneau : ce n'est point la l'hospitalité de la race anglo-saxonne, c'est une tyrannie égoïste qui fait tache sur la terre de la liberté, et la race la plus éclairée ne doit point exclure d'une commune moisson les malheureux hommes d'une race p«iuvre qui viennent glaner avec elle.
Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui, n'écoutant qu'une cloche, n'entendent qu'un son ; nous avons eu la fortune de visiter ce quartier avec deux aimables hommes, deux hommes instruits, un chinophile et un chinophobe ; mais, pour ma part, ce dernier m'a convaincu, et ce qu'avant tout j'ai à cœur, c'est de voir pure de toute tache cette population qui s'élève, la première qui soit née sur ce sol; c'est de voir que ces hommes malheureux, ces familles éprouvées, qui ont eu le courage de quitter leur patrie, — que ce soit l'Allemagne, la France ou l'Angleterre, — pour venir chercher, je ne dis pas la fortune, mais leur pain de chaque jour sur cette terre lointaine, dans les paisibles travaux des champs ou dans la laborieuse recherche de l'or, que ces hommes ne se voient pas disputer leur pail toute brillante ù leurs yeux par des bandes viciées d'Asiatiques, dont le pavillon ne s'est jamais montré dans ces mers à l'heure du danger, des durs travaux et des découvertes, et qui, incapables même d'y venir sur une de leurs jonques, n'arrivent qu'à l'heure de recueillir, elles qui n'ont pas semé !
Excepté pour les Chinois, rien de plus libéral, du reste, et de plus hospitalier que la colonie de Victoria. Que l'immigrant soit Français, Italien ou Américain, il y est appelé aux mêmes droits et à la même indépendance que les Anglais. Ces derniers font ici plus des dix-neuf vingtièmes de la population ; puis viennent les Allemands. — Quant à nous, nous y soutenons noblement notre réputation de cuisiniers, de perruquiers et de modistes ! Ce n'est que par eux qu'on connaît ici le nom français! « Comment se fait-il, nous disait-on, que jamais un homme bien posé ne vienne ici? Regardez pourtant tous les hommes distingués de l'Angleterre qui ne nous dédaignent pas ! »
MELBOURNE! ^r SES 'AVIRONS.
Le drapeau trioalore y jouit cependant d'un grand prestige, non pas qu'oi^ parvienne jamais k le voir flotter sur la poupe des navires de la rade, mais parce que chaque malle d'Kurope apporte ce je ne sais quoi de fdùgi^ux et de briHant qui est lé propre de notre nation. — Oui, on a ici Une hante idée de la France, et cela nous réjouit Tâme. En revanche, voici les hommes politiques et responsables de cette terre libre, libre jusqu'à rillîmifté dans ses votes, dans sa presse, dans ses Chambres, dans ses réunions, et ils nous demandent de leur expliquer ce que c'est que les candidatures officielles, les ministres non responsables, les premiers et derniers avertis-
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IV irons de Melbourne.
sements, les suppressions de journaux, la prison préventive, les prohibitions de « meetings » . — Bref, toute notre litanie nouvelle et le De projundis de nos libertés, c'est de l'hébreu pour eux; je le comprends, et je ne connaîtrais que des ar{][uments chinois pour leur répondre.
14 juillet.
Aujourd'hui, que le baromètre et le chronomètre restent au repos! Je vais en tenue dès le matin h une chasse à courre, une chasse au cerf, pour laquelle le capitaine Standish m'a donné un magnifique cheval. — Le a Meet » est à sept milles de Melboiu'ne, et je ne pouvais croire, à l'aspect de toute la route, que j'étais dans un pays sauvage encore il y a quinze ans : il me semblait que je me rendais à Epsom , aux v Surrey Stag Hounds » , à
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voir sur cettie grande route animée tant de phaétons légers et de drags à quatre chevaux. Nous sommes plus de cent cinquante cavaliers au départ : des habits rouges, des amazones, et un cerf venu du Royaume-Uni ! Vraiment, partout où s'établissent les Anglais, que ce soit à Gibraltar, au cap de Bonne-Espérance ou en Australie, ils apportent avec eux tous les usages, tous les plaisirs de leur première patrie.
Ils ont leurs « Cricket-Matches » , comme leur « Stag and Kankaroo Hounds » , et bien des équipages, des « sbires » leur envieraient, je crois, le choix de leur meute, l'adresse de leurs chevaux, et le brillant de leurs cavaliers, qui se disent, non sans raison, les premiers « steeple-chasers » du monde. — Nous voilà lancés : galopade effrayante dans des prairies, des champs de blé, des lagimes coupées de crevasses; la chasse va un train d'enfer; les obstacles se succèdent sans qu'on puisse reprendre haleine; ils sont sans fin, bon Dieu! et il y a de quoi frémir! Ceux de l'Irlande, que j'ai TUS de près, ne supportent pas la comparaison avec ceux-ci ; l'abondance inouïe des bois en est la cause. Voici comment ils sont tous faits : entre deux fossés tout rapprochés , s'élève une haute barrière fixe , composée de trois et quatre grosses poutres d'un pied de large et de haut, taillées h quatre faces régulières , étagées à intervalles , et clouées à de vrais troncs d'arbres. Un régiment de cavalerie chargeant là-dessus ne les briserait pas. Il faut franchir lestement les obstacles ou se briser soi-même. — Aussi, je le confesse,*^ je crois avoir eu rarement si belle occasion de sentir mon cœur battre et de vider les arçons ; un peu de bonheur, et ma bonne étoile, qui est de tous les* hémisphères, m'ont permis de courir ventre à terre, pendant une heure et demie, par-dessus cette jolie pépinière d'obstacles sans me rien casser ! Il n'en a pas été de même du cerf, qui s'est cassé la jambe au fond d'un ravin, où tous les « habits rouges » sont arrivés en descendant une pente terrible.
Le maître d'équipage eut l'amabiUté de m'inviter le soir au dîner du « hunt » , au club, où tout était servi avec le luxe que vous pouvez imaginer chez les heureux de la terre de l'or; c'était bien le type de ces dîners de chasse anglais, pleins de verve et d'entrain. Que de sujets sont venus sur le tapis, depuis Paris, ses spectacles, ses beautés, jusqu'aux savanes, aux kanguroos et au pôle sud !
Le récit du « Cricket-Match » d'il y a deux ans est venu à son tour : les « onze » d'Australie ont combattu en champ clos contre les « onze » d'Angleterre, qui s'étaient embarqués et avaient fait six mille lieues pour venir jouer ici une partie de cricket, — C'est vraiment trop fort! Une fois leur partie gagnée, les onze d'Angleterre, après s'être vus cordialement fêtés