‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 25 sur 53 · LE · texte numérisé non relu

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minuer beaucoup de voiles, prendre même plusieurs ris aux huniers, et mettre le cap à l'E. 1/4 N. E. Cette route devait nous faire passer à bonne distance au large des basses, témoins de bien des naufrages. La sonde fut jetée d'heure en heure, et ne rapporta pas fond à cent brasses : nous éprouvions un très-fort courant vers l'E. Enfin le jour se fit, mais il était sombre, le ciel nuageux, le vent de S. O. violent et à grains, la mer aussi houleuse que la veille; les vigies n'aperçurent pas la terre : alors, supposant avec raison que nous l'avions dépassée, je fis gouverner au N., en forçant de voiles pour nous en approcher. En effet, à neuf heures, un ciel plus clair, la mer beaucoup moins houleuse, annoncèrent l'abri de la terre, et, à midi, nous prenions des relèvements sur le pic Aganis et sur la montagne à laquelle la forme d'une église, avec un clocher à droite, a fait donner par les Anglais le nom d'abbaye Westminster; ces deux points remarquables sont placés sur la côte S. E. de Ceylan.

Dans les dernières vingt-quatre heures, le courant nous avait portés de 45° à l'E., et d& 6° dans la même direction, depuis le départ de Mahé; mais les montres marines, dont la marche était suivie avec le plus grand soin par M. Serval, officier rempli de zèle et de talents, avaient toujours parfaitement déterminé notre position. C'est dans de semblables Girconstances que les marins apprécient toute la valeur de ces machines précieuses : si nous en “eussions été privés, le ciel, souvent couvert pendant la traversée, ayant empêché de prendre des distances de la lune au soleil,

DE LA FAVORITE. 165 pour déterminer la longitude d'une manière positive, la corvette eût été sur la côte de Ceylan au moment où je l'en aurais crue à 120 lieues. Admirons le courage et la persévérance des navigateurs du siècle dernier : ils fréquentaient, dans un temps où les montres marines étaient inconnues et les instruments astronomiques plus qu'imparfaits, ces parages, que les marins actuels, avec tant de moyens de sécurité, regardent encore comme dangereux.

Les côtes de la presqu'ile de l'Inde sont alternativement soumises à l'influence des vents opposés de S. O. et N.E., qui se partagent également l’année en deux saisons, aussi distinctes pour les habitants que pour les marins : ils sont appelés moussons. Celle de S. O. soufflait depuis deux mois; les mauvais temps se faisaient sentir sur la côte malabare et sur la partie O. de Ceylan, que nous avions reconnue la première. Des temps sombres, une mer battue par la brise, constamment forte, rendaient la navigation pénible et dangereuse de ce côté de la presqu'île ; lorsqu'au contraire , Coromandel, abritée par les terres, voyait ses rades couvertes de navires qu'un vent favorable amenaïit chaque jour des pays lointains, et de caboteurs employés par un immense commerce.

À l'abri de Ceylan et près de terre, nous jouissions déjà d’une agréable tranquillité ; la mer était unie, la brise légère nous apportait des bouffées d'odeurs aromatiques, enlevées aux “bois, qui venaient jusqu'au bord de la mer : sous nos yeux s'étendait une plaine, bornée dans le lointaim par des montagnes dont les

166 VOYAGE sommets étaient cachés dans les nuages; elles paraissaient être au centre de l’île; sur un plan plus rapproché s’élevaient, éloignés les uns des autres, plusieurs pics aux formes bizarres : ils ont reçu des navigateurs, auxquels ils servent de points de reconnaissance, des noms analogues à leur ressemblance prétendue. Pendant la nuit, le courant, la brise faible et variable, firent tomber la corvette au large de la côte; au jour, nous gouvernâmes pour nous en rapprocher. Je distinguai l'entrée du beau port de Trinquemalay, pris et repris plusieurs fois par les Français et les Hollandais, et tombé, à la fin du siècle dernier, au pouvoir des Anglais, auxquels il appartient maintenant. Les bàtiments de guerre y trouvent un arsenal bien approvisionné, des chantiers de réparation et même de construction pour les navires. Le commerce est peu actif dans cet établissement, les épices que Ceylan produit en grande quantité ayant beaucoup tombé de valeur : cependant sa cannelle et ses bois de construction sont encore très-estimés. L'ile est couverte de forêts; les bords de la mer seuls sont bien connus; la population est peu nombreuse, et n'a fait de progrès en civilisation que dans le voisinage des établissements européens. Ceylan est renommée pour les éléphants, dont les bandes nombreuses parcourent ses plaines : souvent les voyageurs en rencontrent des troupeaux sur les routes établies le long de la côte pour communiquer entre les différents ports anglais. Ainsi réunis, ces animaux sont inoffensifs et n’inspirent que peu de crainte aux habitants. [1 n'en est pas de même de la rencontre d'un

DE LA FAVORITE. 167 éléphant isolé, et chassé, dit-on, de sa bande pour son mauvais naturel, ou, ce qui est plus probable, forcé de l’abandonner à certaine époque de l'année, à cause du nombre impair. L'animal, devenu furieux, se livre à d'horribles actes de férocité; il entre dans les villages, sans que rien puisse l’effrayer; il renverse les cases, écrase les habitants, déracine les arbres; la vue de tout être animé augmente sa rage, qui devient surtout fatale aux voyageurs non avertis. Un major anglais, accompagné de sa femme et de ses deux enfants, se rendait, dans un palanquin, de Trinquemalay à un établissement voisin; la petite caravane fait la rencontre d'un de ces animaux furieux ; les porteurs prennent la fuite; l'éléphant court au palanquin, ’écrase sous ses pieds, ainsi que la malheureuse famille, et, prenant avec sa trompe les cadavres de ses victimes, il achève de les briser contre les arbres voisins. Ces accidents affreux sont communs; les naturels regardent comme un fléau l'apparition de ces éléphants, auxquels les Anglais ont donné le nom de out-cast (hors de caste). Ils ne parviennent à s'en délivrer qu’en faisant des trous profonds, recouverts de branchages, dans ne l'animal ons et meurt de faim.

Au N., à peu de distance de Linqmitiales et du bord de la mer, on aperçoit une montagne peu élevée, à laquelle les Français donnent le nom d'Érasme; de là, jusqu’à la pointe N. de Ceylan, la côte est plate, basse, et ne peut être approchée que de trois ou quatre lieues. Plusieurs bancs de sable et de rochers, que la sonde peut seule annoncer, læxendent dangereuse la nuit ou

dans les temps couverts. Ces rivages, que nous trouvions si calmes, devaient être, cinq mois plus tard, redoutés des marins. Pendant cette autre partie de l'année , la côte de Coromandel, exposée à la mousson de N. E. dans toute sa force, voit à son tour les navires, battus par les tempêtes et les grosses mers, abandonner ses rades ouvertes, reprendre la route d'Europe, ou chercher un abri de l'autre côté du golfe du Bengale, dans les ports de la côte d’Aracan ou d'Ava. Le courant ayant changé de direction avec le vent, porte alors d'une violence extrême vers la partie E. de Ceylan, sur laquelle, dans les mauvais temps, les bâtiments se perdent avant de l'avoir aperçue.

Ceylan est séparée de l'extrémité de la presqu'ile par un canal d'environ douze lieues, qui semble offrir aux navigateurs une route plus courte et moins pénible que celle qu’on suit ordinairement, et dont nous venions de connaître tous les dangers; mais malheureusement un long banc de roches, qui forme le fond du golfe Manar, et que les Européens appellent le Pont-d’Adam, barre entièrement le passage, même aux plus petits bâtiments. Des ingénieurs anglais ont été envoyés par la compagnie anglaise des Indes, pour voir si cet obstacle à la navigation ne pouvait être détruit; leur décision a été favorable, et l'on assurait que ces gigantesques travaux allaient être entrepris : ils sont dignes des possesseurs de la plus belle partie de l'Asie, des maîtres de ses trésors et de son immense population.

Le 8 au soir, nous quittâmes Ceylan et fimes route toute la nuit pour la côte Coromandel; le lendemain

à dix heures, nous apercûmes les établissements européens qui la bordent. Je vis le pavillon anglais flottant sur le fort de Porto-Novo, qui, entouré d'arbres, semble une oasis au milieu des sables qui couvrent ces rivages. Quelques caboteurs, occupés à embarquer du riz, dont cette petite place fait un commerce considérable, étaient mouillés sur la rade. Nous passâmes à très-petite distance de Goudelour, qui donna son nom à la victoire que remporta en 1760, sur la flotte anglaise, le fameux la Bourdonnais. Nos regards se fixèrent tristement sur les ruines du fort Saint-David, maintenant abandonné : chaque nom, sur ces rivages indiens, est un souvenir de l'antique gloire des Français. Enfin, à sept heures et demie, nous aperçûmes les lumières de la ville de Pondichéry, à laquelle nos feux et un coup de canon annoncèrent qu'un bâtiment de guerre venait de mouiller.

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