‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine: executé sur la Corvette de l'État (volume 2)Chapitre 5 sur 13 · II · texte numérisé non relu

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étaient mêlés ceux des zones tempérées, apportés k grands "ïrais des provinces du nord de Tempire : les noix, les marrons, jdus petits et moins bons que ceux de France ; les pommes , les raisins , les poires de Pékin ; ces dernières , dont les vives couleurs et Todeur suave séduisaient d* abord , n'avaient aucune saveur et conservaient même toute l'âcreté des fruits sauvages. En Chine, où la pratique de l'agriculture est poussée au moins aussi loin que dans quelque pays du mondé que ce soit , les fruits des régions tempérées sont généralement mauvais. Je serais porté à croire , d'après ce que j'ai observé à Canton et à Macao, que l'art de greffer est ignoré des Chinois , ou qu'ils ne veulent pas l'employer. Tous les autres fruits qui couvraient la table, particuliers à la Chine et au grand archipel d'Asie, m'étaient la plupart inconnus, et me parurent plus curieux que séduisants.

La conversation , fréquemment interrompue pendant la première partie du repas, par la nécessité de faire honneur aux nombreux toasts de nos hôtes et à tous les prodiges de cuisine chinoise , qu'on avait réunis devaut nous , devint générale et très-bruyante. Mon voisin surtout, peu habitué à ime gaieté aussi expansive, était enchanté , et témoignait sa joie par de gros rires, auxquels se mêlaient presque à tout moment les réclamations sonores de son estomac un peu trop chargé. Suivant l'usage reçu dans le beau monde chinois, j'aurais dû imiter cet exemple, comme témoignage d'un appétit plus que satisfait ; mais mon désir de complaire à notre excellent amphitryon ne put aller jusque-là.

Cette tiabitode, qui semblerait plus queKtraordioaire en France, n avait rien cependant de nouveau pour moi ; je l'avais déjÀ remarquée dans les meilleures sociétés de ManSle : devais-je donc être étonné de trouver les Chinois aussi peu scrupuleux dans leurs habitudes de table , quand nos proches voisins les Espagnols n'ont pas encore secoué ce veste d'usages grossiers des anciens temps ?

Enfin nous passâmes dans le salon à côté pour prendre le thé, début et dôture obligés de toutes les visites et de toutes les cérémonies chez les Chinois. Suivant la coutume , les domestiques le présentèrent dans des tasses de porcelaine , couvertes chacune d'une soucoupe qui empêche l'arôme de s'évaporer ; iWu bouillante avait été versée sur les feuflles, réunies au fond de la tasse; l'infusion, à laquelle jamais les Chinois ne mêlent de sucre, exhalait une odeur aromatique délicieuse dont les meiUeurs thés apportés en Europe peuvent à peine donner une idée; celui-<îi, que la vanité chinoise du bon haniste avait choisi exprès, était aussi rare que précieux , ou pour mieux dire n'avait pas de prix^ Du reste , la différence qui &it varier d'une manière énorme la valeur des thés de même espèce , étant soumise au goût, devient tout à &it hypothé-^ tique, donne im grand avantage aux négociants chinma, et pourrait causer de fréquentes contestations, si pour les prévenir et soumettre autant que posaihle une chose aussi incertaine que le goût à un arbitrage positU*, le commerce étranger n'entretenait des goûteurs

et éprouveurs jurés de thés, aux décisions desquels

la.

on s en rapporte généralement. Leur manière de procéder est assez simple : ils mettent des quantités de thé ^a]es et pesées avec une sévère exactitude, dans de très-petites tasses fiiites exprès pour cette opération; ils versent sur les feuilles de l'eau, portée à un certain degré d*ébullition , et qui n'y reste qu'un nombre fixe de secondes comptées sur une montre d'un excellent travail : ensuite la liqueur est décantée, mise à part, puis goûtée quand elle est refroidie : le plus ou le moins d*arome qu'elle contient sert de base pour déterminer le prix du thé et sa qualité. Il y a sans doute quelque chose d'arbitraire et d'incertain dans de pareilles décisions, quoiqu'elles soient prononcées par des hommes d'une expérience et d'une probité reconnues; mais comme les Européens n'achètent que des thés de qualités inférieures et qu'ils connaissent bien, les discussions sont très-rares, et le sont d'autant plus que les hanistes apportent dans ces sortes d'affaires beaucoup de loyauté. Sm* un certificat signé à Londres , par des personnes connues, et attestant que des caisses de thé ont été trouvées falsifiées ou en mauvais état, les mêmes quantités ont toujours été remplacées à Canton sans le moindre débat. La soirée était assez avancée , et cependant j'eus de la peine à obtenir de mon hôte la permission de nous retirer: la connaissance était faite; à la défiance avait succédé une espèce d'abandon que l'absence de tout intérêt de commerce rendait assez naturel ; la scène que formaient mes jeunes officiers, entourant le bon vieux Chinois , auquel ils adressaient des questions si singulières qu elles excitaient les interminables éclats de rire

des deux parties , me faisait faire d*agréabtes réfleidons sur Taccueil que le caractère gai et ouvert de notre nadon avait assuré à Tétat major de ht Favorite dans tous les pays que nous avions visités. La complaisance du braye haniste n eut plus de bornes : il nous engagea k venir voirie lendemain sa maison particulière, ainsi que le jardin de son firère , tous deux situés dans le faubourg sur 1 autre rive du fleuve , et la société se sépara , non sans beaucoup de témoignages mutuels d*amitié.

Il fidlut, pour retourner aux factoreries, traverser une partie de la ville : nous étions accompagnés par des serviteurs portant des lanternes de papier peint , dont les différents reflets produisaient un singulier efiet en donnant successivement sur les côtés de ces rues si animées quelques heures auparavant , maintenant sombres, désertes» silencieuses, et dans lesquelles on n'apercevait d'autres lumières que celles de notre cortège.

Le lendemain avant midi nous étions disposés pour la visite dont notre curiosité attendait de si agréables résultats ; en effet , cette journée et la suivante furent pour moi les plus intéressantes de toutes celles que je passai à Canton.

Un Chinois, qu à son air d^ne et important je reconnus pour un des intendants du hantste, vînt me prendre , ainsi que mes compagnons , dans un bateau élégamment décoré qui nous débarqua sur l'autre rive du Tigre, en face des factoreries. La plus grande circonspecticMQ fut recommandée par notre guide , sous la protection duquel nous étions ; et je ci^s remarquer en effet que la pnidence n'était pas inutile , au milieu de ces

rues, où les étrangers ne paraissent presque jamais, et où les hommes du peuple nous lançaient des r^ards de mécontentement : quelques-uns même prononcèrent sans doute des- mots malveillants , car notre Chinois s'approcha d'eux et leur imposa silenée d'un air d'autorité. Cette circonstance, aussi bien que plusieurs autres que je remarquai également bientôt après, acheva de me persuader que les mandarins avaient autorisé notre visite dans ces quartiers.

Cette partie des fiuboui^s m'a paru plus gaie et non moins vivante que les autres quartiers de Canton ; elle est traversée par plusieurs canaux, bordés de beaux quais et de magasins, devant lesquels de grands bateaux chargeaient ou déchai^eaient des marchandises. Des rues étroites, mais assez aérées, sont bordées de maisons solidement bâties, parmi lesquelles j'en vis plusieurs qui ressemblaient tout à (ait à de vastes couvents bien dos; il est vrai quelles renferment les femmes des riches négociants et des mandarins. Celle où nous fûmes introduits n'avait pas une autre apparence : la première porte était voûtée et soigneusement fermée; un seul passage nous conduisit au point de réunion de plusieurs couloirs, dont quelques-uns sans doute menaient aux appartements des fenmnies. Les suivantes n'étaient pas séquestrées sévèrement , car j'en aperçus plusieurs qui nous examinaient à travers les portes de communication, légèrement entr' ouvertes; peut-être leurs maîtresses, cachées dans un coin, à l'abri de nos regards, satisfaisaient -elles aussi leur curioaité. Quelque vive que fîat la mienne, je ne découvris que

des femmes vieilles et bien laides , qui certainement ne nous donnèrent aucune velléité de manquer même par pensées aux devoirs de l'hospitalité» Enfin, après plusieurs détours dans d'étroits passages formés par de petites maisons conttguês les unes aux autres, toutes très - propres , et qui, je crois, sont des bâtiments de servitude, nous arrivâmes & l'habitation principale, où le bon hanisie nous reçut cooune d'anciennes connaissances.

Cette habitation était bâtie en pierres et en briques , et n'avait qu'un seul étage abrité contre la pluie et les rayons du soleil par un toit très-avancé. Je traversai plusieurs massif de belles fleurs , qui entoiuraient des volières él^mment construites et peuplées d'oiseaux du plumage le plus brillant. Le luxe des appartements répondait à l'extérieur; l'ameublement était somptueux, commode même , mais il manquait d'ordre et de goût : les ornements , entassés sans discernement , se nuisaient les uns aux autres ; les murs , tendus d'étoffes de soie de différentes couleurs, étaient couverts de très-belles glaces, sorties des manufactures françaises , mais montées par des ouvriers chinois , et de tableaux dont les sujets me semblèrent assez mal choisis. Dans toutes les salles des pendvdes, la plupart de grand prix, placées sur des espèces d'entablements ayant assez de ressemblance avec des dessus de cheminée, jouaient les airs français les plus connus; et ccMnme à mesure que nous quittions une safle, on les remontait à l'instant, le concert continua pendant la durée entière de notre visite.

La première pièce où nous étions entrés m'avait paru

destinée à la représentation : en face de la porte et ap* puyée contre la cloison, était une estrade p\3u élevée au-dessus du sol et recouverte de tapis très-fins, mais moins précieux cependant que celui qui ornait la table sur laquelle se servent le thé et la collatioB , lorsque , dans les solennités de famille , le maître de la maison , ses parents et ses amis sont mollement assis sur de riches coussins, les jambes croisées à la façon des Orientaux. Â Texception des derniers ornements que je viens de décrire, les autres salles ne différaient pas beaucoup de celle d*entrée; elles communiquaient entre elles par des ouvertures que leur forme tout à fait ronde faisait paraître larges , mais qui cependant ne donnaient passage qu'à une seule personne à la fois. Aux tableaux étaient substituées des sentences écrites sur les murs en caractères rouges ou dorés. La bibliothèque attira particulièrement mon attention et me sembla témoigner en faveur de l'instruction du propriétaire. Jy vis des manuscrits parfaitement conservés. Quoique les Chinois connaissent l'imprimerie , ils n'ont que peu ou point de livres : aussi, malgré la bizarre configuration de leurs caractères , écrivent-ils généralement avec une parfaite netteté , au moyen d'un petit pinceau trempé dans une substance très-noire, que Ton obtient en frottant de l'encre de la Chine légèrement mouillée , sur un morceau de marbre ou de pierre précieuse. Cette espèce d'encrier que je vis sur la table de la bibliothèque était d'agate garnie d'or ; le milieu de la face supérieure , d'environ trois pouces carrés, offrait un creux circidaire portant encore les traces du bâton d'encre de la Chine

placé à côté , lequel , pour le grain et le brillant , était bien supérieur à tout ce que Ton apporte en Europe dans ce genre. Les Chinois écrivent beaucoup, et font un cas tout particulier de cette substance ; il est pourtant trfes-dîfficile de s*en procurer de bonne à Canton.

Le papier sur lequel Tencre de la Chine sert à tracer des caractères, est jaunâtre, uni et doux au toucher, facile à déchirer, et souvent de dimensions auxquelles nos manu£aictures ne peuvent atteindre qu'avec peine : les Chinois en font un très-grand usage dans les arts de f industrie et dans l'ameublement des maisons. L'Europe a cherché à l'imiter, mais n'y est pas encore parvenue ; aussi en tire4-on chaque année de Canton une forte quantité pour les gravures et les lithographies. Les Chinois fabriquent aussi une autre espèce de papier dont on ignore même la composition : la blancheur en est parfaite , et le tissu si compacte qu'il ne peut être plié sans se rompre ; les feuilles de ce papier sont petites , mais eUes ont un velouté qui donne aux peintures d'oi* seaux et de fleurs un ccdoris , une fraîcheur que nos artistes n'ont pu encore égaler.

A côté de ces vieux manuscrits , que le maître de la maison me dit, avec un air qui fit honneur à son respect filial, être pour la plupart l'ouvrage de son père, homme très-savant, je remarquai une foule de raretés placées avec ordre sur des tablettes et contre les cloisons, et particulièrement des bois fi>ssiles bien ccmservés, entre autres un tronc d'arbre coupé par le milieu dans le sens de sa longueur; la pétrification était complète; le marbre changeait de couleur suivant les veines du

bois. Plus loin, je distinguai de petites statues en bronze de la plus haute antiquité ainsi que des scu^itures en relief, les unes et les autres ouvrages des Chinois , délicatement travidilés et d'un dessin assez correct. En France, dans la Grande-Bretagne et au sein de la Germanie, les antiquités témoignent d*un état de barbarie qui heureusement ne siïbsiste plus ; à la Chine au contraire elles attestent d'une manière positive un génie et des connaissances qui n ont pu survivra à la liberté. Cette nation, dont les archives renferment des séries de calculs et d'observations d'éclipsés qui remontent jusque dans la nuit des temps, se sert depuis deux cents ans d'alina' nacks calculés par des missionnaires chrétiens, conservés et entretenus pour ce seul emploi à la cour de f empereur. Parmi les mandarins lettrés , dont la classe était , dit-on , si savante autrefois , on en voit bien peu maintenant qui aient quelques connaissances dans la géographie du globe , et qui ne soient persuadés, comme le reste de leurs compatriotes , que la Chine occupe le milieu du monde, et que les pays qui commercent avec elle sont de petits satellites jetés autour de sa masse comme des points presque imperceptibles sur la mer immense qui l'environne de tous les côtés. De là vient la haute estime des Chinois pour leur patrie , et leur mépris pour les Européens , que la cour de Pékin représente dans tous ses actes éomme des barbares, des hommes d'une espèce inférieure, turbulents, sans foi, mais possédant le courage et la férocité des bêtes de proie : et pourtant les Chinois ignorent peut-être encore rhistoire des croisades en Asie , la conquête de l'Ame-

rique par les Espagnols « les guerres des Anglais et des Français dans l'Indostan.

Notre e&cdlent hôte , habitué à vivre au miUeu des étrangers « paraissait les avoir jugés moins sévèrement et attacher même quelque prix à notre opinion sur son opulence et son savoir. D me fit examiner dans le plus minutieux détail une foule d*objets du Japon , que les Chinois prisent beaucoup et payent fort cher, tels que des boites et des meubles en laque bien supérieur, pour le vernis ainsi que pourFéelatdes couleurs métalliques, à ce que font dans le même genre les manufactures de ûmton. &ifin nous montâmes dans les appartements supérieurs, formés d'une suite de pièces, qu'au désordre de» meubles je reconnus facilement pour la demeui^e habituelle du maître . de la maison pendant la saison froide, dans laquelle nous étions alors. En effet les vastes appartements inférieurs , dépourvus de cheminées et entourés de beaux jardins que je ne pus aper* cevoir qu'à la dérobée par les croisées, sont aussi humides que froids depuis décembre jusqu'en mars, mais aussi le séjour doit en être délicieux le reste de l'année ; ils sont, suivant toute apparence, destinés seulement à la représentation, car il s'en fallait beaucoup que les autres offrissent le même luxe d'ameublement. Je comptai cinq ou six chambres garnies chacune d'un lit; et en réponse à ma question , si elles étaient occupées par ses enfants , le Chinois me montra en souriant un escalier dérobé, voisin d'un lit plus grand que les autres et fermé de rideaux. Peut-être ce mystère est-il nécessaire pcMir prévenir les débats d'une jalousie bien naturelle entre

plusieurs femmes vivant sous le même toit et soumises aux caprices d'un seul maître. Il est vrai qu'en considérant la figure ridée , le corps cassé et sans grâces du vieillard que j'avais sous les yeux, je ne pouvais guère concevoir des sentiments passionnés pour un tel mari chez des femmes jeunes et sans doute belles ; mais elles ne voient que lui , et le désir d'avoir des enfants mâles qui assurent leur sort k venir peut fort bien leur inspirer cette jalousie intéressée. Généralement les jeunes Ghinois qui ont de la fortune, adonnés de très-bonne heure au libertinage, sont usés avant l'âge mâr et ont rarement beaucoup d'enfants. Notre haniste avait trois fils , dont il me présenta les deux dnés quand nous descendin^es dans la salle de réception, où une collation était préparée. Les sucreries et les confitures jouent un rôle important daiis l'économie domestique des Chinois; elles sont les accessoires nécessaires du thé , que l'on ne manque jamais de vous offiîr dès votre entrée dans une maison ; cette boisson est d'un usage d'autant plus habituel qu'elle remplace non^seulement le camchoa , dont les habitants aisés ne boivent qu'À leurs repas, mais même l'eau pure, qui est considérée sans doute comme malsaine par les Chinois de tous les rangs, car elle approche très-rarement de leurs lèvres.

Dans cette circonstance, du thé délicieux servit à étancher la soif que nous donnèrent des confitures de cent espèces différentes, qui couvraient plusieurs laides plateaux, partagés en une infinité de compartiments, au milieu desquels la main de chaque convive, armée d'un poin<^n d'argent, errait incertaine du choix. Comme

au dessert du dîner précédenl, les fleurs et les fruits garnissaient la table et charmaient en même temps Fodorat et le goût. Notre bon haniste était enchanté ; la société , moins nombreuse que la veille , et réduite au consul de France et aux officiers de la Favorite, lui laissait encore plus de liberté : aussi il répondit d une manière ouverte à toutes nos questions et nous montra même avec empressement son grand costume de mandarin de deuxième classe, titre purement honorifique pour lui, que cependant il avait payé près d*un million à la cour de Pékin , sans pour cela être moins exposé aux vexations des autorités et à leurs ruineuses et arbitraires demandes d'argent.

Le costume consistait en une robe verte, très-ample, qui descendait jusqu'au-dessous des genoux et avait une légère fente de chaque côté , pour laisser au corps la Êidlité des mouvements, que les manches, longues et laiges , ne gênaient nullement ; l'étoffe , forte et épaisse , était de soie brochée, dont les vives couleurs formaient des dessins très - bigarres , mais qui avaient entre eux une certaine harmonie ; sur le devant , à la hauteur de la poitrine, au milieu d'une grande rosace , paraissaient deux griffons d'environ dix pouces de long , placés horizontalement , face à face , et à se toucher ; plus bas , des broderies très-riches représentaient un édifice de construction singulière et sans doute symbolique , environné à sa base d'une multitude d'arcs de cercle qui simulaient des nuages d'où semblaient sortir des griffons et d'autres figures encore plus barolpies, dont toute cette partie de la robe était cou-

verte; des fleurs, par&itement imitées, ornaient le côté opposé ; des bottes de cuir noir, avec des semelles d'un pouce d'épaissem* et légèrement recourbées en avant, serraient jusqu'aux genoux le bas d*un très-large pantalon de soie de couleur claire pour l'hiver, ou de to3e de coton fine et blanche pour la belle saison. Les plis de oe dernier vêtement retombaient sur les revers des bottes, qui étaient garnis de velours noir.

Le chapeau de mandarin , partie très-importante do costume, est de feutre bleu-violet, également garni de velours noir ; il ressemble beaucoup à un bateau évasé ; la forme en est ronde et plus élevée que les bords ; des fds de soie rouge pendent du sommet, surmonté d'une boule légèrement assujettie à une monture d'or artistement travaillée. La couleur de ce dernier ornement, gros comme un œuf de pigeon, désigne le rang des mandarins : il est rose pour la première classe, rouge pour la deuxième , bleu pour la troisième et toutes les autres classes inférieures : notre hôte ne pouvait se parer que àe cette dernière couleur devant le vice-roi , quoiqu'il eût acheté fort cher le droit de porter la boule rouge* Les mandarins chinois ne quittent jamais cette marque d'honneur, qui surmonte leur bonnet ou leur calotte , et que l'on peut comparer aux crachats et aux rubans qui font distinguer les grands personnages européens^ alors même que ces derniers n'ont pas tous les autres insignes de leurs dignités. Ceux des mandarins ne se bornent pas au chapeau et à la robe que je viens de décrire; il y faut joindre encore le collier, qui se compose de pierres précieuses bleues, vertes et roses.

laiUées en olive, et séparées entre elles i distances ^ales par quatre pierres de même espèce « formant des plaques ovales ^ndiâssées dans de for. Une de ces dernières t plus large que les autres et dont la couleur verte était rehaussée par un double entourage de diamants et de peiies, tombait jusque sur la poitrine; une autre plaque semblable , nuds moins brillante , descendait par derrière, au milieu du dos; plusieurs médaillons d*agate et d*améthyste, d'énormes dimensions, soutenus par des cordons de soie jaune, disaient le tour du cou et pendaient avec une certaine symétrie au-dessus du plus riche des deux colliers.

^ensemble du costume que je viens de décrire ne manque ni d*édat ni de grandeur ; les Chinois le portent bien : il sied à leur maintien sérieux et posé. Un man* darin, revêtu de toutes les marques de son rang, et assis dans son fauteuil de cérémonie , doit avoir un air imposant, d'autant plus que, malgré les révolutions, Vusage est resté chez les Chinois de n'honorer de ces importantes fidnctions que des hommes d*un âge mûr, et qui ordinairement n'y parviennent qu'après de longs services militaires ou civils. Avec sa nomination, lé mandarin des premières cdasses reçoit de l'empereur une espèce de bâton de commandement, £dt de bois très-précieux, et incrusté quelquefois d'or et de pierreries ; ce bâton a la forme d'une S, dont les extrémités sont aplaties et représentent un trèfle sculpté délicatement; au milieu est la poignée, garnie de velours rouge brodé en or. Cette marque d'une haute dignité est placée sous un bocal de verre, dans la partie la plus

apparente de la salle de cérémonie , et le bon haniste parut enchanté de voir qu'elle excitait notre curiosité.

J'ai déjà dit que les femmes légitimes des mandarins ont un costume particulier pour les grandes circonstances, et qu'elles jouissent de quelques privilèges dan& les réunions de famille , seules solennités auxqueUes il leur soit permis d'assister. On concevra facilement combien des femmes condamnées à vivre entre elles et loin des yeux de l'autre sexe , doivent tenir à ces prérogatives : il paraît en effet que leur amour-propre est pour beaucoup dans les énormes sacrifices que font les riches Chinois pour obtenir un titre qui , ainsi que je l'ai déjà dit , ne confère aucun privilège. De l'habillement des mandarines je n'ai pu voir que les parures ; celles que nous montra notre ami chinois , qui dans le fond ne fut pas fâché « je crois t de nous les faire admirer, étaient magnifiques et &isaient honneur à sa fortune et à sa générosité; i'écrin, me dit -il, valait plus de deux cent mille fi^ancs. Parmi un grand nombre de bracelets et de boucles d'oreilles d'or, garnis de peries d'une trèsbelle eau et parfaitement travaillés, je remarquai des bijoux ayant absolument la même forme que l'ornement appelé sévigné par nos dames , et se plaçant également sur le milieu du fix)nt; celui qui attira le plus notre attention pouvait avoir un pouce de large sur deux de long; au milieu étincelait un très -gros diamant entouré de belles pierres ; le tout tenait à une chaîne de diamants, destinée sans doute à le fixer autour de la tête. Le collier de mandarine était à peu près semblable à celui de mandarin , moins massif peut

être » mais plus éclatant. Une partie de ces bijoux avait été donnée en dot par les parents de la fenune ; le reste provenait des présents du mari. J*appris alors que dans aucune circonstance les concubines ne peuvent rivaiiser pour le luxe et la considération avec les femmes légitimes de leur maître.

Le bon haniste avait promis de nous faire voir les petites filles de son fils aîné , mais la mère n*y voulut jamais consentir : alors, pour nous en dédommager, son second fils , jeune honune d*une figm^e assez agréable, grand, bien fait, quoique un peu replet, joua, sur Imvitadon de son père et sans montrer aucune répugnance, quelques airs chinois sur un instrument formé d'un morceau de bois creusé,, qui pouvait avoir trois pieds de long et huit pouces de large. Cet instrument présentait sur sa partie convexe cinq cordes de différentes grosseurs, tendues au moyen de cle£s semblables à celles d'une guitare, avec laquelle du reste il m*a paru avoir quelque analc^e. Notre musicien Tayaut mis «^ plat sur la table , en pinça les cordes avec le pouce et l'index de la main droite, tandis que la gauche les pres> sait successivement avec une dextérité aussi fatigante que diificile , pour leur faire rendra des sons qui , malgré Tentraînement auquel le jeune Chinois , que Ton nous assura être un amateur distingué, semblait s'abandonner, nous firent éprouver un médiocre plaisir. Il exécuta quelques morceaux assez variés et tous notés; l'un de ces morceaux nous rappela même un air français; mais au résumé cet échantillon de la musique chinoise ne m'en donna pas une haute idée. Les Chinois, II. i3

même dans les classes les plus inférieures , sont gênéralem^At graves et fl^niatiques : la danse parait leur être inconnue et la musique vocale n avoir que très-peu de charmes pour eux : ils chantent sur un ton aigre et en fausset qui varie fort peu et déchire les oreilles. Les orchestres que j*ai entendus dans les cérémonies publiques et surtout aux fêtes des nouvelles lunes, se composaient de plusieiu^ espèces de flûtes dont les musiciens tiraient des sons durs et criards qui , mêlés au bruit des gongs et dW gros tambour, produisaient un abominable charivari. Après tout, cependant, il est possible que dans l'intérieur des familles et parmi des femmes élevées uniquement pour plaire à un maître , la musique soit cidtivée d'une manière moins imparfaite que ne le pensent généralement les étrangers , les quds ne peuvent en juger que sur des apparmces souvent trompeuses.

La journée était trop avancée quand nous terminâmes notre longue visite, pour nous permettre d'aller voir le jardin du frère de notre complaisant Chinois, ainsi qu'un couvent de bonzes, situé de ce même côté du fleuve , et doublement remarquable par son architecture et son antiquité; mais le lendemain, sous la protection bien nécessaire du même guide qui nous avait conduits la veille, je pus examiner à loisir ces deux curiosités. Nous parcourûmes cette fois une autre partie du faubourg : j'y retrouvai une population aussi nombreuse, aussi active et aussi mal disposée pour les étrangers : le vieil intendant chinois fut encore obligé d'interposer son autorité pour faire cesser les réflexions

peu agréables pour nous que faisaient les habitués de plusieurs jolis marchés couverts , k travers lesquels nous passâmes pour arriver à la maison que nous allions visiter» et qui était abandonnée depuis un mois par le propriétaire, désespéré de la mort d*une femme qu*il adorait; cependant tout y était encore dans le meilleur ordre. Des accidents de terrain créés à grand'peine occupaient la majeure partie du jardin; de longues et étroites terrasses , qui communiquaient entre elles par de petits ponts; des kiosques, aux formes bizarres, qu*ombrageaient et cachaient des bouquets d'arbres; enfin, les domestiques chinois, dont les figures singulières achevaient de donner une couleur pittoresque an tableau, me retracèrent parfaitement les vues représentées sur les paravents que nos pères recevaient de la Chine , et les dessins qui ornent les ouvrages en laque, auxquels la mode en France attache aujourd'hui tant de prix. Assez généralement les peintures chinoises, qui commencent de nouveau à se répandre en Europe, sont copiées d'après nature , et donnent de ces contrées curieuses une idée plus exacte que ne pourraient le faire les descriptions les plus détafllées.

Entre la maison et les terrasses était un parterre immense divisé en plates-bandes que séparent des allées très-étroites, tantôt droites, tantôt circulaires, sans ombrage, et garnies non de sable fin, comme celles de nos jardins , mais de dalles très - unies , ou de briques très-bien jointes entre elles et enduites d'un vernis de plusieurs couleurs, dont la surfaice,' sur laquelle l'eau

ne peut séjourner, permet aux pauvres recluses de se

promener, ou pour mieux dire de se traîner, malgré les pluies de la mauvaise saison. L'horticulture est un goût répandu en Chine dans les hautes classes et coûte des sommes énormes aux riches Chinois ; celui dont nous admirions le jardin avait réuni à grands frais les fleurs les plus rares et les plus belles des quatre parties du monde; malheureusement pour notre curiosité la saison était avancée , et la plupart de ces plantes attendaient à l'abri le retour des beaux temps. Les fleurs, les arbustes mêmes des parterres sont contenus dans des pots ; sous le climat plus froid des provinces septentiîonales de l'empire, on les réunit pendant l'hiver dans de magnifiques galeries entourées de châssis de verre , où les dames chinoises passent une grande partie de leur journée; c'est là qu elles choisissent, pour orner leurs cheveux, les fleurs aux nuances si belles, si brillantes, enlevées aux plaines désertes de la Tartarie. Ces plantes peuvent sans doute obtenir par leur rareté la préférence aux yeux des fleuristes ; mais comme la plupart n'ont aucun parfum , leur éclat seul ne peut faire oublier au voyageur européen la majestueuse rose, l'humble violette, et tant d'autres charmantes fleurs qui viennent chaque année orner sans frais nos champs et nos jardins.

Dans les jardins chinois, ceux du moins que j'ai parcourus, il régne une monotone symétrie: partout la belle nature paraît flétrie par les travaux de l'art. Au milieu de ces bouquets d'arbres qui semblent regretter la liberté , et de ces kiosques au toit pointu , surmonté d'une boule et entouré de sonnettes dorées, bizarres

conceptions d'artistes sans goût et sans génie, l'œil cherche en vain quelque chose de noble et de grand.

Cependant l'éclat des fleurs, la multitude de vases de porcelaine blanche et bleue , les jets d'eau qui retombent légèrement dans des bassins dont les eaux suivent en murmurant les étroits canaux qui bordent les allées , plaisent un instant aux yeux et témoignent en même temps de la fortune et peut-être aussi de la folie du maître de la maison. D^autres objets vinrent éloigner ces philosophiques réflexions ; nous entrâmes dans un grand paviUon, contigu au principal corps de logis et donnant sur le jardin; cinq petits garçons, fils ou petitsfils du propriétaire , ^ étaient réunis sous la surveillance d'un vieux Chinois , à la figure longue et blême , au costume un peu négligé , à l'air enfin d'un véritable pédant de collège; les petits élèves, assis chacun à une table séparée , prenaient leur leçon d'après la méthode de l'enseignement mutuel. Dédaigneux Européens , qui croyez avoir trouvé quelcpie chose de nouveau, soyez persuadés, comme font dit quelques savants sages et modestes, que nous pouvons perfectionner, mais que l'esprit humain , qui tourne depuis bien des milliers d'années dans la sphère où il est renfermé , fait maintenant bien peu de découvertes que nos devanciers n'aient devinées ou indiquées.

Ces enfants, dont le plus âgé pouvait avoir douze ans, étaient charmants : leiurs yeux vifs, leurs physionomies éveUlées , la gaieté qui se peignait sur leurs figures blanches et roses, contrastaient d'une manière aussi plaisante que singulière avec les traits amaigris

et patibidaires du précepteur, qui parut peu content de notre visite et des caresses que nous fîmes au plus jeune de ses élèves : lui seul ne se leva pas à notre arrivée; mais je sus depuis que le haniste en ayant été informé , lui avait adressé des reproches très-vifs. Généralement en Chine les en&nts qui appartiennent à des familles opulentes reçoivent une éducation soignée; quoique, suivant toute apparence, leur instniction se borne à peu près à parler et écrire correctement leur langue, elle n*en exige pas moins plusieurs années de travail. En Chine il y a deux langues bien distinctes, celle que parle le peuple, et celle des mandarins, qui est employée dans les sciences, dans la diplomatie, et connue seulement des classes élevées; l'une et Tautre s'écrivent, et les noms qu'elles donnent aux mêmes choses ne se ressemblent nullement. Du reste, ne retrouve -t- on pas cette différence entre la langue sacrée et la profane , dans l'Inde et l'Egypte , antiques berceaux de la civilisation? Mais si nous considérons les diverses religions suivies par les habitants de l'empire de la Chine, nous remarquerons encore d'autres points de rapprochements beaucoup plus intéressants.

La religion qu'établit Confucius cinq siècles environ avant Jésus -Christ, est professée encore parles classes éclairées de la population , mais non sans avoir subi l'influence du temps et des événements ; car le livre qui renfermait les maximes religieuses de ce premier légis*lateur des Chinois ayant été brûlé , deux cents ans avant notre ère, par ordre de l'empereur Chi-Hoang-Tî , ne lut écrit de nouveau que longtemps après, sur les ren-

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sdgaemeDts que put fournir la mémoire d'un vieillard. Ce fut postémurement à cette dernière époque que la religion de Fo , mélange des superstitions indiennes mêlées à celles des sectateurs de Bouddha et du grand lama , s'introduisit en Chine à la suite des guerres avec les Tartares du Thibet et avec les Birmans.

La religion du Tien « la même sans doute que celle qu'enseigna Confucius, véritable déisme, ou croyance d'un seul Dieu, était trop pure» trop élevée, pour être bien comprise et surtout conservée par la partie ignorante du peuple : aussi ces magnifiques obélisques élevés sur les hauts lieux en l'honneur de la Divinité , Furentils abandonnés pour des superstitions grossières, que le gouvernement, aussi bien que les rangs supérieurs de la population, a été obligé d'adopter en apparence et de ménager avec soin. Voili pourquoi, plusieurs fois dans l'année, les premières autorités de Canton vont, accompagnées d'une foule nombreuse , visiter la grande pagode , qu'avec la protection de notre excellent haniste nous pûmes voir en détail.

La porte principale, par laquelle nous entrâmes dans la première cour fermée de hautes murailles, était très-simple ; mais nous ne parvînmes à l'enceinte intérieure qu'en passant sous une haute voûte pratiquée au milieu d'un bâtim^at carré, bâti en pierres grises. L'architecture en était antique, massive et dans le goût indien. A l'intérieur s'élevaient de chaque coté deux statues de bois , d'environ vingt pieds de haut et bien proportionnées; toutes quatre étaient assises dans d'immenses Êiuteuils, mais avaient des mines bien diffé-

rentes. Celles de gauche en entrant, qui représentaient sans doute les génies du mal pour Tun et l'autre sexe , offraient un aspect vraiment repoussant. L*homme, dans un costume bizarre , où la couleur du sang était prodiguée , avait dans sa main un sabre énorme , qu'il tenait levé d'une manière menaçante. La figure répondait à la contenance; je n ai jamais rien vu de plus hideux : des cheveux longs , hérissés comme des serpents, des yeux larges et sanglants, ime effroyable moustache noire , une bouche immense et armée de défenses de sangler au lieu de dents , qui donnait passage à une langue horrible par sa longueur et sa couleur; enfin, des joues barbouillées de rouge complétaient la physionomie du plus abominable monstre que la peur du diable ait jamais pu faire inventer. La robe, sur laquelle on avait peint , sans doute comme signes symboliques, toutes sortes d'animaux dégoûtants, laissait paraître d'énormes bottes rouges. La compagne de ce mauvais génie , aussi gigantesque et aussi affreuse que lui, grinçait des dents, roulait les yeux comme une sorcière au sabbat. Autant ces deux idoles avaient l'air furieux et méchant, autant les deux autres paraissaient douces, bénignes et comme e&ayées d'unei si mauvaise société. C'étaient deux vieillards, homme et femnie, les yeux baissés , les mains sur les genoux ; leur costume était de couleur tendre ; enfin ils ressemblaient à ces bonnes gens que l'on peut offenser sans crainte, et qui sont toujours disposés à pardonner : de là je supposai , et avec raison , que ce devaient être deux bons génies. Dans le fond de l'enceinte intérieure , et en face de

la porte d*eiitrée, se trouve la principale pagode, espèce de grand hangar carré ; la base en est bâtie en pierres et peut avoir cent pieds de long. De nombreux poteaux joints entre eux par un double rang de nattes pour servir de cloisons, soutiennent le toit, dont la forme est celle d'une pyramide quadrangulaire tronquée aux deux tiers de sa hauteur, et dont les bords inférieurs, ornés de sonnettes et de botdes dorées, safllent Cortement en dehors , pour mettre le bâtiment à Tabri de la pluie; les quatre arêtes de cette pyramide, revêtue de tuiles vernissées , sont couvertes à intervalles très-rapprochés d* animaux de porcelaine, et terminées à leur extrémité par des figures de dauphins. Au-dessus de ce toit, et comme suspendu à une hauteur de plusieurs pieds t un second toit en pointe , orné des mêmes annnaux et surmonté d'une énorme girouette, couvre le vide du premier. L'espace qui les sépare, destiné sans doute à fiidUiter la circulation de l'air, est fermé seulement par un treillis de bois peint en rouge-brun comme tout le reste de l'édifice , et qui donne h ce geare d'architecture quelque chose de pittoresque et d'aérien.

L'intérieur de la pagode était triste et désert ; à peine un demi-jour l'éclairait; au milieu, et vis-à-vis d'une large porte , était le principal autel , que de nombreux chandeliers de cuivre garnis de ciei^es peints, des vases remplis de fleurs artificielles, enfin une espèce de tabernacle, faisaient étonnamment ressembler au maître autel de nos ^^es catholiques du second ordre. Celui-ci était dominé par une statue dorée , représentant lui homme de grandeur naturelle assis, les mains éten-

dues sur les genoux, et dont Tattitude, le coutume, les traits , qui n avaient rien de chinois , rappelaient à notre souvenir les statues égyptiennes. La sculpture attestait fenfance d'un art dans lequel les Chinois sont beaneoup j^s avancés. Les ornements prod^ués autour de Tidole étaient absolument semblables à ceux que j'avais observés dans la pagode de Pûndichéry, et je trouvai dans ce temple de Canton des bannières aux mêmes couleurs et en aussi grand nombre qu*& la cérémonie du feu chez les Indous. L'énorme tambour, accompagnement nécessaire des fêtes de Brama , n*avait pas été oublié par les Chinois ; je l'aperçus exhaussé sur un brancard richement décoré , et au milieu d'une multitude de grosses lanternes de papier, destinées aussi à paraître dans les fêtes de la nouvelle hme.

A cette époque , les fidèies viennent en foule dans le tempie et entourent TauteU sur lequel le bonse, revêtu d'une étole , fait plusieurs cérémonies en chantant des prières que les assistants à genoux répètent en chœur, absolument comme aux grandes messes célébrées dans les églises catholiques, & ce que m'ont assuré plusieurs Européens. La {dupart de$ rites chrétiens n'ont-ils pas été empruntés du paganisme , dont les premiers fondateurs furent les prêtres égyptiens, imitateurs eux-mêmes des Indous, de qui les Chinois ont reçu en grande partie leur religion ?

Aux extrémités du bâtiment que je viens de décrire on voyait deux autres pagodes semblables , mais plus petites et moins ornées. L'une, située sur la gauche, contenait seulement un autel à quatre faces , au^essus

duquel s'élevaient de petites statues également dans le genre égyptien : l'autre était encore plus simple ; les bannières f les instruments bruyants ne figuraient pas autour de son humble autel abandonné, sur le^el était placée une statue de marbre bknc , de grandeur naturelle, représentant une jeune vierge assise, aui traits doux et gracieux , aux yeux baissés, à la contenance mo^ deste , dont la charmante physionomie , non plus que l'habillement formé d'une longue tunique , n'avait rien de chincMs , et dont l'ensemble enfin me rappelait le» statues chrétiennes. Nous la laissâmes seule, isolée sur son piédestal; et quand nous repassâmes devant les deux horribles idoles , leurs prêtres , occupés à recevoir les oCBrandes, ne pouvaient suiBre aux demandes dé la foule des dévote empressés de présenter leurs vœux écrits en caractères d'or sur des morceaux de papier rôuge , qui étaient déposés ensuite sur l'autel , aux pieds des statues. Pauvres mortels , votre religion n'est donc le plus souvent que de la peur I

Sur les derrières de ces pagodes , où nous parvteniés par plusieurs passages, nos guides nous firent voir, comme une curiosité , les cochons sacrés ; en effet , je n'avais pas encore vu des animaux de cette espèce d'une si énorme grosseur, et surtout dans un état de santé si florissant. Ma première pensée fut qu'As étaient réservés aux sacrifices» ou à dédommager parfois les moines de leur régime sévère; mais je calomniais les pauvres bonzes : ces cochons devaient succomber sous les seuls coups du temps, et vivre grassement jusqu'à leur dernier jour, aux frais des donateurs.

Plusieurs, surchaigés de graisse et d'années, pouvaient à peine se traîner dans la cour basse et entourée de murs , où ils étaient entretenus , sans doute comme un sujet de mortification pour les religieux, car la chair de porc est si estimée des Chinois , qu'elle n'est mangée que dans les grandes circonstances. Taurais voulu pénétrer plus loin dans l'intérieur; mais les fidèles, déjà mécontents de notre curiosité , s'opposèrent à ce qu'elle fût plus amplement satisfaite.

Des deux côtés de l'enceinte, et faisant des angles droits avec les pagodes , s'étendaient de longs bâtiments construits en pierres , peu élevés , sans ornements , blanchis extérieurement, et divisés en petites cellules de huit pieds environ en carré , qui recevaient l'air et le jour par une porte très-basse, et à travers une étroite lucarne : le mauvais grabat , les images grossièrement enluminées , la table supportant une idole de bois peint, qui composaient tout l'ameublement de ces cellules, excitèrent moins ma pitié que leur malpropreté ne m'ins* pira le dégoût. Un de ces bâtiments renfermait une vaste salle ayant à chaque extrémité im petit autel plus que simplement orné, et dans laquelle je vis plusieurs longues tables et des bancs de bois à peine dégrossi* Un passage conduisait à la cuisine, dont une immense chaudière de fer, maçonnée sur un fourneau et destinée à la cuisson du riz , occupait une partie ; quelques grossiers ustensiles de cuivre ou de terre cuite étaient pendus à des murs d'une construction aussi so* Ude qu'antique. Le couvent, qui renferme, dit-on, plusieurs centaines de religieux, était désert, ce jour -là

étant consacré à la quête; car, ainsi que les ordres mendiants en Espagne et en Italie, ces bonzes vivent d'aumônes. La ressenDd>lance entre ces moines, si différents de pays et de religion, ne se borne pas là. Plusieurs de ceux que je vis à la porte de leurs cellules, occupés à lire ou à travailler, sans que notre présence parût le moins du monde attirer leur attention, portaient une longue robe de laine blanche, sans capuchon et sans col; les manches, larges et pendantes, étaient retroussées au-dessus des poignets ; un cordon de cuir £adsait plusieurs fois le tour de la ceinture et pendait jusqu'aux fÂeds, chaussés de sandales mal travaillées. Les têtes de ces religieux, rasées et entièrement découvertes, donnaient à leur figure, calme et tranquille, un air vénérable que j'ai rarement observé dans les couvents européens ; au lieu de cette corpulence qui annonce la paresse et l'oisiveté , ou de ces regards sans expression, suite ordinaire de l'abrutissement du doitre, on remarquait chez eux une santé robuste , résultat du travafl et surtout d'une grande sobriété. Un grand jardin que ces bonzes cultivent fournit les l^umes dont se compose uniquement leur nourriture; des quêtes fréquentes obtiennent des fidèles le riz nécessaire pour leur subsistance et l'étoffe commune qui sert à leur habillement, seuls besoins de ces pauvres religieux, entièrement étrangers aux idées d'ambition et à la soif du pouvoir, cachées si souvent en Europe sous la haire et le capuchon.

Les bonzes ne jouissent en Chine de presque aucune influence : ils n'ont guère de relations qu'avec les der-

nières classes de la population , qu'ils entretiennent dans une doutante mais en même temps très - inoffensive superstition j dont vous retrouvez partout les traces : dans chaque boutique de Canton , une idole barbouillée de roii^e et couverte de dorures, tantôt seule, tantôt placée entre ses deux en£mts , aussi bizarrement habillés que leur père, semble toujours présider le comptoir dans l'intérêt du marchand, qui entretient une lampe nuit et jour allumée élevant son dieu domestique. H n* y a point sur le Tigre de bateau, si petit qu'il soit, qui nait également son idole , comme en Italie il aurait eu sa madone. Sans douté chaque dévot chinois choisit son saint et rhabille i son gré ; car il est difficile d'en rencontrer deux qui se ressemblent. Cependant toutes ces idoles sont généralement fort laides et l'objet d'une multitude de pratiques absurdes, maïs qui du moins n'inspirent pas au peuple , comme dans beaucoup de pays , une dangereuse et fSsinatique superstition.

Dans ces contrées, les mahométans sont en trop petit nombre pour mériter d'être comptés : aussi, quoique la Chine eût éprouvé bien des révolutions, les troubles religieux y avaient été inconnus jusqu'à l'époque où les missionnaires catholiques espagnols ou portugais s'y introduisirent. A peine un quart de siècle s'était écoulé, que déjà des rixes avaient eu lieu entre les nouveaux chrétiens et les autres habitants, irrités d'entendre chaque jour blasphémer sans aucun ménagement leur antique religion. A ces premiers ferments de discorde se joi* gnirent bientôt de coupables intrigues de la part des prêtres européens, pour obtenir des richesses et une

plus grande influence k ia cour de Tenipereui^ dont ils séduinrent de proches parents pour les mettre à la tète des chrétiens, et se fidre ainû un parti dans TÉtat. Un parti de ce genre ^ quoique peu nombreux et presque entièrement recruté dans les classes inférieures de la pofMdation, mais devenu un instrument entre les mains de prêtres fanatiques et intr^ants , aurait pu être dan*gerenx pour k tranquillité de Tempire* Heureusement pour la Chine que bientôt la discorde se mit parmi tous ces prêtres chrétia:is de diflËrentes nations, rivaux d'ambition et plus occupés de leurs intérêts que déyoués à ceux de la religion qu'ils Paient Tenus enseigner. Les seuls jésuites firançais , qui s'étaient rendus utiles à la cour de Pékin par leurs connaissances et leurs talents, restèrent pour la plupart neutres dans ces débats : aussi furent -Us seuls tolérés en Chine, lorsque le dernier empereur, £itigué d abord des scan* daleuses discussions des missionnaires entre eux, puis rendu inquiet par les soulèvements et les séditions sanglantes auxquels la nouvdle religion donna lieu dans jdusieurs provinces, décida enfin Texpulsion de ces dangereux étrangers; mais l'inobservation de cette sage mesure ayant causé de nouveaux troubles au comment cément de ce siècle, les chrétiens furent persécutés, et la peine de mort portée contre tout missionnaire chinois ou européen convaincu d'avoir prêché la religion chrétienne : la loi fut et est encore sévèrement exécutée. Deux années environ avant mon passage à Canton, un prêtre catholique, trouvé en contraven* tion à l'édit du souverain , avait été décapité publicpe

ment à Pékin : aussi le nombre des chrétiens , si f on peut donner ce nom à des malheureux que la misère et rintérêt ont convertis beaucoup plus qu*une religion qu'ils mêlent à toutes les pratiques superstitieuses de leur pays , a considérablement diminué , et aura entièrement disparu avant peu d'années , malgré les efforts et le dévouement de nos missionnaires, dont j'aurai occasion de parler quand il sera question de Macao, seul endroit où ils puissent résider en sûreté.

Au milieu de tant de curieux sujets d'observation, les jours , bien employés , s'écoulaient rapidement ; l'hospitalité franche et empressée dont j'étais l'objet de la part de presque tous les négociants étrangers, ame* nait chaque soir de nouvelles et toujours agréables distractions. Les officiers qui m'avaient accompagné étaient retournés à bord remplacer MM. Eydoux, Paris et Serval , que j'avais appelés auprès de moi pour leur faire partager à leur tour les plaisirs de Canton. Les gracieuses attentions dont nous fûmes tous comblés par M. Gernaert et ses amis , parmi lesquels le consui de Hollande a des droits particuliers à notre reconnaissance , ont laissé à mes compagnons et à moi un souvenir bien agréable et qui sera de longue durée. J'avais reçu de plusieurs des principaux agents de la compagnie anglaise et des négociants de cette nation, le même accueil généreux qui avait signalé nos relâches sur les cotes de l'Indostan , et je trouvai dans les capitaines des vaisseaux de la maîtresse de l'Jnde la bienveillante et cordiale assistance que je devais attendre d'aussi dignes et braves officiers , qui ont pour la plupart acquis

dans la marine militaire leur expérience et leiu^s talents. Tout semblait s*étre réuni pour rendre mon séjour en Chine aussi &vorable à mon instruction qu*à ma santé : nous avions joui d*un temps toujours clair et très-beau, mais froid, et le thermomètre était souvent descendu de plusieurs d^rés au - dessous de zéro : aussi les Chinois , peu habitués à une pareille température , avaient épuisé leurs garde-robes et restaient dans leurs boutiques, comme des marmottes endormies par fhiver. Cependant des froids aussi vi& ne sont pas rares dans cette partie de la Chine, et, comme par compensation, les étés y sont excessivement chauds; mais ces extrêmes durent peu, et la température est délicieuse le reste de Tannée. Les pluies, rarement abondantes et de longue durée, tombent depuis juin jusqu'en novembre, époque à laquelle le soleil ramène les orages sur les pays situés entre l'équateur et le tropique N. , et cause ce^ terribles iy-fongs dont heureuse^ ment Canton, éloigné de la mer, ne ressent que très-peu les funestes effets. Mais lorsque, dans l'avantdernier mois de l'année , la chaude et pluvieuse mousson de S. O. a cédé tout à fait à l'influence du vent de N. E. , le ciel devient clair et le temps agréable, à moins que la brise tournant au N. , ne souffle trop fortement , comme elle le fit pendant la relâche de la Favorite k Macao. Sous un aussi beau climat et dans une contrée couverte d'une population immense il est vrai, mais très-sobre et généralement propre , les maladies épidémiques ne doivent pas être communes. En effet, la peste et le terrible choléra y sont inconnus; mais ia II. i4

petite vérole y exerce fi^équemment ses rava^s , surtout dans les provinces N, de l'empire, dont l'atmosphère froide est pins contraire au rétablissement des malheureux que la maladie a frappés , et qui pour la plupart en portent de profondes traces swr leur visage.

Lies marchés de Canton sont approvisionnés de toutes les productions des contrées équatoriales et d'une partie de celles de nos climats ; les légumes d'Europe s y trouvent presque tous ; la beauté en est remarquable et (ait honneur à l'industrie des jardiniers chinois. Les bœufs, les moutons , élevés seulement pour la consommation des étrangers , sont excellents et comparables à ce que la France peut offirir de meilleur; mais ce luxe de table, inconnu aux habitants , coûte exorbitamment cher aux Européens.

Dans un pays où la culture des terres a fait disparaître les forêts, le gibier doit être extr^ement rare ; et en effet, le peu qu'on en trouve i Canton vient des iles inhabitées qui environnent l'embouchure du Tigre. Mais , en récompense , la mer, les rivières et les cours d'eau fidumissent une grande quantité de poissons, dont la population &it sa principale nourriture.

Cependant j'attendais, pour retourner à Macao, la réponse du vice-roi, auquel j'avais écrit, d'après les avis du consul de France , pour le remercier de la juste punitimi des meurtriers de l'équipage du navire français le Navigatevar, et pour lui demander que certains droits imposés sur les bâtiments français fassent réduits au même taux que ceux que payent les Anglais. Les relations diplomatiques sont fort lentes dans tous

les pays, même les moins civilisés; en Chine, elles ne finissent plus : les dépêches des étrangers doivent passer par les mains des hanistes , puis dans ceHes de plusieure mandarins, qui ont soin de retrancher, en les traduisant , tout ce 4{ui pourrait être contraire à leurs intérêts auprès de la première autorité, qui reçoit enfin la pîèee officielle tronquée «t souvent même falsifiée. C'est ainsi que les réclamations des Européens , écrites ordUnorement d*un style ferme et positif, arrivent toujours au vice-roi non-seulement tout à fiût afiaiblies, mais enewe chargées des expressions les plus basses , les plus rampantes que le peuj^ le plus esclave de TAsie ait jamais pu inventer; et c^est dans cet état qu'elles sont livrées i la connaissance des Chinois.

J'ai déjà parlé des scènes bruyantes que les étrangers vont fîdre k la porte de Canton quand ils veulent que leurs rédamations parviennent directement au viceHK>i ; je ne me souciais nullement d'employer ce moyen, aussi dangereux pour Téchine des députés qu'indigne de notre nation , et dont le succès est au moins très-incertain ; je priai donc le consul , pour éviter les longueurs , de fiiire traduire ma lettre eu chinois , et de la remettre au conseil des hanistes. Mais cette mamère de traita les afiâires n'étant pas conforme à l'usage reçu , ma missive fut renvoyée et dut suivre la marche ordinaire. Enfin, après dix-huit jours, k réponse arriva (5}; elle parut écrite d'un style étonnamment gracieux, qui exata même la jalousie des autres étrangers , habitués , suivant toute apparence , à ne trouver que les égards de la plus simple honnêteté dansleurs relations avec les autorités chinoises.

Pour moi , loin d en être enchanté , je fis de pénibles réflexions sur rhumiliant abaissement où sont tenues à Canton les deux plus pubsantes nations du monde.

La France, il est vrai, peu occupée de ses relations avec ces contrées éloignées, a oublié que son pavillon flolta autrefois à Canton auprès des couleurs an^ises, hollandaises et américaines. La factorerie française a disparu avec notre prospérité commerciale , et si le gouvernement veut que nos couleurs nationales prennent à Canton la place qu'elles y doivent tenir pour Thonneur de notre patrie et l'avantage de son commerce , il faut que, se débarrassant des entraves d'une étroite et aveugle parcimonie , il traite son représentant avec une noble grandeur, et que le titre de consul de France et de protecteur des Français se montre environné de l'éclat qui lui convient, aux yeux de nos rivaux et des Chinois (6). Le lA décembre au matin, je quittai Canton et toutes les agréables connaissances dont j'avais reçu un si gracieux accueil. M. Gemaert voulut bien m'accompagner, et nous nous mîmes, ainsi que mes trois compagnons, en route pour Macao, par les canaux de l'intérieur. Ce voyage de retour, auquel les convenances eurent au moins autant de part que la curiosité, devait compléter la faible somme de connaissances que j'avais pu acquérir sur la Chine pendant un si court séjour.

Le soleil n'était pas encore levé quand notre bateau couvert, parfaitement installé pour ce genre de service, quitta les factoreries; nous remontâmes le fleuve l'espace de deux milles environ, puis laissant à gauche une pointe basse et avancée, nous entrâmes dans. le canal

naturel qui , après avoir fait cent détours à travers une plaine magnifique, va rejoindre le Tigre au milieu des iles qui entourent Macao.

Au firoid et aux fortes brises de N. des jours précédents, avaient succédé le calme et une température douce; le soleil levant vint éclairer un ciel presque sans nuages et nous faire jouir d'une vue délicieuse. Déjà une multitude de petites embarcations sillonnaient le fleuve ; chaînées de provisions de toute espèce , elles se dirigeaient vers la ville , sous la conduite des femmes, dont les maris commençaient en même temps sur les quais et dans les rues leurs travaux de la journée. Les grands bateaux de passage se détaebaient en foule des deux rives et faisaient route avec nous. Us n'avaient point de voiles, et les vigoureux matelots qui en couvraient le pont , cherchaient dans leurs bruyantes conversations avec les passants une distraction à la pénible nécessité de tenir sans cesse deux énormes rames en mouvement. Une troisième rame, placée sur l'arrière , et qui servait à gouverner l'embarcation ainsi qu'à en accélérer la marche, occupait quatre hommes, dont les épaules larges et nues, les traits pleins , la physionomie gaie et ouverte , annonçaient la force et la santé. Les nombreux passagers entassés sous le pont supérieur allongeaient à l'envi leurs têtes rasées par les fenêtres, pour respirer l'air frais du matin. Si je tournais les yeux du côté du rivage, je n'apercevais dans le plat pays au travers duquel nous passions , que des terres dépouillées d'arbres ; et dans l'éloignement , qu'une montagne haute et isolée, située de l'autre côté

de Canton « dont aucune tour, aucun dôme au sommet aigu n'indiquait la place» quoiqu'il ne fât lr(»lé que par im léger nuage de vapeur. Cependant à mesure que nous avancions, la sCène changeait à chaque instant. Les bords du canal que suivait lentement notre bateau étaient revêtus de gazon et fcurmaieiit dés talus que soutenaient deux rangs de mûriers blancs ; des espèces de tranchées travaillées avec soin adlaiént, en serpentant, porter au loin l'eau et la fertilité au milieu des champs , tapissés d'une nappe de verdure, et que des haies d'euphorbe à feuilles de laurose séparaient entre eux. Tantôt im grand village entouré de bouquets d'aibres venait animer le second plad du tableau et en rompre l'uniformité; tantôt une foule de jolies habitations blanches , bien construites , se groupaient auto>ur d'un débarcadère chargé de passagers et de marchandises, que des bateaux embarquaient ou débarquaient à la hâte, pour venir se joindre à la flotte ^ ffxnn faible courant de marée favorable entraînait avec nous; partout sur les deux rives nos yeux rencontraient le spectacle de l'activité et de l'aisance, sans ce contraste de hideuse misère que les plus belles campagnes d'Europe offirent à chaque pas. Parfois j'apercevais , à l'extrémité d'un étroit chemin dont les sinuosités se dessinaient sur des terrains inondés par le fleuve , un hameau composé de quelques cases bien humbles, mais propres et couvertes avec soin ; et dans un petit champ voisin , des bananiers aux feuilles longues 6t vertes , et quelques platfes-bandes de légumes en plein rapport. Là , un pauvre cultivateur chinois s'acheminait vers son jardin, courbé sous le poids

de deux seftu d*eau puisée au rivage. Plus loin ud autre, dont la dbaumière était mieux située, arrosait son champ au moyeo d'un grand panier doublé de toile et suspendu à Vextrémîté d'une longue perche, tenue elle-même en équflihre par son milieu sur un montant élevé. Le panier, plongé dans le canal et rempli d*eau , était enlevé par la Ibroe appliquée à Vautre extrémité de la perdie , et transporté par un mouvement derotation surle réservoir, dont Teau allait ensuite se distribuer autour des platesbandes. C'est ainsi que , par mille ingénieux moyens d'irrigation , dont plusieurs ont exigé des travaux infinis, les industrieux Chinois sont parvenus, sans le secours d'un seul quadrupède domestique , à cultiver de vastes plaines et même à entretenir des rizières asses loin des cours d'eau.

Dans f après-midi, nous touchâmes à un gros bourg, résidence d'un mandarin qui devait viser les papiers du bateau et recevoir un certain droit de passage ; car en Chine chaque autorité augmente ainsi son revenu, le [dus souvent arbitrairement, sans être pour cela plus disposée & dédommager les voyageurs par de la con^ plaisance et de la célérité. Un des prédécesseurs du mandarin auquel nous avions affaire dans ce moment , avait été puni de s(m insolence et de sa paresse d'une manière assex singulière : M. Gemaert voulut bien me raconter cette histoire pour nous faire prendre patience et nous consoler de la nécessité où nous étions de rester consignés à bord de notre bateau.

Un n^odant anglais, appelé subitement à Macao par des affinres très-pressées et d'une importance majeure, fut forcé comme nous de relâcher au même

village et pour la même cause ; le moindre retard pourait lui causer un grand préjudice , et cependant le mandarin refusait de signer le permis de passer, sous prétexte qu*il n avait pas le temps et qu'il se reposait : après plusieurs tentatives inutiles auprès du nonchalant fonctionnaire, TÂnglais, excité par F impatience et la nécessité de continuer son voyage, saute à terre, force feutrée de la maison du mandarin, et le trouve mollement étendu sur son divan, fumant de Topium. Le Chinois, brusquement interrompu dans ses contemplations, se lève furieux et menace grossièrement son visiteur impromptu ; mais un vigoureux soufflet le couche sur le sol, au milieu des débris de la pipe qui fabsorbait tout entier quelques minutes auparavant. Pendant le tumulte, rÂnglais rembarque, continue sa route et arrive heureusement à sa destination , où il attendit en sûreté les résultats des poursuites du mandarin. En effet , une plainte avait été adressée au vice-roi , qui, après une ample information et les témoins entendus, demanda à la factorerie anglaise que le coupable lui fât livré pour être jugé; mais bientôt de nouveaux rapports constatèrent que le plaignant fumait de Topium et était probablement ivre , lorsque le délit avait été commis : l'affaire alors changea de face ; le sybarite mandarin perdit sa cause , fut cassé de sa dignité et reçut bon nombre de coups de rotin. Sans cette heureuse issue du procès, fimpatient étranger aurait été forcé d'abandonner la Chine pour toujours, ou de rester longtemps sous les verrous, même après avoir payé ime forte amende. L'histoire dont je ne donne ici que les principaux

détails était déjà finie que la permission de continuer notre' route n'était pas encore accordée : nous eûmes donc tout le temps d'examiner la demeure du mandarin, ainsi que les objets environnants. L'habitation de ce fonctionnaire était voisine du rivage et séparée du bord de l'eau par un jardin enclos d'arbustes taillés en forme de haie ; au milieu du parterre qui ornait le devant de la maison s'élevait un mât surmonté d'une petite plateforme , d'où pendaient des pavillons de plusieurs couleurs, remplacés la nuit, dans les solennités, par des lanternes de papier coloré. Sans doute que ces ornements sont les insignes extérieurs de la dignité des mandarins des classes moyennes, car ils m'ont paru très-multipliés dans tous les quartiers de* Canton, et appartenir également , sauf peut - être quelque différence, aux possesseurs titulaires ou honoraires de cette dignité, objet de Tenvie de tous les Chinois.

La maison, construite en bois, n'avait qu'un seul étage peu élevé , surmontant une galerie extérieure qui fidsait le tour du bâtiment, dont le toit attira notre attention par sa forme chinoise et ses bizarres ornements; les portes et les fenêtres, étroites et fermées par des treillis de rotin peints en vert, étaient oml>ragées par les hautes branches de plusieurs tamariniers, et principalement de lauriers-camphres , dont le beau bois sert paiement pour la charpenterie et la menuiserie , et dont les racines fournissent l'essence à laquelle l'arbre doit son nom. Plusieurs commis du mandarin , tous en robe de soie noire, costume de rigueur en Chine comme en Europe pour tout individu qui fait métier

d'écrire , parafaient fort occupés à percevoir les

que payaient une foule de bateaux chargés de marclian-

dbes et de passagers pour ia même destination ^e immis.

Sur notre droite» à trè^^peu de distance de nous, s étendait le long, du rivage un jardin qui se terminait en terrasse ; c est de ce coté que se toomèrent bien* tôt nos regards pour jouir de la vue d'une jolie Chi* noise qui , profitant sans doute du lieu et de la circonstance, donnait libre carrière à sa curiosité. Son costume était simple, mais propre et él^^ant ; se» cheveux, relevés par derrière et arrai^és avec beaucoup de soin , embellissaient des traits fins et délicats. Une peau blan* che, des yeux grands et doux, de belles dents, une bouche petite, mais légèrement rougie, suivant T usage des dames chinoises , un gracieux abandon dans la taille et dans tous les mouvements, le jeu fort coquet d'un éventail qu'un mouchoir de soie rouge remplaçait successivement dans chaque main rendue au repos , achevèrent d'inspirer k mes jeunes c<Mnpagnons de voyage, pour la charmante recldse, un très-vif intérêt, qii'dlemême , je dois en ccmvenir, semblait également éprouver. Heureusement que le départ fit cesser cette pan^ tomime , à laquelle les habitants réunis en grand nombre sur le rivage auraient bien pu trouver une gdianterie fort peu de leur goût.

La marée contraire força notre bateau d^ rester â l'ancre une partie de la nuit. Pendant la journée suir vante, nous traversâmes une contrée aussi belle, aussi bien cultivée que celle que nous avions vue la veille : des villages très-rapprochés , des débarcadères assises

par des flotte» de bateaux, nous parurent des indices certains d*un commerce actif, liais déjà le eamd s'élargissait peu k peu aux dépens des vastes rivières inoiidées qû s'étendaient sur la rive droite à perte de vue. La rive oppo^ offirait toujours des sites charmants, mai» plus pittoresques que ceux dont nous avions admiré la beauté au commencement du voyage : les terres paraissaient plus hautes, moins unietf, et des masses de roditrs répandus ç& et Ut annonçaient Tapproche de i'embduchure du Ti^ et des îles arides dont elle est semée.

Parmi ies nombreuses embarcations de toute forme et Aé toute grandeur qui se pressaient sur les deux rives, les unes fiôsant route pour Canton , les autres se rendant au ccHuptoir portugais , je remarquai les huteaux à cêmvds, flanqués d'immenses cages qui se projetaient un peu au-dessus de la surface du canal, dopt le courant venait doucement se briser contre les façcms lai^s et pUles du bateau , que les cris de milliers de canards anncmçaient toujours de loin. Nous prenions plaisir à regarder avec quel empresseiilent ces pauvrea prisonniers se précipitaient du petit pont abaissé des cages sur la rive, pour aller courir dans les prairies TOtaines jusqu'au coucher du soleil, et i^ntrer ensuite au logis soUs la conduite de quelques vieux canards tenant la tête du troupeau et veflknt avec un instinct étonnant à ce que les plus jeunes de la bande ne s'écartassent pas étourdimént. Tous ces canards proviennent d'ceufs éelos dans des fours, seul moyen de suffire & l'énolme consommaixoû qu'en font les Chinois, qui non-seulement les mangent dans leuA festins par cen-

taines bouillis ou rôtis, mais encore les font fumer pour leur provision d'hiver.

Souvent dans notre route, emportés par le coinçant, nous avions de la peine à éviter une autre espèce de bateau, non moins utile et qui fait autant d'honneur k l'industrie des Chinois. Sur les cotés d'un vaste réservoir que ses formes arrondies et ses extrémités en pointe permettent de changer de place facilement , sont adaptées à l'extérieur deux roues que le courant fait mouvoir, et qui renouvellent sans cesse l'eau renfermée dans l'intérieur, où sont conservés beaucoup de poissons délicieux, dont généralement en Chine les cours d'eau contiennent une grande quantité. Ces machines sont très-ingénieuses, sans cependant pouvoir être comparées à ce que nous voyons dans le même genre en Europe; mais, si l'on réfléchit que le peuple qui s'en sert les a inventées il y a peut-être vingt siècles , elles inspireront un grand étonnement , auquel succédera un sentiment d'orgueil, si on reporte sa pensée sur les prc^rès immenses qu'ont faits depuis deux cents ans , dans nos contrées , l'industrie et le bien-être des populations.

Nous passâmes la nuit à l'ancre devant un bourg considérable (PI. 43), où nous étions arrivés trop tard pour payer les droits et obtenir la permission de continuer notre voyage. Le lendemain matin j'eus tout le loisir, avant que le mandarin fut visible, de m' occuper de nouveaux sujets d'observations. Nous avions dépassé les terres du continent; celles qui environnaient le petit port devant lequel notre bateau était mouillé offraient une tout Sutre apparence; c'étaient de grandes

îles que traversaient des montagnes rougeâtres et pelées, sur lesquelles je voyais les traces des grandes brises de mer et des terribles ty-fongs.

Au milieu du canal , rétréci par les rocbers élevés , le rapide courant de la marée amenait auprès de nons de grandes embarcations qui arrivaient de la mer : les manœuvres, les cris des matelots chinois, qu'une forte brise intimidait , formaient un spectacle aussi animé que bruyant. Mais bientôt des objets plus gracieux vinrent occuper notre attention : plusieurs de ces petits bateaux de passage, sur lesquels vivent des familles entières , s'étaient réunis autour de notre embarcation, et pendant qu'ils attendaient l'occasion d'être employés par les nombreux arrivants, les fenunes qui les montaient sollicitaient notre générosité d'une manière si douce , si décente , qu'il était difficile de refuser ce qu'elles demandaient. Elles n'avaient point cet air misérable , avili , parfois même insolent de nos mendiants d'Europe : une innocente séduction formait leur seul moyen de réussite. La plupart étaient mères et entou* rées de petits enfants , objets d'une sollicitude d'autant plus naturelle que ces petits êtres , courant sans aucun appui sur des planches étroites, au niveau de l'eau, doivent y tomber souvent; mais le secours des parents, avertis par leurs cris, et une précaution aussi ingénieuse que singulière , empêchent presque toujours que ces accidents n'aient des suites malheureuses : au col de chaque en&nt en bas âge est peodue une calebasse qui fait, pour ainsi dire, partie de son habUlement; de manière que s'il tombe dans le fleuve, le

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corps flotlant soutient sa bouche hors de l'eau et lui permet aiw At &ire entendre des cris de détresse. Un événement de ce genre se passa sous nos yeux et nous fournit un touchant acemple du sentiment de bienveillance qui, dans cette classe pauvre et méprisée, lie les famâles entre elles. Le choc de deux bateaux fit tomber à Teau un pauvre enfant ; sans la calebasse protectrice il était englouti par le courant; à l'instant toutes les embarcations voisines furent en mouvement et le naufragé rendu sain et sauf k sa mère. Avec cpielie j<ne on le reçut I De combien de caresses, de soins ne fut-il pas comblé par toutes les femmes dont nous étions environnés, et qui, renonçant à l'espérance de nos prochaines largesses , se pressaient autour de lui !

Je vis alors une cérémonie que la mère , après avoir réchauffé son enfant et changé ses humbles vêtements, fit pour remercier le bon ou peut-êti*e le mauvais génie. Avec un morceau de papier doré , couvert de signes magiques, et que la petite créature, eiic(H« toute&rée, avait mouillé de sa salive, elle lui frotta le visage ; puis ayant renfermé dans ce papier quelques graias de riz cuit, efle l'attacha sur deux légers bfttons , et aband(Ana le tout au courant du fleuve , après bien des prières et des génuflexions.

CeMe cérémonie paraîtra bien innocente sans doute; mais qu'on se rappelle que, màs par les mêmes superstitions, ces parents» qui montrent une si vive sollicitude pour leurs enfants, les exposent souvent à une mort certaine , en croyant obéir aux arrto de la Divinité.

Nos yeux se dédommageaient alors de Téloignement

DE LA FAVORITE. tt5

dans lequel la jafeusie des Qiinois et leur aveision pour les étrangers tiennent le beau sese. Peutètne cn>îra« t-on qu'une aussi qpielle prohibitioii embellissait & nos yeux les femmes qui nous entouraient en ce moment : îe n oserais soutenir le contraire, mais i'assurend qu'elles pouvaient, <pioiqu'eUes appartinssent aux dernières das* ses, donner une idée avantageuse des grandes dames de Canton, dont je n avais entrevu quun très -petit nombre; car je remarquai, sous la n»be d'étoffe brune de plusieurs de nos voisines, des tournures et des g^ces dignes de la mousseline et du satin. Un pan* talon iai^ et fermé par le bas laissait voir des pieds nus, mais petits et bien faits, dont le libre usage, enlevé aux autres Gbinoises, donne à celles-ci une vivacité de mouvements qui {dait d'autant plus qu'elle n'est accompagnée d'aucune licence et d'aucune grossièreté. Ces femmes , quoique bien pauvres , recevaient et partageaient nos dons entre elles avec décence et sans le moindre débat; les plus jolies obtenaient de nous la préférence , sans pandtre pour cela exciter la j alousie de leurs compagnes, qui attendaient patiemment que leurs prières fussent écoutées, fl est vrai que de toutes ces prières BOUS ne comprenions que le mot camcha, qui veut dire préâent; mais prononcé doucement par une bouche petite et meublée de belles dents , avec un air suppliant auquel de jolis yeux, des traits réguliers donnaient im nouveau prix, ce mot vadait à lui seul toutes les longues et monotones litanies dont les mendiants se servent dam nos contrées pour réveiller la pitié des passants^

Les petites pièces de monnaie que nous distribuions

à ces pauvres familles , et que recevaient le plus souvent de jolis petits enfaints, n'étaient pas demandées comme aumônes , mais comme un témoignage d'intérêt pour un sexe faible , de la part d'étrangers dont ces bonnes gens ont souvent éprouvé la générosité. Leurs vêtements, leurs bateaux surtout sont d'une excessive propreté : le prix que les hommes retirent de leurs travaux à terre , l'argent que gagnent les femmes en transportant des passagers, les font vivre bien portants et satis£adts de leur sort.

Cependant , au milieu de toutes ces observations, la matinée s'avançait et l'heure fixée pour la visite que devaient faire à bord les commis du mandarin était depuis longtemps écoulée ; la nécessité d'arriver avant la nuit à Macao avait réveillé notre impatience, calmée jusque-là par les rapports trompeurs de plusieurs messagers : aussi , lorsque enfin les visiteurs montèrent à bord pour remplir leurs fonctions et profiter de la petite collation que , suivant l'usage , le patron chinois avait préparée pour eux, le consul, outré de la manière insolente dont ils reçurent ses plaintes, les chassa du bateau, et je ne pus m'empêcher de rire en voyant l'air déconcerté des robes noires qui jetaient en fuyant un dernier regard sur le thé qu'ils étaient forcés d'abandonner; mais rendus au rivage, au milieu de leurs administrés, qui paraissaient enchantés de l'événement, ils oublièrent leur frayeur, et changeant d'attitude, commencèrent sur un ton menaçant des discours dont les éclats ne parvinrent bientôt plus jusqu'à notre bateau, emporté par un bon vent et par une marée favorable.

Jai rapporté ce petit épisode de notre voyage comme

un eiemple des firoiasements continuels qui entretiennent une aversion mutuelle entre les autorités chinoises de second ordre, accoutumées à gouverner despotiquement la population » et les étrangers qui affectent de les mépriser et saisissent avec empressement toutes les oeeasions de les humilier; ce qu'ils peuvent fiaire avec d'autant plus d'impunité que les mandarins ayant toujours & craindre que leurs criantes concussions n'arrivent enfin à la connaissance de l'empereur, et ne soient punies par l'exil, toujours suivi de la confiscation des biens, évitent prudemment le scandale; mais ces fonctionnaires s'en vengent sur le commerce d'une manière, sinon flatteuse pour leur vanité, du moins très-avantageuse k leurs intérêts.

Hus nous approchions de la mer, plus le pays changeait d'aspect , et bientôt il n'offirit à nos regards que des terres arides, hautes et désertes : nous étions parvenus au milieu des iles qui forment de ce côté, comme de l'autre, l'embouchure du Tigre. Tantôt notre bateau franchissait des passages étroits , profonds , dominés par des masses de sombres rochers , entre lesquels la marée se précipitait avec violence ; tantôt côtoyant le rivage pour trouver un abri contre le vent , nous apercevions sur notre droite la haute mer agitée par la mousson de N. E. De longues pêcheries construites en bambous enfoncés dans la vase marquaient la place des bancs, et formaient des canaux sinueux au milieu desquels quelques jonques de guerre stationnaient à grande distance les unes des autres , pour effrayer les pirates , arrêter la contrebande, visiter les jonques du commerce et empêcher l'émigra- II. i5

tion; mais les capitaines qui tes commandent fuient au coDlraire lâchement devant l'ennemi, rançomient les malheureux pêcheurs et sont la terreur des marchands qu'ils devraient protéger. Ces bâtiments armés font partie de la flotte chinoise toujours en station dans te port de Macao, devant lequel nous arrivâmes avant la nuit. Une embarcation m'attendait , et je me trouvai quelques instants après , avec un plaisir difiîcUe à exprimer, au milieu de l'équipage de la Favorite et de ses officiers dont j'étais séparé depuis vingt-deux jours.

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