‹ Voyage autour du mondeChapitre 4 sur 11 · DÉBARQUEMENT A MELBOURNE · texte numérisé non relu

DÉBARQUEMENT A MELBOURNE

Première vue de la terre. — Entrée dans la bâte de Port-Philipp. — Nouvelle de la mort du Prince de Gondé. — Débarquement. — Chemin de fer. — La ville. — Aborigènes devant rOpéra. — Le musée. -— Les prisons.

En mer, 7 juillet 1866.

Enfin , après avoir vu quatre-vingt-huit fois le globe du soleil sortir des flots en avant de nous, et s'y replonger derrière nous, c'est hier que nous attendait la dernière émotion de notre traversée. «Si les chronomètres n'ont pas varié, si nous ne nous sommes pas trompés dans nos calculs, c'est ce soir, nous disions-nous, que nous verrons les feux de la terre australienne ! n Les vigies sont anxieuses sur les barres de cacatois; un silence d'attente et de joie règne sur ce pont où tous les cœurs battent, où tous les yeux s'efforcent de percer l'horizon. Cetic fois, que les heures paraissent longues ! A neuf heures et demie, nous refaisons encore le point estimé; si la brise nous pousse toujours avec la même force, il ne nous faut plus qu'une demi-heure pour a(-

teindre le rayon éclairé par le phare. merveille de la navigation ! à Theure dite, après trois mois passés entre le ciel et Feau, un triple hourra poussé du haut des mâts annonce que les vigies voient la lueur du phare, voient la terre! C'est le cap Olway. Vite nous montons dans les hunes pour distinguer ces feux tant désirés : vingt minutes après, leurs rayons sont visibles de la dunette. Une fois ce point relevé, nous mettons le cap sur la baie de Port-Philipp. Rien ne peut donner une idée de l'agitation qui règne autour de nous : les échos du bord répètent nos joyeuses chansons, et personne cette fois ne dormira, tant l'animation et le tapage éclatent de toutes parts : la Providence nous rend à la terre, on ne parle plus de a faire le trou dans l'eau » , on prépare les malles, on emballe les sextants. L'Aus-* tralie, l'Australie, la voilà! Nos trois mois de navigation semblent à celte heure se résumer comme un beau rêve mené à bonne fin , comme ce temps de recueillement et de mutuel épanchement à la fois qui doit être le prélude de l'action, et comme une période délicieuse d'intimité et de travail, où les jours ontsuccédé aux jours sans que nous en eussions conscience.

Dès que le soleil apparaît, quel bonheur de braquer nos lunettes sur les rives que nous longeons de loin ! De hautes grèves couvertes d'une sombre verdure, à l'aspect sauvage, se déroulent devant nour.

n AOSTSALIK.

et c'est une joie indicible d'apercevoir uDe terre que pendant tant d'années on n'a jamais pensé devoir fouler, et (jue sis mille lieues séparent de notre Europe. — En sondant la profondeur des baies, en évitant les bancs de la côte, en relevant les promontoires saillants, il semblait (jue nous repassions eu quelques heures toales nos lectures sur les découvertes des grands navigateurs en ces parages, comme celui qui, après avoirlu les longs récits d'une guerre, en visite les champs de bataille.

Mais le peu que nous connaissons encore du domaine de l'histoire ne fait qu'animer plus vivement à cette heure solennelle notre curiosité pour un coutineuE dont, pendant tant de siècles, nos aieus ont ignoré l'existence. Il semble que nous entrions nonseulement dans un monde nouveau au point de vue géographique, mais dans un nouveau monde de pensées : ce» montagnes abruptes, qui se dessinent au loin avec les caractères d'une nature vierge, contrastent avec les phares, ces œuvres de la main de l'homme. Cette civilisation naissante, sur une terre arrachée à l'inertie ou h la barbarie, n'est-ce pas un ensemble encore enveloppé d'un voile mystérieux? Que de secrets pour nous qui arrivons ballottés par la mer avec toutes nos idées, toute notre atmosphère d'Europe I 11 est si bon d'arriver sur un rivage sans préjugé ni présomption, d'attendre la première impression , de la saisir pour la voir peut-

être plus tard combattue par une plus mûre expérience. Arriver jeune sur une terre jeune, voilà qui entraine ! voilà ce qui, contrastant avec la vie de mer, où rhomnie acquiert beaucoup plus par la réflexion que par les choses du dehors , remplit Tesprit de curiosité. Devant nous est la terre des mines d*or, des troupeaux immenses, des villes nées d*hier! C'est là que nous allons exercer toute notre activité

de vingt ans, pour jouir de tous les spectacles

£t pourtant le premier bonheur que j'espère y trouver, bonheur incomparable qui est l'objet de toutes mes pensées du jour et de la nuit, c'est de lire vos lettres arrivées avant moi, les lettres d'Europe !

La liesse est si grande à bord que tout le monde a un peu perdu la tête. Nous suivons la côte, et toute la matinée nous filons rapidement devant une série de grèves sablonneuses naissant l'une de l'autre : mais nous filons si bien que, tout d'un coup, grand émoi ! on s'aperçoit que nous avons manqué la passe ; nous allons droit sur les récifs ! La passe est à douze milles derrière nous : il faut alors de longues heures pour lutter contre vent et marée : 'out espoir d'arriver à quai le soir même est perdu : nous louvoyons entre ces grèves comme nous l'avons fait il y a trois mois dans la Manche. Un soleil superbe éclaire sur la crête des collines de gros buissons d'un vert sombre : au milieu de bois d'une sorte de pins- parasols ■ s'ouvrant à leur sommet

comme des éventails, au milieu de roches et de grosses masses d'une végétation noirâtre, semblables à autant de mamelons, sont semées des petites maisons blanches avec leurs jardins, de vrais cottages de la vieille Angleterre.

A trois heures et demie la passe est franchie : elle n'a guère qu'un mille de large et le courant y est ce de foudre ». La Santé, avec son vilain drapeau jaune, vient s'assurer que nous n'apportons ni le choléra ni la peste des animaux, puis nous entrons sous toutes voiles dans la baie de Port- Philipp, grand bassin de quatre cents milles carrés, un vrai lac sauvage entouré comme d'une grande ceinture de grèves sombres. Melbourne est au fond : un grand nombre de navires appareillent et sortent en nous saluant, espérant bien échapper aux dangers que nou» venons de courir pendant des milliers de lieues : d'autres mouillent, et le bruit de leurs chaînes qui se déroulent, mêlé au chant de leurs manœuvres, vient jusqu'à nous; d'autres dorment sur leurs ancres, échelonnés comme des bouées gigantesques sur les méandres de la route qui nous conduira à la ville. Mais le soleil se couche sans que SCS rayons aient éclairé pour nos yeux l'extrémité de la baie, et tout à coup la brise tombe net, le calme est plat ! Au moment de la plus vive excitation, nous voilà arrêtés court, à vingt lieues du terme de notre navigation I

or.

. Mais, hélas ! avant même que nous eussions franchi la passe et vu la terre de près» la première personne étrangère montée à bord depuis notre départ, la première voix nouvelle que nous entendions , celle du pilote, venait nous apprendre la mort récente du Prince de Condé I Ce que ce coup fut pour nous, après trois mois passés sans nouvelles des nôtres, après trois mois nourris de Tespérance que sur cette terre lointaine nous rejoindrions ce prince au cœur si aimant et aux aspirations si généreuses, ce que cette nouvelle affreuse nous causa de douleur, vous pouvez le penser, vous qu*elle a surpris avec toutes les horreurs laconiques d'un télégramme.

Mais combien notre cœur saignait davantage, à nous qui voyions cette terre où il a expiré I La veille, nous nous réjouissions de le retrouver là, de parcourir TAustralie avec lui , de partir avec lui pour la Chine et le Japon. Pauvre prince I mourir à vingt ans, loin de sa mère, à six mille lieues de son pays; mourir victime des nobles instincts qui Pavaient porté à chercher T instruction dans les contrées les plus lointaines , à mettre à l'épreuve, avec une virile énergie, toutes les forces de son esprit et de son corps, pour répondre à toutes les belles espérances conçues de lui , parce qu'il avait déjà tant (Jonné ! Sa grande piété, la fermeté de son caractère, ei Télévation de son sens politique pourraient-elles

jamais être oubliées! Pauvre prince, qui succomba 1. 2

doublement exilé ! que la mort arracha aux ardeurs dont son âme brûlait pour cette France, que Ton porte avec soi partout et toujours , et dont il voulait, Français infatigable, faire partout aimer et admirer le nom , en travaillant pour elle jusque chez les nations des antipodes.

S*il était mort si loin de sa famille et de ses amis, si, né au palais de Saint-Cloud, il était venu expirer sur les rivages d'où la Pérouse envoya de ses nouvelles pour la dernière fois avant de mourir, et que Dumont-d'Urville, par ordre du roi Louis-Philippe, touchait en allant au pôle sud, ne croyez point pourtant qu'il y mourut sans que bien des cœurs sur ces lieux mêmes fussent frappés de douleur. 11 s'était montré si grand et si afifable , si instruit et si atta« chant, que toute une cité, inquiète durant sa maladie, fit de ses funérailles un deuil public! La Cour suprême et les Chambres suspendirent la session : le Gouverneur , les magistrats , tous les corps de rÉtat, les officiers de terre et de mer, toute la colonie française et nos officiers d'un navire de guerre sur rade suivaient le cortège : les boutiques furent fermées; tous les navires du port croisèrent leurs vergues : leurs pavillons et ceux des édifices publics flottaient à mi-mât. Sydney en ce jour, Sydney tout entier qu'il avait gagné à lui, avait voulu honorer sa mémoire.

Mais nous, ses amis quelle tristesse nous

étouffait en rêvant à lui, en pensant à lui dans le silence d'une mer de marbre, tandis que la nuit nous apportait, avec les sombres pensées, une vue que le jour nous avait refusée !

La lueur des lumières de Melbourne, semblable à la lueur de nos capitales, se détache le soir dans le lointain : les éclats du bruit et du tumulte d'une grande ville ne nous arrivent que par intervalles ; le sifflement du chemin de fer, le rauque timbre des bateaux à vapeur qui entrent et qui sortent, viennent seuls nous arracher à nos tristes rêveries.

Ainsi se prépare notre première entrée sur le continent australien : toute Fapparence de la vie d'un peuple, toutes les larmes pour la mort d'un ami ! et nous avons fait la moitié du tour du globe pour ne plus même trouver de celui que nous aimions tant un cercueil I

8 juillet, — Toute une nuit, toute une matinée, toute une après-midi de calme plat nous retiennent immobiles dans ce grand lac, en vue de la ville que nous désirons tant parcourir. C'est vraiment le supplice de Tantale! notre esprit n'est plus à bord, et puis ce n'est plus un navire que notre maison flottante, immobile et sans roulis. Avec la nuit, un peu de brise vient enfin nous porter plus près de la lueur pour nous quitter encore. De nouveau les gros anneaux des chaînes de nos ancres sortent de

la cale aire nn bruit de tonnurre, ef , pour une miit cijcori!, colle fois à cinq lieues du quai, l'ancre va dormir au fond de l'eau ; el nous, pour la dernière fois aussi sans doute, daas les tiroirs qui nous ont servi de couchetle pendant trois mois.

Mais voici un vague bruil dans le lointain : ce sont les saccades de rames qui battent la mer; régulier et en cadence, ce bruil augmente plus dislinetemenl à chaque instant : ce sont des canots! ils accostent; soiit-ce des Naturels armés de lances? Non, c'est le boucber, puis le boulanger, puis le marchand de légumes, puis nu monsieur de la police, tous en cbapeaux noirs et vêtus comme nous, qui , bravant la nuit, viennent s'assurer la clientèle lie l'Omar-Pacha. Les conversations s'engagent; tout nous intrigue. Eb bien, vous seriez tombés dans la salle des Tas-Perdus du Palais-Bourbon en un jour de séance orageuse , que vous n'auriez point glané d'autres paroles I On ne nous répond que u crise politique, crise commerciale; lutte des deux Chambres; querelles animées des partisans de la protection ou du libre échange; appel au suffrage universel »; bref, nous sommes, à ce qu'il parait, arrivés à ce bout du monde en un monintil où la vie politique passionne au suprême degré les esprits. Cc^s bons Australiens me paraissent fort cbauds dans leurs discussions; el si, ma foi, celte image des agitations de notre Europe est une surprise au

premier abord, nous ne pouvons que nous dire à nous-mêmes : a Tant mieux, tant mieux I de ces discussions jaillira peut-être pour nous la vérité fur les affaires de ce pays si peu connu de nous, et toute cette machine civile et gouvernementale nous apparaîtra-t-elle dans son entier, puisque tous ses rouages vont être en mouvement? »

^juillet. — Il n'y a plus qu'un pas à faire, et nous serons au port. Melbourne n'est pas situé sur la baie même, mais à deux ou trois milles du rivage; son port est Sandridge, relié à la ville par un chemin de fer. Nous voici au milieu d'une cinquantaine de grands navires aux hautes mâtures, et tout, autour de nous , est animé comme la rade du Havre ou de Marseille. Nos hommes sont affairés dans la mâture : ils grimpent et dégringolent comme des singes en forêt; c'est qu'ils larguent et sèchent les voiles aux rayons doucement échauffants du soleil du matin. Arrivé au port, le navire prend un tout autre aspect; on lui fait une vraie toilette, et en voyant une à une flotter comme mortes ces voiles que j'avais si souvent regardées se gonfler ou « fasseyer » au vent, en voyant mettre au repos» ces cordages tout à l'heure tant agités et ces vergues qui pliaient hier encore sous les efforts des rafales, ces soins plus calmes me faisaient penser à l'éternelle histoire du pigeon voyageur séchant au soleil ses ailes ^

30 ATSTRALIE. •

[faliguées dans ses vols lointains, secouant tout ce ' que les intempéries des pins dongcreus parages ont donné de sanvage à son aspect, et carhaot les vides qu'ont laissés les plumes éparses emportées par les vents.

C'est alors que les canots nous entourent, tout chargés de fruits, de verdure, de légumes et de volailles; mais bientôt les choses prennent une teinte offîcielle : place soit faite à la yole d'un navire de guerre! Un officier vient demander à quelle heure nous débarquerons. Quelques instants après un autre caiTol arrive : c'est le capitaine de frégate commandant la Victoria, qui monte à bord pour saluer le Prince : cLe Gouverneur, lui dit-il, l'envoie le féliciter sur son arrivée dans la colonie, et désire savoir quand il entrera à Melbourne, afin de l'y recevoir avec tous les plus grands honneurs, pendant que la Vic/oriale saluera de vingt et un coups de canon. » Certes ce fut un moment de douce joie pour le Prince que de se voir, dés le premier pas sur cette terre, reçu et fêté en souvenir de sa race et du nom de son père, mais il supplia le commandant d'arrêter tous ces préparatifs et tous ces honneurs, qu'il ne saurait accepter â cause de l'exil et de son double deuil. La yole repart à tire-d'aile, et nous attendons un remorqueur, qui vient s'altnier â notre lourde masse. Nous prenons à notre bord son capitaine, dont les ordres sont répétés sur le Tugg

par un de ces petits mousses à voix glapissante, comme chaque vaplîur en a sur la Tamise ou dans le Pas-de-Calais ; nous glissons lentement entre tous les navires mouillés, et à trois heures fit demie nous sommes contre le quai. L'heure est srrivée, heure d'émotion et de joie, heure entrevue, rêvée et espérée pendant trois mois , où nous allons toucher la terre après un parcours de six mille trois cent quatre-vingts lieues * !

Certes, en débarquant à Port-Philipp, dès le premier abord je fus saisi d'étonnement, voyant à quel point la civilisation y est avancée. Deux longues jetées en bois s'avancent à angle droit au milieu du port; une quarantaine de navires de gros tonnage y sont rangés de chaque bord ; les rails du chemin de fer vont, sur quatre rangs, jusqu'à l'extrémité de chaque jetée : les trains ne cessent de se succéder; plus de trente grues à vapeur sont en mouvement, les unes prenant à fond de cale les cargaisons , les autres remplissant les navires vides d'innombrables ballots de laine arrivant de l'intérieur. Cet ensemble de locomotives qui sifflent, de grues qui crient, de \ vapeurs qui chaufient, ne vous laisse pas croire que vous êtes dans des terres si proches du pôle sud. A

* Nos vitesses ont été en avril, de 73'28 par jour, soit 135 kil.

— enmai,de 171'84 — 318 kil.

— enjuin, de 182'57 — 338 kil.

— en juil., de 22r57 — 409 kil.

celle hfiiire nous faisons nos adîpux à notre Omar-Pacha, et nous rendons grSce à Dieu-qu'il nous ail apportés sains et saufR sur le continent austjal. Mais, par un conlrnsfe curieux, nous laissons tant de souvenirs (lanseevuisspau, que le quitter, c'est quitter un ami '.

A quatre heures un quart, nous mettons pied à terre : c'est un moment qui étourdit un peu après trois mois passés sur des planches, et, à part toutes les idées que fait naître dans l'àme le seutiment de sentir enfin la terre sous ses pieds, je vous assure que les cailloux impressionnent beaucoup les nouveaux débarqués. — Nous passons k f:(>\è Aw Moravian , un frère de conslruclion de YOmaT-Pacha, qui vient d'arriver de Londres en soisante-treiïe jours, avec ses mâts brisés, ses biuslingages emportés, et que trois pieds d'eau dans ses cabines ont inondé pendant plus de huit jours. Comme nous sommes beureui de n'avoir pas de pareils souvenirs !

De là à la station il n'y a qu'une centaine de mètres; nous nous présentons au guichet : on refuse de nous délivrer des billets, en nous disant que le gouvernement de la colonie de Victoria entend nous défrayer de fout sur ses ligues pendant notre séjour. On ne saurait être plus aimable! En un quart d'heure nous sommes à Melbourne; nous

r-I'ae/ia ne devait plus poprauiïre longtemp rrîère. Le 22 avril 1809, il fut cHlièremenl di\ met , en pleine mer, entre lei Ajorei et l'Kquuli

DÉBARQUEJIENT. 33

sautons dans un fiacre et descendons àScott's hôtel, que Ton nous a recommandé comme le meilleur de la ville. Nous sommes fort étonnés d*un mélange de garçons perdus dans leurs faux-cols et cravates blanches/et de petits domestiques chinois qui trottent dans les escaliers. Vite on nous apporte nos lettres, et nous les dévorons avec une joie indicible I Quels doux sentiments en les ouvrant I avec quelle anxiété nous nous serrons tous trois près de la lumière pour les lire, et comme chacun communique aux autres les bonnes nouvelles I... Elles ont deux mois de date, et les premières que nous enverrons nous-mêmes n'arriveront en Europe que cinq mois et demi après notre départ!

Puis nous regardons sans relâche autour de nous, ce que Ton nous rend au centuple, bien que Ton ne nous attendit qu'au bruit du canon et de la musique militaire! Bientôt, pendant le dîner (et quel beau dîner avec des légumes verts !) on nous apporte une grande enveloppe sur un grand plat : c'est le Afelbourne-CIub qui nous a spontanément nommés membres et à l'unanimité : une autre enveloppe encore plus grande la suit, c'est l'administration du chemin de fer qui nous envoie des a passeslibres y> pour toutes les lignes : une troisième, c'est la nomination à l'Union-Club; puis des monceaux de cartes de tous les notables et fonctionnaires de la ville, une vraie pluie! articles de jour-

B4 flUSTRaLlE.

naux qui nous annoncent d»ns rÉdition du soir;

silirénades sous les fenêlres que sais-jc? Sur ce,

nous nous échappons aussi réjouis d'une nourriture inconnue depuis quatre-vingl-onze jours, servie sur une table immobile, sans morues pélrifiées ni haricots renaissant toujours, qu'étonnés de la magnificence de l'hôte], un vrai «Meuricen, et touchés de l'accueil si cordial annoncé partout. Ce fut vraiment une partie da plaisir pour nous que de courir ce soir-là les grandes rues de Melbourne, Collins street et Bourke atrect, deux belles artères parallèles, bien larges, garnies de grands trottoirs dallés, éclairées au gaz : ce sont les ruesVivienne et Richelieu de céans. D'un bout à l'autre les boutiques les miens fournies, avec des étalages qu'envieraient toutes nos villes de second ordre en France, nous retiennent en vrais badauds. On m'avait tant dit qu'une paire de bottes coûtait ici cent francs, que je suis tout surpris d'y voir toute chose au mémo prix que chez nous. Oui, c'est une surprise que de débarquer h Melbourne : longues liles de voitures de place comme a Londres, théâtres, promeneurs en foule, belles et luxueuses maisons à hauts étages, upolicemen» irréprochablement tenus, restaurants ouverts, porteurs ambulants d'affiches posées par devant et par derrière, squares éclairés, tout donne à cette ville, sauf la largeur des rues, la ressemblance la plus frappante avec l'Angleterre; et,

depuis que nous avons vu la terre, il me semble que la couleur locale de ces pays-ci consiste précisément à n'être pas couleur locale, et que la colonie, contrairement à l'ordinaire , ressemble d'une façon fnouïe à la métropole. Je ne sais si je me trompe, mais, à cette première vue de toute une ville et de tout un peuple , la pensée me vient que nous aurons ici à rechercher dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, non pas de ces excentricités telles que les voyageurs avides de choses baroques veulent en voir partout , mais bien tout ce qu'il y a d'étonnant dans cette fidèle reproduction de l'ancien monde sur une terre inconnne il y a deux cents ans vierge encore il y a trente-trois ansi

10 juillet. — Malgré la plus vraie des modesties» il me faut vous le dire, nous voici positivement dans les grandeurs : toute une ville s'occupe de nous : on a la bonté de s'arracher nos personnes comme nos cartes de visite. Pardonnez-moi ce nous que j'inscris comme ce mot fameux d'une servante de curé, ^nNous confesserons et nous dirons la messe demain » , mais c'est plus commode et vous me comprenez. £h bien, c'est quelque chose ici qu'un prince ! D'abord on n'en a jamais vu dans la colonie, ensuite on lui sait un gré infini d'avoir afironté les périls et les fatigues d'une navigation de trois mois, pour venir à l'aventure visiter les créations, les ira-

se AUSTRALIE.

vaux, les iuslilulians «l'un groupe d'Iiommes isniés sur un continent que les cartes d'il y a quarante ans appelaient encore terra australis inco(/nita. Aussi un visiteur comme lui, inconnu jusqu'alors en ces parages, se sent-il du premier coup le grand événement du jour; aussi est-ce pour lui une joie sincère que de voir chacun rivaliser de nielle sympathie et de franche cordialité : dès lors, plus un embarras, plus un obstacle; l'hospitalité anglaise ne s'inspiranl que des élans du cœur, et d'un simple désir exprimé faisant vite pour nous une réalité, déploie avec empressement à notre égard, dés la première heure, tout ce qu'elle a de classique et de loyal. Ce matin nous étions chez le Gouverneur par inlérim, le brigadier général Carrey; puis nous sortions de la ville, avides de voir de la verdure, et curieux de savoir s! la nature du sol serait aussi anglaise que l'est l'apparence de tout Melbourne. Passant de la grande navigation à la petite, nous prônons une légère barque et remontons le Varra- Varra, Heuvequi traverse la ville d'un houlàl'i ulte. C'est un fleuve vu par le gros bout de la luuetle, où ne peuvent naviguer que les yoles, mais n'importe ; tout sur ses rives est nouveau pour moi, figuiers de Barbarie, aloès, grands canulchoucs, bosquets de plantes grasses, grands arbres à gomme rouge et à gomme bleue : aussi passons-nous de longues beures à le remonter en ramant vigoureusement

DÉBARQUEMENT. yi

Mais, eu somme, plus nous nous écartons delà ville» plus le pays est plat. Les rives sont verdoyantes, mais uniformes et peu jolies; les eucalyptus répandus à profusion, magnifiques comme troncs, ont un feuillage effilé, semblable à celui dujsaule pleureur, qui fait trop Teffet de millions de loques grisâtres suspendues verticalement aux branches, ne donnant ni ombre contre les rayons du soleil, ni abri contre la pluie.

Comme nous rentrons dans la ville, nous y trouvons une étonnante agitation : de grands placards rouges annoncent que la malle d'Europe est arrivée à Adélaïde (la capitale de l'Australie du Sud), et que les télégrammes vont être publiés. La malle n'arrive qu'une fois par mois, et il faut venir si loin pour voir combien il n'y a plus ici Tindifi^érence quotidienne de nos quotidiens lecteurs de feuilles publiques, mais bien une surexcitation, un besoin de nouvelles qui passionne tous les esprits : encore dix minutes, et voici les placards jaunes avec les formules à sensation :

Grandissime guerre en Europe!

Gigantesques armements!

Gigantesque panique monétaire!

Plus d'argent, plus de crédit!

Ces nouvelles nous mettent dans une grande anxiété. — Cinq 'minutes après, voici un placard

bleu y avec une quantité de points d'exclamation : les groupes Faltaquent à Tassant :

Courses d'Epsom, Derhy : lord Lyon, 1"!!!!

Et aussitôt y p^^mi les parieurs anxieux, les uns de sauter de joie, les autres de se faufiler hors de la foule avec la démarche, la conscience et la mine piteuses de Thomme malheureux qui vient de perdre quelques milliers de livres sterling pour une course courue à quelques milliers de lieues d'ici. Ainsi, ce n'est point assez qu'il y ait à Epsom cette vaste enceinte pour les passions du hetting ; celles-ci prennent le télégraphe et viennent faire perdre au chercheur d'or, de ce côté de la Lijgne, l'or encore enfoui dans les veines de la terre ! et tout cela pour des chevaux qu'il n'a jamais vus et ne verra sans doute jamais.

Nous étions là, avides de nouvelles, au milieu de cette foule anglaise trépignant, s^agitant comme dans les rues de la Cité de Londres, quand nos yeux furent frappés soudain d'un spectacle contrastant étrangement avec toutes les idées de fusil à aiguille et de derby anglais contenues dans les télégrammes : un groupe vient à passer, groupe fétide et horrible d'hommes et de femmes à la peau plus noire que celle des crocodiles, aux cheveux crépus et immondes, au visage déprimé et bestial! Ce sont des Aborigènes! Des lambeaux de trop vieux pan-

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talons cachent trop peu leur corps repoussant; un ensemble pitoyable de vieilles bottines au bas d'une cuisse et d'une jambe nues, de guenilles européennes aux couleurs, qui furent peut-être écossaises, devenues aussi noires que la peau qu'elles recouvrent à peine, de chapeaux gibus réduits à Tétat d'une pomme tapée, ou de ahats» emplumés dont les a gratifiés quelque Irlandaise craignant de rougir de leurs vêtements absents, un ramassis de loques misérables sur des corps tout petits, grêles, ignobles, plus afireux que ceux de tous les singes du monde, tel est l'aspect des antiques possesseurs de ce continent! telle est la race à laquelle, à tort ou à raison, nous sommes venus disputer ce sol immense pour la refouler chaque jour plus avant dans les boisi Les uns enivrés de tabac et de liqueurs fortes, deux choses sans doute bien nouvelles pour eux, se heurtaient, en se traînant, aux murs de ces magnifiques maisons construites à l'européenne, ou aux glaces des vitrines, qui contiennent exposées les plus belles pépites d'or trouvées sur les placers, ces trésors inconnus que foula si longtemps aux pieds cette race noire, mendiante aujourd'hui, et qui ont donné à la race blanche des palais et des villes. Les autres, c'étaient surtout des femmes, prenant le milieu de la rue, semblaient tout interroger autour d'elles, et, la bouche béante, les bras tombants, promenaient sur la foule des regards ébahis. Voyant ainsi ces

m AUSTRALIE.

Iiodauds du désert accourus pour contempler leî merveilles d'une ville civilisée, je me demandais tout ce qui devaîl se passer dans leur âme, — leur âme... — oui, sans doute ils en ont une, quelque repoussante qu'en soit l'enveloppe! Cens d'enire eux qu'un paquet inculte de cheveux blancs couronnait comme une boule de nei<}e sur un torse, des bras et desjambesd'ébène, maisd'ébène sale, ces vieillards amaigris aux membres semblables à des bâtons, qui sait s'ils n'étaient pas venus il y a trente-quatre ans, quand la terre et la forêt étaient vierges, là oo s'élève aujourd'hui une ville de 130,000 âmes, éclairée au gazî Qui sait s'ils n'avaient pas cbassé l'opossum dans les arbres creux, là oii l'on fait queue aujourd'hui sur un trottoir dallé, pour prendre des billets d'Opéra? £q moins de la moitié d'une vie humaine, le sifflement des locomotives a succédé aux cris aigus et sauvages des cacatois, et, au lieu des feux des Anthropophages allumés la nuit de sommet ou sommet pour signaler des Blancs à manger, les fils du télégraphe traversent des campagnes cultivées et viennent annoncer à toute une ville agitée... le vainqueur du derby anglais !

En leur donnant l'aumône avec des pièces marquées à l'efHgie de la reine d'Angleterre, je pensais à la série des vicissitudes qui les avaient réduits à quitter la vie nomade des prairies, la vie libre des forêts, pour le pavé d'une cité où la splendeur des

autres humains leur faisait voir leur propre misère, à eux inconnue jusqu'alors : je pensais malgré nioi à cette fameuse convention conclue en 1836 entre les premiers colons et les Naturels, et par laquelle ceux-ci avaient échangé un millier de lieues carrées du territoire de Victoria contre trois sacs de verroteries , *dix livres de clous et cinq livres de farine !

1 1 juillet, — Ne demandez pas à un homme débarqué d'avant-hier une chasse curieuse ou une découverte de pépites d*or : je voudrais encore vous faire voir Melbourne, vous emmener par la' pensée en tous ses points principaux, pour vous montrer que cette Australie qu'on croit chez nous, et que je croyais un peu moi-même si perdue et si sauvage, possède tous les luxes de FEurope.

Nous sommes entrés dans plusieurs banques, vrais comptoirs de la Cité, si Ton considère la multiplicité des affaires et le nombre des commis ; vrais palais, tant les édifices sont grands, élégamment construits et soignés dans les moindres détails. Quant au Melbourney Club, il n*a rien à envier aux cercles de Paris : tout y est tenu avec une recherche exquise. Là est le rendez-vous de tous les gens actifs de. la ville et de tous les « squatters » , qui viennent de temps en temps se reposer de la solitude des bois et se retremper dans la vie du monde. Ce sera là pour moi une bien heureuse réunion, où je me promets de puiser dans

toutes les conversations ce qui pourra m^éclairer sur ce pays.

Pour les Anglais, les institutions de comfort ne viennent qu'après les grandes institutions d'utilité publique. Melbourne a une bibliothèque qui compte seulement dix années d'existence et possède déjà 41,000 volumes : elle a coûté 120,000 livres sterling à la colonie. Nous avons été frappés, en la visitant, bien plus encore du nombre des lecteurs qu'elle rassemble que de l'entente parfaite de sa construction» Je me figurais l'habitant de l'Australie , ou fonçant un puits dans les roches aurifères, ou lavant l'or au bord d'un solitaire ruisseau, ou parcourant à cheval des prairies sans fin ! J'ai été tout surpris de trouver à cette bibliothèque, dans un silence religieux, plus de quatre cents hommes de la classe ouvrière, disséminés à leur gré dans les difiiérents départements, étudiant les livres pratiques où ils cherchaient tout ce que la science pouvait apporter de développements à la branche du métier qu'ils avaient embrassé. On les reçoit avec le costume de l'atelier et sur la simple inscription de leur nom au registre d'entrée.

Plus scientifique que littéraire, plutôt utilitaire que théorique, cette bibliothèque, qui, d'après sou registre, compte une moyenne de cinq cents lecteurs par jour, montre combien le gouvernement de la colonie s'efibrce de moraliser par le travail une po-

pulation encore éprouvée par la passion des aventures, par la fièvre de For, et qu'une surexcitation générale porte maintenant avec non moins d'ardeur vers les études industrielles. Je devais retrouver presque le même public au Polytechnical Hall, grand amphithéâtre où des cours de physique et de chimie attirent toute la ville.

Je suis bien frappé de cette rapide civilisation et de cette entente admirable pour instruire l'ouvrier. Ce qui m'étonnait d'abord, c'est que l'ouvrier eût du loisir pour ces heures d'enseignement; mais on me dit qu'il ne travaille que huit heures par jour, ce qui lui donne bien du temps pour faire succéder le travail de l'esprit à celui du corps.

Quand on demande ici quel est le fondateur, le grand instigateur, le président du Club, de la Bibliothèque, du Polytechnical Hall, du Musée national, de toutes les institutions politiques; scientifiques et bienfaisantes de Melbourne, on vous nomme sir Redmund Barry. Tout afiable et actif, il nous a montré avec un soin minutieux le Musée national, où il faut chercher une reproduction frappante de l'histoire ancienne et de l'histoire contemporaine de l'Australie. Nous y avons, je crois, passé six heures, et nous nous promettons d'y retourner souvent.

D'abord , c'est surtout u'n musée consacré à l'in slruction de l'ouvrier. Tout ce qui se rattache aux mines d'or, depuis la cuvette en fer-blanc du pre-

U AllSTHALIE. ^M

mier u (^isscr » jusqu'aux machines à vapeur HJU plus compliquées pour le broiement du quartz, tout ce qui est arcliiteclure, machines agricoles, machines à tisser, industries de tout genre enfin, y est amplement représenté : mais la science vient vite y tenir sa place.

Quant au Cabinet d'histoire naturelle, il vous ravirait. Ce pays, par tout ce que j'en vois, me .■lemble si étrange, que je ne puis passer sous silence ce qu'il y a de plus saillant à sa surface, et c'est dire la série innombrable des marsupianx. Depuis le kanguroo de huit pieds de haut, jusqu'au rat ou k la souris lilliputienne, tous les mammifères natifs de cette terre, un seul excepté , la race humaine (il ne lui manquerait plus que cela!], ont la poche, comme une hoile aux lettres dans laquelle, en courant, ils mettent leur progéniture. Voyez-vous toute cette gradation de buit pieds à un demi-pouce, à plus de quarante échelons différents, d'animaux portant fourrure, ayant quatre pattes et ne courant que sur deux, galopant, non pas les mains, mais leurs petits dans leur poche? .le n'ai plus qu'une idée, c'est de tendre des souricières dès ce soir, el surtout d'aller chercher les grands kanguroos dans les plaines lointaines! IVe craignez rien, si Dieu nous prèle vie, nous leur donnerons une belle et bonne poursuite 1 Quel est le chasseur dont les inslinclB ne seraient pas réveillés par la collectiou.

unique dans le inonde, des oiseaux empaillés de ce musée : les cacatois roses, les perruches omnîco-^ lores, les cygnes noirs, les casoars, sorte d'autruche grise aux œufs vert-émeraude ; les ornithorhynx au poil de loutre et au bec de canard ?

Le caractère le plus curieux de la faune moderne de TAustralic, c'est Tapparence d'isolement et d'éloignement des types habitant les autres parties du monde. Ici les groupes génériques sont fréquemment distincts du même genre d'animal habitant des latitudes similaires , vivant des mêmes moyens et exerçant ailleurs les mêmes fonctions essentielles ; et cette distinction se fonde sur des caractares tellement importants qu'ils indiquent des familles, des races et des ordres nouveaux qui ne se trouvent nulle part ailleurs. Mais pour le voyageur qui, comme nous, ne peut que parcourir à l'aventure la surface d'un pays, visiter ses villes et traverser ses forêts, c'est dans cet édifice qu'il faut chercher les descriptions des entrailles de cette terre , y puiser, comme à une source vive , les enseignements, surtout les secrets qu'elle dérobe à nos yeux, et que des savants hardis et distingués sont allés lui arracher.

Nous étions guidés , au milieu de tant de choses curieuses, par le savant professeur Mac Coy, qui, dans ce dédale bien ordonné, éclairait pour nous chaque chose de ses vives lumières. II nous parlait

de cet isolement des races vivantes de FAustralie ; 'c*est lui qui s'est efforcé de remonter dans Tbistoire de la terre à la date de cet isolement; et il a combattu l'opinion qui s'était généralement accréditée sur la formation de ce continent. On avait trouvé dans les rocbes oolithiques d'Angleterre des os et des dents indiquant l'existence d'animaux marsupiaux ou. à poche, de la même famille que les perameles d'Australie : de tels types n'existent main-> tenant individuellement dans aucune autre partie du monde que dans celle-ci ; ces fossiles anglais sont englobés dans des myriades de coquillages de mer du yenre trigonia^ que l'on ne trouve aujourd'hui que sur les rivages de l'Australie; de là s'était formée l'opinion générale que la faune actuelle était la continuation directe de la faune qui disparut du reste de la surface du monde à la fin de la période mésozoïque ; de là on s'était dit : tt L'Australie est le pays le plus ancien de formation ; elle est restée terre ferme, au-dessus du niveau de la mer, aune période pendant laquelle les formamations mésozoïque et camozoîque furent déposées sur le globe. »

Mais ceci est nié par M. Mac Coy, qui, par les fouilles les plus ardues dans les mines les plus profondes, dans les crevasses des montagnes, s'est rendu un compte exact de l'époque et du mode de formation des roches qui sont l'écorce de cette

DÉBARQUEMENT. Al

terre, a La couche du terrain sédimentaire, la première qui recouvre cette écorce des terrains primitifs formés autour de la masse terrestre encore fluide et incandescente , possède » nous dit-il , les mêmes types spécifiques de vie animale que ceux qui caractérisent ces couches si anciennes dans le pays de Galles, la Suède et TAmérique du Nord. Puis viennent les terrains identiques à ceux de ces pays, les schistes et les roches fossilifères : le Canada, TÉcosse et la province de Victoria ont sous ce rapport vécu absolument de la même vie en cet âge reculé. »

Dans la période paléozoïque supérieure, la première apparence de végétation terrestre a été formée ici exactement sur le même type que celle de la même époque dans Thémisphère nord; et, comparant ainsi l'histoire naturelle des antipodes, M. Mac Coy a trouvé IMdentité extraordinaire de leur faune marine et des productions de la terre ferme, qui surgit à la même époque en Australie que la plus grande partie de la terre ferme en Europe et en Amérique.

Quant aux plantes associées aux gisements houil- 1ers de la Nouvelle-Galles du Sud et de la Tasmanie, mêmes changements que ceux qui ont été observés dans les créations géologiques correspondantes aux Indes, en Allemagne et en Amérique; et quant au fameux petit trigofiia qui semble à quelques-uns la

clef de la question , il ne l'a pas reconnu dans c couche, mais il en a vu une espèce distincte qui lui peruiel de supposer la présence de gisements triassiques. Pendant l'époque tertiaire, que ne peuveut admettre ceux qui croient l'Australie le plus ancien des continents, la plus grande partie du pays fut rouverte par la mer. comme en Europe; car toutes les traces de créations animales et végétales antérieures furent détruites et remplacées par des espèces tout à fait différentes d'animaux et de plantes, se rapprochant davantage de celles qui habitent aujourd'hui la terre australienne et les mers avoisinantes. Ainsi donc il ne serait plus admissible que l'Australie ait eu un sort différent de celui du reste du monde et fût restée émergente pendant la période oolithique. A l'appui de cette idée viennent les fossiles, montrant qu'ici, comme en Amérique et en Europe, les races d'animaux qui habitent le monde furent précédées parles mêmes particularités anatomiques que celles qui leur sont propres aujourd'hui.

En nous disant cela, le savant professeur nous mettait en face de la patte d'un dinornis. Oh I quelle patte,mes amis! A elle seule, elle est aussi grande que moi, et c'est dire quelque chose comme cinq pieds neuf pouces! Cette patte donc, pntte grandiose et majestueuse, qui avait dû faire les enjambées des bottes de sept lieaes dont nons parient les conten

de Tenfance, vient de la Nouv.elle-Zélande , et je vous laisse à penser ce que devait être le corps qu'elle portait! Le dinornis, qu'on a reconstruit par la théorie, grâce à ce pilon digne d'un appétit d'Anthropophage, était, paraît-il, tout pattes, car il n'avait point d'ailes. Eh bien, cet antétype a laissé en Nouvelle-Zélande un descendant absolument semblable, mais lilliputien, le petit kiwis (aptéryx)^ et à l'instar de cet oiseau sans ailes que les siècles se sont chargés de réduire à sa plus simple expression, à l'instar du paresseux de l'Amérique du Sud précédé par le megatherium, ce monstre dont la charpente osseuse, pesant plusieurs milliers de kilogrammes, est grande comme une cabane de chasseur, l'Australie a eu pour ses kanguroos actuels un aïeul kanguroo présentant exactement les mêmes particularités anatomiques, mais si colossal qu'il fait frémir, quand on ,voit les ossements enchaînés aux parois du Musée, avec une étiquette portant deprotodon pour nom de baptême. C'est près du lac Timboon qu'ont été trouvés ces monstres, tous à poche, bien entendu; évidemment toute une famille bourgeoise aurait tenu dans cette poche comme dans un omnibus, et je vQus avoue que je me félicite fort que 1j période tertiaire ait supprimé ces hôtes désagréables des bois que nous nous proposons d'explorer.

' Tous ces fossiles firent croire pendant longtemps que les marsupiaux étaient les seuls quadrupèdes

natifs de l'Australie; aussi le chien sauvage {canis dingo) n'était-il pas réputé indigëhe. Mais un fossile de chien sauvage fut découvert derniércmenl dans les noires cavernes du montMacédon, elle ressuscité mil tous les savants d'accord.

Chose curieuse : il parait que daus les matières dures qui enclavaient les ossements du kanguroo géant, heureusement submergé, il y avait des veines ferrugineuses et aurifères, ce qui donne le même âge aux dépôts d'or en Australie et en Russie.

Le Musée esl situé sur une hauteur, el, de ses vastes fenêtres, nous pouvions voir la côte opposée d'Hobson's-Bay d'où sont tirés des giseiueiiEs do miocène que M. Mac Coy nous faisait comparer à des spécimens des mêmes gisements du bassin de Paris. — Ce petit peu de sol de la patrie, transporté aux antipodes et, dans ses écarts les plus saillants, esactement pareil à celui que nous foulions presque, remuait, je l'avoue, plus encore mes pensées que ne le faisait la preuve palpable donnée par lui de la loi de rcprcsenlation des centres spécifiques, qui joue un rôle si important dans la vie organique du globe. En outre, ici comme en Europe, les coquillages vivants et ceux des dépôts miocènes sont séparés par plusieurs degrés de latitude, montrant ainsi le refroidissement graduel de notie globe pendant ces périodes reculées.

Tels sont les motifs pour lesquels notre savant

DÉBAHQUEMEMT. 51

guide repousse la théorie d'une Australie sortie des mers avant tous les autres continents : telles sont les identités qu'il constate des couches de cette terre avec les nôtres; mais alors, combien il est singulier que sa surface soit si^difierente de celle des autres contrées , et que les explorateurs aient trouvé tant de déserts de pierres, tant de plaÂnes privées de terre végétale tant de ravages causes par quelques incompréhensibles cataclysmes , tandis qu'il y a aussi à côté tant de terres fertiles! Les uns croient à un archipel devenu continent et dont les parties dénudées seraient des bras de mer desséchés soudain ; les autres veulent que l'Australie soit, tout d'un coup, par un gigantesque soubresaut, sortie des eaux, qui l'auraient submergée plus longtemps qu'aucune autre terre, et ils expliquent son incroyable aspect en disant qu'elle n'a encore eu le temps ni de laisser croître assez les forêts sous lesquelles jaillissent les sources, que chaque jour écoulé rend plus nombreuses, ni de se couvrir du limon engendré par les cours d'eau, ni de faire broyer et pulvériser par l'action du soleil et de l'air la croûte compacte trop subitement arrachée aux eaux, qui l'enveloppe encore. Pour ces derniers, le nombre si minime, sur un sol aussi immense, des Indigènes qui l'habitaient à Theure de la découverte, l'aspect de chaos antédiluvien du centre du continent y la rareté des grands cours d*eauy la bi-

52 SDSTBflLiï.

zarre lùgélniio i qui lii couvre, l'alternative de srclicriisscs inoincs et d'inondations subites des ïallées, semblent indiquer que ce sol, trop récemmeiil lavé par les eaux de la mer ou de longs déluges, n'est pas encore arrivé à sa matnrilé, et que rhonime l'a conquis sur le néant bien des siècles trop tât.

Je me sens entrainé trop loin par le souvenir de tout ce que j'ai entendu aujourd'hui; mais si j'ai eu la fortune d'entendre un homme expérimenté disserter sur les vérités les plus bizarres de la •géologie d'un pays, si j'ai été charmé par ses paroles, je sens trop maintenant comme un vaste tourliUlon dans mon esprit indigne de ses lumières, et je vois combien ma mémoire aussi bien que mon papier sont impuissants à vous en transmettre un pâle, bien pâle reflet.

J'ai donc voulu, ce soir même, après la courte séance du Polytechnical Hall, secouer un peu ma certrelle de toute la science qui la chargeait : nous avons été rire de tout notre cœur k un charmant spectacle, le Skaling-room, salle des patineurs. C'est un fait remarquable que les hommes éloignés de leur terre natale cherchent à en renouveler tous les plaisirs là où ils se «ont exilés; à reproduire une image de la patrie, en dépit des obstacles apportés par les climats les plus différents. En Australie, il ne ,7^0 jamais à glace; n'importe : « nous patinerons, n ont dit

les Anglais, et là, sur un vaste parquet brillant comme un miroir, voilà trois cents personnes qui patinent avec de petites roulettes : le tapage est infernal, mais le coup d*œil bien amusant. Les uns, bien expérimentés et bien adroits, glissaient élégamment comme sur la Serpentine : c'étaient surtout des dames, et rien de gracieux comme leurs évolutions légères en capricieux zigzags; les autres, risquant maladroitement une jambe trop lourde, se culbutent, se cognent à chaque instant et tombent dans tous les sens : les bras font les ailes de moulin à vent ; c'est une dégringolade et une compote de tombés, de tombants, de chancelants. Nous nous souviendrons toujours d'un immense gentleman, infatigable dans ses chutes, qui chaque fois entraînait avec lui jusqu'à terre des grappes de patineurs, assez imprudents pour rapprocher : grands, petits, gros ou maigres, sylphes ou masses, tous riaient gaiement, sans souci d'un public très- nombreux, qui faisait chorus !

\^ juillet. — Aux yeux de bien des gens en Europe , l'Australie n'est encore qu'une colonie pénitentiaire du Royaume-Uni et un refuge d'aventuriers chercheurs d'or. On se figure sans doute que nous y coudoyons à chaque pas, que nous y avons pour commensaux des convicts, des assassins ayant tué père et mère, avec circonstances atténuantes, en un

mot, toulc la variété des criminels hiimalns; on )oue l'Europe de les avoir déversés sur une terre perdue, comme des animaux malfaisants, dont il faut se débarrasser, et la couleur convict est ainsi passée comme une même teinté générale sur toute la carte de l'Australie ! Mais c'est là une erreur bien grande, et tel n'est point l'état des choses.

La Nouvelle-Galles (lu Sud etIaTasmanie ont subi ce fléau depuis 178S jusqu'à 1840; mais si la population saine et pure de Sydney ne put écarter cette importalioapestilentielle qu'en 1840, en repoussant avec un Impétueux élan un navire cbargé de couvicts, la colonie de Victoria eut le bonbeur de ne jamais en recevoir de la mère-pairie : elle repoussa, elleaussi, les navires montés parles condamnés que les sociétés de la Nouvelle-Galles du Sud et delà Tasmanie rejetaient de leur sein; et, û part les désordres de la Sëvre de l'or, son histoire est pure.

Je vous dis cela, non-seulement parce ^u'on ne rencontre pas de ces b messieurs i' sur les trottoirs de Melbourne, mais parce que nous avons été visiter le seul endroit où il y ait des criminels en Victoria, les prisons de Penlridge, situées à quatre lieues de Melbourne, oii ils sont bel et bien séquestrés dans des cellules el entourés de hauts murs de granit. Ce fui d'abord pour nous une occasion de voir la campagne qui environne la ville, et jamais visite de prison ne ressembla plus à une partie de plaisir.

DËHARQUëMëNT. 55

Nous partions en effet de Melbourne avec Thomme dont le nom seul résume désormais pour moi tout ce qu'il y a de plus aimable en Victoria, le capitaine Slandish, auquel, uni d'avance par des amis communs en Europe, je dois le plus parfait accueil sur cette terre lointaine. Depuis notre arrivée, toutes les heures pendant lesquelles ne le dérobent pas à nous ses hautes fonctions dans le gouvernement, nous les avons passées avec lui , et nous lui devons tout ce que nous avons vu.

La grande route que nous suivîmes était bordée d'eucalyptus et animée par une incessante circulation. Un lunch nous attendait chez le colonel Champ, directeur de la'prison; à côté des murs noirs qui défient Tescalade, il a réuni autour de lui tout ce dont le gai contraste peut faire oublier si triste voisinage : sa fille, un cottage coquet, un parc soigné et éblouissant de fleurs, des gazons anglais! jolie entrée de prison, ma foi. Bientôt nous passons le seuil , ce qui donne toujours un petit sentiment de froid : nous parcourons les corridors et les cellules; fout est en granit, construit sur les plans les plus récents et d'une admirable propreté, une prison modèle, si vous voulez. Cent gardien^ armés de carabines y circulent : les corridors sont comme les rayons d'une lumière s'échappant d'un centre unique d'où l'œil d'un Cerbère galonné surveille tout, ef donne l'alarme par des sonnettes électriques. Chaque

■,6 ADSTRALIB,

rellule possède une bibliolhèque où figure en première li^ne " the hohj Bible, n

ijk sont tous les criminc's de la colonie; ils sont aujourd'hui au nombre de neuf cent cinquante, ce qui est bien peu de cliose pour une population de sis cent vingt-six mille dmes. Nous acons visité tous leurs travaux : d'abord ces immenses bâtiments de lapnson, qui peuvent contenir un nombre quadruple d'habitants, ont été construits par les condamnés ; l'oiseau a forgée! scellé lui-même les barreaux de sa cage. Un grand mur d'enceinte enveloppe les jardins destinés à leurs. travaux agricoles et à leur subsistance : viennent ensuite des écoles , des ateliers de menuiserie, de serrurerie, de cordonnerie, de lissage de laine et de toile entre lesquels ils sont répartis. Certes, c'est peut-être trop d'affirmer que le travail par lui-même ait moralisé beaucoup de ces coupables; mais les regisires de la colonie constatent que bien des hommes sortis des prisons de Pentridge ont eu désormais une conduite paisible et honnête. Sans doute ces travaux, qui occupent d'abord utilement le temps des prisonniers, et qui leur amassent une somme proportionnée à leur zèle, les ont formés au travail : ih sont sortis de là instruils sur récriture et le calcul, sachant à fond plusieurs métiers, fortement rétribués dans la colonie, et ils rentrent le pins souvent dans la vie libre pour n'y plus porter le trouble : ils ont les moyens de gagner désormais de

quoi vivre dans Faisance. N'est-ce pas, en effet, la misère plutôt qu'une méchanceté d'instinct , qui est la cause première de bien des crimes ? Certes , c'est une œuvre bien dirigée que celle-ci. — Elle prend un homme qui a failli parce qu'il ne trouvait plus d'or à la surface du sol, et que la fièvre de ses richesses perdues a affolé dans la misère; après une dure épreuve , «lie ne lui rend sa part de vie sous le soleil que lorsqu'il est bien capable de gagner l'or par le travail de ses mains.

En parcourant les ateliers, nous remarquons ileux Nègres aborigènes, deux vrais enfants réellement affreux, mais dont le regard est plein de douceur : leurs dents toutes blanches, que laisse voir une bouche fendue jusqu'aux oreilles, font autant de contraste avec le noir de leur peau, que le rire jovial et permanent qui semble le propre des races nègres, avec le vêtement qu'il a fallu leur imposer, celui des tt travaux à perpétuité » • Ils ont l'air si rieur, que nous nous intéressons tout naturellement à eux : et d'abord, rien de plus nouveau pour nous que des Aborigènes! Ils comprennent les ordres que le chet de cour leur donne en anglais : pour nous montrer leur adresse , ils lancent de longues piques à d'énormes distances, et atteignent avec elles des cailloux que nous jetons eh l'air. — « Quel a été leur crime ?» ne tardons-nous pas à demander au colonel. — « Celui qui rit le plus en ce moment a tué

trois matelots, nous rcpond-il, et Tautre deux femmes blanclies. » Temps d'arrêt immédiat dans notre pitié pour eux. a Nous ne les avons pas condamnés à mort, continue le colonel, parce qu'ils sont aborigènes, et que jamais ici nous n'avons pendu ces hommes, dont les croyances comme les instincts sont si différents des nôtres que, pour eux, tuer n'est guère un crime ; nous les domptons plus par la douceur que par la cruauté. »

Certes, ce sont là de belles paroles, et un gouvernement qui professe de tels principes en envahissant, au nom de la civilisation , de^ terres occupées par des races barbares, doit mériter l'admiration de l'Europe. Ce n'est point, du reste, un fait isolé, et l'on me citait à ce propos dans les annales de la justice de Sydney, un arrêt qui confirme cet exemple. — Un jour, près de la maison d'un squatter propriétaire de plusieurs milliers de moutons, à cent cinquante lieues dans l'intérieur, une tribu tout entière fut trouvée hachée en morceaux et à demi consumée par un feu à peine éteint. Etait-ce quelque tribu rivale qui venait de remporter une sanglante victoire? Non, c'étaient sept convicts" employés à la garde des troupeaux, sept hommes blancs, qui avaient, sans provocation aucune, coipmis ce meurtre afireux sur île pauvres êtres incapables de se défendre! La cour de Sidney n*hésita pas à les condamner à mort et les fit exécuter. Elle

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donna par là un grand exemple aux jeunes généra- I tions de cette jeune colonie, qui doivent avoir pitié des instincts d*ùne race aveuglée et féroce, ix laquelle, après avoir enlevé et la liberté et la terre , on ne saurait du moins d'une main homicide arracher aussi la vie !

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