‹ Voyage autour du monde [microforme]Chapitre 16 sur 48 · RES · texte numérisé non relu

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AUTOUR DU MONDE. 159 Septembre 1818

ture, formaient deux appartemens à droite et à gauche de la porte principale pratiquée au milieu du grand côté donnant sur le port. Ces chambres, entre lesquelles régnait un corridor, occupaient à peu près la moitié de la profondeur de la maison. Le long de trois des côtés était élevée une estrade de quelques pouces de haut, qui était couverte de nattes et servait de lit; des coffres étaient placés sur les côtés, et d'énormes outres, formées de la dépouille entière du veau marin, et contenant de l’huile de baleine, étaient suspendues aux murailles et à la charpente du toit. Plusieurs de ces vases énormes étaient ornés de peintures bizarres.

Macouina habitait l’appartement qui était à gauche, et son fils celui de la droite. Chacun avait son foyer situé au milieu ; le toit était ouvert au-dessus pour l'évacuation de la fumée. Je remarquai plus de propreté dans le logement de Macoula, qui, à la vérité, était moins fréquenté et moins encombré que celui du père.

Le jeune chef avait une femme d’une physionomie assez agréable, qui était déjà mère ; à son arrivée de sa navigation pénible etinfructueuse, elle lui présenta à manger : ces soins peu em-

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pressés et quelques froides caresses , nous paraîtraient dans de pareilles circonstances de faibles témoignages d’attachement entre un jeune couple dont l'union ne datait guère que d’un an. J'en fus peu étonné , habitué que j'étais aux mœurs de ces hommes, chez qui une existence précaire et un état d’hostilité permanent avec toute la création, tendent bien plus à développer les passions haineuses que les affections douces.

L'autre moitié de la maison, où l’on ne voyait que quelques nattes et quelques ustensiles de pêche ou de ménage, était l'habitation des esclaves, que leur peu de faveur auprès des maîtres ou le défaut de place exclut de leur logement particulier. Une porte correspondant à celle de la façade, mais plus petite, ouvre sur le bois. Deux figures colossales et monstrueuses, emblème de la puissance, et dont j'ai déjà

parlé, étaient la principale décoration de cette case indienne.

Je retournai à bord avec Macouina et son fils, où je reçus la visite d'Omacteachloa , venu exprès de Tachès, dit-il, pour voir ses bons amis les Français. La soirée se passa à converser

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de la manière la plus amicale, soit que notre conduite eût capté la bienveillance des Indiens, soit que l'intérêt leur en fit affecter les apparences. Comme entr’autres sujets je parlai de la possibilité d’un nouveau voyage à Noutka, le vieux chef manifesta un vif désir de nous voir revenir et former un établissement stable , comme avaient fait autrefois les Espagnols. Il témoigna aussi la plus grande envie de garder Eyssautier jusqu’à mon retour : son caractère heureux, joint à sa facilité singulière à saisir leur idiôme et leur pantomime, le faisait bien venir de tous les sauvages auprès de qui il était notre interprète né. Il me pria de le lui laisser et chercha à le gagner par l'assurance de son amitié constante, par l'offre d’une femme d’une famille distinguée et à son choix, etla promesse de lui faire partager avec lui les nobles travaux de la pêche de la baleine et de la chasse aux loutres. Rien ne lui parut plus séduisant etplus propre à ébranler notre jeune compagnon, que le tableau qu'il lui fit, avec complaisance, du doux repos dont il jouirait pendant la mauvaise saison, "ou pour mieux dire de la fainéantise

absolue à laquelle il pourrait se livrer, et qu’il

T. Il. II

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exprimait à ne pas sy méprendre, en croisant les bras ct en feignant de sommeiller. Il nous expliqua ensuite d’une manière trèsintelligible qu’il avait conclu avec les Espagnols un traité, qu'il nous fit entendre par signe avoir été mis en écrit; que, d’après cette convention, il leur avait cédé une portion de terrain sur les côtes de la baie, moyennant une quantité d’instrumens de fer, des lainages, etc., qu'ils lui livraient périodiquement; qu'ils vivaient ensemble dans la meilleure intelligence (les Espagnols occupant une partie de l’anse, et les Indiens l'autre) ; qu’ils avaient bâti des grandes maisons et élevé des batteries sur les îlots de l'entrée ; que la présence de ces hôtes lui était très-avantageuse, tant à cause des choses utiles

qu’il recevait d'eux, que par la terreur qu'ils

inspiraient à ses ennemis , ce qu’il exprima en affectant de trembler, et en disant qu’alors Claomas , un de ses rivaux vers la pointe Nord- Ouest de l’île, était cococo (comme cela). Il témoigna beaucoup de regret de leur départ, il vanta la bonté des commandans Quadra, Alava, Fidalgo , etc. qu'il désigna nominativement , et donna à tous les Espagnols en général, excepté

Septembre 1818.

à Martinez, des louanges qui parurent avoir

V’assentiment d’Omacteachloa lui-même, qui ne confondit pas dans sa haine contre le meurtrier de son pére, ses compatriotes innocens du forfait.

Macouina parla aussi avec éloge de Varicout ver, de Brougton, et des capitaines anglais qui avaient fréquenté Noutka dans le même temps.

Il cita entr’autres. Meares, qu’il dit avoir bâti une petite maison dans un endroit qu’il indiqua à l'extrémité Ouest du village, et qu’il m'avait déjà fait connaître précédemment. Je profitai de l’occasion pour puiser à la source des renseignemens sur ce sujet devenu intéressant, par la querelle à laquelle il avait donné lieu. Le résultat de cette information fut que la petite maison de Meares avait été construite avec la permission de Macouina, mais qu’il n’y avait eu entr'eux ni acte de cession, ni traité quelconque. Voilà donc les édifices élevés par Meares et ses droits sur des districts et portions de terrains, droits que l'Angleterre prétend lui avoir été transmis par ledit Weares, venu de Macao en Amérique sous un pavillon portugais sans aucun caractère public ! Et voilà la

querelle qui fut sur le point d'allumer la guerre entre les trois grandes puissances maritimes en 1790. et pour laquelle la France, seule, arma quarante-cinq vaisseaux de ligne.

Les chefs ne nous quittèrent qu’a sept heures, et furent bientôt suivis par les pirogues qui étaient encore le long du bord. Quelques minntes après , une petite piroguüe, conduite par un’ cul Indien , accosta, à la sourdine et avec les plus grandes précautions. Ce pauvre diable, qui témoignait beaucoup de crainte que Macouina n’eût connaissance de sa visite, ne se décida que trés-difficilement à descendre et à,

se montrer à la lumière, sous prétexte de gar-

der lincognito ; mais la canse de tout ce mys-

tère était qu’il avait à placer une peau de loutre de terre qu’il espérait faire passer pour la dépouille d’un loutreau de mer, à la faveur de lobscurité. Nous n'avions reçu qu’une seule belle peau dans toute la journée.

Le 7.— Il venta encore grand frais du S. à VE., donnant souvent dans l’anse par fortes rafales, avec une pluie continuelle, la plupart de la journée. Malgré l’abri que procure

la pointe aux hrisans, la grosse mer du large

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pénétrait dans la baie et se faisait sentir au mouillage.

Le mauvais temps n’empêécha pas de continuer à faire du bois et de l’eau. Le premier article nous était fourni comme précédemment par les naturels. G

Le8.—Letempss'embellit, la brise tomba et variaduN.-O.Lestravaux furent poussés avecune activité proportionnée aux facilités qu'offrait le temps : on acheva de remplir les futailles. Le navire fut presque constamment environné de pirogues ; mais le dénuement des Indiens était si grand , que tout ce concours ne nous procura que quelques fourrures de terre. Ils nous portérent aussi beaucoup de nattes, de poissons et un beau daim.

Macoula se remit en route de bonne heure pour remplir sa mission auprès de Wicananich.

L’après-midi, j'allai sur la côte extérieure prendre des hauteurs pour vérifier la marche du chronomètre, qui se trouva en la régularité la plus satisfaisante, comme à l'ordinaire.

Le 9.—Ce jour fut donné à l'équipage pour laver et raccommoder ses effets , dont il n’avait

guère pu soigner l’entretien depuis notre dernière relâche à Sitka.

Dans la nuit, un banc de harengs vint se réfugier dans nos parages, ayant été chassés par une baleine qua les poursuivit jusqu'au fond de l’anse, à très-petite distance de terre , où le peu de profondeur de l’eau mettait sa proïe à l'abri. La quantité innombrable des harengs rendant cet asile insuffisant , la baleine se précipitait sur ceux qui restaient à découvert. À son approche, le fretin , frappé de terreur, s’élançait hors de l’eau avec un bruit semblable à celui que produit une lame courte en brisant ;

un petit nombre de ces malheureux fugitifs

vint se cacher sous les façons du navire, et lorsque la baleine en approchait, on les voyait,

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suivant la position de ce terrible ennemi, passer d’un bord à l’autre avec une rapidité qui, malgré la trainée phosphorescente qui marquait leur sillage, permettait à peine à l’œil de suivre leurs mouvemens.

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Le i10.—Des Indiens , venus de l'intérieur, apportérent encore quelques fourrures ; mais la

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AUTOUR DU MONDE. 167 Septembre 1818,

permettait pas d'espérer qu'il en vint assez dorénavant pour mautoriser à prolonger cette relâche, d’autant plus qu’on ne pouvait plus s'attendre que Wicananich en envoyät. Un jeune homme, se disant fils de ce chef, était arrivé à bord au point du jour et avait annoncé à Eyssautier qu’il ne nous viendrait pas de fourrures de son père tant que nous resterions à ce mouillage ; mais que nous en recevrions dès que le navire paraîtrait sur ses côtes. Ce jeune chef parlaitavec animosité de Macouina, mais voyant venir Omacteachloa, envoyé probablement pour observer, il se jeta dans son canot, malgré les instances qu’on fit pour le retenir, et partit sans m'avoir vu. D’après cela , je résolus de sortir le lendemain et de faire route nour la Californie, après avoir rangé la côte de {l2ynquot pour communiquer avec les piroyues de l'Ouest. Nous apprimes ainsi que, “alsré les talens diplomatiques de Macoula, il av11téchoué dans sa négociation, ce qui re m'étonnz pas sachant que l'alliance qui régnait entre les deux familles, parle mariage de Wicananich avec une fille de Macouina, n’avait pu éteindre leur ri-

valité, et :2 rudesse avec laquelle chacun sou:

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168 VOYAGE Septe mbre 1818.

tenait ses prétentions à la prééminence, ne lais-

sait pas d'espoir de voir les communications s'ouvrir.

Le11.—Outre l’ampleprovision d’eauetdebois recueillie sans exposer ni fatiguer nos gens , et qui allait nous épargner beaucoup de peine à San-Francisco, où ces objets ne se font que

difficilement , nous nous étions aussi procuré des naturels beaucoup de nattes qui devaient nous être trés-utiles en Californie pour faire des sacs à blé. Enfin nous avions acquis dans cette relâche une nourriture saine et abondante en gibier , poissons et végétaux , dont nous emportions encore pour suflire à la consommation de plusieurs jours. Tout cela ne nous avait pas coûté la valeur de 50 fr. en hameçons, couteaux et colifichets, dont il nous restait beaucoup plus qu’on ne pouvait en employer. Nous avions aussi fait quelques tierçons de bonne bière; mais nous eûmes le malheur de perdre la meilleure dans la fermentation. Ces avantages compensaient en quelque sorte le peu de succès de la traite, qui n’augmenta notre partie de fourrures que de onze peaux de grandeur.

Le matn, on leva l’ancre à jet, les mâts et

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vergues de perroquet furent mis en haut, les cornes des goëlettes hissées, et on disposa tout pour prendre la mer. L’après-midi, on désaffourcha en levant la grosse ancre, et on porta une embossure sur le rocher Nord-Ouest de la passe. Je pus, pour la seconde fois, prendre un angle horaire.

Macouina et Omacteachloa ne manquerent pas de venir partager notre diner, comme c'était assez leur habitude : la conversation ne languit pas et fut trés-amicale ; elle roula principalement sur notre retour, que nos hôtes paraissaient fort désirer ; ils firent sur ce sujet beaucoup de questions auxquelles je répondis autant que possible de manière à entretenir leurs espérances sans trop les flatter. Macouina me fit les plus belles promesses pour m’engager à les réaliser. Nos adieux furent affectueux ; je les scellai par un présent que je fis à chacun d'eux.

À cinq heures trois quarts, on leva la dernière ancre ; le navire évita sur l’embossure et arriva en dépendant sur la passe sous les huniers et perroquets. La brise, déjà faible en ap-

pareïllant, ayant continué à mollir, et Le flot se

170 VOYAGE Septembre 1818, faisant encore sentir, nous fûmes quelque temps

à doubler ia pointe de l’anse et restämes en

calme aussitôt après à la longueur du navire des rochers. Je fis prendre la touline aux pirogues qui restaient encore le long du bord et héler à terre pour qu’on en envoyât d’autres ; il en vint bientôt huit ou dix, conduites par le vieux chef en personne. Avec le secours de nos amis, joints aux efforts de la baleinière et des avirons de galère, nous nous détachâmes des rochers. Après quelques risées variables, la brise s'étant levée du $.-E., on orienta au plus près tribord, et les pirogues larguèrent la remorque à notre invitation. En reconnaissance de ce service rendu avec le zéle de l’amitié, je fis un petit présent à Macouina et lui remis un nombre suflisant de couteaux pour être distribués à ceux de sa suite qui nous avaient assistés. Nous nous fimes les derniers adieux en buvant ensemble un verre d’eau-de-vie ; le vieux chef et ses compagnons s’éloignèrent de nous en criant #acoch} wucoch! nous manifestant par là les vœux qu'ils faisaient pour notre heureux voyage. Ces accens de l’amitié, si loin de notre patrie, environnés des sombres tableaux d’une

AUTOUR DU MONDE. 171 Septembre 18:18.

nature sauvage, produisirent , je l’avoue , une impression profonde sur mon cœur , et il m'en aurait coûté de ne pas pouvoir croire à la sincérité du sentiment qu’ils exprimaient.

À dix heures, courant babord amures, nous eûmes connaissance, au Sud-Ouest, d’une pirogue

à la voile qui venait de la pointe aux brisans et :..*

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cherchait à nous rallier. À dix heures et demie, nous virâmes sur elle et masquâmes le perroquet de fougue. Peu après, elle accosta, et un des six Indiens qui l’armaient monta à bord ; cet homme fit beaucoup de contes, criant à tuetête et parlant avec volubilité, comme celui que nous avions rencontré au même endroit, il y avait juste un an. Il nous fit entendre que les sujets de Wicananich avaient surtout besoin de couvertures, et qu'un brick américain était mouillé depuis deux jours dans un de ses ports. Quoique je fusse tenté de croire que ce n’était qu'une ruse de Macouina pour me détourner du projet de communiquer avec son rival, cet avis me fit renoncer à explorer la côte de Clayoquot, d’autant plus facilement que le temps ne permettait guère d’espérer que les pi-

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rogues vinssent au-devant de nous pour traiter.

Comme je ne voulais pas m’exposer à perdre du temps en allant mouiller chez Wicananich , dont j'avais de fortes raisons de me méfier, je me décidai à faire de suite route pour la Californie. Entr’autres puissans motifs , les affaires que j'avais à terminer à San-Francisco , les vivres qu’il fallait remplacer, le blé que nous avions à nous procurer pour remplir nos engagemens avec les Russes , me mettaient dans la nécessité de gagner ce port sous le plus bref délai ,- d’où il fallait retourner à la Nouvelle- Archangel avant que la mauvaise saison fût trop avancée. Je me réservai cependant de toucher sur la côte de la Nouvelle-Albion, au Nord du cap Mendocino, si les circonstances étaient favorables ; en conséquence , à onze heures je repris babord amures et portai le cap au Sud sous trois corps de voiles. À midi, le soleil ne parut pas (1).

(1) On releva les extrémités apparentes de l'ile Quadra et Vancouver à l'Est ct au Nord 35 deg. Ouest; l’île Ronde dans la baie de Noutka, au Nord 10 deg. Est, et la pointe aux brisans au Nord 90 deg. Est du compas, distance 5 milles. Le point de

AUTOUR DU MONDE. 173 Septembre 1818,

Dans la nuit, la brise fraîchit en variant du Sud-Ouest au Nord-Ouest : la suivante , elle

hôla le nord, d’où il venta grand frais pendant vingt-quatre heures.

départ fut déterminé, d’après ces données, par Nord 49 deg. 25 min. et Est 129 deg. 2 min.

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