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DE LA FAVORITE. 217 un repas; il se reproduit sous cent figures diflérentes, etje ne pense pas qu'il y ait aucun produit de pharmacie qui contienne plus de drogues qu'un cary indien bien conditionné. Le nouveau débarqué recule devant la force du piment, le goût du gingembre, le safran et la multitude d'ingrédients plus piquants les uns que les autres; mais bientôt dégoûüté de viandes toujours dures et détestables, privé de poisson que les pêcheurs trouvent difficilement sur la côte, l'estomac fatigué par la chaleur préfère les mets qui doivent l'exciter, et le cary devient encore trop faible pour un palais blasé. J'ai vu servir, à la fin des bals, des consommés rendus épais par la quantité de poivre mêlé de gingembre qu'ils contenaient; les plus jeunes personnes avalaient cet infernal breuvage avec un plaisir infini. Ajoutez à cela, pour les hommes, l'usage peu modéré des liqueurs fortes, prétendues nécessaires pour réparer les pertes causées par la transpiration : on ne sera plus étonné qu'il meure tant d'Européens dans l'Inde, mais bien qu'il puisse y en exister un seul après un séjour de quelques années.
Quand on regarde la carte de la presqu'île de l'Inde, on voit que, par sa position, la rade de Pondichéry est entièrement à l'abri de la mousson de S. O., alors même que la côte, se dirigeant vers le N. E. un peu au-dessus de Madras, commence à être moins abritée par la terre et à éprouver les grosses mers et les mauvais temps qui se font sentir à cette époque dans le lond du golfe du Bengale. Au mouillage, nous avions
toujours une mer très-belle : jamais le ressac sur le
rivage n'empêcha nos communications : les schelinques le franchissaient facilement. Ces embarcations, construites avec des planches légères et cousues entre elles avec du rotin, sont profondes, plates en dessous, relevées et pointues aux extrémités; leur longueur varie entre vingt et trente pieds; elles sont en usage sur toute cette côte, et les Indiens les manœuvrent au milieu des lames avec une très-crande habileté. La patience qu'ils mettent à attendre le moment favorable pour aborder; la prestesse avec laquelle le bateau est halé en travers sur le sable avant qu'une nouvelle lame ne vienne le remplir; les cris, le tapage qui accompagnent ces opérations, étonnent d'abord, mais finissent par intéresser. Les schelingues sont toujours tirées la nuit à terre et ne la quittent plus que trèsrarement quand commence la mousson de N. E. Alors la côte est abandonnée par tous les navires; la mer, soulevée par les coups de vent du large, brise d'une manière effrayante sur les hauts-fonds, à plus de deux milles au large. À cette époque dangereuse, la rade de Pondichéry est encore la moins mauvaise de toutes celles du côté E. de la presqu'ile : les lames y sont moins terribles et les calmes plus fréquents.
De si grands avantages furent précieux, tant que le commerce de la France dans l'Inde égala celui de nos rivaux; mais maintenant, à peine quelques bâtiments marchands paraissent devant cette ville qui vit des flottes sans nombre mouillées sous ses MUIS : ils apportent les restes de cargaisons dont ils n'ont pu se défaire dans les grands établissements anglais, et prennent
DE LA FAVORITE. 219 en échange, ou payent en argent, quelques ballots de toiles bleues destinées à être vendues dans nos comptoirs d'Afrique, après toutefois avoir été entreposées dans les ports de France. Antérieurement à cette mesure, plusieurs bâtiments firent des spéculations également heureuses pour les armateurs et pour nos comptoirs de l'Inde. Les cargaisons de toiles bleues ou guinées furent portées directement au Sénégal et vendues à un prix très-inférieur à celui des mêmes guinées prises en Angleterre par nos bâtiments, transportées en France, puis enfin dans nos comptoirs sur la côte d'Afrique. Cette dernière voie, toute longue, toute dispendieuse qu'elle paraîtra, est cependant celle qu'on suit maintenant, et elle procure ces marchandises à un prix moins élevé que si elles avaient été apportées de Pondichéry en France sur des bâtiments nationaux. Sans doute que la différence des frets, moins chers chez les Anglais que chez nous, compense avec avantage le temps et les dépenses qu'exige le voyage en Angleterre. Quelques modifications dans les droits de douanes, ou la liberté des relations directes de commerce entre Pondichéry et nos colonies africaines, rendraient plus égale cette concurrence contre laquelle nos marchands ne peuvent lutter.
Les manufactures de Rouen ont voulu imiter les guinées bleues : leurs essais, heureux sous le rapport du tissu, ne l'ont pas été sous celui de la teinture; et malgré la différence des prix, les peuplades d'Afrique donnent toujours la préférence aux toiles de l'Inde.
Une branche de commerce assez lucrative et qui
220 VOYAGE aurait pu, avec le temps, prendre une plus grande extension, restait encore aux es habitants de Pondi-
ros bénéfices
— -lesel, donti
à la compagnie anglaise, sé avoir été dde qué dans nos possessions, entrait en fraude dans les provinces voisines ; mais le tort que ce commerce interlope faisait à nos rivaux excita de fortes réclamations, auxquelles le gouvernement français crut devoir céder; et moyennant une somme de 500,000 francs, payée annuellement, nos comptoirs tirent des magasins de la compagnie le sel nécessaire à leur consommation.
Au nombre des petits comptoirs ou loges appartenant à la France, et dont j'aurai occasion de parler plus tard, sont Karical et Mahé. Le premier est situé sur la côte Coromandel, à peu de distance au S. de Pondichéry, à l'embouchure d'une petite rivière dont il porte le nom et qui le sépare d'un établissement anglais. Cette place, sans la moindre importance comme sans commerce, n’est qu'un faible souvenir du passé.
Mahé est la seule possession française sur la côte malabare, si toutefois une case couverte en paille et Sur laquelle flotte notre pavillon, peut mériter ce nom. Autrefois les bâtiments y trouvaient un peu d'opium acheté dans les provinces voisines, mais ce commerce a tout à fait cessé.
Les relâches sont, pour les bâtiments de guerre, des moments de repos après lesquels officiers et matelots reprennent la mer avec une nouvelle ardeur : le passé et lavenir pressent tellement le présent, que celui-ci disparaît pour ainsi dire à leurs yeux. Ni les fréquentes
DE LA FAVORITE. 221 promenades à terre, ni l'abondance des vivrés frais, et encore moins le repos, ne purent laisser de grands regrets à tout mon monde quand le moment du départ arriva. Moi-même, tout entier aux nouvelles chances qui allaient s'ouvrir devant la Favorite, j'étouflai l'émotion pénible que me causèrent les adieux de mon compagnon de voyage, M. Jurien, et ceux de M. de Mélay dont je venais de recevoir tant de preuves de bienveillance et d'amitié : le 19 juin, ils m'accompagnèrent jusqu’au bord de la mer, et quelques instants après, à sept heures du soir, nous mimes sous voiles pour
Madras.
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