CHAPITRE XIII
MACAO. — DESCBIPTTOll DE CET ETABLISSEMENT PORTUGAIS. — DEPART POUR LA C0CHINCH1NE. — ARRITÀE DAN5 LA BAIK DB TOURAKE.
Lorsque , vers le commencement du xvi* siècle , les intrépides Portugais conduits par les Âlbuquerque et les Âtaîde faisaient trembler les plus puissants souverains de TÂsie , et croyaient rendre immortel , à force d'exploits, le nom de leur patrie maintenant presque oublié dans ces contrées , les flottes de cette petite nation , qui était alors la première puissance maritime du monde , après avoir successivement exploré en combattant toutes les côtes depuis la mer Rouge jusqu'au Pégu, franchirent les détroits sous la conduite de pilotes arabes, fondèrent Malaca, et abordèrent enfm, après bien des tentatives malheureuses, sur les rivages de la Chine, dont les marchands portugais avaient déjà trouvé les curieuses marchandises répandues dans tous les pays malais qu'ils avaient visités.
Les nouveaux arrivants furent reçus d abord sans défiance par les Chinois, et admis à partager les bénéfices
du commerce inunense dont le port de Canton et celui
d'Émouy, situé plus au nord sur la côte du Fo-Kien, étaient le centre dès longtemps avant cette époque reculée. Bientôt la route tracée fut suivie par un grand nombre d'aventuriers qui vinrent, à travers des mers orageuses , hérissées de dangers , puiser des richesses à une source nouvellement découverte, et rapporter à TEurope encore barbare le luxe et les commodités de ces pays , dont quelques années auparavant le nom était à peine connu. Alors le gouvernement chinois, redoutant Taffluence de ces étrangers guerriers et entreprenants, dont la renommée publiait les victoires remportées sur les peuples de Tlnde , et qui déjà avaient établi leur puissance dans le grand archipel d'Asie» sur les Moluques et les îles de la Sonde, ferma Tentrée du Tigre aux bâtiments portugais, et leur accorda seulement, concune point de rdâche nécessaire après une aussi longue navigation, Textréinité orientale de Négao-Meo» île très-étroite , longue de dix lieues environ , située à la partie S. de Tembouchure du Tigre , et dont la sur* face est montueuse et aride : les Portugais Voccupèrent sur-l^champ , et Macao fut fondé.
Cette possession n était rien par eUe-mème; mais son heureuse position, un port et une rade défendus de la grande mer par de petites îles, assurèrent long* temps au commerce portugais dans ces contrées une grande supériorité sur celui des autres nations européennes.
Bientôt la rade du nouvel établissement se couvrit chaque anoée de nombreuses flottés, dont une partie reprenait , au commencement de la mousson de N. E. ,
ia route de M alaca et de Tlnde , tandis que Vautre entrait dans le port de la Typa, que son peu d'étendue et les hautes montagnes dont il est environné itiettent à Tabri des mauvais temps et surtout des ty-fongs. Ces avantages , que malgré la jalousie des Portilgais les autres Européens vinrent peu à peu partager, firent arriver rapidement Macao à un haut point de prospérité : des forts et des couvents couronnèrent toutes les hauteurs d'une petite presqu'île formée de rochers élevés , et dont les pentes rapides et inhales furent couvertes de magasins et de belles maisons , qui composent , pour ainsi dire, la ceinture d'une anse de sable blanc, à laquelle des quais larges et bien construits donnent en^ core maintenant un air de grandeur et de richesse. Les Giinois accoururent en foule, s'établirent dans le voisinage des fortifications , et furent les seuls ouvriers de la colouie, dont tout le petit commerce tomba entre leurs mains : ils rendirent même fertiles les gorges des montagnes voisines, dépouillées jusque-là de toute végétation. C'est ainsi qiie Macao devint une ville considérable, dont le nom servit à désigner la Chine à la majeure partie des habitants de notre continent. Mais la fin du xvii* siècle rit cette splendeur s'écUpser et suivre rapidement la décadence du Portugal.
A cette époque , où la construction navale et l'art de la navigation avaient déjà fait d'immenses progrès , les Européens arrivèrent en plus grand nombre à la Chine ; mais leurs bâtiments, beaucoup plus glands que ceux qu'on avait employés jusque-là comme seuls propres à naviguer le long de côtes dangereuses , furent forcés ,
par le peu de profondeur de la mer devant Macao . de prendre , à plusieurs lieues de terre , un mouillage sans abri contre les mauvais temps : alors ils remontèrent le fleuve; la rade de Wampoa se couvrit d'une midtitude de bâtiments , et Macao se vit peu à peu abandonné au seul commerce portugais expirant.
Une autre révolution , qui devait l'amener au point de détresse où il est arrivé aujourd'hui, s'opérait peu à peu au sein même de l'établissement. Tant que ses maîtres furent puissants en Asie et purent entretenir dans la ville une garnison forte et bien composée , les Chinois attirés par le commerce et établis en dehors des fortifications restèrent tranquilles et contribuèrent activement à la prospérité de Macao; mais quand les Hollandais , les Anglais et les Français se furent partagé les anciennes possessions des conquérants de l'Inde sur les côtes de Malabar et de Coromandel ainsi que dans le grand archipel d'Asie, Goa, seul reste d'une grandeur détruite, et presque délaissé lui-même par la mère patrie, à peine libérée du joug espagnol, n'envoya plus pour défendre le pavillon portugais sur les bords du Tigre que quelques Indiens, au lieu de soldats européens, et poiu* fonctionnaires que des mulâtres, dont tout le mérite se bornait peut-être au souvenir des hauts faits qui avaient illustré les grands hommes dont ils portaient les noms. Alors les remuants Chinois, excités peutêtre par les autorités de la province de Quang-Tong, ne voulurent plus obéir à des maîtres trop faibles pour se faire respecter. Les gouverneurs portugais , intimidés par plusieurs révoltes, demandèrent au vice -roi
de Canton des mandarins pour gouverner cette foule d*hommes , écume de la population des pays environnants; mais déjà, soit pusillanimité ou imprévoyance intéressée de la part des maîtres de Macao, beaucoup de ces dangereux voisins s'étaient établis dans la ville, où jusqu'alors ils n avaient pu entrer de nuit. Bientôt les mandarins, sous le prétexte de rendre la justice» les y suivirent , et les Portugais virent dès-lors s'échapper peu à peu de leurs mains les restes d'une puissance dont les nouveaux magistrats s'emparèrent entièrement.
Le revenu des douanes, celui des impots, furent perçus par les mandarins , qui exercèrent sur le gouverneur européen une très-grande prépondérance.
Tel est l'état d'abaissement où j'ai trouvé Macao : le pavillon portugais flotte encore sur ses murailles,, mais il n'a pour soutien qu'une poignée de soldats indiens, méprisés même des Chinois, et fussent-ils Européens, ik ne pourraient se soustraire aux précautions sans nombre que les astucieux mandarins ont prises pour prévenir toute tentative contre leur pouvoir. Ainsi un simple ordre peut suspendre tout le commerce; une surveillance exacte empêche des provisions de vivres d'entrer dans les forts où la garnison pourrait se retirer ; et au moindre mouvement hostile , la population chinoise pillerait les maisons des habitants et se porterait contre eux aux plus horribles excès , sans que l'intervention des mandarins mêmes pût l'arrêter. Un terrible exemple de ce dont est capable cette multitude forcenée avait eu lieu très-peu de temps avant
notre arrivée, et depuis iors l'autorité portugaise a été tout à &it avilie.
Un Arabe , soldat de la garnison , tourmenté depuia longtemps par un ulcère, était en proie à des douleurs afireuses qui le jetaient quelquefois dans des accès de fureur. Parmi ses camarades , tous ennemis jurés des Chinois, se trouvait un prétendu sorcier qui lui persuada que la chair d'un de ces derniers , appliquée sur la plaie, calmerait de suite ses souffrances, L'Arabe, aveuglé par la superstition et le désespoir, choisit sa victime, se précipite sur elle pendant la nuit, et armé d'un couteau préparé à l'avance, lui &it presque entièrement la section de la cuisse ; mais la foule attirée par les cris de la victime , qui expire un instant après , force l'assassin à fuir et à se réfogier dans là caserne. Bientôt l'exaspération est à son comble parmi les Chinois : le mandarin demande que le coupable lui soit livré ; le gouverneur portugais , alléguant les traités qui veulent que les sujets de chaque nation soient jugés par leurs compatriotes , s'y refuse , et n'obtient qu'après beaucoup de difficultés l'observation de cette clause; enfin l'assassin fut condamné à être décapité. Pendant la procédure , qui dura plusieurs mois , les esprits s'étaient échauffés encore davantage : les bruits les plus absurdes avaient trouvé facilement créance parmi les Chinois, persuadés que le coupable serait épargné; tout enfin annonçait une crise aussi terrible que prochaine. La veille de l'exécution , le gouverneur, retiré depuis plusieurs jours dans la citadelle , espèce de fort suspendu pour ainsi dire au-dessus de la ville, convoque
auprès de hii, sous ie prétexte de tenir conseil, tous les priucîpaui habitants sujets du Portugal, lesquels, à peine réunis en dedans du pont4evis , qui fut aussitôt levé derrière eux, apprennent, mais trop tard et à leur grand désappointement , qu 3s doivent servir de gardes à ieur gouverneur jusqu'à la fin des événements. Leurs réclamations restèrent sans effet, et ces malheureux furent ainsi forcés d'abandonner leurs familles et leurs propriétés sans défense à la fiireur d'une populace qu'ils avaient déjè appris à redouter.
A onse heures du matin , la plus ghmde partie de la garnison vint se ranger sur une esplanade au bord de la mer^ en dehors de la ville ; elle y fut accompagnée d'une immense foule de Chinois , préludant déjà par des cris fiuieux aux excès qu'ils devaient commettre plua tard. Bientôt le mandarin parut lui-même, au milieu de son cortège et suivi du condamné, que l'on ne fit arriver au lieu du supplice qu'avec une extréntie difficulté, à travers la multitude, que les troupes ne pou- Taient contenir : la frayeur fit presser l'exécution du criminel. On l'avait à peine terminée que le désordre fut porté à son comble : le mandarin , accusé de partialité en feveurdes étrangers^ est renversé de son fauteuil, maltraité cruellement et laissé pour mort sur le terrain.
Le commencement du tumulte avait été le signal de la détoute complète des troupes portugaises, qui auraient dû l'empêcher. Les soldats s'étaient débandés en jetant leturs armes et avaient pris la fuite par tous les chemins ; les officiers eux-mêmes donnèrent , dit-on , les premiers l'exemple de cette infâme lâcheté , sous les
yeux de leur digne gouverneur, qui des remparts du fort jugeait des coups, et n était pas, malgré cet abri, entiè rement exempt de la terreur générale. H put montrer un instant après , à ses pauvres administrés qui Tentouraient, leurs maisons pillées parles Chinois et leurs familles exposées aux derniers outrages. L* ordre ne fut rétabli que plusieurs jours après : alors la justice reprit son cours, et dix -sept mutins payèrent de leur tête les blessures, heureusement peu dangereuses, faites au mandarin.
C*est cependant à une population de huit mille âmes que les Chinois, tremblant partout ailleurs devant les Européens, inspirent de si grandes terreurs et font éprouver de si indignes avanies. Mais aussi les descendants des Portugais forment la race la plus avilie, la plus paresseuse, enfm ia plus laide que puissent ofiGrir les colonies européennes dans les deux mondes ; car, k l'exception de deux ou trois &milles, dont le sang lusitanien n*est pas mêlé, elle ne se compose que de mulâtres, d'Indiens de Goa et de nègres, plus ou moins noirs, plus ou moins éloignés de leur espèce originelle, mais tous joignant aux vices inhérents pour ainsi dire aux hommes de cette couleur, Foi^eil et Tamour de Toisîveté naturels à la nation dont ils prétendent descendre. Cette peinture , peu flatteuse , mais très- vraie , peut s'appliquer à tous les anciens établissements fondés par les Portugais et auxquels le voisinage d'Europe n'a pas fait éprouver des modifications. Ce peuple , malgré son orgueil national , n'apporta dans les pays lointains aucun de ces préjugés si défavorables aux indigènes et si contraires, au-
jourd'hui surtout, è la prospérité et même au salut des colonies européemies. Soit politique , soit que le Portugal ne pût fournir un assez grand nombre de colons à ses immenses possessions , les conquérants s*allièrent aux habitants devenus chrétiens, et donnèrent ainsi naissance à une race qui , fière du sang qui coule dans ses veines et libre du joug honteux sous lequel gémissent presque partout ailleurs les hommes de couleur, est toujours restée fidèle et dévouée à ceux qu'elle considère et respecte comme des parents. Ces honunes furent les courageux compagnons des Portugais dans leurs guerres sur les côtes de l'Asie : beaucoup d'entre eux s'illustrèrent au siège de Diu et dans cent autres combats héroïques dont le souvenir frappe encore d'admiration. Si cette race eût appartenu à une puissante nation qui se fût affranchie de la domination des moines , ses services auraient été sinon plus signalés , au moins de plus longue durée; mais tant de courage, de si belles qualités s'éteignirent avec la gloire et fénei^e du peuple portugais ; et en voyant les hommes qui végètent dans les établissements où commande encore la cour de Lisbonne, jamais l'observateur ne pourrait trouver même un souvenir de ce que furent leurs ancêtres : à cet esprit chevaleresque, aventureux, qui fit faire tant de grandes choses à une si petite nation , l'orgueil qu'inspire le souvenir d'un passé glorieux , et une horreur invincible pour tout travail des mains , ont seuls survécu parmi eux, comme pour rendre plus révoltants encore leiu* lâcheté , le relâchement de leurs mœurs et leur grossière superstition : tel est le tableau que présente au voyageur la population portugaise de
M acao , population incapable de travail , dépourvue de toute industrie , et vouée à la misère , suite naturelle de la paresse et de l'oisiveté.
Cependant les hommes m'ont paru bim faits, d'une taille élevée, et d'une forte constitution : sous la couleur plus ou moins foncée de leur peau, on découvre des traits réguliers, des yeux noirs qui ne sont pas sans expression ; mais une attitude de mollesse et un air d'ennui, unis presque toujours à la malpropreté, surtout dans les liasses inférieures , inspirent un profond sentiment de dégoût. Leur costume est un bÙEarre mélange de modes européennes, indiennes ou chinoises, suivant que les individus sont plus ou nioins rapprochés de ces différentes races, dont ils ont eu soin de conserver tous les vices et rarement les qualités. L'autre sexe n'a rien de plus attrayant : il ne possède aucune de ces grâces qui , dans les colonies , embellissent les mulâtresses aux yeux des Européens. Les femmes de Macao se traînent pétiiblement sur deux larges pieds , renfermés dans des pantoufles de maroquin de différentes couleurs; une chemise serrée autour de la ceinture par un pagne qui descend jusqu'au bas des jambes , compose tout leur habillement. Malheur à l'étourdi qui, apercevant devant lui dans les rues une de ces belles dames suivie de quatre ou cinq esclaves déguenillées, croit trouver un agréable objet pour sa curiosité ! Quel pénible désappointement quand , sous la mantiUa espagnole, tantôt de mousseline blanche et légère, tantôt d'étoffe de laine richement travaillée, il découvre des traits le plus souvent d'une laideur repoussante , une
peau jaune, un nez épaté, une bouche énorme et mal meublée dont les grosses lèvi^ portent les traces peu séduisantes que la pipe y a laissées , enfin des yeux sans p]?esque aucune expression et que surmonte un front bas sm* lequel sont amassés des cheveux noirs et crépus i
Je n ai trouvé sur la figure d*aueune de ces dona portugaises ni la fitâcheur ni la santé , apanage ordinaire de la jeunesse : toutes semblent vieilles et entièrement dépourvues de ce désir de {daire que j'ai retrouvé che^ les femmes des pays mêmes les plus sauvages. Cependant cette extraordinaire abnégation d*amour - propre féminin que du reste la laideur semblerait devoir justifier, n est pas un garant bien po$Uif de la vertu de ces dames; car on dit que la dépravation des mœurs e$t portée très-loin à Macao. E^e est même devenue une espèce de commerce fort lucratif, dont les bénéfices tom^ bent en grande partie aux mains d*une certaine dasae de fenmies, moins fières sans doute, mais plus gracieuses et beaucoup moins laides que leurs rivales! , qui ne cèdent pourtant qu*à regret leur part aux générosités dès étrangers.
Parmi ces femmes, généralement assez jolies, bien fiâtes, d'une graqde propreté et mises avec quelque goût, plusieurs sont nées ide Chinoises et d'Européens ; mais la plupart d'entré elles proviennent de là multitude d'enfants vendus par leurs parents aux habitants portugais , qui en font des chrétiens aussi misérables qu'eux. Les filles, condamnées presque toutes au libertinage par la misère ou par la cupidité de leurs maîtres, vivent dans un commerce libre avec les étrangers; d'autres,
plus heureuses, achetées par les Chinois, deviennent leurs concubines et mères d'enfants mâles qui assurent leur avenir; d'autres enfin sont conduites dans les provinces voisines, pour y servir aux dégoûtants plaisirs de la population. Celles qui, à Macao, suivent la carrière du vice, jouissent d'une certaine réputation, même parmi les Chinois, pour leurs talents de séduction : ce sont elles qui , dans les parties de débauche , préparent adroitement l'opium aux fumeurs; ceux-ci, couchés sur des divans et mollement étendus sur le dos, s'enivrent peu à peu et avec délices , en aspirant par un court tuyau la fumée que produit le grain d'opium qu'on a roulé et introduit avec une aiguille d'argent dans l'orifice très-étroit pratiqué au sommet d'une pipe de terre rouge et de forme conique. Approchée de la flamme très-vive d'une lampe, la matière noirâtre et visqueuse s enflamme sur-le-champ ; une seule forte aspiration la consume , et cette opération est répétée jusqu'à ce que les sens tombent dans une espèce de délire qui doit être bien agréable , si l'on en juge par la passion que montrent les fumeurs pour ce genre d*ivresse , dont les suites sont égdement funestes à la raison et à la santé. D faut croire que , pour éprouver l'efiet de l'opium, on doit en avoir fait auparavant un fréquent usage , car bon nombre d'Européens qui, par curiosité , en avaient plusieurs fois tenté l'épreuve , en y joignant tous les accessoires requis, m'ont assuré n'avoir ressenti aucune excitation morale ni physique.
Canton est regardé par les Chinois comme le refuge de tous les mauvais sujets des pays voisins , et Macao
comme la sentine de Canton. En effet, l'espèce de conflit q[ui subsiste continuellement entre les autorités des deux nations, et les privilèges dont jouissent les étrangers, s'opposent k ce <jue la surveillance nécessaire au mi> lieu de tant d'individus , la plupart émigrés , puisse être e&ercée convenablement. Quoique la population chinoise soit d'un caractère plus turbulent que celle qui vit sous la protection portugaise , elle est aussi démoralisée que cette dernière , aussi intéressée , et portée à tromper dans toutes les occasions. Cependant c'est, suivant toute apparence, à l'industrie des Chinois, à leur patience, à leur amour du gain que Macao doit le grand nombre de belles maiscms qui couvrent la presqu'île jusqu'à son sommet, et offirent du côté de la rade une si belle perspective. (PL À2.)
Lorsqu'on arrive au mouillage devant la ville , on a sur la droite une côte sombre , rougeâtre , bordée de rochers sur lesquels la mer brise constamment ; devant soi, au fond d'une baie de sable, la muraille qui séparait autrefois les territoires des deux nations et que les Chinois ont franchie, mais qu'un étranger ne dépasserait pas impunément; et sur la gauche, à l'extrémité d'une pointe de rochers asses élevés, une batterie plus blanche que solide , surmontée du paviHon portugais , et armée de plusieurs canons qui n'ont servi depuis bien longtemps qu'à faire des saints; cérémonie pacifique à laquelle les modernes Portugais tiennent généralement beaucoup. Un peu au-dessus de ces fortifications, on reconnaît à ses hautes murailles et aux grands arbres qui l'entourent, le couvent de la Guia, où réside l'évêque,
première autorité de fait dei'établiasement, et jpour lequel les Chinois auperstiticux ont une espèoe de vénération ; mais à fépoque 6ù je visitai Macao » le siège était vide , et le nouveau prélat devait arriver incessamment de Goa.
Ce couvent (PL 4o), qui fut le plus riche de Macao au temps de sa splendeur, ne renferme plus qu'un trèspetit nombre de moines , dont les mœurs et la répulatîon n ont rien d*édtfiant : son étendue est considérable ; un bel escalier conduit à Té^e , qui est petite et ornée aans goût ; Tensemble se ressent des ravages du temps et du manque de soins. A coté est un* couvent de femmes, presque entièrement abandonné; Si les regards s'élèvent dans cette direction jusqu'au sommet dé la montagne^ ils rencontrent la citadelle , ouvrage entouré de fossés et d'un mur capable peuf-âtre de résister à des Chinois, mais qui pourrait tenir à peine quelques minutes contre des troupes européennes. L'intérieur ne* répond pas à l'extérieur qui, blanchi avec de là chaux, a de loin quelque apparence. Les magasins poiu' les munitions de guerre sont vides et tombent en ruine; quelques bâtiments servent â contenir une partie de la garnison et dondent asile au gouvernent* et à ses prinoipàui officiers quand les Chinois leur causent une tralp grande frayeur.
Elntre ce fort, le couvent dé la Giiia et un aytre monastère situé sur la gauche, au sommet d'une coltine entièrement rougeâtre et pelée, qui forme l'eaLtrémité do la presqu'île, est comprise la ville qui s'étend ,en amphithéâtre depuis le bord de la mer jusqu'à la crefe
des rochers. La demeure du gouverneur, maison d*asses belle apparence , mais plus que simplement ornée intérieurement, et la longue file d'élégantes constructions, occupées par les négociants étrangers dont j'aurai plus tard occasion de parier, bordent les quais et ont une vue magnifique. Sous leurs fenêtres, une multitude d'embarcations chinoises ou européennes de toute grandeur , de toute espèce , s'agitent , se croisent dans tous les sens. Des pêcheurs qui arrivent du large à pleines voiles, en doublant la pointe du couvent de la Guia, viennent vendre le produit de leur pêche, et prendre de nouvelles provisions pour aller encore à la mer jouir de leur liberté , loin des mandarins. Dans une autre partie de la petite anse , de l^ers paquebots anglais ou américains, aux formes gracieuses, semblent attendre impatiemment, en tournant doucement sur leurs ancres, le moment où leurs maîtres retourneront à Canton. Les paviUons nationaux hissés au sommet des mâts de ces charmantes embarcations, aussi bien que les flammes aux couleurs brillantes qui servent à fSdre reconnaître l'armateur, tantôt mollement balancés par une fidble brise, tantôt déployés par le vent des moussons, annoncent aux marins le temps qu'il fait en dehors . Quel aspect animé présentent tous ces bâtiments! Les uns approchant du mouillage , viennent y chercher on refuge contre le mauvais temps; les autres partant de la Chine pour les pays lointains, déploient toutes leurs voiles aux brises légères afin de sortir de la rade. Enfin la scène est terminée par les îles dont la chaîne , à peine
séparée de l'extrémité de la presqu'île par un canal con- II. 16
duisant à la Typa , s^étend ensuite circulàirement pour former le fond de k baie de Macao et lui servir d*abri contre la grande mer; mais cette barrière ne peut arrêter les coups de vent qui désolent souvent les cotes de la Chine. A cette époque de Tannée où le soleil, après avoir échauffé Thémisphère N. , est sur le point de franchir de nouveau Téquateur, et lorsque la mousson de S. O. expirante cède à regret aux premiers souffles du vent de N. E., le terrible iy-fong fait son apparition redoutée. Alors un spectacle à la fois majestueux et sinistre jette la terreur parmi les habitants de rétablissement portugais : Touragan souffle en un instant de plusieurs points opposés, arrache les arbres, renverse les maisons; la mer, soulevée par un vent d*une violence inconnue en Europe, et refoulée dans le fond de la baie de Macao, roule des lames monstrueuses qui viennent se briser sur la cote d'une manière effrayante , et engloutissent les em^^ barcations trop fortes pour être halées À terre loin du rivage , sur lequel les grands navires , après avoir eu leiu*s mâts rompus en morceaux , viennent souvent disparaître au milieu des rochers , sans qu aucun secours puisse être donné aux malheureux naufiragés. Uécume des lames scintillantes, emportée par le vent, forme une brume épaisse qui couvre la surface de la mer. Parfois des nuages sombres et épais ^ se roulant sur euxmêmes, voilent les sommets des montagnes; une obscurité profonde succède au jour, et semble vouloir enlever aux marins tout espoir de salut ; cependant cette nuit lugubre, qui précède de quelques instants le cou* cher du soleil , est de moins mauvais augure qu un ciel
pur et brillant, cjui annonce presque toujours un sui** croit de violence dans le ty-fong et de nouveaux désas^ très, dont le port de ia Typa lui-même nest pas toujours affranchi.
Un canal, bordé par une île élevée qui longe celle de Négao-Men, forme cette espèce de port, très -long, étroit, asses profond, et dont les deux sorties conduisent, f une à la rade de Macao , l'autre aux passages obstrués de bancs que nous avions franchis en revenant de Canton. Lorsque je Iç visitai , quelques navires espagnols, portugais ou anglais y étaient amarrés : les uns se réparaient des avaries éprouvées dans un ouragan qui avait causé de grands désastres , au mois de sep^ tembre précédent; les autres s'occupaient à débarquer leurs cargaisons ou se disposaient à reprendre la mer. La plupart de ces bâtiments appartenaient à la classe des grands caboteurs de Manffie et de l'Inde ; parmi ces derniers, je comptai deux coantry-ships anglais en réparation. Quoique tous ces navires ne fossent que de moyen tonnage, ils avaient tous été forcés de s'dléger pour franchir le grand banc de vase dont la rade est obstruée , et le haut-fond de sable qui ferme l'entrée du port.
La Typa offrait sans doute autrefois une tout autre apparence de commerce que celle que j'y observai , et cependant rien sur ses rives et dans les établissements de marine qui les bordent, n'annonçait une activité présente ni même une grandeur évanouie. Le revers de la presqu'île opposé à celui dont je viens de &ire
la description est également en pente rapide et couvert
de maisons généralement petites et sales « comme les rues qu* elles bordent. Des quais mal construits, encore plus mal entretenus , et interrompus sur plusieurs points ; quelques ateliers en désordre et presque déserts; de grands magasins où gisait une très-petite quantité de mâtures et de bois de construction ; tout enfin présentait Timage de la misère et de Fabandon : les seuls ouvriers chinois (car les Portugais de la ville semblent ignorer qu'elle ait un port) , avec les matelots indiens occupés à chaîner ou armer leurs bâtiments pour Goa ou Bombay, animaient un peu le tableau. Sur le bord du rivage se pressaient de jolis petits bateaiu de passage ; un léger toit de paille tressée garantissait à la fois du soleil et de la pluie deux cabines étroites , mais dont la netteté aurait su£Ei pour attirer les passagers, si les sollicitations, les agaceries même des femmes, seuls pilotes de ces embarcations pendant Tabsence de leurs maris , occupés à terre comme porte&ix , ne les avaient pas déjà entraînés. Dans la contenance de ces matelots féminins, je remarquai Tinfluence des mœurs relâchées de Macao : quelques-unes conservaient les traits agréables , la propreté et une partie des autres charmes que j'avais observés avec plaisir dans cette classe de femmes quelques jours auparavant; mais elles ne possédaient plus cet air de douceur et de modestie, ce son de voix qui m'avaient séduit , et que je trouvais remplacés par une hardiesse de maintien et une effronterie choquante ; enfin les batelières de Macao me parurent mériter, grâce à la civilisation européenne, leur mauvaise réputation.
Les Portugais ne sont pas plus maîtres de la Typa que de la ville quîis ont fondée. Toute la partie du port voisine de la rade est occupée par les Chinois, et offire un spectacle de mouvement et d'activité que je ne me lassai pas de considérer : près du rivage > de nombreux et immenses bateaux à sel, chaînés de ce tribut de la cote , allaient retourner à Canton et dans Tintéricur de Tempire par les canaux; plus loin, un double rang de jonques de guerre occupait le raUieu du port; elles n étaient ni mieux tenues ni moins désertes que celles qui gardaient Bocca de Tigris; plusieurs longues bannières, de différentes coulem^ pendaient à chacun de leurs mâts courts et massifs ; un seul pavillon jaune, chargé de deux bâtons de mandarin en croix, désignait Tamiral. Cette division, qui compose la station de f embouchure du Tigre , aurait dû être presque constamment & la voile en dehors , mais elle ne quittait jamais là côte ni même le port
Quand un marin a vu cette espèce de bâtiments, leurs formes rondes et enhuchées , surtout aux extrémités, la position des mâts, Tétat du gréement, il ne peut qu'approuver la prudence des commandants chinois, dont les jonques, si elles tombaient, par une de ces circonstances trop ordinaires dans notre métier, sous le vent de terre, ne pourraient jamais remonter contre les grandes brises , et seraient obligées d aller attendre dans quelque port éloigné que la mousson commençât à souffler du côté opposé.
La navigation chez les Chinois est , comme on voit , encore dans son enfance, et vrabemblablement ce qu'elle
était il y a plusieurs miHiers d'années. On ne peut attribuer au manque d'industrie cette longue stagnation ()ans un art si nécessaire à un peuple qui possède des côtes très-étendues, et dont les innombrables bateaux de pécbe pourraient être comparés k nos embarcations de même genre pour là construction et la mardte , ainsi que ses matelots pourraient rivaliser avec les nôtres sous le rapport de la hardiesse et de Thabileté.
Mais sous mi gouvernement qui défend à ses sujets les navigations lointaines et l'expatriation , la marine n a pu faire que peu ou point de progrès : le moindre changement dans le mode de construction suivi de temps immémorial pour les navires , exposerait le novateur aux persécutions des mandarins, qui cependant, malgré les ordres de l'empereur, ferment les yeux sur de nombreuses infractions aux lois, et laissent partir annuellement pour tous les points de la mer de Chine, et même pour Java, une multitude de jonques, qui rentrent ensuite paisiblement, moyennant de forts présents à fautorité.
Ces voyages, toujours faits avec les moussons, qui favorisent alternativement tous les six mois l'aller et le retour, ne demandent pas de grands talents en navigation. Rarement les marins chinois perdent de vue pendant plusieurs jours de suite les terres, qu'une vieille expérience leur fait toujours reconnaître * facilement ; cependant, malgré cette précaution, les jonques possèdent si peu de bonnes qualités à la mer, et sont si msd dirigées, qu'il s'en perd un grand nombre, et que souvent elles sont rencontrées au large égarées de leur
route, avec leurs étpiipage» et leurs noaibreux pas* sagers livrés à toutes les horreurs de la soif et de la laim.
Xai vu di^is le port de Macao plusieurs de ces bâtiments qui portaient jusqu à mille tonneaux , et une foule d'autres moins considérables : les différentes couleurs de leur peinture désignaient la province à laquelle ils appartenaient.
La plupart étaient du port d*Emouy, centre du commerce chinois pour les provinces méridionales; car Canton ne reçoit presque que des Européens. L'installation intérieure de ces énormes navires paraît aussi singu- Uère que leur construction. La cale est partagée en une multitude de compartiments , séparés par d'épaisses cloisons calfatées avec soin , de manière à pouvoir contenir toute espèce de marchandises, même de l'indigo liquide , qui forme une branche de commerce considé* rable entre la Chine et ses voisins. Chaque compartiment est loué à des marchands ou à des passagers , qui s'entassent quelquefois à bord jusqu'au nombre de mille : la plupart d*entre eux ne pouvant payer assez cher pour être logés entre les ponts, sont pendant tonte la traversée exposés aux intempéries de l'air. Parmi ces caravanes navigantes » chaque individu porte ses vivres avec lui ; et comme généralement les provisions sont faites avec la parcimonie qui caractérise les Chinois, peu sensibles d'un autre côté à l'amour du prochain , il arrive souvent que les contrariétés causent k bord , en allongeant les traversées , des famines affreuses , auxquelles viennent se joindre des épidémies produites par la malpropreté,
inséparable d*une nombrexue réunion dliomnies dans un espace aussi étroit.
Malgré tous ces dangers, le nombre des jonques qui font les voyages des Philippines et de la Gochinchine est considérable : souvent les cargaisons montent à de grandes valeurs. Les marchands de Macao ne prennent à ce trafic qu'une très-petite part, qui compose & peu près toutes les relations commerciales de cette ville , autrefois riche et puissante. Si , aux toiles communes de coton , aux étoffes de soie , à la porcelaine grossière, fabriquée dans les provinces voisines de Canton , aux finiits secs apportés du nord de Tempire , toutes marchandises échangées à Manille contre du riz , de Tor, du sucre, de Tindigo liquide et des bois de construction, nous ajoutons quelques autres produits de la Chine , exportés par les bâtiments portugais ou étrangers qui mouillent devant la ville ou stationnent siu* la rade de Lintin , nous aurons terminé , en y comprenant les énormes dépenses occasionnées par les i*éparations que les mauvais temps forcent souvent les navires de venir faire dans la Typa, le tableau des branches de conunerce de quelque importance que possède Macao. Il n*y a que peu d'années encore que l'opium apporté de l'Inde était mis en entrepôt à bord d'un bâtiment mouillé à l'entrée du port, de manière que les contrebandiers pussent venir y prendre avec sécurité les chargements de leurs légères embarcations ; mais les mandarins , après s'être emparés du pouvoir dans l'établissement , trouvant que l'infraction des ordres sévères de l'empereur, quoique avantageuse k leurs intérêts, était
trop patente et pouvait les compromettre, ont &it entièrement cesser ce commerce lucratif, dont les revenus formaient la seule ressource du gouvernement portugais. Celui de Goa, réduit aux mêmes extrémités, par suite de l'abandon qu'a fidt dernièrement la compagnie anglaise du monopole de l'opium dans ses comptoirs sur la cote malabare , ne peut venir à son secours ; et telle est la détresse du seul établissement que les Européens ont à la Chine , que les employés sont à peine payés de leurs modiques appointements : les moyens violents, iniques même, ont été épuisés; et si quelques changements, peu probables, dans la position actuelle du Portugal , ne viennent pas améliorer le sort des autorités de Macao , pressées entre la misère et le joug intolérable des mandarins, le pavillon portugais, qui flotte depuis trois cents ans à l'embouchure du Tigre, sera bientôt tout à feit abandonné.
La Typa chinoise est le rendez-vous et le point de relâche des jonques qui viennent d'Émouy et de Nanidn, ou qui, parties du nord de la Chine, se rendent dans les contrées plus proches de l'équateur : aussi cette partie de la ville o£fre-t-«lle une activité, un mouvement qui contraste avec le repos, la tranquillité du côté opposé. Les quais, bordés de mille bateaux de diverses formes , sont couverts d'une foule de matelots venus de toutes les parties de l'empire : \m teint blanc , un air dur et déterminé , des membres d'athlète , habitués au froid et couverts de légers vêtements , font reconnaître facilement les hommes qui ont souvent bravé les mauvais temps des côtes voisines de Pékin; tandis que les autres
matelota, plus soignés dans leur costiune, d*uoe tailie aussi éieyée , mais amollie par la chaleur, dont les traces sur des traits brunis laissent cependant paraître une physionomie fine et rusée, oflGirent, comparés aux premiers, la même différence qu'on observe dans notre continent entre les habitants des contrées froides et ceux des zones tempérées. En Chine, comme en Europe, les marins sont soumis aux mêmes superstitions, qui semblent dans tous les pays du monde être inhérentes à notre périlleux métier; mais ces superstitions ont toujours quelque chose de tendre et d*affectueux, et ces matelots, aux apparences si dures, si grossières, viennent déposer leurs vœux pour lavenir et leurs remerciments pour des dangers évanouis , aux pieds de f image gracieuse et révérée d'un être Ëdble, d'une jeune fille, comme s'ils sentaient, plus que tous les autres hommes, combien est précieuse la douce et bienveillante màHcitude d'un sexe dont nous sommes condamnés à vivre presque toujours éloignés.
Les bords de la Typa sont ornés de plusieurs pagodes construites et entretenues avec les offrandes des équipages des )(mques : tous les matériaux sont étrangers. La plus remarquable et en même temps la plus renommée est située à l'extrémité de la presqu*île ; dans cet endroit, le rocher a été taillé peu à peu et avec des peines infimes par les dévots nav^teurs : à force de soins et de dépenses ils sont parvenus à faire pousser dans les exca- -vàtions des rochers des aiiires touffus qui ombragent plusieurs petites chapelles bâties sur d'énormes blocs de pierre , autour desquels circulent des sentiers sablés avec
soin, et conduisant à la pagode principale, d*où fon joah d'nne magnifique vue de la rade et de la mer. Là encore yai remarqué, comme dans le couvent des bonzes i Canton, des tableaux, des statues représentant de jeunes filles assises, dont les traits , le costnme n'avaient rien de chinois : mais les antels de ces idoles étaient chargés de présents et de fleurs ; de tous oôtés mes yeux rencontraient de longues inscriptions , qui eiprtmaîent les vœux, les remerdments et contenaient même les noms des donateurs. Toutes ces diapelles qui ressemblent à des kiosques , et dont là plus grande m'a paru avoir quinze pieds en carré, sont bâties en briques et en bois. Au pied du rodier est un mur qui longe le quai , fi dont la face extérieure porte une longue suite de jolies scidptures en relief, sur marbre ou pierre blanche, qui représentent une procession et servent d'ornements i la porte de la pagode. Un peu en dedans et sur la droite de cette entrée principale , on trouve plusieurs grsnds bâtiments, précédés d une tonndle formée par le feuillage de cent arbustes , tous plantés dans des pots de porcelaine blanche et bleue. Les sidles sont consacrées k des cérémonies religieuses, dont les festins font toujours partie, comme témoignages de joie ou de regrets, et auxquels, suivant l'usage , les bonzes logés à coté, et qui desservent la pagode , viennent prendre part. Les bannières , les gros tambours , les cierges , les lanternes de papier peint , composent un coup d'oeil aussi riant que singulier, et qui, à ce que m'ont assuré plusieurs Chinois, donne une juste idée des pagodes de l'intérieur de l'empire.
Au moment où , ayant terminé mes observations , je quittais ce temple des marins, une procession allait y entrer (H. 44) : en tête marchaient quatre hommes dans le costume ordinaire, portant deux grandes lanternes éteintes, fixées chacune au bout d'un long bâton, et deux bannières jaunes et rouges; venait ensuite une bande de musiciens armés de clarinettes chinoises , dont les sons aigus se mariaient, d'une manière désolante pour nos oreilles, avec ceux de plusieurs musettes, qu'accompagnaient des tam-tams et des gongs, frappés à coups redoublés; puis s'avançaient, sur des brancards garnis d'étoffes précieuses , et portés chacun par quatre hommes, six petits autels peints en rouge et richement décorés, ainsi que les toits pointus qui les surmontaient et sous lesquels j'aperçus des fleurs et des fruits arrangés avec beaucoup de symétrie. Enfin des acteurs habillés de deux couleurs différentes tenaient la queue du cortège ; ils marchaient sur deux rangs , et Pair de recueillement qu'ils conservaient malgré le tapage infernal de l'orchestre et les cris des spectateurs, avait quelque chose de fort édifiant. Le cortège se dirigea vers deux grandes tentes moipentanément dressées contre le mur extérieur de la pagode; le dedans de ces tentes était décoré de lustres et de lanternes de papier, ornements nécessaires le jour comme la nuit dans toutes les solennités chinoises. H eût été imprudent pour un Européen d'approcher du sanctuaire : aussi, plus que satisfait d'avoir entendu pendant quelques minutes le bacchanal qui en sortait, je m'acheminai vers la ville, en remontant au sommet de la presqu'île , à rextrémité
de laquelle nous étions. Après avoir pasaé près d'une batterie construite sur le rivage (PI. & i ) , à peu de distance de la pagode , et entourée par les jonques de guerre , nous arrivâmes à un couvent situé sur une colline aride entièrement dépouillée de v^étation; ce séjour doit être afieux pendant les mauvais temps de fhiver et les chaleurs excessives de la mousson de S. 0. : nul abri contre les ouragans ni contre les rayons du soleil , réfléchis par des murs de pierre , blanchis à la chaux. C'était autrefois , m'a*t-on dit , un lieu de pénitence pour les moines portugais ; mais soit que leur nombre ait considérablement diminué, soit qu'ils ne fissent plus pénitence , tant y a que le couvent est vide et à peu près abandonné. De ce point élevé on a une vue qui domine la rade et les îles environnantes , que des canaux étroits et profonds, mais infréquentés, séparent entre elles. Sur la gauche , nous apercevions dans l'éloignement les gros vaisseaux de la compagnie anglaise chargés de voiles , poussés rapidement hors des passes par une brise favorable , et mettant le cap vers les heureuses contrées d'Europe que la Favorite et son équipage ne devaient revoir que bien longtemps après. Sur un plan plus rapproché, un grand nombre de caboteurs européens et des jonques de toute grandeur, avec leurs voiles en éventail , gonflées par le vent arrière , venaient passer à nos pieds et mouiller dans la Typa. Derrière nous , et au delà des grandes excavations d'où les Chinois tirent les pierres dont ib bâtissent leurs maisons, paraissaient les premières habitations de la ville , dont ce peuple actif, jaloux de son territoiœ et se
portant en (ouïe partout où le commerce lui promet quelques bénéfices, recule chaque jour les limites, qui bientôt , suivant toute apparence, n apercevront plus le pavillon portugais.
IVlacao est vraiseDai>lablemeiit redevable aux Chinois de ses marchés couverts , si propres , si bien aérés , dont remplacement a été conquis sur la montagne i force de travaux. Toutes les provisions s y présentent disposées de manière à tenter les acheteurs : les légumes du pays, la plupart de ceux d*Europe , s y trouvent à profusion , et sont généralement de bien meilleure qualité que les fruits originaires de nos contrées , qui ne peuvent prospérer ni à Macao ni aux environs de Canton , malgré Tindustrie des jardiniers chinois. Les îles voisines ren^ ferment quelques variétés de gibier, et les canaux qui les séparent fournissent aux pêcheurs plusieurs espèces de poissons aussi abondantes que recherchées^ dont se compose la principale nourritm^e des habitants chinois ou portugais.
NégaO'Men ne possédant aucun pâturage , les bœufs et les moutons , tirés à grands frais de Canton , coûtent fort cher, et cependant la viande de boucherie, consom* mée par les seuls étrangers, est généralement peu estimée. Les porcs, la volaille de toute espèce abondent sur les marchés de Macao, et peuvent être comparés, pour la grosseur et la manière soignée dont ils sont élevés, à ceux que fournit Tintérieur. Mais de combien d'attention et même d'expérience les étrangers n ont -ils pas besoin pour échapper aux ruses et à la fiîponnerie des marchands chinois , qui , ne vendant pas ici comme
à Canton par reniremise d'un compnuhr, ont recours, pour s'emparer de tous les bénéfices , aux moyens les plus révoltants! La substitution d'une marchandise de qualité inférieure à la place de celle qui vient d'être payée, des différences énormes dans le poids, passent pour des tours d'adresse ordinaires , qui ne font qu'ex^ dter le rire du marchand quand ils sont découverts, et dont l'Européen peut trouver bien des exemples sans aller voyager si loin ; mais il en est d'autres aussi lucratifs et bien plus difficiles à éviter. Les volailles, vendues suivant l'usage, au poids, quoique vivantes , ont été d'avance, bon gré, mal gré, farcies de petits cailloux; et les pauvres cochons forcés d'avaler une grande quantité d'eau, à laquelle toutes les voies de sortie sont exactement fennées, prennent une apparence de santé qui séduit l'acheteur marin , bientôt désappointé après le départ de son bâtiment.
Toutes les rues de Macao sont étroites , tortueuses , plus ou moins en pente, suivant le terrain inégal qu'elles parcourent ; mais la propreté des beaux quartiers témoigne en faveur de l'ascendant que les habitudes chinoises ont pris sur celles des Portugais , ù sales , si négligents dans la plupart de leurs établissements. Les rues de Macao sont généralement entretenues avec soin, et bordées de petites maisons de pierre bien bâties, la plupart à un seul étage; mais la chaux très* blanche dont elles sont enduites leur donne extérieurement une apparence à laquelle bien certainement le dedans ne répond pas. Cependant, outre les élégantes constructions qui longent le quai du côté de la rade,
on voit encore , dans la partie la plus haute de la ville , de belles maisons , d'autant plus agréablement placées , qu* à une vue superbe elles joignent Tavantage précieux de jouir d'un peu de firaîcheur, lorsque dans les grandes chaleurs de fêté le soleil , échaufiOmt les dalles des rues, rend insupportable le séjour des quartiers inférieurs : aussi est-ce là que j'ai trouvé le peu de verdure que peut ofirir l'intérieur de M acao ; quelques arbustes, quelques fleurs luttant avec peine tantôt contre les fortes brises, tantôt contre de longues sécheresses. Si l'un de ces tristes jardins n'avait contenu la grotte où l'illustre auteur de la Lnsiade écrivit son ouvrage , ils n'auraient eu qu'un bien faible prix à mes yeux. Cette grotte est composée de deux énormes blocs de rochers de formes irrégulières , laissant entre eux un vide haut de six pieds environ et lai^e de trois , et d'un troisième qui forme le toit et supporte un petit kiosque , érigé sans doute longtemps après que le Gamoëns eut abandonné ce monde, où il avait été si malheureux. Un art maladroit a taillé les rochers , et a ravi ainsi à la grotte son aspect triste et sauvage qui inspira peut-être au poète portugais la sombre énergie de ses vers. De cette retraite solitaire , le Camoèns voyait k ses pieds la Typa , alors couverte d'une foule de bâtiments, spectacle bien beau , bien flatteur poiu* l'orgueil d'un Portugais des anciens temps ; et ses regards se tournant ensuite vers la mer, allaient chercher de fortes inspirations au milieu de ces îles désertes, toujours battues par les lames du large et les mauvais temps, auxquels la nature les a opposées comme des barrières, pour prot^er contre
leur fureur les cotes basses et sablonneuses du continent.
A cette époque» la ville , à peine fondée , ne couvrait pas encore de ses quartiers les hauteurs , alors solitaires et hérissées de rochers, où le Camoèns , presque ignoré , élevait un monument immortel à la gloire de sa patrie et de ses compagnons. Maintenant le voyageur y chercherait en vain un souvenir du grand poète , tout est changé. «Ty ai vu une habitation occupée par des familles anglaises, et un jardin dont les allées, tracées avec symétrie , serpentent au milieu de plates - bandes de fleurs desséchées , autour de bosquets sans fraîcheur et de bassins qui ne sont remplis pour quelques instants que par les pluies de la mauvaise saison.
Si, quittant ces lieux et laissant la citadelle sur la gauche, on descend du côté de la rade à travers des rues bordées de jolies boutiques chinoises, où les marchandises d'Europe et d'Asie sont étalées avec autant d'art que de propreté , les yeux rencontreront d'abord plusieurs petites ^;lises catholiques dont l'architecture rappelle le caractère sévère et élégant à la fois que les jésuites ont imprimé à tous les monuments qu'ils ont construits : plus bas encore on trouvera la porte de la ville qui est située très -près du couvent de la Guia, et donne sur une assez grande étendue de terrain entouré presque de tous côtés par des montagnes rougeâtres. Ces masses garantissent des ouragans et des fortes brises plusieurs beaux viUages chinois dont les habitants sont parvenus, k force de patience et d'industrie , à tirer d'un sol naturellement aride et sablon- II. 17
lieux toutes sortes de fort bons légumes , que les factoreries de Canton consomment presque entièrement. Sur le penchant rocailleux des collines, je remarquai un grand nombre de tombeaux chinois absolument semblables à ceux de Malaca; plusieurs de tes tombeaux, qu'entourent des arbustes, s'avancent jusque dans la plaine et forment le premier plan d'un tableau imposant et pittoresque, dont le fond est une haute terre au sommet de laquelle s'élève une tour conique que les Chinois ont nouvellement construite, probablement pour faire des signaux , et dont la blancheur se détachait agréablement d'un ciel sans nuages. De nombreuses soiu^ces arrosent les champs et fournissent de l'eau à des rizières qui pourraient être dangereuses pour la santé des habitants dont les cases couvrent les environs, si les vents opposés des deux moussons n'assuraient pas à cette partie de Négao-Men, même au milieu des chaleurs excessives de l'été , un air très-sain que les malades de l'Inde viennent respirer pour recouvrer la santé. Cependant les froids assez vifs et les brusques changements de température qui arrivent souvent plusieurs fois en un même jour dans cette île , de même que dans tous les lieux voisins de la mer, rendent les rhumes et les catarrhes assez fréquents, mais les transpirations abondantes les font promptement disparaître. La cécité causée par la blancheur des maisons et la brûlante réverbération des rayons du soleil sur les rochers arides , est un mal fort commun à Macao; mais, à l'exception de la petite vérole dont les ravages ont été terribles à plusieurs époques, les ma-
ladies épidéiniques y soat à peu près inconnues : j\ retrouvai pourtant, i mon arrivée des Philippines, celle qui avait attaqué la majeure partie des habitants de Manille , ainsi que les officiers et les matelots de la Favorite; mais le redoutable choléra ne vint pas à sa suite.
Jusqu ici je ne me suis occupé que des populations portugaise et chinoise de Macao , qui soutiennent entre elles une lutte inégaie, dont Tissue ne peut être éloignée. Il en est une troisième moins considérable sans doute que les deux premières , mais qui leur inspire une crainte respectueuse par ses richesses ainsi que par son caractère ferme et indépendant. Je veux parler des étrangers qui, forcés d'abandonner Canton à la fin de la traite du thé , viennent passer six mois dans rétablissement européen, auprès de leurs familles, et vi* vent parfaitement libres au milieu des Portugais, quils ne voient même pas, et des mandarins qui les redoutent et cherchent toutes sortes de moyens pour se venger de leurs mépris.
Les plus jolies maisons de Macao sont entre les mains de ces négociants ; les agents des factoreries anglaises, hollandaises et américaines occupent une grande partie des belles habitations qui bordent le quai, et dont l'intérieur est orné avec un luxe qui répond à la fortune ou aux forts émoluments des propriétaii*es. Qui ne croirait qu après un véritable exil de six mois passés à Canton , loin de lem^s familles , les Européens revenus à Macao se livrent à tous les plaisirs , à toutes les distractions dont ûs ont été privés si longtemps? li
nen est rien cepeDdant; et la société, quoiqu'elle soit ornée de femmes charmantes venues d'Europe à la suite de leurs maris ou de leurs parents, est presque aussi triste , aussi divisée qu à Canton. La plupart des négociants apportent dans leur nouveau séjour les mêmes sentiments de jalousie et les mêmes griefs souvent imaginaires ; ils ne se réunissent que dans les repas de cérémonie, et passent le reste du temps enfermés dans leur intérieur. Eln vain les femmes des premiers agents de la CŒnpagnie anglaise ont donné des soirées que leur» grâces et leur amabilité atœaient dû faire trouver agréables : ces tentatives ont été sans succès , et Macao est resté triste pendant toute Tannée.
Il est encore un autre genre de plaisirs qui conviendraient mieux, il est vrai, à des hommes échappés pour ainsi dire à la réclusion des factoreries, et qui viennent respirer loin de la foule un air plus pur et plus frais. Mais les mandarins , trop lâches pour satisfaire leur animosité d une manière ouverte , qui pourrait compromettre leurs revenus, s'en dédonmfiagent par des mesures vexatoires dirigées contre le bien-être et les plaisirs des étrangers. Il y a peu de temps encore que ceux-ci parcouraient en palanquin les rues étroites et tortueuses de Macao , où les équipages sont inutiles et même inconnus : mais l'autorité chinoise, devenue maîtresse dans cette ville , a mis en vigueur les règlements humiliants qui privent à Canton les étrangers de ce mode de transport aussi nécessaire qu'agréable. Comme une pareille mesure ne pouvait être mise à exécution par la force sans causer de vifs débats , dans
lesquels Tavantage ne serait peut-être pas resté aux Chinois » qui auraient eu à lutter cette fois contre des rivaux déterminés, que les classes inférieures de la population» mécontentes de se voir enlever une source abondante de profits , auraient favorisés , les mandarins employèrent des moyens détournés pour arriver plus sûrement à leur but; ils défendirent aux porteurs de leur nation , sous les peines les plus sévères , de continuer à servir les étrangers , qui , malgré les offres d un fort salaire, n*ont pu trouver à les remplacer parmi la paresseuse population portiigaise.
Cependant l'autorité chinoise obtint moins de succès dans ses tentatives pour empêcher les Anglais de se promener à cheval dans l'étroit espace compris entre les fortifications de la ville et la muraille qui sépare les deux territoires. Les courses sur les glacis extérieurs furent défendues , sous le prétexte illusoire du danger qui en résultait pour la foule des Chinois; on n'en tint aucun compte. Des fossés furent creusés pendant la nuit , les matelots européens les comblèrent pendant le jour. Enfin , après bien des difficultés , la victoire resta aux Anglais, peut-être déjà fatigués d'un plaisir trèsborné et extrêmement dispendieux. Il est encore pour eux. un délassement que la rade permet dans les beaux jours , et sur lequel les jaloux mandarins ne peuvent exercer leur animosité. De belles embarcations apportées d'Angleterre et des États-Unis, de jolis bateaux de plaisance, ornés et installés à l'intérieur avec le plus grand soin, transportent légèrement, après le coucher du soleil, dans les différentes parties de la baie et au
milieu des bâtiments mouillés sur la rade, les famiUes des riches négociants qui viennent respirer la fraîcheur du soir. La musique, les collations rendent ces parties très-agréables pour des dames que plusieurs longues traversées ont affranchies du mal de mer, et pour des hommes auxquels le métier de marin offre un attrait tout particulier. Cependant sous un climat que ie voisinage de la mer rend inconstant , sur des côtes avancées et qui voient souvent de très -fortes brises succéder rapidement au calme, trop de hardiesse ou le manque dexpérience doivent causer parfois des malheui^, et en effet les sociétés de Macao se souviennent encore de la fin tragique de plusieurs jeunes gens qu*on a généralement regrettés.
C'est principalement dans les traversées de Macao à Lintin , où le commerce de l'opium attire fréquemment les Européens pendant la mousson de N. E. , que les naufrages ont lieu : à cette époque de l'année les vents s'élèvent subitement et soufflent avec une grande violence pendant plusieurs jours de iuite ; la mer devient très-grosse et ne laisse que peu d'espoir aux petites embarcations surprises par le mauvais temps et entraînées au large, de rejoindre les îles ou le continent. Telle est la position affreuse où s'était trouvée , quelques mois avant notre arrivée, une chaloupe armée par des matelots indiens et portant quatre gentlenuen que leurs affaires appelaient à Lintin. Un ciel clair annonçait que la brise déjà fraîche augmentemit encore avec la nuit ; mais les trop intrépides voyageurs comptaient franchir, avant le mauvais temps , les cinq
lieues qui \eb séparaient de leur destination : bientôt le terrible vent de N. E. se déclare avec sa violence accoutumée, et la nuit arrive pendant que la chaloupe lutte en vain , pour rejoindre Macao , contre les vagues qui menacent à chaque moment de lengloutir et Tentrainent rapidement vers la haute mer. Déjà les malheureux, excédés de fatigue et glacés par le froid, avaient vu disparaître successivement dans Tobscurité ou derrière le nuage que les lames scintillantes élevaient autour d*eux , les dernières iles du groupe qui entoure Tembouchure du Tigre ; un rocher isolé , assailli de tous les côtés par des lames effrayantes, restait encore der* rière eux; ils veulent y chercher leur salut et échapper au sort affreux qui les attend au lai^e , mais leur cruelle destinée devait s* accomplir. Trois jours après, un bateau de pèche qui approcha du rocher recueillit à son bord deux matelots indiens épuisés de fatigue et de faim , au moment où ils allaient périr aussi misérablement que leurs compagnons, dont les cadavres rejetés par la mer gisaient autour d'eux.
Le peu de distractions que les étrangers peuvent trouver à Macao, sont même ignorées des missionnaires français ou espagnols, qui, chassés de la Chine et réfugiés dans l'établissement portugais, ont retrouvé au sein du malheur toutes les vertus qu'ils avaient oubliées dans la prospérité. Au milieu de cette population portugaise dépravée et avilie, de cette multitude de Chinob voleurs et méchants, nos pauvres prêtres, presque sans ressources, et délaissés pour ainsi dire par ieur patrie , donnent un doux exemple de bienfaisance
et d*hunianité. Avec leurs richesses et la faveur dont ils avaient joui à la cour de Pékin s*est évanouie leur influence sur les Chinois; le nombre des chrétiens a diminué à Macao dans la même proportion que dans l'intérieur de T empire, où notre religion est presque tout à fait tombée, malgré le dévouement admirable des missionnaires, qui bravant les supplices et des fatigues inouïes, vont porter des consolations à leurs frères persécutés. A Macao où ils peuvent encore exer* cer sans crainte leur saint ministère, leurs bienfaits vont chercher les pauvres et les malheureux : ce sont eux qui en les achetant sauvent de la mort un grand nombre de petits enfants mâles vendus par leurs parents : tous ces enfants sont élevés dans le christianisme; les plus intelligents reçoivent les ordres et sont envoyés dans les provinces intérieures; les autres apprennent des métiers, deviennent artisans, mais forment une classe toujours disposée à imiter T exemple des Portugais, c est-à-dire à vivre dans la misère et Toisiveté. A ces demi-chrétiens se joint une autre espèce de néophytes moins nombreuse peut-être , mais plus active et aussi astucieuse : elle se compose des Chinois que leurs friponneries ont forcés à fuir de Canton ou des villes voisines, et qui en se faisant chrétiens obtiennent la protection des consuls étrangers ; les bons missionnaires jaloux de sauver d'aussi vilaines âmes et d'augmenter leur troupeau , n'épargnent ni soins ni dépenses pour convertir ces Chinois, qui profitent de ces charités jusqu'à ce que le temps ou quelques circonstances aient arrangé leurs aifaires et fait oublier leurs méfaits ; alors
ils retonmeat chez eux moins disposés que jamais à suivre la bomie voie. Cependant on assure que, mêlant anciennes et nouvelles superstitions, ces néophytes, d'un genre particulier, règlent d'une manière assez singulière leurs comptes avec la religion qu'ils crai* gnent tout en Tabandonnant; chaque transfuge, en traversant le fleuve pour s'éloigner de Macao, lait un grand nombre de génuflexions devant la petite image de la Vierge qu'il reçut au moment de sa conversion , lui donne le baiser de paix, puis la jette dans le Tigre en l'engageant à retoiuner 4 r^;lise d*où elle était sortie.
Je trouvai dans le chef des missions françaises un homme de talent, instruit, d'un caractère aimable et ferme en même temps , digne enfin de représenter le clei^é de notre nation. La plus touchante concorde régnait entre lui et les jeunes prêtres dont il était le chef. Les officiers de la Favorite et moi-même nous eûmes mille raisons de nous louer de leurs procédés aussi aimables qu'empressés , et ce fut avec un sentiment de plaisir auquel l'orgueil national eut une grande part que je remarquai la considération dont la bonne conduite, la charité, le désintéressement de nos missionnaires les faisaient jouir parmi la population entière de Macao.
Plusieurs de ces ecclésiastiques arrivés de France depuis quelques années et ayant appris la langue et les usages chinois, se disposaient à parcourir l'intérieur du pays. Ils comptaient arriver au centre de l'empire en se cachant dans les villages chrétiens, où des guides surs devaient les conduii*e. J'admirai d'abord le zèle, ou
pour mieux dire le fanatisme religieux qui engageait ces jeunes gens à braver un long exU et peut-être l'échafaud ; mais bientôt, en y regardant de plus près, je crus reconnaître qu'une telle abn^ation de tout intérêt personnel prenait sa source bien moins dans la croyance religieuse que dans cette inquiétude , cette soif d'émotions fortes naturelle aux âmes énei^iques , qui entraîna tant de croisés en Asie , fit découvrir et conquérir une quatrième paitie du monde , et qui maintenant encore (ait embrasser avec joie à tant de jeunes gens notre aventureux métier.
Nous vîmes dans le respectable P. Amyot, vieillard très-avancé en âge et accablé sous le poids des infirmités, suite des persécutions ainsi que d'un long et honorable apostolat, le seul reste de ces missionnaires jésuites qui avaient joui de la protection du dernier empereur. Il avait beaucoup souffert pour la foi, et cependant son seul désir4 le seul but de toutes ses sollicitations auprès de la cour de Pékin , qui , en lui rendant les biens de son ordre , l'avait mis cependant à même de vivre dans un honorable repos, étaient d'aller mourir au milieu du peuple dont il portait le costume et avait adopté tous les usages. Le bon père, éloigné de la France depuis quarante ans, regardait la Chine cooune la plus belle contrée du monde : mais la vue de ses compatriotes , la langue de son ancienne patrie , avaient rajeuni ses vieux souvenirs, réveillé dans son cœur cet oi^eil, cet amour de son pays qui ne s'éteint jamais ; il voulut absolument , malgré la fatigue et les embarras d'une traversée sur la rade , visiter tm bâti-
ment de guerre monté par des enfants de là FVance , et l'empressement de tout féquîpBge fit couler des yeux du vénérable vieillard des larmes d'attendrissement.
Ces bons missionnaires nos compatriotes avaient fait tous leurs efforts pour rendre agréable à mes jeunes officiers le séjour du triste établissement portugais, presque entièrement déserté par les négociants étrangers <{ui étaient alors k Canton pour la traite du thé. Cependant malgré la courte durée de mon séjour à Macao, je pus former parmi ces derniers quelques liai^ sons d'amitié, dont le souvenir sera toujours agréable è mon cœur. M. Beal> n^ociant anglais, et ami de notre co&std , me fit toutes sortes de prévenances et me combla d'attentions. Sa maison fut pour moi et pour les offiders de k Favorite le séjour de la plus gracieuse hospitalité , et sa conversation agréable et instructive à la fois une source précieuse où ont été puisés en partie les renseignements dont je me suis servi pour décrire, mais malhem^eusement d'une manière bien incomplète, ces curieuses contrées qu'une très longue résidence avait fait connaître parfaitement à ce profond obeer*^ vatetir.
Dans le jardin que M. Beal faisait entretenir avec lé plus grand soin , je vis réunies les plantes les plus rares, les fleurs les plus brillantes d'Europe et d'Asie, entre autres le superbe hortensia maintenant naturalisé en Eutx>pe , l'élégante quamoclit de l'Inde , et le camélia , rival de la rose. Une. vaste volière renfermait les plus curieux oiseant de la Chine et du grand archipel d'Asie : le &isan argenté , et le beau faisan doré ; le courageux
coq de bruyère, si fier de son édatant plumage; le doux et tendre canard maadarîn, aux plumes bizarre- . ment bariolées des nuances les plus vives. Ce dernier oiseau, véritable modèle de constance conjugale, ne peut survivre à sa femelle , que cependant la nature a privée de tous les avantages extérieurs. J'observai également avec curiosité un oiseau de paradis, le seul peutêtre dans le monde que l'on conserve aujourd'hui vivant loin de son pays natal. Il avait été apporté de la Nouvelle-Guinée, pays sauvage, situé à l'est et non loin des îles Moluques , et d'où nous viennent les dépouilles de ces beaux oiseaux , dont il est difficile d'apprécier, dans l'état de mort, le magnifique plumage, les formes élancées et gracieuses , et surtout la longue queue, qui toute fanée qu'elle est, brille encore au milieu des peries et des diamants, sur la tête de nos dames.
Mon bote, aussi généreux que complaisant, me força d'accepter une charmante collection de peintures représentant les plus belles fleurs de son jardin et la plupart des oiseaux curieux renfermés dans sa volière , admirablement peints sur papier de riz par des artistes chinois formés par lui et travaillant sous ses yeux.
Cependant le terme de notre relâche et le moment de faire nos adieux à nos nouvelles et aimables connaissances étaient arrivés : la Favorite, plus gracieuse, plus brillante que jamais, et constamment remplie de visiteurs, semblait , ainsi que son équipage, avoir oublié les fatigues et les mauvais temps de la tra-
vei'sée pi^écédente. Des vivres frais en abondance , de fréquentes promenades à terre , source inépuisable de distractions et de gais souvenirs pour les traversées sans nombre qui nous attendaient encore, avaient parfaitement rétabli les malades et ranimé chez mes jeunes matelots, comme chez leurs officiers, la soif de nouvdJes émotions et le désir de voir de nouveaux pays.
Ces dispositions si favorables à la mission que j'avais à remplir, et dont la partie la plus épineuse allait bientôt commencer, reçurent encore un surcroit d'énergie par la nouvelle de la prise d'Alger, qu'un bâtiment américain arrivant d'Europe laissa sourdement circider; avec quel avide empressement nous recueillîmes le peu de détails que nous pûmes obtenir sur cette belle expédition où la marine et l'armée de terre avaient rivalisé de coiurs^e et de dévouement ! Nous étions fiers de la France, ses enfants partageaient sa gloire aux yeux des étrangers. vous qui prétendez que ce nom de patrie est un vain mot, que le sentiment d'orgueil qu'il inspire est moins fort dans les cœurs des Français que dans ceux de leurs voisins, vous eussiez vu les nôtres palpiter de plaisir quand nous apprîmes le succès de ce brillant fait d'armes , et y trouver le dédommagement des cruelles inquiétudes qu'un an passé sans aucune nouvelle de nos familles et la certitude de n'en pas recevoir au milieu des pays sauvages que nous allions parcourir, devaient leur faire naturellement éprouver.
Le 18 décembre i83o, dans la matinée , la Favorite
leva Tancre par un temps clair et beau (7)* La oioumou de N. £• qui avait soufflé fortement à plusieurs reprises depuis le commencement du mois , et rendu souvent difficiles nos communications avec la terre, s'élevait encore avec une nouvelle violence et me força de bive prendre plusieurs ris aux huniers avant d avoir dépassé Tile de la Grande-Ladronne , qui sert de point de reconnaissance dans le sud pour l'entrée du Tigre, comme la Grande-Lemma et Piedra blmca font reconnaître les passes vers le nord ; cette île fut ainsi nommée par les premiers navigateurs portugais à cause des forbans chinois qui en avaient fait leur repaire.
La précaution que je venais de prendre ne fut pas inutile» car bientôt la Favorite ayant quitté i'abri des terres, se trouva encore une fois aux prises avec la mousson dans toute sa violence et au milieu d'une mer très^dure et fortement agitée. Mais les circonstances n'étaient plus les mêmes que dans la précédente traversée ; cette fois nous courions au sud , ayant le cap sur les cotes de la Cocbinchine, vers lesquelles un vent favorable poussait rapidement la Favorite, qui devait trouver dans la .baie de Tourane un excellent abri.
Depuis Macao, la côte de Chine court à l'ouest penchant un peu vers le sud pendant environ soixante heues; elle est bordée d'une multitude de rochers, d'îles et de bancs de sable qui s'étendent au large et rendent ces parages dangereux pour les navigateurs ; puis se dirigeant brusquement vers le sud, elle forme une longue et étroite presqu'île dont re^tréroité n'est séparée de la
grande lie d*Haynan que par un passage trèft^étroh , rempli de hauts-^fondB et de bancs de sable : un de ce» derniers qui enrironne dans une immense étendue la partie E. de la presqu'île , ne donne passage qu'à des caboteurs ou à des bateaux de péobe , dont la plupart appartiennent aux petits ports de ces rivages, qu habite une innombrable et industrieuse population.
La corvette franchit cet espace dans la nuit qui suivit le départ, et au jour les hautes montagnes d'Haynan parurent devant nous. Quelle perspective peu rassurante m'oifirit cette cote , que je fis longer à moins de deux milles jusqu'au coucher du soleil! Aucune trace de végétation ne se montre sur ces terres que la mousson de N. £. semble avoir firappées de stérilité, et dont la couleur noire ou rougeàtre ressort d'une manière tristement pittoresque sur le vert sombre des forêts qui couvrent les montagnes de l'intérieur. Partout des rochers aux Formes bizarres et aiguës , arrachés sans doute au rivage par la mer durant le laps des siècles, luttent contre de grandes lames blanches qui, dans leur bruyante fureur, semblent vouloir les engloutir.
Le soleil se couchait quand nous passâmes à moins d'un demi-mille des petites îles Tinosa , mal placées sur les cartes, et dont la position fut rectifiée avec soin. Le tumulte du vent et de la mer sur ses rochers dépouillés, que les lames assiégeaient de toutes parts avec un bruit effirayant ; la sombre horreur qui les entourait , nous faisaient éprouver un sentiment indéfinissable d'efiroi, mêlé d'admiration et de curiosité. Je pouvais changer de route à mon gré, mais cette vue m'attachait, et je
prenais plaisir à voir la Favorite y sillonnant la mer comme un poisson , s'approcher à chaque moment davantage des rochers , puis les ayant dépassés , s'en éloigner aussi rapidement.
L'île d'Haynan peut avoir cinquante lieues du N. E. au S. O. , direction de sa plus grande longueur. La cote forme on arc de cercle assez régulier, dont la partie convexe , tournée vers le S. E. , est éloignée d'environ vingt -cinq lieues de l'autre côté de l'île, tracé en ligiie droite sur les cartes, mais à peu près inconnu. Dans la partie S. O. , que les terres élevées abritent contre la violente mousson de N. E. , et que garantit de la mousson opposée la côte de Cochinchine, éloignée seulement de cinquante lieues, on trouve une suite de baies vastes et sûres, dont en 1817 le capitaine de vaisseau Kergariou, commandant la firégate française la Cybèle, en mission dans ces mers , dressa des plans d'ime remarquable beauté. Les bâtiments que les mauvais temps ou le besoin de vivres forcent de relâcher sur cette terre inhospitalière sont reçus avec autant de difficulté que de défiance, et ordinairement ne peuvent rien obtenir; et cependant leur sort est bien moins à plaindre que celui des bateaux cochinchinois , dont les équipages, après avoir été presque entièrement dépouillés, ne peuvent retourner dans leur patrie que sur des jonques chinoises. C'est ainsi c[ue les mandarins empêchent toute relation entre les étrangers et l'île qu'ils oppriment au nom de l'empereur de la Chine, depuis environ un siècle. Les places lucratives, ie peu de commerce qu'on y fait, sont entière-
ment aux mains des conquérants , qui tiennent les indigènes dans Tesdavage et la plus indigne abjection. Telle a été dans toutes les parties du monde, et même aux temps les plus reculés, la condition à laquelle ont été réduits les peuples sauvages, conquis par les nations policées.
L'intérieur d'Haynan est couvert de forets, au travers desquelles les naturels ont tracé des sentiers pour établir des communications entre quelques villages qui probablement sont en petit nombre ; car une population aussi misérable ne peut être nombreuse.
Les Européens ont toujours trouvé les habitants des côtes hospitaliers et confiants envers eux, mais défiants et craintifs à f égard des mandarins , qui s'emparent arbitrairement du fruit de leurs travaux. Le pays sur lequel pèse un semblable gouvernement a cependant reçu de la nature tous les avantages nécessaii*es pour le rendre riche et heureux : un climat délicieux , un sol fertile que les montagnes et les plaines se partagent dune manière favorable pour la culture. Les Chinois en tirent des bois superbes , également bons pour la construction des navires et des maisons; du riz, des bœufs, des volailles; une grande quantité de cannelle très-estimée pour faire de Tessence. Ces branches de commerce et cent autres encore , auxquelles le voisinage de la Cochinchine et la présence des Européens pourraient donner tant d'extension , sont anéanties par un gouvernement qui étouffe toute industrie, arrête toute civilisation, et qui prolongera sans doute longtemps lenfance de ce peuple ; II. 18
car rien ne fait prévoir de révolution favorable pour lui, à moins qu'on ne suppose que les Anglais, ayant fondé un nouveau Sincapour à lembouchure du Tigre, et voulant, d'après leur politique accoutumée, le joindi^ à l'ancien par une chaîne d'établissements secondaires , viendront donner à ces malheureux insulaires des maîtres plus doux , réveiller leur industrie par le commerce, et leur apporter une nouvelle civilisation , qui vaudra toujours mieux, quelles qu'en soient les suites, que le joug de fer imposé par les Chinois.
Déjà, en courant vers le S., nous commencions à trouver des changements dans le temps : le ciel, si dair, si brillant à notre départ de Macao , s'était peu à peu couvert de nuages qui, poussés par la mousson, alors constamment très - forte , venaient couronner les hautes montagnes d'Haynan , que la nature semble avoir placées devant le golfe du Tunquin , comme une barrière contre le terrible vent de N. E., qui, sans cet abri, en rendrait les cotes inabordables durant six mois de l'année.
Pendant la seconde nuit de notre traversée et la matinée du 3 0, je fis contourner la partie S. O. d'Haynan, dont les cotes élevées étaient toujours en vue et nous abritaient de plus en plus contre le vent et la mer. Les courants très -forts éprouvés les jours précédents, et qui, d'après les renseignements des pratiques , portent également sur la côte de Cochinchîne , dont la corvette n'était éloignée à midi que de trente-cinq lieues, me décidèrent à faire route pour fi^anchir le canal , de manière
à ne prendre que le lendemain , après le lever du soleil , connaissance du continent , dont après une nuit rendue très-&t^ante par une mer terrible et un vent très-violent, les hautes terres furent aperçues à onze heures du matin.
réprouvai un moment de vive inquiétude, quand arrivés assez près du rivage pour voir la mer briser avec fureur sur les rochers qui le bordent, nous ne pûmes reconnaître les terres, couvertes alors d*une brume épaisse qui les cachait entièrement , ou ne les laissait apercevoir que comme de grandes ombres paraissant et s*évanouissant tour à tour. L*effet des courants, qu*il avait été impossible d'apprécier depuis la veille ; la mauvaise apparence du temps ; la force du vent, qui portait, ainsi qu'une mer très-grosse, sur la cote, d'où en cas d'erreur il aurait été bien difficile de se relever, rendaient notre position très-critique , d'autant plus que du coté de TO. est un enfoncement dangereux qui ressemble beaucoup à l'entrée de Tourane , et que plus à l'E., c'est-à-dire vers le large, le courant, se dirigeant au S. le long de la côte , est si rapide pendant la mousson de N. E., que les navires qu'il entraîne ne peuvent plus, tant qu'il dure, remonter vers le N. Enfin à midi, la latitude observée et le résultat des angles horaires pris le matin fixèrent tous mes doutes ; Tourane était devant nous : je fis donc donner dans la baie à travers la brume; et à trois heures de l'aprèsmidi, la Favorite f après avoir arrondi plusieurs longues
pointes ainsi qu'une petite île couverte de bois et sur-
montée d'une humble pagode, mouilla près du rivage, dans une jolie anse, parfaitement abritée des vents et de la mer du large par les hautes montagnes qui l'entourent de tous côtés.