‹ Voyage autour du mondeChapitre 3 sur 11 · NOTHE TRAVERSÉE JUSQU'AUX APPROCHES DE L* AUSTRALIE · texte numérisé non relu

NOTHE TRAVERSÉE JUSQU'AUX APPROCHES DE L* AUSTRALIE

£o mer. — Océan Austral, 5 juillet 1866, 39« 15' latitude sud ; 137o longitude est.

Il y a déjà près de trois mois que nous avons échangé nos derniers signaux d*adieu et que nous sommes en mer : trois ou quatre journées nous séparent encore de TAustralie, et je veux vous dire rapidement ce qu'a été notre longue traversée.

Pendant les vingt premiers jours, nous luttons constammetit contre les vents contraires : à peine entrons-nous dans la Manche qu'une grande brise de Sud-Ouest soulève la mer et nous fait louvoyer sans repos. Chaque matin les côtes de France, chaque soir les feux d'Angleterre, nous apparaissent tour à tour : au bout d'une semaine , les rivages de la Bretagne s' effacent peu à peu , se confondant avec la ligne de l'horizon , et nous prenons hardiment notre aire dans l'Océan Atlantique, tantôt secoués parles chocs capricieux et saccadés d'une grosse mer, tantôt bercés par les longues et paresseuses lames d'une houle endormie.

Dans la nuit du 1*' mai, tandis que la lune éclaire de sa vive lumière une mer en furie, et que les grandes ombres des voiles de l'arrière se des-*

rant tors le Sud, nons porte avec sfcurili- !c Ion;, des terres du Brésil, comme si nous allions an iu\) Horn. niais, dnns les basses laliluilcs, apri's un crochet sur la carte, nous sommes certains de trouver les grands Tiais d'Ouest, qui doivent nous conduire au-dessous du cap de Bonne-Dspérance et jusqu'en Australie.

Quelle belle chose cependant que d'(!lre arrivé à si bien connaître les courants de l'almosph&re et des eaux, qu'on est assuré sur ces mers immenses d'arriver plus vite à un point donné en suivant les deux côtés d'un angle droit qu'en prenant l'hjpoténuse, et de taire en trois mois, par d'élran([es détours, la route d'Australie qu'on ne ferait pas en cinq par le tracé le plus court sur la carte!

C'est un jour de classique gaieté que celui du passage de la Ligne. Si on ne la fait plus voir au novice en passant un cheveu au gros bout d'une longue lunette, le a baptême de la mer « est toujours une occasion de rire. L'entrain, du reste, le travail et la jeunesse, qui ne chAmenI pas à bord, sont les trois autres compagnons des trois voyageurs. Pour moi, qui assistais en ignorant d'abord sus manœuvres de notre navigation à voiles, j'ai vite profité de la fortune qui m'était donnée de coii> rir les mers avec deux marins aussi instruits que mes deux compagnons ; et l'élude de la théorie dans l« « carré n , de la pratique sur le pont , m'a donné

une véritable passion pour n la voile « constante, le coup d'œil dans la manœuvre, la majeslé d'une voilure inclinée par le vent, sont autant de charmes, dès qu'on est initié à cette science dont notre beau et rapide "clippefi anglais nous donne le spectacle. Voilà pourquoi le duc de Peuthièvre a préféré la roule d'un voilier, oit il pouvait mieux suivre toutes les études du marin, h la voie des malles de Suez, où l'on est traité comme un colis. L'Ouiar-Pacha a gagné la dernière course que quatre navires ont faite de ^felbou^ne k Londres : un steeple-chase de six mille linues, avec les vagues immenses pour obstacles. En soixante-dix jours il est arrivé à la métropole, tandis que tel de ses rivaux en a mis jusqu'à cent onze. Il jauge douze cents tonneaux, porte quarante-deux liommes d'équipage et contient des cabines pour seize passa- : mais nous y sommes bien à l'aise, car, en dehors de nous trois et de Louis, le fidèle et actif ïiteur du prince, le hasard ne nous a donné que deux compagnons de route : une jeune veuve et son fiancé, qui trouvent peut-être les Français du bord n peu bruyants, et dont l'idylle maritime est d'un plaisant spectacle, quand la molle brise du soir emporte les échos de leurs douces causeries. Ils ne H prennent pas comme nous le meilleur parti, qui est H celui de rire d'une nourriture qu'on ne connait ^^^ guère siir la terre ferme. De la soupe qui est de l'eau

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et du poivre, et des sauc^ qui sont du poivre et ⣠l'eau; beaucoup de morue le malin et encore plus le soir, avec du Iiareng pour exira et de l'eau digne iruuaquarium : voilà la base de l'ordinaire. Heureusement il y a du lait en boites (car une vache n'est là que pour le plaisir desyeui), el dis moulons que nous dégustons en commençant par la tâte et en finissant par la queue. Quant aux gallinacées, elles prennent en général leur vol par-dessus bord, et nous avons déjà échelonné quelques poules qui avaient l'air fort ébahies au milieu des lames.

Mais autant tout est fise et régulier à bord, autant tout est continuellement changeant autour de nous. Aux mouettes ont succédé les « paille-en-queue n , jolis oiseaux qui traînent derrière eux deux longues plumes minces comme une paille, el aux poissons volants, les dauphins, les dorades aux couleurs éblouissantes de bronze moiré d'or, et les requins de trois mètres, dont la prise, après une longue lutte, est une joie générale à bord. Au-dessus de nos tôles, sur un ciel d'une pureté admirable, brillent de nouvelles étoiles : les conslellalions de la vieille Europe ae sont peu h peu abaissées : la Grande Ourse, suivie de la Polaire, a disparu sous la ligne sombre des flots de l'horizon septentrional. En pensant aux miens par ces belles nuits, aux miens qu'elle éclaire et qui la regardent peut-être eu rêvant & moi à cette même heure, je lui disais adieu

comme à une amie que Dieu seul sait s*il me sera donné de revoir !

En avant, la Croix du Sud s'élève chaque soir par degrés plus haut dans le firmament, comme pour nous montrer les terres voisines du pôle austral, et c'est ainsi qu*un peu de brise, frappant sur la toile de notre mâture, nous a conduits en un mois si loin, que nous ne sommes plus sous le même ciel , et que nous ne voyons plus briller les mêmes étoiles que vous.

Passant la Ligne le 13 mai, et le Capricorne le 21 ^ nous suivons le courant des côtes du Brésil jusqu'au 30* degré de latitude Sud, par 28* de longitude Ouest. Là seulement nous commençons à « faire de TEst n : nous laissons au Nord les rochers de Tristan d'Acunha, et le 5 juin nous coupons le méridien du cap de Bonne-Espérance, à 450 milles (208lieues) au Sud. Nous voici plus bas que le 42* parallèle, entre l'Afrique et l'Australie, profitant des courants constants et des grands frais d'Ouest qui nous portent rapidement vers Melbourne. Je suis là sous l'impression saisissante des grandes tempêtes qui se succèdent pour nous dans l'Océan Austral.

L'ouragan venant de l'Ouest nous pousse avec une rapidité qui donne le vertige, et le spectacle emporte l'admiration. Des nuages lourdement chargés et courant bas nous bornent l'horizon à un mille ou deux : avec toute sa mâture, notre navire disparaît

n AUSTRALIE,

pnlièrement dans le ravin creusé par deux la tout écumante et haute comme lui, upe muraille d'eau le suivant, le dominant sans relâche et menaçant de s'effondrer à chaque minute sur son couronnement, est poussée par des rafales d'une force extraordinaire, qui sifllent el bourdonnent à la fois dans les manœuvres dormantes de notre gréement en fer. Nous nous parlons à voix forte sans nous entendre : nous nous attachons aux nilcliers des haubans pour ne pas être balayés par les u lames vertes n qui déferlent de temps à autre sur le poni, el y promi^nent une masse d'eau qui couvre la dunette jusqu'à trois pieds de hauteur. Quatre hommes, attachés aux reins par une corde, sont à la barre, luttant, se cramponnant de toutes leurs forces el fléchissant quelquefois épuisés sous un coup trop violent du gouvernail. Dou\ -jrelins»sonl tendus sur le pont dans le sens de lu longueur, et les hommes, pour ne pas être enlevés par-dessus bord, s'y retiennent avec une sorte d'effort convulsif. Le roulis nous secoue avec de si terribles soubresauts, qu'il est impossible , même aux matelots , de se tenir debout. Nous avons jusqu'à 46° d'amplitude d'oscillation, et, sous ce souffle effrayant que les marins appellent ouragan , el qui fait 144 kilomètres à l'heure, nos mâts plient jusqu'à l'emplanturc et notre coque craque partout aux chocs répétés des lames. Nous n'avons pourtant que deux voiles, un

foc et le petit hunier au bas ris : tout le reste est à sec de toile et offre encore une énorme résistance au vent : un ris de moins, et toute notre mâture « viendrait en bas » . Une force tellement formidable nous emporte, qu'avec ces quelques mètres de toile nous faisons 278 milles (128 lieues) en vingt heures I

Plus de mille mètres séparent les sommets de deux vagues qui se suivent. Nous gagnons la vague de vitesse; nous échappons à celle dont la crête écumante domine d'abord le couronnement, et nous montons lentement sur celle qui nous précède, et dont tout à Theure nous ne voyions le sommet qu*en faisant passer nos regards par- dessus les a barres de perroquets » de misaine I Nous étions enfoncés dans un ravin, nous voici pendant quelques secondes en suspens sur une crête qui marche et moutonne en nous portant : nous dominons alors toutes ces collines régulières qui se poursuivent. Quand, au contraire, nous descendons entraînés sur cette pente effrayante, nous ne pou^ vous plus rien voir de Fhorizon, et la vague que nous venons de franchir nous abrite un moment des rafales. En effet, à une telle distance au-dessous du cap de Bonne-Espérance et du cap Horn, et dans ce grand espace circulaire autour du pôle sud, il n'est aucune terre qui arrête ou qui brise ces longues armées de lames. Dans ce mouvement per-

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piiliicl en un mcme sens des couranln de la r des airs, où naissent-elles, où meurent-elles, ces vagues qui se creusent en raison directe de la distance parcourue , et dont les sommets, dans cl' tour du monde antarctique, ne s'éloignent les uns des autres que pour laisser entre eus un plus grand abime ? Un jour, le veut donne plus du travers : à trois ou quatre cents mètres de nous, passe en sens inverse un trois-mâls anglais : ceux qui le montent sont, en dehors de notre propre équipage, les premiers êtres humains que nous voyons depuis ceux des rivages de la Tamise ; nous nous saluons par 'gestes, nous distinguons les figures, mais chaque grande lame qui arrive par le travers et qui vient se placer entre lui et nous, le dérobe entièrement à nos regards avec ses vergues, ses voiles et toute sa haute mMuret Par moments seulement, quand la mer nous relève, nous apercevons, tantôt au-dessous de la ligne de flottaison tout son ventre en plaques de cuivre laissé par l'eau à découvert jusqu'à la quille, lantAt son pont tout oblique se présentant à nous comme le flanc d'une colline. C'est alors seulement que nous nous rendons compte de notre propre situation : le soir, le soleil apparaît au moment de son coucher; sa vue nous est tour ;i tour donnée et retirée par le mouvement altemalil des vagues roulantes. Une extrémité de nos vergues fouette parfois la crête des flots : deux fois en six

lieures , le petit hunier est déchire par le vent et yole en éclats : les lambeaux de toile, s'arrachant les K ralingues » , battent avec fracas les vergues et les K galhaubans » , et leurs coups sont si violents, que les hommes suspendus dans les hunes risquent d^étre enveloppés par eux, sans pouvoir les maîtriser. Avec des haches , ils coupent les a drisses » , et les voiles nous devancent, emportées comme un cerf-volant gigantesque.

Courir plus vite que la mer, afin que celle-ci défonçant nos sabords de Farrière n'envahisse pas le carré, ou, balayant le pont d'un seul coup de l'arrière à Favant, ne rompe la claire-voie et les écoutilles , établir assez de toile pour nous a appuyer » sans rompre nos mâts, telles sont les conditions de notre sécurité relative dans ce bouleversement extraordinaire des éléments. Chaque minute offre une émotion, un danger nouveau, et, contrairement à ce qui s'est passé au dernier voyage de V Omar --Pacha, aucun homme n'est enlevé de dessus le pont. Je suis avec passion les péripéties de notre lutte de liuit journées et de sept nuits, ne rentrant que peu i'heures dans le carré, que les odeurs des eaux de la cale rendent inhabitable, et où une lampe, balan-< cée comme un pendule, nous guide mal dans l'obscu-* ri té à laquelle nous nous condamnons pendant tous les jours de cette semaine. La claire-voie en effet a dû être doublée extérieurement de toiles et de

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plniiclres, afin qu'elle ne soil pas Jéfoncéi' lorsqu'un mèlre dVau vieni à la couvrir.

C'est dans une de ces letnjiilles cjtie retentit tout n coup ce cri afi'rcux : n A maii over Loard ! « — Dans un violent choc de routls, un homme tombe de l'extrémité de la grand-veigue : il se heurte contre le hastingage dans sa chute, et il disparail dans les vagues. Nous sautons surle canot suspendu à tribord, nous coupons les cordes qni empêchent de l'amener; c'est le seul disponihie, hélas! mais, lancés à toute vitesse comme nous le sommes sur une pareille nier, nous ne voyons mâmc plus le malheureux; il n"a pu se cramponner à la houée de sauvetage jetée (le l'arrière; il a eu sans doute les reins brisés dans sa chute, et il a évidemment coulé à pic. L'angoisse est poignante; la mer est si forte que toute embarcation sombrera à coup sûr, et le capitaine défend absolument que l'on mette le canot à la mer; il ne veut pas laisser huit êtres vivants s'exposer à une mort aussi certaine pour rechercher seulement nn cadavre. Par malheur, dans la ouït précédente, les lames avaient déferlé si fort sur le flanc du natire, qu'elles avaient brisé les a saisines" du vérlLible canot de sauvetage qui seul aurait pu pent-élre résister a l'étal de la mer; il avait fallu dés le matin empi^cher les lames de balayer cet unique moyen de salut en cas d'incendie ou de naufrage, et le mettre K l'abri sur la partie centrale du pont.

Ce pauvre jeune homme élail âge de vingt et un ans; il finissait son temps de pilotin. Je le vois encore chantant dans la matinée : quels courts instants Font. vu passer de la vie à la morti Mais, s'il a eu le temps de reprendre connaissance et de se soutenir , sur la surface de Teau, quelle douleur pour lui que de voir fuir le vaisseau où étaient ses compagnons, — de sentir ses bras faillir, et TOcéan rouler sur lui les flots qui allaient le submerger!

Peu de jours après cette catastrophe , nous avons enfin une acalmie, et les oiseaux de mer, poussés par la faim, approchefnt de plus près le navire pour glaner dans son sillage. En suspendant simplement une balle de plomb à un long fil de soie sous Tar-r rière, les damiers, ou pigeons du Cap, viennent s'entortiller les ailes dans ces lignes presque invisibles. — Les frégates au vol alourdi se laissent prendre de nuit dans le gréement; mais les albatros surtout nous mettent en émoi. Quand le premier solitaire des mers australes nous apparut sur Thorizon , on l'aurait pris pour une pirogue rasant l'écume des lames : peu à peu il s'approche ; son grand corps, ses longues ailes sont d'une blancheur brillante; ses yeux sont roses, et un collier de même couleur est tracé sur son cou. C'est le plus grand oiseau du monde! Plusieurs s'attachèrent vite à notre navire, et leur troupe vorace ne cessa, dans d'éternels circuits, de planer autour de nous. Au bout

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d'i]ne corde de cinq cents mÈtres, nous jetons un appât : aussitôt l'oiseau affamé décrit en planant une lente spirale, et fait briller au soleil les reflets soyeux de ses ailes qui ont quinze pieds d'envergure : il se pose sur la vague en maintenant, comme les voiles d'une galÈre antique, ses antennes à demi repliées, saisit sa proie, plonge à pic dès qu'il sent l'iiameçon, et il faut être plusieurs pour l'amener jusque sur le pont : j'en eus toute la peau des mains emportée. — Ce qui est fort curieux, c'est qu'une fois saisis, ces oiseaux courent affolés sur le pont, sans pouvoir jamais prendre leur élan pour s'envoler, et restent captifs sans qu'aucun lien les retienne. Mais, avec quinze pieds d'envergure, quel coup d'aile lorsqu'ils fouettent le vent d'un sifflement saccadé I Je crois vraiment que si an de ces grands monstres volants s'abattait snr nos plaines, il metlraît bien des laboureurs en fuite ; et pourtant ceux-ci pourraient se rassurer, car ce gigantesque oiseau est aussi bête que làcfae : une mouette l'attaque et lui donne vite la chasse, ce qui nous amuse toujours.

En dehors de la corde qui croche d'immenses albatros, mes mains heureusement sont encore bonnes pour tenir le sextant, et c'est une grande joie pour moi de faire u le point v chaque jour. Loin de l'atmosphère viciée d'une salle d'étude de collège, où, sur des tableaux barbouillés, la cosmographie et la trigonométrie m'avaient, je l'avoue, toujours un peu

ennuyé, je pnîs ici admirer toutes les beautés de la théorie et la mettre en pratique. — Elle fut émouvante rheure où, dans la solitude des mers, je pus la première fois me dire , le sextant en main : a En ce jour, à cette heure, je suis là, — au point quf je marque sur la carte. » Et c'est ainsi que Ton cour pendant des mois les océans, en déterminant chaque jour la position précise du navire , avec le ciel pour point de repère !

Ne nous faut-il pas aussi un bon fonds d'entrain pour que nos journées, pleines d'occupations variées, ne nous paraissent point longues? 11 est vr^i que, allant droit à FEst, et faisant souvent cent lieues par jour au-devant de la marche apparente du soleil, nous n'avons que des jours de vingt-trois heures et demie I

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