II. lO
bien incomplets san» laimable obligeance de M. Ger> naert, qui voulut bien abandonner ses propres affaires pour m'acoompagner partout où il crut que ma curiosité pouvait être intéressée : il a été pour moi un guide aussi complaisant qu*éciairé.
!^i un Chinois , attiré par le commerce à Marseille ou à Bordeaux , voulait se former une opinion générale sur les moeurs des Français » d*après celle que ses relations mercantiles lui auraient fait prendre de la classe inférieure , généredement peu considérée dans ces deux grandes villes sous le rapport de la moralité , serait -il plus ridicule que les Européens qui , ayant vécu pour ainsi dire isolés au milieu d*ua peuple très-retiré dans sa vie domestique , peu communicatif , méfiant i Tégard des étrangers, et dont le langage leur est entièrement inconnu, ont calonmié toutes les classes d*uiie immense population? Sans doute cpie la* ville de Canton présente d* abord à Tobservateur vulgaire bien des cou* tûmes, bien des usages qui heurtent noA- goûts et nos préjugés : la multiplicité, la publicité même dks lieux de prostitution ; la côutmne de vendre de petits en&nts ou de les exposer sur les eatu , où ils deviennent la pâture des poissons ; Tincroyable facilité avec laquelle les bandes de brigands s oiganisént auseitôt que • le feu se déclai^e dans un quartier quelconque de la ville, peuvent donner une mauvaise idée de la moralité de ses habi* tants; convenons même que le bas peuple y est voleur, dépourvu de tout sentiment de probité : soustraire dans les maisons ou dans les poches des passants ce qu*U peut atteindre est pour lui un succès aussi cher à son
amonr-prcçre <{ue fiivonible à ses intérêts ; mais existet-il moins de dépravation et de corruption dans la populace de DOS grandes cités , qiû sont ordinairement les sentines de toot ce que renferment de plus vicieux , de plus débauché les provinces environnantes , comme Canton est le réceptade de tout ce qu'il y a de pis dans le IV> - Kien et le Qttang*>TongP Combien la nouveauté, en aiguisant T esprit de critique, ne peut* elle pas fidre exagérer une foule d'abus, aussi communs pourtant dans notre patrie, mais sur lesquels l'habitude nous &it fermer les yeux! Combien encore de oommeFç&nts étrangers, trompés dans des espérances de gains peu^être illicites, n'ont -ils pas été portés k juger sévèrement des mardiands chinois, si clairvoyants pour leurs intérêts et qu'on ne trompe jamais deux foisl Xai questioimé des personnes recommandables , que leurs rdations commerciales et un long séjour en Chine avaient mises par&itement au fait du caractère des marchands avec lesquels elles étaient fréquemment en rdation ,. et toutes leurs assertions ont été conformes à œ que ma projure expérience m'avait appris, que les commerçants diinois sont digioies d'obtenir la même confiance dont jouissent auprès d'eux les étrangers qu'ils connaissent, et que leur loyauté est au moins égale à eeUe des marchands de Londres et de Paris.
Telles sont cependant les premières apparences qui frappent f Européen nouvdlement débarqué sur les rivages chinois ; mais si, fermant les yeux sur la vénalité, la rapacité des mandarins , et sur les désagréments qu'éprouve un étranger dans toutes les villes où il aborde
lO.
pour la première fois , il cherche à observer les mœurs » le caractère des habitants de la Qiine, leurs bonnes qualités lui paraîtront l'emporter sur leurs dé&uts.
Le Chinois , en effet , possède des qualités essentielles qui pourraient faire de ce peuple la première nation du monde s*il était bien gouverné. Il est patient, laborieux, intelligent, porté au commerce et fort industrieux; il vit sobrement et se nourrit de riz , de poisson , de volaille et de végétaux ; il fait très-peu d usage des liqueurs fortes, et Tivresse est un vice qu'il ne connaît pas ; il entretient dans sa maison et sur sa personne une propreté parfaite. En Chine l'union , la tranquillité régnent dans l'intérieur des familles ; les femmes légitimes gardent fidèlement la foi conjugale; le respect et l'attachement des enfants pour leurs parents est sans bornes ; enfin les classes pauvres trouvent de l'humanité et de la bienfaisance dans les rangs supérieurs de la société : les deux extrêmes de la population sont unis par des rapports de générosité et de reconnaissance»
On accuse les Chinois d'être poltrons, défiahts et soupçonneux; on leur reproche d'avoir été aussi sou* vent asservis qu'attaqués par les barbares ; mais ces mêmes barbares trouvèrent^ils une résistance beaucoup >pius grande, quand ils ébranlèrent le Bas -Empire ef soumirent nos aïeux, presque sans combattre, à leur joug féodal P Dans ces temps reculés l'industrie, la civilisation ont toujours cédé à la force brutale : le temps, les événements, plus que la violence, nous ont &it conquérir notre liberté ; mais ces Chinois sont restés sounus à leurs vainqueurs, à un gouvernement içÀ n'a dans
sa conduite aucun principe de loyauté , et dont les agents ne vivent que de rapines et tiennent courbée sous un réseau de fer la population de ces vastes contrées , où Tobservateur étonné trouve le singulier contraste de la barbarie de l'Europe au xin* siècle, exploitant pour ainsi dire une civilisation qui pourrait faire honneur à ce xn* siècle dont nous sommes si fiers. Aussi quels sentiments nobles et élevés peut -on attendre d'hommes ainsi gouvernés depuis six cents ans ? Quelle importance le Chinois d'un rang inférieur peut-il attadier aux injures et même aux coups, quand il voit fi:équemment les premiers mandarins de l'empire flagellés par les ordres de l'empereur P
Chez un peuple privé absolument de toute idée de gloire et d'honneur et de ces sentiments élevés qu'en- &nte la liberté, les femmes ne pouvaient jouer qu'un rôle secondaire et même absolument passif. En effet , l'influence morale des femmes est nulle en Chine; elles sont condamnées à la réclusion , comme dans le reste de l'Asie, mais jamais à des traitements cruels. Les concubines , qui n'ont cependant d'autre appui auprès de leur maître que l'affection qu elles ont pu lui inspirer, expient leurs fautes, quelquefois nombreuses, jAur un nouvd esclavage, mais non par une fin tragique » comme en Perse ou en Turquie. Les femmes légitimes , même coupables , ce qui est extrêmement rare , sont prot^ées par les lois : renvoyées à leurs familles, quelles ont déshonorées, ces msdheureuses végètent dans la honte et le repentir.
Lexistence entière d'une dame chinoise paiaitrait à
nos Françaises , si heureuses , si gaies , si adorées , un supplice continuel. La Chinoise , née dans la réclusion , doit y vivre et y mourir; cependant, comme elle ne connaît pas un sort plus heureux , elle est omtehté du sien. Soumise en naissant à une cruelle mutilation, la jeune fille s'accoutume ensuite facilement à la vie sédentaire , qui devient pour elle un besoin : soù éducation, entièrement dirigée vers les arts d'agrément, tels que le chant et la musique, lui donne tous les moyens de plaire qui doivent captiver son futur époui; l'époque du mariage , souvent voisine de l'en&noe , peut en être indéfiniment élo^née par i'exiguité de la dot; car en Chine , comme dans notre patrie , la fortune est Nécessaire pour trouver un mari ; mais les Chinois, plus prudents, évitent l'obligation de compléter par de nouveaux trésors les charmes qui manquent à là nouvdle épouse, en ne la laissant voir que lorsque les regrets seraient aussi irréparables que superflus. CellM^i, tenue jusqu'au moment scdennel dans une retraite absolue et loin de tous les yeux, parait alors, couverte d'un voile épais, devant ses futurs parents : les yeux de la partie la plus intéressée au marché qui vient de se conclure, chercheraient en vain à p^étrer l'obstacle qui s'op* pose à sa curiosité; enfin le voile est enlevé, et le premier coup d'œil fixe le sort à venir de la pauvre jeune fille, sacrifiée souvent aux désirs d'un vieux et dégoûtant mari. Il est probable que toutes ces coutumes éprouvent dans quelques circonsstances des modifications, suivant que les Ëimilies contractantes y trouvent leur intérêt. Si par exemple la jeune fille est
très-belle , sans doute que le secret est beaucoup moins sévèrement gardé , et la dot plus &câenieiit acceptée, n fiiut convenir que nous ne sommes pas encore arrivés en Europe à un aussi haut degré de civilisation , ce que, je pense, nos compatriotes jolies ou laides ne flotteront pas; cependant, quel que soit le genre de sentiments qu'éprouvent Fun pour Tautre les nouveaux mariés , leurs noces n'en sont pas moins célébrées avec toute la solennité que les Chinois déploient également à la naissance d'un en&nt mâle ou à la mort de leurs parents; cet appareil est nécessaire dans un pays où l'état dvil, les notaires sont également inconnus, et où , k l'exception des espèces de contrats que les parties échangent entre elles et gardent soigneusement , tous les actes sont pour ainsi dire confiés au souvenir du quartier et des voisins.
Les Chinois , ordinairement économes et même intéressés , étalent dans ces cérémonies un luxe , une profnskm souvent hors de proportion avec leurs moyens . Un hasard heureux me fit rencontrer le cortège de la nouvelle épouse du fils d'un haniste , au moment où die allait prendre possession du logis conjugal ; en tête marchait une troupe d'hommes en uniformes aussi bisarres que brfllants , et armés de lances ainsi que de boudiers. Ils étaient suivis d'une longue file de porteurs couverts de velours et d'étoffes de soie brodées en or, qui soutenaient sur leurs épaules des chapelles couvertes d'anges et d'idoles dorés, et des jardins garnis de magots plus laids les uns que les autres , dont les tètes branlantes saluaient constamment la foule des curieux ;
venait ensuite une musique composée de flûtes, de tam-tams et de gongs, dont ies accords discordants déchiraient les oreilles , mais ne dérangeaient nullement r imperturbable gravité des acteurs, tous tirés de la classe du peuple pour jouer des rôles dans la cérémonie. Après Torchestre venait une bande d'hommes déguisés en exécuteurs des hautes œuvres ; ils portaient d'énormes sabres , des instruments de torture , attributs et accompagnements ordinaires des mandarins» mais qui , dans cette circonstance « étaient figurés comme insignes de cette dignité, dont le père du nouveau marié n'avait que le titre honorifique ; telle était la singulière société qui entourait le palanquin de la belle Chinoise , qu'un double rideau de soie, fermé avec soin, ne me permit pas même de distinguer. On me dit qu'elle ressemblait à ses deux petites sœurs , qui suivaient le cortège sous la conduite d'une vieille femme. Je pus les voir de très -près; leurs figures étaient charmantes, d'une éblouissante blancheur, et légèrement frottées avec de la farine de riz , moyen usité dans le pays pour conserver la fraîcheur de la peau. Leurs cheveux châtains pendaient sans aucune entrave : dansi quelques années ils devaient être mis en tresses; et enfin, plus tard , relevés sur le derrière de la tête , quand la jeune fille aura subi à son tour l'épreuve du voile enlevé. La visite que le mari, jeune ou vieux, rend pour la première fois à sa femme , n'est pas moins dispendieuse : il est accompagné d'une foule de domestiques portant l'ameublement aussi riche que complet de la maison qu'il doit habiter; mais l'usage exige que ces
meubles soient distribués aux parents de la jeune épouse. Toutes ces cérémonies extérieures, et plusieurs autres semblables dont quelques circonstances m'cmpêcbèrent d'être témoin , ne forment encore qu un épisode de la noce, dans laquelle la vanité des deux famiHes se montre aux yeux de leurs amis et de leurs voisins; ceux-ci furent réunis au nombre de plus de mille & un somptueux banquet, pour lequel je vis promener en grande pompe , suivant Tusage, sur des brancards dorés que portaient des bommes magnifiquement babilles pour la circonstance, plusieurs centaines de porcs entiers rôtis, avec une multitude d*oies et de canards Clément prêts pour être mangés ; enfin la marche était fermée par vingt-K^inq jarres contenant une espèce de liqueur peu capable d*enivrer, Êdte avec du riz fermenté et que les Chinois appellent camchoa , liqueur dont les classes élevées seules font usage et toujours très-modérément.
Ces somptueuses fêtes, auxquelles les femmes ne peuvent assister, ne sont pas encore finies, et déjà la nouvdle épouse a coo^mencé le genre de vie qu'elle doit toi^ours mener. Ses journées, que la coutume consacre à l'oisiveté , sont partagées entre les soins de sa toilette et le plaisir de (umer dans une pipe l^ère et brillante du tabac très -doux, dont la provision est renfermée dans la bourse ridiement travaillée , que les él^;antes chinoises portent toujours pendue à la ceinture comme un bijou aussi nécessaire à leur parure que les colliers , les pendants d'oreiUes et les bracelets dont elles sont chargées. Tous ces ornements néanmoins ne
sont pas destinés à ne biiller que dans de vastes appartements ou au milieu d'un jardin dont Tapproche est défendue même aux plus proches parents; la réclusion des dames ckincMses n'est pas absolue : les amies se font des visites ; mais alors leur arrivée, annoncée d* avance , éloigne le maître de la niaison où elles vont. Cette précaution, à laqudle les hmlunes se soumettent sans balancer, e^t presque inutfle, car la fdûpart des. Chinois ne passent que la niiit dans la maison de leurs femmes; aussi dès que le coucher do sdéil a marqué la fin des travaux de la journée , fls reiiiontent dans leurs pfidanquins et vont se l^oser au sein de leurs familles, mais pour les quitter encore le letidemain à la naissance du jour.
Ordinairement, dans les hautes dasses, la fenune l^îtime n'est pas seule maîtresse au logis; elle a droit aux égards des concubines de son mari, mais eUe ne leur commande pas. Celles-<ïi, toujours plus jeunes et souvent plus jolies, emploient tous leurs moyens de séduction pour obtenir de l'ascendant sur l'esprit d'un maître dé qui dépend entièrement leur état à venir. Tant de prétentions opposées troidilent souvent la tranquil* lité intérieure des familles et forcent de loger les rivales jalouses dans des maisons séparées. Si la feiilme légitime est mère d'un fils» ceUii-ci^ après la mort du. père, devient chef de la famille, et arbitre du sort de ses scêursét de leurs mères; car les concubines, aiùstque les filles, n'ont aucun droit à la succession; mais oidinairement leur sort a été assuré par un testament. Dans le cas contraire, le fds aîné est tenu, d'après les cou-
DE LA FAVORITE. lâd
tûmes , de soutenir oDnveuablement les concubines de son fèee, etde mener ses sœurs suivant ie rang >de la ftomUe. S*il manque à ce deroir^ elles peuvent en ap-^ peler â l'autorité des mandarins ; mais ces -oiroûnstaiioes sont très-rares» Les énfiints xnAles/ légitimies ou non» partaient les biens. Quand l'alné est fils légitimé, il a- deux fois autant ifot chacun deises autres firères» et sa mère reçoit une part égaie à }a.aÀennei S*il est né d'ime œncd^Mne, il ne peutipréleadre k cet avantage* Les fiUe» légitimes ne sont pas mieux traitées que letirs scsurs ; seulemieni eUes reçoivent dés dots. {dus fortes et conservent la protection dè&' parepts de leur mère.
Oniconcevra faeileiiieni combien toutes ces. fenunes agirent à donner des héritiers à leur mari : elles s'assurent ainsi des drcnts à son affisction et un séuticfi pour l'avenir; car, en Chine, le respect et rattachenient des fils pour leur mère soiit portés jusqu'à l'idolâtrie. La inèrt serait un supplice trop doux pour l'homme qui manquerait d'une manière gtnasière à celle qui lui ft donné le jour^ Cependant les veuves peuvent se remarier; mais, à n^cMOB qa*e&es n aient pas d'enfeals mâles, très-rarement on les voit profiter, de cette feouité: f état de veuvage a sans doute qadque diase de oeépedable pour les Chinois, car la plupart dea monuments, soulrent ttès -beaux, que l'on rienoontre dans ces contrées, ont 'été élevés. en rhooÉieur de veuves fidèles à leur, premier msri. Je n'ai pu savoir si^ dans cette dernière positiod, et sans en&nts mâleé, elles avaient la jouissance de leurs biens par uni droit po* sîtif ou par suite d'im testament.
Tant d'avantages qui peuvent rendre pour les Chinoises le veuvage supportable, sont entièrement enlevés à la femme divorcée ; elle est privée de tous ses droits comme épouse et conmie mère: cette condanmation est prononcée par les deux femilles réuniesJ Aussi de pareils exemjdes sont très-rares; mais il nen est pas de même pour les concubines, dont la sagesse, mise trop souvent k l'épreuve par les Lovelaces chinois, ne sait pas toujours résister; leurs ruses pour échapper à la surveillance d'un vieux jaloux , ne figureraient pas mal dans Boccace ou dans la Fontaine. Cependant l'existence intérieure de ces jeunes filles est à peu près la même que celle de la femme légitime : plaire au midtre, captiver son attention, chanter, fumer ou broder, se promener languissanunent appuyée sur deux esdaves dans un jardin sdUtaire , telle est la triste occupation d'une concubine, que le caprice ou la jalousie d'un maître peuvent abandonner au sort le plus afFreux , celui d'être vendue comme esdave. Car nous avons vu que la plupart de ces pauvres recluses achetées dans la première jeunesse , et élevées pour les plaisirs des hommes riches, sortaient des dernières classes du peujde, et devenaient tout à feit étrangères à leurs femilles , dont elles sont séparées par une ligne de démarcation aussi tranchée que bizarre aux yeux de l'observateur.
Dans les contrées asiatiques , les femmes des dasses supérieures seulement sont soumises & la réclusion; celles du peuple échappent par leur pauvreté à des pré^ cautions très -dispendieuses : mais en Chine, où les femmes, quelle que soit leur condition, ne peuvent
paraître librement en public, que deviennent, comment vÎTent celles des derniers rangs de k société f Je serais porté à croire que leur nombre est inférieur & cdui des bommes , et que , parmi ces derniers , beaucoup ne sont pas mariés et ne prennent des femmes que lorsqu'ils ont les moyens de les entretenir convenablement. La grande quantité des lieux de prostitution ^ surtout pour le bas peuple; Thabitude qu'ont les Chinois émigrés de vivre dans le célibat ; cette loi qui défend aux femmes de quitter leur patrie, et à hqudle on ne se soumettrait pas avec autant de facilité , si elle n'était que pc^itiqne , sembleraient justifier ce que j avance. Gepeùdant Gan^ ton offire une exception, qui tient sans doute aua( loca^ lités et à la midtitude d'ouvriers qu'un inunebse cdmmerce a rassemblés sur les bords du Tigre. Qn estime à plus de quala^vingt miUe émes la popuiatioii que contient la ville flottante » oè l'on remarc[ué de nan^ veaux usages, de nouvelles mœin» et, poui* ainsi diiéi une autre espèoe d'habitants. Là , chaque fkmiUe pos* sède un bateau de forme gracieuse et d'une propreté parfaite ; l'intérieur , recouvert au miUeu par un 'léger toit de nattes imperméables à l'eau, est partagé en deux compartiments : l'un sert aux nombreux passagers qui traversent le fleuve; l'autre est l'étroite cabane où sont entassés une mère , son mari et plusieurs petits en&nts. Tous ces êtres bien pauvres, attendent du travafl de chaque jour la subsistance du lendemain ; mais, doux, scores, industrieux, contents de leur sort, étrangers à l'oisiveté, ces pauvres gens sont plus heureux peut-être que les hautes classes dont ils sont méprisés. Les
15t VOYAGE
femmes, ayant conservé) Ttisage de leurs pieds, sont actives, alertes, coi^dnisent eiies^mtoes lehtEiteau arec une adiease paidcadière , soit pour transpoiter des pasaagen d'une rivé, à rautto, soit pour aller offirir les marehandisea èe leur petite boutique aux équipages dés gros bateaux. Pendant la jouméey> les hommes téur niftsuties quais ou dans les principales mes d^ là viUe., travaUient pour les négociants européens ou cihinèis, portemt les fardeaux, font les commidlsions; parfois; aspirant à une plus haute branche d*mdustrie^ iis'se font maitshàiiids ambulants, vendent du poisson, des provisions , et viennent rapporter chaque spir. lé firuit de leui^ pénMes traYaui à leurp femmes et à leurs en&nts. .GondMML de &is, fatigué de rbes courses dans ta ville, ne autf^ pa» venu jouir des sdèaes animées et piquante «pjt'offiaaeàt les quais devant ieaf factofek<ies>! C'était TépQqu& oii les navires t européens ayant terminé lieurs ç^rgemènts^ quittent la Chine pour retoun^er en Europe où. dans, rinde : j'observais avec' curiosité tous las mouvements deir mimbpeuji douaniers, adxquels un usage peut-être* plus sage que le nôtre a interdit toute mairque dbtincfîve qui pourrait les £ure i^econnaitre par les.oontrebandjcrs;, au nombre desquels iès matelots'curopéens n'étaient pas les moins alertes hi les moins récalcitrants. Ceux-ci ayant trop fêté le départ^ et obsédés par des Chinois aussi rosés que fripons, avaient bien de la pf ine à sauver des mains de tant d'ennemis et à mettre enfin en sûreté dans les canots de leurs bâtiments les. marchandises ourieus^s qu'ils avaient payées sans doute dix fois au-dessus de leur véritable prix , mais
***- destinaient peut-ôtre à des parents, à de^ persûimes ttmées dont le souvenir était encore présent à leuks cœucs dans ces contrées éloignées. Plus loin je voyais les Indiens plus soIk^s et plt» défiants des comùy-^Aips de Bombay et de Calcutta, ti^nspoitant avec peine josqu*au rivage d'énormes coffres qui* d'après là coutume autrefois en vigueur à bord de ces navires, n'auraient dû eontenir que des effets^ d-habillemeat et quelques provisions, mais qui renferment maintenant de petites caigeisons dont la vente dans Tlndé qe laisse pas de faire tort aux intérêts de l'armateur. Généndement les douaniers chinois, comiaissant par eapénenoe la difficulté de Êdre entendre ndson à de sembiaUes ctoimeirçants beau'^ coup plus disposés à ûdre le coup de - poing qu'à payer les droits , r é servent toute leur surveiUanèe pour les ridies pacotilles des capitaines et des officiers des vaisseaux de la compagnie, ainsi que de leurs opulents pas^ sagers. Jai dit/ aâleurs que les autorités r aussi c»raintives queédiantes, ont dherdié à éviter tout contact immédiat avec les étrangers, dont elles redoutent, peut-être avec raison, le caractère impatient et entreprenant. . Cest principalement dans la manière dosit les droits sur l'entrée on la sortie des marefaandises sotat prélevés que ces pmdentes précautions «ont été prodiguées^ Les solmmes dues pour les cargaisons sont payées au gouvernement par les hanistes, qui en sont solidairement responsables et peuvent seuls être obargés des affidres des bâtimenfis: Mais ce système ne pouvait être appliqué à l'énorme quantité d'objets de curiosité exportés chaque année de la Chine, et qui forment une des branches de.com^
merce les plus lucratives pour Canton. Le moyen em* {doyé pour les soumettre aux droits, qui ne vont pas à moins de ao pour o/o du prix d*a€hat, est ingénieux et remplit le but des mandarins. Chaque marchand qui vend un objet pour l'exportation , est obligé de comprendre- le droit dans le prix de vente en Tannonçant à l'acheteur, et remet à celui^ïi , avec la marchandise , un billet ou chop signé des autorités de la douane, et qui doit être présenté à rembarquement.
Les difficultés qu'entraîne le manque de ces forma* lîtés sont &cilement levées au moyen d'arguments irrésistibles auprès des Chinois. Cependant il ne faudrait pas entièrement s'y fier , surtout si la valeur de la capture devait être plus forte que le prix de la séduction. Du rester dans l'im et Tautne cas, les douaniers jouissent des mêmes privilèges que leurs chefs , avec lesquels sans doute ils partagait les bénéfices. Ces fonctions sont regardées à Canton comme les jplus lucratives, et la jUace de heppo ou directeur des douanes est enviée de tous les favoris de l'empereur.
Nui peuple au monde ne s'entend mieux peut-être & frauder que les Chinois; en cela du moins ils ressemblent à nos populations maritimes toujours en guerre avec les douaniers. Quand mes r^ards se tournaient vei*s le Tigre, je ne concevais pas conunent cette multitude de bâtiments pouvait être surveillée; en effet, telle était l'affluence des embarcations, que le rivage sem* bkdt se confondre avec la surface du fleuve , qui présentait alors l'image d'une ville traversée par une grande rue, i laquelle venaient aboutir des passages plus ou
moins étroite. Ce Canton flottant, qui reçoit par les canaux et les rivières les produits des provinces les plus reculées de f empire , m'offinit un spectacle aussi curieux que varié : je ne pouvais compter les différentes espèces de bateaux qui » rangées sur les côtés du fleuve, tournaient doucement à chaque marée. Les uns , destinés à porter du sel dont le commerce est si considérable entre les bords de la mer et Tintérieur de la Chine , m*étonnaient autant par leurs vastes dimensions que par Téclat brillant du vernis qui couvrait leurs parois , en laissant au bois sa couleur naturelle ; les autres , aussi bien entretenus mais moins grands, avaient apporté des thés ainsi que d'autres productions de la Chine, et se préparaient 4 repartir pour les provinces de fouest, avec des chargements de marchandises étrangères.
Tous ces vastes bateaux renferment des familles nombreuses dont ils sont pour ainsi dire l'unique patrie ; car les hommes s'en éloignent rarement , et les femmes jamais; celles-ci appartiennent à la dernière classe du peuple , et ont conservé à ce titre le libre exercice de leurs pieds, qui sont toujours nus, mais petits et bien Êdts. Elles ont un costume très-simple : leur robe taillée suivant la mode chinoise , est en étofie brune et grossière , de laine ou de coton , et couvre une chemise de toile blaiiche qui descend paiement au-dessous des genoux , sur un large pantalon de même étoffe , plissé à son extrémité ; leurs cheveux , relevés par derrière de la même &çon que ceux des femmes d'un rang plus élevé , sont arrangés avec beaucoup de soin , et découvrent des traits
brunis il est vrai par le soleil , mais souvent agréables I. 11
et gracieux : une physionomie douce et paisible , des membres délicats , quelque chose de moelleux dans la taille et dans tous les mouvements, forment un ensemble qui plaît dans ces femmes et donne une idée avantageuse de celles de la classe supérieure , qui du reste , comme nous Tavons dit , viennent de la même origine ; car la famine et les autres fléaux de fespèce humaine qui pèsent principalement sur cette partie la plus pauvre comme la plus nombreuse de la popula* tion, la forcent souvent de vendre les petits en&nts, pour les sauver de la mort ou dans l'espoir de leur assurer un avenir plus heureux. Fermons les yeux sur fhorrible coutume d'exposer ces faibles créatures sur le bord des fleuves, et en nous félicitant d'habité d^ contrées plus favorisées, plaignons celles qu'une trop grande masse d'habitants condamne à la nécessité de se débarrasser videmment du surcroit de population qu'elles ne peuvent nourrir.
J'éprouvais ce sentiment en considérant la fourmilière d'êtres humains que le commerce avait réunis et faisait vivre dans un espace où quelques milliers d'Européens se trouveraient gênés ; cependant la plus grande tranquillité, une parfaite harmonie régnent parmi cette population aquatique : tous ces bateaux de formes , de dimensions si variées , circulent paisiblement : jamais de querelles ni même de débats. Chaque bateau , portant des passagers ou des marchandises , conduit par une femme entourée de ses petits enfants , trouve partout une bienveillante protection, grâce à laquelle, maigré le courant rapide du fleuve, les accidents sont extre-
mement rares. Quelle leçon pour les classes inférieures , si brutales , si grossières , chez des peuples qui prétendent cependant être les mieux policés du monde ! En Chine, les mêmes sciences, les mêmes arts qui ont fait faire de si grands pn^rès à Tindustrie de la France et de TÂngleterre , sont peut-être ce qu'ils étalant en Europe il y a plus d'un siècle; mais, je le répète, les Chinois nous sont bien supérieurs dans la véritable civilisation, celle qui dépouille l'espèce humaine de cette grossièreté , de cette ignorance qui, chez beaucoup de nations européennes, fait descendre les derniers rangs de la société au niveau des plus féroces animaux.
L'aspect de cette ville de bateaux est bien différent de celui que présentent les rues de Canton. Il règne dans ces dernières autant de mouvement, autant d'activité que sur le Tigre ; les marchands ambulants y font autant de bruit ; cependant une teinte uniforme dont les beaux-arts ne viennent pas rompre la monotonie ne tarde pas à fatiguer l'attention : on voit un peuple industrieux, occupé, mais nulle apparence d'agréables distractions. Le fleuve au contraire offre un spectacle attrayant. Mes yeux parcouraient avec curiosité éette file inhale de vastes bateaux dont l'apparence rappelait à mon souvenir les bains que l'on voit sur la Seine à Paris : les dorures dont ils sont couverts extérieurement, les peintures, les lustres, que de laides fenêtres, ornées souvent elles-mêmes de figures fort dangereuses pour la vertu des passants , laissent facilement apercevoir, les font tout de suite reconnaître pour des lieux
consacrés au plaisir : c'est là que chaque soir, après le
coucher du soleil , se rend une partie des habitants de Canton. Lorsque les rues si bruyantes, si populeuses pendant les heures de la joiunée , sont presque désertes et rentrent dans un profond repos, que toutes les boutiques sont fermées avec soin, et que les veilleurs de nuit, placés dans des belvéders qui dominent chaque quartier, veillent à la sûreté publique et au feu; alors le Tigre se couvre d une multitude infinie de lumières , les salles de festin brillamment éclairées retentissent des sons baroques de la musique chinoise, et sont bientôt remplies par les visiteurs qu'apportent de tous les points des deux rives la foule de ces petits bateaux de passage, qu'une seule lumière annonce et fait ressembler pendant l'obscurité à des feux qui parcourent la surface de l'eau. Mais c'est principalement la nuit où la nouvelle lune fait sa première apparition que le Tigre offre un spectacle aussi extraordinaire que brillant : tous les bateaux sont illuminés ; les Chinois se rassemblent dans les lieux' de plaisir; les gongs, frappés à coups redoublés , mêlent leurs sons rauques et sombres , qui ressemblent à un tonnerre lointain , avec le bruit d'une multitude d'instruments et les clameurs de la foule, dont les bords du fleuve sont couverts. D'élégants feux d'artifice éclatent de tous les côtés et lancent dans l'air des feux de mille couleurs : le jour seul peut mettre un terme à ces bruyantes réjouissances, qui avaient troublé mon repos la première nuit de notre séjour à Canton.
Cependant les plaisirs des Chinois ne se bornent pas à ces solennités; parfois les principaux quartiers de la ville sortent de leur monotonie habituelle : ime troupe
d'acteurs vient en distraire les habitants, offrir un point de réunion aux curieux, et par conséquent attirer de nombreux acheteurs. De tous les arts que l'Europe a cultivés avec le plus de succès» Tart dramatique est celui où les Chinois sont restés le plus en arrière de nous; il est même encore chez eux au-dessous de ce qu'il était en France avant Gomeflle et Molière. Mais si l'on fait attention que dans ces contrées» le théâtre était dès longtemps sans doute parvenu au point oii il est maintenant , à l'époque où les sauvages et féroces, habitants des Gaules et de la Grande-Bretagne n'avaient pour tout spec^de , au milieu de leurs sombres forêts,, que les sanglants sacrifices des druides, peut-être, à mon exemple» les juges sévères deviendront -ils des admirateurs. D*un autre coté , la coutume et les préjugés , qui défendent absolument aux femmes de paraître en public, sont-fls les seuls obstacles aux progrès de la scène chex les Chinois? On doit supposer que non, car il en était de même chez les Grecs et les Romains , et cependant Eschyle et Sophocle succédèrent à Théspis , servirent de modèles à Térence , et n'ont pu être surpassés que par les poètes français. Quelle est donc la raison qui empêche le peuple chinois, si avancé en civilisation, d'avancer aussi dans les arts et dans les sciences et semble le condamner au seul génie de l'imitation? Le commerce et l'industrie perfectionnés seraient-ils donc peu favorables aux beaux-arts, qui ne fleurissent qu'à la faveur du luxe et de la grandeur, comme les sciences ne peuvent prospérer qu'à l'ombre de la liberté ?
Les comédiens chinois sont ambulants et s'installent dans le lieu le plus convenable du quartier dont les habitants réunis payent leurs talents. En peu d'heures s élève en plein air un théâtre formé de toile et de planches peintes avec soin ; la scène , large de vingt pieds environ sur quinze de hauteur, est élevée au-dessus du sol , de manière que la foule des spectateurs qui n*ont pu trouver place aux fenêtres des maisons voisines, puissent jouir du spectacle , lequel se compose d'une seule pièce, qu'on joue ordinairement plusieurs fois depuis le lever du soleil jusqu'à son coucher. Condamné à ne comprendre ni la pièce ni le langage des acteurs, je me bornai à observer les gestes de ces derniers, pour en tirer quelques renseignements sur le sujet, qui ne me parut ni bien clair ni bien édifiant. Les décorations retraçaient avec assez de vérité l'intérieur d'un appartement, dont le fond était double et servait à cacher les acteurs, lorsque , suivant leurs rôles, ils changeaient de costume ou quittaient la scène. Dans la représentation à laquelle j'assistai , les personnages étaient vêtus de longues robes blanches ; plusieurs convenaient assez bien , pour les traits et le reste de l'habillement ^ aux rôles de femmes qu'ils remplissaient : leurs figures jeunes , pleines et imberbes aidaient parfaitement à l'illusion. L'intrigue de la pièce, autant que j'en pus juger par la pantomime, roulait sur les ruses d'une jeune femme, concubine sans doute , trompant un mari vieux et jaloux , en faveur d'un jeune homme qui finit, comine de raison, par rosser et mettre à la poile le maître du logis.
Les auteurs chinois , comme on voit , ont puisé à la
même source que leurs confrères européens; ils ont même devancé nos auteurs les plus modernes , en fait de hardiesse et d'innovations; car dans la comédie que je vis jouer et qui semblait causer un très -vif l^aisir aux nombreux assistants, une fenmie, ou le jeune aeteur qui remplissait ce rôle au naturel , nous fit parcourir successivement tous les événements de jia vie un peu scandaleuse , depuis le moment où elle abandonne Tétat de fille, coram popolo, jusqu'à celui où elle devient mère, sans que ses nouveaux cris et ses gémissements parussent inspirer aux auditeurs un autre sentiment qu'une bruyante et très -peu morale gaieté. Ces bouffonneries , parfois aussi sales que choquantes , étaient accompagnées d'une musique dont les accords aigres et discordants pour tout autre qu'un Chinois, devenaient plus ou moins vifs, suivant que les événements qui se psssaient sur la scène excitaient plus ou moins l'attention et les rires de l'auditoire , dont les ois témoin gnaient la satisfaction. Une espèce de guitare, dont qudques acteurs jouaient tour à tour, et les petits cris aigus et nasâlards qu'ils Causaient entendre, probable* ment pour imiter la voix douce des femmes , me firent supposer que la pièce était entremêlée de couplets , et que j'avais sous les yeux un véritable vaudeville chinois, dont l'existence dale peut-être de plusieurs milliers d'années; tandis qu'à Paris, malgré une forte dose d'esprit , de bonne musique et beaucoup de scandale , un vaudeville vit à peine un mois !
Les plaisirs du speetade ne se bornèrent pas là ; à peine la pièce était -elle terminée, que les mêmes ac-
teurs, je crois, reparurent avec un costume beaucoup plus commode pour leurs nouveaux rôles , et composé d'une simple chemise, courte et sans manches , tombant sur un caleçon exigu. Un de ces hommes avait des formes colossales, et bientôt nous vîmes des preuves de sa force extraordinaire. Debout et les jambes légèrement écartées, il reçut successivement sur sa large poitrine, portée en avant , tous les sauteurs , qui après avoir fait cette espèce de bond se rejetaient en arrière et tombaient sur leiurs pieds. Parmi les tours de force qui fiirent faits devant les spectateurs, le dernier me donna une grande idée de la vigueur du colosse et de l'agilité de ses compagnons : quatre de ceux-ci, formant un cercle, les figures tournées en dehors , entrelacèrent fortement leurs bras autour du cou et des épaules du héros de la troupe, qui s'étant d'abord accroupi, les tint suspendus quand il se releva; trois autres sauteurs prirent sur ce premier groupe une semblable position ; enfin un jeune honmie vint former le sommet de cette pyramide vivante, dont toutes les parties se trouvèrent, après une culbute, promptement sur leurs pieds.
De semblables fêtes, qui commencent ordinairement avec les solennités de la nouvelle lune, ne se renouvellent pas souvent dans le même quartier; ce sont des espèces de foires qui donnent un moment de distraction aux ouvriers, et en même temps procurent une vente plus active aux marchands. J'observais les figures de ces derniers, qui garnissaient les fenêtres situées au-dessus de leurs boutiques, et k l'une desquelles j'avais été parfaitement placé. Mes voisins con-
servèrent durant le spectacle leur air de gravité, inhérent en Chine non-seulement à l'âge mûr, mais encore à la fortune et aux rangs un peu élevés. La foule, cpii se pressait au-dessous de nous sur la place, témoignait au contraire les sensations qu'elle éprouvait par de bruyantes exclamations. Le coup d'œil singidier que m'oflBt ce champ de têtes rasées et dans un mouvement continuel , m'amusa pour le moins autant que les bouffonneries et les gambades des acteurs.
Parmi les agréables connaissances que je dus aux bons soins de notre consul , celle d'un des principaux membres du hong , vieillard encore vert, d'une humeur gaie, d'un caractère aimable, qualités rares chez les Chinois, me fut extrêmement prédeuse : je dois à cet excellent homme , qui m'a comblé d'attentions , beaucoup d'utiles renseignements, et un avantage que les Européens obtiennent avec beaucoup de peine , celui d'étudier dans son intérieur la haute classe de cette curieuse population.
Chaque jour j'allais causer avec ce bon Chinois, homme d'esprit, de moyens, et parlant passablement l'anglais : la firanchise et l'abandon naturels au caractère de notre nation, et qui lui font pardonner si facilement sa prétendue légèreté , avaient entièrement dissipé la défiance de mon nouvel ami : par lui j'eus quelques détails sur la compagnie dont il faisait partie, sur la prospérité dont elle a joui , sur l'abaissement où elle est tombée par suite de l'avidité toujours croissante de la cour et principalement des hauts mandarins de la province, qui se servent du hong comme d'un instrument
pour pressurer par les plus iniques mesures le coinmerce étranger. Depuis le commencement du siècle, ce système de concussions est derenu si intolérable que sur les douze banistes , plusieurs ont fait banqueroute de sommes énormes dont , suivant les règlements de la société, le remboursement est resté à la chai^ de cdleci ; et comme la cour de Pékin ne répond à leurs demandes de retraite que par la menace d'an exil sur les frontières de la Tartane , peine qui entraine avec elle r esclavage des familles et la confiscation de tous les biens, ces mdheureux négociants voient le plus souvent arriver leur ruine sans pouvoir l'éviter. Chaque année augmente la somme d'atlantes auxquelles ils sont aoumis: le changement du vice-roi ou du hoppo^ un mariage ou une augmentation dans les &miiles de ces hauts fonctionnaires! sont des occasions de présents que le hong ne peut refuser sans s'exposer aux plus cruelles persécutions. Peu de temps avant mon passage k Canton, un haniste exaspéré et presque ruiné par les exigences continuelles des grands mandarins, refusa de payer sa part du sacrifice d'un million, auquel la compagnie venah d'être engagée par le vice->roi ; fl osa même dire qu'il en appellerait à' la justice de l'empereur. Un pareil exemple de caractère pouvait être dangereux pour les intérêts des autorités chinoises : aussi s'entêndirent-eUes parfiiitement pour étou£Fer d'une manière terrible ce germe de liberté. Les troubles entre les Anglais et le gouvernement chinois étant survenus peu de temps après, le malheureux haniste, accusé auprès de l'empereur d'avoir pris tacitement parti pour les ennemis, ne
put 56 défendre ; ses réclamations furent étouffées , et après avoir été pendant phisienrs mois au moment de porter sa tète sur Téchafiiud , il obtint comme une grâce insigne d'aller mourir db misère et de désespoir sur les frontières de la Tartane.
D'an autre coté les Européens , auxquels les hanistes servent d'intermédiaires auprès du gouvomemeiit chinois , font tomber sur eux toute leur anîmadversion ; ils les accusent d'être de connivence avec les mandarins pour augmenter chaque année les droits et diminuer le prix des marchandises européennes. Toutes ces réclamations, dont aucune jusqu'ici n'a pu arriver jusqu'à l'empereur, k travers tant d'obstacles élevés par l'intérêt, sont bien fondées sans doute; mais les membres^ du hong n'ont aucun pouvoir pour y faire droit : k peine osent-ils même les transmettre au vice -roi, arbitre de leur fortune et de leur vie. Cest ainsi que les grands mandarins de Canton sont parvenus à éviter toute responsabilité aupiès de leur souverain , et peu • vent affecter la plus grande ignorance sur les nombreux griefs des étrangers, avec lesquels ils n'ont jamais de relation. Racés dans une position aussi difficile et qui exige les plus grands ménagements , les hanistes sont forcés à beaucoup de circonspection dans leurs rapports avec les Européens ; mais soit que mon brave Chinois pensât, et avec raison, que les Français n'inspirant aucune inquiétude au gouveniement , il pouvait me faire s«kns crainte les honnecors de son pay^, soit qu'il en eût reçu l'autorisation ou l'ordre des mandarins , encore effrayés de leurs récents démêlés avec nos
rivaux ies Anglais, toutes les précautions ordinaires furent un peu mises de côté en ma faveur, et je pus satisfaire ma curiosité sur plusieurs points qui, sans cette circonstance , me fussent restés tout k fait inconnus.
Les officiers qui m'avaient accompagné, mon aimable et complaisant guide M. Gemaert et moi, nous fûmes invités à un grand dîner chinois, et Ton devinera facilement quel dut être notre empressement à profiter d une si heureuse occasion : je me rendis donc, ainsi que les autres convives, à la maison de notre hôte, immense bâtiment à un seul étage, bâti en pierre et en brique, et situé ai; milieu de plusieurs petites cours , entourées elles-mêmes de murs élevés et de vastes magasins remplis de marchandises ; toutes ces constructions avaient un air triste et mal entretenu qui témoignait asse« que, pour notre visite seulement, la maison occupée par les bureaux du haniste avait été transformée en lieu de réception. Nous y arrivâmes au commencement de la nuit , et fûmes reçus d'abord dans une petite salle par le maître de la maison et son frère , avec une aisance de manières et une bonhomie qui auraient fait honneur à l'amphitryon le plus distingué de Paris. Ajurès quelques instants de conversation , nous entrâmes dans la salle du festin , qui me parut n'avoir d'extraordinaire qu'une quantité de grandes lanternes de papier bizarrement peint et sur lequel étaient tracés de gros caractères noirs; ies côtés d'une table carrée ofSraient à peine assez de place pour contenir les dix chaises de rotin dont elle était entourée , et qui furent occupées par les
deux Chinois et notre société, à laquelle s'étaient jointes plusieurs personnes de la connaissance du consul de France , attirées comme nous par la curiosité.
Le premier service se composait d'une grande quantité de soucoupes en porcelaine coloriée, contenant des mets froids excitants , des vers de terre salés, cuits et séchés, mais si menus que je ne pus savoir, heureusement, ce que c'était que lorsque je les eus mangés; du poisson salé ou fumé et du jambon, coupés Tun et l'autre en morceaux très -minces; enfin du cuir du Japon, espèce de peau noirâtre , dure , coriace, ayant un goût fort, très-peu agréable , et qui paraissait avoir été mise longtemps à macérer dans l'eau. Toutes ces espèces de horsd'œuvre, ainsi que plusieurs autres ingrédients, au nombre desquels je reconnus le soya, liqueur faite avec une fève que fournit le Japon, et dont les gourmets d'Europe ont adopté l'usage depuis longtemps pour réveiller leur appétit ou leur goût blasé, étaient employés comme assaisonnement d'une foule de mets contenus dans des bols qui se succédaient sans interruption. Toutes les viandes sans exception nageaient dans la sauce. D'un côté figuraient des œufs de pigeon cuits dans du jus de viande, des canards et des poulets coupés par morceaux très-petits, noyés dans un liquide noirâtre; de l'autre, des boulettes faites avec des ailerons de requin , des œufs fermentes à la chaleur, dont l'odeur et le goût nous parurent également repoussants , d'énormes vers, des holothuries, des crabes et des chevrettes écrasées.
Placé k la droite de notre excellent amphitryon,
j*étaiA Tobjet de tous 3es soins ; cependant je n*en restais pas moins fort embarrassé des deux petits bâtons d* ivoire .garnis d'or, qui, avec un couteau à lame ion> gue , étroite et mince , composaient tout le matériel de mon couvert. «Pavais beaucoup de peine à saisir ma proie d^s tous ces bols remplis de sauce; en vain je cherchais à tenir, comme mon voisin^ cette espèce de fourchette entre le pouce et les deux premiers doigts de la main droite ; à chaque moment les maudits bâtons m'échappaient et avec eux le pauvre petit mor* ceau que je convoitais. Il est vrai que le maître de la maison venait au secours de mon inexpérience, qui Tamusait beaucoup , avec ses deux instruments , dont les bouts avaient touché i deux minutes auparavant, une bouche à laquelle les ans , Tusage du tabac et de la pipe avaient crudlement enlevé sa fraîcheur. Je me se* rais bien passé d'un pareil auxiliaire , car mon estomac ne supportait déjà qu'avec beaucoup de peine tous les ragoûts plus extraordinaires les uns que les autres, dont bon gré, mal gré, j'avais dû goûter; je parvins toutefois à manger assez proprement une soupe faite avec les fameux nids d*oiseaux dont les Chinois sont si friands (6). Cette substance ainsi préparée est réduite en filaments très - minces , transparents comme de la colle de poisson : elle ressemble au vermicelle et n*a que peu ou point de goût. Au premier moment je lus fort en peine de savoir comment avec nos bâtons nous pourrions goûter de toutes les sauces di£Pérentes qui composaient une grande partie du dîner : déjà le souvenir de la fable du Renard et la Cigogne m'était re-
veau à Teaprit , ^uand nos deux hôtes , en puisant à même dans les bols avec la tasse placée à côté de chaque convive, nous montrèrent le moyen de sortir d'embarras.
Pour des jeunes gens , naturellement fort gais, tant de nouveautés offiraient des sujets inépuisables de plaisanteries ; quoique inintelligibles pour le bon haniste et son frère, ces plaisanteries n'en paraissÂent pas moins les rendre heureux :. aussi le camchou circulait à la ronde et les toasts se succédaient finéquemment. Cette liqueur, à laquelle je n'ai rien trouvé d'agréable , se boit toujours chaude; elle ressenible assez dans cet état au Madère pour la couleur et un peu pour le goût; mais dlle ne peut enivrer que bien difficilement , car malgré la nécessité où je me trouvai de &ire souvent raison â mon voisin , ma tête ne s'en ressentit nullement. On boit ce vin dans de petites tasses de métal précieux, ayant la f<»rme d'une coupe antique , avec deux anses parfiiitement travaillées, et que tiennent constamment pleines des domestiques chaînés d'énormes cafetières d'ai^enU La manière chinoise de trinquer est assez sii^;ulîère» mais elle a cependant qudque analogie avec celle des Ân^bis : la personne qui désire faire cette prévenance à un ou plusieurs convives, les fait prévenir par un domestique ; ensuite elle prend la tasse pleine avec les deux mains , l'âève à la hauteur de sa bouche , et après avoir ùàt un petit signe de tête assez comique, en avale le contenu; puis elle attend que les parties intéressées aient imité ce qu'elle vient de faire ; après quoi elle répète encore son premier signe de tète, mais
cette fois en tenant la tasse renversée en avant , poui* prouver qu'elle est entièrement vide.
A tous ces mets, servis un à un, et dont je vis avec plaisir arriver le dernier, succéda le second service, qui fut précédé par une petite cérémonie dont le but m'a paru être de s'assurer si l'appétit des convives est satisfait : sur quatre bols, disposés en carré, on en mit trois autres égsdement pleins de jus de viande, et surmontés d'un huitième, formant ainsi le sommet d'une pyramide , à laquelle l'usage est de ne pas toucher, malgré l'invitation du maître de la maison. Sur le refus des* convives, tout disparut, et la table se couvrit de pâtisseries et de sucreries, au milieu desquelles figuraient une salade faite avec de jeunes rejetons de bambous et des carafes d'eau préparée, exhalant une odeur infecte.
Jusque-là les hors-d'œuvre dont j'ai déjà parié avaient été les seuls accompagnements de tous les ragoûts qui s'étaient succédé ; ils servirent encore à assaisonner les bols de riz que les domestiques placèrent alors pour la première fois devant chacun des convives. Je considérais d'im air fort embarrassé les deux baguettes avec lesquelles, malgré l'expérience acquise depuis le commencement du dîner, il était fort douteux que je parvinsse à manger mon riz grain à grain, comme l'on croit dans nos contrées que les Chinois ont coutume de Ëdre : j'attendis donc que mon voisin commençât pour suivre son exemple , prévoyant d'avance que cette fois encore une nouvelle découverte viendrait nous tirer de l'inquiétude vraiment risible que nous montrions tous.
Ea effet nos deux Chinois, joignant adroitement ie^ deux eitrémités de leurs baguettes, quils enfoncèrent dans le bol de riz, éleyé au niveau de 1^ bouche, ouverte de toute sa grandeur, y firent entrer facilement les grains , non un à un , mais par milliers : ainsi mis au £iit, j'aurais pu les imiter ; mais je préférai me dédommager sur les friandises du peu d'attrait qu'avait eu pour moi le premier service ; le second dura beaucoup moins longtemps. Les domestiques enlevèrent tous les mets , avec la nappe qui portait les preuves de notre maladresse et peut-être aussi du peu de soin des deux Chinois : bientôt la table fut jonchée de. fleurs, plus brillantes les unes que les autres ; de jolies corbeilles , rempMes de finiits , alternaient avec des plateaux garnis de cent espèces de confitures délicieuses ainsi que de gâteaux» dont les formes étaient aussi ingénieuses que variées. Ce mélange de productions de la nature et de l'industrie flattait paiement les yeux et le goût des convives : l'orange , à la forme arrondie , à la peau fine et délicate , rivalisait avec la petite mandarine écariate , si douce , si sucrée ; à coté de la jaune banane se trouvait le litchi, dont la peau dure, inégaie et d'im rouge éclatant 9 défend un noyau enveloppé d'une pulpe blanchâtre, k laquelle pour son goût fin et aromatique, bien peu de firuits des tropiques peuvent être comparés. Indigène dans les contrées qui bordent la mer de Chine , le lUchi nouvellement cueilli offire à leurs har bitants un manger sain et délicieux pendant la belle saison, et forme, quand il est sec, une précieuse provision pour l'hiver. Avec ces fruits des pays chauds