CHAPITRE XVI
Renseignemens relatifs à la traite des fourrures indigènes de la côte Nord-Ouest de l’Amérique septentrionale. — Avis importans aux navigateurs qui relâcheraient pour traiter dans ces parages. — Considérations sur les établissemens russes, et réflexions sur leur ukase impérial. —Observations générales sur la côte Nord-Ouest.
En quittant la côte Nord-Onest d'Amérique, je vais résumer les renseignemens que j'ai puisés, et les remarques que j'ai faites par moimême pendant les dix mois que j'ai passés dans ces parages, dans le cours des années 1817 et 1818. Ainsi que je l’ai fait jusqu’à présent,
je ne m’occuperai que de ce qui concerne la
navigation et le commerce, en y joignant les rapports politiques qui exercent sur ces objets une influence immédiate.
La traite des peaux de loutres de mer ou saricoviennes ne se fait maintenant que sur les côtes, tant du continent que des îles qui le cernent, depuis le détroit de Fucca , en remon-
tant au Nord-Ouest, jusqu’à Cross-Sound et au
canal de Lynn. Le littoral au Nord et à l'Ouest de ces dernières limites est occupé par les
Russes, qui exploitent exclusivement cette branche de commerce. La côte dans le Sud du détroit est peu fréquentée par les loutres de mer, et leur fourrure y est moins précieuse.
Les loutres de terre et les castors sont plus communs, et l'établissement de la rivière Columbia recueille une quantité considérable de fourrures de cette espèce. Je n'ai pu savoir à quoi il faut attribuer le dénüment actuel du détroit de Fouca et de l’ile Quadra et Vancouver; ce quil y a de certain, c’est qu’aujourd’hui les saricoviennes paraissent peu sur les côtes , où elles étaient si nombreuses du temps de Meares. Nous avons été nous-mêmes témoins de cet abandon à Noutka et à Nitinat, où la rareté des armes et des lainages d'Europe déposaient de la pénurie constante des moyens d'échange , autant que le petit nombre de peaux qui nous étaient présentées. Maintenant les bâtimens de traite entrent rarement dans le détroit : ils ne font que passer devant Noutka , et n’y trafiquent que sous voile. Ils mouillent
296 VOYAGE à Naspaté et à Nouhiti sur l’extrémité Nord-
Ouest de l’île, où les naturels des cantons limitrophes portent leurs fourrures.
En avançant vers le Nord, les loutres de mer se trouvent en plus grand nombre, et on assure que l'espèce n’a éprouvé qu’une diminution peu sensible, quoique la destruction des individus ait dû augmenter considérablement, depuis que l’ardeur des sauvages est excitée par le désir de satisfaire aux nouveaux besoins quont introduits parmi les naturels leurs communications suivies avec les navigateurs.
Nous avons vu nous-mêmes beaucoup de loutres dans le détroit de Chatham, dans Frederic-Sound et Christian-Sound, sur les côtes occidentales de l’île du Prince de Galles, dans l'entrée de Perez, entre cette île et celle de la Reine Charlotte , et sur la côte orientale de cette dernière. D’après les rapports, toutes les côtes tant du continent que des îles situées au Nord du cinquante-unième parallèle sont plus
fréquentées par les loutres que celles du Sud.
Parmi les parages dans lesquels nous n’avons pas pu porter nos recherches, Milbanck-Sound
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et les côtes voisines des îles de la Princesse Royale nous ont été particuliérement désignées pour la quantité de fourrures qu'on y trouve. Les peaux de loutres de terre , de castor et de quelques autres animaux plus petits, quoique bien inférieures à celles des saricoviennes, forment néanmoins un objet d'échange important.
Les tribus indiennes, dont on est obligé d'acheter les #ourrures , étant faibles, clairsemées et la plupart sans résidence fixe, la difficulté de les trouver sur l'immense développement des côtes où elles errent, est un des principaux embarras que doivent éprouver les navigateurs qui débutent à la traite dans ces parages. Le nombre des établissemens permanens des Indiens est très-faible ; nous n’en avons reconnu que trois , savoir : celui de Houtsnau dansle détroit de Chatham; Kaygarny et Masset dans l'entrée de Perez (ou détroit de Dixon):il n’y en a peut-être pas six autres où l’on puisse être assuré de trouver en tout temps des naturels. Partout ailleurs, les Indiens n’ont que des ‘habitations temporaires qu’ils élévent dans les lieux où la maturité des fruits, la chasse de telle ou telle espèce d'animal, le passage de
298 VOYAGE quelques poissons, etc. , les appellent à diverses
époques de l’année. Les déplacemens s’opérent toujours par eau et avec autant de facilité que de promptitude. Les familles voyagent souvent isolément; onen rencontre rarement plus de deux ou trois ensemble. La connaissance de ces circonstances est trés-importante sur ces côtes presque désertes, pour mettre les navigateurs sur les traces des Indiens, dont la plupart ne s’établissent à poste fixe qu’en hiver.
Le choix des objets d'échange est généralement déterminé par la nature des besoins qu’éprouvent les Indiens, et rarement par le caprice, qui trouve peu d’accès aupres d’eux, leur existence étant sans cesse menacée par les ennemis implacables qui les entourent, par la rigueur des hivers et la pénurie des subsistances. Les cargaisons de traite doivent se composer de fusils, de poudre et autres munitions , de couvertures, d’étoffes de laine fortes, chaudes, et assez amples pour fournir la hauteur d’un manteau dans la largeur. Ces objets, qui forment toujours la base des échanges, doivent être de bonne qualité, particulièrement les fusils. Les naturels, pour qui cette arme est devenue de
nécessité première, la connaissent parfaitement
dans toutes les parties, et rebutent, pour le moindre défaut, celles qu’on leur présente. Ceux du Nord s’en servent pour la chasse aux loutres; tous donnent une préférence décidée à notre fusil de munition; les autres articles sont accessoires, et ne peuvent être employés que comme appoints. Dans cette classe, le biscuit, le riz, la mélasse et les spiritueux sont en première ligne ; il faut aussi avoir des haches, limes et couteaux de diverses dimensions, de petits mi= roirs, des rassades, des bagues, quelques mouchoirs et autres tissus de toile et de coton de qualité inférieure. Un fusil paie généralement une belle peau. La valeur de la poudre varie; il en faut rarement plus de douze livres pour servir d’équivalent à un fusil, et souvent huit livres suffisent. Les échanges dans lesquels on emploie les lainages sont beaucoup moins avantageux.
Il est indispensable d'apporter la plus grande prudence dans les communications avec les naturels de la côte Nord-Ouest. Vancouver et tous les navigateurs qui les fréquentérent les premiers éprouvérent leurs dispositions hostiles
et perfides, qui n’ont fait que s’accroître avec
les moyens de destruction que la possession des projectiles a mis en leur pouvoir. Quoique leur confiance ait également augmenté, ils n’attaquent jamais que parsurprise, dontils cherchent à faire naître les occasions par tous les moyens
propres à inspirer la sécurité. Dix à douze bàtimens américains ont été attaqués de cette manière à diverses époques ; la plupart ont éprouvé des pertes considérables, et deux ont été enlevés il y a douze à quinze ans.
Le capitaine Told, du navire américain le Tonquin, après avoir ravitaillé l'établissement de la Columbia, où il avait perdu une embarcation et plusieurs hommes par sa témérité et son opiniâtreté, fut tué par des Indiens, sujets de Macouina, dans un mouillage situé sous la pointe boisée( Woody point). Cette catastrophe avait été préparée par la confiance aveugle de ce navigateur, qui, au mépris des représentations de son second, laissait monter les naturels à son bord sans aucune précaution.
Ce fut également par suite d’un abandon imprudent , que le second enlèvement eut lieu à Clayoquot. Wicananich avait gagné la confiance
‘ AUTOUR DU MONDE. 3o1 a%:0,
" du capitaine par des démonstrations fallacieu-
ses. Ce dernier étant trés-pressé d’appareiller
. pour profiter d’une brise qui lui permettait de
sortir du port, où il avait été retenu par des vents contraires , le chef lui offrit de faire monter de ses gens pour aider à virer ; le capitaine ayant eu l’imprudence d’agréer ces perfides auxiliaires, les sauvagestombérentsur l'équipage au moment où, ayant dérappé l'ancre, il était dispersé à la manœuvre. Le capitaine et la plupart de ceux qui se trouvaient sur le pont furent tués ou blessés. Heureusement que le sécond et quelques hommes employés devant eurent le temps de se réfugier dans le poste de équipage, où étaient aussi de leurs camarades malades, etéchappèrent à la première fureur de l'attaque, aussi bien que ceux qui étaient occupés à larguer les voiles. Ces derniers firent si bon usage des boulets qu’on tenait dans les hunes, qu’ils mirent leurs camarades à même de sortir de leur retraite et de prendre l'offensive. Ces braves gens, après des efforts admirables, repoussèrent leurs perfides ennemis sur l'arrière, à coups de barres d’anspect, et s'étant procuré des armes, les chassérent entiéremert du navire. Le bâti-
ment ayant touché pendant cette lutte inégale, le reste de ce vaillant équipage l’abandonna la nuit dans le grand canot, et arriva heureusement à la Columbia.
Étant sur les lieux mêmes, on m'a communiqué le récit d’un troisième attentat dont voici les détails :
Le capitaine Porter avait eu. des succés ex=
traordinaires à la traite des pelleteries en 1808, .
quoique ce füt son premier voyage à la côte.
À la fin de la saison, il alla faire une dernière escale à Woyella, dans le canal que Vancouver a appelé Milbank-Sound, et y augmenta encore sa cargaison. Sur le point d’en partir, il consentit à prolonger sa relâche, à la sollicitation des chefs, jusqu'au retour d’un parti de chasseurs qu'ils attendaient journellemeni. Ces sauvages, habiles dans l’art de dissimuler (lequel, ainsi que celui de flatter, n’exige vraisemblablement pas beaucoup de science et de cuiture),
avaient capté l'amitié de Porter, qui, plein de :
franchise et de loyauté, ne pouvait soupçonner une trahison de la part d’hommes dont il recevait des marques d'affection auxquelles sa conduite lui donnait toute sorte de droits. Cette
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: \ confiance de caractère, affermie par celle qu’inde é spire naturétlement une foros de corps extraorde ï dinaire, lui faisaient négliger, au mépris des À avis de ses compatriotes qu’il avait rencontrés . à dans ces parages, les précautions que l’expép 1 rience a fait adopter à bord des bâtimens qui dé ; les fréquentent. Un matin, les chefs vinrent lui ! annoncer le retour des chassenrset la livraison ‘ à 1 des riches fourrures qu’ils avaient recueillies. Peu après, paraît une division de canots qui s’a- | | vacent en ordre, réglant la nage sur des chants sa ‘* auxquels les coups de pagayes servaient d’ac- | “a compagnement. Ils font plusieurs fois le tour |} 7. du navire, s'arrêtent par son travers, tous les (l Le hommes se lèvent à la fois, et chacun fait voir | on je , ’ , | une peau de loutre qu’il tient déployée. Plongé | k À dans la sécurité la plus fatale, le trop confiant | | Le . capitaine contemple ce singulier spectacle au | du À milieu de ses perfides hôtes, qui lui font re- (| si marquer la beauté des fourrures. Dans ce mo- Il oL : ment, celui qu'il affectionne le plus lui passe (1 ve familièrement le bras gauche autour du corps, il Te et de l’autre lui enfonce entre les épaules le | 4 poignard qu’il tenait caché. L’exécrable assassin |
| pousse un cri, les chefs qui laccompagnent | || Al |
er en EAST
assaillent l'équipage, les sauvages qui arment les embarcations montent de tous côtés, et couvrentle pont. Les deux officiers tombent comme leur capitaine victimes de son imprudence, et dans quelques instans sept hommes seulement de tout l'équipage restent en état d'agir. De ce nombre cinq étaient devant , un se trouvait par hasard dans la soute de la chambre, et le coq dans sa cuisine. Ce dernier, armé de son cou teau , fit une longue défense et tua trois des assaillans, mais les Indiens ayant ouvert la se conde porte de la cuisine, il fut poignardé par derrière. Celui qui était dans la soute, averti de bonne heure par les cris des sauvages, eut la présence d’esprit d'enlever lescalier du dôme, et au moyen des armes qu’il trouva disposées dans la chambre, tua tous les Indiens qui sautérent successivement pour le forcer dans son réduit. Les hommes du gaillard d’avant, animés par les discours et l'exemple du maître d'équipage , Suédois, doué de beaucoup de force et d'énergie, se défendirent vaillamment avec les barres d’anspect et autres instrumens dont ils purent se saisir. Plusieurs sauvages étant tombés assommés, leurs camarades, étone
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