II
 deux heures, la grosse pointe noirâtre et à'un aspect sauvage qui termine la partie méridionale de Siantann restait derrière nous. La corvette explora les ilôts détachés qui sont situés dans le S. de Tarchipel , et le soir elle mouilla sur la côte de Poulao-Riabou , île montagneuse et couverte de bois , la principale des îles de Rigny ; enfin le lendemain au soir, tous les travaux hydrographiques sur les Ânambas étant terminés, nous fîmes route pour les détroits qui conduisent dans la mer de Java (i i).
Les cartes des deux archipels, faites avec le plus grand' soin, doivent être d'autant plus exactes que, depuis le départ de Tourane , la marche des cinq montres marines a été d'une précision admirable : ainsi les soins et les talents réunis de MM. Serval et Paris ont élevé au souvenir du passage de la Favorite dans ces mers éloignées, un monument qui sera peut-être no jour précieux pour les navigateurs.
Plus nous approchions de l'équateur, plus le temps devenait beau et le ciel clair; mais les brises diminuaient de plus en plus , et la corvette avançait bien lentement vers lé S. : cependant nous n'avions plus que pour douze jours de vivres à bord; et Java, où je comptais relâcher, restait encore à cent soixante lieues.
Le 5 avril , nous prîmes connaissance d'une suite de petites îles, parmi lesquelles était Saint -Julien, dont quelques navigateurs français ont contesté l'existence et que je trouvai néanmoins très-bien placée sur les cartes anglaises. Xavais l'intention de faire l'hydrographie do petit archipel du Saint-Esprit, situé par o** 4o' de latitude
N. ; mais les courants au S. nous en élo%nèrent si rapidement pendant le calme, que je fus forcé de renoncer & mon projet. La nuit suivante, la Favorite franchit féquateur pour la troisième fois depuis son départ de Toulon, et entra, avec un beau temps et une jolie brise favorable, dans l'hémisphère austral.
Déjà nous avions laissé sur notre droite le détroit de Sincapour et les grandes îles de Bintang , Bantam et Ldngen , dont les cotes forment , avec ceUes de Sumatra, des passages très-fréquentés par les bâtiments européens qui se rendent dans la mer de Java, où ils n'arrivent toutefois qu'après avoir passé par le détroit long et sinueux auquel Banca donne son nom. Cette grande île abrite des vents de N. E. l'entrée d'une rivière profonde , sur le bord de laquelle est bâtie la ville de Pidembang , où résidait autrefois un des plus puissants souverains de Sumatra.
Longtemps les pro$ de guerre de ce sultan malais furent la terreur du commerce et isolèrent pour ainsi dire les cotes de ses États; mais le gouvernement de Batavia punit enfin tant de méfaits avec sa sévérité ordinaire. Des forces considérables parurent, eu 1821. devant la capitale du sultan de Palembang , qui , après avoir vu ses flottes détruites , ses troupes battues et dispersées par les Hollandais , alla expier dans Vexil , aux Moluques, les brigandages de ses sujets.
Blalgré un si terrible exemple , ces parages n'en sont pas moins restés des repaires de forbans qui attaquent pendant le calme les bâtiments &iblement armés, ou attendent que des événements malheureux fassent tom-
ber entre leurs mains , c est-à-dire livrent à la plus horrible servitude et au pillage , les équipages et les cargaisons des navires qui se perdent sur les nombreux écueils dont ces parages sont hérissés. Tel était le sort affreux que cette abominable race d'hommes réservait probablement à Téquipage de la frégate anglaise VÀIceste, qui fit naufrage en 1816 sur un rocher inconnu dans le détroit de Gaspar, situé par le 3* d^ré de latitude S. , entre Banca et File Billiton , lorsqu'elle s'en retournait de la Chine à Londres , avec l'ambassadeur lord Amherst à son bord. Les naufragés avaient été forcés d'abandonner leur bâtiment et de se réfugier sur une île déserte; mais bientôt ils y furent assaillis par les Malais accourus des rivages environnants, et dont le grand nombre, qui allait toujours croissant, leur inspirait des inquiétudes d'autant plus cruelles qu'ils craignaient pour le sort de la chaloupe dans laquelle lord Âmherst était parti dès Téchouage pour Batavia. Cependant les Anglais , quoiqu'une grande partie d'entre eux n'eussent pas d'armes, parvinrent par leur bonne contenance à en imposer à ces brigands, jusqu'au moment où plusieurs navires envoyés par le gouverneur de Java vinrent heureusement les tirer de cette dangereuse situation.
La plupart de ces pirates étaient sortis des îlots et des rochers qui bordent la côte circulaire de Billiton, et la rendent presque inabordable pour les bâtiments européens. Cependant cette île sert de point de reconnaissance aux marins qui veulent aller de la mer de Chine dans celle de Java. Elle sépare deux détroits : à
l'O. celui de Gaspar, par lequel passent ordinairement les navires ; et à TE. celui de Carimata , large de quarante lieues , mais que les navigateurs fréquentent fort peu à cause des bancs et des récifs dont il est rempli.
L'espérance de rendre encore quelques services & Thydrographie me décida pour ce dernier détroit : aussi , dès que nous eûmes franchi Téquateur, je fis gouverner au S. E., pour aller prendre connaissance de Carimata, île montagneuse , habitée par des Malais , et qui a donné son nom au passage devant lequel elle est placée. Nous laissions sur notre gauche, à vingt -cinq lieues de distance , la côte de Bornéo , qui se dirige au S. l'espace de quatre-vingts lieues, depuis le i*' degré de latitude N. jusqu'au 3* degré environ de latitude S. : i& elle tourne brusquement à TE., et court ensuite parallèlement aux terres de Java. Cette longue étendue de rivages est sillonnée par un grand nombre de rivières qui ont leurs bords couverts de villages dont les féroces habitants obéissent à des rajas plus traîtres, plus méchants encore que leurs sujets.
n n'y a pas longtemps encore que ces insulaires , montés sur de grands pros armés de forts canons , répandaient la terreur dans les détroits et les parages environnants; mais les Anglais, après la prise de Java, et plus tard les Hollandais, ont plusieurs fois détruit les asiles fortifiés où ils se retiraient. Cependant, malheur encore aujourd'hui au capitaine européen ou chinois qui mouille son navire à l'embouchure d'une des rivières dont je viens de parier ! L appât de bénéfices considérables, les plus séduisantes promesses,
tous les moyens de la plus iusigae perfidie sont employés par les che& malais pour attirer dans leur village la victime sans défiance et obtenir le débarquement d*une grande partie de la cargaison. Ces deux points importants une fois gagnés, et au moment où le capitaine abusé croit avoir fait un voyage très-lucratif^ il tombe sous le poignard du traître raja , après avoir souvent contribué lui-même, dans l'espoir de racheter sa vie , à la capture de son bâtiment et à la perte de ses compagnons.
Les Hollandais entretiennent pourtant sur trois points de cette partie des côtes de Bornéo des résidents pour sui^eiller la conduite des sultans voisins, et protéger les caboteurs qui viennent y trafiquer; meaure prudente , mais inutile. La principale de ces résidences est Sambas, gros bourg situé par i"" de latitude N., à Tembouchure d'une assez forte rivière, dont les bords, naturellement inondés pendant presque toute l'année, produisent d'immenses récoltes de riz. Cette denrée précieuse pour les populations malaises se trouve également en abondance dans la rivière de Pontiana, sous réquateur, et enfin à Succadana, vfllage situé deux degrés plus au S., au fond d'une baie dans laquelle plusieurs ruisseaux viennent se jeter.
Pendant longtemps les marchands de Java avaient exploité seuls le commerce de ces trois établissements; mais depuis quelques années les Chinois, qui sont venus s'y établir en foule, leur ont enlevé presque entièrement cette source de richesses, et envoient & Sincapour la grande quantité d'or, de diamants et d'autres mardiandises précieuses qu'ils tirent de l'intérieur de Bornéo.
Non-seulement le gouvernement de Batavia n'a pu empêcher jusqu'ici ces étrangers remuants et industrieux de nuire ainsi au commerce hollandais, déjà si fort ébranlé dans ces pays par les Anglais, mais encore il est obligé de les combattre dans ses propres comptoirs de la côte méridionale de Bornéo : car les Chinois, après y avoir été reçus sans défiance, se sont révoltés, et ils tenaient encore, lors de mon passage à Java , leurs anciens maîtres bloqués dans les endroits fortifiés.
Les Européens n ont presque aucune notion certaine sur Tintérieur de cette grande île , dont les parties ma* ritimes sont inondées pendant neuf mois de Tannée par des pluies continuelles qui en rendent le climat horriblement meurtrier. Les Hollandais prétendent *que plusieurs voyageurs de leur nation sont parvenus trèsloin dans les terres, où ils ont trouvé des lacs immenses, des mines dor et de pierres précieuses, enfin une population noire anthropophage , chez laquelle un homme ne peut se marier qu'après avoir mis aux pieds de sa fiitûre les têtes d'un certain nombre d'ennemis qu'il a dévorés. Mais toutes ces relations ressemblent trop à celles des voyageurs du xin' siècle pour être facilement adoptées : bornons-nous à espérer que l'influence du commerce européen, qui s'étend rapidement 9ur ces contrées barbares, finira par soulever tout à fait le voile qui les couvre encore maintenant.
Le 7 avril nous dépassâmes l'île Garimata , dont nous avions la veille aperçu le pic élevé à vingt lieues de distance, et la corvette donna dans le détroit : le temps était magnifique , la mer unie comme une glace , et la
brise , qui se soutenait , avait varié au N. O. Nous marchions guidés par la sonde, avec une ancre toujours prête à tomber si les vigies eussent signalé quelque danger, et pendant ia nuit la lune alors dans son plein éclaira notre route au loin devant nous. Dans TE., nous distinguions les hautes terres de Bornéo, qui servent de point de reconnaissance pour diriger les navires au milieu des bancs. Ces parages , alors si calmes , devaient devenir dangereux deux mois plus tard par l'effet des grains violents et des temps sombres de la mousson de S. 0. Déjà même, à mesure que nous avancions, la brise halâit TO., et Thorizon se montrait , par intervalles, orageux du côté du S., mais le couiant conservait toujours sa force vers le S. E.
Le jour suivant , la brise fut très-faible et nous poussa lentement : je profitai de ce calme pour faire peindre la corvette à Textérieur, et avant la nuit, les ravages du soleil et des mauvais temps avaient disparu sous une peinture brillante , qui rendit à la Favorite tout son éclat et la mit en état de soutenir dignement la réputation de notre marine militaire sur la rade de Sourabaya.
Le 9 avril au matin , nous entrâmes dans la mer de Java , sans avoir aperçu depuis la veille les terres de Bornéo , qui sont très-basses dans cette partie et bordées de bancs exti*êmement à craindre pour les navires ; mais comme dans le détroit la profondeur de l'eau ne varie que de seize à vingt brasses, fond de vase, les bâ timents ont la faculté de moufller toutes les fois que le temps ou Tobscurité leiu* donnent quelque inquiétude sur leur position.
La mer de Java, longue et étroite, est soumise, comme celle de Chine , à Tinfluence de deux moussons opposées. Lorsque cette dernière mer est tourmentée par les vents de N. E. , les navires trouvent dans f autre de grandes brises d*0. ; et quand la mousson de S. O. s'établit sur les cotes de Luçon, les vents d'E. commencent sur les rivages de Java.
n faut , je pense, attribuer cette différence entre deux mers si voisines , k leur direction : l'une est cdlongée du N. E. au S. O. , l'autre de ¥E. à l'O. : aussi, à mesure que nous approchions de la sortie du détroit de Carimata , les vents , fixés d'abord au N. E. , puis au N. , tournaient peu à peu k l'O. S. O., et la brise annonçait, en soufflant mollement, la fin de la mousson d'O.
Le ciel était devenu orageux, et quelquefois il tombait de la pluie : nous éprouvions une chaleur étouf* fante; la brise variait sans cesse; pendant la nuit, et principalement à l'approche des grains, la mer, sillonnée par une multitude de poissons qui se jouaient dans le sSlage brillant de la corvette , semblait une immense nappe d'ai^gent; pendant le jour, un grand nombre d'oiseaux différents volaient autour de nous pour attraper des insectes de l'espèce des demoiselles, dont nos agrès étaient couverts.
Le la avril, les hautes terres de Java, dont nous étions alors à plus de vingt lieues, fiirent aperçues dans le S. E. par les vigies. J'avais donné la route au S. E. i/k S., pour atterrir sur la pointe Panka, qui forme un côté de l'entrée de Sourabaya. Mais comme les vents varièrent plusieurs fois vers le S. E., avec des
rafales atutquelies k caime sucéédait, nous ne piimes connaissance de la cote que le lendemain et plus à f O^ que je n aurais voulu. La nuit suivante je fis loi^er la terre , sur laquelle les vigies distinguaient un grand nombre de feux; et enfin à la pointe du jour, je reconnus les montagnes voisines de Sourabaya , auxquelles des formes allongées , rondes et parallèles ont £adt don* ner par les marins le nom de Coffins ( cercueils). Cette analogie ne m*a pas semblé frappante; cependant, comme elles sont à peu près les seules hautes terres voisines de la mer dans cette partie , les navigateurs les reconnaissent facilement.
A six heures du matin, la corvette se trouvait i deux lieues de terre ; une foule de bateaux de diverses formes rentouraient : les uns allaient pêcher au large ; les autres , dont une brise favorable hâtait la marche , cherchaient à suivre la Favorite^ qui , couverte de voiles , les dépassait rapidement.
Le ciel s'était éclairci peu à peu, et le soleil levant nous montra Java dans toute sa splendeur : quel ma* gnifique spectacle I La cote s'élevait insensiblement, et de hautes montagnes paraissaient, dans l'intérieur, sur un plan tioigné ; le rivage , que nous longions dou'^ cément à très - petite distance , oflSrait à nos yeux des tableaux enchanteurs ; une multitude de blanches habitations , groupées sur des m(Mxticules ou disséminées sur le bord de la mer, occupaient des sites déiideni qu'embellissaient de nombreux bouquets d'arbres , chargés des firuits des tropiques. IHus loin , la vue se reposait sur des villages d'une jolie apparence et sur
des champs très-bien cultiyés : nous distinguions aussi de vastes rizières et des plantations de cannes à sucre dont les différentes teintes , qui allaient s* unir au vert sombre des hautes terres, formaient un admiraUe contraste avec la nature sauvage, réfugiée dans les majestueuses montagnes amoncdées au milieu de l'ile.
Les forêts vierges et leurs sditudes, en fiiisant sentir à l'homme sa &iblesse et son néant, peuvent lui inspirer une respectueuse admiration; mais la vue de la nature cultivée, récompensant par mille bienfaits les travaux de T espèce humaine , est bien plus douce , plus consolante pour Tâme du voyageur.
L'approche de la pointe basse et sablonneuse de Panka nous fut annoncée par le pavillon hollandais, qui flotte à son extrémité. Â une heure , la corvette rangeait de très-près un petit fort dont les canons défendent la passe : la sonde rapportait constamment vingt à vingtcinq pieds , fond de vase, et j'allais faire mouiller, quand le pilote , que le pavillon bleu et blanc déployé au sommet du mât de misaine et plusieurs coups de canon avaient prévenu de notre arrivée, vint à bord et fit gouverner la corvette pour sa destination.
Le cand que nous suivions est formé par les iles de Madura et de Java, qui le resserrent beaucoup dans certaines parties , où les bancs de vase dont les deux côtés sont bordés viennent jusqu'au milieu des passes et en diminuent considérablement la profondeur, car plusieurs fois la corvette passa sur un fond qui n'avait guère plus de quinze pieds ; mais la vase cédait facilement. La marée, devenue contraire, nous força de
laisser tomber l'ancre, au soleU couchanl, devant un grand village javanais appelé Gresty, et à peu de distance du fort d'Orange, construit sur le sommet d'un banc, et dont les fortifications, élevées autrefois par les Français, portèrent notre pavillon jusqu'à la prise de l'île par les Ang^is , en 1811.
Le lendemain au point du jour nous remîmes sous voiles par un beau temps, et deux heures après, la For vorUe mouilla devant la ville de Sourabaya.
Note 1 , page 39.
M. Eydoux, chirurgien major de la Favorite, s*e8t occupé d*une manière spéciale, pendant son séjour à Gmton et à Macao, de recueillir sur le thé tous les renseignements que pouvaient lui procurer les nombreux négociants européens avec lesquds nous étions liés ; et comme je ne doute pas que M. Eydoux n*ait choisi , au milieu de tant d'opinions différentes sur la préparation de cette substance, cdle qui est le plus généralement admise, je joins ici la note qu*il a bien voulu e^^fcraire de son journal et me communiquer.