‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 32 sur 53 · DÉPART DE MADRAS. — ÉCHOUAGE DE LA CORVETTE. — MAZULIPATNAM · texte numérisé non relu

DÉPART DE MADRAS. — ÉCHOUAGE DE LA CORVETTE. — MAZULIPATNAM

Fi SE

L'honorable et gracieux accueïl que nous avions reçu à Madras m'avait décidé à prolonger de quelques jours le temps d'abord fixé pour la relâche : le terme en arriva encore trop tôt au gré de mes jeunes officiers, qui donnaient un tacite consentement aux sollicitations qu'on m'adressait de tous les côtés. S'il eût été possible de prévoir l'événement fâcheux qu'un avenir très-pro-

chain nous réservait , leurs regrets et les miens eussent été beaucoup plus sérieux.

Dans la jour € du 28 juin, une corvette anglaise F rrivant de T . malay mouilla sur la rade: c'était la Comète que nous devions retrouver un an plus tard à la Nouvelle-Hollande. Les deux bâtiments échangèrent les visites d'usage ; mais je ne pus retarder notre départ, et à neuf heures du soir {4 Favorite mit à la voile pour

- Yanaon.

Au mouillage le temps avait été incertain ; au calme succédaient pour plusieurs jours de fortes brises de

. terre qui elles-mêmes cédaient parfois à des grains vio-

lents de N. O., accompagnés de torrents de pluie. La

DE LA FAVORITE. 255 chaleur était étouffante, un air sec et brûlant empêchait de reposer le jour et la nuit; mais quand nous fûmes à quelques lieues au large de terre, la brise se fixa au S. O., avec un ciel nuageux et une température moins accablante.

Nous abandonnions la côte de Coromandel pour celle de Golconde, qui, par la direction qu’elle prend auN.E. est exposée à la violence de la mousson qui soufilait alors. Les bords de la mer sont découpés par plusieurs embouchures de la Chrisna ; les terres, extrêmement basses et inondées dans cette saison, forment, jusqu'à quelques lieues au large, des bancs alternativement de sable et de vase : c'est sur un de ces derniers que la Favorite fut bien près de terminer sa campagne et sa destinée.

Les petits caboteurs du pays fréquentent seuls ces parages dangereux, redoutés des bâtiments européens , qui, entraînés hors de leur route par un courant violent pendant les nuits sombres et orageuses, viennent sé chouer et se perdre fréquemment sur des hauts-fonds qu'ils croyaient bien éloignés. ÿ 2

Cette côte présente aux travaux hydrographiques des obstacles qui ont empêché jusqu'ici d'en lever une carte exacte. Pendant la partie de l’année où nous étions, elle est couverte presque constamment d'une brume qui la fait se confondre avec la mer, et cache les rares points de reconnaissance qui pourraient être déterminés. Dans l'autre saison, les coups de vent subits de N. E. et une houle terrible ne permettent pas même d'en approcher. Malgré ces difficultés, et au lieu de

Le

tenir le large pour aller directement à Yanaon, je me décidai à suivre la côte de très-près pour en déterminer plusieurs points importants si les circonstances m'étaient favorables : malheureusement elles furent contraires; mais le zèle des ofliciers, le dévouement de l'équipage, la solide et belle construction de la corvette,justifièrent ma confiance, qui, cette fois comme dans plusieurs autres circonstances, me fit tenter des entreprises dangereuses sans doute, mais qu'il fallait mettre à fin pour remplir avec honneur la mission qui nous était confiée par le gouvernement.

Le lendemain du départ le temps était clair et beau; la brise, inégale | variait du S. au S. O. La terre fut aperçue à trois heures par la vigie; le soleil, qui frappait alors dessus, empêchait de la distinguer du pont: la sonde ne rapporta pas fond à trente brasses. Nous étions alors à quarante lieues environau N. de Madras,

. et à vingt-trois au S. de la pointe d'Yvi, que je voulais En A - . .

reconnaitre : dans cette intention je fis mettre, au cou-

cher du soleil, le cap au N. E.

La brise avait fraîchi avec la nuit; la mer était forte, et la corvette marchait rapidement. Cependant la sonde, seul guide dans ces parages, était jetée de moment en moment et ne rapportait pas de fond à trente brasses; on en trouve huit à trois lieues de terre : c'est là que je voulais m'arrêter, et je ne comptais y être qu'après le soleil levé, À trois heures du matin la voilure fut diminuée et le plomb jeté plus fréquemment ; malheureusement toutes ces précautions furent inutiles : la corvette, entraînéepar un courant rapide, süiyait une de ces

LA

PRE rt

D HRES

DE LA FAVORITE. 257 tranchées dont Daprès et Horsburgh signalent le danger sans indiquer le moyen de les éviter. À quatre heures dix minutes la sonde était encore dehors, quand je sentis que la corvette talonnait: je fis venir de suite à l'E.; les vigies crièrent : Brisants devant, et nous échouäâmes sur un banc. ,

Ce premier moment fut terrible: la nuit était obseure; la brise, très-fraiche , rendait encore plus fortes les lames de la barre au milieu de laquelle nous étions et dont le bruit avait quelque chose d’effrayant. Le gouvernail, arraché de ses ferrures, fit craindre pour la sûreté de la poupe, sur laquelle la mer brisait avec fureur. Dans cette circonstance critique, je sentis combien les corps organisés prêtent à la discipline et conservent toujours un ensemble précieux: pas le plus léger désordre ni la moindre incertitude n'eurent lieu parmi l'équipage ; il exécuta mes commandements en silence et avec une admirable célérité; les voiles furent serrées dans un instant et lout fut disposé, tant pour amener sur le pont les mâts les plus élevés, que pour mettre à la mer la chaloupe et toutes les autres embarcations. ;

Cependant le mouvement doux de la corvette, puis son immobilité, m'avaient appris dès le premier moment qu'elle était échouée dans la vase : alors je concus l'espérance de la tirer de cette fâcheuse situation.

Le jour, attendu si ardemment, parut enfin : devant nous, au N., était à deux milles une côte de sable trèsbasse, presque noyée par les eaux d'une rivière dont je voyais distinctement sur notre droite l'embouchure peu éloignée et le cours large et sinueux s'enfoncer

dans l'intérieur : pas une habitation, pas un arbre, pas une embarcation ne paraissaient à nos yeux sur ce rivage désolé que la grande houle couvrait d'écume , après avoir chargé notre pont de sable et de boue. La mer, toujours très - forte, faisait courir de grands dangers à nos canots, alors débarqués; un des moins grands, commandé par l'élève de première classe Bouchaud, reçut une lame qui le brisa et l’engloutit : les hommes furent heureusement sauvés par les autres embarcations, dont les équipages, encouragés par l'exemple des officiers et loin d'être effrayés de cet accident, redoublèrent de courage et d'activité (PI. 20).

Après avoir surmonté mille difficultés et couru plusieurs fois le danger imminent de sombrer, la chaloupe parvint, en se touant sur un léger cordage élongé d'avance avec un grappin, à porter au large une moyenne ancre à laquelle étaient amarrés deux grelins bout à bout ; ceux-ci furent promptement roidis et servirent d'appui contre le vent et la mer qui nous poussaient constamment sur le banc.

À onze heures, deux bateaux caboteurs indiens, venant du côté opposé à celui où nous étions échoués, entrèrent dans la rivière : ils répondirent à nos coups de canon de détresse et aux signaux que nous leur fimes, en montrant un pavillon anglais. Bientôt la terre les cacha entièrement.

À midi, les observations de latitude justifièrent mes conjectures, que la corvette était sur la fausse pointe d'Yvi formant le côté S. de l'embouchure de la Chrisna que nous avions sous les yeux.

Dans la soirée, le temps moins mauvais permit d'élonger une seconde ancre à jet: je fis virer en même temps sur l'une et sur l’autre au moment de la pleine mer; la corvette remua dans son lit de vase, mais ne put en sortir.

La première nuit qui suivit notre échouage fut trèscritique : le vent reprit avec une nouvelle force avant minuit; des lames énormes, chargées d’une vase noirâtre, se précipitaient sur le bâtiment que par moments elles couvraient entièrement ; les chocs étaient si violents qu'il fallait une construction aussi solide que celle de la Favorite pour y résister. Je craignais à chaque instant que les grelins ne cédassent à la tension qu'un courant violent rendait encore plus forte : s'ils n'eussent tenu bon, la corvette, battue par une mer aussi terrible, serait sans doute venue en travers et aurait soullert de grandes avaries.

Nous fûmes plus heureux, et le lendemain nous amena un secours inattendu qui rañima les espérances et inspira une nouvelle énergie à tout le monde. N était onze heures du matin quand la vigie aperçut un petit radeau conduit par trois Indiens qui le dirigeaient sur nous : en eflet, bientôt ils furent à bord. C'étaient de Pauvres pêcheurs; mais dans ce moment ils parurent des hommes descendus du ciel et dont on attendait les plus grands services. Quand ils eurent mangé le riz que je leur fis donner et que des présents eurent calmé leur inquiétude, je cherchai à tirer d'eux quelques renseignements : la tâche était difficile, personne à bord ne pouvait s'entendre avec eux. Plusieurs prétendus inter-

prètes avaient échoué, malgré beaucoup de contorsions et des mots français ornés des terminaisons les plus baroques : on eut donc recours à la langue naturelle, celle des signes, et nous finimes par nous entendre. J’appris qu'il y avait dans la rivière, à un village peu éloigné, de grands bateaux semblables à ceux de la veille, et que pour des piastres je pourrais les faire venir. De pareils agents m'inspiraient peu de confiance : leur livrer le prix des bateaux, c’eût été risquer de ne pas les voir revenir ; d'un autre côté, les Indiens n’ont presque aucune foi dans les promesses des Européens. Mon incertitude était cruelle et déjà les pêcheurs montraient le désir de partir, quand M. de Boiïssieu m'offrit généreusement de se confier à eux et d'aller à terre sur ce misérable radeau, au risque de se noyer dans la barre que nos canots n'auraient pu franchir même avec le calme (12). J'avais été plusieurs fois à même d'apprécier la force de caractère, l'esprit sage et prudent de ce brave officier : il fallait une circonstance aussi importante pour me dé-

cider à accepter sa proposition. Je lui donnai un jeune

matelot, sujet hardi et dévoué, pour l'accompagner. Il partit, emportant pour ainsi dire les destinées de la Favorite ; nous suivimes le radeau longtemps des yeux, et j'eus la satisfaction de le voir en sûreté en dedans de la barre.

La fin de la journée fut belle ; la houle étant faible, jenvoyai les embarcations sonder au large de la corvette; les résultats de cette opération ne furent pas satisfaisants ; on trouva dix pieds d’eau. Cependant, comme la mer était basse, je conçus l'espoir qu'à la marée

DE LA FAVORITE. 261 haute du soir et d’après nos observations de la veille, le fond aurait augmenté de deux pieds, et qu’alors nous pourrions mettre le bâtiment, sinon à flot, du moins plus loin du sommet du banc en halant sur les grelins, après avoir toutefois vidé une partie des pièces à eau et passé plusieurs canons de l'avant afin d’alléger l'extrémité opposée. Ces précautions prises et le moment favorable arrivé, on hala avec force: la corvette fit quelques mouvements ; mais, rencontrant la masse de vase amoncelée par la mer sur son arrière, elle resta en place. Les ancres, ne pouvant résister à une aussi grande force, commencèrent à céder : je fis alors cesser, pour ne pas nous priver de notre seul point d'appui que je comptaisemployer de nouveau le lendemain aux marées qui allaient en croissant, la lune devant être pleine le 5. Le mauvais temps, qui se fit sentir pendant la nuit, non-seulement dérangea tous mes calculs, mais empira notre situation. La corvette qu'un courant très-fort preuait par le travers, tirant moins d'eau que le jour précédent, fut portée par la mer davantage sur le banc.

Cependant la position de la Favorite devenait de plus en plus inquiétante : nos moyens Étaient insuffisants pour l'en tirer; sa chaloupe trop faible ne pouvait porter une grosse ancre au large, la houle et le courant l'auraient immanquablement submergée. D'un autre côté, toutes les petites embarcations, dont le nombre était diminué par la perte du canot major coulé la veille, n'étaient point capables de contenir les deux câbles qui devaient accompagner la chaloupe. Mais comme un calme de quelques heures pouvait avoir lieu, je fis renforcer avec

des barriques vides l'arrière de cette dernière embarcation, et je me disposais même à joindre à cet appareil les mâts de hune de rechange, quand nous aperçûümes, vers le milieu du jour, deux bateaux descendant à pleines voiles la rivière, et enfin M. de Boissieu à bord de celui qui était le plus avancé. Nous observions leurs manœuvres avec une inquiète attention; chaque mouvement qu'ils faisaient vers la corvette diminuait le poids qui m'oppressait : la barre était franchie; encore un moment, nous avions en notre pouvoir le secours tant désiré, le salut de la Favorite paraissait assuré. Quelles expressions pourraient rendre l'émotion cruelle que j'éprouvai quand je vis les Indiens, effrayés par la grosse mer, virer de bord malgré tous les efforts de M. de Boissieu, rentrer dans la rivière et disparaître encore une fois à nos yeux!

Au premier moment de consternation qui se peignit sur toutes les physionomies, succéda bientôt l'espérance de chances plus heureuses pour le lendemain, et si la brise n’eût continué à souffler assez avant dans la nuit, le travail commencé le matin eût été achevé. Nous éprouvions mille difficultés. et des retards sans nombre : autour de la corvette, la mer était presque constamment agitée; dès que la brise reprenait et que la marée montait, il fallait mettre à bord toutes les embarcations; autrement elles eussent été submergées dans un instant.

Le lendemain 2 juillet, aussitôt que le jour parut, tous les regards furent tournés vers la Chrisna, dont les sinuosités, après avoir longé pendant une lieue la

DE LA FAVORITE. 265 côte parallèlement à la mer, allaient se perdre dans le lointain. La nuit avait été fatigante : les ancres ayant cédé, la corvette portée davantage sur le banc avait talonné fortement sur un fond plus dur. Les secours nous étaient absolument nécessaires; je comptais sur l'activité et le dévouement de M. de Boissieu ; ma confiance ne fut pas trompée : à midi nous vimés trois bateaux revenir, et à trois heures ils étaient près de la Favorite, ayant chacun une assez forte garde pour ne rien me laisser à redouter de la frayeur des Indiens. Ge fut avec un vif plaisir que je vis auprès de moi le chef de cette heureuse expédition : il avait éprouvé bien des fatigues, beaucoup de contrariétés ; mais le succès, et plus encore un si grand service rendu, en étaient un noble dédommagement (13). Dès ce moment toutes les difficultés disparurent. Malgré leur construction grossière et peu solide, les bateaux indiens reçurent une grosse ancre et les deux câbles. Le soir même, grâce à l'activité et à l'intelligence que déploya M. Paris dans cette opération ainsi que dans celles du mème genre qui se succédèrent les jours suivants, la corvette put résister à la mer et au courant. Nous fimes même quelques efforts pour la faire sortir de la masse de vase qui l'entourait , mais ils furent infructueux. L'équipage travailla toute la nuit à alléger le bâtiment : les pièces à eau furent presque entièrement vidées, une partie du lest en fer mis x bord des bateaux; enfin toute l'artillerie fut transportée sur l'avant, afin que la partie arrière ; qui devait passer la première, fût moins immergée. À la marée du matin tout était prêt, et les apparaux se trouvaient

disposés pour augmenter autant que possible la force du cabestan. Du succès de cette tentative dépendait l’existence de mon bâtiment, ou du moins la continuation de sa campagne lointaine : je suivaisavec une anxiété impossible à décrire chacune des secousses que les efforts prodigieux des officiers et des matelots réunis imprimaient à la corvette ; la violente émotion à laquelle j'étais en proie fut un instant au-dessus de mes forces épuisées par inquiétude et par plusieurs jours sans aucun repos, mais elle passa comme un éclair, Nous avancions bien lentement, la vase opposait une résistance difficile à surmonter : à la marée du soir, je profitai d'une assez forte houle pour franchir la boue amoncelée derrière par le courant. Ce premier obstacle vaincu, les autres le furent successivement; mais ce ne fut que le surlendemain 6 juillet, dans l'après-midi, que la Favorite put être considérée comme hors de danger. Avec quel plaisir Je la sentis se balancer mollement sur ces lames, qui, peu d'heures auparavant, semblaient encore la regarder comme leur proie! Chacun à bord voulut, et à l'envi, faire disparaître leurs ravages et les traces d’un événement malheureux. Pour l'état major et l'équipage, ce souvenir fut bientôt effacé par de nouveaux objets; mais pour moi, celui que m'ont Jaissé le zèle, l'affectueux dévouement de mon second et de tous les autres ofliciers, le courage, la constance, l'admirable discipline que les matelots déployèrent dans ces circonstances difficiles et leur attachement pour moi, ne s'effacera jamais de ma mémoire; et même dans ce moment, en terminant la relation de la plus terrible épreuve qu'ait subie

DE LA FAVORITE. 265 la Favorite dans le cours de son voyage, je ne puis me défendre d’une douce émotion.

Le 9 juillet, la corvette était parfaitement réparée de ses avaries : son gouvernail remonté tournait facilement sur les ferrures de rechange. Le canot coulé le premier jour de l'échouage, trouvé à la côte par les pêcheurs, nous avait été rapporté à bord; enfin les Indiens des bateaux venaient d'être renvoyés comblés de présents et payés au delà même de leurs espérances, quand je reçus une lettre du collecteur général, première autorité de la province de Golconde; il me témoiïgnait ses regrets de n'avoir pas appris plus tôt l'accident arrivé à la corvelte, et m'envoyait les bateaux européens que le port de Mazulipatnam pouvait offrir. En eflet, trois grandes embarcations accompagnaient la petite goëlette qui avait apporté le messager; elles nous étaient inutiles : cependant, avant de les renvoyer, on fit de nouvelles tentatives pour lever la grosse ancre mouillée la première; mais elle était tellement enfoncée dans la vase, que l’on fut obligé de l'abandonner. Nos pertes un peu majeures se bornèrent là. La bienveïllante attention des autorités de Mazulipatnam , mon désir de leur en témoigner ma reconnaissance, me décidèrent à relâcher dans cet établissement anglais, éloigné seulement de douze lieues et sur la route que nous. devions suivre

. pour aller à Yanaon. La Favorite appareïlla dans la matinée du 9; le calme ne lui permit d'arriver que le soir à sa nouvelle destination.

Mazulipatnam a joué un grand rôle dans les fastes de

nos guerres de l'Inde; son nom s'allie à beaucoup de

traités de paix et de commerce rompus presque aussitôt que conclus, à beaucoup de combats et surtout de dévastations. Je devais donc m'attendre à trouver un nouveau champ d'observations; je vis quelques ruines, anciens témoins de notre puissance , et mes regards ne rencontrèrent que la misère et l'abandon. Tel est le coup d'œil que présentent la plupart des provinces de la presqu'île, à mesure que l'on s'éloigne des grands établissements anglais : leurs malheureux habitants, sacrifiés aux armes et à l'industrie active des Européens, ne sont plus pour ainsi dire que des animaux parqués sur une terre qui fut autrefois leur propriété. L'avarice insatiable n'a pu la leur enlever, mais ils la cultivent pour grossir les revenus de leurs maîtres étrangers. Sans doute que l'Indostan avait été souvent ravagé par les armes de nombreux conquérants; les Marattes et les autres peuples guerriers du nord de la presqu'île en troublaient fréquemment la tranquillité par leurs déprédations, avant que les nations européennes vinssent par mer porter sur ses côtes, dans ses plus belles provinces, un nouveau système de guerre, puis ensuite un gouvernement étranger aux préjugés de la population et plus tard ennemi de son industrie. Que faisaient alors à cette immense foule d'habitants les malheurs de souverains, la ruine de capitales dont les noms étaient à peine venus jusqu'à eux ? Pauvres et n’offrant rien à la rapacité du vainqueur, ils vivaient du faible produit d’une industrie que leurs pères avaient exercée ; si le fer les décimait, ils tombaient sans se défendre sous les bras bientÔt lassés des conquérants : en quelques années, les

DE LA FAVORITE. 267 désastres étaient réparés, le commerce.suivait son cours à peine interrompu; chaque royaume, quels que fussent ses maîtres, offrait toujours les mêmes produits, inhérents pour ainsi dire à son sol et au travail spécial de sa population. Ce furent ces produits qui attirèrent les Européens, firent jeter sur les côtes de l'Inde les fondements de tant de belles cités, et causèrent la prospérité dont jouissaient ces contrées à la fin même du siècle dernier, malgré les débats continuels qui avaient lieu entre la France et ses rivaux; alors encore, quelque immense que fût la consommation de tissus indiens portés en Europe, la Turquie, la Perse, toute l'Asie recevaient ces marchandises par des caravanes ou à travers le golfe Persique; la Mecque seule et ses pèlerins en consommaient des quantités qui paraîtraient fabuleuses. Nous avons déjà vu létonnante révolution qu'a éprouvée cette branche de commerce, et l’Indou recevant maintenant de nos manufactures ces produits qui si longtemps lui furent demandés et que les bras de ses nombreux ouvriers pouvaient à peine fournir en assez grande abondance. Si lon considère d'un autre côté l'extension qu'a prise la navigation chez tous les peuples civilisés, les flottes marchandes d'Angleterre portant à Smyrne, au fond de la Méditerranée, sur des côtes de Syrie, des cargaisons sans nombre composées des mêmes marchandises que ces pays recevaient autrefois de l'Indostan, et les armateurs de Bombay parcourant sans rivaux la mer Rouge et le golfe Persique, on concevra facilement dans quelle profonde misère ont dû tomber les habitants de ces contrées, qui, de

temps immémorial , fabriquaient les toiles de coton. Le voyageur attristé cherche en vain le dédommagement de tant de maux; il ne trouve aucune trace des bienfaits de la prétendue philanthropie des possesseurs actuels de l'Inde; les efforts de la civilisation s'arrêtent aux portes des grands établissements dont la splendeur et les richesses éblouissent, mais plus loin on trouve un peuple esclave gémissant sous le poids de la plus affreuse pauvreté. Depuis la fin du siècle dernier, l'établissement que nous visitions a subi la destinée commune ; cependant il a joui d’une assez grande prospérité sous la puissance des Francais, quoique situé sur une côte basse, souvent inondée, bordée de marais et de bancs de vase qui forcent les bâtiments à mouiller beaucoup au large. C'est là que les produits de lindustrie des habitants de la province de Golconde, maintenant malheureuse et dépeuplée, étaient embarqués pour l'Europe, où ses toiles de différentes couleurs et surtout ses mouchoirs rouges jouissaient d’une grande réputation. Ce commerce a presque entièrement cessé; aussi la population de Mazulipatnam est-elle considerablement diminuée : elle habite une ville assez misérable, située au milieu d'une plaine marécageuse, malsaine, entièrement dépouillée d'arbres, et dont le terrain repousse toute culture. Le fort sur pa flotta notre pavillon est placé sur le bord de la mer, à l'embouchure d’une petite rivière que la vase qui l'encombre et sa barre assez dangereuse défendent à toutes autres embarcations que celles du pays. Les fortifications sont

peu considérables et ne pourraient faire une résistance

LD

DE LA FAVORITE. 269 sérieuse. Elles se composent d'un mur assez bien entretenu, défendu du côté de terre par un fossé, et par la vase du côté opposé; l'intérieur en est vaste, quelques édifices de peu d'apparence renferment les dépôts de deux régiments d'infanterie native qui sont au service de la compagnie. La garnison est donc très-faible, mais un corps nombreux de troupes est campé à Hyderabad, grande ville située à cinquante lieues environ dans l'intérieur. Cette ville est la résidence d'un nabab autrefois puissant, mais que la compagnie a privé d'une grande partie de ses possessions, en dédommagement desquelles il reçoit un revenu annuel. Ses sujets supportent impatiemment le joug anglais : ils sont méchants, ce qui dans l'Inde est synonyme de guerrier, et ces dispositions nécessitent un grand développement de forces de la part de leurs oppresseurs.

Les autorités françaises habitaient l'intérieur du fort et dans ses environs. À l'exception de quelques bâtiments de très-mince apparence, tout le reste a disparu. Les Anglais, tous employés de la compagnie et imitant l'exemple de leurs compatriotes des autres établissements dans l'Inde, ont leurs habitations à quelque distance de la ville, sur un terrain plus élevé, mais aride, sablonneux, et à peine cultivé. Elles sont généralement bâties sur le modèle des maisons de campagne d'Angleterre, de forme carrée et à un seul étage : la blancheur des murs, leur vaste couverture en paille, les nombreux bâtiments de servitude dont l'usage et l'apparence sont analogues au principal corps de logis, rappellent aux Européens la patrie éloignée, bien mieux que des palais.

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Partout j'ai vu une simplicité confortable : rien ne retraçait le luxe, la splendeur de Madras; mais je retrouvai ce que mon souvenir avait conservé avec le plus de plaisir : une réception gracieuse et remplie de bienveillance.

Le collecteur général de la province, homme distingué par ses talents et ses manières, exerça à mon égard l'hospitalité la plus grande et la plus aimable en même temps. Pendant les trois jours que je restai à terre, les bals, les grands dîners occupèrent les soirées; la société n'était pas nombreuse, mais assez gaie, ayant un peu secoué le joug de l'ennuyeuse étiquette, et cependant parfaitement composée. M. Sholten seul m'avait accompagné; j'aurais désiré vivement faire partager ces agréables distractions à tous les braves officiers de la Favorite comme un juste dédommagement des fatigues qu’ils venaient d'éprouver; mais l'éloignement de la corvette et la brise qui fut souvent très-forte me forcèrent d'y renoncer. Singulière alternative qui se présenta si souvent pendant le cours de notre campagne : la veille, aux prises avec mille dangers et des fatigues sans nombre; le lendemain, au milieu des fêtes et des plaisirs !

Mazulipatnam, résidence des premières autorités administratives et siége d'un haut tribunal, est le cheflieu de la province de Golconde. Cependant le nombre des Européens y est très-peu considérable : les réunions auxquelles j'assistai, quoique augmentées de plusieurs officiers du camp d'Hyderabad venus avec leurs familles chercher une température moins étouffante et surtout quelques distractions, étaient bornées à une petite

DE LA FAVORITE. 271 quantité de dames, que je trouvai généralement gracieuses et aimables, mais presque toutes d’une mauvaise santé.

Comblé d'attentions, jouissant du repos de corps et d'esprit dont j'avais tant besoin, mon séjour à Mazulipatnam s’écoula rapidement. Cependant je ne changeai rien à ma première détermination, et le 16 juillet, après avoir échangé des adieux très-affectueux avec mon aimable hôte et plusieurs de mes nouvelles et agréables connaissances qui étaient venues diner à bord de la Favorite, nous mîmes sous voiles pour Yanaon.

‘établissement que nous quittions ne peut être regardé comme une bonne relâche; les provisions y sont il est vrai à très-bon marché, mais d’une qualité inférieure ; l’eau difficile à faire, remplie de vase, et de mauvais goût; les plus légères réparations, les moindres services coûtent des prix exorbitants, et j'en fis l'expérience quand nous payâmes la location des embarcations envoyées à la pointe d'Yvi. Le commerce de cette place ne se fait que par des caboteurs ; ils sont même en petit nombre : rarement les grands navires mouillent sur la rade; un seul était à l'ancre, et il partit pour Calcutta quelques heures après notre arrivée. Son capitaine vint pendant mon absence à bord de la corvette, qu'il visita en grand détail : je ne fus pas fâché de cette dernière circonstance; car je craignais, et la suite m'a prouvé que j'avais raison, que l’on ne fit courir, dans la capitale du Bengale, des bruits sinistres sur l'existence de la Favorite et les résultats de son échouage (1 4). L'état peu rassurant de notre gouvernail, quelques avaries légères

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mais dont la réparation était nécessaire avant l'entrée de la corvette dans les détroits, et plus que tout cela, le temps couvert, incertain, une mer toujours très-forte, me décidèrent à renoncer à toute opération hydrographique, et nous nous rendimes directement dans la baie de Coringa, formée par la pointe Godeware, basse, hérissée de brisants dangereux qu'un phare annonce aux bâtiments (15). Nous contournâmes cette pointe de très-près }

dans la soirée du #7: le bruit let gé des lames,

F brisant sur cette longue chaïne de rochers, l'apparence du ciel, la baisse des baromètres, annoncçaient du mauvais temps pour la nuit; nous la passâmes heureusement au mouillage devant Coringui, ville indienne à l'une des embouchures du Godavery sur lequel est situé, un peu au-dessus, le petit établissement français de Yanaon, éloigné de Mazulipatnam d'environ trente lieues. J'avais annoncé plusieurs jours d'avance au gouverneur 'époque de notre arrivée : aussi son aimable obligeance avait tout préparé pour nous faire oublier les fatigues de l'échouage, dont il avait été instruit par les autorités de la compagnie. Dès le point du jour une fort belle embarcation avec un patron, pilote de l'entrée de la rivière, était à mes ordres, et jen profitai quelques heures après pour descendre à Coringui chez le capitaine de port anglais, des bons procédés duquel j'ai eu mille raisons de me louer. Il était à la tête d’un chantier de construction et de réparation pour les navires; J'Y vis un grand nombre d'ouvriers indiens, charpentiers et forgerons fort adroits : nos ferrures de gouvernail rompues sur la pointe d’Yvi, furent refondues avec un

DE LA FAVORITE. | 973 soin parfait, de la célérité, et sans entraîner dans de grands frais. J'eus lieu d’être également satisfait de tous les autres travaux entrepris pour réparer les avaries de la Favorite.

Après avoir déjeuné nous montâmes, l'officier qui m'accompagnait et moi, dans les palanquins qui devaient nous porter jusqu'à Yanaon. La route serpente pendant deux lieues au milieu d’un pays plat, couvert de bosquets et de vastes champs de riz : par moments elle longe le bord du Godavery, sur lequel une multitude de bateaux indiens remontaient péniblement le courant ou descendaient comme lui rapidement à la mer. Avec quel plaisir nos yeux, fatigués de l'aspect triste et monotone des environs arides de Madras et de Mazulipatnam, se reposaient sur ces bouquets d'arbres dont la saison des pluies entretenait la fraîcheur, sur ces immenses pelouses auxquelles le riz, jeune encore, prêtait une douce couleur verte, si agréable à la vue! Plus loin, sur des terrains moins exposés aux inondations, je distinguais les nombreuses plantations d'indigos, que leurs petites feuilles étroites et pointues, d’un vert foncé, me faisaient reconnaître facilement. Souvent notre marche était arrêtée par des troupeaux de buflles, aux corps sales et couverts de boue, aux formes pesantes et grossières : des cornes longues et aiguës, de grands yeux noirs, un air sauvage et menaçant , pourraient inspirer la crainte; de petits enfants, montés sur le sommet du dos de chacun de ces animaux, les faisaient obéir à leurs capricieux commandements. Le buffle, patient, infatigable, docile dans la servitude , est le fidèle compagnon

de l'Indien dans ses travaux pénibles :-une nourriture grossière, la faculté de se plonger dans l'eau ou la vase pendant la chaleur du jour, suflisent à sa conservation. Le lait de la femelle offre un aliment aussiésain qué nourrissant aux sobres sectateurs de Brama; mais un goût particulier et désagréable lui fait préférer celui de vache par les Européens:

Tant de riants sujets de curiosité noi écouler agréablement le temps du voyage, jusqu'au bras étroit mais profond du Godavery, qu'il faut traverser pour entrer dans le bourg de Yanaon. Alors un spectacle-d'un autre genre s offrit à nos yeux (PI. 22): cette route, très-fré-

quentée, amène sur le bord du fleuve des voyageurs qui remplissent les bateaux de passage; ce mouvement sur un seul point, l'activité des nombreux ouvriers oceupés à la construetion de navires caboteurs dont les rives semblent couvertes, les bateaux entrainés par un rapide eourant et menacant à chaque moment de couler à fond les embarcations plus petites, chargées de passagers ; tout, jusqu à ce rang de cases à moitié sur l'eau, soutenues par des pieux, et dont les propriétaires regardaient gravement des fenêtres les tribulations de leurs compatriotes, formait une scène de: tumulte si singulière ; si bruyante, qu'il fallut la nécessité de songer à notre propre conservation pour en arracher notre attention: Les palanquins avaient été placés entravers sur les deux bords d’une espèce de bac peu long ; très-étroit; et que le poids d'un grand nombre de pauvres Indiens qui passaient ainsi sans payer, tenait presque au -niveau de Veau; de coussins j'aurais pu facilement la

toucher. Malgré l'inquiétude que de fréquents accidents semblaient un peu justifier, j'admirais le sang-froid et la dextérité avec lesquels les matelots indiens se dirigeaient au miliew d'un courant très-fort et évitaient des abordages dont un seul nous eût immanquablement submergés. Ces marins, appelés lascars, formént une classe particulière, maisomprise dans celle des parias; ils arment tous les navires, même européens, qui font le commerce à l'E. du cap de Bonne -Espérance et les voyages de Chine. Ces équipages sont très-bons dans les climats entre les tropiques : le lascar est sobre, agile, obéissant, bon matelot, mais incapable de courage et d'énergie (PI. 19). H n'en est pas de même des marins arabes employés à bord de la plupart des bâtiments anglais de Bombay et des autres ports de la côte malabare: ceux-ci sont mahométans et en général des bords du golfe Persique ou de l'Arabie, dont les habitants se montrèrent si perfides envers les premiers navigateurs portugais? & Ces lascars sont supérieurs à ceux de la côte E; de da presqu'ile pour le courage et la détermination ; mais leur caractère faux, vindicatif, les rend dangereux à bord des bâtiments marchands, et exige une garnison de cipayes pour les contenir. Bien souvent, pendant la dernière guerre, les Français mis à bord des prises anglaises par nos frégates en croisière , payèrent de la vie leur con: fiance déplacée dans des hommes aussi dangereux. Le petit nombre des Européens destinés à conduire à YHede-France les bâtiments capturés, laissait trop de facilité aux révoltes; cependant elles ne durent le plus

souvent leur succès qu'à la trahison. Je citerai un seul

exemple, pour peindre le caractère aussi perfide que féroce de ces Arabes; il ne sera peut-être pas sans quelque intérêt.

Un navire, pris sur les côtes de l'Inde, abandonné à lui-même par le capteur français, faisait route depuis plusieurs jours pour sa nouvelle destination ; l'équipage indien, bien traité, ne laissait soupçonner aucun mauvais dessein : ces apparences rassurantes couvraient un horrible complot. Vers midi, lorsque les Français, sans inquiétude et fatigués par la chaleur, négligeaient quelques-unes des précautions qu'une possession déjà ancienne leur faisait regarder comme inutiles, leur chef, occupé des observations astronomiques pour la latitude, est précipité à la mer, et ce signal est celui du massacre de ses compagnons; un seul, jeune homme dont les Arabes avaient remarqué la capacité, obtient la vie, à condition qu'il les conduira dans un port anglais, et il tient sa promesse. Âu moment où cet infortuné croyait avoir échappé à la mort, attaché par ces misérables a l'ancre qu'ils allaient mouiller, il disparut avec elle dans la mer.

De pareïlles atrocités, trop fréquemment renouvelées, encouragées par un ennemi que ses pertes continuelles exaspéraient, amenèrent de terribles représailles quand les tentatives de révolte furent étouflées. La nécessité de se défaire d'ennemis déclarés, trop nombreux pour êtr conservés, servira d’excuse à ces terribles exécutions et de défense contre les récriminations des Anglais.

Cependant, dans notre passage de la rivière, nous n'avions à craindre que d'être entraînés par le courant

DE LA FAVORITE. 277 ou de prendre un bain dans une eau fort sale, chargée de la boue et des immondices que le fleuve, alors débordé, enlevait aux pays riverains; mais nos pacifiques conducteurs nous déposèrent heureusement‘sur le rivage opposé, où commencent nos possessions et les maisons de l'établissement. J'ai toujours cherché quelques traits de ressemblance entre ce que je voyais dans ces pays lointains si vantés, et les objets qui entourent l’heureux habitant de la France. O vous qui, jouissant depuis votre enfance de tous les avantages d'une civilisation avancée, en ignorez tout le prix et vantez chaque jour l'étranger aux dépens de notre belle patrie; et qui, accordant trop de confiance aux récits exagérés des voyageurs prévenus ou de mauvaise foi, critiquez amèrement ces mœurs douces, cette heureuse urbanité que tous les peuples civilisés nous envient et cherchent à imiter; quittez vos foyers, parcourez le monde, et, sans vous laisser séduire par la position heureuse, brillante même des hautes classes, étudiez les habitudes, l'état social des classes inférieures; soyez observateurs impartiaux, et vous acquerrez la conviction que chaque peuple, soumis au climat pour ses mœurs, à la position topographique du pays pour ses institu-

tions, et à tous deux pour son caractère national, pos- sède un type particulier que la civilisation ne peut alr dans les masses : l’imiter est aussi impossible que

de faire prospérer sous les pôles les plantes de l'équateur. La France seule peut-être, sous un elimat tempéré, placée au centre de l'Europe civilisée, est appelée à marcher à sa tête quand ses habitants, connaissant

PR et MEN +

mieux leur patrie, voudront enfin être eux-mêmes, en conservant leurs mœurs, leur caractère national dont ils devraient être fiers : alors ils offriront à l'étranger de beaux exemples à suivre et non des copies décolorées.

À Madras j'avais vu les maîtres de l'Indostan malades et ennuyés au milieu du luxe et des richesses; ici je trouvai une population pauvre, courbée sous le joug, et qui ne connaissait même pas les noms célèbres de Golconde, de Delhi et de tant d'autres riches cités qui composent toute l'Inde pour la plupart des habitants de l'Europe. Ges magnifiques palais, cette splendeur de l'Orient, rêves qui ont exalté tant d'imaginations, ne se sont montrés nulle part. à mes yeux; j'ai joui d'un spectacle moins brillant, mais plus agréable pour mot: celui de quelques milliers d'Indiens bénissant le nom de la France, qui les protége et les rend heureux. Au premier abord, les rues couvertes de sable et bordées de deux rangs de maisons en brique, basses et mal entretenues, une foule d'enfants presque nus, des chiens maigres et criards, ne me donnèrent pas une haute idée de Yanaon: mais peu à peu d'assez jolies habitations blanchies à la chaux, entourées d'arbres et de jardins, succédèrent aux pauvres échoppes des marchands; leurs galeries, leurs toits plats me rappelèrent Pondichéry; je ne trouvai pas, il est vrai, le bel hôtel du gouverneur de notre ancienne capitale de l'Inde; mais dans la demeure modeste et commode de la première autorité de ce petit établissement, nous trouvâmes les mêmes attentions et une aussi affectueuse hospitalité.

DE LA FAVORITE. 279 Je revis dans M. de Lespardat, gouverneur de Yanaon , une de mes anciennes et plus agréables connaissances : les précieuses qualités qui lui avaient mérité l'estime des habitants de Cayenne, où il avait passé plusieurs années comme ‘aide de camp du gouverneur de cette colonie, devaient lui assurer le même avantage sur la côte de l'Inde. En effet, j'eus bientôt acquis la conviction que la prospérité de Yanaon, faible sans doute, mais enviée par les pays voisins soumis aux Anglais , était entit t due à la d , à la sollicitude -de son gouvernement pour den: fdtiinns confés à ses soins: ceux-ci s'étendirent sur mon équipage, qui fut, dès le lendemain de l’arrivée de la corvette, abondamment pourvu de-toutes les provisions fraîches. hécessaires pour lui faire oublier les fatigues éprouvées: à Ja pointe d'Yvi, et rétablir la santé de quelques hommes légèrement indisposés. Un peu souffrant moi-même en débarquant à terre, le doux repos, l’agréable liberté que je goütai sous le toit hospitalier de M: de Lespardat, me ramenèrent en péu de jours à une parfaite santé: Les braves officiers de la Favorite, que toujours j'associaià mes plaisirs comme mes fidèles compagnons au milieu des fatigues et au moment du danger, éprouvèrent les mêmes avantages ; et tous nous COnserverons toujours un souvenir aussi affectueux que reconnaissant

du gouverneur de Yanaon.

: La présence de tant de jeunes gens, de caractères Léa et:gais, produisit dans cette relâche le même effet qu'aux Seychelles : nos compatriotes indiens suspendirent, pour quelques jours, les jalouses tracasseries

qui divisent la bien peu nombreuse société de ce pays. Quand nous arrivämes, la plupart des familles étaient brouillées entre elles; mais désirant profiter d'une heureuse occasion de s'amuser, on conclut tacitement une trêve, et Yanaon retrouva un souvenir de la gaieté et des plaisirs qui firent autrefois sa réputation. Cet établissement, toujours dépendant de Pondichéry, a subi les mêmes chances malheureuses que son chef-lieu : comme lui il a eu son époque de prospérité; ses sociétés ont aussi été brillantes, et maintenant sa population européenne, décimée par l'émigration, est réduite. à mètre que l'ombre de ce qu'elle était autrefois. Ses femmes, renommées alors pour leurs grâces et leur beauté, soutiennent encore cette réputation ; mais leur nombre, déjà très-petit, diminue chaque année, les officiers anglais des garnisons voisines venant choisir les plus jolies.

La plupart des comptoirs européens sur la côte E. de la presqu'ile, qui fleurirent autrefois, ne sont plus que l'ombre de ce qu'ils ont été, Nous avons déjà vu les causes qui ont amené ces changements; mais même dans cet état, la situation avantageuse pour le but qui les fit fonder, de ceux que la France possède encore ou qui furent sa propriété dans les temps passés, dépose en faveur des talents et du génie commercial des hommes qui les établirent.

Lorsque les Français entrèrent en possession de Yanaon, sans doute par quelque concession forcée ou achetée, cette petite ville jouait un rôle assez important

s les affaires commerciales de l'Inde. Elle est placée

Fe

DE LA FAVORITE. 281 sur l'extrémité de la pointe de terre que forme le Godavery quand, arrivé à trois lieues de la mer, il se partage en deux branches : l'une, étroite et peu profonde, vient, après plusieurs détours, passer devant Coringui et former au fond de la baie la rade qu'elle encombre de plus en plus d’une masse énorme dé vase qui force les bâtiments à mouiller à une assez grande distance de la côte; l'autre, large et profonde, surtout dans la saison des pluies, roule ses eaux rapides depuis les montagnes des Gates, où elle prend sa source, jusqu’à la mer, un peu au S. de; pointe Godeware. Cette principale embouchure, fendue par des bancs de sable et de roches peu connus, n'est nullement fréquentée par les navires européens, ni même par ceux du: pays.

Le voisinage d'une rivière navigable traversant tout

lndostan avait fait de Yanaon le centre d'un grand

‘commerce; elle recevait, pour être mines. ® LS

rées dans les belles plaines qui entourent l'é

"Æ les toiles en coton écru fabriquées dans je pétréitées intérieures. Ges toiles étaient conservées dans d'im-

menses magasins, maintenant vides et abandonnés, jus-

qu'à l'époque où chaque année les vaisseaux des différentes compagnies venaient les enlever pour l'Europe. Cette exportation, encore considérable en 1814, commença dès lors à diminuer, et enfin elle cessa presque entièrement quand une espèce particulière de métiers pour fabriquer les toiles de coton communes fut inventée en Angleterre et permit aux marchands de cette nation d'entrer en concurrence avec -ceux de Yanaon, qui ne purent résister à une grande baisse dans les prix.

Alors la multitude des bras qu'employait cette branche d'industrie restèrent oisifs. Dans notre comptoir et les pays environnants, la détresse du peuple fut portée à un point dont on se ferait difficilement une idée en Europe. La faim et la misère détruisirent un nombre” considérable de malheureux Indiens. Ce fut dans ces circonstances que la colonie de Bourbon vint demander des bras libres pour cultiver ses plantations, dépourvues d'esclaves. Si les Indiens eussent été moins malheureux, On n'aurait rien obtenu; maïs le besoin et les promesses en décidèrent quelques-uns , moins craintifs ou plus misérables que les autres, à tenter-les chances de salut qui leur étaient offertes : les quatre piastres, prix de leurs travaux par mois, et dont une partie était donnée avant le départ, parurent un trésor à des parias, seule caste pouvant offrir des émigrants. Il a déjà ur question, en parlant de Bourbon, des efforts que

gouvernement pour encourager ce nouveau genrerde

transaction, seul moyen de suppléer: à la traite: dés noirs abolie; ils furent couronnés de succès, et les engagements ; si difficiles d’abord à faire contracter aux Indiens, dépassaient en 1830 les demandes annuelles de la colonie, Une des grandes: causes de ce succès inespéré fut la faculté laissée : à chaque émigrant de faire passer à sa famille et à des époques rapprochées, une piastre sur le nombre de celles qu'il gägnait par mois loin de sa patrie. Cette concession, tonte faible qu'elle paraîtra, faisait cependant exister dans une sorte d'aisance une foule de malheureux: elle avait donné à notre établissement cet air de vie et le mouvement qui

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m'avaient agréablement étonné en arrivant: Mais déjà une prospérité naissante excitait la jalousie des voisins et les réclamations de ces hommes qu'un excessif amourpropre ou des intérêts lésés rendent toujours ennemis

- des innovations utiles. Les réclamations du gouverne-

ment anglais de la province de Golconde contre un système d'émigration qui lui enlevait des sujets, n'étant fondées que sur des renseignements exagérés , seront facilement apaisées; mais en sera-t-il de même de celles du grand conseëke Bourbon qui, sous le prétexte que le faible envoyé par les Indiens à leurs familles faisait sortir € ndhérätigde la colomidf s'est opposé à cè que cette première condition de l'engagement fût remplie? Sans doute que mille moyens peuvent être trouvés pour obvier à ce faible inconvénient sans léser

+ les intérêts de la population pauvre de Yanaon et ceux

des malhéureux dont les travaux sont aussi nécessaires À la-colonie que faiblement rétibués par elle; mais il

| est douteux qu'ils soient employés ; et je fais des vœux

pour que l'esprit d'égoisme et d'opposition à toutes les mesures utiles et sages, qui semble prévaloir dans nos colonies, ne prive pas Bourbon de l'avantage qui la sauvera peut-être;-dans quelques années , d’un abandon forcé.

Le commerce des toiles n'a: ÉSété da seule cause de l'ancienne prospérité de notre petit établissement. Le Godavery a de tout temps apporté à la mer les nombreux radeaux de différents bois, et surtout de teck, que les habitants des provinces de F'intérieur confient à son cours jusqu'à l'embouchure ; pour les*faire en-

284 VOYAGE suite transporter dans toutes les parties de l'Inde sur -une multitude de caboteurs sortis eux-mêmes des chan üers de Yanaon. La construction de ces caboteurs est grossière pour les formes et pour le travail : un seul mât portant sa voile carrée en coton traîne le bateau le long de la côte, qu'il ne quitte jamais; une mousson le conduit, la suivante le ramène à bon port. Cependant les ouvriers indiens, malgré leur inexpérience et leur lenteur excessive, mettent à fin des ouvrages moins défectueux et destinés à une navigation plus lointaine. Auprès de ces énormes piles de belles pièces de bois de teck, que son odeur très-forte défend des vers rongeurs, J'ai vu plusieurs bâtiments de moyen tonnage construits sur des modèles européens; ils sont en grande partie la propriété de marchands indigènes, qui en confent la conduite à des marins <trangers quelquefois arabes ». mais le plus souvent anglais ou français. Ces grands caboteurs transportent dans les établissements sur la côte E. de la presqu'île, du riz, dont les rives basses et inondées du Godavery fournissent d'abondantes récoltes, et l'indigo de belle qualité que produisent quelques usines dirigées par des blancs et alimentées par les vastes plantations qui les environnent.

Ces chantiers de construction, ces cônes élevés, formés de bambous au bois creux, léger, très-dur, marqué à distances égales par des nœuds égaux, et si utiles par leur longueur à la navigation des rivières; enfin ces nombreux ouvriers qui donnent un aspect si pittoresque au rivage de Yanaon, n'y ont cependant pas toujours existé {PI 21 ). Ce mouvement, ces travaux faisaient

DE LA FAVORITE. 285 autrefois partie de la prospérité de Coringui, placée à l'embouchure du fleuve. Cette ville, maintenant misérable, dépeuplée, entourée de vases et de marais fangeux, devant laquelle les bâtiments de moyenne grandeur peuvent à peine arriver par des passes sinueuses et changeantes, fut une cité riche et commerçante ; sa rade et son port étaient couverts de nombreux bâtiments sortant neufs ou réparés de chantiers entourés de magasins magnifiques et richement approvisionnés. Toutes les nations commerçantes de l'Europe avaient leurs factoreries dans cette ville : la compagnie espagnole des Philippines elle-même y faisait réparer ses vaisseaux , qui repartaient chaque année chargés de ballots de toiles de coton. Tant d'éléments de prospérité firent monter sa population jusqu'à trente mille habitants; on accourait de toutes les provinces environnantes. Une seule journée vit anéantir Coringui : un phénomène affreux la réduisit à ce qu'elle est maintenant, un amas de mauvaises cases contenant une faible population sans commerce et presque sans industrie.

Dans le mois de décembre 1789, au moment où une grande marée atteignait sa plus forte hauteur, et que le vent de N. E. soufllant avec fureur amoncelait les eaux dans le fond de la baie, les malheureux habitants de Coringui aperçurent avee effroi trois lames monstrueuses, venant du large, et se succédant à peu de distance. La première, renversant tout sur son passage, se précipita dans la ville et y jeta plusieurs pieds d’eau ; la seconde, augmentant ces ravages, annonça aux Indiens le sort affreux dont ils-étaient menacés; la fuite

était: impossible : dans un instant ce pays bas et uni fut entièrement inondé; enfin la dernière lame submergea, anéantit tout; la ville disparut et avec elle vingt mille de ses habitants: des bâtiments mouillés à l'em-

bouchure furent portés jusque dans les plaines qui en-

tourent Yanaon, qui elle-même éprouva de grandes pertes. La mer, en se retirant lentement, laissa des monceaux de sable et de vase qui rendirent toute recherche impossible, et fermèrent l'entrée du fleuve aux grands navires. Les Indiens échappés au désastre revinrent aux lieux qu'occupaient auparavant leurs foyers; ils rebârent quelques cases, mais plus loin de la mer que l'ancienne ville, dont l emplacement , offrant l'image du chaos, n'est marqué que par la maison assez jolie du

capitaine de port et par les chantiers qui l'entourent,

seuls restes d’une cité riche et industrieuse. Cependant Coringui voit encore quelques bâtiments européens, attirés par le bas prix du bois de construction et des travaux de réparation, très-chers partout ailleurs dans l'Inde : le nombre en a même augmenté dans les dernières années ; mais dans l’état où est restée cette entrée du Godavery, jamais l'établissement ne pourra reprendre son importance passée. Un autre fléau vient chaque année, à la fin de la saison des pluies, tourmenter cette. malheureuse population : les marais qui bordent le rivage sont un foyer de fièvres trèsdangereuses; elles font fuir les étrangers, qui se retirent alors à Yanaon, dont le climat, quoiquetrès-chaud, est sain pendant toute l’année. Jamais, malgré les fréquentes inondations causées par les pluies, et surtout

DE LA FAVORITE. 287 par le fleuve qui étend constamment son lit aux dépens des quartiers environnants, le terrible choléra n'a visité ce petit pays, couvert cependant de nombreux bosquets à l'ombre desquels sont placées les aldées; et à Madras, que si souvent le cruel fléau a visitée, les médecins ayant décidé que les arbres étaient favorables à sa propagation, une aveugle frayeur à fait abattre le peu de bosquets que les riches particuliers de cette seconde capitale de l'Inde étaient parvenus à faire croître à grands frais; précaution inutile, car depuis cette époquele nombre des victimes a été plus considérable qu'auparavant.

Le territoire appartenant à notre établissement est extrêmement borné, mais très-peuplé et bien cultivé. Au riz et à l'indigo se joint la culture des cannes à sucre, dont le produit grossier est entièrement consommé dans le pays. Les procédés employés par les Indiens sont très-défectueux; ceux des Européens commencent à y être substitués, et promettent de bons résultats pour l'avenir. Les fruits et les légumes sont ceux des contrées tropicales, mais ils sont très-peu variés et en petite quantité. Outre les buflles, dont j'ai déjà parlés et qui sont employés exclusivement aux travaux pénibles, les campagnes de Yanaon nourrissent encore des bœufs de petite taille, mais dont la chair est trèsbonne à manger, et de forts moutons couverts: en longs poils au lieu de laine; les meilleurs viennent: l'intérieur; enfin, nos maitres d'hôtel trouvaient dé lement et à bas prix un grand nombre de chapons très-gras et d'un goût exquis. C'était une preuve des progrès en civilisation qu'ont faits les pauvres parias,

dont souvent, dans mes promenades, le misérable sort m'a ému de pitié. Rejetés loin de la population, ils vivent dans les lieux écartés où leur vue ne peut souiller les castes élevées ; ils n'en sortent que la nuit pour venir enlever les cadavres des animaux morts de vieillesse ou de maladie; et pressés par la faim, üls les dévorent souvent au lieu de les enterrer. Ainsi est remplie lhorrible obligation qui leur fut imposée par la coutume ou par le législateur. Les moins misérables, mais non moins infâmes aux yeux des sectateurs de Brama, sont cordonniers, et leurs ouvrages prouvent que ces malheureux, quoique avilis, ne sont point sans intelligence et sans industrie. Les chaussures qu'ils fabriquent, légères, parfaitement faites, sont excellentes sous ce climat chaud et sec une grande partie de l'année; et si au fil de coton celui de chanvre était substitué, elles pourraient être d'une assez longue durée. Euxmêmes préparent les peaux de chèvre qu'ils emploient; une seule journée, dit-on, leur suffit pour cette opération, sur laquelle je n'ai jamais pu obtenir des renseignements satisfaisants.

Les potiers sont également très-adroits, et font avec des instruments grossiers des ouvrages qui étonnent les étrangers ; je les ai vus confectionner avec autant d'intelligence que de promptitude des vases de f nes trèsvariées, des jarres énormes pour le blanchissage des toiles, et d'autres beaucoup plus petites pour rafraichir leau. Toutes ces poteries sont séchées au soleil, et Jignore s'ils connaissent l'usage du four ou nos procédés pour couvrir la terre cuite d'un vernis.

DE LA FAVORITE. 289 . L'enrôlement des Indiens a beaucoup contribué à rendre la population de Yanaon moins misérable que celle des possessions étrangères voisines, mais cet avantage n'est répandu réellement que sur la dernière classe, et cependant toutes semblent vivresen paix et satisfaites de leur sort. Ainsi qu'à Pondichéry, le gouvernement exerce une autorité douce, bienveillante, et juste par-dessus tout ; une sévère surveillance empêche les exactions des agents inférieurs indiens chargés de percevoir les droits sur le produit des terres. Celles-ci appartiennent presque en totalité à la France, qui s'est mise au lieu et place des anciens souverains du pays, et reçoit à ce titre 60 pour 0/0 du revenu. Cette charge semblera bien pesante pour les pauvres cultivateurs, cependant elle est levée facilement dans nos établissements, et leurs habitants sont tranquilles, paisibles et . heureux sous le joug de notre patrie. I n'en est pas de même de la population des provinces intérieures soumises aux Anglais : l'étendue du pays, le petit nombre d’autorités européennes chargées de le surveiller, laissent les Indiens en proie aux exactions et aux vexations les plus criantes de la part des collecteurs d'impôts. Les mahométans sont en grand nombre dans cette partie de l'Inde, et obligent leurs maîtres à un grand déploie ment de forces pour les contenir. Ces restes des anciens conquérants de l'Indostan ont conservé, au milieu de limmense population avec laquelle ils ne se sont jamais mêlés, les mêmes traits, la même tournure martiale, enfin la même supériorité physique et morale __. leurs ancêtres sur les faibles Indous. C'est

né nation dans une autre nation, ayant sur cette dernière l’ascendant que donnent le courage et l'union. En eflet, au moment du danger, les musulmans se rassemblent, forment une masse animée du même esprit ; ils ont souvent prouvé aux Européens qu'ils n'avaient pas entiérement dégénéré de leur antique valeur, et défendudles droits de leurs souverains avec une opiniàtreté que les Anglais ont été eux-mêmes forcés d'estimer. La force et la politique réunies ont consommé leur asservissement, mais ils supportent le joug impatiemment, et nul doute que la certitude d'un appui ne les portât bientôt à le secouer.

Les sectateurs de Brama , au contraire, divisés en une multitude de castes qui se détestent entre elles, sont entièrement dépourvus d'esprit national, qu’ils remplacent par un attachement exclusif à leur caste, et par une grande jalousie contre toutes les autres. Ces bar- + riéres n'ont jamais pu être même ébranlées par aucun intérêt public ou particulier. Ce n'est que dans la défense de ces préjugés politiques et religieux en même temps que les Indiens montrent de l'énergie; mais alors ces hommes, qui longtemps ont supporté sans même oser se plaindre les vexations les plus criantes, qui tombent sans se défendre sous le glaive de F ennemi, deviennent des fanatiques furieux qu'aucun danger ne peut elfrayer. La phis légère 1nfFaon aux S és:2 d'une caste, ou quelque faveur accordé. sontre l'usage à une autre, amènent subitement e ses qui ont quelquefois embarrassé les autorités européennes. À Pondichéry, un riche [ndien avait obtenu la permis-

DE LA FAVORITE. 291 sion d'aller en palanquin; cette faveur était contraire à l'usage qui défend à la plupart des éastes, même aux plus élevées, d'aller autrement qu'à pied. Des murmures, qui ne furent pas écoutés ou entendus, on passa aux voies de fait, et au moment où l'orgueilleux palanquin cheminait fièrement dans les rues, par un mouvement spontané la foule se précipite dessus, le met pour ainsi dire en poussière, et reprend tout de suite après sa première tranquillité.

Quelle répression exercer contre des hommes dont la religion a dicté les moindres actions, sanctifié tous les préjugés même les plus absurdes, et qui meurent sans montrer le moindre attachement pour la vie, plutôt que de les violer ?

Cependant cet Indien, soumis à la superstition, indifférent aux malheurs de:sa patrie et aux siens, est par- - fois capable des plus belles actions. J'ai déjà parlé du courage que les troupes natives, au service de la compagnie, ont montré dans la dernière guerre contre les peuples belliqueux du N. de la presqu'ile : je citerai seulement deux exemples particuliers pris dans les ex-

trêmes de la population.

À Yanaon } un pauvre Indien et sa femme, des castes inférieures, furent accusés d'avoir recélé des objets volés; ds preuves paraissaient certaines , irrécusables.

de justification, ne pouvant se décider à nte d'une pareille accusation, allèrent se précipiter 2N e: Godavery ; heureusement leurs corps furent aperçus au moment où, presque sans vie, ils

eu eux ; après avoir épuisé en vain tous leurs d si

292 VOYAGE étaient entraînés par le courant. Rappelés à l'existence, ces Indiens ne consentirent à la conserver que quand leur innocence fut reconnue. à

Dans la province du Bengale, comme dans toutes celles qui sont soumises immédiatement à la puissance anglaise, les crimes sont jugés d’après les lois de la Grande-Bretagne. Un raja, ou seigneur indien, dut pa-

raître devant le tribunal pour se justifier d’un crime : il

vint, accompagné de plusieurs parentsou amis, tous armés comme lui de poignards. Arrivé devant les juges, il refuse de se désarmer ; sur la nouvelle sommation qui lui en est faite, la colère et le dédain se peignent en même temps sur sa physionomie : « De quel droit, dit-il enfin, «me faites-vous paraître devant des étrangers? Ai-je «donc perdu toutes les prérogatives que je dois à ma «naissance et au rang de ma famille dans cette pro- «vince? Ma puissance, mes dignités , mes biens même, «m'ont été enlevés par votre gouvernement; la liberté «et lé droit de porter des armes m'étaient seuls restés, «et vous men dépouillez ! Je ne puis survivre à ce «nouvel affront : j'aime mieux mourir que d'être désho- «noré.» Il se plonge un poignard dans le cœur et expire aux pieds des juges. Ses amis, qui avaient entendu son discours, imitèrent tous son exemple et tombèrent morts auprès de lui, donnant une preuve de dévouement et de

grandeur qui frappa les Anglais d'effroi et d’admiration.

De quels faits de pareils hommes ne seraieni-ils pas capables pour affranchir leur pays, si là plus abjecte superstition n'étouffait dans leurs âmes Mapneseet d'aussi nobles qualités !

Les Anglais, en ménageant avec le plus grand soin les préjugés et les superstitions des habitants de l'Indostan , en leur laissant le libre exercice des différentes religions, en composant les troupes avec les hommes des castes vouées aux armes, en même temps que les brames sont associés au gouvernement et possèdent la plupart des places lucratives , ont rivé les fers de l'Inde de manière que, sans secours étranger, jamais ces contrées ne pourront recouvrer la liberté.

Fous les sujets d'observations que m'offrait la populaüon au milieu de laquelle je vivais à Yanaon n'étaient pas aussi sérieux; plusieurs même furent très-séduisants : au nombre de ceux-ci je mettrai les bayadères, dont M. de Lespardat voulut nous donner une juste idée pour faire tomber nos préventions conçues à Pondichéry. Le souvenir des prêtresses de la pagode de Wilnour me faisait douter de la vérité des éloges que j'entendais prodiguer aux danseuses de Yanaon; mais j'avoue que mes préventions s’effacèrent et que je fus enchanté : ce fut un soir que deux bayadères, renommées dans la contrée, vinrent essayer sur nous tous leurs moyens de séduction. Dans ce moment, où je vais chercher à retracer la graeieuse mollesse des mouvements de ces charmantes filles, les voluptueuses proportions de leurs corps, ces mouvements cadencés, cette pantomime si bien calculée pour porter dans l'âme des spectateurs une ématiqnk toujours croissante, je retrouve encore un r de celle que j'éprouvai.

ies danseuses avaient une taille moyenne, svelte ét Sralément bien prise ; toutes les parties de

leurs corps étaient bien proportionnées et ornées d'un agréable embonpoint; des bras ronds et potelés étaient terminés par de jolies petites mains couvertes de bagues et se déployant sur une flûte dont les bayadères faisaient semblant de se servir quand le rôle, ou le jeu d'une écharpe en mousseline brodée en or, n'exigeait pas le développement de toutes leurs grâces. Une figure charmante, des traits délicats, deux grands yeux noirs recevant un nouvel éclat du cercle bleu qui entourait les paupières, exprimaient tour à tour les plus douces sensations , surtout celles du plaisir; une bouche ornée de belles dents que la volupté semblait avoir placées elle-même, une gorge doucement palpitante sous une mousseline légère, achevaient d’enivrer tous les cœurs. L'habillement des bayadères, bizarre au premier coup d'œil; était riche et parfaitement choisi pour faire valoir leur beauté : une toque lésère, couverte d'or, contenait une partie des cheveux qui ensuite tombaient en longues boucles sur un cou entouré de colliers précieux; la chemise en belle mousseline, serrée autour de la taille par une pièce d’étoffe rouge brochée d'or, descendait jusqu'aux pieds; une espèce de cafetan en soie verte ou bleue, richement orné et sans manches, était ouvert par devant; au-dessus des poignets et à la partie inférieure des jambes, se groupaient de nombreux anneaux d'or massifs ; les pieds étaient nus, mais petits et délicats; aux oreilles et au nez pendaient des bijoux précieux. Tous ces ornements sont dus à la générosité des riches Indiens, qui considèrent le bonheur de voir nsér les bayadères pendant plusieurs heures de suite

DE LA FAVORITE, 295 comme les plus grandes délices qu'un sectateur de Brama puisse goûter dans ce monde; et les enrichir, quel que soit le motif de la récompense, est à leurs yeux une action agréable à la Divinité.

J'ai trouvé qu'il ne peut y avoir aucune comparaison entre les bayadères et nos danseuses de l'Opéra. Celles-

, le plus ordinairement, ne visent, dans les ballets, qu'à l'effet général; tout leur art est dans leurs jambes ou dans quelques postures qui rendent plus ou moins imparfaitement le rôle muet qu'elles sont appelées à remplir; enfin leur physionomie n'exprime que la fatigue causée par de grands efforts nécessaires pour soutenir une réputation de légèreté. La danseuse indienne au contraire ne quitte pas la terre, elle ne danse même pas; mais la mesure, marquée par ses jolis pieds, est si bien suivie par toutes les parties du corps, entre lesquelles on admire une délicieuse harmonie, qu'elle obtiendra souvent la préférence sur sa rivale, plus légère sans doute, mais moins susceptible de charmer. La bayadère n’a qu'un seul but, celui d'enivrer les spectateurs, de s'emparer de toutes leurs facultés, de faire couler dans leurs âmes le feu dont elle semble embrasée; tout dans ses regards, dans Île jeu de sa physionomie, dans ses moindres mouvements, respire la volupté etle plaisir au culte duquel sa jeunesse fut consacrée.

L'orchestre était composé d’un tambour et d'une espèce de hautbois dont les sons aigus se mêlaient par intervalles au bruit modéré du premier de ces deux instruit Un des musiciens dont les accents vifs et tendres tour à tour suivaient la mesure et semblaient

296 VOYAGE guider les mouvements de la pantomime qu'ils paraissaient expliquer, excitait une attention aussi vive que soutenue chez les nombreux spectateurs indiens; et sans doute que nous perdions, en ne le comprenant pas, une grande partie de l'intérêt. Cette musique nous parut d'abord peu en rapport avec les pantomimes qui furent jouées successivement dans la soirée, et dont chaque mouvement semblait calculé pour l'avantage des charmes de la bayadère; mais bientôt nos sens séduits cédèrent aux scènes singulières et attachantes qui se succédèrent devant nous. |

Une jeune fille, effrayée par la vue d’un serpent capelle (regardé par les Indiens comme possédant des vertus magiques), n'ose en approcher; cependant, sous l'influence alitrante du fatal reptile, elle fait des efforts inutiles pour lui échapper; le sein même de sa mère, où elle cherche à se cacher plusieurs fois, ne peut l'en garantir : son sort s'accomplit, elle tombe mourante dans les bras de sa compagne. Celle-ci doute quelque temps de son malheur, essaye par ses caresses de rappeler à la vie la victime du monstre ; trompée dans ses espérances, elle conjure le mauvais génie, joue de la flûte, prend mille positions gracieuses en tournant à petits pas autour de son amie, qui peu à peu revient à la vie et se jette enfin dans ses bras. Alors commence une espèce d'intermède où les deux bayadères luttent de grâces et de séductions : leurs yeux, humides de volupté, cherchent ceux des spectateurs: chaque mouvement découvre de nouveaux charmes et fait naître un nouveau désir. Les émotions que ces danseuses font éprouver entraînent

d'autant plus qu'elles ne sont nullement provoquées, du moins en public, par l'apparence même de la lubricité : aucun geste libre ne blesse la décence et n'inspire le dégoût. Cependant je dois convenir que les apparences seules sont sauvées; car, sous ce rapport, nul peuple ne m'a paru plus libre que les Indiens. À Yanaon et surtout à Coringui, les maisons de prostitution étaient étonnamment multipliées, et la nombreuse société qui en garnissait constamment les portes et les fenêtres, en annonçait suffisamment la destination : prévenu à temps des dangers aussi terribles que certains auxquels une . semblable tentation aurait exposé les hommes de la Fanorite, je me vis forcé de borner les permissions d’aller à terre à un petit nombre de sujets sages et prudents. Malgré cette précaution, j'eus le chagrin de voir que les souvenirs de la relâche n'étaient pas tous également agréables ; je n’osai cependant m'en plaindre, car parmi nos jeunes gens beaucoup avaient été moins prudents qu'heureux.

Toutes ces malheureuses créatures appartiennent aux dernières classes, le plus souvent à celle des parias, dont leur sexe, tant qu'il est jeune, ne partage pas la réprobation, même aux yeux des brames qui connaissent aussi les accommodements avec le ciel et sont en même temps d’une excessive sévérité pour les femmes de leur caste.

Souvent encore, malgré les efforts redoublés des Européens Pebclir cette coutume abominable, on voit des bram brûler sur le tombeau de leur mari.

Cette affrduse cérémonie avait eu heu à Yanaon peu d'années avant notre passage, et le monument élevé

pour perpétuer le souvenir de ce trop beau dévouement, était le seul qui méritât notre attention: c’est une petite chapelle carrée en pierres de taille, le toit en pointe et élevé ; le porche, que quatre colonnes soutiennent, mène à la petite porte du tombeau; celui-ci, cons-

truit à la même place où fut dressé le bûcher, est au

milieu d’une plaine dont l'aspect est agréable (PI. 13).

La malheureuse victime du fanatisme et plus encore de la superstition intéressée des brames, était jeune et belle, mais enchaînée à un vieux et dégoûtant mari; cependant elle marcha au plus horrible des supplices avec un courage et une froide résignation qui excitèrent l'admiration des Européens dont elle avait rejeté les prières et les supplications.

Les préparatifs du sacrifice durèrent 1 1ps bramine, vêtue de blanc, toujours obsédéeupe r prêtres qui l’entouraient constamment, resta renfermé pendant un mois dans sa maison, dont les plus proches parents seuls obtenaient l'entrée; elle en sortait de temps en temps au milieu d'une procession pompeuse pour recevoir les félicitations des dévots. Cependant il est à croire que ces honneurs, si flatteurs pour son amourpropre, ne l'empêchaient pas de sentir toute l'horreur de sa situation, car, sous les bijoux dont sans doute

l'extrême profusion n'avait d'autre but que de .cacher sa figure, on remarqua dans celle-ci un très-grand changement. Enfin le jour du sacrifice arriva; le bücher avait été construit dans une fosse de huit pieds en carré et assez profonde; il était composé de bois sec et résineux et d'une herbe particulière qui, mêlés à des ma-

LE

D. me eté.

DE LA FAVORITE. 299 tiéres inflammables, devaient produire une fumée assez épaisse pour asphyxier la victime en peu d’instants; le tout était recouvert d'un riche tapis orné de guirlandes de fleurs.

Avant midi, la bramine, vêtue er *

couverte de sés bijoux les plus précieux, quitta sa de-

meure pour la dernière fois; entourée des brames et au milieu d’un cortége immense, elle se dirigea vers le bücher fatal. Sa belle figure était pâle, altérée, et éprouvait un mouvement convulsif;, sa démarche lente et incertaine, quelque chose d’égaré dans le regard, une forte excitation répandue sur toute la physionomie de cette infortunée, témoignaient assez qu'elle avait puisé à son ge ! dans un breuvage, une partie de son apparente Dore: sur le — de la fosse, elle descendit

ent soutenu sa ie la dépouillaient des orne- Dr dévolus aux prêtres, ceux-ci, réunis autour de la victime, chantaient des cantiques en son honneur. La bramine, après une courte prière, s’étendit sur sa dernière couche, d’où la flamme s’éleva de plusieurs côtés : alors, suivant l'usage, les chants des brames devinrent plus forts, une multitude d'instruments redoublèrent leurs accords infernaux pour couvrir les cris de la victime; mais ces cruelles précautions furent iles. Quoique les matières inflammables, qui avaient été mouillées dans la nuit, n’eussent pas sur-le-champ produit l'effet qui en était attendu, l'infortunée, au milieu des flammes, avait conservé sa sérénité, ne proférait pas une plainte, et quelques instants après, à travers la

PS EC SR nn ON

500 VOYAGE fumée qui commençait à s'élever en tourbillons, elle fut aperçue encore vivante et immobile dans sa première position : alors les brames, redoutant pour l'avenir l'influence d'un si épouvantable spectacle, donnèrent le signal accoutumé de combler la fosse, et bientôt la veuve et son dévouement ne furent plus qu'un souvenir. Cependant on peut croire qu'un exemple qui coûte aussi cher n’a pas beaucoup d'imitatrices, et que le plus grand nombre des veuves bramines ne sont nullement disposées à suivre au tombeau leurs maris, dont en général elles n’ont pas beaucoup à se louer. En effet, ces sacrifices odieux sont rares, et je suis assez porté à croire qu'ils ne l'étaient guère moins avant l'arrivée des Européens sur les côtes de l'Inde. De ce qu'en Europe quelques jeunes veuves inconsolables se sont enfermées dans des couvents, et y ont fini leurs jours dans le deuil et les pleurs, un Indien qui voyagerait parmi nous devrait-il en conclure que toute femme qui perd son mari doit se condamner au même sort? La conclusion serait aussi fausse, je crois, que celle que les voyageurs ont tirée de quelques exemples semblables à celui que j'ai cité plus haut et qui ne sont tous que les suites de la superstition, de la cupidité, et bien souvent d'un orgueil mal entendu. Rejetons comme inadmissible pour quiconque a vu l'Indostan et ses habitants, cette assertion que l'usage atroce de faire brûler les veuves bramines après la mort de leurs maris n'avait été établi que pour forcer les femmes à soigner l'existence de laquelle la leur dépendait et les empêcher de la finir souvent par le poison, comme on prétend qu'il arrivait

DE LA FAVORITE. 301 avant que cette mesure aussi juste qu'équitable eût été prise. Bien fréquemment dans ces contrées les hommes d'un âge avancé épousent de très-jeunes filles que certainement leurs familles ne condamneraient pas à une fin aussi prochaine que cruelle. D'un autre côté, les mœurs des femmes des hautes castes auraient-elles été purifées, par ce moyen violent, de la perversité dont elles étaient accusées? C’est au moins improbable, car l'on devrait en retrouver quelques traces dans les classes inférieures où les femmes n’ont rien à redouter du terrible bûcher, et cependant n’empoisonnent jamais, ou du moins très-rarement, leurs maris. Je erois que les brames, trouvant dans ce sacrifice le double avantage de soutenir la superstition et de gagner des richesses, profitent, pour obtenir le fatal consentement, du premier moment de désespoir naturel chez les femmes, surtout indiennes, quand elles perdent leur soutien, le père de leurs enfants, désespoir plus violent encore chez des êtres faibles, timides, rendus impressionnables par une retraite perpétuelle. Ce consentement une fois ar-

raché, ces prêtres, aussi adroïts que barbares, mettent

en jeu l'amour-propre et la vanité pour rendre la rétractation impossible. Ils exaltent par des louanges continuelles l'âme de la victime, abandonnée à leurs seuls conseils : les liqueurs enivrantes, le poison même sil le faut ‘sont employés, et la tombe cache leurs forfaits aux yeux de la multitude soumise et abusée.

Nous passions le temps qu'exigeait la réparation de nos avaries au sein d'un repos que la sollicitude bienveillante du gouverneur de Yanaon pour tout ce qui

appartenait à la Favorite rendait plus agréable chaque jour. Je n'étais cependant pas sans quelques regrets que me faisait éprouver la nécessité d'abandonner mon premier projet de visiter Calcutta; mais le temps précieux perdu dans l'échouage, celui que nous venions d'employer à réparer la corvette, la condition absolue d'arriver dans les mers de Chine avant l'époque des ouragans , et plus encore que tout cela, la crainte d'éprouver dans lOugly, alors débordé et très-dangereux, des avaries majeures qui auraient pu interrompre ma campagne, sans que ces risques offrissent de grands avantages pour le service de l'état, me firent abandonner, non sans chagrin, l'espoir de visiter une ville célèbre qui pouvait offrir tant d'aliments à notre curiosité et fournir quelques pages intéressantes au voyage de la Favorite. Je cédai aux conseils de la prudence, et le 2 août au soir les côtes de l'Indostan avaient disparu derrière nous pour la dernière fois.

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