‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine: executé sur la Corvette de l'État (volume 2)Chapitre 9 sur 13 · II. Q · texte numérisé non relu

II. Q

de laquelle tous les assistants prirent place ; et tandis que chacun d'eux, assis durement sur un banc de bois gros* sièrement Ira vaille, Êdsait avec beaucoup de gravité bon* neur aux confitures chinoises et au thé qu'offraient de sales domestiques , je fis connaissance avec la figure de mon diplomate, qui m'avait placé auprès de lui: ses traits étaient réguliers et composaient une physionomie qui, au premier coup d'œil, paraissait impassible et dépourvue de toute expression ; mais une plus grande attention faisait découvrir dans les yeux quelque chose de faux et de rusé; quoique jeune encore, son corps maigre et fatigué n'annonçait ni la vigueur ni la santé. L'auguste personnage portait sur sa tète le bonnet de grand mandarin, espèce de calotte noire, ornée par devant d'une plaque d'or longue de plusieurs pouces, sur laquelle était écrit le nom du roi en caractères chinois, et garnie de chaque coté d'une aile de neuf pouces environ de hauteur, beaucoup plus lai^e à son extrémité qu'à sa base , et faite de gaze noire tendue sur un fil de laiton. Une robe de soie verte brochée, semblable pour la forme à celle des mandarins chinois, et un pantalon de soie unie, dont le rouge éclatant faisait ressortir d'une manière peu agréable la couleur noirâtre des pieds que des babouches semblaient contenir à regret , achevaient \t composition de ce costume singulier, qui non - seulement n'avait rien d'imposant ni de gracieux, mais portait même l'empreinte d'une malpropreté que trahissaient tout à fait les parties du corps découvertes, et surtout les mains dont les ongles très-longs avaient une couleur qui inspirait plus que du

d^oût. (PI. 55.) Les autrea grands fonctionnaires présents , parmi lesquels était le gouverneur de Faï-Fou , semblaient avoir cherché à faire briller, par 1 excessive simplicité de leur habillement, la magnifioeoce du favori de leur souverain.

Au bout de quelques instants je témoignai à Tenvoyé du roi le désir que la conférence fût sécrète; de son côté, il exigea Téloignement de mes officiers : cette me* sure excita visiblement la mauvaise humeur des assistants cochinchinois , et principalement de la première autorité de Faî-Fou, dont l'air mécontent fit éprouver au diplomate un mouvement d* orgueil satisfait; mais ce ne fut qu'un éclair, et sa physionomie rejHÎt sur-le-champ son impassibilité.

LéC mandarin avait conservé auprès de lui un individu négligemment vêtu , à la figure patibulaire , à la physionomie douteuse, au regard hautain et scrutateur, sans doute un barbier du roi, car pendant la cmiférence, un seul mot de lui, dit k voix basse, changeait tout en un instant. Son interprète était un jeune Cochinchinois qui avait vécu plusieurs années k Bordeaux , d'où il était revenu sachant très-peu le fiimçais, mais passé maître en ruse et en firiponnerie. Ce scélérat, qui fiit chaigé de nous espionner durant notre séjour k Tourane, empochait, très ^secrètement toutefois, les présents que je lui fidsais, et en échange nous rendait toutes sortes de mauvais offices auprès du souverain , dont il était l'âme damnée. Cependant, an sein de la &veur, le souvenir de la France le poursuivait : la parcimonie de son maître , la crainte continuelle des coups

de rotin, lui faisaient r^retter amèrement le jour où il

était rentré dans sa patrie.

De mon côté, je gardai avec moi M. Chaigneau, consul de France, que j étais chargé de faire reconnaître en cette qualité, ainsi que le subrécargue du Samt-Michel^ M. Borel, homme sage, prudent, de beaucoup de moyens, ayant fait plusieurs voyages à la Gochinchine» dont il connaissait par&itement la langue , la politique et les usages.

J'avais déjà acquis quelque expérience de la manière dont les mandarins chinois ou cochinchinois agissent dans les affaires; de leurs ruses, de leurs lenteurs calculées , que le caractère généralement impatient et impérieux des Européens ne peut supporter longtemps. Ces diplomates , auprès desquels nos grands politiques sont des philanthropes et des anges de bonne foi , ont toujours conservé jusqu'à présent l'avantage dans leurs relations avec les étrangers et même avec les Anglais, qui , ainsi que nous l'avons déjà vu , ont oublié plusieurs fois , dans leurs différends avec le vice-roi de Canton , leur prudence accoutumée.

La cour de Hué-Fou ne le cède en rien sous ce rapport à ceUe de Pékin : même défiance, même mauvaise foi. Le grand mandarin des étrangers n'agit, ne parie que.d*après les ordres secrets du roi, qui se réserve par ce moyeu la faculté d'approuver ou de désavouer les négociations de son mîoistre, suivant que les intérêts de sa politique le commandent ; ce dernier, placé ainsi entre la crainte de se compromettre et le danger de déplaire à son souverain , auquel il est périlleux de dire

la vérité, et qui pourtant veut tout savoir, ne traite, autant qu'il le peut, les affidres que de vive voix, ne reçoit que très-rarement les lettres , n'écrit jamais et redoute par-dessus tout, de même que ses collègues, les événements extraordinaires dont le bruit pourrait parvenir jusqu'au fond du palais.

J'eus donc à lutter contre une foule d'obstacles : à la ruse et & la duplicité , j'opposai la franchise et la fermeté ; mais comme la situation politique du roi de la Gocbinchine envers lés Anglais, situation dont j'ai parié plus haut, était un obstacle insurmontable au succès de mes négociations , toutes les considérations que je pus mettre en avant n'eurent d'autre résultat que d'inquiéter davantage la cour de Hué^Fou sur un danger présent , sans la décider en feveur d'une nation dont elle ignore la puissance, et qui par le (ait, trop faible encore dans ces mers éloignées, ne pourrait lui envoyer que des secours tardi& et insu£Bisants.

Dans les conférences ultérieures que j'eus avec d'autres grands mandarins, je reconnus de plus en plus chez eux une excessive crainte des Aurais, et même de tous les Européens en général : de là je conclus que si la France n'a pas l'intention de faire valoir d'anciens droits , pour s'assurer sur les cotes de ces contrées un point militaire et commercial à la fois , propre à ofTiîr, en temps de guerre , un abri à ses escadres , elle doit abandonner en Gocbinchine ses marchands à leurs propres forces , car toute apparence de protection / en excitant la défiance d'un prince soupçonneux, ne pourra que faire du tort à leurs relations avec les habitants.

L'entrevue dut se terminer assea froidement, car aucune des deux parties n'était satisfaite; cependant,

pour éloigner tout soupçon de mécontentement de ma part , j'acceptai les bœufs , les cochons , les yolaiiles , ainsi que les jarres de vin du pays , qui me furent offerts de la part du roi ; et prévenu depuis le matin que le mandarin , se conformant à l'étiquette cochindbinoise et peut-être aussi aui ordres de son maitre, avait i'inten*tion de me fiûre uue visite à bord de h Favorite, je i'invitai à s'y rendre, et le précédai pour lui en faire les honneurs.

Après deux heures d'attente, nous vîmes enfin sortir lentement de la rivière de Tourane une galère que mettaient avec peine en mouvement deux rangs de nombreux rameurs , tous soldats de la garde « dont l'uniforme jaune, les chapeaux pointus, surmontés de plumets jaunes et rouges, formaient un coup d'œfl auquel l'envoyé de la cour, gravement assis i la mode turque, au milieu de sa suite, sur une plate^forme qui dominait l'arrière de l'embarcation, achevait de donner quelque chose de vraiment singulier. Après avoir été salué de neuf coups de canon à son arrivée , le grand mandarin , toujours accompagné de son acolyte de la conférence , se reposa quelques instants dans mon appartement , où j'avais fait préparer une collation , après quoi il visita l'intérieur de la corvette , dont tout l'équipage était aux postes de combat : ni Tédat des armes, ni l'imposant appareil d'un bâtiment de guerre disposé pour le combat, spectacle tout à fait nouveau pour eux, ne puiTnt déranger la gravité étudiée de leurs

physiooomies; cependaat ils observaieat tout et sem* blaieat compter les hommes ; et conune mes deux espions eu virent dans Tentrepont un bon nombre dont i'emploi dans cette partie du bâtiment leur était inoonnu, je suis persuadé quils partirent avec la conviction que la cide , qui était close , renfermait le reste de Tannée ; car bientôt après leur retour à Hué^Fou « de nouveaux ordres de la cour vinrent restreindre le peu de liberté dont nous avions joui jusqu'alors, nos démarches furent soumises à une inquisiUon plus tyrannique encore qu auparavant , et Tabord de la plus grande partie des rives de la baie nous (ut sévèrement défendu ; il est vrai que leur éloignement et le peu d mtérét qu elles offraient à nos promenades rendirent , heureusement pour les miliciens qui gardaient la côte , cette marque d'inhospitaliié fort indifférente k mes jeunes gens.

En effet la côte de droite , en entrant dans la baie de Tourane , est formée d'une ceinture de montagnes qui , entassées les unes sur les autres, semblent dans leur sombre majesté monter du rivage jusqu'au ciel, et dont k» sommets aux formes aiguës, blanchis par les neiges et les pluies , se perdent dans les nuages une grande partie de l'année ; les flancs de ces masses énormes sont couverts d'épaisses forêts aussi anciennes que le monde, et dont les éléphants, les tigres et les sang^rs se disputent la propriété. Souvent les bêtes féroces attendent les , voyageurs sur la route sinueuse et escarpée qui, franchissant la crête des montagnes , barrières naturelles entre les deux provinces , conduit de Touraue k Hué - Fou.

Cette route , seule communicatioi] existante entre Fai- Fou et la capitale, est fermée dans sa partie la plus élevée par une forte muraille que , dans son inquiète prudence, le roi fait garder par de nombreux soldats, et que pas un Goefainchinois ne peut firanchir, s'il ne présente au mandarin un passe-port indiquant son nom , son état et le but de son voyage , certifiés par les autorités de la ville ou du village d'où il est parti : c est ainsi que le despotisme et Tanarchie peuvent se rencontrer dans le choix des moyens propres à assurer leur durée. Quand la route est descendue au pied des montagnes du côté de Tourane, elle passe d'abord au milieu de plusieurs misérables villages, situés sur les bords arides et rocailleux de cette partie de la baie ; ensuite elle traverse des plaines dépouillées d*arbres, couvertes de rizières et de champs assez bien cultivés , puis enfin elle aboutit au village de Tourane, amas de chétives cases construites en terre et en paille, sur le terrain fimgeux dont est bordé le fond de la baie et k l'embouchure d'une petite rivière , mieux défendue par des bancs qui ne laissent entre eux qu'un passage étroit et très-peu profond , que par deux forts sur lesquels flotte le pavillon jaune du souverain cochinchinois, et que les pluies viennent détruire en partie à chaque mauvaise saison. La rive droite de cette rivière est moins souvent inondée que celle de gauche et commence à se ressentir du voisinage de la mer du large, dont elle n'est séparée que par un isthme très-étroit , d'où la végétation a presque entièrement disparu, pour faire place à des dunes mouvantes que les grandes brises remuent

sans cesae. Cet isthme joint au continent la presqu'île qui formant le coté oriental de la baie , défend celle-ci des vents du large, et en fait un mouillage excellent. Quoique irrégulière, la forme de cette presqu'île resr semble un peu à celle d'une étoile dont les rayons partent d'un groupe de trois montagnes escarpées et couvertes de bois épais depuis le rivage jusquau sonunet. Du côté qui r^rde la baie , de petites rizières, arrosées par les torrents, et des champs de pistaches , auprès desquels on voit quelques cabanes de bûcherons, attestent que la possession de cette terre n'est pas entièrement abandonnée aux sangliers, dont les bandes remplissent les bois et dévastent les plantations.

En vain dans ce pays sauvage l'œSL du voyageur cherche ces points de vue délicieux sur lesquels il aime à se reposer ; ces villages , dont les blanches maisons semblent se cacher derrière les bosquets; ces hdles habitations qui , situées sur le penchant des collines , dominent la mer et annoncent au marin fatigué par une longue traversée , qu'il va bientôt trouver des amis et un agréable repos au sein duquel il pourra oublier pour quelques moments sa lointaine patrie. De tous les côtés où nous portions nos regards, nous n'apercevions que de tristes forêts ou de nûs^^ables villages habités par une race d'hommes dont la langue et les habitudes nous étaient ^[alement étrangères. Nous éprouvions, en outre , tous les inconvénients de la mauvaise saison : le temps était presque toujours couvert et pluvieux; les coups de vent se succédaient sans interruption et duraient souvent plusieurs jours ; mais Tabon-

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dauce des vivres firaia, la pèche, les courses sur la pres^ qu'ile, entreteDaient le cootentemeut et la santé parmi mes jeunes mbtelots , dont les officiers , entre lesquek régnait constamment une parfaite harmonie , jouissaient aussi avec gaieté du repos présent , en attendant les fa^^ tigues dont nous menaçait Tavenir.

Le premier jour de fan i83o avait été ftté un peu tristement sur les cotes d'Espagne ; nous célébrâmes le 1*' janvier i83i hien loin de notre belle France: mais la moitié de la campagne était à peu près écoulée ; nos cœurs avaient abandonné les souvenirs du départ pour les douces espérances du retour; et chacun de nous , en songeant aui épreuves heureusement termi* nées, en voyant la Favorite aussi solide, aussi brillante que jamais , ne douta plus qu*elie ne dût le rapporter sain et sauf auprès des siens.

Dans Tanse de sable où nous goûtions une heu^ reuse tranquillité, la mer était toujours calme et pai^ sible, alors même que le bruit des lames du large, qui brisaient sur la presqu'île, nous était apporté par des grains violents dont les hautes montagnes mettaient la corvetia à l'abri. Ce petit mouillage, si sditaire, si désert avant l'arrivée de la Favorite, avait changé tout à fidt d'aspect (PL 53) : d'un coté, les pêcheurs que Tespérance de vendre leur poisson attirait bien plus que la dévotion à la pagode construite au sommet de la petite île de l'Observatoire , sur laquelle j'avais £aàt éta«* blir notre forge dont la fumée couronnait gracieusement les arit>res et les rochers voisins ; de l'autre y nos embar* cations qui , toujours chargées de monde , arrivaient à

bord ou retoumaieot à la plage; les ohaaseur» qui parcouraient les sentiers étroits et escarpés de la montagae ; les baigneurs rasseixiUés sur le bord de l*eau( plus haut, le linge mis au sec • dont la blancheur contrastait avec le vert fonoé des arbustes sur lesquels il était étendu» offraient, à certaines heures de la journée, une suite de scènes très-animées , auxquelles les miliciené coohin» chinois, que leurs casaques bleues et leurs plumets rouges faisaient facilement distinguer au milieu de nos matelots groupés sur le rivage, ajoutaient quelque chose de singulièrement pittoresque. (PI. 5&.) Ces pauvres m^ liciens chaigés de nous surveiller s'étaient familiarisés en peu de temps avec les Français, dont le caractère gai et généreux en eut bientôt fiiit des amis, malgré les défenses du petit mandarin , qui succomba bientôt lui* même aux tentations que je lui fis éprouver, et finit par nous laisser jouir d*un peu plus de liberté dans nos promenades.

Cette ftveur n*était pas d'un grand prix à nos yeux , car à terre les distraction» étaient bien peu nombreuses, et nous eûmes bientôt exfdoré tous les endroits praticables de la presqu'île ; cependant dbaque jour, pour (aire de l'exercice , j'allais en pèlerinage à une chétive pagode qu'un pieux bûcheron avait fondée sur le sommet de la montagne , au milieu des bois où sans doute il avait péniblement travaillé toute sa vie. Le lïiodeste édifice, dont diaque coup de vent emportait un débris , les nattes qui l'environnaient, l'idole grossière barbouillée de rougê et ornée de moustaches noires, tout se ressentait de l'humble condition du fondateur.

Je m*amusais à regarder les grimaces , les bonds , la fuite et le retour d*une multitude de singes, à la robe d*un gris brillant, à la culotte couleur marron, qui peuplent ces épais fourrés; je tâchais de suivre de l'œil des familles entières sautant d'arbre en arbre avec autant de vitesse que d*agilité, pour venir enfin se grouper sur un rocher élevé d'où elles surveillaient mes moindres mouvements. Quelquefois , assis sur le tronc d'un vieil arbre renversé par le temps , j'observais avec une sorte d'attendrissement l'affection qui paraissait unir entre eux tous ces pauvres animaux : les caresses dont le père et la mère comblaient leurs petits, la sollicitude qu'ils montraient pour eux durant leur course à travers les taillis , l'appui qu'ils prêtaient aux plus jeunes pour franchir les ravins , me faisaient sentir mon isolement et me jetaient dans la rêverie. Mais bientôt, au bruit éloigné d'im coup de fusil, la troupe fugitive disparaissait, et je continuais mon chemin.

La végétation qui m'entourait , quoique riche , n'était poui*tant pas très -variée, et j'eus promptement mis dans ma collection la plupart des espèces de plantes qu'offre la presqu'île; les médecins de la Favorite en trouvèrent pourtant plusieurs fort curieuses que je n'avais pas remarquées.

Les arbres, généralement rabougris et viciés, ne donnaient asile qu'à un petit nombre d'oiseaux, dont le plumage était aussi triste , aussi sombre que le feuillage au sein duquel ils restaient cachés. Parfois cependant , lorsque le beau temps et le soleil repaîBissaient , quelques oiseaux-mouches aux ailes flamboyantes , avec

une foule innombrable de brillants papiUons , se jouaient au-dessus des fleurs qui émaillaient le fond des ravins , et qui pour la plupart ne répandaient point de parfum , mais dont les couleurs éclatantes et les formes diversifiées récréaient la vue.

Pendant une grande partie de Tannée la baie de Tourane n'est pas saine : les bois épais qui, du sommet des montagnes , descendent jusqu'au bord de la mer, entretiennent durant la saison chaude une humidité délétère ; lés rizières et les marais exhalent , sous les rayons d'un soleil brûlant , un air méphitique également* dangereux pour les habitants et pour les Européens , qu'un long séjour à terre expose aux fièvres intermittentes pernicieuses et i la cruelle dyssenterie. Bien des victimes, dont rien ne rappelle la mémoire, gisent ensevelies dans le sable de ces rivages isolés : la croix de bois, dernière et bien finèle marque de souvenir qu'avant de retourner dans sa patrie , laissa sur la tombe de chacune d'elles un ami ou un compagnon, a été bientôt brisée par les coups de vent et emportée par les pluies d'un seul hiver. ^

Combien de fois , dans mes promenades au milieu des dunes qui bordent le momllage, me suis-je arrêté auprès d'un tombeau solitaire , sans ornements , sans pierre, et que le sable apporté par le vent avait d^à presque entièrement englouti! Sur une croix de bois inclinée vers la terre et que l'oubli semblait presser de tout son horrible poids i je lus avec difficulté le nom du général Martinez , dernier capitaine général des Philippines, victime des révolutions de sa patrie et de l'injus-

tîce de son aouverain. Il mourut de chagrin à bord d'un bâtiment français retournant en Europe ; et les restes d'un homme qui fut admiré, qui défendit aveo gloire rindépendance de l'Espagne, et donna dans les plus hautes fonctions des preuves d*une grande feimeté ainsi que Texemple du plus noble désintéressement, abandonnés sur des bords sauvages , échapperaient sans doute maintenant aux recherches de ses enfants.

Notre isolement fut encore augmenté par le dé* part du capitaine, du subrécaif;ue et des officiers du Saint'Miokelf parmi lesquels mon état major avait trouvé plusieurs aimables compagnons; et pour mon propre compte , je regrettai vivement M. Borel, dont le carac* tère doux , les bonnes manières et la conversation instraetive m'avaient fait souvent passer d'agréables ins* tants.Ils quittèrent Tourane poiu* se rendre à Sincaponr sur une corvette du roi de la Coehinchine , qui dut 8*6stinler d'autant plus heureux de la £ure naviguer sous d'aussi bons guides, que plusieurs de ses bâtiments, n'ayant pu probablement retrouver leur chemin au mi« lieu des détroits, ne reparaissaient plus. Gelui-d devait échanger à Batavia sa cargaison de sucre contre des diamants , des peries , et , s'il était possible, contre mi bateau à vapeur, nouvelle fantaisie du roi qui , d'après les rap* ports de ses mandarins voyageurs, avait imaginé ce moyen de fidre traîner plus rapidement de Hué-Fou è Tourane, et sur les autres parties des c6tes du royaume, son harem flottaoït, espèce d'arche de Noé où il enferme ses femmes quand elles le suivent dans ses excursions maritimes.

Les préparadiEi de départ du bâtiment royid, son ap^ parefliage , les manoeuvres du mandarin-icapitaine , qui en était alors à son second voyage , et que la vue de la terre rendait assee hardi pour lui faire repousser les avis des passagers européens, nous procurèrent une journée entière d'amusantes distractions; mais dès le lendemain notre genre de vie reprit une uniformité jdus monotone encore qu'auparavant, et que je voulus rompre en faisant la partie d'aller déjeuner, avec tous les officiers et les élèves de la Favorite ^ aux Montagnes de nutrbref nom pompeux donné à cinq rochers situés au milieu de la bande de sable qui joint la presqu'île au continent, et que l'on considère avec raison comme la seule curiosité du pays.

Nos dispositions &ites dans le plus grand secret, afin que les autorités de Tourane n'étant prévenues de nos projets qu'au moment même de leur exécution , n'eussent pas le temps de demander des ordres à la eour, qui, je le savais d'avance, s'y serait opposée, noua quittâmes de bon matin la corvette dans deux embar^ cations bien armées et munies de toutes les provisions nécessaires pour notre champêtre repas, auquel M. Oh(â-i gneau voulut bien venir furendre part, comme inter^ prête de l'expédition.

Notre partie de plaisir faillit commencer pfu* un événement tragique : la brise était forte i et quoique le temps fbi très-beau, U nier brisait avec tant de violence sur les bancs situés à f embouchure de la petite rivière dans laqudle il fallait entrer pour arriver è notre destination, que mon canot, surpris par deux grosses lames, fut è

moitié rempli et sur le point de sombrer ; heweusement que nous en fûmes quittes, mes compagnons et moi, pour une relâche au vfllage de Tourane, où nous séchâmes nos habits. Cependant, malgré la précaution que nous avions prise de cacher avec soin les armes des chasseurs , un si grand nombre de visiteurs mit tout le vUlage en émoi. Aussi le mandarin de guerre et son confrère le savant arrivèrent-ils bientôt en grande hâte pour savoir quelles étaient mes intentions, et ne parurent nullement disposés, quand le consul de France leur en eut £aiit part, à les laisser mettre à exécution. Mais ce que j*avais prévu arriva : pris au dépourvu, manquant d'instructions de la cour, et cra%nant d'ailleurs d'amener une rupture avec des étrangers qu'ils avaient Tordre de beaucoup ménager, les deux fonctionnaires acceptèrent, après bien des difficultés, la proposition que je leur fis de nous accompagner ; mais le lettré, dont l'expérience prévit que cette transaction coûterait des coups de rotin à la justice royale, trouva moyen de se dispenser de venir avec nous.

La rivière , que nous remontions malgré un courant rapide, n'offrait aucun agréable point de vue. Sur la rive gauche , nous distinguions, à travers qudques bouquets de bananiers et de citronniers , des cases basses et malpropres , au delà desqudles s'étendaient de maigres champs de pistaches, dont le terrain ne semblait pas susceptU>le d'une culture fhjs soignée. Sur l'autre rive, des falaises blanches et coiq>ées à pic nous cachaient la mer, dont nous entendions les grandes lames se dérouler sur la plage avec un bruit sourd et mono-

tône. Quelques petites iles , qui rétrécîsatient le cours de la rivière et en diminuaient la profondeur en plusieurs endroits « étsdalent parfois une verdure dont la couleur r^ouissait nos yeux, fatigués de la blancheur édataufte des sables , sur lesquels donnaient les rayons du solett, et de f aspect uniforrnie des vastes marais que les pluies avaient formés dans la plaine le long du rivs^e opposé.

A mesure que nous approefaions des Montagnes de marbre, qui se montraient dans félo%nement, la rivière devenant de plus en phis étroite ; nous apercevions dans l'fBtéfîear des terres les circuits de plusieurs» canauK naturds, que nUonnsûent de petits bateaux. Notre guide nous fit remarquer de pauvres cabanes situées sur des rochers, et de petites pagodes construites au fond de jolies grottes dont le courant venait baigner le pied , comme des indices qui annonçaient le terme de notre voyage (Pi. 5o) ; enfin, «près deux heures de navigation, que la chaleur étouffante du scdeil nous avait rendues fort pénibles, les embarcations abordèrent dans une anse formée par des rodïers surmontés d*une pagode, à l'ombre de laquelle le déjeuner firt dressé, sur le sabie, auprès de la case du gardien oe^^ dnnchinms.

Après le repas , auquel chaque convive fit honneur, de manière à épouvanter le brave mandarin et sa nombreuse suite , toute la bande se disposa à fi*anchir les hautes dunes qui nous cachaient le but du voyage. Notre surveillant , auquel le vin blanc avait fait oublier enfin ses inquiétnées et le désir de nous garder, se retira

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