‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 28 sur 53 · DENT · texte numérisé non relu

DENT

Ge stuc est à peu près le seul ornement dés maisons particulières de Pondichéry ; lameublement en est plus que simple et est loin de pouvoir empêcher l'air de circuler dans ces immenses appartements. Les meubles travaillés par les Indiens sont lourds et de mauvais goût ; ceux d'Europe ne peuvent que difficilement résister à l'humidité et surtout aux grandes chaleurs qui se succèdent alternativement. C’est l'industrie chinoise qui fait en grande partie les frais du modeste mobilier de l'Européen : le rotin et le bambou remplacent le verre et l'acajou; les lits sont si grands, et l'unique matelas qui les couvre est si mince et si uni, que l’ensemble forme une chambre rendue transparente par une gaze protectrice contre les myriades de moustiques, dont les cris et la piqûre font le désespoir du nouveau débarqué. Ce véritable fléau est plus répandu sur la côte de l'Inde que dans aucun des pays que j'ai visités. Les plus grandes précautions peuvent à peine en garantir, surtout pendant la mousson du $. O. : alors ces insectes sont si avides du sang de l'Européen non encore acclimaté, que; même le jour, à Calcutta, il doit être entouré d’une moustiquaire, pour pouvoir se livrer paisiblement à une occupation sédentaire. Attirés la nuit par la lumière qu'il est d'usage de conserver dans les appartements, les moustiques passent facilement à travers les croisées, fermées seulement par des persiennes et des treillis en rotin : ils assiégent les murailles de gaze, cherchent avec un instinct diabolique la moindre ouverture pour entrer et tourmenter le malheureux que des vêtements très-légers ne peuvent garantir de leurs douloureuses piqüres.

Toutes les maisons sont couvertes en terrasses, mais l'abondante rosée des nuits empêche d'y chercher du repos. En effet, quoique Pondichéry soit regardée comme le lieu le plus sain de toute la côte E. de l'Inde et préservée des maladies épidémiques qui ravagent si fréquemment les établissements aux environs, les variations de l'atmosphère y sont subites et souvent dangereuses. D'avril en septembre, quand le vent de S. O. souffle avec violence, un grain de pluie accompagné de tonnerre succède chaque soir à la chaleur étouffante de la journée et aux bouflées d'un air brülant qui fait éprouver par moments une angoisse fatigante. La plupart des nuits ne sont pas plus agréables; mais en octobre, le soleil commençant à s'éloigner vers le S., les pluies ont entièrement cessé, le ciel est presque constamment clair. Alors les Européens jouissent d’une température délicieuse ; les coups de vent de N. E, se font sentir, il est vrai, sur la côte, mais ils renouvellent l'air dans l'intérieur; des brises régulières tempèrent la chaleur le jour, et causent la nuit une fraicheur favorable au repos des étrangers, mais dangereuse pour les Indiens, qui considèrent cette saison comme leur hiver.

La ville, quoique nouvelle dans presque toutes ses parties, n'en possède pas moins quelques monuments d'utilité publique qu'elle doit aux soins et à la bonne administration des gouverneurs qui se sont succédé depuis la paix : les marchés sont couverts et bien entretenus ( PI. 15) ; la foule des Indiens qui SV rendent, leurs ruses pour faire valoir ce qu'ils ont à vendre, le jeu des

physionomies , leur impudeur à tromper les Européens, les contorsions des marchands, les bruyantes conversations des acheteurs, offrent un vaste champ aux observations sur les nuances du caractère des habitants.

Le marché à la viande offre un aspect dégoütant; les bœufs étant chers, soit en raison de leur rareté ou à cause de la superstition des Indous, la chair de buflle est la seule que l'on consomme communément ; l'apparenee et le goût en sont également désagréables, et sous l'influence d’une chaleur excessive, l'odeur qu'elle répand explique laversion qu'elle fait éprouver aux mahométans.

Plusieurs grands magasins nouvellement construits et destinés à recevoir les approvisionnements de riz, quand la mauvaise récolte fait craindre la famine, sont des témoins de la sollicitude des autorités. pour les malheureux indigènes, qui ont déjà vu plusieurs fois le gouvernement venir à leur secours avec autant de grandeur que de désintéressement , alors même que a famine décimait la population des provinces environnantes.

À Pondichéry, les provisions sont abondantes, à bas prix, mais peu variées et de qualité inférieure : la volaille y est petite et généralement maigre; il y a quelques fruits des tropiques dont plusieurs sont fort bons : quant aux légumes, on n’en trouve qu'une très-faible quantité. Les campagnes sont ravagées par une multitude dé sangliers et de cochons sauvages que l'horreur des Indous pour le sang et l'aversion des mahométans pour ces animaux laissent multiplier en paix; cependant,

pour détruire l'ennemi sans manquer à leurs principes religieux, les habitants dressent des piéges; le sanglier tombe dans le trou creusé exprès et y meurt de faim, à moins que les parias ne viennent le prendre pour le manger ou le vendre aux étrangers. Les chasseurs européens et musulmans trouvent plusieurs autres espèces de gibier.

Quoique j'eusse vu, à la procession de la Fête-Dieu et aux promenades , une grande partie des dames de Pondichéry, j'attendais, pour en porter un jugement consciencieux , le bal que le gouverneur comptait donner en l'honneur de la Favorite ; il fut très-beau, et j'eus une heureuse occasion de faire mes observations sur la plus brillante partie de la société. Je remarquai quelques johes femmes aux yeux brillants, à la physionomie gracieuse, à la taille svelte et élancée, au regard mélancolique ou animé par la coquetterie : je m’arrête, car autrement j'achèverais des portraits dont les originaux, étant en petit nombre, pourraient être reconnus.

Longtemps encore après la perte de sa splendeur, Pondichéry fut renommée pour la beauté de ses femmes. Toutes étaient d'origine française; les Européens établis dans toutes les parties de l'Inde venaient jouir auprès d'elles des plaisirs d'une société agréable qu'ils ne trouvaient nulle autre part dans ces pays lointains. Mais le temps et un abandon prolongé ont dû amener des changements. En effet, beaucoup de familles se sont éteintes ou ont abandonné une ville devenue sans intérêt, pour aller s'établir à Madras ou à Calcutta. À leur suite ont disparu les richesses et le luxe; mais la gaieté,

DE LA FAVORITE. 215 le goût des plaisirs et des réunions ont, au milieu de cette population réduite à presque rien, survécu à tant de malheurs. Les Anglais quittent souvent encore leurs palais et le faste qui les entoure pour passer quelques mois dans les maisons modestes de Pondichéry, au milieu d’une société peu fortunée, mais affable et sans prétentions: Beaucoup d’entre eux, séduits par les grâces des demoiselles françaises, se marient et enlèvent ainsi les plus belles fleurs pour les transplanter dans les établissements voisins. Sans doute que ces nombreuses émigrations ont causé un grand vide dans le nombre des jolies femmes de la ville; car, parmi les dames que j'avais sous les yeux, réunies au bal chez le gouverneur, beaucoup étaient d'une couleur foncée trop équivoque pour laisser des doutes sur leur origine et compromettre notre amour-propre national. Sauf les trèsagréables exceptions dont j'ai parlé plus haut, en général les toilettes me parurent de mauvais goût, portées par des figures peu gracieuses, des tailles grosses et carrées ; mais, à la profusion des bijoux précieux dont ces dames étaient couvertes, au mélange singulier de goût indien et de modes européennes qui se faisait remarquer dans leur parure, je devinai, et avec raison, qu'elles appartenaient à la riche classe des marchands arméniens, ou à celle des muläires qui est également aisée.

Les dames du sang français sont donc en petit nombre à Pondichéry, et il diminue chaque année; elles sont en général aimables et gracieuses, aimant beaucoup à plaire, et ne négligeant rien pour parvenir à ce but qu'elles manquent rarement : un esprit naturel et

délié remplace chez elles une éducation trop souvent négligée : une imagination très-vivé combat la paresse inhérente au climat et que malheureusement les usages ne secondent que trop. Le daubachi débarrasse sa mattresse de tous les soins intérieurs de la maison, elle ÿ reste absolument étrangère ; sa toilette même est rarement pour elle un objet d'occupation : la confection des robes suivant les modes de Paris, déjà anciennes il est vrai, est confiée à des tailleurs indiens; mais ceuxci, d'après ce que j'ai vu, s'entendent fort peu dans l'assortiment des couleurs favorables au teint de ces dames, qui, du reste, n'y sont pas toutes aussi indifférentes, car une des toilettes du bal trahissait par sa fraicheur le bon goût et le travail de la jolie femme qu'elle parait si bien.

Ce n'est pas sur les rivages indiens qu'il faut venir chercher les figures fraîches et les couleurs de la santé: ces charmes européens disparaissent rapidement sous l'influence d'un climat dévorant. Heureuses les femmes qui n'y perdent pas leur santé! Celles qui sont nées de familles établies depuis longtemps dans l'Inde ont beaucoup moins à craindre : habituées dès l'enfance à l’excessive chaleur, leur gaieté, leur énergie résistent mieux à l'ennui et à l'oisiveté, qui sont les causes de toutes les maladies des étrangers dans cette partie de l'Asie. Je fus à même de voir, dans les nombreux diners auxquels j'assistai, que les cuisiniers indiens sont peu versés dans leur art, et qu'un pareil régime est capable de détraquer en peu de temps la machine humaine la mieux organisée. En eflet, le cary joue le principal rôle dans

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