CHAPITRE XV
DéPABT DK LA COCH1NCHINE ET V0TA6B d'exPLOAATIOR DAMS LE GOLFE
DO TUNQDIN. mBTOUH A TOURAMS. TRAVAUX HTDROGRAPHIQCES
DAHS LA MER DE CHIHE. — DEaCRlPTION DBS ARCHIPELS NATDNAS.BT AN AMBAS. — ARRIVÉE A JAVA.
Le mois de janvier touchait à sa fin : les intervalles de beau temps entre les coups de vent étaient pins longs ; aux fortes brises de N. E. qui soufflaient ordinairement le jour, succédaient quelquefois le soûr celles de S. E. et de S. 0., toujours faibles, et que le calme remplaçait durant le reste de la nuit. Le ciel, beaucoup moins nuageux , laissait voir les pics élevés des plus hautes montagnes; déjà les bateaux du Tunquin arrivaient ; la côte se couvrait de pêcheurs ; enfin tout annonçait que nous allions entrer dans la belle saison.
La relâche n'avait pas été uniquement consacrée au repos : par les soins de mon second , les pièces à eau avaient été remplies , la provision de bois à brûler embarquée ; enfin la corvette et son équipage , également prêts à prendre la mer, me semblaient être un garant de succès assuré pour T avenir.
M. Paris, dont je devais bientôt apprécier encore
davantage les taicnts en hydrographie, venait de terminer le pian de la baie de Tourane, travail aussi beau qu'exact , auquel M. de Boissieu , toujours présent où il pouvait être utile, avait beaucoup contribué. Les mauvais temps , non moins que les changements subits de l'atmosphère, avaient fait varier les chronomètres, et ce ne fut que dans les derniers jours de la relâche que M. Serval , profitant avec une infatigable persévérance de toutes les circonstances favorables , put déterminer la marche de ces instruments , par huit jours d'observations consécutives, qui donnèrent pour la position de l'observatoire, placé sur la petite île voisine du mouillage, 16" 7' ai" de latitude N. et io5* 54' 69" de longitude E., même résultat, à une très-petite différence près , que celui qu'ont obtenu lord Macartney et plu* sieurs hydrographes anglais.
Tous nos préparatifs de départ étant ainsi terminés et rien ne retenant plus la Favorite au mouillage de Tourane , elle appareilla le a 4 janvier dans la noiatinée pour le golfe du Tunquin, parages presque inconnus aux Européens, et dont j'avais l'intention de faire en grande partie la carte pendant le mois de février» aeul espace de temps que ma mission me permit de coiisa* crer à ces travaux ; mais malheureusement des obstacles insurmontables s'opposèrent à ce que nous pussions achever ce travail qui aurait pu être si utile à U navigation , et je n'y renonçai que lorsque des coups de vent qui firent courir k la corvette les plus grands risques sur des cotes sauvages , m'eurent enlevé tpute espérance de réussir.
La journée de Fappareilkge fut entièrement employée à sortir de la baie et à déterminer plusieurs points qui devaient servir de premières hases au travaâ que nous oommencions. Le temps» ckir et beau le matin, était devenu nuageux dans Taprès-midi; les montagnes se voilaient d*une brume épaisse; la brise, molle et in* certaine, abandonna plusieurs fois la corvette k une trèfr-petite distance des rochers. Les inquiétudes que nous éprouvâmes dans cette circonstance, la grosse mer et les violents courants, contre lesquds nous eûmes Ji lutter pendant la nuit et la journée suivante, eurent le bon effet de nous habituer dès ie commencement aux dangers et aux contrariétés , accompagnement or^ dinaire du genre de navigation dans lequel nous débu* tions , et à la patience , qusdité absolument nécessaire pour les surmonter.
Le golfe du Tuuqoin, dont le nom est à peine connu même des marins, est d^une iorme irrégulière, mais qui ressemble assea à une demî-drconférenoe» dont la partie concave , ouverte au S. E. , peut avoir soixante lieues de profondeur, et quatre-vingt-dix d'ouverture du N. E. au S. O., c'est-à-dire depuis l'entrée de la baie de Tourane jusqu'il l'extrémité de l'étroite presqu'île chinoise qui n'est séparée <f Haynan, comme je l'ai déjà dit, que par un candi.
Cette demi^ fle semble destinée par la nature k servir de barrière à celte partie du continent contre la Bsousson de N. E. , qui sans cela la rendrait inabordable pendant plus de six mois de l'année. Cependant cette barrière dont , à cause de sa position , une partie de la
cote de Cochinchine, voisine dil Tunquin, ne tire aucun avantage, n'empêche pas qu'il ne règne souvent dans le fond du golfe depuis décembre jusqu'en avril de grands mauvais temps, qui en rendent. la navigation très-di£Gicile pour les bateaux du pays , principalement sur la cote N., où jamais les Européens n'ont pénétré, et que les Chinois, peut-être intéressés à exagérer la vérité, assurent être hérissée de bancs et de rochers extrêmement dangereux. Les habitants de ces rivages , disent-ils encore, sont méchants, adonnés à la piraterie , et fréquentent les groupes de petites îles situées au large, d'où ils guettent les jonques que le commerce attire sur la côte S.
La partie méridionale du golfe fut le premier point vers lequel je dirigeai nos travaux, que j'avais eu d'abord l'intention de commencer dès Tourane ; mais les grosses mers , et surtout la brume qui couvrait constamment les terres, me décidèrent à quitter ces parages, où j'espérais trouver à mon retour, c'est-à-dire un mois plus tard , des temps moins contraires, et à remonter le long de la côte vers le N. O., jusqu'à ce que l'abri, dllaynan se fit sentir.
Le 28 janvier nous étions à trente lieues du point de départ: la côte ne présentait plus le même aspect que dans le voisinage de Tourane : aux montagnes cou-* vertes de nuages avaient succédé des plaines unies et de hautes terres qui se perdaient à l'horizon; un sable très-blanc couvrait le rivage , siu* lequel les lames venaient doucement se briser; de distance en distance paraissaient des villages, tantôt élevés sur les dunes.
tantôt gnmpés au bord de la mer, dont de nomlM^uses pirogues de pèche firanchissaîent ie ressac le matin pour aller au large, et le soir, afin de trouver sur la plage un abri pour la nuit. Ces pauvres pêcheurs , intimidés à la vue d'un grand bâtiment armé, qu'ils prenaient dans leur frayeur pour une corvette de leur souverain , s'enfuyaient afin d'échapper aux exactions ordinaires des capitaines cochinchinois ; mais après que nos matelots leur eurent (ait, bon gré mal gré, plusieurs visites, et payé généreusement leur poisson, nos nouvelles connaissances ne se firent plus prier pour monter k bord, lorsque le calme ou les opérations hydrographiques forçaient la Faoorite de s'arrêter.
Plusieurs fois nous passâmes auprès de bourgs considérables , que les fortifications dont ils étaient ceints , les casernes pour les mflices et les vastes écuries pour les éléphants bâties dans leur intérieur, ainsi qu'un grand pavillon jaune déployé au sommet d*un mât, faisaient reconnaître pour des chels-lieux de provinces ou pour des places fix)ntières; ib étaient toujours situés à l'em* bouchure d'une petite rivière, vers laquelle se pressaient des caboteurs, qu à leurs formes massives et sans grâces, ainsi qu'à leurs voiles en éventail, on reconnaissait aisément pour des bateaux tunquinois.
Le gouverneur d'une de ces forteresses envoya à bord de la Favorite, comme elle passait à petite distance du rivage, un de ses officiers, auprès duquel M. Chaigneau , devenu mon compagnon de voyage jusqu'à Java, me servit d'interprète avec une obligeance dont j'ai eu souvent à me louer. Le visiteur fit beaucoup
de questions , ne répondit à aucune des mieanes , eiamina tout, puis retourna à terre; mais les renseigne* ments que j'obtins des hommes de sa suite me furent de quelque utilité pour connaître une cote sur laquelle nous ncv^moms , cm peut le dire , alisolument à tâtcn».
Ainsi tout réussissait au gré de mes désiis ; le ten^ était constamment dair et beau ; des brises légères et fayOfableB, la rapidité du travail de M. Paris, nous per* mettaient de rdever un grand espace de côtes, de* puis le lever du soleil jusqu'à la mût , moment où je faisais mouâler jusqu'au lendemain madn. La sonde et les hommes en v^iean sommet des mâts nous guidaient le long du rivage et souvent au mâîeu des bancs et des éeueils : c^est ainsi que je fis passer la corvette entre le continent et une petite île peu élevée et aride , appelée tk da Tigre par les pêdieurs codûndancMs, qui vienaeot de la cote voisine s'y établir temporaire* ment et trouvent beaucoup de poisson au milieu des brisants dont ce rocher est hérissé de presque toos les eôtés. Plus loin nous contournâmes de la même ma* nière un autre rocher nommé SêârWaHcher sur une carte hypothétique du gcife ; mais la posîlioDi oà l'auteur le place est tout à fiût différente de celle que nos obaer^ vations lui ont aasignée.
Huit jours après le départ nous mouiUâmes soue un gros cflp appelé h&tm^ - Qaiouù. par les Goohinchinois. Jf expédiai dans le canot major M. de Boissîeu pour son* der un assee bon mouillage que forment à f extrémité de ce cap trois Sots, dont le moins petit reçut le nom de l'explorateur. J'y allai moi-même dans mon canot, et
visitai la cote , que je trouvai déserte , sablonneuse , bordée de réci£i, et qui me parut entièrement dépourvue d*eau douce ; cependant j'en fis dresser un croquis , auquel les capitaines que les circonstances obligeraient à mouiller dans cet endroit pourront accorder une pleine confiance.
Depuis la veille , le temps et la côte avaient également changé d*aspect : le' ciel était redevenu nuageux ; la brise» qui souflBait constamment du N., et parfois avec violence , forçait la corvette de louvoyer; les hautes montagnes s'étaient rapprochées de la mer« et leurs flancs couverts de bois bordaient le triste rivage que nous longions de très-près , et sur lequel nos yeux n'apercevaient aucun vestige d'habitations. Dans le S. £. Thorizon restait dair; dans le N- O. au contraire, vers lequel je dirigeais notre route , il paraissait voilé d'une vapeur , qui par moments se roulait horizontalement sur les sommets des hautes terres , et les cachait tout à fait à nos regards ; ce qui me fit penser que la corvette avait dépassé l'abri d'Haynan et que la mousson de N. E. arrivait jusqu'à nous par-dessus la partie N. du golfe, dont les terres la faisaient varier vers le N« et le N. 0. : bientôt après je n'eus que trop lieu de reconnaître combien ma supposition était fondée.
Pendant plusieurs jours nous luttâmes contre toutes ces contrariétés, auxquelles étaient encore venus se joindre un courant rapide portant au S. E. et une grosse mer.
Le 5 fivrier, treise jours seulement après le départ , nous étions à quatre-vingts lieues de Tourane ; alors la II. a4
côte se couvrit d'une brume si épaisse que , ne pouvant plus la distinguer, je fis mouiller à deux milles du rivage, dans Tespérance que le lendemain le temps serait moins contraire k nos travaux ; mais là devaient échouer tous nos efforts et mes projets. (PI. 5a.)
Dans la nuit, le vent de N. commença à souffler avec force : la course rapide des nuages, la sombre apparence de rhoriion, l'agitation des baromètres, annonçaient le très-mauvais temps qui ne tarda pas à se déclarer. Le jour vint éclairer notre fâcheuse situation : la pluie tombait par torrents ; des lames courtes et élevées inondaient souvent nos ponts , puis allaient se briser avec une fureur effrayante sur les rochers que le rivage présentait de toutes parts derrière nous , et dont nous ne pouvions espérer de nous éloigner en mettant sous voiles, car la mer était trop grosse pour permettre à la Ftworàe, malgré ses excellentes qualités, de s'élever au vent; et quand même cet obstacle eût pu être surmonté , le courant qui portait sur un groupe d'îles et de rochers que nous relevions à l'E. , aurait rendu toutes nos tentatives non-seulement inutiles, mais même très-dangereuses, en m'obligeant peut-être à pi^endre un nouveau mouillage plus près de terre et pire encore que le premier.
Je confiai donc les destinées de la Favorite & l'un de ses câbles-chaînes, et tins l'autre tout prêt à le remplacer au besoin. Combien de fois, dans le cours de la campagne et principalement dans nos travaux hydrographiques , n'avons - nous pas béni le marin qui le premier eut l'idée de substituer les chaînes de fer aux câbles de chanvre! Ceux-ci, le. plus souvent échauffés par
un long séjour à bord , exposent aux plus grands dangers, dans les mauvais temps, l'équipage du navire mouillé sur un fond tapissé de pierres ou de coraux tranchants; tandis que les autres, au contraire, toujours en bon état, opposent aux rochers un métal qu'ils ne peuvent entamer, et aux efforts du vent et de la mer une amarre d'autant plus forte qu elle ne se tend jamais.
Mais la Favorite s'était trouvée déjà tant de fois dans des circonstances difficiles , que nous y étions presque habitués; et quoique notre existence fôt confiée à la solidité de chaque anneau d'une longue chaîne, notre unique crainte était que ces contrariétés ne fiissent de longue durée.
Le 17 février, la mer était plus calme et le vent moins violent : j'en profitai pour aller mouiller plus loin de la côte , dont le mauvais temps précédent nous avait encore rapprochés. Cette précaution ne fut pas inutile , car le soir même les grains reprirent avec une nouvelle intensité ; mais alors la rupture de nos amarres n'aurait eu d'autre inconvénient que celui de nous forcer d'appareiller pour aller au large. Il est vrai que , dans ce dernier cas , les rochers et les bancs de sable dont, si l'on en croit les Gochinchinois , le milieu du golfe est parsemé, eussent fait courir à la corvette, pendant les nuits obscures, im danger pour le moins aussi grand que celui auquel elle échappait.
Nous eûmes donc tout le loisir d'observer la côte près de laquelle la Favorite était arrêtée : ces hautes montagnes, dont chaque matin nous venions chercher en vain les pics élevés , que cachait alors une brume im>
mobile, appartiennent au royaume du Tunquin , niamtenant oublié de nos navigateurs, mais que les marchands européens et principalement les français fréquentaient beaucoup il n y a guère plus d*un siècle : à cette époque les navires, guidés par des renseignements dont le temps a effacé toutes les traces , longeaient sans accident les rivages que nous parcourions en explorateurs. Profitant des brises de S. E., qui régnent dans ces parages pendant la mousson de S. O., ils se rendaient en peu de jours de Tourane à la capitale du Tunquin, située au fond du golfe et à l'embouchure d'un fleuve , sur les rives d'une baie qui sépare, du côté de la mer, la Chine du territoire tunquinois. Le commerce qu'ils faisaient dans ce port était très-lucratif : les étoffes de soie , l'or, l'argent, le cuivre, l'étain du royaume, payaient le fer, les draps , les armes que notre industrie , alors peu avancée, pouvait fournir à ces contrées éloignées. Quelles furent les causes de l'anéantissement de ces relations commerciales , c'est ce que je n'ai pu approfondir. Cependant on pourrait les trouver peut-être dans la crainte qu'inspirèrent à des marchands, trop peu nombreux pour faire respecter ieiu*s propriétés, les révolutions qui agitèrent la Chine au xvn* siècle et durent se faire sentir dans le Tunquin , alors tributaire du céleste empire d'où, sans aucun doute, ses premiers habitants étaient venus. En effet si l'on considère la position de ce royaume, les mœurs, les habitudes et surtout le genre d'industrie de sa population, on sera bientôt persuadé que cette dernière descend des Chinois ; mais Ton retombe dans le doute si l'on cherche
dans quelles circonstances, à quelle époque ces émigrants vinrent s'établir dans un pays montueux, qui ne peut produire assez pour nourrir ses habitants , car une grande partie de sa surface est dépourvue , dit-on , de sources et de rivières. Et Ton nest guère plus avancé, si Ton cherche à savoir comment ce peuple a pu secouer le -joug de ses anciens maîtres, dont il n*est cependant pas défendu par des montagnes plus hautes ni plus escarpées que celles qui séparent le Tunquin de la Cochinchine, deux irréconciliables ennemis, dont les guerres continuelles et sang^ntes composent presque toute rhistoire connue.
Nous avons vu que , dans le siècle dernier, le souverain de Hué-Fou, ayant voulu intervenir dans la guerre civile qui déchirait le Tunquin , vit lui-même les habitants de ce royaume s'emparer de sa capitale, et bientôt après de son empire tout entier. Si les vainqueurs ont été depuis non-seulement chassés de leurs conquêtes, mais encore soumis au joug d un ennemi ulcéré par ses défaites passées , ils n en montrèrent pas moins un grand courage qui ne céda qu à la supériorité d'une flottille redoutable , manœuvrée et conduite au combat par des Européens. Maintenant encore , malgré une possession qui date de trente années, et quoique tous les mandarins vaincus aient été remplacés par des mandarins de guerre cochinchinois , dont les troupes occupent toutes les places fortes du Tunquin , ce pays n'en est pas moins le théâtre de fréquentes révoltes, qui sont difficilement étouffées.
Un grand mandarin de la cour de Hué-Fou réside
dans la capitale du TuDquin , et prend le titre de viceroi; mais Tavarice et la jalouse défiance de son maître le laissent sans richesses et sans autorité. Tous les actes un peu importants de son gouvernement doivent être soumis à l'approbation du roi, qui en même temps s empare des revenus de la province et grossit annuellement ses trésors des sommes immenses que rapportent les mines d'or et d'argent qu'elle renferme. Ces métaux précieux sont transformés sur les lieux mêmes en petits lingots de trois pouces de long sur neuf à dix lignes dans les autres dimensions. Â une extrémité de la face supérieure dont les arêtes ont été arrondies est empreinte la première lettre du nom du prince , et sur l'autre on lit le nom du directeur de la fonderie. Le lingot d'or vaut à peu près trois mille francs , celui d'argent n'en Vaut que soixante et dix. Ces espèces de monnaie, dont le titre est très-fin , ne sont mises que peu ou point en circulation ; car les troupes et la majeure partie des employés du gouvernement ne reçoivent pour leur solde que de petites plaques d'étain appelées sapées^ de la grosseur d'une pièce de deux francs , et portant les mêmes marques que les lingots. Chaque plaque est percée au milieu pour pouvoir être enfilée, avec beaucoup d'autres, sur un morceau de rotin , et composer ainsi de petites sommes , bien suffisantes pour les besoins d'une aussi malheureuse population.
Malgré toutes les précautions prises pour tenir sous le joug les Tunquinois, le caractère belliqueux de ce peuple donne toujours beaucoup d'inquiétude au roi de la Cochinchine , qui non content de faire garder par ses trou-
pes loua les points fortifiés du Tunquin , et de dépouiller le pays de ses richesses , a défendu à ses habitants toute relation avec les étrangers, excepté avec les Chinois» Un bâtiment européen qui mouillerait devant la capî* taie de ce royaume, courrait le risque d*étre confis* que. «Pavais pourtant Tintention d y conduire la Favorite^ et la perte deb renseignemients curieux que j'aurais probablement obtetius n augmenta pas médiocrement mes i^rets de voir tous mes projets renversés par le mauvais temps.
Le Tunquin ne fait donc qu'un commerce très-borné; il reçoit du thé, de la porcelaine et quelques autres marchandises chinoises, par les jonques , qui prennent en échange delà soie brute et des bois de construction. Il reçoit encore, des caboteurs cochinchinois, des toiles de coton, du sucre et principalement du riz, qu'il paye avec des étoffes de soie communes qui servent k l'habillement des classes élevées de la population cochinchinoise.
LeTunquinois est généralement d'une taille élevée : il est moins laid , moins cuivré et surtout moins malpropre que son voisin du sud, auquel il ressemble du reste tout à fait pour les habitudes et pour l'habillement. Les fenunes jouissent même parmi le beau sexe de Hué- Fou d'une grande réputation de beauté et de coquetterie; en effet elles sont bien faites et assez blanches, leurs traits ne manquent pas d'une certaine régularité , mais elles mâchent du bétel, fument du tabac et se noircissent les dents.
liCs homnaes ont encore un autre genre d'avantage
sur les Cochinchinois : ils sont plus doux , mieux policés que ces derniers ; leur caractère fin et rusé les rend ^lement plus propres au commerce. Cependant fls ne se livrent que peu à la navigation ; ce qu'il &ut sans doute attribuer à la position de leurs cotes, battues par les mauvais temps une partie de Tannée , et dépourvues de bons mouillages et de ports. L'intérieur du pays est , dit-on , très-peuplé , couvert de beaux villages bâtis dans le genre chinois, et communiquant entre eux par des routes bien entretenues; enfin- il parait, suivant tous les renseignements qui'm*ont été donnés, que cette contrée est supérieure à la Cochinchine en industrie et en civilisation ; mais les marchands européens doivent attendre , avant de se présenter dans le Tunquin , qu'une nouvelle révolution l'ait rendu à la liberté.
Cependant l'espoir que j*avais conçu de fidre des cartes qui eussent rendu facile pour nos marins la navigation de ces parages quand des circonstances plus propices y ramèneront les navires français, était presque entièrement anéanti; nous avions à peine achevé la moitié de ce travail entrepris avec tant d'empressement, et déjà le mois de février touchait h sa fin; les jours s'écoulaient avec une désolante rapidité, et n'ame* naient dans le temps aucun changement favorable : parfois le vent tombait sur le soir, et nous concevions quelque espérance pour le lendemain; mais le soleil, ,en se levant rouge et terne , pouvait à peine percer le large rideau de brume qui enveloppant l'horizon , couvrait les montagnes depuis leurs sommets jusqu'au bord
de la mer, et rendait également impossibles les obser^ ▼ations et les travaux hydrographiques.
Enfin le 3 1 février, après avoir vu dix-sept fois notre attmte cruellement trompée , je me décidai avec un bien vif regret à revenir vers le S. , abandonnant ainsi une entreprise dont le succès , s*il eût été complet , au^ * rait jeté un grand lustre sur notre expédition. D*un autre côté , il ne restait à bord que pour cinquante jours de vivres; la relâche où je pouvais les remplacer était éloignée, et nous avions à exécuter dans la mer de Chine d'autres travaux non moins importants.
Nous dépassâmes rapidement le cap Boung-Quioua , où nos interminables contrariétés avaient commencé, et peu d'heures après que la corvette eut laissé derrière elle cette limite des mauvais temps, le ciel redevint dair, une température douce fit disparaître Thumidité des parties basses du bâtiment et permit de faire sécher ^es effists de Téquipage, que les lames et la pluie avaient tenus constamment mouillés jusque-là.
Notre navigation était redevenue paisible et agréable, mais lente : nous revîmes les mêmes terres que nous avions relevées vingt jours auparavant; la corvette firanchit de nouveau le canal de l'île du Tigre, et quelques lieues plus au S. , M. Paris commença la carte de la partie de côte que les brumes et la grosse mer nous avaient forcés d'abandonner dès les premiers jours après notre départ de Tourane. Mais la saison était plus avancée, et nous trouvions un ciel clair et des brises favorables le long de ces rivages si dangereux encore un mois auparavant, lorsque le vent de N. E. auquel ils
sont exposés faisait lever des lames terribles sur les écueiis et sur les longues plages de sable qui les bordent, et au milieu desquels les caboteurs surpris par le mauvais temps viennent se briser par centaines. Aussi une loi du royaume défend-elle aux Gochinchinois de naviguer dans ces parages depuis octobre jusqu'en mars; précaution qui n*empèche pas que des flottes entières de bateaux chargés de sapées du Tunquin pour Hué* Pou ne se perdent très-fréquemment.
Le 3 5 février nous étions devant ies fcnrts qui défendent l'entrée de la rivière sur laquelle est bâtie la capitale de la Gochinchine : le spectacle que le soleil levant vint éclairer satisfit agréablement notre curiosité. Aux deux extrémités de la barre , qui se déroulait alors doucement et imitait les brillantes ondulations d'une nappe aigentée» s élevaient sur la {dage deux ouvrages circulaires , armés de nombreux canons : les blanches murailles de ces fortifications étaieiit surmontées de bouquets de bananiers et de hauts cocotiers, dont le vert feuillage , qui se découpait sur un horizon lointain et bleuâtre , formait au milieu de sables blancs comme la neige deux oasis sur lesqpielles les yeux s'arrêtaient avec plaisir ; la mer, unie comme une glace, était couverte de pirogues que des pêcheurs empressés fiiisaient voguer vers le lai^e pour profiter du beau temps; autour de nous une multitude de caboteurs , poussés par les premiers souffles de la brise qui arrondissait leurs voiles, hâtaient avec dé longues rames leur marche lente vers le port. D'autres sortaient de la rivière, et, après avoir franchi la barre, s'en éloignaient rapide-
ment conimc pour jouir de leur liberté: je croyais voir d^industrieuses abeilles qui se pressaient poiir apporter dans leur ruche les dépouilles des champs , ou qui allaient chercher au loin un nouveau butin.
Notre présence fit bientôt flotter sur les forts le pavillon cochinchinois, et au moment où, les opérations hydrographiques sur ce point étant achevées , h corvette allait continuer sa route , un mandarin aniva près du bord et monta sur le pont. A sa demande , fiûte d'un air douteux , si je voulais entrer dans la rivière , je répondis que mon intention était d'aller à Tourane : il parut désirer savoir aussi d'où nous venions ; mes ré^ ponses évasives ne le satisfirent! pas; il se reiira dé fort mauvaise humeur, et alla probablement rendre compte tle'sa mission à celui qui Tavait envoyé.
En dedans des forts h rivièt^ forme deux branches : l'une remonte directement dans l'intérieur dbs terres jusque devant la v31e ; l'autre, que la main de l'homme a creusée en partie, se dirige vers le S. E. l'espace de plusieurs lieXies, en longeant la mer, avec laquelle elle se joint par une tranchée, k l'endroit où les hautes terres qui entourent Tourane dans l'O. succèdent aiix falaises dont la blancheur éclatante fah reconnaître la côle qui avoisine Hiié-Poa.
Ce canal a été creusé , suivant toute apparence ^ pour assumer pendant la mauvaise saison tes relations par mer de la t;apitale avec Faî-Poti ; et pour feite franchir avec sécurité aux bateaux cette partie où la côte est ptus dangereuse que partout ailleurs. Plus loin, lés hautes terres qui bordent le rivage offrent aux raboteurs ^ à des dis-
tances très -rapprochées^ d'excellents abris que nous visitâmes tous pour en déterminer exactement la position; enfin le a 7 février , jour où nous reprimes sur la rade de Tourane notre ancien mouillage , nous avions terminé lliydrographie de quatre-vingts lieues de côtes du Tunquin. Les deux cartes que nous avons dressées montreront le chemin du golfe aux bâtiments de guerre qui suivront un jour les traces de la Favorite dans ces mers : elles font suite à celles de la partie orientale de la Gochinchine ,' que M. Dayot, ancien o£Bcier de la marine royale de France , et depuis mandarin à la cour de Hué-Fou , a levées avec un talent et une exactitude d'autant plus remarquables qu'il était privé de montres marines et livré à ses seuls moyens.
La tournée de la corvette dans le N. , dont j'avais cependant prévenu officiellement le grand mandarin dans mon entrevue avec lui, et principalement notre nouvelle relâche, avaient mis tous les fonctionnaires civils et militaires de Tourane en révolution : la garnison des forts, ainsi que les postes de milices sur toutes les parties de la presqu'île, fiit doublée. Toutes ces démonstrations de firayeur ou de malveillance m'inquiétèrent fort peu ; car le seul but de mon retour était de faire de l'eau , du bois et surtout des provisions fi*aîches dont nous manquions absolument depuis plusieurs semaines. Les deux premiers articles , que la presqu'île founussait , étaient À notre disposition ; mais le troisième, qu'il fallait prendre au marché de Tourane, devint, bien plus encore que par le passé , le sujet de mille sourdes vexations de la part des nouveaux mandarins envoyés par le roi pour
nous surveiller : les marchands reçurent Tordre de ne rien apporter; il fut défendu, sous différents prétextes, de nous vendre des bœufs et des cochons. Mes plaintes^ ou plutôt leurs propres intérêts, engagèrent les autorités à se relâcher bientôt de cette sévérité; mais alors elles défendirent à leurs pauvres administrés de recevoir nos piastres, sur lesquelles le Chinois désigné arbitrairement par le mandarin pour les recevoir en payement , nous fit perdre sur le change le tiers au moins de leur valeur. Cependant, malgré cet énorme sacrifice, nos maîtres d'hôtel ne trouvaient rien au marché , et l'équipage manquait des rafraîchissements si nécessaires à sa santé après les fatigues du voyage précédent. Tant d'indignités mirent enfin un terme à ma longue patience, qui peutêtre avait enhardi tous ces mandarins aussi lâches que fripons : je leur déclarai que si dans les vingt -quatre heures toutes les provisions dont je leur fis remettre la note n étaient pas livrées, à un prix équitable, aux agents des vivres et aux maîtres d'hôtel de la Favorite, je me rendrais devant Hué-Fou et enverrais un de mes officiers au roi : à l'instant même j'ordonnai de faire les préparati& pour appareiller. Une telle menace était e£Grayante pour des misérables qui sans nul doute trompaient leur souverain; aussi produisit-elle sur-le-champ l'effet que j'en attendais : les bœufs, les cochons, les canards arrivèrent en abondance , et le 5 mars , quatre jours seulement après notre retour, nous mîmes sous voiles; quittant sans regrets une relâche où nous avions essuyé beaucoup de désagréments et goûté de rares et trèscourts instants d'agréables distractions.
La mer de Chiue souvrait encore uue fois devaut la Favorite; mais cette fois les mois d*avril et de mai, seule époque où régnent les beaux temps dans ces parages orageux , approchaient rapiden^ent : déjà la mousson avait abandonné les deux côtés du canal et ne faisait plus sentir qu au large son influence ; ces mers si terribles quelques semaines auparavant tombaient peu à peu ; les navires , guidés par des observations qu un soleil alors rarement couvert accordait journellement, couraient comme nous à pleines voiles vers le S. et redoutaient moins les courants , aussi dangereux que rapides , qui , trompant tous les calculs de Texpérience, font souvent trouver aux marins une fin ignorée sur de longues ban- ' des de brisants ou au milieu de cbaines de rochers dont la plupart sont encore inconnus. Sur notre gauche était le perfide Paracel , labyrinthe de récifs et de coraux , siu* lesquels le SainIrMichel, entraîné hors de sa route par les courants variables , s'était perdu pendant la nuit ; plus à TE., les marins trouvent le grand banc de Maclesfield, qu*un heureux hasard semble avoir placé là pour les diriger au milieu de tant de dangers et pendant les mauvais temps de la mousson de N. E. Le plomb, en tombant sur un fond connu, indique d'une manière certaine la position du bâtiment, qui parfois , cependant, battu par une mer affreuse et forcé de fîiir devant le temps , ne peut manœuvrer pour sonder, et poursuit rapidement une route incertaine, que peuvent arrêter subitement les roches qui entourent Poulo-Sapata.
Cette petite île aride , peu élevée , forme Textrémité de la chaîne dilots et de bancs que le Tsiampa projette
au large, par lo"" de latitude, auprès du cap Pandaran. Les deux courants opposés qui régnent adtematirement dans cette mer, comme les moussons dont ils sont le résultat naturel , semblent redoubler de violence sur cette' partie de la côte de Cocbincbine, pour ar< rêter les marins qui voudraient braver les saisons con* traires. Ces parages sont d autant plus périlleux pour les navires pendant les nuits sombres et les orages , qu à quarante lieues au large de Poido-Sapata commence une midtitude de réci& dont chaque nom rappelle un naufirage, et qui vont pour ainsi dire se grouper sur les rivages inhospitaliers de Tile de Palawan et du N. de Bornéo.
Cest là que la nature semblait avoir opposé une barrière insurmontable à Tesprit entreprenant des navigateurs européens ; mais que ne peut Taudace guidée par Texpérience et excitée par Tamour du gain ! Ni 1 exemple de mille naufrages , ni la craiiite de la mort on <l*un esclavage mdle fois plus affreux encore, au milieu de la race d*hommes la plus atroce de la terre, n'ont pu arrêter les Anglais ni les Américains , qui profitant de petites brises fiivorables de terre, remontent jusqu'en Chine par cette route tortueuse , hérissée d'éeueils , en luttant contre la mousson de N. E.
Ces traversées sont moins longues sans doute que celles des navigateurs plus prudents qui se rendent à Canton par le N. des Philippines, après avoir passé à TE. du grand archipel d'Asie. Mais par combien de cruelles inquiétudes cette célérité n'est-elle pas achetée ! Tantôt le bâtiment, environné tout à coup de récifs
dont Teffirayante blancheur perce lobscurité de la nuit, laisse tomber ion ancre pour attendre le jour qui arrivera peut-être trop tard pour lui; tantôt assailli près des cotes par un coup de vent terrible, il uéchappe au naufrage qu après avoir fait de grandes avaries qui le forcent à retourner à Java ou & Sincapour.
Dans ces parages dangereux, que le grand archipel d*Âsie borde à TE. , et la presquîle du Camboge à TO., la mer de Chine a soixante lieues de large ; mais plus au S. la côte de Bornéo , en se dirigeant vers le S. O. , et la presqu île malaise en se projetant dans le S. £. comme une pointe avancée , la rétrécissent considérablement. Au milieu de cet espace sont semés plusieurs petits archipels peu ou point connus des navigateurs européens, auxquels les brisants qui les environnent de toutes parts inspirent un éloignement d*autant plus fondé que, malgré leur proximité de l'équateur, ces archipels n en sont pas moins sujets à de fréquents mauvais temps à Tépoque où Tune et lautre mousson soufflent avec le plus de violence. Celui des Natunas principalement, le plus avancé vers le N., a souvent de novembre en avril ses rivages battus par une grosse mer et ses montagnes cachées dans les nuages , comme nous eûmes bientôt lieu de nous en assurer, car ce fut vers ce groupe d*iles , où jamais bâtiment européen n avait pénétré avant la Fœoorite^ que je dirigeai notre route en quittant Tourane.
Les calmes, les brises faibles et contraires, retinrent la corvette pendant plusieurs jours sur la côte de Cochinchine ; mais ayant retrouvé au large la mousson encore
forte, elle avança rapidement vers sa nouvelle destination.
Le 1 a mars dans la matinée , par un temps nuageux» les vigies aperçurent vers le S. une terre longue et étroite qui s'étendait dans le S. O. : c'était le Natunas du N. , près duquel la corvette , poussée par une forte brise et la grosse mer, arriva en peu de temps. Ce début n a* vait rien d'attrayant : nous avions devant nolis , à trèspetite distance , la pointe N. E. de l'île que terminait un monticide au pied duquel la mer brisait sur des rocbes avec une bruyante fureur; de ce point, la cote, formée de collines peu élevées et garnies de bois, se dirigeait d'une manière irrégulière vers ie S. 0. l'espace environ de trois lieues, et était bordée dans toute son étendue par un cordon de réci& qui s'éloignait peu à peu du rivage pour venir contourner à deux milles environ la dernière pointe , qu'il dépassait ensuite de trois lieues dans le S. O.; puis, après avoir formé un large coude, ces mêmes récifs allaient rejoindre ceux dont l'autre côté de l'ile était également bérissé.
Nous suivîmes lentement cette espèce de muraille que
les lames couvraient d'une immense nappe d'écume,
jusqu'au moment où M. Paris eut terminé l'hydro-
graphie de la partie N. 0. de l'île ; mais alors la journée
était très-avancée , le vent avait redoublé de force , et
nous ne pouvions, sans courir de grands risques, passer
la nuit sous voiles au milieu de ces parages remplis
de récifs , sur lesquels porte un courant rapide et dont
cependant la corvette ne devait pas s'éloigner : aussi je
me décidai, quelques instants avant le coucher du so- II. a 5
leil, à laisser tomber lancre par trente-sk brasses d'eau (i 80 pieds) , lorsque , après avoir contourné Textrémité de la bande de brisants dont j*ai parié plus haut, je Feus mise entre le vent et nous, pour servir à la Favorite d*a* bri contre la grosse mer, qui augmenta encore pendant la nuit; par bonhem* que , malgré le grand fond, Tancre et la chaîne résistèrent parfaitement. Au point du jour, une bruiûe épaisse , qui tombait en pluie fine , cachait entièrement la terre; et si le bruit sourd et lointain des réeifs ne nous avait pas été apporté par le vent, on aurait pu croire que la corvette était mouillée en pleine mer.
Cette journée , que nous passâmes tout entière dans une inquiétante position , était pourtant le mardi gras , époque de plaisirs dans notre patrie et que nos familles célébraient sans doute en pensant à nous. De semblables souvenirs sont trop chers aux pauvres exilés pour être négligés par eux : aussi le dernier jour du carnaval fut^il fêté, à bord de la Favorile, sur la côte inconnue et ora* geuse d'une île de la mer de Chine , avec une gaieté qui ne se ressentit nullement des tristes objets qui nous environnaient : les provisions fraîches et le vin que je fis distribuer à l'équipage durent empêcher les réflexions tristes d'approcher des cœurs de mes jeunes matelots , et j eus le plaisir de réunir autour de moi tout l'état major à un dîner où les santés ne furent pas épai^nées.
Le lendemain, au lever du soleil, le ciel étant clair, nous appareillâmes , quoique la brise fut encore forte, pour continuer nos travaax.
Le Natunas du N. a la forme d'un triangle irrégulier, dont le sommet se dir^e vers le N. E. , et dont la base,
large dune lieue environ , regarde le S. O. Cette dernière partie est probablement la seule peuplée ; car, k Texception d'un hameau devant lequel nous aperçûmes quelques bateaux caboteurs au mouillage en dedans du grand récif, tout le reste de Tile m'a paru inculte et h peu près dénué d'habitations.
Nous laissâmes à bonne distance sur la droite un rocher rond entouré de brisants, et situé à six lieues dans ie S. O. du Natunas du N. ; puis, quand tous les points eurent été déterminés, je donnai la route au S. pour aller reconnaître la plus grande ile de l'archipel , dont nous n'étions séparés que par un canal de huit lieues, au milieu duquel s'étend un vaste banc de corail extrêmement dangereux.
Plus la corvette approchait du grand Natunas, plus fl prenait un aspect inquiétant pour nous. En effet, à partir de l'extrémité N. de la grande pointe sur laqudle nous gouvernions , la côte orientale de l'ile , que voilait une brume épaisse et que la mer couvrait d'écume, fuyait dans le S. S. E. jusqu'à un gros morne, après lequel la terre ne paraissait plus dans cette partie, tandis que du coté de l'O. , le rivage , bas et sablonneux, revenait brusquement à l'O. S. 0., après avoir formé un large enfoncement, pour se diriger ensuite vers le S. , qu'un sombre rideau de nuages arrêtés par ie sonunet des montagnes dérobait presque entièrement i nos yeux. Cependant, dans cette même direction, nous apercevions au loin une multitude de rochers et d'îlots qui obstruaient le canal formé par une ile élevée, longue de plusieurs milles, et par la partie occidentale
du grand Natunas , que pour plusieurs raisons , dont la suite prouva heureusement la justesse, je me décidai à attaquer par ce côté. Mais cette résolution ne fut pas exécutée sans quelque difficulté* car au moment où courant vent arrière, le cap au S. 0., nous passions trèsprès de la pointe N., les vigies crièrent : Brisants dans toutes les directions devant nous! Le moment était critique : du parti que j'allais prendre dépendait Taccomplissèment du travail commencé , et auquel , d'après mes instructions, je devais attacher une grande importance. Si, intimidé par les nombreux, obstacles qui se présentaient , je courais au large pour y passer la nuit alors peu éloignée , le rapide courant que nous éprouvions , la biîse très - forte et la grosse mer auraient immanquablement porté le bâtiment sous le vent de Tarchipel avant le jour, et détruit tout espoir d'y revenir; si au contraire je persistais à suivre la même route, les bancs de coraux pouvaient fermer tout passage à la corvette et me forcer à la mouiller dans une position très-dangereuse et sans abri, d'où il aurait été bien difficile de la retirer; mais les avis unanimes de mes braves officiers achevèrent de me décider, et 2a Favorite donna au milieu des brisants.
Le passage que M. de Bbissieu, en vigie au sommet du mât de misaine , signalait comme le seul qu'il crût praticable, était formé d'un côté par des réci& qui longeaient la côte à deux milles du rivage, et de l'autre par un immense plateau de brisants qui s'étendaient à perte de vue; la mer, poussée par une forte brise dans cet étroit espace , se levait en lames énormes
qui , se déroulant sur les écueiis les plus voisins , semblaient vouloir dévorer tout ce qui s'opposait à leur furie. Le moment où la Favorite donna dans les passes eut quelque chose d'imposant qui le fixa pour toujours dans notre souvenir : le silence profond que gardait l'équipage , disposé pour la manœuvre et attentif à mes commandements , n'était troublé que par les voix sonores des sondeurs, qui annonçaient alternativement de deux minutes en deux minutes la profondeur de l'eau. Cependant le fond diminuait peu à peu , et chaque fois qu'il était annoncé, l'anxiété se peignait siu* les physionomies et tous les yeux se tournaient vers moi. n y eut même un instant où le plomb ne rapporta que trente pieds.
Un seul de ces blocs de corail que l'on voit fréquemment grandir à l'écart pouvait crever la corvette et la faire couler sur-le-champ; mais elle échappa encore à cette épreuve, et le fond, qui augmenta ensuite rapidement, fit évanouir toutes les inquiétudes. En effet, nous trouvâmes bientôt, en arrondissant la côte, un abri contre le vent : la mer, brisée par les longues bandes de coraux, était devenue parfaitement tranquille , et les petites îles au milieu desquelles mouilla la corvette, au soleil couchant, nous semblèrent, quoiqu'elles fussent stériles , des lieux enchantés.
Tai toujours trouvé, au milieu des circonstances les plus difficiles de notre longue campagne, dans mon état major et dans l'équipage, cet ensemble, ce dévouement, cette bonne volonté qui rend tout possible au commandant d'un bâtiment de guerre ; et jamais, sans un si
ferme appui, celui de la Favorite n aurait osé tenter une semblable entreprise au milieu de pays inho^italiers, avec un bâtiment isolé , portant cent quatre-vingt-cinq hommes, dont la moitié seulement aurait pu être, en cas de malheur, sauvée par les embarcations.
Ce canal dangereux reçut le nom de la Favorite.
Dès lors la corvette naviguant à Tabri d une terre trèsélevée , nos travaux n eurent plus rien de pénible durant plusieurs jours. Les lignes bleuâtres dont la mer, imie comme une glace, était sillonnée, indiquaient d'avance aux vigies la présence des coraux, que nous venions ensuite déterminer, et la sonde servait de guide dans les passages très-étroits que forment entre elles les petites iles dont est garnie jusqu à plusieurs lieues au lai^e la cote 0. et S. 0. du grand Natunas. De tous les côtés s'offraient à nos yeux des scènes pittoresques : tantôt nous passions auprès de l'île du Pic, que son sommet aigu doit fis^ire reconnaître de fort loin, et dont les rivages couverts de bois épais et parsemés de troncs d'arbres énormes , apportés par la mer, avaient quelque chose de sauvage et de solitaire ; tantôt du sein des coraux que recouvrait à peine un sable très-blanc s'élançaient des bouquets de cocotiers chargés de fruits, auprès desquels nos embarcations ne pouvaient parvenir qu'en franchissant les bandes de récifs que ces îlots projettent dans tous les sens et sur lesquels l'écume des petites lames traçait un cordon argenté qm' en trahissait £aicilement la présence à notre inquiète attention.
Quand la mousson de S. O. souffle k son tour, ces brisants, que nous trouvions si paisibles, deviennent
effrayaDts et servent de défense contre le ressac aux rivages bas et sablonneux de cette partie de la grande lie , dont Fintérieur est formé de bautes montagnes.
Jusque-là nous avions navigué au milieu d une solitude profonde : sur les cotes» aucun vestige d'habitations, et sur la mer, pas une embarcation, pas une pirogue de pêcheur ne s'étaient offerts à nos regards. Enfin le i5, un peu avant la nuit, nous aperçûmes à deux lieues de distance plusieurs feux sur une île dont la riante apparence nous avait charmés : des grains violents et des nuages épais m'empêchèrent d'en approcher, en me forçant de laisser tomber l'ancre pour attendre le lendemain : à peine étions-nous mouillés que plusieurs petits bateaux vinrent nous observer de très-près, mais nos signes ne purent décider les hommes qui les montaient à s'approcher davantage; ils retournèrent à terre pour y passer la nuit.
Peu d'heures après le lever du soleil, la corvette mouilla à un mille de Tile qui formait depuis la veille l'objet de tous nos désirs; et quoique la réalité ne répondit pas, ainsi qu'il arrive souvent, aux tableaux séduisants qu'avaient créés déjeunes imaginations, la nouvelle terre n'en fut pas moins appelée îk Belky et j'accordai la journée' entière à la curiosité , au repos et à l'exploration de la côte voisine , vers laquelle MM. de Boissieu et Paris se dirigèrent de bonne heure dans deux canots. M. Serval alla d'un autre côté sonder les environs du mouillage ainsi qu'un canal par lequel nous devions passer le lendemain, et je donnaison nom à un plateau de corail isolé dont il détermina la position .
Llle Belle est très -étroite et peut avoir une lieue et demie dans sa plus grande longueur, c'est-à-dire du N. 0. au S. E. ; de chacune de ses extrémités et même de son milieu s'avancent des pointes dont une se projette vers le S. 0. et forme une petite baie dont le fond est rempli de bancs de corail sur lesquels nous fumes ol)ligés, M. Ghaigneau et moi , de débarquer asses loin du rivage quand nous allâmes , avant midi , rendre visite au raja, qui réside dans un village situé au milieu des arbres , sur la partie la plus resserrée de file et à peu de distance du bord de la mer, où nous attendaient un grand nombre* d'individus dont les mines inspirèrent à mon compagnon et à moi de fort peu tranquillisantes réflexions. En efiet les figures de ces hommes à demi sauvages me rappelaient exactement les féroces Malais que j'avais observés sur leurs pros dans le port de Sincapour : mêmes traits hideux , même air de force, même fausseté peinte dans les regards; enfin un costume , absolument semblable, achevait de rendre la similitude trop parfaite pour ne pas me faire éprouver quelque inquiétude de nous être aventurés si loin de tout secours : et j'avouerai que , pendant notre court trajet au milieu des curieux dont le nombre augmentait à chaque pas, pour aller jusqu'à l'habitation du chef, les histoires tragiques que d'Après et Horsburgh racontent des Malais de Bornéo et des archipels voisins vinrent en foule se retracer à ma mémoire. Heureusement le raja, prévenu de mon arrivée, vint au-devant de moi et me conduisit à son palais, véritable cage élevée en l'air sur des pieux , et dans laquelle nous entrâmes par une
échelle fidte de bambous dont f élasticité ii*avait rien de rassurant. L*intérieur de Tédifice répondait à la simplicité de l'extérieur: rien de superflu dans l'ameublement, qui consistait seulement en plusieurs bancs de bois grossièrement travaillés; le toit de feuilles de bananier, la charpente en morceaux de cocotier, liés entre eux par des cloisons de rotin , n'offiraient certainement rien de somptueux, mais plaisaient par une certaine élégance et par leur grande propreté. Le plancher, formé de lattes très-rapprochées les unes des autres , était couvert de nattes assez fines, sur lesquelles je fus invité à m'asseoir les jambes croisées, au milieu d'une partie de l'aimable société qui m'avait reçu à mon débarquement. Au moyen de beaucoup de signes et de quelques mots malais que mon compagnon connaissait, la con« versation se soutint assez bien ; et comme mes hôtes n'avaient rien à perdre avec moi , et qu'ils espéraient au contraire avec raison que cette visite leur vaudrait qudques présents, la meilleure intelligence régna bientôt entre nous, le raja lui-même prit un air moins défiant , sans sortir toutefois de la gravité inhérente au rang qu'A tenait parmi les assistants , dont son costume et ses manières l'auraient fait du reste toujours distinguer, n portait deux pagnes blancs bordés de rouge : l'un fidsait le tour de la ceinture et tombait jusqu'aux pieds, renfermés dans des pantoufles ; l'autre flottait sur les épaules que couvrait une chemise blanche dont les manches courtes laissaient voir des bras vigoureux : sa taille assez élevée et bien prise quoique un peu replète, ses traits pleins et réguliers , annonçaient un homme
entre trente et quarante ans. Il portait sur aa tète , que garnissaient de longs et noirs cheveux, un chapeau de paille de forme conique aplatie, recouvert d*une étoffe vernissée et peinte de plusieurs couleurs éclatantes. Cette coiffure était égedement celle de plusieurs assistants» qui me parurent être les parents ou les conseillers du chef; mais le reste de leur habillement, semblable en toutà celui de la plupart de leurs compatriotes , ne se composait que de deux pagnes bleus de coton, dont Tun cachait à peine la partie supérieure du corps, tandis que Tautre qui servait de ceinture et tombait au-dessous des genoux , enveloppait dans ses plis deux longs crits dont les énormes poignées réunies sur la poitrine formaient un redoutable ornement.
Plus la séance se prolongeait , plus la conversation devenait bruyante; car, parmi ces insulaires, il n'en était pas un seul qui ne crût s'assurer des droits certains à ma générosité en m' étourdissant des noms de Batavia et de Sincapour, comme preuves qu'il connais* sait les Européens ; et tel était leur désir à tous de fixer mon attention , que l'arrivée des cocos firais , du lait de buffle et des morceaux de cannes à sucre que l'on servit en guise de rafraîchissements, put à peine interrompre pour quelques instants le tapage qui m'assourdissait, et dont je ne fus délivré que lorsque le raja et moi nous nous acheminâmes lentement, bras dessus bras dessous , vers la baie , pour aller ensemble dans mon canot à bord de la corvette , que ma nouvelle connaissance devenue tout à fiadt confiante désirait visiter*
Le village, que je pus alors observer è loisir, est
i^réablement situé au. milieu des cocotiers, des bananiers et d'autres arbres des tropiques qui ombragent plusieurs rangs de cases bien construites et élevées sur des pieux comme celles des Philippines. Le raja me montra en passant sa demeure particulière, composée de plusieurs grandes cases, qu un mur de nattes renfermait dans un seul enclos, et qui se groupaient, ainsi que plu*^ sieurs autres habitations moins considérables, devant une espèce de petit port formé par les récifs , dont les longues lignes coupaient dans tous les sens le canal qui sépare Tile Belle du grand Natunas. Je remarquai sur le rivage plusieurs grands pros en construction ou en réparation , dont les formes me parurent admirables et les bois parÊdtement travaillés. La fréquente répétition du nom de Sincapour, parlequel les Malais croyaient répondre à toutes mes questions , me fit penser avec quel* que fondement que ces belles embarcations étaient destinées pour l'établissement anglais. Cependant je crois que la rencontre de caboteurs de cette espèce est toujours à redouter pour un navire marchand.
Tous les insulaires que la curiosité rassemblait sur notre passage étaient armés de crits, et leur air traître et féroce décelait , ainsi que leur tournure , des hommes plus habitués au brigandage qu'aux travaux de la pèctxe ou des champs (PL 3 7) : une taille au-dessus de la moyenne, des membres gros et musculeux, des poitrines laiges , feraient de ces insulaires , s'ils étaient déterminés, des forbaas très à craindre pour les bâtiments européens; mais à peine peuvent-ils se garantir euxmêmes des attaques auxquelles ils sont constamment
exposés de la part des Maures de Bornéo , qui vienoeût pour les piller, et pour les &ire esclaves. Peut - être devra-t-on attribuer aux inquiétudes continuelles que leur donne un aussi mauvais voisinage, la coutume qu*ont les Malais des Natunas d*ètre constamment annés ; car j*ai remarqué dans les archipeb situés plus à TO. que les habitants , quoiqu'ils soient de la même race et soumis au même souverain, portaient rarement des poignards et paraissaient moins brigands.
Je n*aperçus pas une seule jeune femme; elles s'étaient toutes retirées; les petites filles mêmes se cachaient à notre approche, et probablement il aurait été imprudent d'y faire attention, car chez ce peuple jaloux et méchant , un coup de crit punit la plus innocente liberté prise avec un sexe pour lequel cependant il ne montre que très-peu d'égards et qu'il traite même souvent avec une révoltante inhumanités
Nous arrivâmes à l'endroit où attendait mon canot, dans lequel le raja s'embarqua sans hésiter; mais au même moment une multitude de pirogues chargées de Malais poussèrent également de la cote et fonnèrent notre cortège jusqu'à la corvette, dont je trouvai à mon arrivée le pont encombré de visiteurs, qu'il avait été d'autant plus difficile d'empêcher de monter à bord que ces hommes k peine civilisés se considèrent tous comme chargés de la garde de leur chef: je fis prendre les précautions que la prudence commandait, mais en secret, car avec de pareils hôtes, toujours disposés à profiter des circonstances et de leur nombre pour piller, l'apparence de la crainte peut amener de grands malheurs. Heureu-
sèment que la plus parfaite tranquillité régna jusqu'à la fin ; le paja et les principaux peraonnag^es de sa suite s*installèrent dans mon appartement» et reçurent les présents que je leur réservais et pour lesquels ils montraient une convoitise mal dissimulée : le chef eut en partage un beau sabre richement doré, et des colliers de corail pour ses femmes; les autres Malais furent également bien traités suivant leur rang, et tous parurent enchantés; mais comme le nombre des arrivants augmentait sans cesse , j'abrégeai la séance, et bientôt nous fumes débarrassés de ces dangereux visiteurs.
L^e Belle , située par 3' kW ko" de latitude N. et loS"* ko* 36" de longitude E., offire de bons mouillages pendant la mousson de N. E. ; mais dans l'autre saison les bâtiments n'y trouveraient aucun abri contre le vent de S. O. , et quoique les indigènes prétendent que ce vent ne sou£3e jamais avec force , je pense que ce serait une grande imprudence de s'y fier.
Un peu sur la droite de la grosse pointe devant lac[uelle la corvette était mouillée, nous découvrîmes plusieurs petits ruisseaux qui fournirent en peu de temps une quantité d'eau douce su£Qsante pour notre consommation journalière et pour remplir nos pièces vidées depuis le départ de Tourane : dans les environs, le rivage n'était garni que de cocotiers; mais les hautes terres me parurent couvertes d'arbres très -bons pour faire du bois à brûler. Le reste de Tile est fort peu cultivé , et je n'ai aperçu que quelques champs de ris et d'ignames qui ne doivent pas suffire à la subsistance des habitants , lesquels , suivant toute apparence, tirent
des vivres de la grande îie voisine* Cependant nos maîtres d'hôtel se procurèrent à des prix asses modérés on bon nombre de potdes , de canards et quelques cabris dont une partie fut distribuée aux matdots, que des travaux continuels sous un soleil brûlant, et une chaleur excessive la nuit comme le jour, avaient rendus malades. «Taurais vivement désiré pouvoir y joindre des citrons , des oranges , des bananes et des mangoustans dont File produit une grande abondance, mais tous ces fruits ne devaient être mûrs que deux mois plus tard. Ainsi donc cette petite relâche peut offiir de l'eau, du bois et des rafraîchissements; cependant il serait imprudent & un navire faiblement armé de s'arrêter nonseulement à Tile Belle , mais même dans les environs.
Dans la soirée, MM. de Boissieu et Paris revinrent de leur exploration; ib n'avaient découvert aucun passage dans le vaste enfoncement que forme la cote du grand Natunas et devant lequel sont placés l'île Belle et plusieurs flots. Toute cette partie de l'archipel est sillonnée de bancs de corail k fleur d'eau , k peine {praticables pour les pirogues, et qui finiront sans doute par lier un jour toutes ces terres séparées entre elles maintenant.
J'accordai encore la journée du 1 7 au repos dont l'équipage avait besoin, aux explorations que MM. de Boissieu et Paris n'avaient pu terminer qu'imparfiùtement la veille , enfin aux observations astronomiques nécessaires pour déterminer d'une manière certaine la position de toutes les terres qui entouraient le mouillage. Le lendemain à la pointe du jour nous mîmes sous voiles par un temps superbe, et je fis gouverner pour donner
dans le canal , large de deux milles, qui sépare la pointe S. O. du grand Natunas d*an groupe d'iles que je nommai ilês Daperré en Thonneur de Tamiral qui venait d'illustrer de nouveau la marine française au siège d'Alger; et comme les pêcheurs malais m'avaient averti que cette partie de l'archipel était embarrassée de bancs et de pâtés de corail, une embarcation alla en avant pour explorer la route que nous suivions au milieu d une foule de récifs* Nous laissâmes sur notre droite le plateau Serval, qui brisait faiblement; et sur notre gauche une chaîne d'ilôts , de rochers et de coraux , auprès de laquelle la sonde diminua plusieurs fois rapidement ; enfin la Favorite entra dans le canal que j'avais depuis le matin l'intention de franchir, et auquel les officiers voulurent bien donner mon nom.
Le coup d'œil dont nous jouîmes alors avait quelque diose de pittoresque et d'imposant : des deux côtés se montraient des terres très*élevées , et les bois épais qui en couvraient les pentes rapides jusqu'au rivage formaient des voûtes obscures sur le bord de l'eau : l'une et l'autre rive oSraient également l'aspect d'une solitude sauvage dont aucun oiseau ne troublait le silence. La mer, aussi calme que dans un étang, cédait doucement le passage à la corvette, dont une làible brise enflait les hautes voiles , et les échos ne répétaient que le i>ruit monotone des rames de nos canots qui étaient occupés à sonder les passes ou à chercher des aiguadea le long de la cote, où ils découvrirent deux petits ruisseaux sur les bords d'une des îles Duperré, dans le voi^ sinage de quelques cases abandonnées.
Ce canal , au milieu duquel nous naviguions si paisiblement par un fond qui ne variait que de seise à vingt -deux brasses , peut avoir deux lieues de long du S. E. au N. O. , et deux milles dans sa plus grande largeur. Au N« E. et au S. O. , de hautes terres le mettent à Tabri des deux moussons et en font un mouillage très-sûr pour les plus grands bâtiments. Un seul récif, que M. Verdier sonda et qui reçut son nom , exige des précautions; mais un peu de surveillance le fera &cilement apercevoir des marins, auxquels cependant je ne conseille pas de naviguer de nuit dans ces parages hérissés de coraux.
Nous sortîmes de ce canal par un passage extrêmement étroit , mais très - profond , qui le termine à son extrémité S. , et qui se trouve sur une ligne S. E. et N. 0. avec celui cpie la corvette avait pris pour entrer. Ce passage est formé du côté droit par un petit îlot de corail surmonté de cocotiers et qu'une ligne de brisants semblables à un cordon argenté unit aux îles Duperré. Cette verdure , sortant pour ainsi dire de la mer, formait un singulier contraste avec le coté gauche , d'où se projetait une pointe noire coupée à pic , haute de plusieurs centaines de pieds , et de laquelle nous passâmes si près que les rochers semblèrent un instant suspendus sur nos mâts. Nous étions alors parvenus à l'extrémité la plus méridionale du grand Natunas, que nous commençâmes à contourner vers TE.
La partie la plus dangereuse des travaux hydrographiques de l'archipel était achevée; mais celle qui restait encore à faire pouvait offrir des difficultés insur-
DE LA FAVORITE. 4iOl
niontables. £n effet, nous retrouvions la mousson de N. Ë. sans aucun abri entre elle et nous ; et si elle eût été forte , jamais la corvette n aurait pu remonter contre le vent et le courant réunis : heureusement que les circonstances nous furent plus favorables que je n'aurais osé Tespérer.
La corvette, entraînée par un«coitrant rapide, dépassa dans un instant une belle baie ouverte au S. et abritée par deux grosses pointes : l'une, dont je viens de parler, s'avance dans le S. O.; l'autre est coupée carrément et r^;arde le S. £. Après cette dernière pointe, la cote, que borde constanunent à deux milles de distance une ligne non interrompue de brisants, remonte rapidement dans le N. E. l'espace de trois lieues, jusqu'à des terres basses et inondées par de petites rivières; puis elle se dirige vers le N. l'espace de cinq lieues jus- . qu'au gros morne de l'Est que nous avions ap^çu plusieurs jours auparavant , au moment où la corvette allait donner dans le passage difficile qui porte son nom.
Après une nuit passée paisiblement à louvoyer sous • petites voiles, je fis reprendre, au lever du soleil, l'exploration des terres : le temps était clair et magnifique ; à la brise de N. E, , qui soufflait encore la veille , avait succédé une légère fraîcheur venant du S. , au moyen de laquelle nous côtoyâmes lentement les redis pour déterminer avec soin toutes les sinuosités du rivage et plusieurs petits îlots; c'est ainsi que nous reconnûmes, à quatre milles dans le S. du morne de l'Est, l'embouchure d'une petite rivière que les Mfdais assu- II. 26
kOti VOYAGE
presque entièrement de hautes montagnes garnies de forêts jusqu à leur sommet , et parmi lesquelles le morne du Milieu et celui de l'Est peuvent être , quand le ciel est clair, aperçus de fort loin.
Le ao au soir, la brise, en reprenant au N. E., avait ranimé le courant, qui nous aurait fait perdre pendant la nuit ce que nous avions gagné le jour précédent , si je ne m'étais décidé à laisser tomber Tancre dans le N. E, de la pointe la plus septentrionale de l'ile : aussi le lendemain , favorisés par un ciel clair et une petite brise, nous pûmes explorer le grand récif dont M. Paris avait déjà déterminé la position dans la matinée qui suivit notre départ du Natunas du N. Comme le temps était très-beau, je conduisis la corvette le long des brisants, auprès desquels la sonde rapporta dix brasses d'eau. L'hydrographe anglais Horsburgh regarde comme plus que douteux ce danger qu'aperçut il y a plusieurs années le Saccès, qui allait à la Chine à contre-mousson ; et pourtant les relèvements donnés par le capitaine de ce bâtiment du commerce sont d'une exactitude parfaite. Telle est l'incertitude dans laquelle se trouvent constamment les marins qui s'occupent d'hydrographie : ou de couvrir les cartes d'une midtitude d'îles , de rochers ou de récifs qui n'ont jamais existé que dans l'imagination frappée de quelques capitaines ; ou bien , par trop de défiance , de ne point croire à l'existence de dangers qui ne sont pourtant que trop réels.
En voyant ces longues lames blanches se dérouler avec fureur» quoiqu'il fit presque calme, sur des récifs k peine connus et dont les terribles brisants s'étendaieni
à peite de vue , au mflieu d'un passage fréquenté pac beaucoup de bâtiments qui vont à la Chine pendant les gros temps et les nuits sombres de k mousson N. Ë. , je ne pus me défendre de pénibles pensées : une seule nuit, un seul instant pouvaient taire rentrer dans le néant le beau navire , le nombreux équipage h courageux , si dévoué, dont les destinées m'étaient confiées. Mais bientôt la corvette, poussée rapidement vers l'île la plus reculée au N. O. de l'archipd, qu'elle côtoya de très-près, m'arracba à nies réflexions sur un avenir incertain pour me rappeler au moment présent. Nous revîmes du large la passe de la Favorite, l'île Belle et les petits îlots que nous avions quittés depuis peu de jours; enfin, après avoir découvert encore plusieurs bancs de coraux et achevé de déterminer la position de toutes les îles Duperré , j'abandonnai les Natunas le 2 a mars au soir, et donnai la route à l'O. i/k N. O. pour aller reconnaître l'archipel des Anambas , dont nous devions également faire l'hydrographie.
Le grand Natunas > dont la forme présente quelque analogie avec celle d'une poire , peut avoir treize lieues dans sa plus grande longueur du N. au S., et huit lieues de lai^e, depuis le morne de l'Est jusqu'au côté occidental de l'île.
Si l'on accorde quelque confiance aux assertions des Malais, qui rarement disent la vérité, cet archipel serait assez peuplé. Je vis , il est vrai , un assez grand nombre d'habitants sur l'île Belle ; mais la présence du raja pouvait très-bien les y avoir attirés , et encore les esclaves m'ont paru composer une partie considérable de la po-
pulatkm. Ces pauvres misérables qui ont été arradiés par les forbans aux iles du grand archipel d*Âsîe, ou capturés sur mer, cultivent les terres* exécutent tous les travaux de force et vont à la pèche pendant que leurs maîtres se reposent dans les cases ou mènent à fin quelque entreprise de piraterie.
Le commerce de ces iles se borne à des échanges de peu de valeur; les pros portmt i Sinoapour une grande quantité de cocos pour faire de l*buile » du poisson sdé, et des holothuries pâchées sur les bancs de récî& , puis séobées au soleil. Les produits de ces deux derniers genres d'industrie, dont Texploitation ex^ un grand nombre de bateaux et beaucoup d'esdaves, appartiennent aux rajas ou au sultan de Rhio, maître des Natunas , et sont achetés par des marchands cliinois ou étran* gers , qui les payent avec de la quincaillerie , un peu d'opium , du riz , enfin avec des étoffes communes de coton dont généralement les Malais font un grand usage pour leur habillement.
Les commerçants de cet archipel portent aussi dans les établissements européens peu éloignés des fruits délideux , qui sont pourtant venus sans aucune cul* ture, et des tortues de mer, parmi lesquelles on en trouve fréquemment d'une espèce particulière dont l'écaille est précieuse pour la tabletterie.
Ces difiérentes espèces de pèches, ainsi que le caboti^ des iles entre elles et avec Sincapour, n'ont Heu que pendant l'intervalle de beau temps qui sépare les moussons; mais alors les bateaux ont k craindre des ennemis bien plus redoutables encore que les vents et
les grosses mers; je veux parier des pirates, qui foot au oMBOierce malais une guerre oontinueUe et Tempâoberoot toujours de prendre une grande eitension , à BMÎns que les Européens n^iaterviennent pour empèdier un pareil brigandage , dont ks fTOffhs se font sentir davantage chaque année, et aoquel il est d'autant (dus difficâo de mettre un terme maintenant que, sous le prétexte de leur propre sûreté , tous lespros sont annés , et que leurs équipages se livrent « suivant lès oîrcons^ tances , au double métier de marchands et de forbans. L*archq>ei des Anambas, situé à fO^ des Natunas, nen est séparé que par un canal de quarante lieues, que les Malais de deux caboteurs que je visitai dans ces parages m*ont assuré être très- sain : la corvette le firanchit avec une petite brise qui ne nous permit de voir les hautes montagnes des Anambas que dans la matmée du 2 3 ; mais comme le vent de N. E. vint k fraidiir un peu, nous n'étions plus, à quatre heures du soir, qu à une lieue d'un groupe de petits ilôts appelés AmambasitiNord-Est. Dans le S. se montraient plusieurs lies , entre lesquelles je distinguai principalement vers TE. une multitude de rochers et de bancs de corail qu'avait explorés en 1 8a 5 le b^ron de BougainviUe^ capitaine de vaisseau, qui ne craignit pas d'engager la frégate et la corvette placées sous son conunandement dans des passes étroites , inconnues et hérissées de brisants , pour faire de cette partie orientale de l'archipel une carte que j'avais alors sous les yeux. Je devais suivre un si bel exemple , et continuer les travaux hydrographiques auxquels la saison avancée et d'autres circous-»
tances contraires avaient empêché cette expédition dé donner un plus grand développement; nous commençâmes donc à faire la reconnaissance des îles du centre et de la partie occidentale de Tarchipel , où jamais Eu* ropéen n'avait pénétré avant nous.
Ce nouveau travail o£frait des obstacles semblables k ceux que j'avais surmontés avec tant de bonheur dans nos opérations hydrographiques des Natunas : il fallait naviguer de manière qu'au moment où, après avoir déterminé la position des îles de l'O. et du S. O., nous serions descendus dans le S. de l'archipel, la corvette pût remonter vers le N. contre le vent et le courant pour relever les terres situées dans cette direction.
Le soir, avant le coucher du soleil , les positions de toutes les terres les plus avancées vers le N. étaient déterminées, et le lendemain matin , après une nuit employée à lutter contre un fort courant qui portait au S. O. , /a Favorite, laissant à gauche la route suivie par le capitaine Bougainville , donna avec une belle brise et un temps clair au milieu des iles , les unes basses, petites et environnées de brisants, les autres élevées et assez grandes, qui, sur des plans plus ou moins éloignés, semblaient se grouper devant nous.
Déjà la corvette avait doublé plusieurs pointes, trèsprès desquelles la sonde ne rapportait que de grands fonds, lorsque l'élève en vigie aperçut deux pirogues cachées derrière une charmante petite ile couverte d'une espèce de saules pleureurs, d'où quelques pécheurs nous obsei*vaient : je fis gouverner pour en passer à petite distance, et enfin, après bien des hésitations,
les Malais s'embarquèrent et vinrent m* apporter une douzaine de cocos. Des miroirs , des couteaux , des ver* roteries et surtout des mouchoirs eurent bientôt transformé nos défiants visiteurs en amis dévoués : aus» s'empressèrent -ils de nous donner toute sorte de renseignements pour me décider à venir mouiller devant leurs habitations ; je me rendis sans peine à leurs sollicitations un peu intéressées, et bientôt après nous aperçâmes , au fond d'une baie que fondent les extrémités de trois ûes très -rapprochées l'une de l'autre un asses grand village , devant lequel nos pilotes mouillèrent la corvette dans l'après-midi.
Un semblable bâtiment dans ces parages devait paraître une grande curiosité aux habitants : aussi avant même que l'ancre fôt au fond , étions -nous entourés d'une multitude de pii^ogues dont je ne me lassais pas d'admirer les formes gracieuses et la vélocité : la plupart avaient quatorze pieds de long sur deux de lai^e et se recourbaient légèrcnnenti leurs extrémités. La blancheur du bois des bordages , cousus parfaitement ensemble avec du rotin, était agréablement relevée par une large bande de bois rouge qui faisait le tour de la pirogue et l'exhaussait de près d'un pied au-dessus de l'eau. Chacune de ces jolies: petites embarcations était gouvernée par un homme armé de sa pagaie et par un enfant, qui sans doute apprenait le métier de marin sous là conduite de son père; dans tous les cas, la douceur avec laquelle celui-ci donnait ses leçons m'inspira tout d'abord une bonne opinion du caractère de ces pauvres gens, qui avaient, il est vrai, les mêmes
tndts, le même costume que les Miiais des Natonas, mais sans leur ressemUer aucunement pour tout le reste : une tournure mtie » un regard hautain et soupçonaenx, des membres ferts et musouleux i la coutume de porter constamment des armes, trahissent dans ceux-d les inclinations guerrières d'honnnes adonnés au brigandage et habituée à être souvent àu& prises avec ToaQi^aai; les autres, au contraire, montraient dans leur ton, dans leurs manières, quelque chose de paoifi^Qe, de confiant même, quils devaient probablement aiu voiainage de Sineapour, que la plupart d'entre eux avaient visité au moins une fois. Cest ainsi que l'établissement ao^ais, quoiqu'il ne soit fondé que tout nouveflement , a déjè répandu au loin parmi ces peufdades sauvi^es , par la seule impulsion du commerce libre , les bienfaits d'une civilisation dont elles avaient à peine une Idée il y a encore peu d'années; car ces mêmes habitants, que je trouvais tranquilles, bienveSlanto, désarmés, étaient signalés autrefois aux bâtiments eutopéens comme des pirates daii^ereux. Espérons que d^auasi heureux changements s'opéreront un jour dans les mœurs des féiOces insulaires dé Bornéo et des fles situées i l'£. de Java. En attendant, il serait à désirer que les Aurais, qui ont hérité de la grandeur des Hollandais dans ces mers, les eussent paiement remplacés dans la terreur salutaire qu'inspirait autrefois aux forbans la sévère surveillance de oette nation.
Malgré la mine très-rassurante de mes nouveaux h^s et les offres de service que le raja me fit fiure par un de ses principaux officiers, je pensai que la soirée était tix>p
DE LA FAVOAITE. ftli
avancée pour descendre à terre, et je remis wul viaite au leiMleaiaui.
Au point du jour, la chaloupe commença à remplir les barriques à une bdle aiguadesituée en Sàce du villagCi et dont Teau claire et limpide descend de la montagne à la mer par un bassin nsAurel que lea embarcations peuvent approcher sans s*échouer. Au même moment , MM. Parin et de Boissieu partirent dans des canots pour ei^iorer lea environs; enfin, à peine la propreté ordinaire du bâtiment était-- die terminée, que déjà une ibnle de pirogues, chai^gées comme la veflle de poulet, de canards, de cabris et de finnts, nous entouraient de tous ootés; mais comme la multiplicité des demandes et f inspection des cages vides avaient révélé à ces rusés marchands le secret de noa besoins, les provisions étaient devenues piua chèrea, et toua les petits objets d'échange, si priséa par enx aupuravant, ne comptaient phis pour rien daoa les marchés , que les piastres seules pouvaisut conclure prompitement, A ces ruses mercantilea près , dont probablement ces bons Malais avaient trauvé de nombreux exemples parmi les Européens de Sincapour, nous n'eûmes pas la moindre plainte à porter contre leur probité ni contre leur tranqtdllité. Us pariaient tous k la fins, il est vrai, mab je ne remarquai aucune dispute entre eux, pas même quand l'arrivée un peu brusque d'une nouvdle pirogue mettait toute la légère flottâle en mouvemait.
Cette activité , qui animait les alentours de la corvette, s'était répandue dans toute la baie, dont le coup d'œil avait, alors quelque chose de vraiment encban-
teur pour des marins fiitigués de la vue d'îles désertes ou arides, et de brisants qui n'offraient rien de bien attrayant à leur imagination. Sur la droite, un cap élevé qui s'avance en crochet du côté du mouillage , auquel il sert d'abri contre la mousson de S. O. , forme un petit enfoncement bordé de rochers, auprès desquels un grand nombre de pécheurs prenaient d'excellents poissons qui nous étaient destinés; plus en dedans de la baie est une grosse pointe,, que sa couleur rougeâtre fidsait contraster d'une manière agréable avec le vert tendre des bananiers et les rameaux des cocotiers, au milieu desquels on apercevait le village dont les cases, suspendues sur des pieux au bord de l'eau , formaient la ceinture d'une anse de sable blanc, par&emée de pâtés de coraux entre lesquels on trouve un passage profond. Derrière ces habitations , la montagne, coupée presque à pic et garnie de bois épais, semble s'être ouverte pour . protéger de sa masse cet endroit retiré. Si nos regards laissaient encore sur la droite un canal , fermé à rO. par des récifs et qui termine le fond de la baie » ils venaient se reposer avec plaisir sur un massif d'arbres dont le feuillage entremêlé de fruits défendait du soleil l'eau fraîche du ruisseau, dans lequel les hommes de notre chaloupe puisaient dans ce moment : le linge, lavé par les matelots et mis au sec sur les arbustes yoisins , les Malais que la curiosité ou l'intérêt avaient attirés en grand nombre auprès d'eux, faisaient pour ainsi dire de ce lieu , désert auparavant, le pendant du village situé vis-à-vis.
Toute cette partie gauche de la baie est .inhabitée ;
seulement , au fond de petites anses de sable blanc , on distinguait , sous des cocotiers , de misérables cases de pêcheurs. La tranquillité profonde qui régnait sur ces rivages écartés , lorsqu'au même moment nos yeux , en franchissant un large et profond canal formé de ce même côté par deux îles, pouvaient apercevoir au loin la mer battue par la brise de N. E., nous faisait sentir tout le prix du mouillage où nous étions.
L*ile sur laquelle est bâti le village sappelle SiantanUf et présente une surface très - ÙTéguIière qui peut avoir deux lieues dans sa plus grande dimension S. E. et N. 0.; les côtes, ainsi que l'intérieur, ne présentent que des terres élevées , tantôt dépouillées de végétation, tantôt couvertes de forêts, et qui toutes semblent avoir été déchirées par des convulsions souterraines.
Au N. de Siantann se trouvent deux îles étroites, allongées dans la direction du N. au S., et qui forment entre leurs rivages, hauts et coupés à pic, le canal dont je viens de parier et dans lequel le vent de N. s'engo'ufire avec tant de violence que , lorsqu'en décembre et janvier il souffle de cette partie, le village de Siantann, qui est situé devant f ouverture de ce canal, est pendant des semaines entières exposé h des tourbillons d'une violence terrible , qui renversent les cases , empêchent d'allumer du feu, et forcent les habitants à se réfugier de l'autre côté de l'île , après avoir mis les pros et les pirogues à l'abri sur le rivage opposé de la baie, auprès de l'aiguade, devant laquelle est, je crois, pour les grands bâtiments, le meilleur mouillage à toutes les époques de Tannée.
La plus oiientale de ces deux îles est appelée Poakuh Mata; elle a daq lieues de loog, et une seulemeat dans sa plus grande laiigeur ; elle parait montagneuse et n'a que peu ou point d'habitants. Sa voisine * Poidacv MobouF, est beaucoup mmns longue et plus étroite ; mais elle a Tavantage de posséder une petite baie ouverte seulemait au S. E., parfaitement abritée de tous les autres vents, et au fond de laquelle les navires des plus grandes dimensions pourraient fiicilement abattre en carène» Ce port a reçu le nom de M, Paris , qui en a dressé le plan; juste récompense du zèle et de l'activité de cet oiBcier.
A l'E. du groupe dont je viens de faire la description se trouve l'amas d'îlots et de bancs de corail au travers desquds la fir^te la Thétis et la corvette tEspérMOe- se frayèrent un passage en i8a5. A t'O., au S. 0. et au S. sont situées les autres parties principales de r^robipel, dans l'exjdoration desquelles je fiis guidé nonseulement par de très-bons renseignements obtenus des Malais, mais encore par un pratique que me donna le raja de Siantann,
J'allai de bonne heure à terre; accompi^né de M. Ghaigneau et de plusieurs officiers , iaire ma visite à la première autorité» dont le beau -frère était venu à bord pour me servir de guide au d^arquement. Je trouvai le raja gravement assis sous une galerie couverte qui formait le devant d'une grande case, espèce de hangar construit en bois et en nattes et suspendu sur des pieux, dans lequel j'entrai par une échelle faite de bambous Hés ensemble avec du rotin. L*ameublement
en était un peu moins exigu que ediuî de la salle d'au* dieu» de fSe Bdie; car une table grossière, garnie de bancs et recourerte d'un mauvais tapis qui jadis aTait été Tert, ornait le milieu de la galerie. Mais tout ce Une européen ne pouvait compenser à mes yeux la propreté et surtout l'originale simplicité de la demeure du chef des Natunas ; je regrettai même le lait de buffle, les cocos , les cannes k sucre si rafraîchissantes , quand je vis servir la collation de rigueur, dans laquelle, pro* bablement à mon intention , 6gurait en place de (bhé , auprès des ccmfitures chinoises, une espèce de café tpie sa couleur équivoque et une matière huileuse qui surnageait au-dessus de sa sur&ce rendaient également re« poussant : je me dispensai d'en boire, malgré les folfi* citations de mon hôte , dont les manières anncmçaient un homme qui avait vécu avec les Européens; en effet, il était neveu du sidtan de Rhio , maitre des Natunas et des Anambas, que les membres de la bmilie de ce prince, créature des Hollandais, viennent gouverner tour k tour. La bonne mine de ma nouvdie connais^ sanoe , ses traits asses réguliers, sa physionomie moins douteuse que celle de la plupart des chefs malais, me prévinrent en sa fiiveur : aussi, après quelques instants» je lui ofliris le présent que j'avais apporté avec moi pour en disposer suivant les circonstances. B consistait en une fort belle paire de pistolets dorés, qui étaient renfermés , ainsi que leurs ustensfles, dans une boite d'acajou. Un parefl don devait paraître brillant au raja de Siantimn , et cependant il ne le reçut pas comme je m'y attendais, et ne montra presque aucune apparence de
plaisir. Il est vrai que, le soir précédent, un personnage de sa suite avait témoigné à M. Chaigneau, qui toujours nous servait d'interprète avec la plus aimable complaisance, que son maître' désirait ardemment une montre; mais malheureusement il n'était pas en mon pouvoir de contenter la fantaisie du pacifique gouverneur des Ânambas.
La conversation, languissait , car notre répertoire do mots malais avait été bientôt épuisé : je témoignai donc,, pour terminer l'entrevue, le désir de parcourir le village ; mais mon hôte , qui mettait sans doute de Voi^eil à nous montrer ses possessions, voulut m'accompagner, et la promenade n'eut pour moi rien de plus gai que la visite.
Vues de près , toutes ces cases , la plupart misérables et mal construites , perdirent beaucoup de leur prix à nos yeux. Elles étaient rangées sur la plage, presque au milieu du ressac, dont récume blanchissait leurs fidbles pilotis . et séparées du pied de la montagne par un espace sablonneux et resserré. Dans un endroit où les rochers s'éloignaient un peu du rivage , nous vîmes la mosquée, vaste hangar carré dont la base, assez élevée et bâtie en pierres de taille, soutenait de forts montants peints en rouge, sur lesquels un toit de paille était posé si légèrement qu'il semblait comme suspendu en l'air. A l'extrémité opposée à la porte principale figurait une espèce de chaire grossièrement travaillée, qui me parut être le seul ornement intérieur de cet édifice, dont l'extérieur n'avait non plus rien de remai^ quable. *
Cependant nous visitâmes avec plaisir le joli bassin destiné aux ablutions des fidèles, dans lequel coule sans cesse Teau fraîche et limpide d*un petit ruisseau que laissent échapper les bois voisins; très-près dé là passe la petite rivière qui sépare le village en deux parties , Tune desquelles est habitée exclusivement par quelques Chinois , dont les cases annoncent Taisance et la propreté : ces étrangers , qui aux Anambas comme partout ailleurs dans ces contrées, sont marchands, cultivateurs et manufacturiers, font des étoffes de soie très -fines, dont le travail ne peut certainement être comparé à ce que nos manufactures fabriquent dans ce genre ; mais celles-ci pourraient -elles en livrer de semblables aux mêmes prix?
A ces étoffes , dont l'exportation est très-peu considérable , les insulaires des Anambas joignent d'autres produits de leur industrie ou de leur soi, tels que des cocos, du poisson salé, des holothuries séchées au soleil, et une grande quantité de sagou , qui sont échangés contre des toiles de coton d'Europe, des porcelaines communes de la Chine, de la quincaillerie , et enfin contre du riz, dont ces îles ne produisent pas assez pour la nourriture de leur population. Celle-ci cependant est si peu nombreuse que le village de Siantann , chef-lieu de la partie occidentale de Tarchipel , ne contient pa^plus de trois à quatre cents habitants, don|4a plupart sont esclaves et appartiennent presque tous, comme dans les Natunas, au sultan de Rhio , p0ur lequel ils vont à la pêche , quand la saison es^ fa vorable , et cultivent des terres pendant le reste de Tannée. Ces malheuraux forment II. ay
une classe vouée au mépris et aux privations ; ils vivent sur les bateaux ou dans de mauvaises cabanes, et ne peuvent rien posséder. Combien de fois avons -nous vu ces pauvres créatures cacher avec soin ce qu elles obtenaient de notre pitié, pour le soustraire à la rapacité d'un maître qui un instant après venait le leur arracher !
Dans Tespèce de port formé par les récifs devant le village, je ne vis pas, comme aux Natunas, de ces magnifiques pros dont la destination m*avait paru suspecte; nous eûmes pourtant du plaisir . à compter un assez grand nombre de caboteurs qui se disposaient à partir pour Sincapour ; ils étaient petits , et pontés seulement avec des nattes étendues sur les barrots: mais leurs formes gracieuses et légères, leurs deux jolies voiles carrées , soutenues par des mâts de bambous , la cabine du patron sur Tarrière , enfin une extrême propreté, les faisaient paraître à nos yeux de charmantes embar* cations.
Ces petits pras doivent bien marcher; mais combien le beau temps ne leur est-U pas nécessaire pour firanchir le canal de quarante-huit lieues qui les sépare de leur destination! U est vrai qu'ils font rarement plus de deux voyages par an; ils partent avec les dernières brûes d*une mousson pour revenir avec les premiers souffles de lautre , avant que les mauvais temps aient commencé. Cette manière de naviguer est suivie dans toute la mer de Chine , dont les côtes occidentales principalement sont couvertes dans la belle saison dune multitude de bateaux, auxquels Téloignement de Bornéo
et des autres grandes îles de TE., toutes infestées de forbans, et plus encore la présence d*un grand nombre de bâtiments européens qui vont à la Chine ou viennent chercher les détroits, assurent une certaine sécurité.
Ma curiosité ne trouvait cependant pas assez d'aliments pour me faire braver longtemps ie soleil , dont les rayons» alors perpendiculaires sur nos têtes, étaient réfléchis par les rochers voisins et le sable dans lequel nous marchions : aussi étais -je revenu de bonne heure à l'endroit du rivage où mon canot m'attendait. Le brave raja et son principd conseiller s'embarquèrent avec moi ; les autres individus de sa suite vinrent dans des pirogues. Je remarquai que l'arrivée de tous ces grands personnages ne dérangea en rien les Malais occupés , sur le pont de la corvette ou le long du bord, à vendre leurs marchandises : cette circonstance acheva de me convaincre que le raja était plutôt une espèce d'intendant du sultan de Bhio qu'une autorité civile ou militaire. Dans tous les cas , les présents que je lui avais faits le matin, ceux que je lui fis encore et auxquels les principaux habitants qui l'accomps^inaient et leurs femmes, quoique abs^ites, eurent part , établirent entre nous un échange de bons procédés; aussi me promit -il deux pratiques pour le moment de l'appareillage, que j'avais fixé au lendemain matin.
Après une collation composée de pâtisseries , de confitures, ainsi que de liqueiurs douces , dont mes visiteurs burent avec grand plaisir, quoique mahométans, le raja retourna au rivage , mais non sans m'avoir fait les plus belles o£Bres de service, marchandise qui, dans
aucun pays, ne coûte cher, et qui nulle part n'est épargnée. Cependant, dans laprès-midi, une pii^ogue m'apporta de sa part quelques poules et deux cabris, comme un témoignage de son amitié.
Un peu avant le coucher du soleil, je descendis avec plusieurs ofiBciers pour faire de l'exercice et continuer plus à notre aise les observations du matin : ayant trouvé facilement un cicérone, nous parcourûmes le village , puis la montagne au pied de laquelle il est situé. Ea circulant au milieu de ces cases dont une échelle étroite et branlante est la seule issue, nos yeux, un peu aux aguets , apercevaient de temps à autre de petites figures qui n'avaient rien de masculin , et que la curiosité et peut-être un peu de coquetterie faisaient apparaître aux portes à demi fermées , ou aux fenêtres , closes par un treillis de rotin : de grands yeux noirs et doux , des traits gracieux, un front élevé, des cheveux arrangés avec soin sur le derrière de la tête, une gorge bien placée et légèrement voilée , charmes qu embellissait encore ce désir de plaire si naturel aux femmes de tous les pays, même les plus sauvages, formaient un ensemble que le souvenir des Gochinchinoises et deui mois d'isolement nous firent trouver séduisant.
Les pauvres recluses , de leur côté , ne parurent pas trop fâchées de la petite distraction que le hasard leur offirait. La plupart d'entre elles portaient les colliers de corail que j'avais donnés le matin à leurs maris, et chacun de leurs regards était peut-être un remercîment. Mais comme un pareil langage, tout innocent qu'il paraissait âmes jeunes compagnons, aurait pu être fort
mal compris par les maîtres et seigneurs des princesses, j'entraînai la bande joyeuse dans la montagne , au milieu de bois épais où nous trouvâmes des sujets d'observations moins attrayants sans doute, mais aussi beaucoup moins dangereux.
Ces bois , au travers desquels serpentait un chemin escarpé , paraissaient aussi anciens que le monde : à chaque pas nous franchissions d'énormes arbres tombant de vétusté ou renversés par les torrents, et qui formaient encore avec les faisceaux de lianes qu'ils portaient auparavant des voûtes sombres, d'où s'échappaient, à notre approche, des troupes de singes, lesquels partageaient avec une multitude de cochons sauvages la possession paisible de la forêt.
Le sentier dont nous suivions les capricieux détours conduisait de Tautre côté de l'île, que la pente plus douce des montagnes a permis de cultiver, et où sont quelques petits villages habités seulement pendant la pêche des holothuries, à laquelle se livre toute la population. Je désirais aller jusque-là; mais la nuit, qui approchait, nous força de revenir sur nos pas. En descendant vers le village, je remarquai les lits de plusieurs torrents qui, dans la saison des pluies , remplissent les ravins en se précipitant vers la mer : ils étaient alors presque à sec. En général , le terrain manquait d*eaux courantes : quelquefois, cependant, un petit ruisseau, descendant du haut des montagnes, se glissait en murmurant à travers mille obstacles, et lorsque épuisé par une longue course, il était sur le point d'expirer dans quelque cavité profonde, la prévoyante industrie d'un Malais avait prc-
sente à ses eaux un long canal de bambou qui les conduisait ainsi de rochers en rochers, par une pente adoucie , j usqu'au bord de la mer, où elles se partageaient dans {dusieurs autres tuyaux plus petits, faits également de bambous et légèrement suspendus sur de hantes perches, pour aller se distribuer dans dia<{ue case et servir aux besoins des habitants.
Après le cocotier, le bambou est le don le plus précieux que la bienveillante nature ait fait aux contrées voisines de TéqUateur. Le Malais du grand archipd d'Asie, comme le sauvage de la mer du Sud, n éprouvant aucune inquiétude sur lavenir et dédaignant les douceurs d'une civilisation inutile pour lui , ne se construit que des habitations fragiles , et ne se fabrique que des instruments simples comme se's besoins. Si le cocotier le nourrit, le désaltère avec son fruit, lui donne son écorce pour faire des lignes de pêche ou les cordages nécessaires k la manœuvre de sa pirogue , le bambou lui fournit pour celle-ci des mâts et un balancier : son bois dur , léger et couvert d'un vernis brillant que l'humidité et les vers rongeurs ne peuvent attaquer, sert non-seuie* ment à construire les cases , mais il en forme presque tout l'ameublement; le tronc, creux et divisé, par des anneaux , en cavités d'in^ale grandeur, offine pour les usages domestiques des vases de toute dimension. Il sert également à confectionner la couche grossière du pauvre esclave et les meubles légers et élégants qui, en sortant des mains des ouvriers chinois, vont orner les vastes demeures des sultans malais. C'est encore dans ces belles touffes de bambous dont les tiges élancées balancent
mollement leur feuillage gracieux sur le bord des eaux , que les pêcheurs vont prendre des bâtons pour tendre leurs filets, ou choisir, pour faire des perches , des jets d*une longueur si prodigieuse , que malgré la profon* deur des rivières dans le lit desquelles leur pied est enfoncé , leur sommet surmonte la surface des eaux , et semble annoncer des hauts-fonds.
Dans tous les pays qui possèdent le bambou, et que la Favorite a visités, j*ai vu cet arbre offrir différentes propriétés à Tinstinct du sauvage ou à l'industrie des peuples civilisés. Le Tagal lui dérobe le papier sur lequel il écrit; le Chinois, en le faisant servir à la fabrication de cette infinité de meubles si commodes dans les pays chauds , a rendu la partie policée du grand archipel d'Asie , Tlnde entière, ainsi que les établissements européens, tributaires de son adroite industrie. Aux Ananibas, des bambous forment au milieu de la forêt un léger et gracieux aqueduc , que l'aile d'un oiseau renverserait ; tandis qu'à Java , on prépare avec les sommités de leurs jeunes branches un manger sain et délicat.
En arrivant à bord, je trouvai MM. de Boissieu et Paris de retour de leur exploration ; ils étaient parvenus à réunir en aussi peu de temps, à force de soins et d'activité , tous les matériaux nécessaires pour dresser un plan du mouillage et de ses environs. Les pièces à eau avaient été remplies ; une assez grande quantité de provisions, vendues par les Malais, assurait pour quelque temps des rafraîchissements aux hommes malades; enfin la corvette était parfaitement disposée pour mettre sous
voiles; aussi, après une nuit belle et tranquille, pendant laquelle les pratiques malais se rendirent à bord , nous appareillâmes au soleil levant, avec un temps clair et une jolie brise de N. E.
Ce mouillage, où nous avions goûté de trop courts instants de repos , reçut le nom de haie Tapinier. Cette marque de considération que tous les officiers de la Favorite réunis voidurent donner à mon beau-&ère, conseiller d'état, membre de l'amirauté, directeur des ports et arsenaux, dont la bienveillante sollicitude s'était étendue sur tout ce qui pouvait assurer le succès de l'expédition , fut doublement douce à mon cœur, parce T^c j'y vis non-seulement une preuve d'attachement pour moi, mais encore un honorable souvenir d'une personne à laquelle je suis uni par les liens du sang et par les sentiments de la plus vive affection.
La baie Tupinier, située par 3"* 1 5' de latitude N. et io3° a 8' de longitude orientale, ofi&e pendant l'une et l'autre mousson un excellent mouillage aux plus grands bâtiments ; ils y trouveront en abondance du bois , de l'eau, et pour les malades de très-bons rafraîchissements. Je pense même que si leur séjour était un peu prolongé, les îles voisines pourraient fournir des provisions fi^aiches en assez grande quantité pour un équipage nombreux. Cette baie est d'un abord facile en tout temps et de presque tous les côtés , car les îles élevées qui l'entourent à grande distance dans plusieurs directions sont très - reconnaissables et peuvent être approchées sans danger.
Les habitants nous ont paru doux , hospitaliers et
favorablement disposés à Tégard des Européens. Cependant, malgré ces apparences séduisantes, je ne conseillerais pas à un bâtiment marchand &iblement armé de séjourner longtemps dans ces îles , car il serait à craindre que la vue d*une proie facile ne réveillât chez ces Malais le goût de la piraterie , qui est pour ainsi dire inhérent au caractère de leur nation.
Après avoir doublé la pointe la plus occidentale de la baie Tupinier, nous aperçûmes dans le S. O. trois groupes , dont les îles paraissaient plus grandes et plus élevées à mesure que nous nous éloignions de Siantann. Le premier, composé de quelques rochers arides , lut laissé sur la gauche , et nous donnâmes dans un canal laiige de deux Ueues qui le sépare du second, remarquable par les formes coniques de ses îles, dont la plus grande reçut le nom à'ile da Pic; elle est couverte de bois et inhabitée, ainsi que ses voisines, qui forment avec elle des canaux profonds.
Nous contournâmes par le S. ces îles à un mille de distance , puis je donnai la route au N. 0. pour aller prendre connaissance de la pointe la plus septentrionale d'une grande île, k laquelle je conservai son nom malais de DjimaJ^a et qu'un passage de trois lieues de large environ sépare de Tiie du Pic. Mais le soleil venait de se coucher, la chaleur avait été étouffante pendant le jour, et les petites brises variables, en nous contraignant à manœuvrer sans cesse, avaient beaucoup fatigué l'équipage; je laissai donc tomber l'ancre pour attendre le lendemain.
La nuit fut calme; au point du jour je fis mettre à la
voile et gouverner pour passer dans le canal formé par la pointe N. de Djimadja et plusieurs autres îles, dont la moins petite s*appelle Poulao-Bessar^
Le temps était magnifique; une jolie petite brise poussait la corvette au milieu d'un bassin formé par plusieurs îles d'aspects différents dont le soleil commençait à éclairer les sommets élevés, sans que ses rayons, cependant, pussent encore percer la brume qui nous cachait le fond d'une grande baie de Djimadja, devant laquelle nous passions lentement. Toute cette partie de File o£Ere un coup d'œil sombre et sévère; partout on voit des traces de la terrible mousson de N. E.; les plages sont semées de pierres et 'd'arbres apportés par la mer, lorsque dans les coups de vent elle roule ses longues lames sur ces rivages sans abri.
A mesure que la corvette approchait de Djimadja, le canal se rétrécissait de plus en plus , et les deux côtés prenaient une apparence moins triste : aux rochers noirs et arides succédaient peu à peu des anses bordées de cocotiers chargés de fruits ; le rivage de Poulao-Bessar présentait une ceinture de bananiers dont le vert tendre adoucissait les teintes plus foncées des bois qui couvraient l'intérieur de l'île ; dans une charmante petite baie environnée de hautes terres, nous vîmes des bateaux échoués sur le sable , à peu de distance de quelques cabanes , délicieusement situées très*près d'un ruisseau , au milieu des arbres , sous lesquels était groupé un troupeau de cabris, que leurs gardiens avaient abandonnés pour venir au bord de l'eau regarder la Favorite qui franchissait alors à leur grand étonnement la partie
la plus étroite du passage , dont ses vergues semblaient toucher les deux rives.
Gomment rendre les émotions que ressent le commandant d'un bâtiment de guerre lorsqu'il franchit un canal inconnu et dangereux , dans lequel le moindre changement de vent ou un courant inattendu, et tant d'autres accidents que dans notre aventureux métier la prudence même n'ose prévoir, peuvent amener une issue malheureuse aux plus sages combinaisons! A l'anxiété qu'il éprouve se mêle qiidique chose de noble et d'élevé : il grandit avec le danger ; il fidt partager aux officiers , à l'équipage la confiance dont il est animé , et leur inspire ce dévouement qui fait surmcmter tous les obstacles. Ce sentiment de sa propre force, cette persuasion qu'arrivé à des distances immenses de sa patrie, son expérience seule doit préparer, créer même des ressources pour le bâtiment et l'équipage confiés à ses soins , ferment la plus belle prérogative de l'officier de la marine militaire et le seul dédommagement de tant d'inquiétudes et de soucis.
Deux mois de travaux hydrographiques nous avaient déjà habitués, les officiers et moi, à naviguer, de nuit comme de jour, au milieu des rochers et des réci£i. Les matelots eux-mêmes, familiarisés avec le danger, savaient parfaitement reconnaître les moments où leur présence, sur le pont et leurs eCTorts réunis pouvaient être nécessaires au salut commun : placés en v%ie , leur attention était continuelle, et jamais je n'ai vu de navire où ce service si intéressant fut rempli avec plus de zèle et d'activité; aussi, dans ie canal de Djimadja,
ctais-je beaucoup plus occupé des grimaces singulières que faisaient nos pratiques malais , épouvantés de voir un grand navire engagé, malgré leurs conseils trop prudents , dans des passes aussi étroites , que des risques auxquels pouvait être exposée h Favorite , qui dépassait doucement les unes après les autres une fouie de petites pointes, comme pour nous laisser le temps de jouir des tableaux changeants que la nature sauvage présentait à chaque instaint autour de nous.
Cependant , lorsque après avoir contourné la pointe basse et allongée qui termine Djimadja vers le N., j*eus fait gouverner quelque temps au S. , le rivage offirit un aspect moins désert : la corvette passa devant une baie profonde, ouverte à l'O., mais abritée des vents de cette partie par plusieurs grands îlots, et au fond de laquelle nous aperçûmes un village, résidence du raja, qui informé probablement de ma générosité envers son confrère de Siantann , m'envoya un de ses affidés pour me promettre beaucoup de provisions sije voulais mouiller. Gomme le temps n avait pas une apparence rassurante, et que je voulais terminer tout de suite Tbydrographie de cette partie de l'île , ces ofires séduisantes ne firent pas changer mes résolutions. Aussi le soir nous laissâmes tomber l'ancre au lai^e de la pointe la plus méridionale de Djimadja. ,
Cette île, la plus grande de Tarchipel, peut avoh* cinq lieues dans sa plus grande longueur du N. O. au S. E. , et trois de large du N. E. au S. O. ; mais sa forme irrégulière et très-allongée vers le N. , ainsi que des baies profondes, diminuent coiisidérablement sa surface.
qui en ootrc est inégale et élevée. Cependant du coté occidental , les collines ont une pente beaucoup moins rapide vers la mer : aussi les environs du village dont j'ai parlé sont-ils bien cultivés et couverts de plantations de cannes à sucre et de mais. Mais la plus précieuse production de Djimadja, cestle sagou, qui compose la principale nourriture des habitants , et forme encore une branche lucrative de conunêrce avec les pays voisins. Cette substance blanchâtre et g^utineuse provient d'un arbre de la famille des palmiers , dont le tronc droit et l^èrement annelé parvient souvent à une grande hauteur. On le coupe par tronçons : alors f écorce, quoique unie et très-épaisse , se détache facflement et laisse voir une moelle blanche que les Malais réduisent en poudre, après l'avoir fait sécher au soleil; cuite ensuite à la vapeur, cette espèce de farine devient grumeleuse comme de la grosse semoule et peut se conserver longtemps à l'abri de l'humidité. Le sagou de Java est plus fin » plus blanc, mieux préparé; mais il m'a paru moins nourrissant que celui des Anambas et même des Natunas, car toutes ces ilés en produisent plus ou moins.
Les rivages de Djimadja présentent de petites chaînes d'écueils et d'ilôts dans plusieurs parties ; mais ils sont généralement accores et rarement bordés de coraux. Les deux grandes baies dont j'ai parié sont les seuls mouillages de File : la première, ouverte au N. £., forme une bonne rade dans la mousson de S. O. ; l'autre offre un excellent abri lorsque soufflent les vents de N. E., et les bâtiments y trouveront de l'eau, du bois et des provisions en abondance. Il est vrai qu'ils seront
obligés de se louer au milieu de passes étroites et sinueuses; mais cette opération no&ira, je crob, aucun danger.
Le a 8 au matin, après une nuit pendant laquelle le temps avait étéàTorage et dune chaleur excessive, je fis mettre sous voiles afin d'achever Thydrographie de la partie S. E. de Djimadja. Mon intention était de remonter ensuite , en passant par le milieu de Tarchipel pour en déterminer toutes les terres et les rochers, jusqu'au N. du groupe de Siantann; de là je comptais revenir encore vers le S., et finir nos travaux par l'exploration du côté oriental du groupe de petites îles que la Thétis et l'Espérance avaient traversé. Malheureusement, dans r exécution de ce projet, noiis ne fiâmes pas aussi favorisés que nous Favions été dans les Natunas; car à peine la pointe S. de Djimadja eut-ell^ été dou> hlée que la brise de N. E. se fit sentir et le temps devint nuageux et se mit à grains. Cependant nous parvînmes à faire entièrement dans cette journée l'hydrographie du groupe du milieu de l'archipel, auquel je doimai le nom à'tles de Rigf^f en l'honneur de l'amiral sous les ordres duquel combattirent les forces navales firançaises à Navarin, et dont l'habileté a tant contribué à rendre à notre marine militaire son ancien édat.
Nous étions obligés de lutter contre le courant et le vent, également contraires; et comme la brise, ordinairement faible durant le jour, ne reprenait que le soir, pour gagner au vent je faisais louvoyer sous toutes voiles pendant la nuit, par des temps souvent douteux, au milieu des îlots et des récifs : et cependant telle était la
sunreiilance qu' exerçaient les officiers de quart et Texpérience qu'ils avaient acquise , que je pouvais goûter quelque repos , après les longues fatigues de la journée.
Le 3o mars au soir, nous avions fait assez de chemin vers le N. pour pouvoir distinguer parfaitement, dans le S. E., la baie Tupinier, dont les terres semblaient alors deux, collines isolées.
Plus nous avancions dans la même direction , plus nous avions & lutter contre une mer grosse , des brises fortes et un courant qui arrêtait notre route. Cependant lorsque h Favorite fut parvenue près des îles situées au N. de Siantann, elle trouva un faible courant de marée qui portait au N. E. pendant douze heures : grâce à ce précieux auxiliaire elle put doubler, le 3 1 au soir, le rocher auquel sa forme ronde et élevée de quelques pieds au-dessus de la mer a fait donner le nom de Guérite par le capitaine Bougaînvilie. Cet éoueil, placé à une lieue au N. de Poulao-Mata , est très-accore; mais son isolement et son peu de hauteur le rendent dangereux la nuit pour les bâtiments.
Enfin, le i*' avril dans la matinée, après un louvoyage long et pénible , la corvette doubla les ilôts du N. E., qu'elle avait déjà rangés de ti'ès-près le soir où nous primes pour la première fois connaissance des* Ânambas : je fis arriver alors vers le S., pour explorer r^trémité la plus orientale de farchipel; et le soir, après avoir navigué toute la journée au milieu des bancs de coraux dont ces parages sont hérissés , et franchi des canaux très-étroits, nous laissâmes tomber Tancre au milieu d*un bassin formé par plusieurs îles, parmi les-
quelles il en est une qui reçut le nom d*i2e aux Cocos.
La pêche des holothuries, appelées ird/Mm par les Malais , se fait principalement dans cette partie des Anambas, où je vis, au fond des petites baies voisines du mouillage , un grand nombre d'embarcations qui attendaient lés beaux temps d'avril et de mai pour conomencer les travaux. Cette pêche exige une grande patience et beaucoup de dextérité : le Malais , penché sur l'avant du bateau,. tient dans ses mains plusieurs longs bambous, disposés pour s'adapter les uns au bout des autres, et dont le dernier est garni d'un crochet acéré; ses yeux exercés percent la profondeur des eaux, alors unies comme une glace, et aperçoivent aisément, quelquefois à une profondeur de cent pieds, l'holothurie accrochée aux coraux ou aux rochers : alors le harpon, descendant doucement, va saisir sa proie qui, ramenée à fleur d'eau , tombe ainsi au pouvoir du pêcheur. Rarement celui-ci manque son coup; mais la rareté du trépan qui, dans certaines années, se retire loin des cotes, et quelquefoisle peu de durée des calmes, rendent les produits de cette branche d'industrie fort incertains. Cependant on m'a assuré que la vente annuelle des holothuries aux marchands chinois rapporte un assez gros revenu au sultan de Bhio et aux rajas chai^gés de veiller à ses intérêts.
Je profitai du calme pour aller le lendemain , un instant après le lever du soleil, visiter l'île aux Cocos. Elle mérite bien ce nom ; car sa surface est entièrement couverte de cocotiers , dont la plupart donnent chacun jusqu'à mille cocos par an , et sont une espèce de for-
tune pour les habitants de Siantann, entre lesquels ils doivent être d'autant plus exactement partagés qu ils sont sans doute d*un rapport considérable, si j*en juge par la somme assez forte que les gardiens exigèrent en payement des fruits que je fis acheter pour nos matelots , auxquels un semblable rafraîchissement fidsait grand plaisir durant la chaleur excessive de la journée.
La brise , qui se déclara de bonne heure , nous permit de lever f ancre avant midi, et je fis gouverner vers le S. : alors , comme la corvette allait s'éloigner de plus en plus de Siantann , je renvoyai les pratiques , après les avoir récompensés au delà même de ce qu ils espéraient; et le patron de leur bateau , pauvre esclave qui avait été par le ùli notre véritable pilote, fut également comblé de présents : Tembarras que lui causaient tant de richesses , le soin qu'il prenait pour les cacher, nous amusèrent beaucoup, et je fis promettre aux deux Malais qu*il n*en serait pas dépouillé.
Les forbans maures , ainsi que les pros qui reviennent de Sincapour à Bornéo ou à Paiawan , visitent quelquefois les petites îles au milieu desquelles nous étions, et cherchent à en surprendre les habitants, qu une fuite précipitée et l'abandon de leurs bateaux ne peuvent pas toujours sauver de l'esclavage ou de la mort : aussi, h l'exception des bois de cocotiers , où des gardiens sont toujours établis k demeure, ces rivages ne sont habités qu'à l'époque de la pêche du trépan , pendant laquelle les insulaires se réunissent en force pour résister aux pirates, qui, malgré ces précautions, en attrapent toujours quelques-uns.