‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 27 sur 53 · PEU UE · texte numérisé non relu

PEU UE

DE LA FAVORITE. 177 dant leur tour de porter, courent devant et donnent pour ainsi dire le pas (PI. 14).

Ces Indiens , appelés Talingas, sont d'une race particulière qui habite la presqu'ile; et, comme les Auvergnats en France, ils viennent se louer dans les villes pour le travail auquel leur caste est spécialement destinée. Îls sont en outre chargés de l'entretien des bains, dont l'eau est préparée et chauffée avec une célérité extraordinaire. Ces hommes sont d’une taille élevée; ils ont les membres très-forts et bien nourris; leurs traits ont quelque chose de plus mâle, de plus rude que ceux des autres Indiens : ils sont doux, très-probes et infatigables. Le luxe du maître se déploie dans l'habillement des porteurs de son palanquin ; il est composé ordinairement d'une chemise blanche, retombant sur un pantalon également de coton, et toujours d’une propreté parfaite; le turban rouge et la ceinture de la même couleur achèvent de donner à cette livrée un air singulier et agréable à la fois.

tre dans un appartement ou dans son palanquin, s'il n’a pas un équipage à sa disposition, telle est la seule alternative que l'usage laisse dans l'Inde à l'Européen : aller à pied serait tout à fait déroger à sa dignité. La première fois que le gouverneur actuel, fatigué d'être traîné et porté constamment, parut à pied le soir à la promenade, mais toutefois suivi de sa voiture et des palanquins de sa société, Pondichéry fut regardée comme menacée d'un très-grand malheur.

Les habitants aisés, auxquels leur fortune ne permet pas les calèches de Calcutta, prennent leur revanche

dans des palanquins suspendus sur des roues et traînés par deux bœufs. La différence est grande sans doute, mais pas autant quon le croirait: les deux coursiers sont choisis dans une race qui n'a rien des formes lourdes et grossières de nos bœufs d'Europe; ceux-là sont vifs, de taille moyenne, gras et bien entretenus : ils prennent les mêmes allures que les chevaux, avec lesquels ils luttent de vitesse et de docilité. Ces voitures, qui paraissent grotesques au premier abord, sont commodes et voyagent rapidement; elles appartiennent le plus ordinairement aux marchands arméniens ou ‘indigènes. .

C'est en palanquin que les voyageurs se transportent d'une extrémité de l'Inde à l'autre; qu'ils franchissent les montagnes par des chemins que les mulets oseraient à peine tenter. Les porteurs sont changés de distance en distance, suivant la position des villages, qui toujours contiennent des individus de la caste destinée à trouver son existence uniquement dans ce genre de travail; et telle est la loyale probité de ces Indiens, que l'Européen abandonné à leur merci, au milieu de contrées presque désertes, n'a jamais eu rien à redouter de leur part. En partant, il montre au chef des douze Talingas ce que contient sa bourse; celui-ci en répond jusqu’au relais suivant.

Je trouvai cette manière de faire mes courses et mes visites très-agréable, et je sentis bientôt combien est prudent l'usage suivi de donner en partant, à l'inséparable daubachi, l'explication des projets que lon a formés; car à peine étais-je embarqué dans le palanquin,

DE LA FAVORITE. 179 que, malgré tous mes efforts, je tombai dans un sommeil profond. La mollesse des coussins, la chaleur, le mouvement doux et uniforme ,-et, plus que tout cela, le gémissement faible et monotone que jettent en cadence les Talingas, ont une puissance soporative à laquelle il est bien diflicile de résister, surtout la nuit, malgré la clarté des torches et le bruit des Indiens qui les portent.

J'accompagnais chaque jour le gouverneur dans sa promenade du matin; je recevais de lui tous les renseignements propres à me faire connaître ce petit pays, qu'il gouvernait avec autant de sagesse que de bonté. M. de Mélay cherchait à retracer à mes yeux cette belle et puissante ville que Dupleix rendit la maitresse de l'Inde, l'honneur de la France en Asie, et qui, sous le malheureux Lally, tomba pour toujours sous les coups de nos rivaux, longtemps humiliés. Leur jalousie, je dirai même leur vengeance, trop justement excitée par la destruction de Madras, que Dupleix ordonna, malgré la capitulation accordée par la Bourdonnais, eurent des effets terribles. Pondichéry disparut; pas un monument, pas une maison considérable ne restèrent debout; la capitale européenne dans l'Inde fit place à un village habité par de malheureux Indiens, victimes de leur attachement à la France. À la paix suivante, notre pavillon reparut sur la côte Coromandel : les Français, les indigènes, disséminés par les Anglais, revinrent, et Pondichéry sortit de ses cendres; mais, comme une ombre tremblante devant ses anciens destructeurs. Des promenades

180 VOYAGE bordées d'arbres ont remplacé ces orgueilleux remparts qui soutinrent tant d’assauts; l'herbe couvre leurs fondations qui ont disparu; et chaque jour la mer, en brisant sur le rivage, vient arracher les dernières pierres des murailles élevées qui la dominèrent si longtemps. Ces rues larges et droites, dont la solide construction a résisté au temps et au long abandon, n'offrent plus au voyageur étonné, au lieu de ces palais, séjour du luxe et des plaisirs, que beaucoup de masures et quelques maisons bâties au milieu des ruines. Quels souvenirs d'une grandeur évanouie ne rappellent pas ces places spacieuses dont les belles rangées d'arbres donnent une ombre précieuse sous ce climat brülant; cette église des Missions dont l'architecture sévère et d'un style particulier rappelle les jésuites qui la firent élever ! On sait le rôle, malheureusement trop célèbre, que joua, dans la prise de Pondichéry et dans le jugement inique de l'infortuné Lally, le chef de cet ordre remuant et ambitieux : le vainqueur irrité épargna leur temple, dont les richesses et les beaux ornements intérieurs disparurent avec eux à la fin du siècle dernier. J'ai trouvé l'église des Missions très-simple intérieurement et mal entretenue à l'extérieur : j'aurai occasion d'en reparler.

Jamais situation , pour un établissement, ne fut mieux choisie que celle qu'occupe Pondichéry. Cette ville dut sa fondation à des malheurs: mais ils furent réparés en peu de temps, et tout semblait alors annoncer à la France une puissance plus durable dans

l'Inde.

Je remonterai dans le passé, pour trouver plusieurs époques nécessairement liées à l'histoire de nos comptoirs en ÂAsie, et qui, pour le lecteur, pourront être de quelque intérêt.

La première expédition française pour les Indes orientales remonte aussi haut que l'an 1500; elle ne fut pas heureuse. Le seul bâtiment qui la composait était commandé par le capitaine Gonneville, marin distingué dans un siècle où la navigation sortait à peine de l'enfance. Il partit de Rouen; assaïlli par des mauvais temps continuels, son navire ne put doubler le cap de Bonne-Espérance, et il relâcha sur les côtes, alors inconnues, de cette partie S. de l'Afrique, d’où ce navigateur ne put regagner l'Europe qu'après avoir couru mille dangers et souffert des fatigues infinies. Il paraît que ces résultats refroidirent l'esprit d'entreprise; car ce ne fut qu’en 1602 que des marchands bretons tentèrent un second ésedh, dont les résultats ne furent pas plus favorables. Deux navires, sous la conduite de Girard, parvinrent jusqu'aux Maldives; des circonstances dont les détails ne sont pas parvenus jusqu'à nous les empêchèrent d'aller plus loin : Girard ne revit sa patrie que longtemps après. Pendant son absence, une compagnie s'était formée, et avait obtenu de Louis XIIT un privilége de quinze années pour le commerce des Indes; mais, n'en ayant fait aucun usage, elle fut obligée de se joindre à une nouvelle association de marchands qui prit le nom de compagnie des Moluques ; elle-même fut dissoute sans avoir rien entrepris. Cependant le commerce ne se montrait pas découragé : en 1635, des armateurs de

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Dieppe expédièrent un bâtiment, sous le commandement du capitaine Régiment, qui fit successivement plusieurs voyages très-lucratifs aux côtes de la presqu'ile de l'Inde; ces succès engagèrent le cardinal Richelieu à former une nouvelle compagnie en 1641. Ce grand ministre lui accorda des secours et un privilége exclusif pour dix ans. De cette époque date le premier établissement sur la côte de Madagascar : tous les fonds de la compagnie y furent malheureusement employés. De 1642 à 1648, quatre navires portèrent des colons et toutes les munitions nécessaires à une colonie naissante : les résultats ne furent pas heureux, et les expéditions cessèrent tout à fait. En 1643, malgré un renfort d'habitants envoyés par le maréchal la Meilleraye, l'établissement, constamment en guerre avec les indigènes et ravagé par les maladies, finit par pr raître entièrement.

Pendant ce temps, la presqu'île de l'Inde, bn source de richesses pour les Portugais, ‘était abandonnée par les Français pour un pays horriblement malsain, n'offrant aucun avantage au commerce , habité par des peuples féroces et guerriers, qui ont successivement détruit tous les établissements européens fondés sur leurs côtes. Ce même aveuglement, qui a survécu Jusqu'à nos jours, faillit encore causer la ruine de la grande compagnie des Indes que Colbert forma en 1664. Le capital de neuf millions, énorme pour ces temps-là , et dont le roi fournit la moitié , alla s’engloutir en grande partie sur le rivage de Madagascar : en 1675, le capital était réduit à trois millions, que des

entreprises malheureuses dans l'Inde diminuèrent encore considérablement. Caron, ancien agent de la compagnie des Indes hollandaise, et chargé de la direction de celle de France, voulut d'abord établir le centre des affaires à Surate; mais, ne jouissant pas d'une liberté entière, au milieu d'un peuple jaloux et soupconneux, et cette place étant trop éloignée des marchés de Goromandel, il transporta le comptoir, en 1 676, à Trinquemalay, sur la côte de Geylan, dont le commerce d'épices l'avait séduit; mais les maladies et surtout le manque de vivres ayant considérablement aflaibli les troupes, embarquées sur une forte escadre venue d'Europe, sous le commandement de l'amiral la Haye, Caron se vit forcé d'attaquer Saint-Thomé , établissement fondé sur la côte Coromandel par les Portugais, qui en avaient été chassés quelques années auparavant par le roi de Golconde, qui dut à son tour l'abandonner aux Français; mais cette conquête ne devait pas rester longtemps aux mains de ses nouveaux maîtres : ceux-ci, attaqués par les Hollandais réunis aux Indiens, ne purent résister, et rendirent la place en 1678. Marüun, qui dans l'intervalle avait remplacé Caron, ayant réuni les débris des deux colonies de Saint-Thomé et Ceylan, alla s'établir dans la petite bourgade de Pondichéry, qui lui avait êté cédée antérieurement par le roi de Gingy. Ses talents, son activité, firent prospérer rapidement le nouvel établissement ; mais les forlifications dont il l'entoura ne purent empêcher Pondichéry de tomber, en 1693, après une défense honorable, au pouvoir des Hollandais, alors très-puissants dans l'Inde. En 1697; la paix

de Riswick rendit à la France son ancienne possession , et Martin, nommé de nouveau gouverneur, en fit le chef-lieu des affaires de la compagnie et une des villes les plus importantes que les Européens eussent à cette époque en Asie. La puissance de la France s’étendit rapidement sur les côtes opposées de la presqu'ile; enfin Dupleix, déjà fameux par son administration du compioir de Chandernagor, sur les bords de lOugly, vint succéder aux Lenoir, aux Dumas, gouverneurs distingués par leurs talents; il prit le timon des affaires, pour l'honneur de sa patrie, dont il eût sans doute assuré la grandeur dans l'Inde, si son rappel n’eût devancé ses vasies projets. Lally fut son successeur.

Cette ville, que Dupleix amena à un si haut degré de prospérité, est située sur le bord d’une plaine immense : la vue n'est arrêtée que par quelques monticules, situés au S. O. et à peu de distance de la ville; ils servent pour ainsi dire de réservoir à plusieurs sources, d'autant plus précieuses pour les habitants et l'agriculture , que, sur cette côte sablonneuse , l'eau est presque partout aïlleurs rare et de mauvaise qualité. C'est à ce grand avantage que Pondichéry doit les belles cultures qui l'entourent, ces champs de riz que des étangs artificiels, remplis par les eaux des pluies et des ruisseaux qui descendent des terrains plus élevés, amènent à la maturité par des arrosements sagement ménagés; ces plantations d'indigo dont les naturels tirent leur teinture bleue si estimée; enfin les cannes à sucre, nouvelle culture encouragée par le gouvernement, et qui déjà fournit aux besoins de la colonie. La même sollicitude

DE LA FAVORITE. 185 pour les intérêts des habitants a fait introduire les mù- riers, et, à leur suite, les vers à soie; mais il est à craindre que cette tentative ne soit pas heureuse. Ces arbres ne résisteront que difficilement à la sécheresse ; la grande chaleur, les fréquents orages détruisent les vers; enfin, l'entretien des uns et des autres entraîne dans des frais dont aucun succès ne fait encore prévoir le dédommagement.

Les environs de la ville sont traversés, dans plusieurs sens, par des routes larges et bordées d'arbres; elles ont conservé leur ancien air de grandeur; mais les. maisons en ruine, les magnifiques jardins abandonnés qui des deux côtés attristent les regards, montrent également ce qu'a été Pondichéry et ce qu'elle est aujourd'hui. Ce territoire, qui naguère contenait des provinces riches et puissantes, voit maintenant ses bornes placées à moins d’une lieue de la mer, et, de tous les côtés, les possessions anglaises semblent le presser : il est cependant couvert d'une nombreuse population, heureuse sous le joug doux et paternel des Français. Les aldées ou villages n'offrent pas cette apparence de misère dégoûütante que j'ai remarquée plus tard dans les établissements voisins: l’activité, une certaine aisance, semblent y régner, surtout parmi les tisserands, caste dont le travail forme la principale branche de commerce de Pondichéry, et la seule peutêtre qui soit restée aux Indiens, celle des toiles bleues ou guinées. Je voulus voir un des villages où elles se fabriquent, et je le parcourus avec un véritable in-

té rêt. +

Chaque famille a ses cases et son atelier de travail ; celui-ci est un hangar sous lequel sont réunis tous les métiers à tisser; je fus étonné de leur simplicité : ils ressemblent absolument à ceux dont se servent les tisserands de la basse Bretagne pour la confection des toiles grossières. E’ouvrier indien, souvent fort jeune, est assis sur le bord d’un trou qui contient ses jambes et

que le métier couvre entièrement : derrière lui sont de jeunes filles constamment occupées à dévider et préparer les fils de différentes couleurs. C'est ainsi que se fabriquent ces mouchoirs appelés madras en Europe, mais bien inférieurs à ceux qui sont faits dans les environs de l'établissement anglais qui porte ce nom. Les ouvriers attirés de cette province à Pondichéry n'ont jamais pu égaler leurs maîtres. Les tissus sont grossiers, mais teints avec des couleurs brillantes et quelquelois de longue durée.

L'industrie des Indiens est toute mécanique et stationnaire depuis des siècles; elle passe de génération en génération, dans les mêmes familles, sans éprouver aucune modification. Si la guerre, la famine ou ‘la peste, fléaux souvent réunis pour ravager ces contrées, faisaient disparaître une caste, avec elle mourrait la branche d'industrie qu'elle cultivait; liées l'une à l'autre, elles sont également inhérentes aux localités. Madras possède les beaux mouchoirs qui n’ont pu Jusqu'ici être imités, et Pondichéry seule fournit ces toiles bleues, connues et recherchées même des tribus sauvages de l'Afrique ; elle doit ce grand avantage à la qualité de ses eaux, qui donnent à la teinture de l'indigo

DE LA FAVORITE. 187 un lustre et une solidité que lon ne peut lui donner nulle part ailleurs.

Les cases indiennes sont toutes semblables et construites en paille: l'extérieur en est propre; l'intérieur est partagé en plusieurs compartiments dont les plus éloignés de l'entrée sont destinés aux femmes, tou- Jours séparées des hommes la nuit. Les jeunes gens sont mariés presque au sortir de l'enfance et s’établissent dans le voisinage de leurs parents.

L'intérieur des habitations ne m'a paru ni bien orné ni d'une grande propreté ; il est vrai que les meubles nécessaires à un Indien ne sont pas nombreux : une natte, étendue sur le sable fin qui couvre le sol, lui sert de lit; quelques pièces d’étoffle grossière le défendent contre la fraicheur ou l'humidité des nuits; un coffre en bois contient ses humbles vêtements, ceux de sa femme, et le peu de bijoux d’or qui composent sa fortune. Un hangar séparé sert aux usages domestiques; les aliments y sont préparés par les mains des femmes, et la fumée, si désagréable dans les chaumières, ne se fait jamais sentir dans la case d'un Indou.

Les castes inférieures, condamnées aux travaux fatigants, portent leurs vêtements en toile bleue ; le pantalon ne descend que jusqu aux genoux ; il laisse voir une jambe maigre et fatiguée ; le reste du corps n'annonce ni la force ni la santé. Les membres du paria (PL 19) sont maigres, sans vigueur, et sur cette figure cuivrée, brûlée par le soleil, dans c ces grands yttx noirs, privés d'expression, sur cette pl ible, résignée,

il est impossible de deviner un éclair d'épée: Les

. traits de l’'Indou sont généralement réguliers, doux, et ont même, jusque dans l’âge mûr, quelque chose de Æéminin.

Cependant les nuances peu favorables du portrait que je viens de faire s’affaiblissent à mesure que l'on observe les castes supérieures qui, en se réservant la considération, les richesses, ou les états lucratifs sans travail pénible, vivent du commerce, ou aux dépens de la superstition, qu'elles exploitent à leur profit. Un brame est toujours facile à reconnaître : son habillement, très-blanc, est bien drapé sur ses épaules; son corps, chargé d’embonpoint, respire la mollesse et la santé; sa démarche n’est pas sans dignité ; ses traits sont distingués ; mais, à travers l'air gravé, hautain et dédaigneux en même temps, répandu sur sa physionomie, on découvre sans peine quelque chose de faux et de méchant. L'influence des brames est sans bornes, même sur les castes les plus élevées; les dernières fuient devant eux ou cachent leur front dans la poussière. Ce pouvoir religieux, dont l'ancienneté se perd dans la nuit des temps, n’est nullement affaibli et brave la puissance et les efforts des Européens : cependant il est devenu, entre les mains de ceux-ci, un moyen d'asservissement. Presque toutes les fonctions inférieures de l'administration anglaise , dans l'intérieur de l'Inde , sont remplies par des brames : ce sont eux qui lèvent les impôts, les répartissent sur la population, aux dépens de laquelle ils sienrichissent rapidement. Souvent investis de hauts emplois par de trop confiantes autorités , ils en ont presque toujours abusé, avec une fausseté,

DE LA FAVORITE. 189 une perfidie dont eux seuls pouvaient donner l'exemple : et, mettant d'avance à l'abri le fruit de leurs vols ou de leurs concussions, ni les menaces ni les supplices n'ont pu le leur faire restituer.

Les membres de cette caste orgueilleuse considèrent les Européens comme des ennemis avec lesquels ils partagent les dépouilles de leurs compatriotes vaincus : l'intérêt seul peut les faire ployer sous un joug qu'ils abhorrent, et paraître devant des étrangers, dont la présence est pour eux une horrible souillure, qu'ils s’'empressent d'effacer par de nombreuses ablutions.

Les habitations des brames se distinguent toujours par leur étendue et un air d’aisance ; elles contiennent ordinairement un .grand nombre de domestiques tirés des hautes classes. Les appartements sont meublés avec luxe : ceux des femmes forment une partie séparée de la maison, où les plus proches parents peuvent à peine pénétrer. C’est dans ces lieux retirés, d’où elles sortent rarement, que vivent les Indiennes dans une espèce d'esclavage : ni les richesses, ni le rang élevé de leur famille ou de leur mari, ne rendent leur sort plus heureux. L'autorité du maître est absolue; elles ne sont que ses premières esclaves, et ne peuvent paraître devant lui que dans une posture humble et les yeux constamment baissés. La femme, considérée comme un être d'une espèce inférieure, ne mange jamais avec son mari ou ses fils, qu'elle doit servir; elle est même bannie de toutes les cérémonies religieuses. Soigner l'intérieur de sa maison, souffrir avec une inaltérable douceur les caprices de son maître; tâcher de

lui plaire, quels que soient son caractère et son humeur; parfois enfin se brûler sur son tombeau: tel est le sort d'une bramine dès qu'elle tombe sous le joug d'un mari.

Un usage assez singulier défend à une mère de prononcer le nom du père de ses enfants ; elle ne lui parle qu'à la troisième personne, et les fils ne prennent le nom de la famille qu'après la mort de son chef.

Les femmes indiennes que leur rang dispense des travaux pénibles sont généralement jolies et bien faites ; leur teint, légèrement cuivré, conserve dans la réclusion une délicatesse que relèvent des dents blanches et bien rangées; deux beaux yeux noirs, entourés d’un cercle bleu bordant les paupières; une taille bien prise ; des seins parfaitement placés et conservés avec soin; un embonpoint modéré, des pieds petits, des mains délicates, rendent les Indiennes des femmes très-séduisantes. Elles aiment la parure et s’en servent avec beaucoup de goût : des anneaux d’or massifs ornent le bas de leurs jambes et l'extrémité des bras; des chaînes du même métal tournent autour du cou, couvrent le front et s'enlacent dans les cheveux, relevés sur le sommet de la tête, toujours découverte. Un pantalon large, descendant jusqu'aux pieds, et recouvert par la chemise, longue et sans manches { PI. 17) ; enfin, une pièce de toile de coton entourant le cou et la partie supérieure du corps, forment leur habillement, dont la simplicité est loin d’exclure la coquetterie.

Cependant il est un genre d'ornement auquel, je dois l'avouer, ma vue n'a jamais pu s'habituer : je veux

DE LA FAVORITE. 191 parler d’un anneau d’or, souvent assez grand , passé dans la cloison gauche du nez et descendant jusque sur les lèvres. J'ai entendu beaucoup d'Européens prétendre que cette boucle donnait de l'expression à la physionomie de ces dames, que son balancement était un nouvel agrément : pour moi, je l'ai trouvé toujours bizarre et nullement séduisant.

Nous avions achevé la visite de l'aldée des tisserands : mon guide nous fit parcourir celle du voisinage, qui est habitée par des teinturiers. Ce village ressemblait à celui que je venais de quitter ; il était de même entouré de grands arbres, à l'ombre desquels se reposaient des vieillards et jouait une foule d'enfants; plus loin , beaucoup de femmes étendaient sur des piquets les pièces de fil de coton, encore humides de la teinture bleue

qu'elles venaient de recevoir dans une espèce d'usine

que je voulus visiter. La simplicité des procédés m'étonna : des boules, formées de feuilles d’indigo écrasées, étaient mises à dissoudre dans de l'eau bouillante : celle-ci, chargée des parties colorantes et débarrassée de celles qui sont inutiles, était remise de nouveau en ébullition, et recevait alors les fils de coton qui, soumis une seconde fois à la même opération, puis séchés de nouveau, avaient acquis le degré de teinture nécessaire pour être mis en œuvre par les tisserands. Je n'ai pu acquérir la certitude que l'ouvrier ne mettait pas quelque mordant dans la teinture : malgré la plus grande attention et beaucoup de questions, mes doutes n'ont pu être levés. Seulement j'ai remarqué que les femmes, avant d’allonger les fils sur le métier, les enduisaient

d'une matière liquide, gluante, blanchâtre, presque inodore , et ressemblant à de l’eau de riz très-chargée : peut-être cette préparation doit-elle donner à la toile plus d'éclat, et une apparente solidité. Dans tous les cas, il semble que, si la teinture reçoit de l'eau une qualité supérieure en brillant et en durée, elle est mal appliquée; car ce n'est qu'après un assez long usage que les guinées ne déteignent plus : mais aussi elles n'ont alors rien perdu de leur belle couleur primitive.

La superbe teinture rouge qui domine dans tous les mouchoirs de l'Inde, et ne passe jamais, est tirée, par l'ébullition, d'une herbe assez semblable au chiendent, qui est récoltée dans les environs de Maduré, grande ville de l'intérieur. Les autres couleurs, beaucoup moins estimées , viennent des provinces du nord.

Les Indiens de Pondichéry ont encore une autre ma-° nière de préparer l'indigo : les feuilles écrasées et mises en pâte sont fortement battues dans une certaine quantité d'eau, jusqu’à ce que celle-ci soit chargée de la plus grande partie du bleu; puis transvasée et débarrassée ainsi des matières étrangères, elle reçoit une espèce de terre glaise qui, en se précipitant au fond du vase, entraîne avec elle toute la couleur. Ce mélange, bien séché au soleil, peut attendre longtemps le moment d'être employé. Ces procédés sont sans doute bien inférieurs à ceux que les Européens suivent sur les lieux mêmes; mais ils suflisent aux habitants et ne leur reviennent pas si cher. Toutes ces aldées sont placées sur le bord des belles routes dont j'ai déjà parlé, et offrent un spectacle extrêmement animé. Mais c’est sur-

tout auprès des chauderies, auberges publiques dans lesquelles les voyageurs de toutes les nations reçoivent une hospitalité gratuite, que se fontremarquer le mouvement de cette nombreuse population et la variété des éléments qui la composent. Là, vous voyez le fakir indou faisant parade du supplice auquel, par sainteté ou par intérêt, il s'est condamné (PI. 17); sa main est toujours tendue pour recevoir les aumônes. Près de lui est un musulman, tourné du côté de la Mecque, achevant sa prière, sans que le mouvement de la foule qui l'entoure puisse le déranger dans ses méditations; plus loin, les riches marchands, assis sur des tapis, entourés de leurs serviteurs et de nombreux ballots de marchandises que des bœufs ont apportés de l'intérieur, fument gravement le houka, en écoutant les propositions des commercants du pays. Jamais un marché ne se conclut sans de longs débats qui laissent ainsi aux parties contractantes la faculté de considérer leurs intérêts sous toutes les faces: souvent ils sont bruyants sans que la conclusion en soit plus rapprochée; car pour un Indien le temps west rien, et le gain le plus minime est d'une grande valeur.

Ces chauderies sont des fondations pieuses : il y en a un grand nombre, et beaucoup ont coûté des sommes considérables sans autre dédommagement pour le fondateur que les bénédictions du voyageur fatigué. Un bâtiment très-vaste contient un grand nombre de chambres entièrement nues; chaque nouvel arrivant apporte toujours son bagage avec lui : une galerie extérieure reçoit les malheureux des castes réprouvées. Dans un

194 VOYAGE vaste enclos planté d'arbres et ordinairement bien entretenu , est un bassin pour les ablutions des musulmans et, à peu de distance, lidole devant laquelle les sectateurs de Brama vont faire leurs génuflexions. Là règne une tolérance religieuse sans bornes, et parmi ces hommes que le hasard a rassemblés, dont peu appartiennent aux classes les plus élevées, jamais le plus léger différend n’a lieu ; le vol même y est inconnu. Quelle force peut conserver une pareille harmonie parmi cette immense population? Ce n’est pas la civilisation, puisque en Europe les crimes les plus atroces se succèdent chaque jour. Serait-ce, au contraire, l'imocence primitive ? Non plus, puisque lIndien, toujours adonné au commerce, cherche constamment à tromper, et que les dernières classes sont abandonnées à tous les excès de la dépravation : la superstition, les préjugés religieux, ont pu seuls amener d'aussi étonnants résultats. Tous les peuples furent soumis à ce joug; ils l’ont secoué, la plupart en partie, quelques-uns tout à fait; mais dans l'Inde la religion a conservé tout son empire, malgré une ancienneté de plusieurs milliers d'années pendant lesquels la presqu'ile fut saccagée, conquise , occupée par une longue suite de peuples conquérants. Que sont-ils devenus? Nul vestige ne reste de leur passage. Des ruines, Delhi, Golconde détruites, quelques mahométans à peine aperçus, rappellent seuls les conquêtes des Arabes. La religion des Indous, leurs coutumes, léurs mœurs, ont traversé, sans se modifier, ces effrayantes révolutions. C'est en vain que les Anglais, abandonnant le glaive pour le flambeau de la civilisation,

DE LA FAVORITE. 195 ont voulu rappeler à une destinée moins cruelle cette multitude, victime des plus odieux préjugés ; tous leurs efforts ont échoué, et le voyageur trouve la population de l'Inde telle qu'elle était sans doute du temps des Cyrus et des Alexandre. On ne peut douter un instant que le système des castes, imposé pour ainsi dire par la religion, ne soit la barrière contre laquelle est venu se briser le torrent des siècles et de la civilisation. Savoir comment la majeure partie d'une population a pu consentir à vivre en proie à la misère, sans espérance même de changer son sort, condamnée de génération en génération aux travaux les plus pénibles et les plus dégoûtants , à être, même en naissant, un objet d'horreur et de réprobation, est un problème dont la solution se perd dans la nuit des temps. Le législateur voulut sans doute diviser cette foule d'hommes, alors sauvages, pour la soumettre plus facilement au joug de l'ordre et des lois; il donna, au nom du ciel, à chaque caste ses charges et ses priviléges, et sa décision fut regardée comme celle du destin : son pouvoir passa aux mains des brames, qui l'ont conservé jusqu'à nos jours. Cette caste, consacrée au service des autels, veille avec soin à l'exécution sévère des anciennes lois; mais en même temps, soit prudence ou ambition , elle a laissé les barrières anciennement élevées entre les classes inférieures et celles qui possèdent les richesses , devenir la ligne de démarcation entre l'esclavage et la liberté. r

Dans chaque caste la surveillance est confiée aux vieillards, appelés à juger et à punir les mauvaises 13,

196 VOYAGE actions : les crimes sont très-rares, et peuvent être rachetés ; mais un attentat contre les usages religieux, les murmures contre la destinée, un seul doute sur le pouvoir des brames, sont punis d’un supplice qui, pour un Indou, est mille fois pire que la mort: l'expulsion de sa caste, pour laquelle il devient, comme le paria, un objet de dégoût et d'horreur.

Tel est l'effrayant avenir qui attend tout’ homme qui oserait abandonner sa religion, ou fronder les préjugés et les coutumes qu'elle a consacrés. Doit-on sétonner après cela que la religion chrétienne n'ait pu convertir que quelques misérables des plus basses classes, et que la voix de la raison et de la philosophie soit restée sans effet sur une population aussi abrutie par la superstition! J'aurai occasion de revenir sur ce sujet.

Dans l'Inde, l'observateur éprouve, plutôt qu'il ne remarque, qu’une teinte d’uniformité est répandue sur tous les objets : rien de saillant n'offre un point d'arrêt à ses observations. Cette multitude d'êtres humains, que leur ressemblance physique et morale, la similitude absolue de vêtements et de coutumes, pourraient faire croire sortis du même moule, semblent des insectes inoffensifs, usant dans le sable la vie qu'ils ont reçue de la nature. La philanthropie du philosophe s'éteint à la vue de si grands maux; il les déplore et détourne les yeux. Pour moi, que l'histoire sanglante des Tamerlan et des Gengiskan avait frappé d'horreur; qui ne pouvais concevoir comment, au milieu du ravage des provinces , pendant les siéges des capitales de l'Inde, des millions d'hommes avaient succombé sous le fer des

DE LA FAVORITE. 197 Tartares, quand j'eus parcouru les côtes de ces contrées, vu leur population, et surtout les parias, je compris alors, j'excusai même les massacres commis par les conquérants : ils avaient combattu les guerriers, et ils adoptèrent en vainqueurs le mépris des vaincus pour les classes inférieures.

Tournons les yeux sur notre Europe si belle, si riche maintenant, peut - être trouverions - nous encore des preuves qu'elle eut aussi ses se ses eastes inférieures et ses superstitions.

Les monuments indiens portent le sceau de l'antiquité: on admire la patience qui a présidé à leur construction et aux nombreuses sculptures qui les ornent ; l'esprit est effrayé de la longue suite de siècles dont ces masses énormes sont les témoins, mais il n’éprouve aucun sentiment de grandeur ni d’exaltation. J'ai parcouru l'intérieur d’une pagode, temple indien dont la fondation se perd dans la nuit des temps; j'ai vu des pierres entassées sans goût, de grossières statues : rien ne parlait à l'âme et n'inspirait le respect.

Dans une première cour, sombre, étroite, et entourée de hauts murs, j'aperçus plusieurs vieilles bayadères, occupées à laver le linge des prêtres. Je franchis, malgré les efforts de mon guide pour m'en empêcher, la porte de la seconde enceinte ; elle est vaste et carrée; la galerie en pierre qui l'entoure intérieurement est adossée à un mur épais et soutenue de l'autre côté par un rang de colonnes; dessous nous vimes un grand nombre d'autels, sur lesquels figuraient de petites idoles en pierre, fort laides, grossièrement sculptées, et ac-

coutrées d'une manière bizarre. Le premier objet qui s'offrit à mes yeux était une colonne, haute d'environ trente pieds, peinte de plusieurs couleurs; au sommet, une poutre, mise en travers comme une potence, soutenait à chacune de ses extrémités de grosses boules rouges; derrière la colonne, et toujours dans le milieu de la cour faisant face à l'entrée, je vis une espèce de petit temple , construit en grosses pierres de taille couvertes de sculptures, représentant des animaux de formes bizarres; entre les quatre colonnes qui soutenaient un dôme pointu, surmonté d'une boule, était l'image d'un bœuf de grandeur naturelle, tirée d’un seul bloc-de pierre grise et parfaitement sculptée ; l'animal était debout, exhaussé sur un piédestal, la tête tournée vers le fond de l'enceinte du côté de la porte étroite et basse d'un monument (PL. 12). J'entrai dans une salle dont les murs étaient couverts de peintures grossières représentant des idoles; devant elles brülait, dans des lampes en fer, de l'huile qui répandait une odeur inlecte : le sol était jonché de feuillages, offerts sans doute par les fidèles; mais comme les offrandes des jours précédents n'avaient pas été enlevées, il sortait de cet amas d'ordures des exhalaisons vraiment méphitiques. Au fond était une autre chambre, également sans autre ouverture que la porte; je m'en étais approché, et déjà j'entrevoyais une idole d’une figure hideuse, barbouillée de rouge et de graisse : la multitude de lampes qui brülaient devant elle augmentait la puanteur affreuse que cet antre exhalait; mais alors je fus entouré par la foule des prêtres, très-mécontents que

DE LA FAVORITE. 199 j'eusse osé aller si loin : je battis prudemment en retraite, et, forcé de quitter l'enceinte, je regrettai de w'avoir pu visiter les monuments singuliers que j'apercevais dans le fond.

L’extérieur de la grande porte d'entrée attira mon attention par sa massive architecture dans laquelle je cherchai en vain quelques rapports avec les trois ordres em-

-ployés par les anciens : la façade était ornée d'une multitude de sculptures dont les principales représentaient un bœuf entouré de musiciens et de bayadères (PI. 1 1); cependant l'ensemble des monuments de la pagode me rappelait quelques souvenirs des gravures représentant l'intérieur du temple de Jérusalem et que, dans mon enfance, j'avais si souvent admirées dans l'Ancien Testament. N'avais-je pas approché du saint des saints! Et qui certifiera que le veau d'or des Juifs, copié du bœuf Apis des Égyptiens, n'est pas le bœuf sacré des Indous?

Le portail a plus de quarante pieds d’élévation; il est construit, ainsi que la plupart des parties importantes de l'édifice, en pierres de taille d'une couleur grisâtre, d'un grain plus fin et aussi dur que le granit, auquel elles ressemblent beaucoup. Il a fallu les faire venir de bien loin; le transport a dû en être difficile et dispendieux, car cette espèce de pierre ne se trouve pas dans les provinces des environs de Pondichéry.

La pagode de Wilnour, située à deux lieues de la ville, est plus riche, plus vaste, et d'une antiquité encore plus reculée, dit-on, que le temple dont j'ai donné la description. J'eus le chagrin de ne pouvoir aller la visiter : une indisposition, causée par la chaleur et

suite des fatigues de la mer, m'empècha de satisfaire ma curiosité. Cependant j'en trouvai le dédommagement dans la visite que les brames de cette pagode, accompagnés de leurs bayadères, vinrent faire en grande cérémonie au gouverneur. Ces lévites de Brama n'avaient rien de remarquable; leur costume était le même que celui que j'ai déjà décrit; plusieurs étaient avancés en âge; tous portaient sur le front le signe révéré de leur caste. À leur air hautain avait succédé une basse humilité devant l'autorité dont ils désiraient obtenir une faveur. Rien dans leurs figures et leurs manières n'inspirait le respect, et, en eüt-il été autrement, la vue seule de cette troupe de femmes, au maintien hardi et dissolu, l'aurait bientôt fait évanouir. En vain je cherchai quelques traits de ressemblance entre ces filles dont plusieurs, à peine sorties de l'enfance, étaient déjà fanées par le libertinage, et les fameuses bayadères dont Raynal fait un portrait si brillant et si séduisant. Celles-ci ne manquaient cependant pas absolument de grâces ; mais, sous la profusion de bijoux d’or qui les couvraient , avec les énormes boucles qui pendaient à leurs nez et à leurs oreilles, elles avaient un air misérable et avili. Leur toilette différait peu de celle des autres femmes indiennes, dont l'air humble et soumis rend encore plus choquante l’effronterie déhontée des bayadères,

Ces créatures dégradées n’appartiennent pas à une caste particulière; elles sortent de toutes les castes inférieures pour y rentrer quand elles ont perdu leur jeunesse et leur beauté. Les brames, aux plaisirs des-

DE LA FAVORITE. 201 quels ces filles sont destinées, les choisissent dans l’enfance et les font élever par de vieilles bayadères pour les fonctions qu'elles sont appelées à remplir et qui ne se bornent pas au service de la pagode: la jalousie de leurs maîtres ne peut aller jusqu'à renoncer à une branche lucrative de commerce.

La passion des Indous pour la danse lubrique, à laquelle l'usage ne permet qu'aux seules bayadères de se vouer, est pour les riches un sujet de profusion dont les

prêtres tirent un grand parti. Ces danseuses paraissent

à toutes les fêtes et sont louées à des prix très-élevés; à ces bénéfices ostensibles se joignent d’autres profits secrets dont l'autel réclame encore sa part : le reste, transformé en bijoux précieux, orne la bayadère et lui assure de nouveaux droits à la générosité de ses nombreux adorateurs.

Le riche Indou, condamné par sa religion à un régime sévère, à la privation de vin et de toute liqueur forte, s'en dédommage par le luxe et la mollesse. L’esclavage des femmes, l’effrayante sévérité des lois contre l'adultère, tiennent l'être le plus faible éloigné de toute distraction, tandis que son maître, livré pendant des nuits entières aux séductions des bayadères, paye leurs faveurs en les couvrant d’or.

Le libre exercice de trois religions, bien différentes quant aux principes, mais qui rivalisent pour la pompe de leurs cérémonies, doit amener nécessairement de nombreuses fêtes à Pondichéry; en eflet, pendant un court séjour, nous en vîmes trois : celle du feu, célébrée par les Indous ; l'anniversaire de la mort d'un grand saint

mahométan, et enfin la Féte-Dieu des chrétiens. Dans ce pays, les distractions sont nécessaires et recherchées avec fureur, et la tolérance religieuse y est si grande que les habitants, quelle que soit leur religion, ne se font aucun scrupule de cesser leurs travaux et de se livrer au plaisir en l'honneur de la croix, ou du croissant, où enfin du lingam de Brama.

La fête du feu me sembla plutôt une occasion de promenade qu'une cérémonie religieuse. Dans la plaine sablonneuse qui longe la mer au N. de la ville, je trouvai, dans laprès-midi, une multitude d’Indiens au milieu desquels nos palanquins eurent beaucoup de peine à passer: ces figures si humbles, ces physionomies si ternes le matin encore, avaient pris un air de gaieté et de contentement qui excitait mon étonnement. Le silence que j'avais remarqué dans les aldées avait fait place à un bruit confus; mais il devint assourdissant quand les sons rauques et discordants des instruments indiens et les acclamations de la foule annoncèrent l'arrivée de la procession, conduite par des brames, et composée des dévots qui devaient expier leurs péchés par l'épreuve du feu. Sur un terrain assez uni on avait étendu une couche de légers fagots, qui couvrait un espace d'environ trente pieds de long sur la moitié de large : longtemps avant que les patients se présentassent , le feu avait été mis et tout le bois consumé; cependant les charbons étaient encore en partie enflammés, et, malgré une course rapide , je doute fort que ces pauvres victimes du fanatisme, ou ces complices de la friponnerie des brames, eussent pu impu

La

DE LA FAVORITE. 205 nément franchir le brasier, comme ils le firent devant moi, si leurs pieds n'avaient été enduits d'une préparation ou endurcis peut-être par l'habitude qu'ont les Indous d'aller toujours sans chaussure. Quarante environ se présentèrent ; quelques -uns, intimidés, abandonnèrent la partie et subirent la honte des huées de la foule : les autres, encouragés sans doute par les acclamations générales, soutinrent l'épreuve avec un air résolu et furent reçus à l'extrémité du brasier par leurs parents et leurs amis. Pendant et même après la pénible course, les patients ne témoignèrent aucune dou leur et marchaïent facilement : de là je conclus qu'il y avait quelque arrangement dont le bon peuple était dupe. Du reste, il le fut gaiement, et il semblait assister plutôt à un spectacle donné pour l'amuser qu'à une cérémonie religieuse destinée à réveiller son zèle et à l'édifier. L'air d'importance des brames, l'empressement respectueux avec lequel la foule s'ouvrait devant eux, au moment même où ces prêtres artificieux et intéressés faisaient leurs efforts pour la maintenir dans l'abrutissement par les pratiques d’une grossière superstition, me firent faire de pénibles réflexions que le lecteur comprendra et partagera peut-être avec moi.

Après les sectateurs de Brama arrivèrent ceux de Mahomet dont les marabouts, moins nombreux et moins puissants, ne m'en parurent pas pour cela plus respectables et plus désintéressés.

Il était neuf heures du soir, quand M. Jurien, plusieurs de mes officiers et moi, nous allâmes voir la fête du grand saint musulman : jamais je ne pourrai rendre

le spectacle extraordinaire qui s’offrit à mes veux. Le ciel était sombre, de nombreux éclairs témoignaient que la chaleur avait été excessive dans la : journée ; nos palanquins s’arrêtèrent dans une des grandes avenues bordées d'aldées ; j'avoue qu'au premier moment je crus être arrivé en enfer : nous nous trouvâmes au milieu d'une foule d'hommes portant des torches et des réchauds remplis d'étoupes imprégnées d'huile de coco, dont la lumière blafarde et agitée par les contorsions des porteurs donnait à ceux- ci l'apparence de véritables démons.

Nous arrivâmes avec beaucoup de peine, et au risque d'être vingt fois asphyxiés ou brûlés, jusqu'à la chapelle du saint: c’est un petit monument carré, en pierres de taille, dont une porte étroite et basse est la seule ouverture, condamnée , avant et. après la cérémonie, pour tout le reste de l'année. A travers l'épaisse fumée causée par une douzaine de sales lampes qui éclairaient la pette chambre, unique pièce de l'édifice, je distinguai une espèce de catafalque, placé sur le sol et recouvert d'un mauvais tapis, dont l'ancienneté faisait sans doute tout le prix. Le prêtre nous offrit de petits morceaux enflammés d'un boïs odorant dont il sentit, je pense, que le secours était absolument nécessaire : chaque visiteur reçut en outre de ses mains une chaîne de fleurs blanches et rouges, qu'il fallut mettre autour de son cou; cette attention fut récompensée à la grande satisfaction du marabout. Enfin nous terminâmes le plus tôt possible notre visite pour aller voir les détails de la procession qui se préparait à quelques pas de la chapelle.

La principale pièce était en verre et en papier peints de différentes couleurs; la partie inférieure offrait la forme d'un carré de quatre pieds sur trois de hauteur; elle supportait un dôme deux fois plus élevé, dont le mouvement continuel de rotation, donné par un homme caché dans l'intérieur, était tout à fait indépendant. Une grande quantité d'ornements bizarres, brillants et disposés avec symétrie, couvraient la machine éclairée par dix rangs de bougies depuis sa base jusqu'au sommet surmonté lui-même d'un foyer d’où s'échappait une lumière éclatante; tout l'édifice, ainsi illuminé, offrait un coup d'œil aussi agréable que singulier : il reposait sur un énorme brancard autour pr vingt vigoureux porteurs étaient rangés.

Derrière le sandana colon (c'est le nom indien de la machine éclairée) se trouvait une charrette traînée par deux bœufs et portant un énorme tambour sur lequel deux hommes frappaient constamment ; en tête du cortége était un marabout d'une physionomie vénérable , vêtu de blanc, la tête couverte d'un large turban de la même couleur, ayant à ses côtés deux hommes porteurs de bannières sur lesquelles on distinguait des signes particuliers : il prononçait avec un grand calme sa prière à haute voix, sans que les hurlements et les contorsions d’un jongleur, armé d’un sabre avec lequel il faisait des tours effrayants, ni le vacarme de plusieurs autres acteurs frappant sur des tambours de basque, parussent seulement le déranger. Mais sa gravité fut mise à une bien plus forte épreuve quand la procession se mit en marche, car alors commença un effroyable

charivari : les mugissements de cornets à bouquin d'une grandeur démesurée , les cris aigus des flûtes, les roulements des gros tambours, enfin les sons rauques et déchirants des trompettes recourbées, instruments que l’on voit représentés dans les tableaux des batailles d'Alexandre, firent un vacarme auquel nos oreilles ne purent résister : nous nous sauvâmes en grande hâte, aveuglés par la fumée, repoussés par l'odeur infecte qu'exhalait cette foule dont le bruit, à cinq heures du matin, me poursuivait encore dans mon lit. Rien de plus inoffensif que la gaieté des Indiens; jamais de rixes, et comme les parias sont bannis de toutes les fêtes, l'homme ivre serait une horrible monstruosité au milieu de cette population qui s'abstient de vin et de liqueurs fortes avec une sévérité religieuse.

Cependant la Fête-Dieu approchait, et déjà de tous côtés dans la ville se faisaient les préparatifs pour les reposoirs : les prêtres des deux églises excitaient, dans cette grande circonstance, la générosité et l'amourpropre des chrétiens. Cette classe, malgré tous les efforts des jésuites et des missionnaires, est restée très-peu nombreuse et diminue ‘encore tous les ans: elle est composée des Européens de nations catholiques, de mulâtres, enfants de femmes du pays, et enfin de parias que l'intérêt ou le désir d'échapper, sous la protection des chrétiens, au préjugé qui les écrase, a fait changer de religion. Le nombre des fidèles est donc extrêmement borné; cependant le partage a causé de tout temps, entre les deux paroisses, une rivalité qui n'a pas toujours été favorable à la propagation de notre

DE LA FAVORITE. 207 foi, dans des contrées où chaque croyant ignore les jalousies intérieures comme les débats extérieurs, et ne veut dominer que par la pastis de ses cérémonies.

La cathédrale des D. dont j'ai déjà site est celle qui a l'avantage; c'est à cette église que vont les chrétiens indigènes et une partie de la population blanche : aussi, ses revenus étant plus considérables, ses cérémonies sont plus somptueuses que celles de sa rivale qui ne voit que les employés du gouvernement ; mais, pour conserver cette supériorité et tenir toujours en haleine le zèle généreux des néophytes peu capables de comprendre l'admirable et simple morale de la religion chrétienne, il a fallu faire de nombreuses concessions et environner le culte extérieur de toute la pompe qui entoure celui de Brama. En effet, la différence, qui devrait être grande, est tellement affaiblie que l'étranger peut, au premier abord, commettre de fortes méprises. N’aï-je pas vu à la porte de l'église, au moment de la cérémonie, des bannières à peu près semblables à celles que j'avais remarquées une des soirées précédentes ? n’ai-je pas entendu les mêmes instruments, le même bruit? Je n’oserais assurer ne pas avoir aperçu les mêmes individus. Quels avantages a rapportés une pareille condescendance ? Malgré tous les eflorts des prêtres catholiques, les pompes des cérémonies chrétiennes sont restées inférieures à celles des deux autres croyances dominantes: et notre religion, en s'éloignant de son principe et en cherchant ses prosélytes dans les classes méprisées, est tombée dans le mépris des Indiens.

La religion protestante n’a certainement pas converti plus d'indigènes ; mais, sagement dépouillée de toute solennité extérieure , exercée dans des temples dont l'ordre et la décence ont chassé la foule, elle a obtenu dans l'Inde, comme partout ailleurs, le respect de la population.

La seconde église de Pondichéry est petite, trèspropre, et simplement ornée : sa construction nouvelle n’a rien de monumental.

La chaleur avait fait remettre la procession à six heures du soir; jy assistai, accompagné de l'état major de la Favorite. Les bannières, les images, et surtout les anges, les saints et les saintes, représentés par de petits enfants dont les charmantes figures pouvaient à peine faire fermer les yeux sur le ridicule de leur accoutrement, n'avaient pas été oubliés. Je voyais la population indienne, amassée sur notre passage, sourire de pitié à toutes ces pitoyables imitations que l'éclat ne relevait même pas à leurs yeux. Je tournai les miens sur les dames qui accompagnaient la procession, d'un air, je dois en convenir, peu dévot : je remarquai plusieurs jolies femmes, aux yeux vifs, à la physionomie spirituelle ; mais elles étaient généralement pâles et habillées avec peu de goût.

J'eus occasion, dans cette circonstance, de voir la suite du gouverneur pour les grandes cérémonies, el quoiqu'elle ne soit qu'un bien faible souvenir de la pompe imposante qui entourait la première autorité de Pondichéry, du temps de la puissance française dans la presqu'ile , elle ne manque cependant pas d’une certaine

| DE LA FAVORITE. 209 dignité. Huit Indous, habillés de blane à la mode du pays, pantalon et turban rouges, ayant. un baudrier bleu orné des armes de France en argent tiennent sur deux rangs la tête du cortége; ils sont appelés pions, portent les ordres du gouverneur, et pour tout indigène leur personne est sacrée. Après, viennent huit musulmans habillés de la même manière; ils ont des moustaches, et, au lieu d’un baudrier, ils portent de longues cannes en argent surmontées d’une pomme; puis arrive le palanquin du gouverneur suivi de ceux des autres autorités de la colonie, également accompagnées d'un nombreux domestique.

Au milieu d'une population aussi tranquille, de mœurs aussi douces, les gardes armés sont inutiles : aussi toute la police de la ville et de ses environs se fait-elle sans peine avec une seule compagnie de cipayes indiens qui compose toute la garnison.

Quand, le soir, le gouverneur rentre chez lui, tous ses gardes forment une haie, baissent la tête jusqu’à terre, la main droite étendue sur la poitrine, et prononcent ensemble une suite de paroles en langage indou. Les plaisants ont prétendu qu'elles signifiaient suivant l'usage des peuples d'Asie envers leurs souverains, des compliments un peu exagérés, tels que vainqueur des lions, destructeur des tigres, et autres titres aussi modestes; mais tout se borne, à ce qu'il paraît, à des vœux pour la nuit et le jour suivant.

Pondichéry possède encore plusieurs maisons d'une grande apparence ; mais elles sont en général mal entretenues et inhabitées. Le palais du gouverneur mérite

seul quelque attention (PI. 14): il est bâti sur l'emplacement de l'ancien, qui fut entièrement détruit par les Anglais; quoique beaucoup moins grand, c'est cependant habitation la plus convenable que j'aie vue dans nos colonies. H est situé sur un des côtés d’une belle place entourée de deux rangs d'arbres; devant la façade, d’une architecture élégante, est un jardin rempli de fleurs et bien entretenu : une grille laisse apercevoir les environs. Les appartements intérieurs sont commodes et bien distribués; la salle pour les grandes réunions et les bals est spacieuse et bien ornée : une vaste galerie, également au premier étage et ayant vue sur la place, permet de jouir de la fraicheur, si précieuse sous un climat brûlant. Le stuc magnifique dont les murs sont couverts, et qui imite parfaitement le plus beau marbre blanc, ne contribue pas peu à donner aux pièces principales un air de grandeur. Cette pâte est composée avec de la chaux, du blanc d'œuf et du sucre : c'est dans son application qu'est toute la difficulté que la patience indienne peut seule surmonter; car cet admirable poli n’est obtenu que par un frottement très-léger et fréquemment renouvelé, exercé avec la main : la sécheresse du climat aide beaucoup aussi à le conserver. Jusqu'ici Pondichéry à joui d'une grande supériorité dans ce genre de travail. J'admirai surtout la salle à manger qui occupe une grande partie du rez-de-chaussée et donne , d’un côté sur le jardin, et de l'autre sur un beau péristyle dominant la cour d'entrée du palais. Les murs semblent revêtus d’albâtre et reflètent la lumière comme des glaces.

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