‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine: executé sur la Corvette de l'État (volume 2)Chapitre 10 sur 13 · II · texte numérisé non relu

II

pour dormir dans un coin. Bientôt nous parvînmes à la plaine sablonneuse du sein de laquelle les cinq rochers de marbre semblent surgir comme des sommets de montagnes englouties : alors le guide dirigea notre course vers le plus grand, dans lequel se trouve une grotte qui est un objet de curiosité pour les étrangers et de vénération religieuse pour tous les Cochinchinois. Nous marchions sur un terrain aride , sans aucune trace de végétation , et couvert dans beaucoup d^endroits de débris dune substance calcaire blanche, brillante et dure comme le marbre, mais n ayant pour le grain et la couleur aucune analc^e avec la masse de pierre noi* râtre volcanisée , auprès de laquelle nous arrivâmes en peu d'instants. La base de cette masse énorme, haute de plusieurs centaines de pieds, est oblongue et offre, du côté opposé à la mer, une cavité circulaire dans laquelle on a pratiqué une rampe , longue et rapide , mais unie et assez large , au haut de laquelle nous nous assîmes , pour reprendre haleine, sur des bancs taillés dans le roc. Au-dessus de nos têtes étaient amoncelés des blocs grisâtres, couverts d'arbrisseaux et de plantes grimpantes , qui formaient des massifs de feuillage , d'où une multitude de petits singes , possesseurs paisibles de ce lieu sacré , nous faisaient impunément les plus drôles grimaces. Devant nous se déployait une scène magnifique : les quatre autres rochers , dont la couleur sombre perçaiit à travers la verdure qui en recouvrait la sur&ce, se dessinaient à nos pieds sur la nappe de sable, que le soleil faisait briller d'un blanc édatant ; plus loin, les yeux , franchissant la rivière , allaient se reposer sur une

Ttste pkdne bien cultivée, arrosée de nooibreiuL canaux, et que les hautes montagnes qui bornaient iliorison , un peu brumeux dans ce moment , semblaient vouloir écraser.

Après un court moment de repos, nous entrâmes dans une gorge que forment les deux principaux som* mets du rocher, et dont le creux était occupé par de petits jardins , au milieu desquels s'élevaient plusieurs édifices ornés de peintures et de sculptures , et destinés sans doute à recevoir les dévots visiteurs de haut parage. Quand nous eûmes traversé cet espace resserré mais assez riant, nous entrâmes dans un passage étroit , bordé de cellules construites en brique et en plâtre, qui aboutit à la partie N. du rocher : de là notre guide fit prendre à la bande voyageuse un sentj^r que des arbustes couvraient de leur épais feuillage; enfin, après avoir firanchi plusieurs étroites issues, descendu un long couloir taillé dans le roc, et dont quelques marches, placées de distance en distance, adoucissaient la pente rapide, nous arrivâmes, au milieu de Tobscurité la plus complète , devant la grotte , où un efiet vraiment magique étonna tout à coup nos yeux. (PI. 49.)

Cette excavation, à laquelle la main de Thomme semble avoir fait éprouver de grands changements, peut avoir cinquante pieds de long sur quarante de laige, et à peu près quarante^^inq en hauteur. De la porte, que flanquent de chaque côté deux statues de pierre colossales , représentant un être humain bizarrement habUlé et un animal féroce fabuleux , on descend par un escalier rapide jusqu'au fond de la grotte,

qui reçoit le jour par une ouverture naturelle placée au milieu de la voAte, d'où pendent en festons des lianes couvertes de feuilles et de fleurs , dont Téclat produit un admirable contraste avec les couleurs variées et brillantes des rocbers. Vis-à-vis Tentrée et dans un enfoncement élevé , auquel mène un petit chemin de bri* ques que terminent plusieurs marches, est placé le grand autel , orné de cierges rouges , ainsi que les chandeliers qui les supportent ; quelques autres ornements aussi simples entourent une statue de bois, de tiXMs pieds de haut , représentant un homme assis , qui n'a pour les traits et l'habillement aucune ressemblance avec les Gochinchinois ni avec les Chinois « ni même avec les idoles de ces derniers : la forme de sa tunique , son casque pointu ^ ses pieds joints et posés k plat, ses maios étendues sur les cuisses, rappellent les idoles birmanes ou celles de la religion de Bouddha, qui a' fourni aux Gochinchinois une grande partie de leurs grossières superstitions, et dont on retrouve encore dans ces contrées des monuments d'une antiquité reculée. Ces superstitions exercent «icore leur empire sur la cour de Hué-Fou , où les dogmes de Confucius sont à peu près inconnus, et dont les premiers mandarins, aussi ignorants que le peuple qu'ils gouvernent, croient aux sorciers , au diable , aux bons et aux naauvais génies, nourrissent enfin toutes les croyances ridicules dont nos pères eurent tant de peine à se débarrasser, et qu'aujourd'hui même, dans certaines provinces de France , beaucoup de leurs descendants n'oat pan encore abandonnée^.

Pour un Gochinchiûois, les os de tigre mis en poudre, la cendre des cornes d*un cerf, enfin la cervelle d*éléphant, ont des propriétés admirables : Tune donne du courage au poltron; T autre rend le lourdaud léger à la course; et la dernière, bien plus précieuse encore, peut &ire d'un imbécile un mandarin lettré. U est cent autres recettes aussi in&illibles que les Cochinchinois tiennent sans doute de leurs voisins les Chinois, qui pourraient très-bien les avoir transmises à des popu« lations beaucoup moins éloignées de Londres et de Paris.

Partout Tespèce humaine est la même : aveugle, superstitieuse , aimant le merveilleux. Heureuse encens lorsque , comme en Cochincbine , les hommes qui exjdoitent ses faiblesses à leur profit n*ont ni pouvoir ni considération I Aussi je pardonnais de bon cœur Tétat un peu négligé où je voyais ces petites pagodes, peintes en rouge , qu'on avait nichées pour ainsi dire partout où les parois de la grotte ofiraient des cavités; une des prmcipales était couverte d'une toile grossière, qui n'a-^ vait pas empêdié le dieu de bois d'attraper, sur son trône doré , la pluie que dans la mauvaise saison l'ou^ verture de la voûte laisse entrer quelquefois avec le jour. Dans une excavation que le travail de l'homme avait rendue régulière, je trouvai une petite source dont l'eau claire et limpide découlait goutte à goutte dans un bassin naturel : nous en bûmes avec délices; elle devait être sacrée, car un pareil bienfait de la nature, au milieu de sables arides et brûlants, an* nonce , bien plus que \es temples et les pagodes , un

dieu doDt la sollicitude s'étend paiement sur tous les

êtres animés.

Notre guide nous fit remarquer, au milieu d'un cercle peint en noir sur la voûte , à trente pieds environ du sol , quelque chose de brillant incrusté dans le roc : c était un lingot d*or, dont le roi, dans son dernier pèlerinage, avait &it présent au lieu saint. Qu'importe la manière dont les offi*andes sont faites ou présentées , quand elles n'ont pas pour objet le soulagement des malheureux !

Nous vîmes bientôt des preuves que cette visite solen* nelle avait fait donner une grande extension aux embdlissements de la pagode , car, après notre sortie de la grotte, nous entrâmes par deux portes voûtées, grossièrement construites , dans un assez grand espace circulaire nouvellement travaillé, que dominait de tous les côtés un mur de hauts rochers couronnés d'arbres , et dont quelques-uns étaient taillés comme des diamants ; on aurait cru voir des restes de ces ouvrages gigantesques que les peuples anciens nous ont laissés. Plus loin , dans une espèce de caverne assez profonde que de récentes excavations avaient considérablement agrandie, chacun de nous put écrire son nom sur les rochers , à côté de ceux de nos amis les officiers de la frégate la Thétis et de la corvette l'Espérance ^ que la curiosité avait amenés conmie nous dans ces lieux, dix ans auparavant. Je lus aussi , sur ces murailles souterraines , de doux souvenirs , que la pierre conservait encore : ils déposaient en faveur de la constance si calomniée des marins. Je laisse à ceux de nos camarades qui

suivront» aui Montagnes de marbre, les traces des officiers de la Faoorite, le soin de faire pour les mêmes raisons un aussi juste éloge de nous.

Mais lorscpie» franchissant le sonmiet du rocher, notre guide nous eut menés, par un chemin étroit et rocailleux, sur le revers opposé à celui que nous venions de gravir, le spectacle qui s offrit à nos regards ramena chacun de nous à des réflexions moins riantes : à nos pieds , la mer, agitée par la mousson , venait se briser avec fureur et un bruit effi^yant sur la plage étroite qui la séparait de nous. Ces masses d'eau, déchirées par les écueils dont les têtes noirâtres reparaissaient toujours au milieu des flots d'écume blanche qui semblaient devoir les engloutir; plus au large et presque cachés dans l'horizon embrumé , des bateaux de pêche et des caboteurs, battus par le mauvais temps et regagnant avec peine, à travers de longues bandes de récifs, le port de l'île Gham-Galao, qui se distinguait à peine dans le lointain , rappelèrent à mes compagnons et à moi que nous avions encore une tâche difficile à remplir, et qu'avant peu de jours la Favorite devait la commencer.

Le chemin par lequel nous descendîmes passe auprès de plusieurs jolies habitations bien entretenues, ornées d'arbustes et de fleurs , et près desquelles coulait une source d'eau limpide : c'était là qu'une vieille princesse, sœur du roi, passait une grande partie de sa vie dans des pratiques de dévotion. Plus bas je vis des tombeaux , qui me parurent à peu près semblables à ceux des Chinois. Enfin , arrivés au pied des Montagnes de marbre ,

U0U5 rejoigoimes les embarcatioas, auprèe de«queUes attendait nol;re inandaria, dégrâé et readu à se^ premières frayeurs : il croyait qua les voyageim allaieot prendre }K)ur retourner à Tourane ia même route qu'ils avaient suivie pour venir jusque-là -, mais ce n'était pas notre compte , et entrant malgré lui danft un des canaux fonués par. la rivière , nous commençâmes à parcourir la vaste plaine que du haut du rocher nos yeux avaient admirée. Plu^ le3 enobarcations • que suivait la pirogue de notre surveillajat, avançaient à travers les canaux, plui nous trouvions les champs bien cultivés et couverts d*une belle végétation : le riz, le mais , les pistaches se partageaient les terrains que les plantations de cannes à sucre n'occupaient pas. Je j^marquai plusieurs jolies habitations entourées de bananiers chaînés de fruits mûrs, de citronniers et d'orangers qui promettaient une prochaine récolte ; je vis des ananas presque en matu* rite, et d'autres espèces de fruits des tropiques ; mais en vain je cherchai l'arbre qui porte le bm^a ou fruit du roi. Ce fruit, indigène à la Cochinchine, est de ia grosseur d'une noix , pend par grappes et ne se mange que frais; sa peau, très-dure et de couleur jaune, renferme une substance blanche , à côtes , trè9-saii>e > d'un goût délicieux et qui rivalise avec celui du mangoustan. Mais malheureusement le lomhou est fort rare : aussi chaque année des mandarins vont, accompagnés de soldats, marquer dans les forêts les arbres qui le portent, et dont la ràcoUe appartient dès ce moment au souverain , sans que le propriétaire , qui en devient responsable , ait droit à aucun dédommagement.

. Daii6 phiaiears jardins fermés de haies vives , nous reconaùmes cpidques légumes potagers d'Europe, et déjà je craignais d*avoir jugé trop sévèrement les cultivateurs du pays, lorsqu'un des maîtres de ces jardins, amené par la curiosité sur le bord de la rivière , se fit reconnaître pour Chinois. «Tai su depuis que presque toutes les belles plantations que Ton voit auprès de Tourane, comme dans le voisinage de la capitale et de Fai-Fou , appartiennent aux individus de cette industrieuse nation.

D'après des renseignements qui se trouvèrent faux, j*avais supposé que les éléphants de la province étaient dans une de leurs écuries, située à peu de distance de Tourane et du côté que nous parcourions; peu au fait des localités ainsi que des nombreux détours de la rivière , et avançant toujours malgré le mandarin, dont la présence empêchait les habitants de nous indiquer !e chemin, nous fîmes de longues recherches dont les résultats furent fort peu satisfaisants : car les éléphants, objet de notre curiosité, étaient dans ce moment au chef-lieu de la province , et l'écurie , conune on a pu en juger par la description que j'en ai donnée plus haut , ne dut nous offrir qu'un très-faible dédommagement de nos peines. La journée cependant était avancée, et le solei] allait se coucher; je fis gouverner sur Tourane, puis sur la Favorite, à bord de laquelle, malgré une forte brise contraire , nous arrivâmes avec la nuit , fatigués , mourant de faim , mais enchantés de notre journée et des derniers souvenirs de ces contrées que nous venions de recueillir. J'ajouterai qu'un peu

plus tard, avant de quitter tout k ftdt la Godiincliine, nous apprîmes arec regret que le pauvre maDdaiiu notre compaguon de voyage, appelé à Hué-Fou, avait reçu , pour prix de sa condescendance , un peu obligée il est vrai, cinquante coups de rotin, en présence de soD très-juste et très-dément souverain.

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