‹ Voyage autour du Monde par les Mers de l'Inde et de la Chine, executé sur la Corvette de l'État la Favorite, pendant les Années 1830-32. Accompagnée dun Atlas hydrographique et d'un Album historique du VoyageChapitre 19 sur 28 · CAPITAINE DE VAISSEAC DOPERRÉ A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE · texte numérisé non relu

CAPITAINE DE VAISSEAC DOPERRÉ A S. E. LE MINISTRE DE LA MARINE

Paris, 96 mars 1811.

«Monseigneur,

« La frégate la Bellone, dont Sa Majesté avait daigné me confier le commandement, fut armée à Saint-Malo sur la fin de Tannée 1808. Le 17 janvier de Tannée suivante je mis sous voiles; mes instructions m'annonçaient que j'étais destiné à aller renforcer la station de l'Ile -de - France. Des vents contraires me retinrent quelque temps dans les mers d'Europe : j'y fis plusieurs rencontres , et entre autres je m'emparai de trois bâtiments anglais que je brûlai.

• Vers la ligne, je rencontrai un bâtiment portugais venant de Lisbonne et allant au Brésil ; il avait environ cent cinquante passagers, hommes, femmes et enfants : malgré la richesse de son chargement et les justes sujets de récrimination qu'il m'avait donnés, je Texpédiai en cartel et le renvoyai sans rançon.

«Quelque temps après, je pris un navire anglais venant Sel Rio de la Plata et je le brûlai.

• Lors de mon attérage à l'Ile-de-France, la station ennemie était nombreuse : je fus chassé successivement par trois de ses croiseurs ; je leur échappai par différentes manoeuvres, et le 1 & mai j'entrai dans le port.

« Après la remise des munitions destinées pour la colonie , la Bcllone fut équipée et ravitaillée pour une croisière ; l'île était étroitement bloquée par l'ennemi, qui ne voulait permettre la sortie d'aucun bâtiment

t Le 1 7 août à midi, je mis sous voiles en présence d'un vaisseau, d'une frégate et d'une corvette ; ils me chassèrent, mais en vain. Après avoir rempli à l'île de Madagascar une mission qui avait pour but de former un petit établissement pour approvisionner la colonie en quelques salaisons , je fis route vers le golfe du Bengale; j'établis ma croisière à l'embouchure du Gange. A peine arrivé, j'y rencontrai et pris, après une courte mais vive défense, la corvette le Victor, de ao canons et cent hommes d'équipage; peu après je m'emparai successivement de deux bâtiments anglais qui furent expédiés pour l'Ile-de-France. Le a a novembre je rencontrai une frégate sous pavillon portugais ; je ne pus d'abord l'approcher assez pour la décider à un engagement sérieux : je fus forcé de la combattre à grande portée pendant deux heures , mais sans succès : je fis alors cesser le feu pour profiter de l'avantage de marche de la Belbne, et la serrer de près. Je la chassai pendant toute la nuit , et la rejoignis le lendemain matin. Après un nouveau combat à portée de pistolet pendant deux heures, son pavillon tomba. Cette frégate , nommée la Minene, construite sur un plan superbe et de grandes dimensions , montait 48 canons et était armée de trois cent soixante Européens; elle venait du Bengale et retournait au Brésil.

« Mes prisonniers, au nombre de cinq cents, l'état de délabrement de mes prises , criblées et hachées dans leur mâture et leur gréement, me forçaient de lever la croisière. Peu de temps après, j'eus occasion d'expédier en parlementaire un navire anglais que je pris , avec une grande partie de mes prisonniers.

■ A trois cents lieues de l'Ile-de-France, je rencontrai la frégate

de S. M. &z Manche, commandée par M. le capitaine de vaisseau Dornal de Guy, avec deux vaisseaux de la compagnie des Indes capturés par elle et la Vinu» dans le golfe du Bengale. Nous nous ralliâmes et réunîmes nos forces pour protéger l'entrée de nos prises.

«Le a janvier 1810 nous arrivâmes à l'Ile-de-France, malgré l'ennemi et sa présence. Sa station se trouvait forte de deux vaisseaux, plusieurs frégates et corvettes.

« Les réparations et le réarmement de la frégate la Minerve et de la corvette le Victor, alors réunies à la Bellone, sous mon commandement, furent de suite ordonnés et poussés avec activité. MM. Bouvet et Morice, capitaines de frégate, furent désignés pour les commander.

«Le i& mars, cette division, bien armée, équipée et approvisionnée, mit sous voiles pour une croisière. Ole se porta d'abord dans le S. de l'île de Madagascar, au point de section des routes de tous les bâtiment» venant des mers de l'Inde et de Chine. Cette première croisière ne répondit pas à mon attente ; quelques circonstances en diminuèrent les chances ; tels qu'un embargo momentané sur les bâtiments anglais en Chine, par suite d'un différend avec le gouvernement chinois, et un second à Madras sur quelques vaisseaux de la compagnie arrêtés pour le transport des troupes destinées à une expédition projetée contre l'île Bonaparte. Je n'en arrêtai pas moins deux bâtiments, l'un venant de Chine et l'autre du Bengale; ils furent expédiés pour l'Ile-de-France.

« Au icr juin je fis route pour la baie de Saint- Augustin , dans l'ile de Madagascar; j'y trouvai un navire anglais venant de la pêche de la baleine; je le brûlai. Après un court séjour, la division, bien réparée et pourvue de rafraîchissements de toute espèce, quitta sa relâche; elle se dirigea vers l'île de Mozambique; je n'y trouvai rien à entreprendre : je me contentai de demander au gouverneur cinquante Cafres, utiles pour renforcer les équipages ; je les reçus dans les vingt-quatre heures et je partis.

■ Le 3 juillet , à la vue de l'île d'Anjouan , on aperçut et recon

nut trois vaisseaux de la compagnie des Indes : la division de suite s'établit en chasse. La frégate la Minerve, favorisée par la variété du vent, les joignit à trois heures du soir : aussitôt mon signal d'attaque, elle prolongea leur ligne au vent et les combattit à portée de pistolet. Cette manœuvre allait être couronnée du succès, lorsqu'elle se trouva désemparée de son grand mât de hune et de son mât de perroquet de fougue : l'ennemi, encouragé par ce succès inattendu, rétablit son ordre; mais la Bellone approchait; elle ne tarda pas à prolonger sous le vent sa ligne serrée, beaupré sur poupe, et vint prendre poste par le travers du vaisseau portant la marque distinctive du commandement. A six heures, je les engageai vergue & vergue: leur feu fut d'abord bien servi; leur mousqueterie était vive. A huit heures , tous trois étaient réduits et amenés : je m'occupai d'en amarrer deux, le Windham et le Ceylan ; mais le troisième , profitant de l'obscurité de la nuit, des avaries de la Minerve, et surtout de la sécurité que lui donnait son pavillon amené, nous échappa par la fuite. Ces vaisseaux venaient du Cap et allaient dans l'Inde ; ils étaient armés de 3o canons et avaient chacun quatre cents hommes de troupes formant le a 4e régiment d'infanterie : officier général, colonel, drapeaux étaient à bord. La division avait besoin de réparer ses avaries ; elle toucha à Anjouan. Après une relâche de douze jours, elle se mit en route pour l'Ile-de-France, escortant ses prises, et descendit le canal de Mozambique, qui pouvait offrir de nouvelles chances de succès.

■ Le ao août au matin , on aperçut les montagnes du vent de l'île ; à midi le port Impérial était reconnu ; un bâtiment à trois mâts était mouillé sous le fort de l'île la Passe ( poste avancé destiné à défendre l'entrée du port). Le pavillon français flottait sur l'un et l'autre ; le dernier indiquait par les signaux de côte que l'ennemi croisait devant le port Napoléon : il était prudent alors d'y toucher, ou du moins d'y prendre langue ; la dyision rectifia son ordre de marche : le Victor prit la tête de la ligne; la Bellone prit poste à la queue. La corvette, en doublant le fort et la frégate, est accueillie à coups de canon ; les couleurs françaises disparaissent , et l'un et l'autre arborent le pavillon anglais. Ma pre-

mière idée fui de croire que toute cette partie du vent de l'île était au pouvoir de l'ennemi : signal aussitôt de ralliement général. La Minerve et le Ceylan étaient trop avancés pour pouvoir exécuter ce mouvement : ils continuèrent leur route en combattant le fort et la frégate ennemis. D n'y avait point à balancer : il fallait forcer le passage et rallier la division pour opérer une diversion utile à la colonie. Je fis le signal d'imiter ma manœuvre et donnai dans les passes , sous le feu du fort et de la frégate ; je répondis de toute ma volée à bout portant, en passant à poupe de celle-ci ; le Windham ne suivant pas mon mouvement, fut forcé d'aller chercher un autre port. Aussitôt mon arrivée , les communications avec la terre m'apprirent que l'île de la Passe seule avait été enlevée par l'ennemi , mais aussi que l'île Bonaparte était en son pouvoir. Le lendemain la division s'embossa dans la baie.

«Le aa, la frégate anglaise le Strias se joignit k la Néréide, mouillée sous le fort de l'île de la Passe ; toutes deux firent un mouvement pour m'attaquer; mais leur projet fut contrarié par l'échouage de la première.

■ Le a 3, les frégates VIphigénie et la Magicienne parurent à quatre heures de l'après-midi ; elles rallièrent les deux autres. Le plan d'attaque fut aussitôt arrêté ; les dispositions furent prises , et à cinq heures elles vinrent se présenter au combat. A cinq heures et demie le feu commence : les premières volées coupent les embossures de la Minerve et du Ceylan qui viennent , en s'échouant, prolonger en terre la Bellone; leur feu par ce mouvement se trouve masqué ; celle-ci reste seule alors pour prêter côté à l'ennemr, embossé par son travers : dans cette position le combat s'engage avec fureur. A huit heures, la Néréide, déjà réduite au silence , était forcée de céder à la supériorité de notre feu ; celui des autres frégates , bien ralenti , annonçait du désavantage; le nôtre, alimenté par des secours de munitions de la Minerve, n'en devenait que plus vif : dès lors la victoire se déclarait pour nous.

«A dix heures et demie, frappé à la tête par une mitraille, renversé de dessus le pont dans la batterie, et enlevé sans con-

naissance, je fus remplacé par le capitaine Bouvet, qui passa sur la Bellone.

« Le feu continua toute la nuit presque sans interruption ; le point du jour vint éclairer la scène et nos succès : la Néréide était démâtée et dans l'état le plus affreux ; sur un tronçon de mit flottait encore un yac anglais; mais il fut bientôt remplacé par le pavillon français. La Magicienne, par notre travers, criblée, hachée, était alors en butte a tous nos coups : l'ennemi , par ses dispositions, annonça bientôt l'intention de l'évacuer; les débris de son équipage se réfugièrent vers l'île de la Passe et les deux autres frégates, et sur le soir, le feu s'y manifesta de toutes parts.

■ L'Iphigénie, mouillée par le travers de la Néréide, et masquée par elle, n'annonçait pas par sa position l'intention de continuer à prendre part à l'action. Le Sirius échoué, et présentant l'avant, ne pouvait jouer que de ses pièces de chasse: dès lors la frégate la Néréide fut amarinée ; elle offrit un spectacle enrayant de carnage : les morts et les mourants couvraient ses ponts.

«Le a 5 au matin, le feu fut dirigé sur le Sirias: il fut vivement attaqué; mais sa position rendait la lutte trop inégale pour qu'elle fut longue : il fut à son tour bientôt abandonné et inceodié; avant midi l'explosion de ses poudres en dispersa les débris.

« L'Iphigénie restait seule alors ; elle se hâta de se touer et de se réfugier vers l'île de la Passe, emportant les débris des équipages échappés au combat. La division fit toutes ses dispositions pour se touer à sa poursuite et rendre le triomphe complet : bloquée désormais par les vents et par nous , elle restait à notre merci.

« Le a 8 à la pointe du jour, le fort et la frégate furent sommés par le capitaine général de se rendre. Déjà des communications a cet effet venaient d'avoir lieu avec la division du capitaine Hamelin, arrivée la veille du port Napoléon. A once heures le fort et la frégate arborèrent le pavillon français. Dans peu de jours celleci fut réparée et mise en état de prendre la mer ; die fut armée par des détachements des équipages de la division, et détachée avec la corvette le Victor par le capitaine général, sous le commandement du capitaine Bouvet, pour se joindre à VAstrée, a la re-

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