IV
IfONUlfENT ÉLEVÉ A BURKE.
Un bronze coalé dans la colonie. — Feuilles autographes du journal de Texploiateur Burke. — Il traverse TAustralie du Sud au Nord. — Fatale méprise de ses compagnons. — Au retour, il meurt de faim. — Ses restes retrouvés.
Un bon galop , mon allure favorite , nous ramène à Melbourne; à chaque instant, je vois des choses que je ne vous ai pas encore décrites. — Voici un monument en bronze. Un monument !
chose si rare, dit-on, dans les villes de TAmérique, parce qu'elles n'ont que deux cents ou cent ans d'existence. Combien n'est-ce pas plus étonnant dans cette cité de Melbourne, où il n'y avait, il y a quinze ans, en tout et pour tout, que quelques huttes en écorce d'arbre et quelques tentes I
Eh bien I c'est au sommet d'une colline, par lequel passe l'artère la plus populeuse , que se détache un haut piédestal supportant un groupe en bronze, groupe sculpté, coulé et monté dans la colonie même, et d'une parfaite exécution. Trois homme^s y sont représentés s'appuyant fraternellement l'un sur l'autre et sondant du regard l'infini ! L'un d'eux est le chef, tout Fannonce : sa pose héroïque, sa taille, ion air d'autorité. Et pourtant leurs vêtements déchi-
rés, leurs membres de squelettes, leurs traits creusés, leurs regards mourants montrent qu'ils expirent de fatigue et de faim, abandonnés au milieu des déserts !
Ce chef, c'est Burke, ces hommes, ce sont ses infortunés compagnons! Mais Burke, ce nom seul, peut-être à peine connu en Europe, remplit ici toutes les imaginations et fait battre tous les cœurs. Ce nom est aujourd'hui pour toute l'Australie plus que ne fut celui de Coriolan pour l'ancienne Rome, celui de Bonaparte en messidor. Combien le bruit que firent les découvertes de hardis explorateurs, dans le continent australien, est peu de chose en compa^ raison de la gloire de Burke, qui fut le premier à le traverser de part en part, de l'Océan Austral à l'Océan Pacifique! D'héroïques labeurs, une constance surhumaine, une exploration unique dans le monde, ont fait de Burke un grand homme. Mais sa noble ambition^ une ambition de découvertes qui tenait du fanatisme, ne put jouir de son triomphe, et ce monument vient perpétuer le souvenir du moment où il eut la seule chose qui manquât encore à sa gloire, la consécration que donne le malheur I
Depuis que nous avons mis le pied sur cette terre, il n'est pas une personne qui ne nous ait longuement parlé de lui : beaucoup l'ont intimement connu et l'ont aimé ; il avait eu leurs passions, leurs bonnes fortunes ou leurs misères; il avait pris largement sa part dans les premiers travaux qui ont créé ici
une grande nation ; il était dévoré d'ambition, voilà son crime. Mais pensez combien son image est vivante devant moi , quand j*entends raconter ses aventures à tous ses amis, qui hier Texhortaient de leurs derniers vœux, et dont les larmes coulent encore lorsqu'ils se lamentent aujourd'hui de n'avoir pu réussir à le sauver, et surtout quand je lis les feuilles autographes de son journal que l'on conserve ici religieusement! A demi déchirées, usées et portant l'empreinte de toutes ses courses errantes, elles ont été retrouvées au milieu des déserts, là où il les avait ensevelies, avant de mourir isolé sur le sable brûlant.
Il me semble que je le vois courant au Nord à travers le désert, cherchant l'Océan et ne trouvant qu'un océan de pierres desséchées; mourant de faim, et ayant encore cent lieues à faire pour trouver des vivres ; expirant pour avoir voulu entreprendre une grande mission, et sentant, après l'avoir noblement accomplie, que peut-être le monde ignorera sa dernière œuvre I Je l'avoue; j'ai la tète si pleine des récits de tous, le cœur si ému par tant d'infortunes racontées àchaqueheure presque par des témoins oculaires, et décrites d*une façon si touchante par Burko lui-même dans ses notes de chaque jour, que je veux aujourd'hui vous parler de cet homme, et vous tracer en traits rapides l'historique de sa mémorable (*l triste campagne.
MONUMENT A BUP.KS. 63
Pendant plus de vingt ans, les colonies voisines avaient fait à TenVi des efforts répétés pour explorer J'intérieur de FAustralie ; au milieu de ce concours de toutes les énergies en une aventureuse arène, celle de Victoria avait semblé rester à Técart, soit qu'elle fût fiévreusement tourmentée par la recherche de For ou absorbée dans le paisible élevage des troupeaux. Mais en 1860, le don de vingt-cinq mille francs fait par un citoyen désireux d'encourager une tentative de la part de sa cité d'adoption, donna soudain à la grande colonie de l'or un essor nouveau vers un nouveau but, et l'expédition qu'elle projeta, dès lors, a autant éclipsé les autres par la magnificence de ses préparatifs que par la grandeur des désastres de la fin , expédition baptisée par les souffrances, payée de la vie de dix hommes, mais féconde en résultats admirables.
Le gouvernement de Victoria lui donne pour chef Tancien cadet de Woolich, l'ex-officier de hussards hongrois, O'Hara Burke^ déjà populaire parmi tous, brave et franc, avide de réputation, plein de mépris pour le gain, fougueux jusqu'à l'héroïsme, enthousiaste jusqu'à l'utopie. Ma^s l'excès de ces qualités devait être la cause de sa perte et de celle des siens. Il y avait moins de rage aventureuse, mais plus de calme, de réflexion et de science dans la tête de vingt-six ans de son second , le jeime Wills, qui devait être l'aslronome indispensable
El AUSTRALIE.
pour diriger la colonno dans la mpr des tJi^serfs, sa rainille avait d^jà perdu un de ses membres, sur l'Errhe, avec sir John Franklin, dans l'expédition au pâlo nord ; elle devait laisser un autre martyr des découvertes du monde sous les sables brûlants du Capricorne.
C'est le 20 août 1860 que les hardis pionniers se mettent en route; ils sont dix-sept, et, Burke en tète, ils partent au milieu des acclamations de tout un peuple. Jamais la population de Melbourne n'avait vu si imposant spectacle: ils étaient fiers, ils avaient de grandes choses dans Je cœur, les vœux Je tous les suivaient; le gonvornement avait donné deux cent cinquante mille francs, les particuliers cinquante mille; ils avaient vingt-sept chameaux, qu'on avait été tout exprès chercher aux Indes , vingt-sept chevaux des plus robustes, des tentes, des vêtements et des vivres pour quinze mois. Dans les hourras que poussait la foule , dans les hourras qui leur souhaitaient le succès, personne ne pensait que la plus grande partie de l'aventureuse cohorte marchait à la mort.
Jusqu'au Murray la route fut longue. Burke, trop dur pour lui-même, ne ménageait point assez les autres; il était parti blessé et rongé par une peine de cœur, n'entrevoyant plus qu'une douleur amère, malgré l'espoir du triomphe; il était trop fougaous, trop anxieux de l'avenir, pour comman-
der avec calcul. Trois des siens se querellent avec lui et le quittent; il les remplace mal à la frontière des terres parcourues .par les troupeaux ; et Tunion désormais sans obstacle de la fougueuse énergie du chef et de la douceur docile de son lieutenant sera la cause de toute la série de leurs affreux malheurs.
La route qu*il traça à travers ce continent immense peut se diviser en trois principales étapes : Menindie, à six cents kilomètres de Melbourne ; Coopères- Creeh, à six cents kilomètres plus au nord, presque au centre du continent ; à Textrémité nord enfin, à plus de mille kilomètres du centre, le rivage de V Océan Pacifique. Les débuts sont pénibles; trop de bagages et trop de vivres à porter retardent chaque jour une impatiente ardeur. Tous les hommes sont pourtant de solides a bushmenv, expression australienne que « homme des bois n ne réussit pas à traduire. Ne craindre ni la pluie ni le soleil, coucher dans la boue, n*avoir d*autre ambition que de sonder Thorizon des prairies ou des forêts sans fin , galoper à Faventure, porter la barbe d'un patriarche et le costume d*un bandit, découvrir les terres, qu'elles produisent or ou gazon, forêts ou pierres, mais les découvrir avant tout et leur donner son nom, voilà le bushman. Mais cette vie des bois, qui faisait des hommes cent fois plus durs aux fatigues et aux privations que les bêtes de somme et les
cliameaux, donna à Burke des compagnons que
l'habitude de l'infini du désert rendait inesacls et
insouciants.
Il laisse, le 19 octobre 1860, la moitié de ses gens, de ses bêles et de ses bagages à Menindie, sous le commandement de son autre lieulenanl Wright, avec l'ordre exprès de le rejoindre après va court temps de repos, â Cooper's Creek, oii sera foroié son grand dépôt central; et ce n'est qu'à la fin de janvier 1861 que Wright se remet en maicbe vers le rendezvous indiqué pur son chef!
Cependant les mois avaient succédé aux mois; juin commençait, et aucune nouvelle de Burke n'était parvenue à Melbourne. U était pourtant expressément convenu que le chef donnerait, de temps à autre, de ses nouvelles, afin que le comité institué à cet effet put venir à son secours. La pensée que ces malheureux étaient perdus et mouraient de laim dans le désert, remua toutes les âmes. \\lûbournc tout entier, fiévreusement agité, organise une coulrc-expédition pour rechercher les esploratenra, el la confie au jeune Howitl. Les autres colonies sont émues ell'imilbnt; Mac-Kinlay part d'Adélaïde, Walker de la Terre de la Reine; Landsborough aborde avec un navire au golfe de Carpcntaria. Ainsi ces quatre colonnes de gens de cœur, en ({uelques jours équipées et bien fournies, lendajil toutes. vers le centre, espérant couper dans les
MONUMENT A BUKKE. 67
cercles répétés qu'elles décriront la trace du grand explorateur perdu, partent de quatre points différents, du Nord, du Sud, du Sud-Ouesl et du Nord- Est, de quatre points distants de près de huit cents lieues les uns des autres. Admirable élan d'une nation généreuse I Etonnante union, qui, si elle ne prouvait déjà Faudacieuse constance dans les aventures de la race anglo-saxonne, montrerait du moins combien les communications sont rapides sur le littoral de cette terre presque aussi grande que l'Europe, et combien, d'une extrémité à l'autre, comme par une étincelle électrique, tout prend feu à la fois quand une grande cause est en péril et qu'il faut des hommes énergiques. Chose étrange que ce contraste entre toute l'activité européenne du littoral et l'inconnu absolu de l'intérieur des terres.
C'est le jeune Howitt qui fut l'heureux explorateur; c'est lui qui donna les grandes mais fatales nouvelles. — Il part en toute hâte, et, le 29 juin, au moment où il traverse la rivière Loddon, quel n'est pas son étonnement de trouver en voie de retour des compagnons de Burke! C'est Brahe, son quatrième lieutenant, qui a perdu quatre hommes du scorbut, suivi de Wright qui en a perdu trois. Voici ce que rapportaient ces hommes aux figures livides et aux membres amaigris :
En deux mois, Burke avait traversé heureuse-
ADSTRALIE.
mpnt la série, tantôt de déserts, tanlôl de |irairics, qui sépare lUenindie de Cooper's Creek; c'était la moitié du trajet total de Melbourne an golfe de Carpentarîa. Mais il est là au mois de janvier, souffrant de toutes les horribles chaleurs de l'été; hommes et bêles sont affaiblis et abattus; la route semble fermée de toutes parts; c'est en vain qu'il attend le renfort de Wright, et déplore un retard qui va le priver de chameaux et de viîres; c'est en vain que VVills pousse une reconnaissance avec trois chameaux jusqu'à cent cinquante kilomètres vers le Nord pour trouver de l'eau. Pas une source, pas une oasis dans les mirages lointains, pas une flaque d'eau stagnante I Son compagnon laisse échapper les chameaux, et c'est à pied, sans boire une goutte d'eau, sous un soleil de feu et cinquante degrés de chaleur, qu'il refait cette longue routejusqu'au camp de Cooper's Creek. Bnrke pense avec raison que, dans de pareilles conditions, il devait s'aventurer avec le moins de monde possible dans le désert de pierres, qu'il fallait laisser dans l'oasis de Cooper's Creek tous les invalides avec leurs vivres , et de plus toutes les provisions devant servir à la roule de retour. Il laisse à lirahe, l'un des siens, le commandement de ce dépAt, avec l'ordre de l'attendre au moins trois mois, et, après cette 'imite, aussi longtemps nue ses vivres le lui permettront. Ah! si Wright, laissé
au premier échelon d'une campagne qui devait coûter tant de tortures, était sorti plus tôt de sa léthargie, que de désastres eussent été évités I
Cependant Burke, l'énergie en personne, poursuit son œuvre : il prend avec lui Wills, son second, Gray, et King, un ancien soldat, six chameaux, un cheval et des vivres pour trois mois : il part pour iécouvrir le rivage de l'Océan Pacifique. Le 16 décembre 1860, les quatre explorateurs, entrant dans la partie la plus ardue et la plus inconnue de leur tâche, sortirent du camp de l'oasis : en traversant la rivière, en abordant sur l'autre rive, ils agitèrent encore les bras en criant à leurs camarades : « Attendez-nous , attendez-nous ! n
Et pourtant Brahc et ses hommes, Wright et ses hommes revenaient sans lui I Les premiers avaient longtemps lutté dans leur camp contre les attaques sanglantes des Aborigènes ; la chaleur était devenue épouvantable ;* ils suivaient à chaque heure le niveau de l'eau empestée, et pourtant leur unique ressource, qui baissait, qui baissait toujours: ils avaient ainsi attendu quatre moisi Enfin plusieurs moururent; les survivants étaient minés par le scorbut, les provisions allaient manquer : Brahe se décida à quitter son poste , à la dernière extrémité, affirme-t-il, à Va fin d'avril. 11 ne doutait plus qut Burke ne fût mort : pourtant il avait laissé quelques provisions dans l'oasis.
10 aUBTHALIE.
Comme il revenait, au iiout de deui nu trois étapes, il rencontra Wiiglit et sa lioupcl Par quelle série de déplorables retards celui-ci arrivait-il quatre mois trop lard au rendez-vous fixé? Ces deux hommes une fois réunis, ont comme un dernier remords : ils retournent ensemble h Coo per's Creek, n'y voient de retour Rucun de leurs camarades, puis, disant adieu pour la dernière fois au désert qui les a sans doute ensevelis, ils reprennent le chemin de lllelbourne. Tels sont les faits saillants de cette lamentable histoire; c'est d'euxmêmes que les apprend le jeune Honritt en les croisant sur le Loddon! Il envoie aussitôt ces nouvelles à la ville, où elles soulèvent l'indignation de tous, et, pour lui, il continue éoergiquemeni sa route vers le Nord.
En un mois et demi il s'avance dans une contrée qui est toute diiïérente de celle qu'avaient vue les premiers pionniers : là où les autres avaient trouvé des sables arides, il trouve des vallées inondées, et, à travers des prairies sans liu, il poursuit sa route jusqu'aux environs de Cooper's Creek; il voil écrit dans l'écorce d'un arbre ce mol " dig i , qui sj<^uilie u creuse » , et, en creusant la terre , il trouve là caisse en fer oii Brahe avait laissé par écrit les motifs et la date de son départ, et, ... à ces papiers il voit mêlés ceux de Burke annonçant qu'il avait traversé le contineul jusqu'à l'Océan Pacilique<
et qu*il est revenu à Coopères Creek! Voilà ce que racontait Tinfortuné explorateur dans le fragment de journal qu'il put écrire et qu'il déposa au pied de l'arbre.
C'était le 16 décembre 1860 qu'il était parti de Toasis avec ses trois compagnons. Pendant près de deux lûois, il avança rapidement, découvrant chaque Jour des terres plus fertiles : la prairie éternelle succédait au désert de pierres ; les arbres leur donnaient de l'ombre ; des ruisseaux fréquents une eau courante. Les Indigènes le plus souvent fuyaient épouvantés devant eux; deux ou trois fois pourtant ils se laissèrent joindre et donnèrent du poisson séché aux voyageurs. Çà et là il y avait bien des lagunes d'eau salée, des collines de sable rouge, des espaces ravagés par je ne sais quels cataclysmes extraordinaires, et couverts de pierres amoncelées. Mais bientôt une haute chaîne de montagnes se dessina dans la direction du Nord : il les appela les ce monts Standish )) , et à leurs pieds se déroulèrent devant lui une si belle nature, des forêts si vertes, -des plaines si riches en végétation, si arrosées de cours d'eau, qu'il appela cette terre la a Terre Promise » .
Après les émotions d'une découverte nouvelle chaque heure, de passages accidentés de rivières de luttes contre les Indigènes, contre les serpents^ contre les nuées de rats qui les assaillent durant
la nuit, ils sont entourés d'une végétation si touffue qu'ils ne peuvent plus se frayer leur route qu'à la hache. Burke et Wills laissent leurs deux compagnons en arrière et s'aventurent à pied, sentant je ne sais quoi de salin dans l'air; brisés par la fatigue, abattus par la chaleur, ils luttent et avancent, jusqu'au 11 février, à travers les fourrés les plus impénétrables et les marais où ils enfoncent jusqu'aux épaules. Ce jour-là ils trouvent un canal de la mer, où ils s'arrêtent épuisés ; la marée par son flux et son reflux en inonde et en découvre toar à tour, sous leurs yeux, les berges sauvages, où les vénéneux palétuviers étendent leurs rameaux jusque sous les lames. Plus de doute, ce ne peut être que l'Océan Pacifique I Après six mois de labeur, ils se sentent à quelques pas du glorieux accomplissement de leur grande mission : ils veulent le voir, cet Océan ! Ils hachent; ils grimpent; ils escaladent tous les points les plus élevés d'où ils pourront dominer l'horizon, mais ils retombent, harassés et énervés, dans les marais boueux d'où la mer s'est retirée le matin même, et où bientôt le flux de cette mer qu'ils ont tant cherchée, le flux qui monte, vient presque les engloutir. Cet Océan qui manque de les faire périr, lU veulent à toute force le voir! Mais ce bonheur consolateur leur est refusé. Moïse du moins ne vit-il pas du mont Nébo la terre de ChanaanI Mais non, de cet Océan, ils entendent le murmure loin-
tain; mais ils ont beau faire de surhumains efforts» la vue même de ces flots bleus était réservée à d'autres qui avaient moins mérité de les voir.
Pourtant, au fond, leur but était atteint; mais le spectre de la faim était là dans toute son horreur devant leurs yeux. Ils avaient emporté pour douze semaines de vivres, ils étaient à moitié route et il leur en restait à peine pour cinq. L'angoisse poi* gnante que leur inspirait la disette grandissait chaque jour davantage , et la précipitation qu'elle causait dans leur marche de retour a dû précipiter aussi, par son excès, la mort de leurs bétes et leur propre épuisement. Des pluies torrentielles défoncent tellement les vallées, qu'ils risquent encore cent fois d'être engloutis. Le 6 mars, Burke est presque mourant pour avoir mangé un morceau de grand serpent qu'il a fait cuire ! Le 20, ils commencent à alléger la charge de leurs chameaux qui ne peuvent plus avancer, et à jeter, par bête , environ soixante livres de ces provisions dont ils craignent tant de manquer. Ainsi les navires envahis par les eaux jettent à la mer tout ce qui les charge, quel qu'en soit le prix I Le 30, ils tuent un de leurs chameaux. Le 10 avril, ils tuent Billy, le cheval favori de Burke, sur lequel il était parti de Melbourne et qui avait le mieux résisté dans toute la campagne. Le 11, ils sont forcés de faire halte un quart d'heure pour attendre Gray, qui ne peut plus mar-
cher : la faim les exaspère tanl que ces deux hommes, au cœur pourtant bieo géDéreux, en arrivent à rudoyer leur ami!... C'esl qu'ils avaient réseiïé la farine pour leur dernière eslrémité, et qu'ils avaient trouvé Gray se cachanl derrière un arbre pour en manger 1 Comme les dernières souffrances incomprises de ce mulbeureux Gray durent leur revenir en mémoire quelques jours plus tard, quand ils se sentirent, eus aussi, à l'agonie!
Enfin, le 21 avril au soir, ils arrivent à l'oasis! ils n'étaient plus que des squelettes vivants; ils cherchent des yeux, ils appellent de la voix leurs camarades auxquels ils avaient tant dit '< Altendeznous " : l'oasis est déserte, pas une voix humaine ne leur répond ! . . . Que de pensées tristes ont dû leur percer le cœur à cette heure solennelle ! En cherchant, éperdus, ils voient bientôt inscrit sur cette écorce d'arbre « dig » , ce mot de tout à l'heure , ils fouillent : quelques provisions de uivres avaient été laissées par Brahe dans la caisse en fer ; des papiers y étaient aussi, expliquant les motifs du départ, et ils étaient datés du jour même, du
21 avril au matin!
Ainsi, après une course désespérée jusqu'à l'Océan et un retour plus désespéré encore, après avoir perdu ou mangé presque tous leurs chameaux el leurs chevaux, excepté deux, après avoir fait la plus grande découverte que puisse enregistrer Tbisloire
isloire I
de FAustralie, ils arrivent à Toasis à laquelle ils avaient tant rêvé dans leurs tortures, et les hommes qui les auraient sauvés, sur lesquels ils comptaient, sont partis depuis sept heures seulement !
Que devenir? Épuisés au point de ne pouvoir faire quelques pas, devaient-ils tenter, avec des bêtes demi-mortes, de suivre, pendant six cents kilomètres, une caravane hien montée et longtemps reposée, de courir après le salut, 4. quelques milles en avant, sans pouvoir jamais Tatteindre? Certes c'eût pourtmit été le parti le plus sage, est-il facile de dire , quand on juge les faits une fois accomplis et qu*on n*est pas éperdu par des mois de torture. Mais Burke se souvient qu'il y a près du ' mont Désespoir, à cent cinquante kilomètres de là, une tt station n de moutons : celle-là au moins ne fuira pas devant lui; et, malgré eux, après deux jours de repos, il y entraine Wills et King avec quelques provisions. Il dépose dans la caisse de fer le journal de toute sa découverte, de son retour, journal dans lequel il déplore enfin Tabandon 4e son lieutenant et annonce sa marche vers le mont Désespoir.
Pour mettre lecomble à tant d'infortunes, pendant que Burke, se traînant à peine et abîmé de douleur, perdait de vue Toasis et se dirigeait à l'Ouest, Brahe et Wright, qui s'étaient rencontrés, comme vous vous en souvenez, le 23 avril, revenaient à cette même oasis, poussés par le remords, pour s'assurer
Australie.
n'était de
i légers
(|ue puraonno ii prudents, ijs ue songèrent pas à creuser dans le sable et à foiiiiJer lacachelle! Ils auiaieul trouvé le dépôt de Burke daté du malin même et l'itinéraire
de sa route ils l'auraient sauvé! Mais non, ils
trouvent à Ja surface de la terre toute chose dans le même état qu'à leur départ, el ils repartent dans le Sud-Ouest pour le Darling.
Ainsi deux fois de suite dans la même semaine, ces hommes qui se cherchaient, el dont la réunion eut mis une heureuse En aux plus affreux supplices, s'étaient trouvés, sans le savoir, tout près les uns des autres, dans un rayon de quatorze milles seulement, au milieu de l'imniensité des déserts!
En ce moment Burke, Wills et King descendent la vallée du Cooper, emportant avec eus les provisions de la cachette. Un chameau tombe de fatigue, ils le tuent et sèchent sa chair au soleil : le lendemain le dernier meurt aussi. A bout do ressources, ils se Iraiuent Jusque vers une tribu aborigène chez laquelle un tel spectacle fait taire les plus féroces instincts; elle les prend en pitié et partage avec eux sa nourriture, une graine atroce, appelée H nardoun ,qu'ilsmàchenlàgrand'peineetne peuvent digérer. Et ils vivent ainsi jusqu'au 15 mai !
Tout d'un coup, par un réveil d'habitudes nomades, les Moirs a'enl'uient el no reparaissent plus. Ainsi, ceux dont les trois voyageurs avaient si long-
temps craint les liostilités, maïs qui étalent devenus leur providentielle ressource, les abandonnaient sans motifs ! Alors, la nécessité les pousse à continuer leur marche vers le mont Désespoir, et à se traîner jusqu'au 24 mai sur une terre sablonneuse et brûlante. Ne découvrant rien sur Thorizon, ils tombent de fatigue et renoncent désormais à cette dernière espérance. Vraiment le malheur les poursuivait, car depuis on a suivi leurs traces et on a trouvé que, s'ils avaient marché seulement un jour dé plus, ils auraient vu la montagne. ... et ils auraient été sauvés !
Le 27 mai, ils sont de retour à Coopères Creek, vivant de nardou, dont la mastication les épuise et dont le suc ne les nourrit pas. « Ils viennent, écrivent-ils, revoir Toasis et mourir! n et ils enfouissent dans la caisse la relation, en quelques lignes, de leur dernière tentative. Combien de temps dura cette demi-mort , c*est ce que nous apprennent les mots tracés encore de temps à autre par Wills ou Burke et déposés comme le testament de leurs dernières heures, dans la caisse en fer, au pied de Tarbre !
C'était pour eux comme une consolation d'écrire, presque dans leur agonie, des fragments de naots destinés à leurs concitoyens, et montrant tout ce qu'ils avaient souOert en vrais martyrs de l'amour de la science et des découvertes.
18 flUSTBaLlB,
Le 20 juin, le n^rdoii qu'ils broynient ne les soutenait presque plus : deux lignes de Wills en ce jour (liKPDt K qu'il esl trop douloureux de se sentir sbaiidouDé, et que pour lui il ne peut plus durer, u Le 2'2 , il écrit u qu'il se couche et se blottit sur le sable poDr ne plus se relever; que désormais ce sera King, le plus ¥alide, qui portera ses derniers adieux dans la cachette, n Du 29 juin sont datés ses derniers mots : c'est une lettre à son père , pleine de douceur et de résignation : n Ma mort... ma mort est certaine d'ici à quelques heures, mais "mon âme est ealmel «
Le jeune Howitt ne trouva plus, sous l'arbre de triste mémoire, rien d'autre qui pût l'éclairer sur le sort de Wills. Étaît-il mort ou bien vivait-il? Où pouvait être son squelette desséché ou son corps râlant encore? Les derniers mois d'O'Hara Burke sont datés d'un jour plus tôt que ceux de Wills, du 28 juin : quoique faible et mourant, il voulait encore chercher la tribu des Moirs, son unique espoir de salut! Ses adieux portaient plus de vigueur, mais autant d'héroïque résignation : " King survivra, j'espère; il a montré une grande âme: notre tâche est remplie, nous avons les premiers gagné les rivages de l'Océan...., mais nous avons étéaband... >■ Ce dernier mot n'était pas achevé, il n'eut pas le courage de l'écrire.
Ils avaient expiré sans doute, lui el les siens, et
lis étaient restés sans sépulture après avoir fermé la tombe où étaient ensevelis leurs écrits qui dévoileraient les mystères du continent et qui témoigneraient de leurs douleurs surhumaines. Aucun autre vestige ne donnait d*indication. Quand Howitt était arrivé, la cachette était bien recouverte de sable. Dans toutes les traces confuses et répétées, marquées sur le sol, indiquant *d*innombrabIes allées et venues du camp à la flaque d*eau, impossible de distinguer la dernière.
Howitt chercha dans toutes les directions environnantes, trompé chaque jour par des empreintes de pieds de chameau qui le ramenaient, par de longs détours, toujours à Toasis, quand enfin le 10 septembre, au milieu des traces de pieds nus d'une tribu de Naturels, il trouve Fempreinte d'une chaussure!... C'est pour lui un moment d'angoisse, et bientôt, découvrant au milieu des bois les feux des Noirs, il y arrive soudain et aperçoit un malheureux couvert de guenilles, une ombre d'être humain, faible à ne pouvoir se tenir debout, témoignant par des yeux étincelants une joie délirante, mais pouvant à peine proférer un son !
C'étaitun survivantde lagrande expédition I c'était King, l'ancien soldat 1 Peu à peu la parole lui revint avec les forces, et il put alors raconter ce qui était advenu aux trois voyageurs, depuis le jour où il avait recouvert de sable la cachette, et où, pour
eTarait supplié d'aller : il mettait en eux tout înrke sa montre ef un trois amis, tant tortures, se séparent
ftUSTRALIB.
P ions en ce monde excepté pour lui, tout était resté mystère.
Le 28 juin, Wills à l'agoni à la recherche des Naturels espoir de salut ; il confie à E mot d'adieu pour son père, éprouvés par de communes douloureusement pour ne plus se revoir sur cette terre. Au bout de deux jours de marche, Burkc tombe anéanti, demandant à son compagnon « de ne le point quitter jusqu'à ce qu'il soit mort », et de laisser ensuite sans sépulture son cadavre exposé au soleil des déserts dans lesquels il avait tracé la route de son siècle el trouvé la mort.
Le 29, il se sent fléchir pour la dernière fois sur le sol desséché : ses narines s'enfoncent dans le sable, il regarde la Croix du Sud, qui est le signe consolateur des mourants dans l'hémisphère austral, puis ses grands yeux s'éteignent, et il meurt en se débattant dans le sable du désert!
Le dernier survivant, tout éperdu, revint à la rivière sur les bords de laquelle il avait laissé l'infortuné Wills... qui était mort aussi, mais sans un ami pour lui fermer les yeax, King erra alors seul dans les bois, pleurant ses deux chefs ; enfin il retrouva la tribu hospitalière dont la nourriture le soutint plus longtemps qu'elle n'avait [pu le faire pour ses deux compagnons. Hovilt, guidé par lui,
retrouva les
MONUMENT A BURRE. 81
deux squelettes que les Naturels avaient recouverts de branches en signe de respect : à côté de Burke, à sa droite, était son revolver. Howitt enterra ses restes mortels dans FUnion-Jack , le pavillon national, la plus digne sépulture qui soit due à un brave, et, après avoir récompensé les Naturels, il reprit le chemin de Melbourne , rapportant le journal et le testament des explorateurs.
Le 9 décembre de la même année, il repartait pour visiter de nouveau ces tombes solitaires, chargé par la colonie de Victoria de rapporter les restes des deux héros australiens ; un an après , tous les habitants de Melbourne recevaient en deuil le triste cortège. Ils voulurent honorer par des funérailles publiques, d'une magnificence inconnue jusqu'alors, et par un monument élevé au centre de la cité, ces hommes morts à la fleur de Fâge en se dévouant pour leurs concitoyens. — Mais non , de tels hommes ne meurent pas tout entie];3; c'est à leur audace, à leur désintéressement, à leur dévouement et à leurs soufirances, que l'Australie doit son merveilleux développement d'énergie et de vie, de prospérité et de splendeur! Du Nord, du Sud, de TEst et de l'Ouest, elle a eu ainsi ses hardis pionniers; ils ont avancé dans l'inconnu et, le plus souvent, ils y ont succombé; mais la route était ouverte par eux, et la colonisation, la richesse et la vie
les ont suivis.
Dans les nations de Tancien monde , les souverains voient sans scrapule mourir aux guerres qu'ils allument des milliers de soldats ; dans ce nouveau monde, où le désert est le champ de bataille, où l'explorateur est le soldat et Tapôtre de la civilisation , quand dix-sept hommes ont été en péril, une population d'un million d'âmes s'est levée pleine d'angoisse, et, pour les sauver, ce que peut la force humaine , la force héroïque, elle l'a fait.
Mais si la mort a triomphé de ces viriles tentatives, la ville née d'hier sait du moins honorer ses grands hommes, et nous, voyageurs et étrangers, pleins d'admiration pour leur histoire , ne devons* nous pas nous incliner devant ce deuil qui la couvre encore, et saluer en eux les créateurs d'un empire dont les destinées futures semblent aussi augustes que ses commencements sont extraordinaires ?
MBLBOURNE ET SES ENVIROIVS.
Quartier européen. — Quartier chinois. — Chasse au cerf. Perruches et cacatois. — Récits sur h Nouvelle-Zélande. — Un ex-zouave nous«porte secours.
IS juillet, — Nous continuons aujourd'hui à nous rendre compte de Melbourne; les établissements de bienfaisance, les écoles, les hôpitaux, les Chambres, que sais-je? Qui ne se croirait en Européen parcourant les rues bien alignées qui mènent à ces édifices, et surtout en visitant ces édifices eux-mêmes? Mais non, je me trompe; chez nous, trop souvent, un espace rétréci, des constructions, anciennes, des emplacements irréguliers, consacrés par [Fusage , ont fait que la perfection des connaissances de notre époque n*a pu qu'améliorer ce qui existait déjà et en tirer le meilleur parti possible; ici du premier jet, depuis la fondation jusqu'à la dernière pierre , rhomme a tiré son cordeau sur un sol libre de toute entrave, a pu créer son œuvre sur les plans les plus parfaits qu'il a fallu des siècles pour acquérir et qu'il applique entièrement en un seul jour.
Mais tout en ce monde a les défauts de ses qualités , et cette ville semble être sortie de terre bien trop uniforme et rappelle trop nos nouveaux boule-
rBTttatîï.*
vards : ici TiiitnqueTit tout à fait l'art ancien oi ]a variété pittoresque de qurlques vieux quartiers, comme ceux que M. Haussmann n'a pas pncore pu badigeonner chez nous. Mais ici JI. Haussmann se serait bien ennuyél Car avant de construire, il n'y aurait pas eu moyen de faire l'ombre d'une esproprîation ni d'une démolition!
Le Parlement, oli siègent la Chambre Haute et la Chambre Basse, a voulu Être un petit Parthénon; il a du cachet et du grandiose.
Je regrette bien que la session de cette année «oit déjà terminée; dans ces belles salles, dignes des représentants d'un peuple libre, on se dît des vérités et on fait vite les affaires. Pour une société qui s'étend tout d'un coup sur des milliers de lieues carrées, qui s'en partage l'exploitation rapide, qui couvre le sol de villes et en fouille les entrailles pour extraire des millions de lingots d'or, ce n'est point une sinécure d'être l'âme multiple qui discute et qui sanctionne les lois; une salle remplie des B Parliamentary acts and reports i> fait foi que les assemblées se sont vivement acquittées de la besogne.
Passer de la salle des Pas-Perdus, qui a répété, nous dit-on, les échos de bien des orages politiques, à un quarlier où les échos les plus dissonnants, les plus inconnus frappent nos oreilles, ce n'est pas nne bien longue course. Nous voici dans le quartier
chinois. Ces « oelestial gentlemen » , comme on les appelle ici , sont des pantins affreux et se ressemblent tous ; quand on en a vu un , c*e$t comme si on en avait vu cinq cents; jaunes comme du jus de tabac, criards comme des cacatois, odoriférants à faire fuir des rats, déguisés en dandies et en fashionables européens, ils rentrent leur longue queue de cheveux sous le collet de leur gilet, ce qui détruit tous leurs charmes. Du reste, à qui plaire? Le gouvernement, qui a été obligé d'arrêter Finvasion des bandes chinoises pendant plusieurs années , se contente à présent de leur imposer une taxe et de lenr interdire formellement d'amener avec eux leurs douces compagnes. Des Chinois, passe! dit-il, mais des Chinoises, jamais !
J'ai peut-être eu tort de lever si vite ce lièvre chinois : c'est une question brûlante; son apparition a effarouché les uns; ils ont poussé des cris d'alarme, qui ont scandalisé les^ autres.
Les réclames dorées de la découverte des mines d'Australie, parvenues, quoique un peu tard, jusqu'à l'Empire du Milieu, avaient tout d'un coup arraché à leurs pagodes des milliers de Chinois : ils franchissent rOcéan, chargés pour tout capital du sac de riz qui les nourrit pendant la traversée , et ils inondent les placers.
Apre au gain, travailleur infatigable, sobre comme un ermite, a John Chinamani», avec la patience.
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la ténacité, la saccion de l'insecte, réussissait à merveille à pomper la richesse du pays , et une fois son m ugot collectionné , il s'en retournait, l'un portant l'antre, dans l'hémisphère nord 1
Qu'a Tait la colonie naissante? Elle a imposé à tout Chinois , le jour de son débarquement , une capitation de deux cent cinquante francs; elle n'a permis sur les navires qui arrivaient de Chine qu'un u Celestial i par dix tonneaux de marchandises ; ei une lois sur les placers, elle a levé sur chacun d'eux une taxe de douze francs cinquante par mois. Celait restreindre a grands coups l'ioiniigration , mais soulever une vraie tempête politique.
Si la race blanche, disaient les uns, est venue, après d'innombrables périls et des dépenses énormes, planter son pavillon sur la (erre australe]; si sa colonisation pastorale a transformé des savanes en prairies fertiles qui rappellent les comtés de l'Angleterre; si des hommes comme Burke.Sturt, Landsborougb et Leichardt se sont sacrifiés pour l'ouvrir à la civilisation ; si celte race a fait des routes , ouvert des ports , construit des villes et des chemins de fer, créé une magnifique organisation sociale, commerciale et politique, et fondé pour elle une seconde patrie à six mille lieues de la terre natale, esl-il juste que, le jour où a pondu la poule aux oeufs d'or, des milliers de magots d'une race mférieure qui n'ont ni les mêmes idées ni les mêmes
mœurs, et qui apportent avec eux une cargaison pestilentielle de vices » viennent mettre la main sur la couvée et la disputer orgueilleusement ? Quelle loi d'égalité humaine force des colons qui ont découvert et façonné une terre, qui s'y fixent et qui la rendent prospère, à en laisser ravir les trésors, à leur détriment, par des étrangers venant pour y piller un riche butin et le rapporter dansleurmonde demi-barbare ?
L'Australie est une grande carrière ouverte à toute la race blanche, sans aucune distinction de nationalités. Que l'élément chinois soit profitable aux populations <t tagales » des Philippines et aux races malaises de Java et de la Polynésie, soit I parce qu'il donne là une race métisse qui tient du père et qui fait des hommes plus intelligents, mieux bâtis et plus industrieux !
lÙais en Australie , grâce à un climat vivifiant et à une vie qui engendre la force , voici la race anglo-saxonne qui prend ses plus beaux développements sur une terre vierge ; voici une nation qui s'improvise et qui songe à Favenir; mais la richesse vite acquise du mineur chinois forme trop de contraste avec la pauvreté de l'immigrante Irlandaise à peine débarquée. Voyez-vous tous ces hommes jaunes, . petits, aux yeux en coulisse, à nez épaté et à peau de requin , devenir les heureux maris des blondes filles de l'Erin, et les pères bénis de toute une jeu-
nesse australienne , jeunesse bigarrée et bâtarde, déchue et avilie, parlant xirt langage demi-asiatique, au milieu d'églises-pagodes et de jonques à vapeur, quand il s'agira de voter, de construire des machines, de soutenir Télan civilisateur des pionniers actuels de cette terre.
Non ! ce n'est pas là la génération que doit rêver une jeune colonie anglaise ! Hélas ! il a fallu déjà trop d'exemples irlando-chinois pour que les Chambres prissent résolument le parti d'arrêter ce torrent d'Orientaux, qui viendrait emporter l'or et laisser à l'Australie une tache originelle que des centaines d'années n'effaceraient pas. Et quant à permettre aux femmes chinoises de pénétrer sur ce sol, ne serait-ce pas, nous disent les voyageurs qui ont connu à fond le Céleste-Empire , apporter double ration de tout ce que la corruption et la pourriture physiques et morales ont de plus complet sous la calotte des deux ?
Pourtant, les choses n'ont été poussées à l'extrême qu'à l'égard de ces dames. Quant à la restriction sur l'immigration des hommes, les six mille habitants de ce quartier, leurs vingt-quatre mille compatriotes éparpillés sur les placers ou dans les jardins, prouvent bien qu'ils gagnent assez pour supporter des taxes : jamais on n'en a expulsé ; chaque année encore il en arrive, mais heureusement en petit nombre. Pour échapper à la taxe, ils ont bien ima-
gîné de débarquer à Sydney ou à Adélaïde, et de gagner par terre les mines d'or, en faisant deux cents lieues à pied; mais les colonies Troisines ont imité Victoria, ce qui les gêne un peu. — Rien, rien, pourtant, ne les rebute !
Mais ne croyez point qu'ils n'aient pas leurs défenseurs zélés. Pour eux, ces lois de restriction ne sont autre chose que l'application de la fable du loup et de l'agneau : ce n'est point là l'hospitalité de la race anglo-saxonne , c'est une tyrannie égoïste qui fait tache sur la terre de la liberté, et la race la plus éclairée ne doit point exclure d'une commune moisson les malheureux hommes d'une race pauvre qui viennent glaner avec elle.
Vous le voyez, je ne suis pas de ceux qui, n'écoutant qu'une cloche, n'entendent qu'un son; nous avons eu la fortune de visiter ce quartier avec deux aimables hommes, deux hommes instruits, un chinôphile et un chinophobe ; mais , pour ma part , Ce dernier m'a convaincu, et, ce qu'avant tout j'ai à cœur, c'est de voir pure de toute tache cette population qui s'élève, la première qui soit née sur ce sol ; c'est de voir que ces hommes malheureux , ces familles .éprouvées, qui ont eu le courage de quitter leur patrie , — que ce soit l'Allemagne , la France ou l'Angleterre, — pour venir chercher, je ne dis pas fortune, mais leur pain de chaque jour sur cette terre lointaine, dans les paisibles travaux des
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chrtmps ou dans la laborieuse rccberche de l'or, que ces hommes ne se voient pas disputer leur part Umte brillante à leurs yeux par des bandes viciées d'Asiatiques, dont le pavillon ne s'est jamais montré dans ces mers à l'heure du danger, des durs travaux et des découvertes, et qui, incapables même d'y venir sur une de leurs jonques, n'arrivent qu'à l'heure de recueillir, elles qui n'ont pas semé!
Excepté pour les Chinois, rien de plus libéral, du reste, et de plus hospitalier que la colonie de Victoria. Que l'immigrant soit Français , Italien ou Américain, il y est app(?lé aux mêmes droits et à la même indépendance que 'es Anglais. Ces derniers font ici plus des dix-neuf vingtièmes de la population ; puis viennent les Allemands. — Quant à nous, nous ; soutenons noblement notre réputation de cuisiniers, de perruquiers et de modistes I Ce n'est que par eux qu'on connaît ici le nom français ! u Comment se fait-il, nous disait-on, que jamais un capitaliste de votre nation, que jamais un homme bien posé ne vienne ici? Regardez pourtant tous les hommes distingués d'Angleterre qai ne nous dédaignent pas I n
Le drapeau tricolore y jouît cependant d'un grand prestige , non pas qu'on parvienne jamais h le voir flotter sur la poupe des navires de la rade, mais parce que chaque malle d'Europe apporte ce je ne sais quoi de fougueux et de brillant
qui est le propre de notre nation. — Oui, on a ici une haute idée de la France , et cela nous réjouit Fâme. En revanche, voici les hommes politiques et responsables de cette terre libre, libre jusqu'à l'illimité dans ses votes, dans sa presse, dans ses Chambres, dans ses réunions, et ils nous demandent
de leur expliquer ce que c'est que les candidatures officielles, les ministres non responsables, les premiers et derniers avertissements, les suppressions de journaux, la prison préventive, les prohibitions de « meetings » . — Bref, foute notre litanie nouvelle et le De profanais de nos libertés , c'est de l'hébreu pour eux ; je le comprends , et je ne connaîtrais que des arguments chinois pour leur répondre.
li juillet. — Aujourd'hui, que le baromètre et le chronomètre restent au repos I Je vais en tenue dès le matin à une chasse à courre, une chasse au cerf, pour laquelle le capitaine Standi&h m'a donné un magnifique cheval. — Le a Meet » est à sept milles de Melbourne, et je ne pouvais croire, à l'aspect de toute la route, que j'étais en un pays sauvage encore il y a quinze ans : il me semblait que je me rendais à Epsom, aux a Surrey Stag Hounds » , à voir sur cette grande route animée tant de phaétons légers et de drags à quatre chevaux. Nous sommes plus de cent cinquante cavaliers au départ : des habits
rouges, des amazones, et un cerf venu du Royaume- Uni ! Vraiment, partout où s'établissent les Anglais, que ce soit à Gibraltar, au cap de Bonne-Espérance ou en Australie, ils apportent avec eux tous les usages, tous les plaisirs de leur première patrie.
Ils ont leurs « Cricket-Matches, » comme leur tt Stag and Kangaroo Hounds » , et bien des équipages des a sbires » leur envieraient, je crois, le cboixde leur meute, Fadresse de leurs chevaux, et le brillant de leurs cavaliers, qui se disent, non sans raison, les premiers tf steeple-chasers » du monde. — Nous voilà lancés : galopade effrayante dans des prairies, des champs de blé, des lagunes coiipées de crevasses ; la chasse va un train d'enfer ; les obstacles se succèdent sans qu'on puisse reprendre haleine ; ils sont sans fin, bon Dieu! et il y a de quoi frémir! Ceux dePlrlande, que j'ai vus de près, ne supportent pas la comparaison avec ceux-ci ; l'abondance inouïe des bois en est la cause. Voici comment ils sont tous faits : entre deuxjbssés tout rapprochés, s'élève une haute barrière fixe , composée de trois et quatre grosses poutres d'un pied de large et de haut, taillées à quatre faces régulières, étagées à intervalles, et clouées à de vrais troncs d'arbres. Un régiment de cavalerie chargeant là-dessus ne les briserait pas. H faut franchir lestement les obstacles ou se briser soi-même. — Aussi, je le confesse, je crois avoir eu rarement si belle occasion de sentir mon cœur battre
et de vider les arçons; un peu de bonheur, et ma bonne étoile, qui est de tous les hémisphères, m*ont permis de courir ventre à terre , pendant une heure et demie, par-dessus cette jolie pépinière d'obstacles sans me .rien casser! Il n'en a pas été de même du cerf, qui s'est cassé la jambe au fond d'un ravin, où tous les a habits rouges » sont arrivés en descendant une pente terrible.
Le maître d'équipage eut l'amabilité de m'inviter le soir au diner du « hunt » , au club, où tout était servi avec le luxe que vous pouvez imaginer chez les heureux de la terre de l'or; c'était bien le type de ces dîners de chasse anglais, pleins de verve et d'entrain. Que de sujets sont venus sur le tapis, depuis Paris, ses spectacles, ses beautés, jusqu'aux savanes, aux kanguroos et au pôle sud I
Le récit du « Cricket-Match » d'il y a deux ans est venu à son tour : les » onze » d'Australie ont combattu en champ clos contre les « onze» d'Angleterre, qui s'étaient embarqués et avaient fait six mille lieues pour venir jouer ici une partie de cricket. — C'est vraiment par trop fort I Une fois leur partie gagnée, les onze d'Angleterre, après s'être vus cordialement fêtés parles vaincus, s'en sont retournés par le cap Horn, comme s'ils avaient fait la chose fa plus ordinaire du monde, avec un billet d'aller et retour pour les antipodes.
Le 15 juillet, dimanche. — Toutes les cloches, dès le malin, sonnaient leur gai carillon, et les hymnes sacrées de la vieille Europe nous allaient droit au cœur. Non-seulement la nef de l'église catholique était toute pleine, mais uq grand nombre de fidèles étaient encore à genoux en dehors des portes. — Il y a beaucoup de catholiques à Melbourne : l'évêque dirige en ce moment les travaux d'une grande cathédrale, à demi terminée, pour laquelle les Chambres, nous dit-on, ont volé une trèsforte somme d'argent. — La question des cultes sur cette terre de la liberté doit âtre bien intéressante ^ je vais me mettre en quéle de renseignements, et, dès que j'aurai des données, je vous les enverrai dans ma prochaine lettre.
Un dimanche passé dans une ville anglaise : qu'y a-t-il de plus triste et de plus morne au monde? Les grandes artères sont désertes; on y entendrait une mouche voler! Le vent seul sifQe dans les jolis arbres des Fitz-RoyGardens, le petit bois de Boulogne austral, oii l'autre jour, malgré l'hiver, un gai concert en plein air nous charmait tous) Ah! oii sont nos joyeus dimanches de France ?
Le 16 juillet. — Un bon cheval et une carriole, lies fusils, des botles et des munitions, voilà notre atTaire; et avant le jour nous partons, le prince et moi, pour aller à onze lieues d'ici courii dans des
bois qu'on nous dit remplis de perroquets I Faire mon ouverture de- perroquets , c'est comme un vfise magique pour moi I Je n'en ai pas dormi é.ï je n'en dormirai pas I Notre route est une voie tf ois fois large comme les nôtres , tracée toute droite vers le Nord : elle est flanquée de chaque côté d'espaces à demi entretenus, destinés aux voyages des troupeaux ; le sol est rougeâtre et la route est bonne. — Voici bientôt deux cents bœufs que nous rencontrons; ils viennent de l'intérieur, pour approvisionner Melbourne, ses faubourgs et les navires de la rade. Trois hommes à cheval les guident : la longue barbe de ces conducteurs , qui me parait tout à fait nationale en Australie, leur haute stature, leurs grandes bottes et leur vaste chapeau de feutre biscornu , leur donnent un farouche aspect de bandit. — Dans les prairies entrecoupées de bois galopent des troupeaux de chevaux : ils sont tous de race anglaise et répandus ici à profusion; tout le prouve, du reste, car nous rencontrons successivement quatre ou cinq bâcherons s'en allant à leur ouvrage au petit galop sur leur monture : celui-ci porte sa cognée, celui-là sa serpe, un autre une scie, un quatrième une marmite.
A midi nous sommes au village qu'on nous avait indiqpé. Il a nom Dandenong : quatre maisons en bois, voilà tout. Vite nous chargeons les fusils, recrutons un brave « Irishman d tout roux et père de
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huit enfants y obtenons qu'il nous guidera dans les bois et prairies pour tuer des perroquets y sans en» fourcher un de ses chevaux, ce qui l'étonné considérablement, ce Aller à pied, » cela lui paraissait vulgaire , même à la chasse à tir.
Ce fut alors une course oléine d'émotions au miiieu des prairies et des bois de cette vallée sauvage. J'ai vu là les arbres à gomme rouge dans toute leur splendeur, et ils m^^nt rempli d'admiration : de pareils troncs, de pareilles branches, je n'en ai jamais contemplé en Europe.
Tout ce que la forêt a de sauvage quand elle vient mourir dans d'immenses prairies naturelles, des ravins avec des fougères-arbres trois fois plus grandes que l'homme, une herbe toute verdoyante, des troupeaux de bœufs et de chevaux qui paissent sans gardien sous les bois immenses, des arbres séculaires, arrachés et amoncelés par les tempêtes, des troncs pourris par la racine menaçant de tomber, des traces des feux que les Naturels ont allumés à leurs pieds : ah ! je ne puis vous dire ce qu'ont de délirant et cet ensemble, et cette végétation magnifique, et cet aspect sauvage! Je suis ravil Nous grimpons aux roches, nous passons des ruisseaux, à cheval sur des troncs d'arbre, nous courons comme des fous après de délicieuses perruches! Sans notie brave Irlandais, nous nous serions perdus cent fois. — Mais que c'est joli à voir voler au soleil ces bandes
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de perruches qui poussent des cris perçants 1 Quelles admirables couleurs I Vingt, trente, cinquante s'envolent à la fois et disparaissent comme un dard! Tout d'un coup un ramage effrayant se fait entendre au loin : nous y courons. Trois cents cacatois blancs se disputaient par terre les graines de leur repas du soir; ils étaient à une demi-lieue de nous. Ce qu'était le ramage étourdissant de ce congrès de cacatois, dont la moitié faisait le guet, tandis que Tautre, comme sur une grande nappe blanche , piquait du bec dans le gazon , jamais vous ne pourrez Timaginer : une marche savante et tournante , à quatre pattes et à plat ventre, au milieu du fourré, des herbes et des roches , nous réussit a grand' peine ; notre gros plomb pourtant décrocha un cacatois, qui, secouant sa crête jaune, appela en se débattant les autres au secours. Un toUe général de la gent criarde lui répondit : elle volait à cinq portées de fusil au-dessus de notre tète, en chantant avec fureur l'hymne de deuil de notre magnifique victime.
La soirée vient trop vite; nous rentrons dans une de ces quatre maisons en bois qui semblent perdues sous les grands arbres : une d'elles est une petite auberge, où une brave femme nous fait un fricot , et nous dinons fort gaiement. J'ai la chance de tomber après dîner sur un livre des plus drôles : ce sont les impressions de voyage d*UQ Australien en Europe. Le bonhomme en débarquant en France
décrit les naturels des campagnes et des villes , tout comme nous décrivons les Chinois. Il y a là une bonne dose d'originalité. Quelle longue nuit 1 Sont-ce les cris des cacatois qui me poursuivent, ou sont-ce les parents du cancrelat occis pour s'être promené ' autour du rôti, à la fin du dîner, qui auraient sur moi vengé sa mort?
Le lendemain les étoiles brillaient encore quand nous étions déjà au fond des bois et dans F eau jus- * qu'aux genoux. Messieurs les perroquets, rouges, écarlate, bleu-clair, verts, orange ou lilas, se réveillent aux premiers rayons du soleil , mais ils sont farouches et se sauvent aussi vite que la dernière ombre de la nuit. Il y en a de telles myriades qui crient de tous côtés , il y a des arbres si couverts de perruches tigrées et de vrais moineaux verts qui en pendent comme des grappes , que nous fîmes encore aujourd'hui une chasse dont les joies m'ont complètement tourné la tête; nous rapportions le soir à Melbourne le plus joli trophée que l'on puisse voir, et dont on aurait pu faire une délicieuse aquarelle. Quatre-vingt-cinq pièces en tout I des grues bleues , des cacatois blancs , mais surtout des perroquets et des perruches, dont les couleurs vives et étincelantes, depuis le grenat jusqu'à l'azur, font de vrais bijoux. Singulière chose que a leur ramage ressemble si peu à leur plumage » ! Tandis qu'en Europe les bois résonnent du chant harmonieux des oiseaux et que
le rossignol vous ravit avant Taurore , ici les cris les plus aigus et les plus discordants forment une sauvage musique. Mais aussi, pour les consoler, la nature ne leur a-t-elle pas donné la plus éblouissante des parures?
\% juillet. — Journée officielle : visites rendues à Févêque, au maire, aux consuls; ce soir nous avons grand diner chez le Gouverneur, brigadier général Carrey, a the lockiest man of the army » , revenu le matin d'une tournée de six jours dans Fintérieur; les ministres étaient là, ainsi que les hauts fonctionnaires de la colonie, et, de plus, beaucoup de dames en grande toilette au milieu des uniformes rouges à galons dorés de Tétat-major. — C'est réellement notre première rentrée dans le monde civilisé ': après trois mois de vie maritime et solitaire qui donnent à Tâme je ne sais quoi de timide, il me semblait que je sortais alors ébahi d'un rêve ; tout ce que cette impression a de nouveau et de bizarre, ceux-là seuls peuvent le comprendre qui ont connu les longues solitudes sur mer! Mais dans ce salon, la conversation s'anime vite, et l'intérêt ne chôme pas. Je suis aussitôt frappé de tout ce que nous racontent les officiers revenant de la Nouvelle-Zélande, où ils ont fait de longues campagnes. Le général y a commandé avec gloire , et des aquarelles jetées sur le papier entre deux batailles nous font passer
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on revue tous les sites des îles d'Eaheinomauwe et (le Tavia-Poonammoo. — Le dernier arrivé de ces parages est un jeune officier à la figure martiale, le colonel Tupper, qui a voulu venir au diner quoiqu'il se fût cassé la jambe il y a un mois à la ch isse à courre ; cette jambe , il l'avait cassée deux mois auparav^ant, aussi à la chasse à courre, et cette foislà c'était déjà un cas de récidive ! Vous le voyez, les chutes de cheval viennent dans la hiérarchie des chances de mort, en Australie, encore avant les flèches des sauvages ! Mais il m'a raconté sur la Nouvelle-Zélande les choses les plus curieuses; il m'a montré, dans les trophées de la salle d'armes, des haches de pierre, des lances empoisonnées, des costumes complets de dames et demoiselles, c'est-àdire colliers et boucles d'oreilles; les Maoris sont, paraît-il, des hommes magnifiques, guerriers dans l'âme, coureurs agiles, accessibles aux sentiments d'honneur et très-amateurs de côtelettes humaines ; un prisonnier pour eux représente un rôti ; la cuisine y est un art ; et des pierres chauffées à blanc, un fourneau économique ; l'entre-côte humaine ne se cuit qu'entre deux couches de plantes aromatiques, et seulement quand elle est faisandée. — Ces fêtes-là ne sont pas encore de celles qu'on nous propose : on voudrait d'abord organiser les bals los pks brillants, mais notre deuil nous les fait refuser
22 juillet. — Nous voîci de retour d'une nouvelle expédition de chasse : le capitaine Standish nous a emmenés à Snapper Point; c*est le cap extrême qui ferme la baie de Port-Philipp du côté de FEsl et qui la sépare de F Océan Austral ; nous y avons été par terre, tantôt en longeant la plage, tantôt à travers les grands bois sauvages, tantôt enfin sur les rochers qui dominent la mer. Un vilain serpent, un ancien matelot qui était déjà ici en 1840, — ce qui est Tépoque mérovingienne de la colonie, — et qui, pour se consoler de richesses perdues au jeu, chasse les phoques; beaucoup de perruches ravissantes, telles furent nos rencontres pendant toute la journée qu'il nous fallut pour gagner la pointe.
Là est un brave insulaire qui possède une dizaine de lévriers d'Ecosse acharnés contre le kanguroo. Le jour suivant, nous nous engageâmes avec lui dans la forêt , où il serait certes bien facile de s'égarer, en galopant par-dessus les troncs d'arbre dans les hautes herbes. Nous étions convenus que celui qui tirerait trois coups de revolver, pan I pan I pani annoncerait ainsi aux autres qu'il se sentirait perdu. Nous avons suivi ventre à terre la bande des lévriers ; mais la chasse a été si vite au milieu du fourré et d'une sorte de jongle , que nous n'avons tous vu, qu'une fois morts, les trois kanguroos de petite taille que les chiens forcèrent. On se fait terriblement casse-cou dans ces belles galopades , qui
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inspirent un charme inconnu, semblable aune sorte d'ivresse. On voudrait toujours Jes percer plus avant, ers forêts sans fin, dont chaque temps de galop soulève un voile mystérieux.
En rentrant au petit village, les colons nous voyant passionnés pour la chasse, nous annoncent une grande nouvelle : cA deux lieues d'ici, il y a un étang enfoncé dans les bols ; de là depuis trois jours, aux rayons du soleil levant, on voit s'envoler des bandes de cygnes noirs qui reviennenl y coucher à la nuit. » Nous dire cela, c'était mettre le feu aux poudres; à quatre heures du matin , le 21, par une obscurité complète, nous nous «cheminons sur une grève rocheuse, vers le ravin désigné; plus nous approchons, plus nos précautions sont grandes; silence, marche sur la pointe des pieds, battements de cœur, et tout cela dans un terrain antédiluvien ! Les deux lieues sont faites, la nuit s'évanouit, l'aurore parait, le soleil de neuf heures brille... mais de cygnes noirs, pas même l'orabrel C'était un bel et beau canard , et de ces canards qu'on ne tue pas.
Dans notre route de retour, un de nos chevaux faillit nous faire faire une pirouette de trois cents pieds, du haut d'une corniche qui dominait la mer ; pris d'une folle panique, il reculait êpcrdùment, et l'abîme était à dix métrés derrière nous.
Un homme vient à notre secours; il se cramponne hardiment d'un seul bond au cheval qui mr-
nace de nous briser tous et de me noyer ; son poignet de fer le secoue atout rompre ; il lutte et se donne du cœur en lançant un sonore juron : c'est un Français I Ancien soldat d'Afrique, couvert de cicatrices en pleine figure et en pleine poitrine , il parle bientôt de ses campagnes : « J'ai fait la guerre sept ans y> SOUS le drapeau tricolore , et huit fois j'ai été 1) blessé. Puis j'ai passé au service d'Abd-el-Kader, 1) mais, vu que je n'ai pas eu comme lui le grand 1) cordon de la Légion d'houneur, je suis parti mouwrant de faim, et venu ici gratter la terre pour y n trouver de l'or. » — C'était, il faut l'avouer, une furieuse rencontre.
Aspect étrange de Ballarat — Un lingot de 184,000 francs. — Un théâtre aux mines. — Traitement des filons de quarts aurifère. -7- Puits creusés dans les sables d'alluvion. — Orpailleurs à la superficie. — Port de Geelong. — > Ravages des lapins importés.
2S Juillet. — Nous partons, nous aussi, pour les mines d'or; elles sont à cent cinquante kilomètres de Melbourne. Cette route , qui mena à tant d'illusions et à tant de richesses, que des milliers d'hommes firent à pied, souvent sans chaussures, avec une tente et une pioche pour tout capital, et qu'ils refirent peu de temps après portant sur eux les sacs pleins de la poudre d'or que le travail de leurs mains avaient gagnée, cette route, au terme de laquelle tant de joueurs virent la fin de leur fortune, tant de malheureux, celle de leur misère, ne portet-elle pas inscrites à chacune de ses bornes les dates les plus émouvantes de Thistoire de l'Australie?
Aujourd'hui une ligne ferrée rejoint Melbourne à Ballarat, et, en quatre heures, on passe de la ville commerçante à la ville aurifère. Nous traversâmes donc avec la rapidité de la vapeur les prairies fertiles qui entourent Melbourne comme une verte
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ceinture , puis les bois cl*euca]yptas dont notre locomotive vient chaque jour troubler les échos. Nous croisons de temps en temps les méandres de la route ancienne, encore poudreuse, mais déserte aujourd'hui. Nos compagnons nous racontent tous les souvenirs qu'elle fait revivre en eux. C'est le 10 juin 1851 que la première parcelle d'or fut découverte dans le lit d'un ruisseau tributaire du Loddon; le 20 juillet, au mont Alexandre; le 8 septembre, à Ballarat! Vingt mille personnes en un mois, cent cinq mille en une année, se ruèrent toutes haletantes par ce chemin vers les collines fortunées dont il suffisait de fouiller la surface pour ramasser des trésors : ce que devait être l'aspect de la route où une foule anxieuse courait à la recherche de l'or, comme chez nous on court au feu , qui peut l'imaginer?
Mais tout d'un coup notre attention est éveillée par un changement étonnant dans la nature qui se déroule devant nous. La grande ombre des forêts semble dissipée par un coup de foudre; la verdure des prairies est morte; les troncs immenses des arbres sont abattus par la main de l'homme, amoncelés en désordre, gisants sur un terrain bouleversé ; la plaine est grattée, lavée, torturée; c'est un dédale de travaux , un chaos de fouilles infernales , et çà et là, dans cet ensemble vertigineux, de grands tuyaux, par des convulsions poussives, vomissent
lOG AUSTRALIE.
la vapeur; des cloches sonnent , des roui^B de fer s'engrènent et crient, des pompes gigantesques crachent des eaux bourbeuses, et une fourmilière humaine s'agite I c'est BaIJarat. La recherche do i'or a fait ici une vallée d'un aspect diabolique. Je De connais rien qui paisse frapper à un plus haut degré l'imagination de celui qui ne s'est jamais fi<juré ce que J'horame peut tenter dans ses fiévreux travaux, pour arracher l'or aux entrailles de la terre. C'est Ballarat, où un pauvre ouvrier sentit un jour sa pioche enclavée dans un bloc solide : c'était un lingot d'or, pesant 2,600 onces, et valant 260,000 fr^gps. C'est dans cette vallée et sur ces collines torturées que les hommes ont récolta une moisson d'or égaie à leurs ravages, près de quatre milliards de francs.
Ici il n'y eut pendant bien des années qu'un camp immense ; les faubourgs sont encore composés (le tentes éparses où viennent bivouaquer les derniers arrivants. Mai.s la ville proprement dite est une fidèle image de Melbourne; c'est une ville qui compte trente mille âmes et treize à quatorze ans d'existence; elle a de belles maisons et de belles rues; le jour elle est sillonnée de voitures, le soir éclairée au gaz; elle est remplie de clubs, de tbéiltres, de bibliothèques, de banques; le mineur enrichi s'y promène paisiblement; plus de revolvers, plus d'allaques nocturnes, plus de scènes sanglantes sur les tables de jeu. Çà et là de nombreux groupes d'hoiii-
MINES D'OR. ion
mes couverts de boue et ruisselants de sueurs sortent de terre pour prendre leur repas; ce sont les chercheurs d'or qu'emploient de grandes compagnies; les galeries qu'ils percent à cinq cents pieds sous terre s'étendent sous toute la surface de la ville. On a construit toutes ces centaines de maisons le plus près possible des veines aurifères; mais je ne m'étonnerais pas s'il fallait bientôt démolir toute la ville pour suivre les nombreux filons sur lesquels elle repose , et qui , après avoir été la cause de sa naissance, seraient devenus bien vite la cause de sa destruction.
Tous ici nous racontent le singulier spectacle que présentait Ballarat, il y a dix ans, au moment où la fièvre de l'or était à son paroxysme et où se trouvaient réunis tous les mineurs qui, depuis , se sont disséminés vers les innombrables centres de mines que les années ont fait découvrir : les pépites d'or se trouvaient à la surface du sol, mêlées à un gravier poudreux qu'on lavait le long des ruisseaux; des groupes d'hommes couraient d'une vallée à une autre, dès qu'ils apprenaient la découverte de trésors nouveaux, et, une pioche dans une main, un revolver dans l'autre, chacun allait glaner la poudre d'or I Les uns gagnaient souvent sept et huit cents francs avant leur déjeuner, mais ce repas, il fallait le payer cent francs !
Un cordonnier me racontait qu'il passait sa ma-
JOB alSTRALIE.
tinée k gralter la terre cl à laver l'or; souvent il trouvait ainsi trois ou quatre cents francs en quelques heures. Puis il se mettait à faire des liottes et ii les suspendait à un jiieu devant sa tente. Arrivaient bien vile des groupes de mineurs, la ceinture pleine de lingots, mais les pieds sans chaussures ; les bottes étaient mises à l'enchère : chacun sortait de sapocho des pincées de poudre d'or, et encore quatre ou cinq cents francs , pour une seule paire , venaient enrichir l'adroit ouvrier!
Le soir, ceux qui avaient la tête un peu chaude se réunissaient sous quelque tente, ou à l'abri de planches clouées en désordre : là, à la lueur d'une torche blafarde, on jouait avec frénésie : la poudre d'or à peine lavée était la monnaie courante; les mineurs jetaient leurs enjeux à pleines poignées, et les heureux amassaient en une nuit tout le fruit de bien des heures de travail 1
Les plus sages, les enrichis de la veille, serraient leurs milliers de francs dans leurs ceintures, s'en allaient en silence coucher sons une tente étroite, dans quelque enfoncement de la vallée, — un demimillionnaire sous la tente et dans la bouet Souvent il devait passer la nuit sans sommeil, tenant le doigt sur la gftchette de son revolver et faisant feu sur les maraudeurs qui connaissaient ses richesses.
Comme je me trouve ici avec uu grand nouihre de personnes qui ont mené pendant plusieurs années
cette vie émouvante, qui me montrent les lits des ruisseaux où elles ont fait les plus belles découvertes de lingots ou de paillettes, il me semble, à les entendre, que je vois toutes les péripéties, les agita* 4ions, les entraînements de cette époque où tout tenait du vertige! L'or a quelque chose de fascinant qui fait comprendre les désordres et les scènes sanglantes de ces milliers de joueurs enivrés, qui amassaient des trésors à Tenvi Tun de Tautre.
La première chose que j'ai vue à Ballarat, c'est un lingot trouvé dernièrement par un simple mineur et acheté par un banquier qui nous reçut le plus aimablement du monde. Ce lingot d'or pur pesait 1,840 onces (184,000 francs). C'est un bloc qui semble torturé et onduleux : ses formes arrondies ne sont brisées que par les coups de pioche de l'heureux mortel qui le découvrit : la pioche est encore là, religieusement conservée et gardée en trophée, comme ces épées qui ont glorieusement fini leur temps. Eh bien, le croiriez-vous, cet homme est ruiné aujourd'hui : en quelques mois il a tout joué et tout perdu; il travaille au service des grandes compagnies , avec un modeste salaire , et désormais s'il trouve encore un trésor, ce ne sera plus pour lui.
i)ans cette même banque, nous vîmes apporter des sacs de pépites d'or que des commis entassaient dans les coffres; d'autres faisaient fondre les pailfettes sur un feu ardent, et, tout ruisselants devant
les casseroles remplies de l'or bouillounant, ils enlevaient avec une cuillère l'écume impure qui en couvrait la surface; d'autres enfin passaient <le balance en balance des blocs du précieux métal , coulé dans des moules oblongs et frappés au coin : se sentir 12,000 francs, 25,000 francs, d'un seul morceau dans la main, et se le jeter de l'un à l'autre comme les briques que se lancent nos ^ouvriers, roilà leur constante occupation.
Avant la nuit, nous avons encore visité la ville cbinoise, dont une odeur nauséabonde nous repoussait au premier abord : là, le spectacle était plus pittoresque. Les Cbinois ici sont déguisés en Européens, ce qui leur donne tout à l'ait l'aspect de singes habillés en hommes : ils se carrent en véritables « dandies n , fumant de gros cigares et remplissant les rues de leurs cris aigus; ils ont aussi leurs banques, décorées d'enseignes écarlate, où chaque soir, après avoir glané comme Ruth la Moabile dans les champs du riche Booz, ils viennent verser ce qu'ils ont découvert dans les terres déjà vingt fois lavées : ce sont les chiffonniers des pla-
Ce soir, il y avait théâtre : on donnait les Pirates de la snrane; la salle remplie de mineurs sortant des galeries souterraines en costume de travail, était à mon avis plus incroyable encore que la scène ; c'était un public fiévreux, en grandes bottes et en che-
mise de flaoelle rouge, couvrant d'applaudissements une enfant, une jeune et jolie actrice italienne, dont la timidité contrastait singulièrement avec ces spectateurs rudes et farouches , hommes des bois et demi-sauvages.
2A Juillet. — Nous partons de bonne. heure avec plusieurs ingénieurs et de grands propriétaires de mines; nous devons voir avec eux les trois genres d'exploitation : le travail des Jilons de quartz , le travail d^alluvion, le travail à la surface de la terre.
Une grande colline domine Ballarat : elle s'appelle le Black-Hill, la colline noire, quoiqu'elle soit toute blanche; un de ses mamelons est complètement coupé : la main de l'homme en a passé au tamis toutes les parcelles, et en quelques années il a été peu à peu, mais en entier, transporté à deux cents mètres de sa position première ; des tranches de soixante mètres de haut sont taillées dans le Black-Hill comme dans un gâteau , et des orifices immenses laissent voir le jour de part en part. Après avoir escaladé les remblais successifs de quartz broyé qu'on a rejeté du sein de la colline, nous nous trouvons à l'entrée des galeries qui la sillonnent à l'intérieur dans tous les sens.
Chacun porte une bougie en main et doit marcher fout voûté dans une atmosphère viciée , humide et étoufiante. Nous nous laissons glisser à de grandes
profondeurs, le pied passé dans la bague d'uue corde, et peu à peu nous nous habituons à la vue de rabime. VraimenI, quand on plonge dans ces galeries et dans ces puils, on est tenlé de croire que c'est l'enfer : cette obscurité, l'odeur de la poudre, le rauque tonnerre de la mine qui éclate, ces hommes courbés, demi-nus, ruisselants, travaillant le roc sonore à la lueur d'une torche, tout est d'un aspect saisissant. — Du moins, si c'est l'enfer, estce l'enfer des riches ! L'or brille à nos yeux en veines scintillantes, incrustées dans le quartz que les mineurs font sauter avec la poudre. Aussitôt une veine découverte, on la suit opiniâtrement dans ses écarts : elle varie en épaisseur d'un demi-pouce jusqu'à vin<{t et cinquante pieds, et en richesse de 500 fr, à 2ô,000fr. le métré cube; mais sa direction est toujours constante ; elle est l'esclave du méridien magnétique, et s'enfonce dans l'intérieur de la terre presque toujours avec une inclinaison de onze degrés. Nous avons suivi dans leurs moindres détails ces filons aurifères : le plus riche n'avait guère que deux pieds carrés de section, mais l'ingénieur nous dit que, depuis deux jours, il rendait 225 onces, 22,500 francs à la tonne, ce qui est, parail-il, quelque chose de phénoménal comme richesse. IVous aurions dû déjà le deviner à l'air rayonnant de toutes les physionomies. Dans cette galerie, une quinzaine d'ouvriers torturaient ce lilon et n'en lais-
«aient point échapper une parcelle. Le quartz, une fois réduit en morceaux d*une grosseur moyenne , était jeté à ta pelle dans de petits wagons d*un mètre cube, qui roulaient sur des rails jusqu'à Forifice. — Tel est le premier travail : les wagons arrivent de toutes parts à un point central, sous une grande baraque en bois; la boue, les cailloux, le quartz et For qu'ils contiennent, en un mélange indescriptible, sont déversés en tas et attendent la série d'opérations d'où l'or sortira pur.
La mine du Black-Hill est, nous dit-on, aune des plus considérables de l'Australie » , et tout s'y fait si vite et sur une si grande échelle, que nous avons suivi un mètre cube de quartz aurifère depuis le moment où la mine le fit sauter, jusqu'à celui où l'or fut arraché entièrement aux matières qui le tenaient prisonnier.
La grande baraque en bois abrite les machines à vapeur destinées à broyer le quartz. A cet effet, soixante gros pilons de fer, pesant chacun mille kilogrammes, sont mis en mouvement par une machine à vapeur qui les élève chacun de trois pieds , et les laisse retomber de tout leur poids, soixante à soixantedix fois par minute. Ce pilon ou a bocard d est un cube en fer battu monté sur une haute tige, et s'emboitant aisément dans une forte caisse* en fer fixée sur de solides fondations. Dans ces soixantes caisses, dont le fond est garni d'une épaisse couche de mer-
cure, on jette au fur et à mesure des pflletées de quartz aurifère ; tandis que le pilon broie le quartz à coups redoublés, un violent courant d'eau est amené dans chaque caisse par plusieurs orifices percés dans une des parois. La paroi opposée est formée de fortes toiles métalliques qui ne laissent échapper que les matières parfaitement pulvérisées. C'est un sable blanchâtre où l'œil distinguerait à peine l'or de l'agate, de la glaise ou du fer. Ce sable s'écoule des caisses en fer par soixante rigoles inclinées environ à sept ou huit degrés, et balayées par un courant constant. Ces rigoles ont huit mètres de long : l'étendue du premier mètre, k la partie supérieure, est garnie de sis petites tringles de bois, horizontales et perpendiculaires au courant; elles arrêtent les paillettes d'or pur que leur poids suffit pour rendre stables. Les trois mètres qui suivent sont garnis de dis-huit tringles de trois centimètres de haut, qui maintiennent chacune une nappe de mercure; enfin les quatre derniers mètres sont recouverts de fines couvertures de laine.
C'est avant d'arriver à l'extrémité inférieure de chaque rigole, que le sable de quartz aurifère bro^ù dépose successivement toutes les parcelles d'or qu'il contenait. Chaque nappe de mercure, sur laquelle les parties hétérogènes glissent comme sur un miroir, relient au contraire l'or qui s'amalgame immédiatement.
Les couvertures de laine ne viennent à la suite que comme une sorte de barrière de sûreté destinée à arrêter les paillettes qui , grâce à un courant trop fort ou à une saturation non observée du mercure, auraient pu échapper aux barrages des quatre premiers mètres.
Voilà donc Tor amalgamé avec le mercure. Recueillir cet amalgame, le saturer en le pressant dans un sac en peau de chamois, le porter sur un feu bien activé, est Tafiaire de quelques minutes, et le joli moment est arrivé : c'est celui de séparer Tor du mercure. Comme sur un bon feu le mercure se volatilise, tandis que Tor ne fait que fondre, le précieux mélange est déposé dans la cornue d*un alambic, le mercure s'envole en vapeur pour aller se condenser de nouveau dans une chambre voisine ! L'or reste au fond de la casserole ! heureuse casserole ! que de millions ont passé par elle ! De cette seule montagne, on a déjà extrait plus de 22 millions de francs, et pourtant les galeries horizontales n'ont été poussées encore qu'à 460 pieds. Le terrain concédé à la Compagnie est un bloc rectangulaire dont la surface supérieure est de 12 hectares 14 centiares, et dans lequel elle peut Oreuser jusqu'aux antipodes, s'il lui plaît ; elle ne paye que 750 fr. au gouvernement par année. Bientôt même aucune espèce de taxe ne pèsera plus sur les mines.
En moyenne, machines et salaires, taxes et sur«
Ilfi «lISTRrtl,lIÎ.
veillance, oiilitlage et amorti ssem en t compris, la tonne de quartz coûte ici 8 fr. 75 c. à extraire du filon souterrain seulement, et 16 fr. 25 c. en tout, une fois élevée jusqu'à la surtace d» sol et rendue à la machine à broyer.
Chaque bocard nécessite un cheval vapeur dans la machine, et broie à peu près 2,23 i kilog. de quarlz en vingt-quatre heures. En douze mois, ces 60 pilons ont broyé 55,264 tonnes de quartz, qui ont donné 2,059,600 fr., ce qui fait 39 fr. par tonne. L'or a ^lé recueilli dans les proportions suivantes :
Dans la première partie de la rigole. 66,08 0/0
Par les nappes de mercure 22,93 —
Dans les couvertures 10,97 —
La quantité d'eau nécessaire pour laver constamment les caisses en fer et les rigoles, est de 36 litres par caisse et par minute, ce qui fait 51,840 Jilres par jour. Le grand malheur est que l'eau est fort rare. Quant au mercure, il en faut 20 kilogr. pour chargei une caisse el ses rigoles. Si l'or est en gros grains, l'amalgame rendra deux tiers de son poids en or. Si !'or est en grains moyens, il y aura une livre pesant d'or pour une livre de mercure. Si l'or est en molécules très-fines, l'amalgame ne produit qu'un tiers d'or pur.
Telles sont sur le Black-Hill les notes que j'ai pu prendre au crayon, en Écoulant les ingénieurs, tandis
t brisée p
r le t.
ifernal que
faisaient, en tombant sur le quartz, ces 60,000 liilog. de fer, formant un ensemble de 3,600 cbocs épouvanlables par minute, et pendant que mes yeux contemplaient les reflets brillants de l'or arraché à la boue ! ,
La recberclie de l'or dans le quartz est de beaucoup la plus dispendieuse , mais aussi c'est la plus sure : une fois un 6lon découvert sur quelque crête de montagne rocbeuse, le mineur peut le suivre avec confiance. Les savants ont reconnu que cet or est d'une création plus récente que les roches qui le renferment : il est dû à nue de ces commotions qui, dans l'histoire des bouleversements géologiques, ont si souvent ébranlé les roches déjà exislanles. L'écorcc du monde aurait alors été en travail ; des fissures se seraient formées, et par elles se seraient élancés des filets légers du métal , qui était en fusion au centre de notre planète; puis la fournaise souterraine se serait éteinte; les courants légers de vapeurs d'eau et d'or, de soufre et de fer, se seraient arrêtés, et lacohésion aurait renfermé pour toujours des trésors dans les plus dures formations de roches.
Il y a en ce moment en Australie 2,029 filons bien distincts en cours d'exploitation ; ils s'étendent BOUS une surface de plus de 2,036 kilomètres carrés, etladerniëre statistique affichée au bureau des mines donne, sur 3,110,328 tonnes de quartz, 64 fr. 25 c. d'or par tonne. Telle est la moyenne de sept années.
118 atSTRALlB.
de 1859 à 1 865, pour toutes les mines de quartz du continent australien (elle Èlait de 96 fr. 30 c, en 1S60); mais, si nous prenions pour exemple une partie de ce sol, nous y verrions qu'un espace de 36,388 hectares a produit la somme énorme de 2,319,680,900 fr., c'est-à-dire 61.900 fr. par hectare ; que telle compagnie à Korong broya longtemps du quarlz à raison de 10,400 fr. par tonne ; que telle autre à Kangaroo-FIalt trouva un filon, où il y eut jusqu'à 9 kilogr. d'or pour 1,000 kilogr. de quartz.
Je veu.ï encore vous citer cette mine de Castlemain, qui a produit 26,600 fr. par tonne de quartz pendant un mois ; elle avait une machine de 18 chevaux, manœuvrant 18 pilons qui broyaient 150 tonnes, ce qui produisait 3,990,000 fr. par semaine. Ses frais d'établissements e( ses achats de machines s'étaient élevés à 450,000 fr. ; les salaires de ses iâO ouvriers étaient montés à 24,000 fr. pour un mois; la taxe qu'elle payait au gouvernement était de 6,000 fr., et les frais divers de transport, d'inspection, de mercure, furent évalués à 100,000 fr. Aussi , quand à la fin du mois le directeur rendit ses comptes, les actionnaires furent-ils appelés à e.Dtendre le bilan suivant :
Produit 15.000,000 fr
Dépenses. . . . 580,000
Bénéfice Del. . . 14,420,000
Je pourrais entrer dans de semblables détails pour le puits de a la Misère » , qui donna pendant sept mois un produit constant de 200,000 fr. par jour, et pour celui de Wrhoo, ou le filon avait 270 pieds d'épaisseur, et rendait 11,000 fr. à la tonne. Je pourrais me laisser entraîner à vous citer tous ces points fortunés où quelques heureux puisèrent des millions en quelques jours; mais si je voulais vous parler aussi du nombre immense de ceux qui , sans découvrir un rouge grain d*or, ont creusé jusqu'à 5 et 600 pieds de profondeur dans le roc, des puits qui leur coûtèrent 400 et 500,000 fr., vous seriez étonnés de voir combien d'hommes se ruinent là où tant d'autres deviennent millionnaires.
Comme en toute chose, dans les mines de quartz, il y a heur et malheur : il ne faut les juger ni par les brillants exemples ni par les désastres qu'elles nous présentent ; les statistiques sont là et nous disent que ces mines ont donné :
En 1863. 49,349,900 fr.
En 1864 50,361,800
En 1865 45,000,000
Elles comptent aujourd'hui 17,730 mineurs, 522 machines à vapeur, formant un total de 9,070 chevaux.
Mais c'est là encore peu de chose en comparaison des richesses que l'on nous cite dans les mines d'al'
ISO AUSTRALIE.
luTÏon. En sortant de la baraque remplie d'or du Black-Uill, nous gagnùmes les terrains sablonneux qui sont au Sud de Ballarat, à travers un dédale incroyable de mamelons arllficiËls, de vallées creusées d'hier, de terrains bouleversés qui faisaient penser à ce verset : « Montes exsultaverunt sicut arietes , et colles sicut agni ovinm 1 n Nous voici h la mine d'alluvJon qu'on appelle c Albion « , devant un immense trou béant, percé à 319 pieds sous terre, et laissant échapper des vapeurs chaudes et empestées : une machine, cachée sous une bâtisse en planches, non loin de là, fait tourner rapidement avec un tapage inTernal une chaîne sans Un qui élève du fond du puits, et déverse à son orifice de grands seaux en fer battu remplis de boucs jaunâtres.
Nous commencions à savoir, par une première expérience, qu'il n'y a rien au monde de plus sale qu'une mine d'or; aussi acceptons-nous avec plaisir des bottes et des vâtemenls complets de mineurs, quoique l'équipement offert exhale à dix pas un parfum de chrétien et de chinois mélangés, qui sent le bouc à faire danser des chèvres; et vite (le cœur bal bien un peu), nous passons un pied dans une bague en fer, nous nous cramponnons l'ébrilemenl
à la chaîne, et brrrr nous descendons jusqu'à
300 pieds de profondeur, avec la rapidité d'un paquet qu'on jetterait d'un cinquième étage. C'est une de ces sensations poignantes, à peu près aussi dé^a-
gréables qu'un seau d'eau bouillante reçu en pleine poitrine, une véritable expérience des lois de la chute des corps. Au fond de ce trou, la chaleur est suffocante : des courants d'air brûlants se croisent aux carrefours des galeries; celles-ci s^étendent de tous côtés sous la surface du sol, comme si d'innombrables lapins avaient creusé d^innombrables terriers en zigzags. Nous avons de l'eau jusqu'au genou ; nous pataugeons dans ces glaises gluantes; nous marchons voûtés tout bas , souvent à quatre pattes, tenant tantôt entre les doigts , tantôt fichée à notre chapeau, une chandelle fondante qui s'éteint quelquefois, et alors la tète se cogne contre les pointes rebelles des roches. Le pied toujours passé dans la bague d'une corde qu'un treuil enroule ou déroule, nous ne cessons de monter et de descendre par des petits puits resserrés dont nos épaules éraillent les parois , et , pendant près de deux heures , nous parcourons tout ruisselants les méandres de ce labyrinthe souterrain.
Mais au milieu de cette boue, à travers les vapeurs étouffantes de ces eaux chaudes, combien il est fascinant de voir les lingots d'or briller, comme des étoiles scintillantes, dans le gravier qui forme les parois des galeries ! En voici devant nous, à droite, à gauche, des petits amas qui semblent incrustés! Voici dix, vingt, trente lingots amassés par la nature comme en un petit nid : n*est-ce pas la poule aux
œul's d'or qui a niché sous cette terre ? J'étais ravi de voir tout le long des galeries celle poudre de ^ains d'or, que la pioche des mÏQeurs faisait tomher devant nous ; les petits wagons, glissant sur des rails, portaient la boue aurifère à une grande galerie centrale , où des chevani les remorquaient jusqu'au puits de la chaîne sans fin. Rien de triste comme l'allure de ces pauvres chevaux, qui traînent ces chariots à trois cents pieds sous terre : ils sont condamnés à l'obscurité jusqu'à leur mort, et leurs écuries sont des terriers. Pour les faire passer par ce puits d'un mètre carré, il a fallu, parait-il, les ficeler comme un saucisson, les installer dehout sur leurs cuisses de derrière, les attacher à la chaîne et les faire descendre comme un hallot jusqu'au fond I
Notre longue promenade sous terre nous a fait voir toute la disposition des veines d'or. Elles ne sont plus, comme dans le quartz, régulièrement dirigées du Nord au Sud, elles ne s'enfoncent plus dans la terre à un angle donné. Tout au contraire, ces longues traînées de sable aurifère semblent jetées sous le sol comme les fils d'une gigantesque toile d'araignée : le caprice est leur loi; on dirait qu'elles ont été semées par les cours incertains de mille ruisseaux errants.
C'est qu'en effet ces veines ne sont autre chose que les lits de ruisseaux qui n'existent plus. Là tout en bas, dans cet abîme obscur, là oii nous sommes
comme enterrés vifs, des ruisseaux ont coulé qui lavaient les couches de schiste et qui charriaient de For. Puis il s^est formé au-dessus d'eux toute une couche de glaise , de gravier et de roc , et un nouveau ruisseau a coulé sur ce roc, y a déposé son lit d*or; enfin une nouvelle couche de terre, comme celle de tout à Theure, s'est formée au-dessus de lui. Ainsi il y a, dans cette écorce de la terre, de Tor répandu comme d'étage en étage, et la veine la plus riche sera toujours celle du plus ancien cours d'eau. Ici, pour arriver au gisement le plus proche de la surface, on a traversé ces couches successives :
Terre de surface .... 2 pieds.
Basalte 10 —
Glaise 91 —
Basalte 79 —
Glaise 46 —
Basalte 45 —
Glaise noire 12 —
Glaise brune 16 —
Gravier 7 —
Or et sable 11 —
C'est au petit bonheur qu'il faut creuser la terre pour arriver à ces gisements anciens : rien n'en peut indiquer l'existence ; il faut bien souvent foncer
jusqu'à cinq cents pieds un puits qui coule de 130 à 140,000 fr., ei l'on arrive au triste résultat de passer quelquefois, sans qu'on puisse le deviner, à deux ou trois pieds de la veine aurifère. Il y a ici une compagnie qui cieusa ainsi sept puits de suite sans rien trouver I
Mais une fois que le lit d'or d'un ruisseau desséché est découvert, les groupes de mineurs le fouillent avec acliarnemenl, le suivent de près comme s'il voulait leur échapper, et n'en laissent point perdre une parcelle. C'est là un travail délicat et intéressant; car, si le ruisseau a formé quelque delta et s'est divisé en filets d'eau divergents, s'il a eu ses cascades et ses cataractes, il devient bien facile de perdre sa trace : de là ces galeries irrégulières et tortueuses, qui montent à pic ou qui descendent en spirale, et qui sont toutes creusées dans un gravier émaillé de paillettes brillantes,
\ous remontons à la surface du sol en même temps qu'une masse énorme de boues aurifères. Quatre bassins cimentés, semblables à ceux du Rond-Point lies Champs-Elysées, sont destinés à les recevoir. Les H puddling engines " , herses de fer en sens opposé, ysont agitées par une machine àvapeur, tandis
qui
a courant d'eau traverse les bassins et entraine
avec lui toutes les parties légères du gravier: les paillettes d'or, retenues par leur poids spécifique, tombent au fond du bassin et forment bieni6t uno
couche épaisse. Pourtant des parcelles de gi*avier, ifi roc, de pyrites, restent toujours mêlées aux couclies de paillettes d*or. Les ouvriers alors arrêtent le courant d*eau, vident le bassin à la pelle et jettent les précieuses pelletées dans le a sluice » , longue auge en bois inclinée en pente douce , formée à sa partie inférieure d'une planche rugueuse, et par laquelle un nouveau courant d*eau passe avec rapidité. Cette auge est longue d'environ quinze mètres. Une dizaine d'ouvriers agitaient avec des râteaux et faisaient passer, d'une extrémité à l'autre, le gravier mêlé de paillettes qu'on y jetait au fur et à mesure, et, après une heure d'attente, nous vîmes le a sluice» entièrement débarrassé des cailloux et du gravier : un chef d'équipe détourna alors le courant, et, avec une simple brosse, il récolta toutes les paillettes arrêtées par les aspérités des planches de l'auge, exactement comme on enlève les miettes de pain sur la nappe d'une table. Toutes ces miettes brillantes,
encore mêlées de parcelles de gravier, un adroit ouvrier les porta dans une cuvette d'étain, et les fit osciller légèrement en les plongeant dans une eau pure. C'est un moment plein d'émotion : comme un nuage sombre qui s'évanouit, les dernières teintes de la glaise et du gravier sont emportées, et en un clin d'œil l'or est là, sorti des appareils les plus primitifs et les plus simples, mais brillant dans toute ■sa pureté en paillettes légères et fragiles.
Pour moi, liés le premier abord, tous ces lingots, toules CCS paillettes me seniblèrent chose merveilleuse : vite on les pesa; mais il n'y en avait que soixante onces (6,000 fr.), triste et misérable journée, parait-il ! C'est ce qu'ont produit, pendant vin;^lquatre heures de travail, cent ouvriers payés 10 fr. par huit heures , trois cents charretées d'un mètre cube, une machine de trente chevaux vapeur et quinze chevaux* nature.
La moyenne du produit de chaque semaine est, nous dit-on, de 60,000 fr., et les frais d'esploitation montent quelquefois jusqu'à 42,000 fr.
Tout à cAté est le puits de la compagnie de Waterloo; l'inspecteur des mines aconstaté que, depuis douze mois, la valeur d'or obtenue est de 675,000 fr., et que les frais se montent à 145,600 îr.
Plus loin, nous visitons le puils assez curleui creusé à mi-chemin entre les mines de u la Tour ronde n et de n la Jaquette rouge » : les deux compagnies travaillaient à quatre cents pieds sous terre : les deux âlons respectifs ne tardèrent pas à se rencontrer et à se confondre; le conÛil s'engagea, et, la haute cour des mines rendant les deux compagnies co-propriétaires, se chargea de l'exploitation pour leur compte commun. Le travail dura dix-huil semaines : 250,000 tonnes de gravier furent extraites et produisirent 800,000 fr. ; les frais ne s'étaient élevés qu'à 250,000 fr
niNES D'OR. 121
Valluvion occupe dans les statistiques de Victoria une place bien plus importante que le quartz; elle compte :