CHAPITRE VII
ARRIVÉE A MADRAS. — DESCRIPTION DE CET ÉTABLISSEMENT ANGLAIS. — CONSIDÉRATIONS GÉNÉRALES SUR LA PUISSANCE ANGLAISE DANS L'INDE.
La magnifique ville de Madras, cheflieu de l’une des trois présidences anglaises dans les Indes, est située sur la côte de Coromandel, à trente lieues au N. de Pondichéry. La Favorite, aidée du courant, franchit cet espace dans la nuit, malgré un calme de quelques heures, et mouilla, à onze heures du matin, devant le fort Saint-Georges, par neuf brasses d'eau, fond de sable, et à environ un mille et demi du rivage.
J'envoyai un officier traiter du salut avec les autorités militaires ; à quatre heures le pavillon anglais fut salué de vingt et un coups de canon, qui furent rendus surle-champ par les batteries du fort.
Le but principal de notre nouvelle relàche était de remplacer la chaîne et les deux ancres perdues à Bourbon et aux Seychelles; j'avais l'intention de terminer cette opération le plus tôt possible, et de faire route ensuite pour le comptoir français de Yanaon que je devais visiter. J'avoue que mon début fut trop peu attrayant pour me faire changer de résolution.
Quelques instants après le salut, je descendis à terre dans une schelingue ; la mer était houleuse sur la rade et encore plus mauvaise au rivage. Une voiture commandée d'avance m'attendait ; mais par un contre-temps fâcheux, un Français qui devait me servir de guide manqua au rendez-vous, et pendant que je prenais quelques renseignements chez un négociant anglais dont je n'eus pas plus à me louer que de son associé, que j'avais apporté de Pondichéry, mon cocher tout à fait ivre abandonna son poste, et je me trouvai dans la rue au milieu d'une foule d’'Indiens parlant tous à la fois un
mauvais anglais qu'il m'était impossible d'entendre ;
enfin au moment où tout à fait déconcerté de me trouver dans une semblable position, je perdais l'espoir de jamais en sortir, mon guide arrive enfin, me fait monter dans sa voiture, et je trouve un asile chez lui ; après quelques instants et malgré ses obligeantes sollicitations je retournai peu content à mon bord et bien décidé à ne revenir à terre que le surlendemain , le jour suivant étant un dimanche que, par religion, les Anglais passent renfermés chez eux.
J'eus donc tout le loisir de faire mes observations sur la position de Madras et sur sa rade; j'y joindrai quelques renseignements obtenus plus tard; ils m'aideront à donner de ce pays intéressant une idée qui sera trouvée sans doute bien imparfaite ; mais mon seul but possible est de faire voir au lecteur ce que j'ai vu, de lui apprendre ce que j'ai appris, sans lui faire partager les fatigues et les dangers d’une: longue navigation ; s'il veut en savoir davantage, la lecture des ouvrages
. 224 VOYAGE volumineux qui traitent séparément et exclusivement de chacun des nombreux pays que nous avons visités en courant, satisfera sa curiosité.
La côte que j'avais sous les yeux est entièrement basse, aucune montagne ne se fait voir dans l'intérieur ; le ressac qui brise constamment sur le rivage semble un long cordon argenté qui le sépare de la mer, dont le bruit sourd et monotone nous avait guidés pendant toute la nuit précédente.
De même que tous les établissements sur la côte de.
Coromandel, la ville, vue de la mer, n'a rien qui annonce une place aussi importante. Le fort Saint-Georges, ouvrage d'une grande étendue mais faiblement fortifié, borde le rivage. Les murailles, garnies de fossés du côté de terre, sont peu élevées, mais bien entretenues. Ges fortifications antiques et trop faibles pour supporter un siége entrepris par des troupes européennes, contenaient autrefois la ville blanche, c’est-à-dire les maisons et les magasins de la compagnie et des marchands anglais; mais depuis que la puissance britannique règne sans rivaux sur toute l'Inde et ne redoute ni étrangers ni indigènes, une nouvelle ville a couvert les environs, et le fort Saint-Georges est nai tenant occupé par une nombreuse garnison. Au N. dérses murs.coinibnte de ville noire ou indienne : un quai très-large, d'une demilieue de long, bordé de belles maisons et de grands magasins parmi lesquels on distingue l'arsenal de la ma rine et le palais de la douane, donne une haute idée de l'opulence et du commerce de cette riche cité (PI. 18)-
re et jusqu'à une assez grande distance vers l'n-
TT Sete
DE LA FAVORITE. 225 térieur sont des rues propres, bien bâties en briques et en bois, et occupées par la multitude des marchands de toutes les nations de l'Inde : à l'extrémité du quai elles viennent aboutir au rivage, qui est couvert de cases aussi loin que la vue peut s'étendre. D'innombrables bâtiments caboteurs indigènes étaient mouillés autour de chaque point de débarquement. Les grands navires restent devant la ville; la Favorite en était entourée. Dans le nombre se trouvaient plusieurs vaisseaux de la compagnie; ils arrivaient d'Europe, et devaient repartir sous peu de jours pour la Chine.
En échange de l'énorme quantité de marchandises que Madras reçoit chaque année d'Angleterre et qu'elle répand dans les nombreux établissements voisins, elle ne peut donner que des toiles bleues confectionnées dans les provinces environnantes, et les mouchoirs qui, par leurs couleurs si vives et si solides, font la richesse de l'ancien royaume de Paliacat, peu éloigné de la mer. C'est vers Calcutta, la ville des palais, maintenant capitale de l'Inde dont elle rappelle, par ses richesses et sa magnificence, les fabuleuses cités, que se dirige la plus grande partie des innombrables navires que chaque année l'Europe envoie dans ces contrées lointaines. Sa position sur les bords d’un fleuve assez profond pour recevoir les plus grands vaisseaux, domine les belles plaines de l’Indostan. Centre d'un commerce immense, Calcutta reçoit les produits d'une grande partie de l'Asie et les paye avec des marchandises apportées d’Angleterre. Que pouvait l'industrie stationnaire des pauvres Indous, car: sous le joug de plomb des plus absurdes
institutions, contre les manufactures européennes soutenues par les sciences, auxquelles le siècle a fait faire de si grands progrès? Dans cette lutte de l'abrutissement et de l'esclavage contre la civilisation unie à la liberté, les résultats ne pouvaient être incertains; l'Inde subjuguée par les armes des Européens a été bientôt soumise à leur active industrie ; elle a vu s'évanouir peu à peu les principales branches de commerce qui avaient appelé l'étranger sur ses rivages ; les mains de ses habitants, devenues oisives, ne travaillent presque plus ces belles mousselines, ces toiles de coton qui, pendant plusieurs siècles, furent recherchées dans nos contrées. Le coton récolté dans les champs du Bengale alimente les métiers de Londres et de Manchester, et rapporté dans Yinde, il sert à l'habillement de sa population : sans doute que ces toiles, ces mousselines n’ont pas la même force, la même solidité que celles qu’on fabrique dans l'Indostan; mais la différence du prix, tout à fait à leur avantage, les a fait préférer par les indigènes euxmêmes qui ont ainsi laissé échapper de leurs mains leur meilleure branche d'industrie; cause de tant de guerres et,d'injustes spoliations, elle était le seul dédommagement de la presqu'île asservie; le joug" est resté, les avantages ont disparu.
L'Inde possède, outre le coton brut, plusieurs autres productions que l'Europe recherche et n'a pu jusqu'ici remplacer. Une multitude d'usines dirigées par des Anglais tirent un parti très-avantageux des plantations d'indigo qui couvrent les bords du Gange et de l'Ougly.
Le beau bleu qu'elles fournissent en quantités énormes
DE LA FAVORITE. 227 est consommé par nos manufactures. Mais cette abondance même, surpassant quelquefois les besoins annuels du commerce , enrichit et ruine tour à tour les propriétaires des indigoteries. L'année 1829 leur a été fatale: ils ont perdu une grande partie des bénéfices faits pendant les saisons précédentes.
La récolte de l'opium ne donne pas les mêmes inquiétudes; le monopole en appartient à la compagnie des Indes, qui lui conserve toujours le même prix élevé. Cette marchandise précieuse est le produit du pavot : on l'obtient en faisant, après la chute des fleurs, une légère incision à la partie inférieure de la pomme qui renferme les graines : la liqueur qui en découle est recueillie avec grand soin chaque matin; puis, après avoir subi plusieurs préparations, elle prend la consistance d'un onguent gluant, onctueux, d'une couleur brune rougeâtre, conservant toujours la forte odeur du pavot. Plus la substance est fine au toucher, plus la qualité est supérieure : ainsi préparée elle est mise en boules de la grosseur d’une forte orange; quarante forment une caisse qui; fermée et scellée du sceau de la compagnie, ne peut être ouverte que par le consommateur.
L'opium remplace dans toute l'Asie et même dansa Turquie d'Europe les liqueurs fortes, dont l'usage est défendu presque partout par la religion. Fumé comme le tabac, il jette dans une ivresse que les songes les plus doux, les plus riants, rendent délicieuse : ambitieux rêve les honneurs, le voluptueux tous les plaisirs qu'il aime; mais le réveil est affreux : les forces sont épuisées, l'affaiblissement de toutes les facultés succède à l'exci-
tation du cerveau ; un découragement profond remplace le bonheur idéal évanoui avec l'ivresse; cependant le souvenir en reste et ramène bientôt aux mêmes excès. Le teint hâve, les yeux éteints, le corps décharné et sans forces du fumeur d’opium, offrent le hideux spectacle de l'homme plongé dans les derniers excès de l'ivrognerie ; comme lui, il cherche à oublier, dans l'anéantissement de ses facultés, la dégradation où il est tombé, et finit par mourir misérablement.
Les grands droits imposés de tout temps sur cette dangereuse substance ont formé un des principaux revenus des princes et des pachas asiatiques; la compagnie maîtresse de l'Inde a succédé aux anciens souverains; elle retire de cette branche de commerce des revenus considérables.
L'opium est divisé en plusieurs espèces suivant Îles pays d’où il'est tiré; celui de Bénarès et de Patna, dans le Bengale, est le plus estimé; la Turquie en fournit de bon, mais en petite quantité; les provinces aux environs de Bombay sur la côte malabare produisent le maloua ; mais, depuis quelques années, la compagnie a abandonné le monopole de cette dernière espèce, parce qu'étant inférieure, elle ne lui rapportait pas d'assez grands bénéfices. Enfin, les Portugais de Goa, voisins et au S. de Bombay, achètent pour être envoyée à Macao une forte quantité d'opium distingué dans le commerce sous la dénomination de Damouns, du nom de l'établissement portugais où s’embarque ce produit des possessions d’un souverain assez puissant pour avoir conservé sa liberté malgré la guerre trés-vive qu'il
soutint il y a quelques années contre les maitres de l'Indostan.
On estime à quinze mille le nombre de caisses qui sortent annuellement de l'Inde anglaise, au prix de six cents piastres (3,150 fr.) chacune : elles sont vendues au commerce particulier, qui les porte en Chine, où l'opium est non-seulement de contrebande, mais prohibé sous peine de mort. Jamais un vaisseau de la ecompagnie n’en reçoit à son bord.
Mon intention n'est pas d'énumérer ici toutes les espèces de marchandises que l'Inde fournit à l'Europe et au reste du monde : j'ai voulu seulement faire connaître les principaux objets d'exportation, auxquels j'ajouterai le salpêtre, dont les bâtiments prennent de grandes quantités pour compléter leurs chargements.
Aux deux résidences de Calcutta et de Madras vient s'en joindre une troisième, celle de Bombay, cheflieu des possessions anglaises sur la côte O. de la presqu'ile de l'Inde. Cette résidence est considérée comme la moins importante sous le rapport militaire, mais pour le commerce elle vient immédiatement après Calcutta. Les navires y trouvent des chargements de coton très-estimé, du bois de teck, si bon, si durable pour les constructions maritimes, du salpètre et de l'opium.
Sur la côte malabare, quelques points ont bien encore conservé leur indépendance, mais ils sont sans force comme sans intérêt : Goa, dontle territoire est pour ainsi dire renfermé dans ses murailles en ruines qui virent les hauts faits des Portugais du temps passé; Mahé, dont nous avons déjà parlé; et enfin Cochin et
230 VOYAGE Calicat, dont le nom est le seul souvenir d'une grandeur effacée.
On peut donc dire que la puissance anglaise s'étend maintenant sur la vaste étendue de pays comprise entre la mer, la presqu'ile du Guzarate, les déserts qui séparent l'Inde de la Perse, les monts Himalaya, le Thibet, et enfin à l'E. le puissant empire des Birmans. Sur toutes ces contrées couvertes d’une population innombrable, règnent l'ordre et la tranquillité; plusieurs souverains ont conservé leurs royaumes; mais ils n’en sont pour ainsi dire que les gouverneurs au nom de la compagnie, qui leur fait une pension et touche leurs revenus. D'autres, comme le Nizam, conservent une apparence de puissance, entretiennent des corps de troupes, mais commandés par des officiers anglais qui, sous le nom de gardes d'honneur, sont des surveillants et des gardiens. Les autres provinces possèdent des administrations parfaitement organisées dont les sommités seules sont européennes ; les agents inférieurs sont tirés de la classe mulâtre, et surtout de la caste des brames : ceux-ci inspirent peu de confiance; mais par leur grande influence sur la population ils assurent la tranquillité. Un système d'impôts et de taxes bien établi, la propriété de presque toutes les terres dont les fermiers payent la moitié du produit à la compagnie, donnent à celle-ei des revenus immenses. Mais quel étonnement n'éprouve-t-on pas quand on vient à savoir que, loin de profiter d’une partie de ces richesses, elle peut à peine payer les dépenses où l'entrainent de si nombreux et de si considérables établissements !
En eflet, pour assurer leur puissance dans l'Inde, les Anglais ont trois cent mille soldats, dont vingt-cinq mille blancs; sur ce nombre, sans doute un peu exagéré, il faut retrancher beaucoup de cipayes retirés du service actif et répandus dans les provinces sous diflérentes dénominations.
La plupart des régiments européens sont des troupes du roi auxquelles la compagnie accorde de grands avantages, juste dédommagement de plusieurs années d’exil. On retrouve dans les états majors la tenue parfaite, l'harmonie, qui distinguent les corps militaires de cette nation : ils tiennent le premier rang dans les sociétés, et méritent de le tenir. Les soldats, soumis à une discipline sévère, sont cependant décimés par les terribles maladies , suites inévitables de la débauche et de livrognerie; ils meurent en foule dans les hôpitaux. Ceux qui résistent, énervés par la chaleur et par loisiveté cent fois plus dangereuse encore, vivent sans forces
et sans vigueur. Aussi les troupes blanches sont-elles
regardées comme un moyen d'asservissement plutôt moral que matériel.
La puissance de la compagnie est donc en grande partie soutenue par les nombreuses troupes indiennes. En effet, exercées comme les régiments européens, soumises à la même discipline, portant le même uniforme , elles ont toujours donné, surtout dans les dernières guerres, des preuves du plus grand courage et montré souvent aux soldats blancs le chemin de la brèche et de la victoire. Cependant le cipaye est d'une stature petite, ses membres grèêles n'annoncent pas la force, sa physio-
nomie laisse diflicilement deviner le courage et le dévouement; mais il est sobre, soumis, patient, résiste longtemps à la fatigue, et n’a cependant pour chaussure que des sandales. Les officiers, tous Européens, n'offrent ni la même union, ni l'esprit de corps qui se fait remarquer dans les troupes venues d'Angleterre ; leur tenue est généralement moins bonne, ils se respectent moins, et paraissent tenir beaucoup plus à leurs énormes appointements qu'aux intérêts de la compagnie. La preuve qu'ils en donnèrent, il y a quelques années, est un exemple que les soldats pourraient bien un jour imiter à leur tour.
Plusieurs guerres successives, heureuses il est vrai, mais qui ne mirent pas comme autrefois des trésors au pouvoir des vainqueurs ; les diverses modifications contraires aux intérêts de la compagnie et qui furent faites à sa charte en faveur du commerce libre avec l'Inde, la forcèrent d'adopter un système d'économie absolument nécessaire, On voulut diminuer les frais de représentation et de déplacement, qui faisaient monter les émoluments des officiers de cipayes à des sommes exorbitantes : ceux-ci lésés dans leurssintérêts les plus chers, sourds aux sages remontrances du gouvernement qu'ils servaient, passèrent rapidement des murmures à la révolte, entraïnèrent leurs soldats, et Madras se vit menacée par un corps nombreux de ses propres troupes qui, après s'être emparé des parcs d'artillerie, vint pour réduire le fort Saint-Georges dans lequel étaient renfermés les régiments du roi, toujours fidèles à la patrie et à leurs drapeaux. Si l'autre grand camp de l'intérieur eût suivi l'exemple du
DE LA FAVORITE. 253 premier, il eût été difficile de prévoir jusqu’à quels excès une masse aussi considérable de soldats, pourvus de tout ce qui était nécessaire pour faire la guerre, aurait pu se porter : peut-être l'Inde touchait-elle à une nouvelle révolution; mais, parmi des hommes que le seul intérêt de l'argent faisait agir, il ne pouvait y avoir un accord suivi quand tous les moyens de séduction étaient employés. Les principaux chefs furent livrés ou séduits, les nouveaux règlements modifiés, et cette révolte, qui pouvait avoir des suites si funestes pour la puissance anglaise, fut heureusement étouflée. Telle était la crainte qu'elle avait inspirée que les coupables échappèrent à une juste punition.
Un semblable événement peut laisser des doutes sur la longue durée d’une puissance qui a vu et peut voir encore ses troupes tourner leurs armes contre elle; nul doute que les cipayes ne partagent laversion de leurs compatriotes pour les étrangers; cependant sortis des castes vouées à la guerre, une forte paye, un sort assuré,
les retiennent sous les drapeaux; mais que de plus grands avantages leur soient offerts, que l'espoir du pillage vienne les flatter, ils abandonneront sans scrupule l’ancien maître pour le nouveau. C’est en attendant ces circonstances peut-être encore éloignées, que l'Inde courbée sous le joug a vu successivement les Marattes et les habitants guerriers des provinces du nord, luttant encore contre les armes anglaises, soumis par les bras de ses propres enfants. Ses côtes sur lesquelles les Européens s'entr'égorgèrent si longtemps, soumises maintenant à la première puissance maritime, hérissées de
234 VOYAGE canons, couvertes de soldats, peuvent dans leur éloignement braver toutes les forces de l'Europe.
La gloire de rendre ces belles contrées à la liberté sera difficile à obtenir, et jusqu'ici tout semble faire croire qu'elle est réservée à la Russie. Le gouvernement anglais peut chaque année faire assurer, par des auteurs à ses gages, qu'il est impossible à une armée de venir de la Perse dans l'Indostan : son inquiétude seule prouve le contraire. Les Russes détruiront un jour sa puissance dans l'Inde; ils franchiront ces déserts, trop faiblés barrières pour arrêter des troupes habituées aux fatignes et aux privations; ils verront les peuples venir au-devant d'eux, grossir leurs rangs et les aider à renverser le pou voir de l'ennemi. Les habitants du nord, à peine soumis, se précipiteront sur la presqu'île, objet constant de leur cupidité. C'est alors que la compagnie , attaquée de toutes parts, n'ayant plus à offrir à ses troupes que les fatigues et les dangers d’une guerre défensive, au lieu du pillage et des trésors, aura une nouvelle preuve que jamais les troupes mercenaires ne sont fidèles au moment du danger, quand elles n'attendent pas un haut prix de leur sang.
Cependant ce siècle, si fertile en événements extraordinaires , peut amener de grands changements dans le mode de gouvernement de l'Inde et par suite dans sa situation politique. La compagnie anglaise touche au moment de l'expiration de sa charte : elle va se présenter devant le parlement avec la ferme résolution de refuser, même au prix de son existence, toute concession contraire à ses intérêts. Nous avons déjà vu que
DE LA FAVORITE. 235 l'Inde lui est à charge, surtout depuis la dernière guerre contre les Birmans, pour laquelle plus de cent millions de francs ont été dépensés sans aucun dédommagement positif. Pour soutenir un fardeau aussi lourd, la compagnie s’est réservé le commerce exclusif du thé avec la Chine. Ce monopole avait excité de grands murmures en Angleterre, lors du renouvellement de la charte qui va finir, et, suivant toute apparence, il sera aboli malgré les efforts du gouvernement, à la charge duquel l'Inde devra naturellement tomber lors de la dissolution de la compagnie. D’autres difficultés viendront encore compliquer son embarras; elles naîtront principalement de la juste demande que feront les actionnaires, du payement d’un matériel immense sur lequel sont hypothéquées des dettes plus considérables encore que sa valeur. D'un autre côté, combien sera dangereux le bouleversement que causera dans l'administration civile et militaire de ces vastes contrées la substitution d'un pouvoir sévère, économe, absolu, à une autorité faible, inhérente pour ainsi dire à une multitude d'abus, et au service de laquelle chaque individu croit être en droit de faire sa fortune et de vivre au sein d’un luxe hors de proportion avec son rang : combien d'intérêts lésés, d'espérances déçues! Cependant le changement aura lieu, suivant toute apparence, avant peu d'années; 1l faisait trembler les employés de la compagnie lors de mon passage à Madras.
D'après tout cela on peut supposer que la possession de l'Inde est devenue une charge pour l'Angleterre; et je suis persuadé que, sans l’orgueil national attaché à la
conservation de ces contrées, sans l'avantage que la cour de Londres trouve d'y employer utilement pour leur fortune une foule de ses créatures, la presqu'ile serait rendue à la liberté, surtout si les intérêts du commerce anglais étaient garantis. Mais trop d'obstacles s’opposent maintenant à ce grand événement que le temps et les circonstances amèneront immanquablement.
Après avoir parlé d'intérêts aussi majeurs, c'est avec un sentiment pénible que j'arrive au moment de faire, presque malgré moi, un rapprochement peu flatteur pour notre orgueil national : en eflet, est-il possible
‘établir une comparaison entre les provinces riches et peuplées, soumises aux Anglais, et quelques obscurs comptoirs sans murailles et sans garnisons; entre un commerce qui occupe plusieurs milliers de navires, et un petit nombre de marchands isolés; enfin entre la grandeur soutenue par la confiance, et la cupidité unie à la mauvaise foi?
Combien de fois, dans le cours de mon voyage, n'ai-je pas eu à gémir sur l’'abaissement de notre commerce maritime, sur la fatale déconsidération où ül est tombé, et qu'il a méritée par son peu de dignité! Montrerai-je nos bâtiments, chargés sans choix et sans discernement avec les restes des magasins de la capitale et des villes de commerce, perdant la réputation de nos manufactures par la vente de marchandises de mauvaise qualité ? Ferai-je voir les marchands abusant de la confiance par les plus indignes tromperies, et laissant aux Français qui les suivront la défiance et le mépris de la population trompée ?
C'est par une semblable conduite que notre commerce, borné depuis longues années à la seule exportation des vins et des marchandises de luxe, en voit la consommation diminuer rapidement dans les pays éloignés. L'horlogerie, branche d'industrie si riche, si lucrative autrefois pour nos marchands, est tombée dans le mépris : celle des Anglais, quoique beaucoup plus chère et de formes moins gracieuses, mais plus sûre et plus solide, est préférée par les étrangers. Les modes françaises, copiées à Londres, ne sont plus envoyées de Paris. Quels eflorts ne fait pas dans ce moment l'industrie de nos rivaux, pour enlever à la France les seuls produits dans lesquels nos manufactures ont conservé encore quelque supériorité, tels que les toiles peintes, les papiers de tenture et les étofles de soie! Nul doute que nos artistes et nos ouvriers transportés en Angleterre ne finissent par couronner tant d'efforts d’un succès bien fatal aux intérêts de leur patrie. D'autres puissances commerçantes viennent encore partager les dépouilles d'un commerce autrefois si florissant, et qui marche vers son anéantissement total. En parcourant de nouvelles contrées, nous verrons les peuples éclairés lutter à l'envi d'activité et d'industrie ; les Hollandais, les Américains, les Allemands même, faire éprouver à l'Angleterre une concurrence aussi dangereuse que formidable pour son commerce. La France seule reste en arrière; elle semble avoir oublié sa grandeur.passée ainsi que tous les principes qui firent autrefois fleurir son commerce maritime, trop faible maintenant pour: être livré à lui-même sans la pro-
238 VOYAGE tection et l'appui du gouvernement : redevenu enfant au présent, il a besoin d'être dirigé et qu'un avenir lui soit préparé. Le système d'économie, aveuglément suivi et imposé par des hommes guidés sans doute par de bonnes intentions, mais sans aucune connaissance de nos relations commerciales avec les pays lointains, étoufle tous les avantages de la liberté. H impose aux dépositaires du pouvoir la nécessité de renoncer à tous changements dans les douanes, quand mème ils devraient amener, pour une époque éloignée seulement de quelques mois, une augmentation dans les revenus de l'état. Cependant ce n’est que par de semblables essais, quelquefois même malheureux, que l'on pourra parvenir à ranimer le commerce maritime en France : celui-ci, de son côté, appelé à de plus nobles destinées, reprendra peu à peu son antique loyauté; la confiance reviendra ; nos manufactures, encouragées par une plus grande exportation, apprendront à travailler pour les peuples éloignés; et notre belle patrie, profitant de la richesse de son sol et de l’industrie de ses habitants, pourra braver dans tout le monde, comme en Europe , la concurrence des autres nations. La presque totalité du peu de navires français qui viennent dans l'Inde, se dirige sur Calcutta; ils apportent des vins de Bordeaux et de Champagne en caisses , et en grande partie de qualités inférieures. Les comestibles se vendent assez avantageusement : les étofles de soie, les toiles peintes, ainsi que les modes, sont assez recherchées; mais l'arrivée d’un seul bâtiment amenant de grandes variations dans les prix, le succès
DE LA FAVORITE. 239 de toutes les opérations est soumis aux chances d’un hasard souvent malheureux. Les retours se font en indigo et en quelques balles de coton écru; mais les bénéfices les plus assurés sont basés sur le nombre des passagers anglais qui reviennent en France, dont le climat, plus doux que celui de leur patrie, convient mieux à des tempéraments usés ou fatigués. Généralement nos bâtiments qui font ces voyages, sont grands, construits pour la marche, et pourvus de toutes les commodités que les voyageurs peuvent désirer : ils jouissent sous ce rapport, dans l'Inde, d'une réputation méritée et avantageuse à leurs intérêts. Cependant les dernières années n'avaient pas été heureuses pour les armateurs.
Nos marchands ne visitent plus le comptoir de Chandernagor, situé sur les bords de lOugly, au-dessus de Calcutta. Du temps de Dupleix, il était le plus considérable des établissements européens dans cette partie de l'Inde ; maintenant il n’est rien. Le commandant, soumis au gouverneur de Pondichéry, quelques anciennes: familles françaises, un village indien situé dans une position agréable, forment un ensemble que les Anglais de la ville des palais viennent visiter dans leurs promenades, ou quand ils sont poursuivis par leurs créanciers. Dans ce dernier cas, ils bravent sans crainte, sous la protection du pavillon français, les poursuites des malheureux qu'ils ont trompés; prérogative peu honorable pour une grande nation et triste reste de sa puissance évanouie.
Les forces militaires de la compagnie sont partagées entre les trois présidences de Calcutta, Madras et Bom-
bay. En temps de paix les gouverneurs sont indépendants les uns des autres; mais en temps de guerre ils reconnaissent la suprématie de celui du Bengale. En effet, ce dernier est le plus puissant; le corps d'armée sous ses ordres est le plus nombreux : sa cour, le luxe qui l'environne, égalent ce que l'Europe peut offrir de plus brillant. Cette place éminente, dont les revenus sont immenses, est accordée par le roi aux premiers seigneurs de la noblesse d'Angleterre : elle était occupée, lors du passage de la Favorite dans l'Inde, par lord Bentinck, ancien vice-roi de Sicile, grand homme d'état, joignant la fermeté, la grandeur, beaucoup de loyauté, à une noble simplicité de mœurs. Chargé de mettre à exécution les mesures d'économie ordonnées par la compagnie, il avait excité bien des murmures, mais son beau caractère était généralement respecté.
La présidence de Bombay est beaucoup moins considérable; mais elle possède l’école des officiers de la marine militaire de la Compagnie et l'arsenal où se construisent les bâtiments de guerre pour la protection des côtes contre les pirates, et même plusieurs vaisseaux et frégates pour le compte du roi. La ville n'a rien de remarquable, mais la rade et le port sont les plus beaux de l'Inde. Le commerce particulier est trèsconsidérable avec la Chine: il entretient un grand nombre de navires du plus fort tonnage, appelés countryships (bâtiments du pays), parce qu'ils ne font et ne peuvent faire, d'après les statuts de la compagnie, que le grand cabotage à l'O. du cap de Bonne-Espérance.
Cest aussi de Bombay que partent les bateaux à
DE LA FAVORITE. 241 vapeur qui portent en peu de temps à Kosér, peu éloignée de Suez, les voyageurs retournant en Europe par l'Égypte et la Méditerranée. Cette route commence à être fréquentée : c'est une de celles que suivaient les marchandises de l'Orient, avant que Gama leur en traçät une nouvelle, moins dispendieuse, par.le cap de Bonne- Espérance; mais alors l'Égypte, théâtre de fréquentes révolutions, était au pouvoir des féroces Mamelouks; les Arabes voleurs infestaient le désert qu'il faut traverser avant de gagner le Caire; ils égorgeaient ou réduisaient en esclavage le marchand que les bancs de sable, les rochers et les fréquents mauvais temps de la mer Rouge n'avaient pas effrayé. Maintenant tous ces obstacles ont disparu: la paix, la tranquillité, un commencement de civilisation même, règnent dans les pays situés entre les deux mers intérieures ; les bâtiments à vapeur naviguant sans crainte sur les hauts-fonds et au milieu des dangers de la côte arabe arrivent et partent à des époques fixes : ils établissent ainsi des relations suivies entre les comptoirs anglais sur la côte malabare et la Méditerranée. Cependant cette voie, toute prompte et sûre qu'elle est, ne peut convenir encore qu'aux marchandises précieuses et aux voyageurs; mais si l’ancien ouvrage des Pharaons est rétabli, si ke canal de Suez est dégagé des sables qui l'encombrent, qui pourra prévoir les conséquences du bouleversement qu'éprouvera le commerce de toutes les nations? L'Inde, rapprochée pour ainsi dire de l'Europe, deviendra encore le théâtre sur lequel les puissances commerçantes lutteront de force et d'industrie. Puissent ces nouvelles