DESCRIPTION OK CANTON. — MOBORS BT 0SA6KS DE SES HABITANTS
L*histoire d*un empire connue la Chine aurait exigé de grands développements qui ne pouvaient trouver place dans le cadre étroit que je me suis tracé : peutêtre les considérations présentées dans le chapitre précédent seront-elles trouvées trop générales ; mais elles sont du moins le fruit de mes propres observations , faites sur les lieux mêmes, et conformes au but que je me suis proposé : celui de donner une idée suffisante de ces contrées à la majorité des lecteurs, que de plus longs détails auraient fatigués, sans avantages pour leur instruction. En peignant à grands traits le commerce de FEurope avec la Chine , j*ai eu à surmonter les mêmes difficultés; mais si je suis parvenu à ouvrir les yeux de mes concitoyens sur Tétat honteux de notre commerce dans tous les pays éloignés; si j*ai réveillé Forgueil national en montrant la France riche, puissante, pourvue des plus beaux ports du monde, couverte d une population immense , industrieuse et entièrement homogène , et cependant repoussée avec dédain de tous les pays où elle régnait autrefois , par une nation rivale
qui, sans posséder les mêmes éléments de prospérité commerciale, doit à un gouvernement protecteur éclairé du commerce, et qui connaît ses véritables intérêts, le d^ré de grandeur t>ù elle est parvenue, alors je croirai en avoir dit asses sur un sujet qui ne peut que flatter la fierté de cette nation aux dépens de notre belle patrie.
Je vais remplir maintenant une autre tâche : je vais essayer de peindre cette foule d'objets bizarres qui se sont succédé rapidement sous mes yeux ; de rendre toutes les impressions fiigitives qu'ils m'ont £ût éprouver. Pourrai-je parcourir un aussi vaste champ sans tomber dans les longueurs qu'entraînent d'ordinaire les descriptions? Je ne le pense pas; mais j'espère que les lecteurs, dont je désire satisfaire la curiosité, me tiendront compte de mes efforts.
La Fawrite étant mouillée en sûreté sur la rade de Macao , et toutes les dispositions prises à l'effet de procurer à son équipage des vivres (rais et les distractions qui pouvaient lui faire oublier les fatigues de la traversée précédente , je n'eus plus à penser qu'au voyage de Canton , objet de ma curiosité , et où le consul de France m'engageait fortement à me rendre pour assurer par ma présence le succès de plusieurs négociations auprès du gouvernement chinois.
Un voyage aussi intéressant excitait viveliient les désirs de mes jeunes officiers, qui savaient par expérience que fatigues, dangers et plaisirs, tout était commun entre eux et leur commandant ; tous cependant ne pouvaient ui'accompagner; le sort dut en décider :
ii fut favorable à MM. Sholten et de Boissieu; mais en partageant le chagrin de leurs camarades désappointés , je me promis bien de préparer à ces derniers un avenir plus agréable qu'ils n osaient Tespérer.
Avant 1826, aucun Européen, et surtout les officiers des bâtiments de guerre, auxquels f entrée du Tigre est sévèrement défendue, ne pouvait remonter à Canton sans avoir obtenu des mandarins uhe permission qui coûtait fort cher; mais depuis cette époque, les débats continuels que ce droit, gênant pour le commerce et bien souvent fraudé malgré les jonques de guerre , faisait naître entre les étrangers et les Chinois , Tout fait abandonner : maintenant de jolies goélettes , portant pavillon anglais ou américain, servent de paquebots et font ces voyages avec une grande célérité. Ce fut à bord d*un de ces charmants petits navires, frété par deux employés de la compagnie anglaise, dont l'hospitalité gratuite fut accompagnée de mille aimables procédés , que mes deux compagnons de voyage et moi nous quittâmes Macao dans la matinée du 29 novembre, et fîmes route pour notre nouvelle destination.
Le ciel était clair, la température assez douce pour la saison ; mais une brise forte et contraire de N. nous forçait de louvoyer : je me consolai de ce contre-temps, qui me donna la facilité d'observer à loisir fembouchure du Tigre, les nombreuses îles dont elle est parsemée, et tous les objets nouveaux pour moi qui s'offraient à mes regards. De file grande et montagneuse sur laquelle est bâtie Macao à celles qui for-
ment le rivage opposé, le bras du fleuve sur lequel nous naviguions peut avoir trois lieues de large : c*est un vaste bassin qu'environnent de tous côtés des masses élevées , dépouiUées la plupart de v^étation , séparées entre elles par des canaux profonds , et formant un ensemble sauvage et sombre. Parmi les îles que nous laissions sur notre droite, et dont les hautes montagnes aux sommets noirâtres et aigus semblaient amoncelées à rhorixon , cdie de LintiB, qui borde le fleuve, est la seule peuplée, mais par la plus méchante race d*hommes de toute cette partie de la cote. Cette population est presque entièrement composée de marins et de contrebandiers d'opium , les seuls Chinois peutêtre qui soient doués d'énergie et de quelque détermination : en effet ces deux qualités leur sont nécessaires pour échapper aux jonques de guerre chaînées de les surveiller, et pour défendre une vie condamnée d'avance à finir sur l'échafaud. Les embarcations qui servent à ce commerce aussi lucratif que dangereux sont parfaitement construites, légères, quoique très-longues , ordinairement sans voiles , mais armées d'un nombreux équipage dont les rames les font voler sur les eaux , lorsque la nuit , après avoir pris furtivement è bord des bâtiments européens leur chargement, toujours payé d'avance, dles longent sans bruit les rivages écartés, ou se lancent dans le milieu du courant le plus rapide , afin d'échapper k leurs ennemis et de venir débarquer l'opium à Canton même, ou dans quelque anse voisine et isolée.
L'expédition terminée , ces fipaudeurs , laissant leurs
bateaux amarrés contre les quais , descendent dans la ville , et se mêlent à la population , au milieu de laquelle il est cependant facile de les distinguer. Xen ai fréquemment vu chez les négociants qui font le commerce de iopium : ils étaient généralement d une taille élevée, leurs membres annonçaient la vigueur et Tagilité; et quoique habillés de la même manière que les gens du peuple , ces honmies portaient dans leur tournure , sur leur visage bruni par le soleU et le mauvais temps, un air de hardiesse et de fierté qu'on retrouve rarement parmi leurs compatriotes. Les chefs de ces contrebandiers inspirent cependant de la confiance aux Européens , qu ils trompent rarement. Les mandarins , qui retirent d'eux des sommes très-fortes^ les ménagent ; mais ils ne peuvent empêcher les jonques de guerre d'exercer à leur égard ime surveillance d*autant plus grande qu'elle est intéressée ; cependant telle est la terreur que les fraudeurs inspirent aux bâtiments de la marine impériale, qu'il arrive rarement que ceux-ci osent les attaquer*
Nous approchâmes très-près de la rade de Lintin; elle était couverte de bâtiments européens , les uns occupés à faire passer leurs caisses d'opium à bord de navires désarmés, espèces de magasins appartenant aux premiers négociants étrangers de Canton; les autres à recevoir des grands caboteurs arrivant de Manille ou de Java le chargement de riz qui, d'après un édit de l'empereur, devait les exempter des deux tiers envi* ron des droits à payer pour remonter le Tigre. Les résultats de cette sage mesure» déjà bien faibles si
on les compare à la population , sont en grande partie annulés par la rapacité des mandarins , qui font hausser ou baisser, suivant leurs intérêts , le prix de cette denrée , si nécessaire à la subaisflanoe des dasses pau* vres. Ce mouvement et un cabotage considérable entre Lintin et Macao , d'où sont tirées toutes les provisions consommées par les équipages des bâtiments , achèvent de jeter de l'aisance parmi les habitants de la petite ville de Lintin , bâtie sur le bord de la mer ; cependant les Européens se louent très-peu de cette popu* iation qu'ils font vivre; elle est remuante, insolente, et surtout dangereuse pour les navires jetés à la cote dans les fréquents mauvais temps de la mousson de S. O. , et que l'on • a beaucoup de peine à garantir du pillage. Le mouillage, situé sous la côte 0^ est abrité de la grosse mer, pendant la mousson de N. E. , par les terres et un banc de sable qui s'avance à grande distance dans le S. : l'abord en est facile , et généralement les grands bâtimeats y mouillent en remontant k Canton ou descendant le Tigre pour venir à Maoao , malgré la loi rendue pour leur interdire cette faculté , mais qui, ainsi que beaucoup d'autres, n'est exécutée que pour la forme par les avides mandarins.
A une époque de l'année dont les Européens sont prévenus d'avance, un mandarin monte sur une magnifique jonque , se rend en grande cérémonie à Lintin pour s'assurer qu'il n'y a pas de Grandeurs d'opium , et que les navires étrangers (qui ont eu le soin de s'éloigner) exécutent les ordres du vice roi; après une coiu'te visite, l'envoyé, ayant reçu des présents, re-
tourne à Canton » fkit un rapport qui est adressé à la
cour de Pékin , et tout reQtre dans Tétat accoutumé.
La rire opposée à Lintin ^ sous laquelle notre pilote vint chercher une mer plus douce et des courants mcMns contraires , est presque entièrement inhabitée et ne m'oflBrit pas un aspect riant : la contrée paraissait aride, incuite , montagneuse ; les arbres étaient rares et ne se montraient que sur tm plan éloigné ; à des terrains marécageux succédaient des élévations sans formes élégantes et surmontées à leur tour par un rang de montagnes sombres qui semblaient heurter la vue ; parfois un sentier serpentait au milieu des rochers jusqu'à un amas de pierres formant sur le bord du rivage une espèce de petit débarcadère, et annonçait qu'il devait se trouver près de là quelques cabanes de pauvres pécheurs. Au coucher du soleil , nous n'apercevions plus les montagnes de Lintin que comme des masses bleuâtres; les deux côtés du fleuve, moins éloignés Tun de l'autre, commençaient à présenter un spectacle plus gai; quelques hameaux, entourés de terres encore mal cultivées et de rares bouquets d'arbres, annonçaient que bientôt nous allions trouver la fin du triste désert qui £aitiguait nos yeux depuis le matin; mais la nuit et la marée contraire , qui força le pilote de mouiller pour quelques heures, nous firent remettre au lendemain l'espérance de trouver plus d'aliments à notre curiosité.
Au lever du soleil , un autre point de vue se déploya sous nos yeux : le fleuve , que nous avions vu si large la veille , était alors resserré entre deux hautes masses de rochers dépouillées de végétation; mais nos re«
gards découvraient avec plaisir, dans les intervalles que ces rochers laissaient entre eux , de jolis villages dont les maisons blanches, entourées d*arbres et de jardins , formaient un délicieux contraste avec la couleur sombre et les formes sauvages des hautes terres qui leur servaient d*abri ; une foule de bateaux chinois, de constructions bizarres et diverses, avec leurs voiles faites en rotin et auxquelles la multitude de petites lattes partant d'un centre fixé au mât donne la forme d'un éventail » profitaient, ainsi que notre petite goélette, de la brise de nuit qui bientôt allait nous abandonner.
Plus nous approchions du passage , {dus la scène s'animait et occupait notre attention; enfin Bocca de Tigris ( Bouche du Tigre ) se montra devant nous. Ce point» où le cours rapide du fleuve rétréci par les rives élevées qui le dominent , est encore gêné par une ile ronde et haute qui en occupe le milieu , a été choisi comme position militaire ; et en effet les Chinois l'ont fortifié aussi bien que le permettait l'ignorance de leurs ingénieurs. Des deux canaux formés par l'île du milieu , celui de droite , en remontant, est le plus lai^e et le seul firéquenté : aussi est-œ là qu'ont été prodigués les moyens de défense , qui n'ont pourtant rien d'imposant pour des Européens.
En entrant dans le canal, les bâtiments doiv«it passer d'abord sous un fort armé de plusieurs canons, mais que sa construction antique et le mauvais état des murs rendent plutôt un objet de pitié que d'efiroi. La vaste batterie que l'on rencontre ensuite à quelque db«
taoce de la première , sur la même rive , dans la partie la plus étroite du passage, défendu de Tautre côté par fUe Ronde « couverte elle-même de fortifications , est très-blanche et probablement mieux entretenue, mais elle n a rien d'efiBrayant. Cependant vingt canons de gros calibre , montés sur des blocs de bois dans lesquels ils sont enfcmcés , paraissent à intervalles égaux au travers d*un mur assez épais , peu élevé et s'étendant le long du rivage Tespace d'environ deux cents pieds. (PI. /iS.) Des deux extrémités de cette singulière fortification, placée au bas d une colline en pente rapide , remontent deux murs qui vont se réunir près du sommet, et forment ainsi un vaste enclos au milieu duquel je n*ai rien aperçu. Là se bornent tous les moyens de défense que les Chinois ont pu inventer, et dont T ensemble a quelque ressemblance avec une décoration d opéra, sans avoir peut-être plus de solidité, comme le prouvèrent les canons de la firégate anglaise VAlcesU^ qui en 1 8 1 6, ayant voulu , malgré les traités et la défense du vice-roi de Canton, franchir Bocca de Tigris, fit dans un instant brèche aux murailles et mit en fuite tous les canonniers. C'était pendant la nuit ; les Chinois , qui ne pouvaient supposer encore quun bâtiment, même européen, osât braver d'aussi formidables fortifications , avaient imaginé , pour inspirer sans doute plus de terreur à leurs ennemis , de placer à chaque embrasure de la batterie un énorme ballon en papier transparent , peint de plusieurs coideurs, qu'une lumière intérieure faisait ressortir d'une manière aussi brillante que flatteuse pour lamour- propre des canonniers chinois. Si leurs pré-
leDtions s'étaient arrêtées là, rien neût été plus pacifique, et VAlcesie, dont une petite brise favorable enflait les voiles, aurait dédaigné ces ridicules démonstrations ; mais le fort commença le feu : dans un instant , les canons de la firégate , qui s avançait lentement et avec précaution pour éviter les hauts-fonds , pointés sur les &naux, jetèrent le désordre parmi les belliqueux Chinois, qui prenant pour s'éclairer dans leur fuite , à travers l'enclos et les campagnes environnantes, les mêmes lumières qui avaient servi de but à l'ennemi, donnèrent aux Anglais un spectacle aussi extraordinaire que plaisant. La frégate , arrivée le lendemain près de Canton, reçut à bord un envoyé du vice-roi, qui venait féliciter le capitaine anglais sur son heureuse entrée , et le prier d'attribuer les événements de la nuit précédente à un malentendu. Le pauvre mandarin du fort reçut , pour avoir trop peu fidt , la punition que méritait sa lâcheté.
Il est fort douteux que ce beau &it d'armes ait beau-* coup plu aux directeurs de la compagnie , dans le moment même où elle payait les frais énormes de l'ambassade de lord Âmherst, lequel se trouvait alors à Pékin. Nous avons vu quels furent les résultats de cette tentative auprès de sa majesté chinoise, qui ne dut pas être , du moins on peut le supposer, bien disposée en faveur de l'ambassadeur britannique, en apprenant la conduite tenue à Canton par le capitaine de la même frégate qui l'avait apporté sur les côtes de ses Etats.
Nous passâmes auprès de plusieurs jonques de guerre, que font reconnaître les nombreuses bande-
rôles déployées au sommet des mâts ; la solitude qui régnait sur leurs ponts contrastait d*une manière extraordinaire avec ractivité qui de tous cotés se Ëdsaît remarquer sur les bâtiments chinois de différentes grandeurs , forcés d'approcher pour présenter leurs billets de passe et peut-être aussi pour payer les droits. Les extrémités de ces masses flottantes sont relevées d'une manière très-peu gracieuse ; l'arrière surtout est lourd , très-enhucfaé , et le grand nombre de petites fenêtres que l'on aperçoit des deux côtés annonce les logements du capitaine et des officiers; au milieu, qui est la partie la plus basse des ponts , sont rangés quelques canons de petit calibre rarement semblables , ayant la volée barbouHlée de plusieurs couleurs éclatantes , parmi lesquelles le rouge tient le premier ' rang ; sur l'avant et sur l'arrière des vrais sabords, on en voit d'autres bariolés des mêmes coideurs , mais qui ne sont que figurés. Autant que j'ai pu distinguer l'intérieur de ces bâtiments, il m'a paru mal tenu et en désordre; le peu de matelots que nous apercevions étaient sales et avaient un air misérable. L'extérieur ne donnait pas ime plus haute idée de la marine impériale chinoise; il était peint d'une manière bizarre et grossière; les couleurs le disputaient à la malpropreté , ce qui me parut d'autant plus choquant à bord des jonques de guerre, que celles du commerce sont généralement bien entretenues ; mais les mandarins de la flotte , imitant la rapacité des mandarins de l'armée , donnent la liberté à un grand nombre de leurs matelots » dont ils reçoivent ainsi les vivres et la solde. Dans tous les pays
les hommes m* ont paru les mêmes, et malheureuse-* ment les prc^rès des lumières ne peuvent rien contre certains abus aussi communs que difficiles à réprimer.
Bocca de Tigris , située à quinze lieues de la mer et treize environ de Macao , domine pour ainsi dire deux perspectives bien différentes : l'une, monotone, inhospitalière, avait attristé nos r^ards toute la journée précédente; f autre, qui se déployait devant nous à mesure que le bâtiment laissait les foris de plus en plus loin derrière lui , commençait à justifier les espérances de notre impatiente curiosité; en effet, le spectacle dont nous jouîmes alors, empreint pour ainsi dire d'une teinte étrangère, me fit éprouver des émotions successives si rapides , qu'il me sera bien difficile de les faire partager au lecteur.
Le fleuve, encore assez large dans cette partie, cou* kit paisiblement entre ses rives, sur lesquelles, aux rochers noirs et sombres, avaient succédé une suite de collines dont la pente douce et unie venait en mourant jusqu'au bord de l'eau; le terrain, parSsiitement cultivé , était couvert de champs , que des haies ou de petits tafllis partageaient irrégulièrement; parfois l'inclinaison plus rapide des terres , ou leurs inégalités plus saillantes, formai^it un contraste avec d'autres parties encore plus favorisées; mais elles ofiraient à nos yeux un exemple de l'industrie des Chinois et de la lutte des hommes contre les désavantages d'un sol que la nature semble avoir condamné à la stérilité. Dans ces petites vallées, abritées du vent de mer, étaient de nombreux villages; au milieu de jolies mai- II. 7
sons blanches, entourées de jandins et de bosquets, rhabitation du mandarin se faisait distinguer pai* son étendue , son toit en pointe relevé sur les oôtés, et par les grands arbres qui Tombrageaient. Sur le rivage, des débarcadères commodes et bien entretenus recevaient les passagers et les marchandises que venaient y débarquer les bateaux qui à chaque instant se séparaient de la flotte dont nous étions entourés. Si les yeux , se détachant avec peine de ces tableaux si animés, se portaient vers Tintérieur du pays , nos émotions perdaient de leur gracieux coloris pour prendre une teinte {dus sérieuse; la vue ne rencontrait cependant pas, comme à Luçon et sur les côtes malaises , le vert sombre de majestueuses forêts couvrant des montagnes en partie cachées dans les nuages. Ces bois , aussi anciens que le monde, ornements des pays sauvages, ont disparu en Chine devant la culture des terres et une innombrable population; les bords du Tigre n'offrent que quelques bouquets d'arbres, qui indiquent la place des vâlages; mais ces plaines, émaillées de couleurs aussi variées que leurs productions , dont les ondulations vont finir i des collines peu éloignées et surmontées d'obélisques d'une grande hauteur, fermaient un coup d'oui moins imposant, mais plus en rapport avec la faiblesse de l'espèce humaine.
Le style d*architecture de ces obélisques , qui m'ont paru tous être à peu près de la même dimension , a quelque chose de grand et de majestueux ; le monument se compose d'ime base carrée , peu élevée, d*où s'élance une colonne annelée pour ainsi dire par des espèces
de Qoniicbes saillanteB et à distances égales les unes des autres^ Dans les intervalles de ces oornicbes sont pratiquées plusieurs fenêtres étroites qui, placées à chaque étage dans la même position , forment ainsi i la vue plusieurs bandes s*élevant de la base jusquau sommet, terminé par une demi-spbère d*où s eebappent les branches et les feuilles de petits arbrisseaux. Des ornements aussi éphémères m* ont paru diminuer un peu la beauté de ces édifices, dont • malgré mes questions multipliées, je n ai pu connaître d'une manière positive la destina^ tîon. Les Européens supposent que ce "ïont des monuments rdigieux ; et comme , sans s'exposer à beaucoup de dangers , ils ne peuvent aller s'en assurer par euxmêmes, cette opinion a généralement prévalu parmi eux.
Ces obélisques, éloignés de toute habitation et situés sur le sommet des collines les ^us élevées, s'aperçoivent de fort loin : leur construction gigantesque a dd coûter de grands travaux et parait remonter bien haut dans l'antiquité. Qu'on les ait ériges pour servir de temple k la Divinité ou pour consacrer le souvenir d'un événement mémorable, peut-être oublié maintenant, les Chinois ont ces monuments en vénération, mais n'en construisent plus de semblables. Serait -ii donc vrai que ces masses de pierres, qui fatiguent la terre de leur poids, en attendant que les sîèdes les fissent rentrer dans son sein , doivent être considérées comme les marques de l'esclairage sous lequel ont longtemps gémi les peuples de l'ancien monde ? L'esclavage seul , en effet , a pu réunir le nombre immense de bras
liaO VOYAGE
nécessaires à rachèvement de pareils travaux : la civilisation et la liberté ont renvoyé les populations â la culture des terres , dont les résultats , moins brillants peut-être pour la mémoire des souverains, sont bien plus utiles pour la pauvre humanité.
Plus notre léger paquebot s'éloignait de Bocca de Tigris , plus sa navigation au milieu des bancs qui embarrassent le cours du fleuve exigeait de précautions : la brise de nuit avait fait place à celle de N. E., qui nous était contraire , et malgré laquelle cependant une marée favorable nous faisait avancer rapidement. Le ciel était clair, la température très-douce pour la saison; le fleuve, uni comme une glace, brillait sous les rayons du soleil, déjà élevé au-dessus de Thorizon; les bancs qui forment la seconde barre éloignée de cinq lieues des forts , étaient franchis ; ce passage difficile est ainsi appelé parce que les grands bâtiments sont forcés , par le peu de profondeur du fleuve , de descendre jusqu'à cet endroit pour y compléter leurs chargements. Plusieurs navires européens se rendant à Macao attendaient la marée pour franchir les dangers , sm^ lesquels je vis échoué et dans une position critique le grand trois-mâts anglais dont les passagers avaient reçu de moi, sous Luçon , quelques provisions ; mais déjà les nombreux moyens delà compagnie étaient à sa disposition, et il fut mis à flot en peu de temps.
Généralement dans les fleuves et les rivières, comme sur les côtes que borde la mer, la profondeur des eaux est presque toujours annoncée par l'apparence des terres les plus voisines. Des bords sombres et noirâ-
très coupés à pic , hérissés même de rochers sur lesquels les lames se brisent avec fureur, sont moins perfides aux yeux des marins que ces rives unies couvertes tantôt d*un sable blanc comme la neige, tantôt d'arbres touffiis ou de prairies verdoyantes dont les eaiu viennent baigner doucement les bords, mais après avoir passé sur des hauts-fonds dangereux et difficiles à éviter.
En remontant le fleuve , la scène avait pris*un aspect de plus en plus riant : les terres hautes et rougeâtres avaient disparu; de beaux viUi^es se succédaient sur les deux rives servant de bordure à des plaines immenses, que les eaux conduites dans des canaux artificiels arrosaient dana tous les sens; et pendant que le pilote inquiet redoublait d'attention pour éviter les bancs au milieu desquels la petite goélette louvoyait, nos yeux se reposaient avec plaisir sur les vertes ri^ zières qui allaient se perdre à l'horizon.
C'est ainsi que nous parcourûmes les qua^e lieues qui séparent la seconde barre de la première appelée fVampoa^ qui peut être considérée conmie la rade de Canton et le point où le fleuve cesse d'être navigable pour les grands bâtiments européens ; alors un spectacle d'un genre bien différent se déroula devant nous : au milieu du Tigre, large dans cet endroit comme la Seine devant l'hôtel des Invalides à Paris , était rangée une longue ligne de navires, parmi lesquels vingt vaisseaux de la compagnie se faisaient remarquer par leurs énormes proportions et leur bonne tenue : les uns, entièrement réparés des avaries de la traversée précédente, couverts d'une peinture aussi nouvelle que
brillante et ayant la plus grande partie de leur chargement à bord, attendaient le moment favorable pour descendre le fleuve et ramener dans leur patrie de nombreux équipages et d'impatients passagers; les autres, arrivés plus tard d'Europe, avaient tous leurs mâts abaissés, et embarquaient avec empressement les innombrables caisses de thé que de grands bateaux chinois bien couverts leur présentaient de tous les côtés ; plus loin , des cornitry-ships exercés depuis longtemps à braver les moussons (ciontraires , tiraient de leurs larges flancs les énormes balles de coton indien , apportées nouvellement de Bombay et de Calcutta; quelques bâtiments hollandais de moyen tonnage , mais propres et bien entretenus, se disposaient à retourner k Java. La rade de Wampoa était veuve cette année du conunerce américain, qui devait en i833 la couvrir de ses navires. Japerçus lé pavillon espagnol, même les couleurs portugaises : la France seule était oubliée depuis longtemps.
Nous avancions lentement au milieu de ces bâtiments et d'une foule d'embarcations chinoises qui se croisaient dans toutes les directions; le courant > qui avait favorisé notre navigation jusque-là , commençai à devenir contraire et força le pilote à jeter Tancre pour attendre la prochaîne manée montante. Nos provisions n'étaient pas épuisées, mais notre séjour 4 bord et l'espérance d'une prompte arrivée nous en avaient dégoûtés : j'acceptai donc avec plaisir la proposition que me firent mes deux aimables hôtes , de me présenter à bord d'un des vaisseaux de la compagnie et d'y
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faire un bon déjeuner en attendant le moment de par* tir } je fus même enchanté de cette occasion de visiter intérieurement un de ces bâtiments dont j*avâis beaucoup entendu parier et toujours avec éloges : je n eus pas lieu de me repentir de ma curiosité. En effet je pus admirer, avant ie repas impromptu qui fut préparé pour noua, les vastes dimensions et les emménagements de ces beaux navires ; je parcourus cette longue file de petites chambres destinées àilx passagers , ainsi que ces appartements plus grands, mieux aérés, voi^^ sins du logement qu'occupe le capitaine , et loués ordinairemeilt à dés personnes qui d'étant enrichies dans l'Inde ou à la Chine, peuvent payer. jusqu'à trente et quarante mille francs l'avantage de voyager par mer aussi commodément qu'il se peut et avec la plus grande sécurité. Partout r^pcuiit le confortable uni à une extrême propreté ; mais je ne vi» aucune trace de ce luxe que nos armateurs prod%uent généralement d'une manière aussi extravagante que contraire à leurs intérêts , à bord de bâtiments que de nombreux matelots, une trop haute mâture, des formes fines et rétrécies, feraient prendre plutôt pour des corvettes de guerre que pour des porteurs de ooton, de sucre ou de café, dont les propriétaires devraient au contraire chercheri par toutes sortes de moyens , à soutenir la concurrence des économes Anglais et des parciaM)nieux Américains.
Je vis à bord de ce vidsi^eau de la compagnie une cale immense, véritable gouffre dans lequel allaient être arrimées , & l'abri de f butindité , des milliers de caisses de thé que d'ingénieux compartiments mettaient
à l'abri des chocs violents du tangage et du roulis. La manière dont était emménagée la batterie annonçait la sécurité du temps de paix. Sans doute que pendant la guerre elle était mieux disposée poiu* le combat; car dans quelques occasions, ces bâtiments ont fiiit une honorable résistance avant de succomber sous les canons de nos frégates ; parfois même leur grand nombre et une contenance qui pouvait faire douter du rôle pacifique qu'ils étaient appelés à jouer, ont intimidé nos croiseurs , dont bientôt après les capitaines , rendus plus clairvoyants par T^périence, enrichirent Bourbon et TIle-de-France des magnifiques dépouilles de la compagnie.
Nous trouvâmes , les deux officiers de la Favorite et moi, une gracieuse hospitalité à bord du CasÛe-HMailay^ dont le capitaine , alors à Canton , fut remplacé dans cette circonstance par son second, qui eut pour nous mille aimables procédés, et les poussa même jusqu'à mettre à ma disposition une embarcation légère pour nous porter promptement , malgré la marée contraire , à notre destination. À Wampoa , le Tigre se partage en deux branches étroites , peu profondes , qui vont se réur nir encore cinq lieues plus haut et sous les murs de Canton ; celle qu'on appelle Rivière de jonques est la plus fréquentée par les embarcations chinoises et par celles des bâtiments européens qui ont des relations continuelles avec la ville , d'où ils tirent leurs chargements et leurs provisions journalières ; les environs de la rade, quoique couverts de villages, n'offrent que peu ou point de ressources aux étrangers, qui par compensation
courent grand risque d^être rossés d'importance quand ils ont fimprudence de s'aventurer, sans être bien accompagnés , au milieu d'une population qui déteste les étrangers, et que ses fréquents débats avec les matelots des navires mouillés sur la rade ne servent pas peu à entretenir dans d'aussi malveillantes dispositions. Malbeur au botaniste, à l'observateur de la belle nature, ou à l'étoiirdi qui s'est avancé dans l'intérieur un peu loin du rivage ! Rarement il revient à bord sans avoir été maltraité et dépouiUé d'une partie de son habillement, à la suite de quelque querelle dont les Chinois trouvent toujours &cilement le siget. La seule arme offensive et défensive tolérée par les lois du pays est le bâton , qui même à la cour de Pékin voit fréquemment les mandarins se {doyer devant lui; toute autre arme moins pacifique , dans les mains des Européens , pourrait causer un homicide qui coûterait irrévocablejnent la tête au coupable, sans qu'aucune circonstance atténuante pût être admise en sa faveur. Les Chinois ne sont pas braves, et malgré leur mépris pour les étrangers, ils savent iqu'à moins d'être dix contre un ils ne peuvent espérer avoir l'avantage; dans ce cas même ils emploient des ruses de guerre qui font honneur à leur ingénieuse poltronnerie : au premier cri de détresse d'un voisin, les Chinois accourent en foule, armés de très-longs bambous, et forment un cercle autour de l'ennemi, qui tenu ainsi à bonne distance, est bientôt monlu de coups , sans avoii* même l'espoir de se venger. Rarement les mandarins, qui tous partagent le mauvais esprit de leurs administrés, donnent
suite aux plaintes portées devant eux; qudquefois cependant les battus, quand ils appartenaient à la factorerie anglaise , ont adressé au vice-roi de rives réclamations ; mais avant qu'à travers mille obstacles elles fussent palrenues jusqu'à lui, toutes les preuTes avaient été efiaoées par le temps.
Autrefois les Fi^nçai^ ^ les Hollandais , aussi bien que les Anglais, avaient obtenu ou usurpé la jouissance d'îles inhabitées voisine^ du mouillage et qui avaient reçu le singtdier nom de FoUe suivi de celui de la nation dont les sujets pouvaient aller s'y promener avec quelque sécurité ; mais soit que la population ayant beaucoup augmenté sur cette partie de la côte « par suite de la prospérité qu'un aussi grand commerce entraîne avec lui » ces lies aient été envahies, ou que le gouvememenit diiziois ait voulu enlever aux étrangers, dont il se défie, tout prétexte d'établissement, même temporaire » sur son territoire; soit que les Hollandais aient réeUemeot tenté , du temps de leur Sfdendeilr, d'élever furtivement des fortifications sur la Folie hollandaise, les privilèges n'existent plus. Les officiers ainsi que les équipages des bâtiments ne descendent à terre que rarement et à leurs risques et périls « excepté à Canton, dans les ikoloreries, où ils se tiennent presque constamnient.
Nous avions été favorisés pendant la première par^ tie de notre voyage ; la dernière traversée fut encore {dus heureuse sous tous left rapports : le temps était doux et magnifique , et le soleS , très-élevé enoorê audessus de l'boriaon , secondait parfaitement notre avide curiosité , quand nous quittâmes , dans ime belle em-
barcaUoD parfaitèmcfit année par des matelots atig^s, le vabseau où nous avions trouvé une si bienveîiUnte hospitalité.
Le bras du fleuve ipie nous suivions en hiltant contre une faiUe brise et la marée coûtrairé , est bordé de terrains bas , inondés , entièrement dépouillés d'arbres « oouveits de riaières et traversés par de larges canaux dans lesquels je vis naviguer d'asses fortes embarcations. Si la vue des riveà était un peu monotone « crile du fleuve m'offipait à cha<{iie moment de nouveaux sujets d'observation; tout annonçait Tapproche de la grande ville : une fouie de bateaux de toutes les gran-^ deuiB« de toutes les formes, couvraient le fleuve, qDfils sillonnaîent dans tous les sens; des flotte dhaïKées de légumes et de provision^ se détachaient des deux bords et' ranontaient avec noub. Je coùtemplflis cette variété infinie de baAeâuxi Teicessive propreté de leur intérieur, firotté chaque jour avec du sable fin et kvé avec le plus grand ioin; reMérieûr n'en est pas peint, mais couvert d'un verhis brillant et bien entretenu qui conserve au bois sa couieui* et produit un effet très-» agréable à TdBil; L'adrésâe des Chinois , qui bas3gré un courant rapide ' évitaient parfaitement les abordages i excitait aussi nlon étoonementi j'eus moins sujet, je f avoue , de mé louer de leur urbanité envera les étrangers ; car si je ne compris pas d'abord les noms sans doute peu i^réables dont fls nous gratifiaient, leurs mouvements intenes m'en donnèrent asseî la iignificalion. Cependant je ne pense pas que ce manque d'égards doive faire accuser cette classe d'hommes de tur-
bulence et de grossièreté, car je ne les ai jamais vus se battre ni même se disputer fortement entre eux ; ils sont bruyants , mais gais et assez inofiFensi& : leur physionomie, généralement riante et ouverte, 1* ensemble de leurs traits brunis par le soleil , a qudque chose de franc; il serait pourtant dangereux de se fier ici à l'apparence , car il est difficile de rencontrer des hommes plus fins , plus rusés et plus habiles à tromper, surtout quand ils ont affîdre aux étrangers de rang inférieur, qui du reste , il faut en convenir, ne leur abandonnent pas facilement Tavantage sous ce rapport. Leur costume est plus que simple, mais toujours très-propre; par-dessus la chemise, bien blanche, et le pantalon large , descend jusqu'aux genoux une vareuse assez sem* blable à celies que portent nos rouhers; l'ouverture , au lieu d'être sur le devant, est placée sur le coté droit de la poitrine et close avec des boutons d'un métal plus ou moins, précieux ; les manches, très-courtes, laissent apercevoir des bras forts et musculeux auxquels le reste du corps ne le cède en rien pour la vigueur et les belles proportions : tous ces vêtements sont en étofiFes grossières de laine ou de coton et toujours d'une couleur sombre ; le noir pardt réservé aux classes moins inférieures; enfin la longue queue, le bonnet de laine brune à bords retroussés , ou , quand il &it chaud , le large chapeau de paille pointu, achèvent de donner aux hommiBs d'eau un air national, aussi singulier que différent de ce qu'un voyageur peut avoir observé dans tous les autres pays du monde.
Bientôt les premières maisons qui bordent les rives
auprès de Canton , firent changer le cours de mes idées : aux chantiers de construction , entourés de vastes magasins remplis de bois que de nombreux ouvriers mettaient en œuvre sur le rivage ou à bord des ba> teaux amarrés à peu de distance , succédaient peu à peu , le long des deux rives , des maisons en bois soutenues par des pilotis , et qui faisant saillie sur le fleuve , en rétrécissaient de plus en plus le cours : aux fenêtres de celles du côté drcMt où sont les faubourgs, étaient une multitude de sirènes dont les chants et les appas trèsfaciles à comprendre et à deviner, n'avaient rien de séduisant : leurs gestes licencieux s'adressaient aux matelots , fort peu disposés cependant à s'y laisser prendre ; car c'est principtdement sur ces dégoûtants plaisirs que le bas peuple chinois exerce une surveillance fort dangereuse pour les étrangers : malheur encore à celui qui serait surpris dans une de ces maisons équivoques! Après avoir été battu et dépouillé , il est conduit , au milieu des huées générales, devant le mandarin , puis de ]k en prison, où il reste jusqu'à ce qu'il ait payé une forte amende. Peu de temps avant mon arrivée, deux jeunes Anglais, qui étaient venus en amateurs pour visiter Canton, tombèrent dans le piège, perdirent tout ce qu'ils avaient sur eux et de plus huit mille francs que leurs amis furent obligés d'apporter pour les tirer de dessous les veirous chinois.
On ne peut attribuer cette susceptibilité excessive des Chinois qu'à leur aversion pour les Européens et au désir de les rançonner; car je ne crois pas que dans aucune ville au monde les mauvais lieux soient en aussi
IIO VOYAGE
grand ntmibre tpih Canton, et le libertinage affiché avec une {dus d^oûtante authenticité. Les malheureuses créatures condamnées k cet infime métier étant toutes esclaves , sans aucune exception , et formant , d*après la coutume , une branche lucrative de revenu pour leurs propriétaires, sont multipliées k ilnfini; dles composent plusieurs classes, dont les dernières ont été reléguées dans les faubourgs. Les autres passent leur temps à bord de grands bateaux construits exprès pour cet usage et contenant des appartements très*pro* près et convenablement ornés : ces bateaux sont tous réunis k l'entrée d*un des nombreux canaux que projette le fleuve du coté de Canton , et forment pour ainsi dire un quartier de la ville flottante, laquelle est, avec les faubourgs, autant du moins qu*il m* a paru, le seul endroit ofà ces filles puissent exercer leur industrie; car je ne les ai vues nuUe autre part. Cette exclusion trèssage, dans un pays où les femmes, toujours renfermées, ne paraissent jamais dans les rues qu*en palanquin bien clos, ne gène pourtant pas les Chinois dans leur goût pour des infortunées, victimes d'un odieux pouvoir, et parmi lesquelles les hommes riches , sans blesser en rien les préjugés » choisissent souvent des concubines» destinées peut • être & leur donner des héritiers. S est vrai que beaucoup de ces jeunes filles ont été élevées avec le plus grand soin pour les plaisirs de maîtres qui se sont bientôt dégoûtés ou qui sont morts avant d'avoir pu leur assurer un sort. Elles sont généralement jolies , trèsblanches, biMi faites, et parées avec autant de coquetterie que de goût : leur physionomie, dans la classe supé-
rieure, de laqudle seule je veux parler, est ordinairement douce, gradeuM, et a*offire rien d*e£DNmté ni d'avili, mais seulement un air d'indifférence, naturel à des fisnunes condamnées par le sort, dès leur première jeunesse, à un métier dontdles ignorent peut^tre TinËunie. Un intérêt aussi coupable que barbare les prive du dom nom de mère, que j*ai vu, dans les pays mêmes les plus sauvages , faire f orgueil des femmes , et les élever à leurs propres yeux. Les traits de la plupart de ces Chinoises sont fins et agréables ; une bouche petite montre, quand die s'ouvre, de jolies dents dont des lèvres légèrement rougies avec du carmin font ressortir la blancheur; des yeux bien fisndus placés borissontalement et qui ne manquent pas d'expression , ornent un front large, élevé , qiie deux mèches de cheveux en bourdes, ou collées le plus souvent sur les joues, garnissent de diaque côté; le reste de la chevelure, relevé derrière la tête, est très - adroitement arrangé, et ferait honneur aux artistes les plus distingués de Paris. Je vais en essayer là description telle que je l'ai reçue ou pu étudier moi-même de loin , car il eût été fort dangereux de sads&ire d'une manière plus immédiate ma eurio $ité. Un petit bâton de cinq à six pouces de longueur, fidt en méted ou en bois , est appliqué perpendiculairement à la partie postérieure de la tête au moyen de tresses qui le serrent fortement ; le reste de la chevelure est tourné autour de ce centre , auquel se fixe une traverse en or, en argent, ou en bois précieux, qui passant en dessous du petit bâton, fait arc-boutant des deux côtés et contient ainsi les cheveux. La partie infô-
rieure de cette coiffure, commune aux femmes chinoises de tous les rangs , prend , en descendant sur le cou , la forme du collet d'un casque , à quoi du reste elle ressemble assez bien par sa surface unie » lisse et frottée d'une substance gommeuse dont l'effet est de lui donner de la durée et un éclat que des bijoux ou des fleurs naturelles, toujours fi^ches, et de riches pendants d'oreilles , rendent encore plus agréable à l'œil.
Le reste de la toilette n'est pas moins original, et ne manque ni de grâces ni d'agréments : la robe» en belle étoffe de soie , richement brochée , tombe jusqu'au des^ sous des genoux, moins bas par derrière que par devant ; elle est ample, légèrement fendue sur les côtés ainsi que sur la gorge , mais fermée d'une manière gracieuse au-dessus de cette dernière partie par des boutons d'or placés sur le sein droit; les manches sont laides, ne descendent que jusqu'à l'avant-bras, ordinairement bien proportionné et à l'extrémité duquel se laisse voir une petite main dont la beauté naturelle est le seul orne^ ment. (PL kj.) Une garniture foncée, qui fait ressortir la blancheur du cou , termine par le haut cette robe que rien ne serre autour de la taille , et qui en recouvre une autre tout k fait semblable, mais moins longue, dont l'étoffe plus fine est d'une couleur également claire et agréable à la vue. Ces deux robes tombent sur le pantalon lai^e en satin , que termine au bas de la jambe une bordure de couleur éclatante ; cette bordure sert à cacher les nombreuses bandelettes rouges qui montent jusqu'au genou, après avoir fortement serré le pied , naturellement petit et bien fait, mais devenu, au moyen
d'une opération douloureuse, commandée par Tusage ou conseillée par la plus inconccTable coquetterie, une espèce de moignon qui, malgré Textrême petitesse du soulier brodé en or dans lequel il est enfermé, n'en inspire pas moins aux Européens un sentiment de peine et de dégoût.
Afin d'obtenir ce résultat , qui estropie les femmes pour toute leur vie, les empêche de marcher, et cependant est r^ardé par celles d'im certain rang comme un agrément absolument nécessaire à leur beauté , les doigts des pieds d'une fille qui ne fait à peine que de nsdtre sont ployés sous Torteil et tenus dans cette position douloureuse par des bandes serrées graduellement jusqu'à ce qu'ils soient devenus pour ainsi dire adhérents à la plante du pied, replié ainsi sur lui-même: par suite de cette opération, le bas des jambes, constamment enveloppé, s'engorge et prend un aspect repoussant.
Les femmes des dernières classes qui vivent dans les bateaux sont exemptes de cette mode aussi bizarre que cruelle, dont il m'a été impossible de découvrir l'origine , inconnue peut-être même aux Chinois.
Je suis entré dans quelques détails sur rhabillemcnt des femmes publiques, parce qu'il ne di£fère que peu ou point de celui des dames du rang le plus élevé, qui ne peuvent être aperçues que furtivement et très -rarement par les Européens; d'un autre côté, ces infortunées, que les préjiigés épargnent dans leur pays, sont plus à plaindre qu'à blâmer. Esclaves dès la première enfance, souvent livrées sans protection au libern. 8
tinage et à la cupidité d'un maître dépravé, quelquefois aussi vendues ou eidevées, et vivant au milieu d'une population qu'elles ne connaissent pas, ces pauvres créatures passent de main en main comme une marchandise , jusqu'à ce que la vieillesse ou leurs charmes détruits les fassent reléguer dans le fond de la maison d'un dernier maître pour y servir comme domestiques de jeunes concubines, auxquelles un sort semblable est peut-être réservé.
Depuis le départ de Macao, j'avais pu; à force d'attention , observer la plus grande partie des objets aussi curieux que multipliés qui avaient passé sous mes yeux, et dont les descriptions paraîtront peut-être se suivre avec aussi peu d'ordre que mes souvenirs; mais quand notre chaloupe fut entrée dans fétroit passage que laisse au milieu du Tigre cette foide innombrable d'embarcations qui forment pour ainsi dire une seconde ville devant Canton, les cris des marchands embarqués dans des milliers de petits bateaux qui leur servent de boutique et de demeure, pour aller vendre des provisions aux habitants des jonques et des grosses barques; le tintamarre que faisaient les restaurateurs flottants, en frappant sur d'énormes cimbalesde cuivre, appelées ffong, pour prévenir les habitués que l'heure de la distribution était arrivée; enfin l'assourdissante musique dont les équipages des bateaux arrivants régalaient leurs amis, auprès desquels ils passaient, brouillèrent toutes mes idées, et me donnèrent, avec un violent mal de tête, le désir bien vif de retrouver un moment de repos, même aux dépens de ma curiosité.
Ce fut donc avec beaucoup de plaisir que mes deux compagnoos de voyage et moi nous nous trouvâmes à la nuit tOBibante sous le toit hospitalier du consul de France, dontVaccueil ouvert et amical aussi bien que les manières distinguées justifièrent pleinement les éloges que j'avais entendu faire de M. Gernaert, à Manille et à Macao, par tous les Français et les étrangers , auxquels sa protection et ses services avaient été utiles dans beaucoup d'occasions.
Le corps et Tesprit également excédés de fatigue , et remettant au lendemain la suite de mes remarques , j*allai promptement, après le souper, chercher dans un appartement aussi conunode qu'éléganunent meublé le sonuneil dont j'avais grand besoin; mais je comptais sans mes nouveaux hôtes les Chinois, qui célébraient cette nuit -là même la nouvelle lune, dont chaque retour annonce pour eux le seul jour de repos qu'ils aient dans le mois : aussi ne se firent-ils pas faute de tapage et de plaisirs; les feux d'artifice, les pétards, les accords de la plus infernale musique se succédèrent jusqu au lever du soleil ; et comme les fenêtres de ma chambre donnaient sur le fleuve , théâtre principal de la fête, il me fut impossible de fermer l'œil. Cependant, ayant oublié de bonne heure ma rancune contre les habitants de Canton, je commençai avec empressement à m'occuper d'eux, de leur ville et de la multitude d'objets singuliers et nouveaux dont j'étais entouré; les fiictoreries, au sein desquelles j'ai trouvé tant d aimables connaissances et une si bienveillante hospi*
talité , attirèrent mes premières observations : ce fut là
que, pendant un séjour qui s*écouia comme un éclair, je rapportai chaque soir le fruit de mes recherches et des nombreux renseignements recueillis durant la jour née , pour les transmettre au papier quand le silence de la nuit me permettait enfin de mettre un peu d'ordre dans mes idées.
Le coup d*œil que sur la rive gauche m'avaient offert la veille les factoreries parait réellement imposant à l'Européen qui visite ces contrées pour la première fois (PI. 39) : Anglais, Américain ou Hollandais, il voit avec orgueil le pavillon de sa nation déployé au sommet d'un mât élevé qui domine de beaux débarcadères , autour desquels se pressent une foule d'embarcations ; mais nos compatriotes cherchent vainement le pavillon français, dont les Chinois ont oublié les couleurs depuis bien des années. Le nouvel arrivé regarde avec plaisir ces maisons magnifiques recouvertes de terrasses d'où la vue s'étend sur le Tigre et les faubourgs de la rive opposée, leurs vastes galeries couvertes , si fraîches pendant l'été, si agréables l'hiver pour jouir des rayons du soleil, et nécessaires dans toutes les saisons poiu* £ure de l'exercice et conserver la santé. Ces galeries sont jetées comme des ponts, du premier étage , sur une rue parfaitement entretenue et qu'un haut mur sépare du rivage, où sont débarquées les marchandises au milieu de grandes cours bien unies et sablées avec soin. La cour de la factorerie anglaise*est ornée de plates-bandes de fleurs et de quelques arbres dont la plantation ne remonte pas plus haut que l'époque des derniers troubles entre les Anglais et le gouvernement chinois, auquel
ces embellissements parurent une infi^action aux tmtés, et causèrent de vi& mais inutiles mécontentements.
La façade de ces beaux édifices, bâtis sur des modèles européens par les Chinois, qui, d'après les lois de f empire, peuvent seuls en être propriétaires, n'a qu'un seul étage; elle est bornée à gauche par un canal qui s'enfonce dans l'intérieur de la ville, et à droite, par une longue suite de maisons très -larges, donnant également sur le fleuve, et précédées d'un large quai , que les bateaux assiègent de tous cotés^ Dans ces dernières habitations, construites avec élégance, logent tous les marchands étrangers et même les agents de la compagnie ; car la belle factorerie anglaise n'est destinée ^i grande partie qu'à la représentation^ Des appartements bien distribués, dont les petites portes d'entrée sont ornées d'une plaque de cuivre portant le nom du locataire , bordent dé longs passages clairs , trèspropres, qui aboutissent ordinairement à une cour ornée d'arbustes ainsi que de fleurs, et entourée par les logements des plus riches négociants : là est le centre des afikires et d'un mouvement continuel. J'y ai vu chaque jour de nombreux écrivains ou interprètes chinois oc cupés à régler des factures , à essayer et à compter des piastres , dont les monceaux , tirés de caves bâties en pierre de taille et voûtées pour résister au feu, sont encaissés avec autant d'ordre que de soin et envoyés à bord des bâtiments de l'Inde, après avoir toutefois payé un assez fort droit aux mandarins. Nous avons déjà vu que cette énorme quantité de numéraire qui, dit-on , a monté quelquefois à plus de cinquante millions par
an, est le produit de la vente de T opium débarqué en fraude à Lintin; et comme ia presque totalité des marchandises étrangères sont transportées dès leur débarquement dans les magasins appartenant aux membres du Kong , il arrive que les maisons dont je viens de faire la description ne contiennent que quelques boutiques et les demeures particulières des Européens. Partout j*ai vu le luxe et le confortable réunis, un ameublement somptueux, des tables sur lesquelles Taigent et le cristal prodigués retracent les souvenirs des capitales d'Europe où ils ont été &çonnés. Dans ces dîners interminables où la tempérance ne préside pas tou)oiu*s, les vins de Fiance les plus recherchés, Tart de nos cuisîoiers transplanté dans ces contrées lointaines et imité par leurs élèves chinois, semblent se prêter un mutuel appui pour faire oublier chaque soir aux convives les fatigues de la journée; mais au sein de ces belles demeures, au mUieu de ces splendides festins, Tennui et le dégoût viennent encore les chercher et leur faire sentir que les richesses et l'opulence sont bien peu de chose, si elles ne sont pas embellies par la présence des femmes , qui seules peuvent adoucir ces durs frottements qu'amènent entre les honmies Tambition et la soif de Tor. Les Européennes sont bannies de Canton par le gouvernement chinois avec une sévérité excessive et qui n a jusqu'ici éprouvé aucune modification, malgré les nombreux efforts tentés par les Anglais pour se soustraire à cette mesure , une des principales causes occultes du mécontentement qui existe entre les deux nations.
Dès rongine de leurs relations commerciales avec les Européens , les Chinob n*ont considéré ces derniers que comme établis temporairement i Canton ; et même encore maintenant, à Texception de quelques négociants qui exercent le conunerce de Topium, et dont les présents font fermer les yeux aux mandarins , tous les étrangers sont obligés d'abandonner Canton au mois de mars , temps auquel les bâtiments ayant quitté Wampoa, la traite du tbé est terminée. Ce départ, fixé par luie ordonnance du vice-roi , rapporte chaque année de fortes sommes au gouvernement chinois, qui fait payer très-cher aux négociants et surtout aux agents des factoreries Tautorisation absolument nécessaire pour descendre à Macao par les canaux de Tintérieur, seule voie qu* à cette époque solennelle permettent les anciens usages ou les traités. Cette navigation, généralement préférée par les Européens comme plus agréable et même souvent moins longue que celle du Tigre, se fait dans des bateaux couverts et commodes , mais dont la location est d*autant plus élevée qu une grande partie de sa valeur passe aux mains des mandarins. Les étrangers attendent pour la pliq>art avec impatience ce moment, qui doit les ramener auprès de leurs familles et faire cesser en partie llsolement dans lequel ils ont vécu pendant six longs mois. La présence des dames à Canton ferait disparaître cet empressement, et amènerait surtout chez les Anglais le désir de ne plus retourner à rétablissement portugais , dont le séjour actuellement très-dispendieux pour leurs familles, naurait plus rien alors qui pût les attirer. Cette concession obtenue, les
factoreries ne seraient plus abandonnées , les étrangers s y établiraient en maîtres, elles deviendraient pour eux une nouvelle patrie, et . bientôt Canton aurait subi le sort des plus belles villes de Tlndostan : aussi le prudent et soupçonneux gouvernement chinois s*oppose de tous ses moyens à de si dangereuses innovations et laisse à lennui le soin d'éloigner pour six mois chaque année un ennemi déjà trop près à Macao, et dont la conduite envers les Birmans lui a dévoilé encore davantage les ambitieuses prétentions.
Toutes ces précautions n'étaient pas inutiles, et sans la ténacité inhérente à la politique chinoise et plus encore peut-être la fermeté intéressée des mandarins, les factoreries seraient devenues un lieu de distractions et de plaisirs.
Les premiers s^ents de la compagnie anglaise donnèrent, malgré lavis contraire de la plupart de leurs compatriotes, l'exemple de faire venir leurs femmes à Canton : cet événement parut aux Chinois aussi extraordinaire qu'opposé aux traités; cependant ils accoururent en foule pour admirer les étrangères, parmi lesquelles plusieurs pouvaient dignement soutenir l'honneur du beau sexe britannique. Il faut croire que le viceroi craignit l'effet d'une pareille séduction sur l'esprit de ses sujets , car abrégeant les lenteurs ordinaires de sa diplomatie, il lança de suite un chop, ou ordonnance, dans lequel les belles Européennes étaient traitées un peu cavalièrement et recevaient l'injonction positive de quitter sur-le-champ le territoire impérial , « qui ne devait jamais être souillé par des coureuses et des
femmes de mauvaise vie , tolérées seulement à Macao pour Tusage des étrangers débauchés. »
On pensera , et avec raison , que de parefls procédés durent mettre bien des amours-propres en révolution : en effet , dès ce moment , l'affaire fut considérée comme inhérente non-seulement à l'honneur, mais encore aux intérêts de la comps^nie , qui sans doute ne demandait que du thé à meilleur mardié. Toutefois de ncnnbreux et anciens griefs furent réveillés; les ordres du vice-roi restèrent sans exécution : aux menaces qui furent faites d'expuber les belles dames par la force, on répondit par le débarquement de quinze cents matelots anglais pour garder les factoreries ; alors survinrent les événements dont j'ai déjà parlé; les vaisseaux de la compagnie restèrent à l'embouchure du Tigre, et les héroïnes de l'amour conjugal à Canton. Au milieu de ces grands intérêts en présence, les belles dames anglaises furent oubliées par le gouvernement chinois, jusqu'au départ de la flotte pour l'Europe ; mais bientôt après les plaintes recommencèrent et ne furent pas plus écoutées. Les choses aUaient encore prendre ime tournure hostfle, quand les nouvelles autorités nommées par la cour des directeurs à Londres arrivèrent, et quelques-uns des plus aimables sujets de la guerre suivirent les disgraciés & Macao; mais le cours de la vengeance chinoise ne fut pas arrêté par cette victoire. Pendant mon séjour à Canton, une dame y était encore, et son cœur résistait courageusement aux vexations que les mandarins faisaient éprouver aux Chinois attachés à son mari, et repoussait même les supplications de toute la famille
d*un haniste , qui fut mis en prison jusqu'à ce que les ordres du gouvernement eussent été exécutés; mais enfin Tindignation générale des Européens mit un terme à cette résistance déplacée sous tous les rapports.
D'après un tel état de choses , il est facile de concevoir combien doit être monotone l'existence des Européens à Gant(Hi. Quelles douces, quelles agréables relations peuvent exister entre des hommes éloignés de tous les êtres qui leiu* sont chers; privés des soins, des consolations d'un sexe qui seul peut adoucir nos peines et nous faire oublier nos chagrins? Les réunions entre des négociants livrés au même genre d'affaires, et com*ant vers le même but, ne doivent ja* mais être intimes ni bien franches : aussi sont - elles sans abandon; l'étiquette, les tracasseries, l'animosité même, viennent s'asseoir au milieu de ces banquets, qui commencent avec une fi^oide réserve, et finissent souvent par des excès. Les étrangers, parmi lesquels on compte cependant bon nombre de n^ociants aussi recommandables par leurs talents qu'estimables par leur noble loyauté, se jalousent au lieu de se réunir. Nonseulement la différence des nations trace dans ces contrées si lointaines une ligne insurmontable de démarcation entre les individus , mais l'intérêt en établit de plus fortes peut-être encore entre les enfants d'un même pays, et surtout entre les agents de la compagnie anglaise et leurs compatriotes qui font le commerce particulier ; ceux-ci voient d'un œil d'envie les autorités de la factorerie tenir la tête du commerce, marcher d'un pas aussi rapide qu'assuré vers la fortune et vivre au sein du
luxe, que ieur permettent de soutenir d*éaormes appointements « quand eux-mêmes aux prises depuis la paix avec une active concurrence, voient chaque an^ née leurs bénéfices diminuer et leurs dépenses augmenter par le goût d*ostentation qui bit continudlement de nouveaux progrès.
La bctorerie anglaise donne Texemple de cette peu sage prodigalité ; tous les agents vivent ensemble, il est vrai, mais leur table est servie avec une recherche, une splendeur dont je fus ébloui; les appartements sont magnifiquement décorés ; j'en ai visité un qui renferme ime fort belle bibliothèque servant de lieu de réunion à tous les convives, ainsi quaux capitaines et aux officiers de la compagnie , envers lesquiris cette dernière exerce une générause hospitalité.
Les fi:^is énormes que doit entraîner nécessairem^it une pareille représentation montent , dit-on , annuellement  plus de cinq cent mille francs , qui sont prélevés sur les appointements de tous les agents, en proportion du rang que chacun d'eux occupe dans la factorerie. Les revenus du chef du comité et du second président peuvent s'élever, année commune, à plusieurs centaines de mille francs; les autres facteurs sont rétribués avec une magnificence proportionnée. Le jeune homme arrivant d'Angleterre et admis â £aiire partie de cette administration, reçoit, m'a-t-on assuré, d'abord sept mille deux cents fi^ancs d'appointements fixes qui augmentent chaque année de deux mille cinq cents francs; ils sont portés, après cinq ans de service, à vingt-<;inq mille francs; après dix ans , à soixante et
quinze milie, jusqu'à ce que son ancienneté ou la protection des directeurs à Londres, Téiève aux premières places de la factorerie, dont le président actuel n*aque trente-deux ans. Toutes ces dépenses, auxquelles d'autres presque aussi considérables viennent se joindre , m*ayant paru bien onéreuses pour la compagnie, je pris des renseignements sur la manière dont elle les supporte : mon étonnement fut grand quand on m'as^ sura que deux et demi pour o/o sur la seule vente des thés en Angleterre couvraient tous les frais et audelà. Que Ton juge, d'après ce simple aperçu, des immenses résultats du privilège de la compagnie , et de l'importance que peut avoir pour le commerce britannique sa presque inévitable dissolution.
J'ai entendu assurer que la compagnie anglaise , si elle est dépouillée du commerce exclusif avec la Chine, et qu'elle abandonne au gouvernement le sceptre de l'Indostan , est décidée à soutenir la concurrence conti^ les entreprises particulières qui s'établiront ; mais alors elle apportera sans doute plus d'économie dans ses armements et n'accordera plus à ses facteurs les mêmes avantages. Cependant, quelque excessifs que ces avantages doivent paraître , je les considère comme le juste dédommagement de l'espèce d'exil dans lequel ces Aurais passent ordinairement un grand nombre d'années, avant d'arriver aux hautes fonctions qui ont assuré de tout temps et qui assurent encore maintenant la fortune des individus. Pendant l'hiver, saison de la traite, qui retient à Canton tous les étrangers, ceux-ci, presque toujours renfermés dans leurs appartements ou leurs
comptoirs, sont privés du plaisir de la promenade, dont leur genre de vie semblerait leur faire un besoin ; mais la foule qui remplit les rues , et Tinsolence de la population des campagnes , sont des obstacles si repoussants pour les Européens, que plusieurs d'entre eux m'ont assuré n'être jamais sortis'des factoreries, si ce n'est pour retournera Macao. Panni les autres, quelques-uns plus jeunes s'amusent à manœuvrer eux-mêmes chaque soir, sur le Tigre , de beUes embarcations apportées à grands frais d'Angleterre. Us débarquent sur la rive droite du fleuve, dans des endroits dont les habitants sont intéressés k leurs visites; puis ces marins improvisés rentrent chez eux après avoir fait un exercice un peu fatigant , mais très-favorable à leur santé.
Un pareil genre de vie serait donc insupportable , si des gains énormes ne donnaient au n^ociant l'espoir de trouver un joiu* dans sa patrie, au sein de l'opulence , le dédommagement de ses ennuis passés : aussi chaque année plusieurs Européens quittent la Chine avec des capitaux considérables , gagnés le plus souvent dans le commerce de l'opium , pendant douze à quinze ans d'exil. Mais depuis la paix, le nombre des marchands ayant considérablement augmenté, les profits ont diminué en proportion, et les départs sont devenus moins fréquents. L'amour du luxe et de l'ostentation , cet ennemi du commerce , a également fait à Canton de sensibles progrès dans la plupart des maisons européennes , qui se livrent à des dépenses hors de proportion avec leurs revenus ; et malheureusement , là comme dans la plupart de nos grandes villes de com-
merce d'Europe , Vusage Teuge et empêche même les gens sages d*agir autrement. En effet , quel système d'économie est-41 possible de suivre dans une maison , avec ce compraior, intendant imposé par les manda* rîns, et auprès duquel ceux de nos grands seigneurs d'autrefois n'auraient été que des novices en &it de ruse et d'avidité ? Lui seul achète et fournit tout ; aes mémoires ne peuvent être soumis à aucun contrée ; car les prix sont fixés d'avance par une réunion de comfraiors, et approuvés par le mandarin , qui partage les béné^ fices et repousse toute réclamation d'un maître indignement trompé. Les domestiques chinois, dont les étrangers sont obligés de se servir exclusivement , forment une espèce de corporation soumise aveuglément au pouvoir des compradors, auxquels ils ne le cèdent ni en astuce ni en friponnerie. Le vol est pour ainsi dire organisé publiquement ; des receleurs chinois se chargent, sans y mettre aucun secret, de .vous livrer les vins et les liqueurs de la maison où vous avez dîné la veille; ils ne demandent que le^ temps nécessaire pour les &ire apporter chez eux par les domestiques mêmes de l'hôte qui vous a traité : les Européens, ne pouvant s'opposer au mal , sont les premiers à plaisanter de ces scanda* leuses dilapidations.
Ces domestiques sont les espions de l'autorité, qui tient ainsi les étrangers dans une surveillance continuelle , et peut d'un seul ordre les isoler entièrement dans leurs maisons. Mais ces hommes , faux, menteurs, rarement susceptibles d'attachement pour leurs maîtres, rachètent une partie de ces vices inhérents à leur dasse,
par des qualités que Ton trouve beaucoup moins oomraunément chea les domestiques des autres pays : ils sont d*une propreté parfiiite , sobres , soumis , raapresses , trfes^inteiligeDts » et servent avec une promptitude et une adresse si séduisantes qu'elles font fermer les yeux sur leurs nombreux défauts.
Lear costume est le même que cdui de la classe aisée : la tête rasée , couverte d'une calotte noire en étoffe de crin ; la queue descendant jusqu'aux talons, et ornée à son extrémité de rubans de soie m^és quelquefois dans les tresses des cheveux ; le cou nu ; la robe en soie noire tombant au-dessous des genoux , fendue sur la poitrine , mais boutonnée sur le coté droit ; les manches pendantes et d'une grande ampleur ; le pantalon , laige depuis la ceinture jusqu'aux genoux, est ensuite serré et boutonné comme des guêtres jusqu'aux pieds, lesquels sont couverts de bas de coton et renfermés dans des souliers à épaisses semeUes; ajoutes à cela une taille généralement élevée et bien prise , un bel em* bonpoint considéré dans ces pays comme f apanage de l'aisance et de la considération , une figure large , le front découvert, les yeux idlongés et assez saillants, mais peu ouverts , le nez petit , aplati dans sa partie supérieure, la bouche grande et généralement bien meu* Uée, des oreilles larges et plates, une physionomie grave et rusée en même temps , et vous aurez une idée assez juste du bourgeois de Canton aussi bien que d'un serviteur chinois. Quoique très- fortement rétribués, et employés en grand nombre dans les maisons européennes , ces domestiques s'occupent exclusivement
du détail intérieur des appartements , qu'ils entretiennent, il est vrai, dans une admirable propreté. Les travaux de force, tels que rembarquement et le débarquement des marchandises , les transports des fardeaux même légers, sont dévolus dans ce pays, où chaque classe a son genre d'industrie, aux hommes d'eau, ou habitants de la ville flottante, dont l'intéressante population m'occupera plus tard, et qtii, pour être placée aux derniers rangs de la société, n'en est pas moins digne d'observation.
Canton est partagé en deux villes également grandes et immensément peuplées, mais cependant bien distinctes pour l'Européen : l'une, située à quelque distance des bords du fleuve, est, comme toutes les cités chinoises, ceinte de murs peu élevés dans lesquels on n'a pratiqué qu'un très-petit nombre de portes dont l'entrée est sévèrement défendue aux étrangers, qui s'exposeraient aux plus grandes insultes, s'ils osaient franchir pour un seul instant cette barrière opposée par la défiance à leur curiosité : tel est l'ancien Canton , qui renferme , dit - on , cinq cent mille âmes , et une multitude de maisons à un seul étage, construites en bois ou en pierre, entourées de jardins et séparées entre elles par des rues étroites, tortueuses, mais d'une grande propreté. Les manufactures y sont en grand nombre ; cependant il paraît que toute l'activité dû commerce s'est portée dans la nouvelle ville , que sa position sur les bords du Tigre, entre Canton qu'elle touche d'un coté et les factoreries qu'elle environne de l'autre , fait supposer ne devoir sa fondation qu'à la présence des
Européens : supposition qu'on ne peut appuyer cependant sur aucune des observations qu offirirait l'agrandissement successif des divers quartiers ; car en admettant que la vaste étendue de ce nouveau Canton n'opposerait pas à cette recherche des obstacles presque insurmontables, rincendie a£Breux qui le consuma entièrement il y a quelques années et n'en fit qu'un monceau de décombres , doit avoir anéanti tous les vestiges des anciennes constructions. Cet effrayant désastre, entièrement réparé maintenant, a laissé aux habitants de bien cruels souvenirs.
Le feu se déclara pendant la nuit dans un des quartiers les plus populeux : en peu d'heures , l'incendie , excité par une forte brise de N. , eut embrasé les nombreux magasins remplis de matières combustibles, et couvert la ville d'un torrent de flammes; les métaux mêmes les plus précieux coulaient au milieu des rues ; bientôt cette population , la veille encore si riche , offrit un spectacle d'horreur et de désolation : les femmes et les enfants que le feu avait chassés des maisons, jusque-là leur unique patrie , les uns incapables de marcher , les autres se traînant avec peine , étaient étouffés au milieu d'une multitude livrée au plus effrayant désordre , ou tombaient au pouvoir de malfaiteurs dont les bandes s'étaient organisées en un n^oment.
Les habitants de l'ancien Canton, craignant pour leurs propriétés, avaient fermé les portes de la ville à des compatriotes malheureux. Sur le Tigre, les bateaux qu'une seule étincelle pouvait embraser, avaient fui de lautre côté du fleuve , ou s étaient éloignés avec la marée : les II. 9
petites embarcations seules , plus faciles à manœuvrer, vinrent ofirir des secours, mais k prix d*or, à la foule qui, poursuivie par Tincendie, se pressait sur les quais; mais c^s malheureux, que la frayeur aveuglait, surchargeaient les bateaux et se noyaient par milliers dans les eaux du fleuve. Plusieurs Européens, témoins de cette scène d*horreur, frémissaient encore en me la racontant. Pendant trois jours , les décombres fumants furent le théâtre de tout ce que la soif du pillage et la férocité peuvent inspirer de forfaits les plus odieux. Les pauvres habitants , cherchant au milieu des ruines leurs femmes, leurs enfants, quelques vestiges de leurs richesses passées , étaient forgés par les brigands attroupés comme des oiseaux de proie sur les restes de Canton. Enfin , après une longue attente, trente mille hommes de troupe vinrent rétablir Tordre et rendre aux habitants remplacement de leurs propriétés : le nombre des victimes était considérable; bien des familles avaient entièrement disparu ; toutes déploraient la perte de jeunes filles ou d*enfants ensevelis sous les décombres , ou entraînés au loin dans un esclavage éternel. Mais quels désastres le temps et l'industrie n*eSacent-ils pas au milieu d*une nombreuse population? Le Canton européen sortit plus beau , plus brillant de ses cendres ; les factoreries, rebâties sur des plans plus vastes, fiirent augmentées et entourées de ces magnifiques bâtiments dont j*ai déjà fait la description , et formèrent ainsi le long du Tigre un beau quartier, bordé de quais laiges et bien construits. Les maisons se relevèrent de tous côtés comme par enchantement; et quoique à mon
passif en Chine peu d'années se fussent écoulées depuis cet efirayant incendie» toutes les traces en étaient disparues.
La nouvelle ville , rebâtie sur ses anciennes fondations , est située au bord d une plaine qu'elle couvre de ses nombreux quartiers; eUe na pas de clôture : aussi les Chinois la considèrent-ils conune formant de ce côté les faubourgs de Canton, dont elle n*est qu'une copie. Si, laissant les factoreries sur la droite et le fleuve derrière soi, on entre dans la ville, on trouve partout l'image de l'activité et de l'industrie; les rues, il est vrai, sont étroites, tortueuses, mais longues, très-unies et d'une admirable propreté ; les maisons , construites la plupart en bois avec une galerie couverte au premier étage , ont un air d'aisance agréable k la vue : la forme particulière du toit qui fait saillie sur le devant , les ornements bizarres dont il est garni, les couleurs brillantes qui couvrent la façade , forment un spectacle difficile à rendre. Chaque corps de métier occupant un quartier particulier, les boutiques de chaque rue ont une apparence uniforme , mais qui devient de plus en plus brillante , à mesure qu'elles sont plus voisines des factoreries.
Dans cette partie de la ville , les magasins ont pris pour ainsi dire une apparence européenne , et les deux mes principales, qui ont reçu les noms anglais de New- Chma-Street et de Odna-Streei , ne dépareraient pas , sous le rapport de la symétrie , de l'élégance des boutiques et de la manière dont les marchandises sont disposée? pour tenter les chalands , les plus beaux quartiers mar-
chands de Londres ou de Paris. Ces espèces de passages pavés avec des dalles toujours très-propres , et qu'une
tente défend contre les rayons du soleâ , sont bordés de petites maisons contiguës , bien peintes et portant écrit en lettres d*or le nom du marchand : c'est là que sont exposés les objets qui trouvent en Europe tant d'acheteurs; que brillent tous ces meubles en laque aux formes singulières, aux dessins plus bizarres encore, dont notre industrie , dépourvue des matériaux que la Chine et le Japon seuls produisent, n'a pu encore égaler la perfection. Nos ouvriers n'ont pas remplacé ce bois au grain spongieux et fin auquel s'attache si solidement le vernis , qu'une composition métallique , inconnue jusqu'ici aux Européens, couvre des plus brillantes couleurs. A côté se faisaient remarquer, par leur blancheur et le fini admirable du travail, une foule d'ouvrages d'ivoire, chefs-d'œuvre de la patience chinoise. Plus loin de vastes bols à punch en porcelaine blanche, destinés pour des clubs d'Angleterre , me prouvaient que si les premiers inventeurs de cette pr&ieuse et utile matière avaient été surpassés par les Français, leur supériorité était encore intacte dans la confection des vases qui ont le mérite d'offrir de grandes dimensions» de pouvoir être donnés à bas prix, et de résister parfaitement au feu.
J'éprouvais un mouvement d'envie en voyant dans d'immenses magasins ces beaux crépons de nankin aux couleurs si variées, parmi lesquelles le rouge l'emporte par son brillant et sa solidité; ces belles éçhai^pes de soie , brodées avec tant de magnificence ; des satins
épais et lustrés , et tant d'autres étoffes de soie , toutes destinées pour les pays lointains que la France approvisionnait autrefois.
Nos manufactures de Lyon ont sans doute égalé, surpassé même les Chinois dans la confection des tissus qu'admiraient nos pères; mais elles ne peuvent lutter pour la main-d'œuvre et le prix des matières premières, avec un peuple aussi sobre qu'économe et dont le. pays produit de la soie en abondance : c'est ainsi que les étoffes de soie travaillées à Canton et surtout à Nankin , ayant \m poids et une force que celles de France, quoique plus chères , n'offrent pas , ont obtenu sur les marchés de l'Amérique du Sud , oii nos bâtiments mêmes en transportent de fortes quantités , une préférence qui achève de ruiner nos marchands. La patience, l'esprit d'imitation naturels aiu Chinois , exploités par les négociants étrangers, viennent encore porter chaque jour de nouveaux et terribles coups à la seule branche d'industrie que nos malheurs ont laissée au commerce français. Ces objets de luxe, dont le goût et l'adresse des ouvriers parisiens font tout le prix , et que l'Europe entière recherche avec empressement, imités promp^ tement à Canton, et livrés à des prix inférieurs dans l'Inde et sur les marchés du nouveau monde, sont encore partout préférés. Cette aptitude des ouvriers chinois se montre aussi dans la manière parfaite dont ils copient tous les modèles en orfèvrerie qui leur sont présentés. L'économie que trouvent les étrangers dans ce genre d'industrie a fait naître une branche de commerce très-lucrative pour Canton , par la quantité
d*ai^enterie annuellement exportée sur les bâtiments anglais. La bijouterie même n est pas à dédaigner : j'ai vu des parures d'un très-grand prix , dont les perles et les diamants étaient montés fort délicatement. Celles de filigrane d'or ou d'argent sont admirées dans les capitales d^Europe pour leur fini et leur légèreté.
Au milieu de ces deux longues suites de boutiques, dans lesquelles brillaient les produits de l'industrie chinoise , mes yeux parcouraient tout avec une avide curiosité , et partout je trouvais des marchands qui se faisaient un plaisir de répondre à toutes mes questions. La plupart d'entre eux parlaient une espèce d'anglais dont l'accent nasal chinois a fait une langue particulière, mais qu'avec beaucoup d'attention et un peu d'habitude , je finis par comprendre passablement.
Mais lorsque m'éloignant des deux beaux passages qui m'avaient offert tant de sujets d'observation , je pénétrai plus avant dans l'intérieur de la ville , alors je retrouvai la véritable couleur chinoise originale , sans aucune teinte européenne , et le secours aussi gracieux qu'empressé du consul de France devint absolument néc^saire pour me guider et satisfaire ma curiosité. En effet, au milieu de ces rues étroites, d'une longueur inteiminable , et remplies d'une foule d'hommes affairés , il serait imprudent pour le nouveau débarqué de s'aventurer sans guide à quelque distance des factoreries, seul endroit où les étrangers jouissent d'un peu de considération; celle-ci disparait entièrement et fait place à l'aversion du bas peuple pour les Européens , h mesure que Ton avance au milieu des quartiers éloi-
gués du fleuve et fonnés en grande partie par les habi* tatiojQs particulières des marchands > dont les boutiques sont situées dans la partie de la ville où se concentre le commerce.
Le malheureux qui s'est égaré ne voit rien de rassurant sur les physionomies des hommes qui V entourent en sHence avec un air mécontent : des rires grossiers et méprisants seront la seule réponse que ses signes obtiendront : malheur à lui si, entendant les cris répétés des porteurs du palanquin où est ren* fermée une dame chinoise , Timprudent ne trouve pas une rue de traverse pour éviter cette £aitale rencontre ; car alors , obligé de fuir par la crainte d'être maltraité , son embarras devient de plus en plus grand , et ne cesse que quand , après bien des courses inutiles et les poches vidées par d'adroits filous, il parvient enfin à retrouver le point d'où il était parti. A cela près de quelques mouchoirs qui me fiu^nt enlevés avec beaucoup d'adresse , j'échappai assez heureusement à toutes les tribulations que je viens de décrire et auxquelles mes recherches m'ont plusieurs fois exposé.
Dans cette ville immense tout semble avoir été' sacrifié au commerce : les rues sont bordées de deux longues files de magasins, toujours très-propres, et dbposés & peu près comme ceux de nos petites viUes de France. Un vaste comptoir bien simple en occupe le fond, où sont rangées les marchandises sur des planches et dans des cases; derrière la boutique est une petite chambre où les hommes prennent leurs repas. J'ai déjà dit que les femmes , toujours enfermées , lo-
geaient ailleurs , loin des yeux de leurs parents. Audessus de la boutique se trouve Tappartement rempli de marchandises, où restent les commis, que la prudence commande d'y laisser la nuit , car le maître retourne chaque soir à la maison particulière, qu'habitent ses femmes et ses enfants.
Le marchand , ordinairement assis à la porte de sa boutique, attend, en fiimant gravement sa pipe au long tuyau, la venue des chalands, dont il accepte ou refuse les ol&es avec un imperturbable sang-froid. Les marchandises sonl exposées suivant les désirs de l'acheteur ; mais à peine quelques mots viennent-ils en faire valoir la qualité ou le bon marché.
L'aspect des rues varie suivant les corps de métiers qui les occupent exclusivement ; les plus bruyants et les moins élevés dans l'échelle d^ l'industrie m'ont paru relégués dans les quartiers éloignés des Êictoreries, près desquelles généralement les boutiques sont plus vastes, mieux ornées , les marchands plus avenants et moins taciturnes :• ce fiit donc là que par prudence je me décidai à établir le centre de mes observations.
Je tins cette résolution avec d'autant plus de facilité que la ville de Canton, celle du moins que les Européens peuvent parcourir, ne possède point de monuments curieux; tout y annonce l'industrie la plus active , mais on n'y remarque aucun vestige de grandeur ni de goût pour les beaux-arts. De ce côté du fleuve les pagodes sont petites, mal entretenues et pour ainsi dire abandonnées. J'entrai dans une des plus grandes, où tous les objets du culte semblaient disposés pour une
cérémonie ; au milieu de la cour et presque dans le sanctuaire , une foule d'ouvriers préparaient bruyamment des ballots de campbre et de plusieurs autres espèces de marchandises » destinées sans doute à être embarquées.
Les demeures des premiers mandarins et des hauistes sont de grandes maisons en pierre ou en bois sans ornements, à un seul étage, qu'environnent de vastes cours ceintes de hauts murs ; les portes , massive» et grossières , ont plutôt l'air de fermer des prisons que des palais. Je voulus voir la principale entrée de la ville chinoise, le nec pias ultra des Européens: elle est petite , basse , et je pus à peine distinguer les maisons situées de l'autre côté, lesquelles du reste me parurent ressembler tout à Êdt à celles qu'il m'était permis d'examiner sans danger. Mais ce qui , dans cette porte, avait eicité particulièrement ma curiosité, c'est le grand rôle qu'elle joue dans les débats continuels des étrangers avec les mandarins : il arrive souvent que les premiers, fatigués, outrés même de ne recevoir aucune réponse à leurs fréquentes réclamations , et supposant avec - raison qu'elles n'ont pas été envoyées au vice-roi , se réunissent au nombre d'une vingtaine , puis armés de b&tons, conune armes défensives , ils vont à l'entrée de la ville chinoise , s'aventurent quelques pas en dedans, frappent sur les boutiques environnantes, font le plus grand tapage possible, jusqu'à ce qu'un mandarin inférieur vienne leur demander la cause d'un pareil scandale : le nouveau placet lui est remis; alors les conquérants ayant rempli leur but, s'en
retournent avec l'espérance que le grand mandarin , in formé de leur expédition par la voix publique « recevra la pétition.
Ce mode de rédamation est parfois dangereux ; car, si les Chinois sont prévenus d'avance ou se trouvent en nombre sur les lieux voisins, les pétitionnaires sont reçus durement, et peuvent être rossés d'importance quand leur force numérique ou une retraite précipitée ne les sauvent pas des mains de leurs ennemis : c'est ainsi que se traitent les intérêts conmierciaux des nations les plus puissantes du monde , et cependant elles ont à Canton des &ctoreries et des consuls !
En vain j'ai cherché à établir quelques points de similitude entre l'ensemble ou les différentes parties des scènes qui attiraient constamment mon attention par leur continuelle «variété;, et ce qu'on voit dans les grandes villes d'Europe : au moment où je croyais avoir saisi quelque rapprochement qui pût servir de base à une description, la certitude que tout était nouveau pour moi, que tous ces objets curieux et bizarres qui frappaient mes yeux, formaient pour ainsi dire ime chaîne dont un seul anneau ne pouvait être arraché utilement , me faisait désespérer d'arriver au but vers lequel tendaient tous mes efforts.
En effet quelle ressemblance peuvent avoir avec nos habitations , construites solidement et sur des plans réguliers, ces maisons chinoises dont les toits aplatis sont ornés d'une multitude de boides pendantes, 'bariolées de mille couleurs, et couvrent des fenêtres étroites et des galeries où le peu de largeur des rues
empêche le jour de pénétrer librement? ( PL 46. ) Comment rendre l'effet que produit la vue de ces enseignes qui, placées perpendiculairement et £dsant saillie en dehors , des deux cotés de chaque boutique , sont couvertes de rouge et de caractères chinois dorés ? Cependant, si les apparences étaient différentes, je retrouvais les traces de ces coutumes que les progrès de la civilisation font naître paiement chez tous les peuplas : ainsi â Canton , les murs des petites fdaces sont couverts d'affiches qui annoncent sans doute au public les ordres du gouvernement; plus loin des maisons qu'une bruyante société occupait et que de nou* veaux arrivants tenaient constamment pleines , étaient des aubei^es, annoncées du reste suffisamment par les individus un peu sales, auxquels un lai^e couteau passé à la ceinture donnait l'air d'importance ordinaire aux gens de leur métier dans tous les pays du monde. Ils faisaient pour ainsi dire partie d'un étalage fort peu ragoûtant , au milieu duquel on me fit remarquer, et comme une chose consacrée par l'usage , des restes de chiens , de chats et mêttie de rats , que les Chinois du peuple mangent sans aucune répugnance. Parmi cette immense population, dont la plus grande partie est condamnée à ne vivre que de riz et d'eau, et à laquelle même cette chétiye nourriture manque souvent, la &im peut porter les hommes à des excès qui doivent paraître aussi horribles que dégoûtants aux peuples plus heureux. N'ai-je pas vu les infortunés parias dévorer les cadavres impurs d'animaux morts de maladie! On prétend que si cette déjH^avation est moins commune
dans les provinces du sud de la Chine que dans Tlnde , c est que les occasions de s^y livrer sont moins fréquentes , à cause de la rareté des grands quadrupèdes. Dans les rues de Canton on ne voit ni charrettes» ni voitures , ni aucime bête de trait ; rarement l'aboiement d'un chien ou le cri d'un autre animal domestique se fait-il entendre; et si des courriers à cheval, apportant les ordres du gouvernement, n'arrivaient parfois de la capitale ou des grandes villes voisines , on serait porté k croire que dans ces contrées les quadrupèdes ont entièrement disparu. Â toutes ces différences de Canton et de nos cités d'Eiœope, ajoutons l'absence totale des femmes , et nous concevrons plus facilement que la vue de tous les objets renfermés dans cette ville, objets très-curieux sans doute pour l'observateur nouvellement arrivé, doit après quelque temps devenir monotone et inspirer même du dégoût aux étrangers forcés de résider longtemps dans les factoreries.
Cependant. ces passages, ces petites places publiques, ces rues qui retentissent du bruit des marteaux, sont remplis, depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher, des flots d'un peuple qui fait un tapage* assourdissant : il faut de grandes précautions pour circuler sain et sauf au milieu de cette multitude de marchands ambulants qui annoncent leurs marchandises par des cris différents, mais également durs et baroques. La manière dont ils portent leurs fardeaux est très-ingénieuse, et malgré les dangers qu'elle semble faire courir aux passants, les abordages sont très-rares et toujours évités avec une grande dextérité. (PI. A8.) Ces hommes, dont
un simple caleçon compose tout lliabillement , portent sur leur lai^e dos , qu'ombragent seulement les bords d*un grand chapeau de paille pointu, un morceau de bois plat, flexible, mis en travers derrière le cou, puis assuré sur les deux épaides au moyen des bras, passés par-dessus, de manière à tenir toujours en équilibre les poids suspendus par des cordes aux deux extrémités. Tantôt ces cordes soutiennent des baquets dont leau claire conserve des poissons encore vivants ; tantôt elles ploient sous le faix de vastes paniers remplis de légumes et de provisions que les Jbabitants des boutiques environnantes ont bientôt achetées ; tantôt enfin elles servent à porter des ballots de marchandises , dont la circulation a lieu sans accident au milieu de passages étroits qui, dans nos grandes villes, seraient considérés comme à peine praticables pour la foule des piétons. Tous ces portefaix paraissent être d*une grande vigueur: leurs membres, leur poitrine, qu'une chemise bleue recouvre quand la température est froide, annoncent la santé. Ds sont pauvres, mais toujours propres; leur physionomie , contractée par la fatigue et brunie 'par le soleil, na cependant rien de dur ni de grossier : elle exprime la résignation jointe à la gravité. On ne voit jamais des luttes sérieuses , et on n'entend que rare- ' ment des débats bruyants, parmi cette multitude d'in-dividus des dernières classes; on remarque même chez eux une certaine urbanité, cet appui mutuel, qui prouvent une civilisation aussi ancienne qu'avancée ; et si parfois les Européens ont à se plaindre de quelques procédés insolents, il faut attribuer ces procédés aux
préjugés de la population , que le gouvernement luimême entretient de tout son pouvoir. Chacun exerce paisibiement son industrie : le marchand de comestibles pour les classes inférieures installe sa cuisine portative où il croit trouver le plus de chalands ; à chaque coin de rue, un baihier, auprès de sa boutiqi^e en plein vent» passe sur la tête tondue de ses pratiques un rasoir triangulaire, avec autant de calme que s'il était dans une salle à l'abri des interruptions et des chocs dangereux. (PL &8.) Que l'on se figure un perruquier faisant la barbe à ses pratiques au -milieu des rues de Londres ou de Paris 1
Mais déjà à Canton, dans cette dernière classe d'artisans, l'effet des occupations moins grossières commence à se faire remarquer : leur costume , quoique très-simple , n est point celui des porteurs : le chapeau de paille est' remplacé par la calotte noire, annonçant un rang moins inférieur, et qui cache la longue et inconunode queue, roulée ordinairement sur le sommet de la tête ; la robe chinoise , en étoffe de soie ou de coton, mais toujours de couleur foncée, couvre le pantalon qui descend sur des jambes terminées par de larges pieds nus : c'est ainsi que le costume change graduellement en Chine, à mesure que les individus s'approchent des classes élevées, qui seules peuvent employer, dans leur habillement, des couleurs claires, à l'exception du jaune , réservé uniquement à l'empereur et à sa £aimille, et porter des bottes ainsi que d'au* très attributs de leur rang ou de leurs dignités , dont j'aurai plus tard occasion de parier en détail. (PI. àj-)
Jai cru remarquer que dans la classe moyenne ou marchaude , l'élégance du costume était sacrifiée au con~ fortable : des vêtements, en bonnes et fortes étoffes de laine, défendent les Chinois aisés contre les variations de l'atmosphère , auxquelles ils paraissent très-sensibles, si fou en juge par la quantité de vestes et de robes qu'ils entassent successivement sur leur dos , à mesure que le firoid devient plus vif; de manière qu'à Canton on ne demande pas de combien de degrés le thermomètre est au-dessous de zéro, mais quel nombre de vestes on porte dans ce moment : alors les marchands , assis dans le fond de leurs boutiques , ont plutôt l'air de ballots que d'êtres animés. Mais dans l'autre saison leurs dimensions ont considérablement diminué; la robe que l'on porte à cette époque est en soie de couleur sombre, le plus souvent noire, ornée de boutons en métal précieux; sous des manches larges et pendantes sont ordinairement croisées et ensevelies des mains armées d'ongles très-longs , attribut des occupations libérales dans les classes moyennes comme dans les rangs les plus élevés de la société. Le pantalon en étoffe de soie ou de coton, suivant la température, tombe à longs plis jusqu'aux genoux; puis il serre les jambes en se boutonnant sur les côtés comme des guêtres, et vient se joindre à des souliers de cuir noir, garnis d'épaisses semelles en liège ou en bois , que l'humidité peut difficilement pénétrer. Ces précautions pour la santé du coips, nécessaires dans des boutiques ordinairement sombres et humides , où les cheminées sont très-impar&itement remplacées par des réchauds, de-
vraient être bien plus grandes encore pour la tête, qui est toujours rasée avec beaucoup de soin. Je nai pu trouver à cette mode générale en Chine, quoique souvent nuisible , d'autre raison que le soin de la proprêté , à laquelle cependant les longues queues ne sont pas toujours favorables.
On rencontre dans les rues de Canton un grand nombre d'aveugles mendiants : ne pourrait-on pas supposer que cette cruelle infirmité qui afflige la population des provinces méridionales de la Chine , comme celle de tous les pays voisins des tropiques, est causée par l'impression d'une température très -variable, sur une partie dépouillée de l'abri et de l'ornement que la nature, toujoiurs sage, lui avait accordes? Les Chinois aisés cherchent à suppléer dans l'hiver au manque de cheveux par des bonnets de laine brune , ayant la forme d'une sphère , et dont les bords retroussés forment un bourrelet autour des oreilles et du front. Cette coiffure, qui soufire encore quelques modifications , suivant le rang des individus , est aussi nationale que la calotte noire , à laquelle on revient quand les chaleurs commencent; cependant, malgré tous ces soins, j'ai remarqué que les rhumes très-intenses étaient conmiuns parmi les habitants dea rangs même les plus élevés.
Plus j'avance dans la tâche que je me suis imposée de donner une idée de la Chine, plus les difficultés s'amoncellent autour de moi : j'ai pu dessiner à grands traits les habitudes et la vie des Européens transplantés dans les pays éloignés de leur patrie, l'efTet de la civilisation sur des naturels sauvages et féroces , dont les
mœurs , les coutumes n'offiaient qu'im champ circonscrit à mes observations ; mais à Canton , un tout autre spectacle se déployait devant moi : j'avais sous les yeux un peuple immense parvenu longtemps avant nous au plus haut point d'industrie et de commerce, et qui cependant, on pourrait le dire, n'a de commim avec les Européens que l'hémisphère qu'il habite. Décrire ùwec^ détails des mœurs, des coutumes si étrangères à nos sociétés; peindre des caractères si éloignés de nos idées , exigerait plusieurs volumes et aurait demandé un long séjoiu* dans ces curieuses contrées : je n*ai donc pu que glaner, et avec la plus grande circonspection. J'ai vu et observé pendant une courte relâche, autant que mes fiùbles moyens me l'ont permis : les objets les plus différents passaient si rapidement sous mes yeux , il était si difficile d'obtenir des renseignements véridiques et surtout exempts de prévention , que ce que j'ai écrit ne peut être considéré que comme une suite de lueurs de la vérité. Combien de fois n*ai-je pas effacé le soir ce que j'avais écrit le matin, pour le modifier encore le lendemain, suivant les éclaircissements qu'obtenaient mes recherches ! Quels obstacles ne m'a pas opposés Tinconcevable ignorance des Européens sur les mœurs et les coutumes du peuple au milieu duquel ils passent leur vie I Enfoncés dans leurs spécidations de commerce, tout ce qui n'a pas rapport au thé ou à l'opium leur est étranger, leur est même inconnu : ce fut donc aux Chinois eux-mêmes que j'eus recours , et c'est d*eux que je tiens la plus grande partie des détails que j'ai pu donner. Cependant ces détails eussent été encore