‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 26 sur 53 · ARRIVÉE A PONDICHÉRY,— DESCRIPTION DE CET ÉTABLISSEMENT. — DÉPART · texte numérisé non relu

ARRIVÉE A PONDICHÉRY,— DESCRIPTION DE CET ÉTABLISSEMENT. — DÉPART

La chaleur avait été très-forte pendant la journée; la brise, fraîche le matin, était devenue faible, variable, et nous apportait par moments des bouffées d’un air étouffant; l'horizon se chargeait de nuages noirs; au soleil couchant, tout annonçait un orage prochain. À peine arrivés au mouillage, où le courant plus que la brise nous avait portés, le ciel se couvrit entièrement, l'obscurité devint profonde, les éclairs étaient éblouissants, et, pour la première fois, nous entendimes les éclats longs et bruyants du tonnerre indien : la pluie, qui succéda, tomba par torrents pendant une demiheure; le ciel s'éclaircit ensuite , €t l'air devint frais et léger pour le reste de la nuit. Le beau temps était heureusement revenu pour l'équipage indien d’une schelingue qui venait de passer un pénible moment le long du bord de la corvette : les frayeurs de ces pauvres matelots, peu habitués au danger, leur langage baroque, leurs cris aigus et tumultueux , étaient pour nos hommes un spectacle aussi nouveau que singulier. À la première vue, les Européensesentirent leur supériorité;

DE LA FAVORITE. 171 ils se précipitèrent dans l'embarcation, l'amarrèrent solidement, et firent taire les Indiens au moment où ceux-ci, épouvantés du choc d'une lame, allaient s'abandonner au courant et au vent.

Le capitaine de port était venu m'inviter à descendre à terre, de la part du gouverneur. Nous nous embarquâmes, M. Jurien et moi, dans la schelingue, dont les matelots rassurés passèrent adroitement le ressac qui brise constamment sur la côte, et nous déposèrent sains et saufs, mais non sans être mouillés , sur le rivage de Pondichéry.

Un aceueiïl amical nous attendait. M. de Mélay, capitaine de vaisseau, exerça l'hospitalité avec l’aimable empressement d'une ancienne connaissance et la générosité d’un gouverneur. Plusieurs nuits très-fatigantes m'avaient rendu le repos absolument nécessaire; je le trouvai dans un des beaux appartements du gouvernement.

Je commençai dès le lendemain à jouir d’un spectacle tout nouveau. Un vaste champ d'observations Souvrait devant moi, je n'ai pu qu'y glaner, et mon séjour eût-il été moins court, je n'aurais encore pu donner qu'une idée bien imparfaite d'une contrée et d'habitants qui n’ont aucun point de similitude avec l'Europe et sa population. Je parlerai de ce que j'ai vu et qui ma semblé digne de remarque, dans l'Inde comme dans les autres’ pays lointains que j'espère faire visiter au lecteur : je ne remonterai dans le passé de leur histoire qu'autant qu'il sera nécessaire pour expliquer leur état présent et donner une idée des desti-

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Dès le matin, une foule de dubash ou daubachis se présentèrent devant moi. Le daubachi d'un Européen est son intendant ; il lui est aussi nécessaire pour vivre que l'air pour respirer. Dans ce pays, où le moindre individu est adonné au commerce et cherche à tromper, un guide est absolument nécessaire pour l'étranger auprès duquel il remplit les fonctions d'interprète et d’autres emplois regardés comme peu honorables en Europe, mais sans aucune conséquence pour l’Indien, qui n'oublie jamais ses intérêts.

Le daubachi exerce sur toutes vos dépenses une inspection à laquelle il faut absolument se soumettre. Le marchand ne vendra qu’en présence de l'intendant, qui dès ce moment devient garant, ou à peu près, de la qualité et du juste prix de l’objet acheté. Il est chargé de fournir votre maison de tout ce qui est nécessaire; il choisit et commande tous les domestiques, ne quitte jamais son maître, le sert à table, est son cicerone le jour, et couche à la porte de sa chambre la nuit. Pour tant de services, il reçoit une faible somme par mois; mais ce ne sont pas là les seuls et les plus grands bénéfices attachés à sa place : en veillant à vos intérêts, et presque toujours avec une fidélité à laquelle tous les étrangers rendent justice, le daubachi soigne aussi les siens : il a sur tous les marchés une commission dont le taux, fixé par l'usage, lui est toujours payé par le marchand.

En vain l'Européen voudrait se soustraire à cette espèce de joug, auquel ses compatriotes mêmes, nés dans le pays, sont obligés de se soumettre. Dès l'instant

DE LA FAVORITE. 1735 qu'il débarque sur le sol indien, il se trouve, pour ainsi dire, entouré d’un réseau tressé avec art par la parfaite intelligence qui règne entre les Indiens, réunis par l'obéissance passive entre les castes et par des intérêts communs. Dans le nombre infini de castes comprises entre les brames et les abjects et méprisés parias, celle des daubachis tient un rang élevé; son influence est grande, et pas un Indien, füt-il brame, ne voudrait y porter atteinte par son intervention. Tous s'entendent contre l'Européen, et lui font sentir que, malgré sa force et leur apparente humilité, il n’est que campé dans leur pays:

Les nombreux emplois d'une maison sont confiés à autant d'individus différents. Cette répartition n'est pas établie seulement par le luxe, mais bien encore par la coutume qui a fixé, dès les temps reculés, à chaque famille , l'emploi ou les seules fonctions que ses membres pourront exercer. La religion de Brama défend à une partie de ses sectateurs de toucher à ce qui a eu vie , et ordonne à tous de regarder le bœuf et la vache comme des animaux sacrés ; les parias seuls sont dispensés de cette loi par leur infamie : aussi est-ce parmi eux que sont pris les cuisiniers, les cordonniers et les hommes qui remplissent les dernières fonctions de la domesticité. Is sont en général débauchés, voleurs, et méritent la réprobation sous laquelle ils gémissent toute leur vie.

C'est une véritable étude pour le nouveau débarqué, de distinguer, parmi la foule de domestiques que chaque matin il voit à sa toilette, celui qui doit lui donner

l'objet dont il a besoin : la vue seule d’une botte fait reculer tout ce qui n’est pas paria, et, de son côté, celui-ci, dont le contact est une souillure, n’osera jamais, quelque chose qu'il arrive, toucher à une partie du vêtement que le daubachi doit présenter. Cependant, malgré ces inconvénients et ceux qui résultent de la difficulté de s'entendre, le service des Indiens est fort agréable : ils sont doux, soumis, attentifs, propres et très-entendus dans la partie dont ils sont chargés; mais n'attendez d'eux ni reconnaissance ni attachement.

Les gages d’un domestique sont extrêmement modiques ; cependant ils doivent suflire à son existence et à celle de sa famille, le plus souvent nombreuse. Presque toute cette immense population ne vit que de riz, de piment et d’eau : les plus riches y ajoutent des fruits et du lait. Les mahométans sont nombreux; ils descendent des conquérants qui tant de fois ravagèrent et conquirent la presqu'ile de Tinde : leur régime est moins sévère; il tolère la volaille et le poisson; mais, obser: vateurs zélés de la religion de Mahomet, ils ont les chrétiens en horreur, et entrent très-rarement à leur service. Une figure sérieuse, des traits réguliers et fortement prononcés, des membres annonçant la vigueur, une haute stature, et enfin le turban blanc, les distinguent facilement des sectateurs de Wichnou et de Brama. Ceux-ci portent sur le milieu du front, comme emblème de leur religion, deux raies blanches, séparées par une troisième qui est jaune. Ces marques, renouvelées avec soin chaque matin, sont faites avec de la

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DE LA FAVORITE. 175 bouse de vache séchée et réduite en poussière : l'explication de ce symbole est assez extraordinaire et ne peut être répétée ici. Les bonzes, espèce de fanatiques qui se condamnent à mille atroces supplices, et les individus qui jouissent d’une grande réputation de sainteté, se barbouillent de la tête aux pieds avec cette poudre blanchâtre. Ges raies, disposées horizontalement sur la partie antérieure du corps de ces misérables, exténués par mille horribles souffrances et des privations continuelles, leur donnent l'aspect de squelettes sortant du tombeau.

L'habillèment des Indiens m'a paru uniforme : à l’exception de quelques brames et individus riches, ils vont piéds nus; ils portent un pantalon en toile blanche, serré par le bas, mais large pour les musulmans; une pièce de coton de la même couleur enveloppe la partie supérieure du corps, couverte ordinairement d'une chemise dans les classes élevées, qui remplacent également la toile de coton par de la mousseline. Sous un climat très-chaud , un vêtement aussi léger peut suflire péndant une partie de l'année; mais, quand la mousson de N. E. souflle, et que les variations de la température sont subites et très-sensibles, ces malheureux Indiens sont frappés de mille maladies : les fluxions de poitrine en emportent beaucoup; et sans doute ce sont les mêmes causes, agissant sur une population soumise par les préjugés de la religion aux mêmes habitudes et à des coutumes semblables , qui amènent le terrible choléra, dont les ravages sembleraient fabuleux, même en Europe , malgré la cruelle expérience qu’on vient d'y faire

dé cette affreuse maladie; elle dépeuple, dans lInde, des villages, des villes, des provinces entières. Les castes inférieures, qui composent la plus grande partie de la population, souffrent surtout beaucoup; elles sont misérables, sans secours, et séparées des autres par la réprobation : ces malheureux semblent alors des insectes succombant sous les froids de l'hiver.

Le daubachi et le grand nombre de domestiques sou mis à ses ordres ne forment pas tout le personnel indien qui entoure un Européen. Si son rang est élevé, il doit avoir dans ses écuries plusieurs chevaux, amenés à grands frais de l'intérieur de l'Inde, du cap de Bonne-Espérance, ou de Java ; et chacun de ces animaux est confié exclusivement aux soins d'un paria, qui le suit dans toutes ses courses, et chasse, la nuit comme le jour, les insectes qui pourraient troubler son repos ou sa tranquillité.

Les voitures sont achetées fort cher dans les établissements anglais; je dois convenir que j'en ai vu un fort petit nombre à Pondichéry ; mais il n’en est pas de même des palanquins, jolies bonbonnières dans lesquelles une personne peut se tenir assise ou mollement étendue sur des coussins : les portières de chaque côté sont fermées par des rideaux en soie ou des panneaux dorés, sculptés comme l'intérieur. À chaque extrémité du palanquin, et fort près de son sommet, sort un morceau de bois très-orné et assez long pour que trois hommes puissent le porter sur leurs épaules : outre ces six porteurs, qui vont aussi rapidement qu'un cheval au trot, il en est deux autres qui, en atten-

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