FT A
242 VOYAGE circonstances être favorables à la France, si bien placée pour en profiter, et lui rendre ce que nos rivaux et des fautes sans nombre lui ont ravi!
Madras est le chef-lieu de la seconde présidence, et doit être considérée comme un point bien moins commercial que militaire; en effet, ses forces sont considérables: soixante régiments de toute arme les composent ; une partie garde le fort Saint-Georges et les nombreux approvisionnements qu'il renferme; l’autre est casernée à petite distance de la ville, auprès d'une colline sur laquelle sont les parcs d'artillerie : le reste qui, dit-on, est de vingt mille hommes, occupe Bangalor, une des principales villes du royaume de Mysore que le fameux Typoo-Saëb perdit avec la vie; elle est située à soixante lieues à l'O. de Madras et à vingt de Seringapatnam, dans un pays montagneux, très-sain, jouissant d'une agréable température, et traversé maintenant par les belles routes qui ont remplacé les chemins infestés autrefois de tigres et de jackals, et rendus presque impraticables par des précipices et des montagnes escarpées, que les derniers souverains du pays crurent une barrière contre l'envahissement des Anglais. Le gouverneur et les premières autorités militaires de la présidence passent dans cette ville la saison des chaleurs : je reçus les plus pressantes invitations de my rendre; mais mon séjour devait être trop court, et je fus forcé de refuser.
Je ne trouvai donc à Madras que très-peu des hauts employés de la compagnie; mais parmi eux étaient MM. Chamier, secrétaire général du gouvernement, et
DE LA FAVORITE. 243 Campbell, son beau-frère ; et nos regrets cesserent. En effet, jamais réception ne fut plus généreuse et plus aimable à la fois; tout concourait à lui donner un grand prix aux yeux des officiers de la Favorite et aux miens. Ces messieurs, hommes distingués sous tous les rapports, étaient mariés à deux sœurs, Françaises de Pondichéry ; ces dames, remplies de grâces et d'amabilité, nous reçurent en compatriotes et nous comblèrent des plus délicates attentions.
Les ordres avaient été donnés de préparer l'hôtel superbe que le gouvernement entretient pour les commandants des vaisseaux du roi et de la compagnie; j'en pris possession en débarquant. Cette attention me fut d'autant plus agréable que, dans ce pays, l'hospitalité étant en honneur parmi les Européens, un étranger d'un rang élevé ne trouverait pas un endroit public où il pût être convenablement logé ; cependant, dans cette capitale, tout respire un air de richesse et de grandeur. Quel fut mon étonnement quand, pour la première fois, laissant sur la gauche le fort Saint-Georges, ses nombreuses sentinelles, ses murailles blanches et leurs fossés garnis de verdure, j'entrai dans une avenue magnifique bordée de deux rangs d'arbres de chaque côté! Elle était sablée et parfaitement entretenue. Je voyais une multitude de palanquins bien ornés, et leurs porteurs couverts de cent différentes livrées; les nombreux et brillants équipages, traînés par des chevaux arabes où persans, transportant rapidement les employés de la compagnie et les négociants vers le port où sont les
bureaux etles magasins; des éléphants, conduits par leurs
244 VOYAGE cornacs, suivaient d'un pas lent les côtés de la route couverts en même temps d’une foule d'Indiens circulant à l'ombre des arbres. Ge mouvement continuel, le mélange du luxe européen avec celui de l'Asie, offraient à mes regards un spectacle aussi bizarre que magnifique. Cependant, en traversant dans ma modeste voiture la demidieue qui sépare le fort Saint-Georges de la ville blanche, tant d'objets extraordinaires pour un étranger ne purent m'empêcher de remarquer que les plaines environnantes étaient incultes et inondées en partie par la mer et les dernières pluies. Je pensai que ces marais, que l'on retrouve sur toute la côte au N., pourraient bien être le foyer des maladies terribles qui viennent si souvent ravager la population et dont Pondichéry, entourée d'une plaine cultivée et assainie, est tout à fait exempte ; mais la vue de la superbe Madras européenne vint éloigner mes sérieuses réflexions. Quelle longue suite de palais! quel luxe, quelle splendeur! Aucune apparence de misère ne vient causer de pénibles rapprochements. Des rues longues et larges, toutes plantées d'arbres, sont bordées de ces magnifiques habitations qu'une belle pelouse, ornée de bosquets et de fleurs, éloigne du bruit et met à l'abri de la poussière. Les plus beaux modèles de l'architecture grecque ont été imités; dés colonnes blanches comme le marbre ornent la façade et forment la belle galerie qui entoure l'édifice, dont le sommet offre une élégante terrasse couvrant le second étage. En dehors et trèsprès sont bâtis des pavillons symétriquement placés; ils augmentent beaucoup le nombre des appartements.
gd M ré
ps NS el, OP rh cer de GS UE agp dé dada 5 -S abat, ns w : É ar RER | S
DE LA FAVORITE. 245 Enfin, à l'autre extrémité d'une grande cour, sur les derrières de la maison, sont les bâtiments de servitude. 4
On peut juger d'après la description, bien concise cependant, que je viens de faire, combien doit être étendu l’espace occupé par chacune de ces habitations; en effet, elles sont si éloignées les unes des autres qu'il semble que chaque propriétaire ait cherché le plus grand isolement possible. Je m'en aperçus à mes dépens quand je fis les visites de cérémonie qu'un usage aussi désagréable que singulier exige devoir être faites entre onze heures et deux heures, moment le plus chaud de la journée. Plusieurs fois il m'est arrivé de faire une visite si éloignée, que je l'aurais échangée volontiers contre un voyage de long cours.
L'intérieur de ces palais est en rapport avec leur extérieur : de vastes appartements, disposés contre la chaleur, sont ornés de tout ce que l'Europe peut fournir de plus somptueux; les glaces, les tableaux, les statues couvrent des murs que le stuc rend plus blancs que l'albâtre; les meubles en bois précieux, les tentures en riches étoffes, sont dignes de cette magnificence : un essaim de domestiques indiens, portant tous la brillante livrée du maître, veillent aux portes ou restent dans l'intérieur; toujours attentifs au moindre ordre, ils l'exécutent avec une promptitude et une intelligence peu communes dans nos pays.
Mais c'est dans les grands diners, où l'argent, le bronze et le cristal prodigués témoignaient de l'opulence du maître de la maison, que j'ai surtout remarqué
l'adresse des daubachis rangés derrière les convives : j'admirais leur dextérité à servir, leur extrême propreté ; ils prévoyaient les désirs avant même qu'ils fussent conçus : l'ordre qui régnait parmi eux, malgré leur grand nombre, était encore un sujet d'observations.
Tel est le luxe dans lequel vivent la plupart des employés de la compagnie, appelés civiliens, pour les distinguer des militaires : ces deux corps m'ont paru être l'un pour l'autre un objet de constante jalousie. Les officiers, peu satisfaits de voir tous les emplois lucratifs aux mains de leurs rivaux, veulent obtenir en dédommagement une préséance à laquelle ceux-ci sont bien loin de consentir. Je conviendrai que les civiliens, outre l'avantage des appointements, qui dans l'Inde distinguent les rangs, ont encore sur les militaires celui que donnent une meilleure conduite et une éducation généralement plus soignée.
Ce luxe dispendieux prit naissance, ces émoluments énormes furent fixés dans le temps où la compagnie s'emparait des trésors du Bengale et de l'Indostan. Alors elle encourageait chez ses agents l’ostentation qui pouvait éblouir les peuples vaincus; en même temps un autre but était atteint, celui d'empêcher des fortunes qui auraient engagé les principaux officiers, fatigués d'un long exil, à retourner dans leur patrie.
La source des richesses est tarie; mais l'amour du luxe, la soif de l'or ne sont pas satisfaits. Nous avons vu la compagnie repoussée dans ses efforts pour réparer le mal qu'elle se fit à elle-même. Si son existence est raflermie par le renouvellement peu probable de sa
DE LA FAVORITE. 247 charte, quels débats les mesures d'une économie absolument nécessaire ne vont-elles pas causer ! Si l'Inde, au contraire, passe à la couronne, quelle opposition celle-ci ne rencontrera-t-elle pas dans la répression de cette passion pour les dépenses qui chaque année entraîne des civiliens et des officiers des troupes natives vers leur ruine; pour réduire tant d'individus aux émoluments accordés par le gouvernement, et enfin leur faire comprendre que le service du roi exige plus de dévouement et surtout plus de désintéressement que celui d'une compagnie de marchands!
Ces considérations majeures occupaient les esprits lors de mon passage dans l'Inde. Tous redoutaient un changement de maîtres et n'osaient rien préjuger de l'avenir.
Pondichéry, pauvre et à peine peuplée, est cependant encore le séjour de la gaieté et des plaisirs; Madras, avec ses palais, ses richesses et sa population, est celui de la tristesse et du cérémonial. En vain je cherchais sur les physionomies des dames anglaises une lueur de gaieté : sur leurs figures pâles et amaigries je ne trouvais que l'ennui et le dégoût. Quelle Française voudrait acheter l'opulence qui les entoure au prix d'une semblable existence; échanger les plaisirs de la société, cette douce urbanité de nos mœurs contre l'isolement, et surtout la froide étiquette à laquelle, dans l'Inde, la vie d’une lady semble consacrée? Une promenade dans son brillant équipage, sur le bord de la mer, vient finir une journée presque entièrement passée dans les appartements intérieurs. En vain elle
M, OT à ” “ < ï es
espère que l'air moins chaud du soir ranimera ses forces épuistes par la chaleur et le repos continuels; mais non, elle rentre plutôt ennuyée que fatiguée, pour paraître, aussi pâle que le matin, à une table dont elle ne fait nullement les honneürs : le dessert l'en chasse; et pendant que les hommes, restés seuls, passent plusieurs heures à s'enivrer, la maitresse de la maison se retire chez elle ou va se préparer pour une soirée dont, suivant l'étiquette, l'invitation date d'un mois. Dans ces réunions, les figures graves et roides semblent remplir un devoir et non pas jouir d’une agréable distraction ::les danseurs et leurs partners portent dans les éternelles colonnes cette même gravité; le bal conserve jusqu'à la fin la même froideur qu'au commencement; nulle gaieté, aucun abandon : tout annonce que l'on s’est réuni sans plaisir et que l'on se séparera sans regret. Madras ne possédant pas de théâtre, les autres soirées n’amènent pas encore d'aussi vives distractions : alors les dames, isolées dans leurs grands appartements, éprouvent le plus souvent tout ce que l'ennui peut avoir de plus accablant. Elles n’ont pas leurs enfants pour les distraire : à peine sortis de la première enfance, ils ont été envoyés en Europe, pour échapper aux maladies qui les eussent dévorés : heureuse la mère qui peut les suivre, elle évite le danger de ne les revoir Jamais! Si elle reste , Sa santé s’aflaiblit de plus en plus; la cruelle maladie de poitrine l’entraine rapidement au tombeau: et cette jeune femme, venue fraîche et belle d'Angleterre, va mourir dans quelque établissement sur la côte malaise, dont le
DE LA FAVORITE. 249 climat moins brülant lui promettait en vain le retour vers la santé. Telle fut la destinée de l'Élisa de Sterne, dont Raynal acheva de rendre le nom immortel. Le comptoir d'Aujinga l'avait vue naître, Aujinga la vit expirer à la fleur de son âge, sous l'influence d’un climat dévorant.
Est-ce à la vie trop sédentaire des dames anglaises que doit être attribué le sort malheureux qui les attend presque toutes après quelques années de séjour dans Inde, ou bien à la différence du climat de ces contrées, voisines de l'équateur, avec le climat froid et humide de l'Angleterre? L'une et l'autre cause pourraient être admises; car dans nos comptoirs sur la même côte, et sous les mêmes influences, les familles françaises se sont parfaitement conservées, les enfants ont été élevés dans le pays; et si les jeunes personnes n’ont pas les couleurs brillantes ni la blancheur des femmes de leur ancienne patrie, elles en ont conservé la beauté, les grâces et la gaieté. .
Si l'existence des hommes est ps active et moins monotone, leur fin n’est pas moins souvent malheureuse et prématurée. Ignorant les jouissances de la société privée, de ces liaisons d'amitié qui font chez notre nation le bonheur de la vie, ils usent leur existence à table; l'absence de distractions les livre à des excès que les femmes, toujours loin de leurs regards, ne peuvent arrêter : bientôt leur santé se dérange, et les obstructions au foie viennent terminer une vie vouée dès longtemps aux souffrances et au dégoût. Combien ai-je rencontré, dans le cours de mon voyage, d'em-
ployés de la compagnie rassasiés de richesses! Hs venaient mendier la santé aux climats tempérés de la Chine et de la Nouvelle- Hollande: ils n'y trouvaient qu'un tombeau !
Je pourrais encore peindre le jeune homme qui, pourvu d'une commission dans les troupes de la compagnie, quitte sa famille et sa patrie, croyant aller à la fortune ; arrivé dans l'Inde, il prend le goût du luxe et de la dépense, imite le funeste exemple qu'il a constamment sous les yeux : bientôt ses appointements ne lui suffisent plus; il contracte des dettes énormes: il fait assurer sa vie pour satisfaire des créanciers exigeants, et le retour dans sa patrie lui est fermé pour toujours. Si, plus sage ou plus heureux, pendant les années de service nécessaires pour obtenir une honorable retraite, l'officier de la compagnie a pu faire sa fortune et conserver sa santé, quel sort l'attend dans son pays dont les mœurs et les coutumes lui sont devenues tout à fait étrangères ? Il ne peut supporter le climat qui l'a vu naître, et revient finir son existence aux lieux où il en avait passé la plus grande partie.
Madras est située sur une plaine aride et sablonneuse; aussi les chaleurs y sont-elles excessives. Ses puits fournissent une eau d’un goût fade et désagréable, la seule cependant que l'on boive dans les maisons; elle est mise dans des carafes en argent ou en Zinc qu'on tourne rapidement pendant plusieurs heures de suite dans un vase rempli de salpètre, ce qui amène l'eau presque à l’état de glace : les hommes en consomment peu, mais les femmes y puisent peut-être le
DE LA FAVORITE. 251 germe des maux de poitrine qui plus tard finissent par les enlever.
Quelques monuments ornent la ville, mais is se trouvent pour ainsi dire perdus dans l’espace immense qu'elle occupe et au milieu de toutes ses magnifiques habitations. Cependant j'ai remarqué le tombeau d'un fameux général anglais, mort dans l'Inde; il est entouré d'une belle pelouse, avec une balustrade de bon goût, et sert de centre à plusieurs rues. Le temple protestant est vaste, d'une architecture sévère et distinguée; l'intérieur en est simplement orné et d'une excessive propreté.
Le palais du gouverneur général, situé à petite distance du fort Saint-Georges, est très-vaste et domine la plaine environnante ; l'architecture m'en a paru massive et visant plutôt à la durée qu’à l'élégance, cependant les Anglais prétendent que ce monument a été construit sur un des plus beaux modèles de l'ancienne Athènes; sa fondation ne remonte pas plus haut que 1802, époque de la chute de Typoo-Saëb, dernier souverain du Mysore, dont les trésors servirent à embellir Madras. L’intérieur du palais est magnifique : on vante surtout une salle de bal soutenue par des colonnes et dont les murs sont revêtus d'un admirable stuc blanc; elle peut contenir toute la société blanche de la présidence, dans les fêtes somptueuses que le gouverneur général donne à certaines époques de l’année. L'absence de cette première autorité m'a empêché de jouir de ce spectacle, et de pouvoir juger par moi-même de la vérité de tant de brillantes descriptions.
J'ai été reçu avec beaucoup d'égards et d’affabilité 4 la Société littéraire, composée de tout ce que le gouvernement et le commerce ont de plus distingué. Le local est magnifique, très-bien disposé, et contient une bibliothèque nombreuse et choisie.
La belle promenade qui borde la mer au S. du fort Saint-Georges, mérite d'être citée ; elle est chaque Jour, au coucher du soleil, le rendez-vous de la haute société : les dames viennent dans de superbes équipages y promener leurs souffrances et leurs ennuis; les hommes, montés sur de très-beaux chevaux, n'ont l'air ni plus contents ni plus heureux; ils attendent le moment de se mettre à table pour y passer le reste de la soirée. Avant la nuit, la musique des régiments de la garnison jouait pendant quelques instants et servait de point de réunion.
La Favorite était mouillée devant la promenade et à petite distance du rivage ; nouvellement peinte et arrangée à Pondichéry, elle excitait, par sa grâce et sa légèreté sur la mer, la jalouse admiration des Anglais. Le grand diner d'adieu que je donnai à bord aux autorités alors présentes à Madras, fut une occasion de leur montrer que si momentanément la marine francaise est moins nombreuse ‘que celle d'Angleterre, elle est au moins son égale pour la discipline de ses équipages et la beauté de ses bâtiments.
Dès le lendemain de notre arrivée j'avais obtenu de choisir dans l'arsenal de la compagnie les deux ancres et la chaîne dont nous avions besoin ; elles furent livrées au prix d'achat d'Angleterre, plus 50 p-o/o, taux
DE LA FAVORITE. 253 fixé pour tous les approvisionnements de marine dont les magasins sont toujours remplis. Ge bénéfice paraîtra énorme au premier abord, mais le prix excessif de tous les objets d'Europe le fera trouver modéré. Les vins de France seuls n'avaient que peu de valeur; ils étaient tellement tombés, par l'arrivée simultanée de plusieurs navires de Bordeaux à Calcutta, que j'en fis acheter pour l'équipage neuf cents caisses de bonne qualité, au prix de 9 francs les douze bouteilles. Je cite cette circonstance, qui se renouvelle trop souvent dans l'Inde malheureusement pour le commerce français, comme un renseignement de plus sur les relations de nos marchands avec ces contrées éloignées.
254 ‘NOYAGE