CHAPITRE IX
DÉPART DES CÔTES DE L'INDE. — PASSAGE DES DÉTROITS. — MALACA. — SINGAPOUR. — ARRIVÉE AUX PHILIPPINES.
Le séjour de la Favorite dans les divers établissements européens sur la côte de l'Indostan n'avait duré que deux moïs; et cependant j'avais été à même de rendre dans ces pays, dépourvus d'agents consulaires français, de nombreux services aux marchands de notre nation. Comme j'ai eu fréquemment l'occasion de l'éprouver dans le cours de la campagne, l'influence du commandant d'un bâtiment de guerre auprès des autorités dans les colonies étrangères, toujours basée sur des relations amicales et un échange de procédés honorables, peut être d’une grande utilité pour un commerce comme le nôtre, presque constamment aventureux et n’attendant ses bénéfices que de circonstances fortuites, tandis que de nouveaux droits ou mème des prohibitions inattendues viennent trop souvent en détruire les réunis: Avec quel empressement les navires marchands, dont la marine militaire protégea tant de fois les opérations, venaient chercher, à l'abri de nos canons, l'appui et la considération dont ils manquaient
auparavant !
Cependant, malgré ces avantages et d’autres aussi majeurs que j'ai déjà signalés ; malgré les réclamations de nos négociants, les bâtiments de l’état ne paraissent que de loin en loin sur ces côtes éloignées où leurs apparitions fréquentes pourraient être si utiles aux relations commerciales de la France ; en même temps que la vue de notre pavillon, fort et respecté, entretiendrait pour l'avenir d'anciens et glorieux souvenirs parmi tous ces peuples, maintenant soumis aux Anglais. Mais le faible surcroït de dépenses que nécessiteraient ces armements ne pouvant produire que des résultats lents, solides mais sans éclat, et peu susceptibles d'être appréciés par beaucoup de personnes, l'aveugle économie les repousse encore, et force de laisser nos navires marchands privés de leurs: protecteurs naturels; ainsi s'établit davantage chaque année, sur les derniers débris de notre commerce maritime expirant, ce principe aussi absurde que fatal à la prospérité de notre patrie : que la France, riche de ports magnifiques sur les deux mers, riche de ses productions si belles, si variées et d’une population si industrieuse et admirée du monde entier, doit céder à ses rivaux l'exploitation des mers et se borner à son commerce intérieur.
Nous suivions, à six années de distance, les traces de la dernière expédition commandée par le baron de Bougainville, ayant sous ses ordres une frégate accompagnée d'une corvette. J'avais pour exemple à suivre tous les services signalés qu'elle avait rendus au commerce français : mes instructions, mes efforts, tendaient vers ce même but qui nous appelait dans les mers de Chine,
dont la Favorite, poussée par la mousson de $S. O. dans toute sa force, approchait rapidement malgré une mer très-grosse et un temps sombre et pluvieux.
Depuis Pondichéry, les longues traversées étaient finies pour nous; mais à mesure que la corvette s’éloignait des parages fréquentés, notre navigation devenait de plus en plus difficile. Que pouvait cependant une pareille considération contre le plaisir que se promettait, en parcourant des pays tout à fait nouveaux pour eux, l'avide curiosité de mes jeunes gens? Ils avaient déjà fait sur les côtes de l'Inde une ample collection de souvenirs, parmi lesquels il est vrai quelques-uns moins agréables, restés de la pointe d'Yvi, étaient capables d'affaiblir bien des regrets.
J'étais impatient d'arriver à l'entrée du détroit de Malaca pour trouver un ciel plus clair et échapper à l'humidité excessive répandue dans toutes les parties du bâtiment, et qui, si elle eût duré longtemps, aurait pu détruire tout le bien que ia santé de l'équipage avait retiré de l’agréable relâche de Yanaon. Mais le vent, toujours fort et favorable, nous fit arrondir en peu de temps par le S. l'archipel des Andamans, à une distance que le manque d'observations et la violence des courants à l'E. me forcèrent de prendre assez forte; et le 5 août, la corvette franchit le canal formé par les îles Nicobar et la pointe du royaume d'Achem qui occupe l'extrémité N. de Sumatra, dont celle S. forme avec Java le détroit de la Sonde.
Les côtes O. de cette grande ile sont bien connues et ste par les Européens, qui possèdent quelques
établissements constamment menacés par les diffé rents sullans maîtres des provinces environnantes. Le plus puissant de tous, celui de Padang, soutint, il y a peu d'années, une guerre longue et sanglante contre les forces hollandaises de Java. Sa capitale, située sur le bord de la mer et hérissée de canons, fut prise de vive force : elle est restée depuis au pouvoir du vainqueur et a reçu une forte garnison. Get exemple a intimidé les autres souverains, mais n’a pas arrêté leurs entreprises continuelles contre les Européens, qu'ils pillent, réduisent en esclavage ou égorgent sans pitié, quand ils péuvent le faire impunément. Les habitants de Sumatra sont féroces, traîtres, adonnés à la piraterie, enfin ils ont toutes les mauvaises qualités de la race malaise à laquelle ils appartiennent et dont j'aurai par la suite plusieurs occasions de parler. L'intérieur de l'île, surtout dans le S., est couvert de forêts dont une multitude de tigres de la plus grande espèce, des éléphants, des rhinocéros, des sangliers, mille variétés de reptiles dangereux, disputent la propriété à une population misérable, peu nombreuse, d'une race différente de celle des côtes et n'ayant pas la même religion. La partie N., dans le voisinage d'Achem, est habitée, si lon en croit les Hollandais, par une nation guerrière, nombreuse et anthropophage. Il est peu de contrées qui aient subi autant de révolutions. Les Javanais prétendent avoir conquis plusieurs fois Sumatra et l'avoir tenue longtemps sous leur joug: d'anciens monuments, des traditions, une même religion, semblent justifier ces prétentions. Quoi qu'il en soit, les anciens posses-
DE LA FAVORITE. 507 seurs, chassés des côtes, ont été rejetés dans les forêts ; leurs vainqueurs, que l'on suppose descendre des Arabes, suivent la loi de Mahomet, détestent les chrétiens, et marins aussi hardis qu'avides déprédateurs, montés en grand nombre sur des bateaux à rames appelés pros, ils infestent les côtes voisines et osent attaquer, pendant les calmes fréquents dans ces détroits, les bâtiments européens; les Malais eux-mêmes ne sont me. à l'abri de leurs pirateries. La côte de l'E. hérissée de bancs, bordée de marais et de terres inondées est ee Ro et ne produit que du riz, dont le com l'autre côté du détroit par les caboteurs du pirates, tantôt marchands, suivant les circonstances et les occasions, car tous sont armés sous le prétexte de léur propre conservation. L'ouest produit une quantité considérable de … que des bâtiments de toutes les nations du monde vi t acheter, dans les ports aussi sûrs que nombreux que forment les îles qui bordent cette côte, exposée pendant une partie de l'année à toute la violence de la mousson de S. O. Durant cette espèce de traite les équipages doivent faire bonne garde et prendre de grandes précautions, car les naturels ne laissent échapper aucune occasion favorable d'enlever les bâtiments marchands.
Mon intention avait été de passer au milieu du canal, de manière à prendre connaissance des hautes terres d'Achem et de celles de Nicobar; mais, dans la nuit qui précéda l'attérage, le courant porta la corvette si violemment au N,, qu'elle eut beaucoup de peine à
doubler cette dernière île. Son apparence est triste et
sombre; le sol, montagneux, couvert de bois épais, est plutôt parcouru qu'habité par un petit nombre de pauvres sauvages, d'un caractère doux, craintif, traitant bien les naufragés, mais dépourvus de toute industrie et laissant à la seule nature le soin de suffire à leur existence : aussi plusieurs fois d'affreuses famines ont enlevé une partie de cette population, réduite prespus rien maintenant , et Mhitant fort peu le bord de
Cette île nan aux Danciei Je distinguai la baie, sûre et. spacieuse, où ils avaient établi autrefois un comptoir : l'insalubrité du climat eut bientôt détruit la colonie naissante. On dit qu'une nouvelle expédition se prépare sur la côte Coromandel, au petit comptoir de Tranquebar appartenant à la même nation; tout fait présumer qu'elle ne sera pas plus heureuse que la précédente : les épaisses forêts, les pluies continuelles de la mousson de S. O., l'humidité excessive sous un s0leil brûlant, causent des maladies qui enlèvent en peu de temps, non-seulement les Européens, mais même les Indiens, et font de armés ravages parmi les naturels.
Nicobar est étroite et peut avoir Énion lieues de long; elle fait partie d’un archipel composé de quelques autres iles plus petites, mais dont les habitants, beaucoup moins sauvages, cultivent des légumes, des fruits, élèvent de la volaille, récoltent une grande quantité de cocos, et vendent ces produits. de leur industrie aux bâtiments que le manque d'eau ou de provisions fait relâcher dans les bons mouillages qu'offrent leurs côtes. Cette
DE LA FAVORITE. 309 population , aussi inoffensive que celle de Nicobar, n’a aucun autre point de ressemblance avec elle : ses femmes sont même renommées pour leur grande beauté. À quelle race appartient ce petit nombre d'habitants tranquilles, industrieux, quoique proches voisins des sauvages? Tout semble faire présamer qu'ils viennent des côtes de l'Inde, et que leur établissement est la suite d'un naufrage.
Toujours sur une ligne à peu près N. et S., on trouve l'archipel des Andamans, séparés des Nicobars par un canal de trente lieues : ce nom seul fut longtemps l'effroi des navigateurs. En effet, les féroces habitants de ces îles sont méchants, traîtres, toujours en guerre entre eux, et dévorent, assure-t-on, les malheureux naufragés. Souvent mème ils s’'éloignent du rivage dans de grandes pirogues : alors, malheur au bâtiment mal armé qui, arrêté par le calme, est exposé à leurs attaques! Assailli de toutes parts, son équipage est massacré ; la prise, dépouillée de tout ce qu’elle peut offrir de précieux à ces barbares, disparaît ensuite dans la mer. ; Pet Le grand Andaman est long de quarante lieues et en a dix environ dans sa plus grande largeur; à son extrémité S. est le petit Andaman, également élevé et couvert de bois, mais beaucoup moins étendu. Une multitude de rochers, de bancs, rendent ces parages extrémement dangereux la nuit, surtout pendant les temps couverts et orageux qui signalent la force des deux moussons, contre lesquelles ces archipels d'un côté, et la côte de la presqu'ile malaise de l'autre, semblent
SN CS MURS O0 EN MR SES End ne 0 ES Eee ET dE MAS Ge me : ; A DE | E,
a RE ©
destinés par la nature à défendre le grand détroit de Malaca,
Les Anglais ont tenté de faire sur la côte E. du grand Andaman un établissement au port Cornwallis, excellent mouillage, bien fermé, où l'on trouve de l'eau et du bois en abondance; mais en peu de temps le caractère insociable des habitants et les maladies forcèrent de tout abandonner. Le rendez-vous de la flotte portant l'armée anglaise destinée à faire la guerre aux Birmans, en 1827, fut fixé au port Cornwallis; pendant le séjour de l'expédition, pas un naturel ne fut aperçu.
Le navire échappé aux mers terribles et aux coups de vent qui causent chaque année de fréquents naufrages dans le fond du golfe du Bengale , trouve de l’autre côté de cette longue suite d'îles s'étendant depuis la côte du Pégu jusqu’à celle de Sumatra, un autre ciel, des mers tranquilles et souvent d'autres vents. En effet, quelques heures étaient à peine écoulées depuis notre entrée dans le détroit, que l'apparence du temps avait tout à fait changé : le ciel était clair; au fort vent de S. O. avait succédé peu à peu une jolie brise de S. qui poussait rapidement la corvétte vers les îles élevées qui bordent la côte malaise que je voulais reconnaître avant de m'engager dans les passes étroites et difficiles qui devaient nous conduire devant Malaca (16).
La mer, devenue très-belle, était sillonnée par une multitude de bonites et de dorades dont les couleurs variées brillaient aux rayons du soleil quand cés poissons, dans leur course rapide, venaient à fleur d'eau dévorer le poisson volant retombant dans la mer. Des
D PS DNS RE TE Pen LL
DE LA FAVORITE. 511 oiseaux de l'espèce, je crois, des pétrels, assez gros, ayant, le plumage gris, la tête sème venaient souvent nous. visiter.
Parfois la corvette traversait É lits de ss r le bruit, semblable à celui que la mer ferait sur un bane, me donnait de l'inquiétude la nuit; mais bientôt nous y fûmes habitués. Les courants étaient inégaux, mais ordinairement portant au N. et à l'E.
Je profitai du beau temps et de la tranquillité dont nous jouissions pour faire reprendre à l'équipage les exercices abandonnés depuis deux mois : ces occupations secoutrent chez quelques hommes l’apathie que la chaleur, une navigation paisible et monotone entraînent à leur suite; chez d'autres, elles firent diversion dans de jeunes têtes que la vue de tant de choses nou velles devait faire travailler; enfin elles durent conserver à tous les connaissances opus et amener de nouveaux progrès.
Le 9 août, dans PAR nous eûmes connaissance de Pulo-Bouton {-Pulo signifie île en langage malais), que son élévation en forme conique, séparce au sommet en deux parties, fait facilement reconnaître. Alors je fis gouverner sur l'ile du Prince-de-Galles , éloignée de trente lieues.et que je voulais voir de très-près.
. Nous vimes successivement plusieurs des îles qui bordent la côte malaise et laissèmes sur” la gauche le golfe de Martaban, plus connu sous le nom de Rangoun, ville bâtie sur ses bords, à l'embouchure d'une rivière peu profonde. Gette cité , l'une des plus considérables
du royaume d'Ava soumis au souverain des Birmans,
Le
312 VOYAGE fut prise, après un long siége, dans la guerre sanglante que ce puissant roi soutint contre les Anglais en 1 827; il résista courageusement aux efforts de ses ennemis pour le soumettre au joug qui pèse sur l'Inde : la compagnie y prodigua ses trésors (1 7), perdit une partie des troupes employées dans cette expédition, faite dans un pays malsain, marécageux ,inondé par des rivières et des pluies, défendu par une population brave, féroce, fanatique pour la religion de Boudna, ennemie jurée de celle des Indous qui composaient la plus grande partie des forces anglaises. Deux années de guerre ont eu pour résultat le pillage de Rangoun et de quelques petites villes environnantes, quarante millions que le roi des Birmans a promis de payer, qu'il n'a pas encore livrés et qu’il ne donnera sans doute jamais, enfin la cession de quelques points sur la côte du Pégu. Que sont pour la compagnie ces faibles avantages, mis en balance avec la haine de tous les peuples malais, irrités contre les Anglais par cette expédition ; auprès de l'inquiétude remuante que les souverains voisins montrent depuis la guerre à laquelle ils doivent la connaissance des futurs projets de l'ennemi et en même temps celle de leur force pour lui résister? Aussi l'entreprise at-elle été considérée dans l'Inde, par tous les hommes sensés, comme impolitique et pouvant amener plus tard de fatals résultats pour les intérêts de la compagnie. Mais déjà nous éprouvions les inconvénients de la navigation des détroits; la chaleur était étouffante, les brises molles et très-variables forçaiént de manœuvrer constamment : souvent la nuit une partie de l'horizon
se couvrait de nuages noirs, les éclairs brillaient presque sans interruption ; le tonnerre faisait entendre ses longs roulements dans les montagnes de Sumatra; tout annonçait un de ces grains de N. O. si redoutés dans le détroit : les précautions étaient prises, mais le calme continuait et nous recevions des torrents de pluie. Cependant la corvette avançait toujours vers le fond du détroit. Le 10 août, dans l'après-midi, nous aperçûmes le pavillon anglais flottant sur les forts de la belle ile du Prince-de-Galles, que sa position commandant le passage, et son commerce avec les pays malaiïs environnants, ont.fait devenir un établissement important. On y compte un grand nombre de négociants européens ; mais la plus grande partie de la population est composée de Malais et surtout de Chinois qui tiennent tout le petit commerce et composent presque exclusivement la classe ouvrière. Cette ville n'existait même pas à la fin du siècle dernier. Ge fut alors qu'un jeune Anglais, naviguant sur un bâtiment marchand, se fit aimer de la fille du roi de Quéda, l'obtint de son père qui lui donna en dot Pulo-Pinang couverte à cette époque de bois épais, à peine habitée, et séparée du continent par un canal d’une lieue environ. Ne sachant que faire de son immense propriété, le nouveau possesseur la céda à la
compagnie des Indes, qui aussitôt l'entoura de- fortifica-
tions et lui donna le nom qu'elle porte aujourd'hui. Cette île est montagneuse et élevée ; maïs le versant du côté de la côte malaise, étant en pente douce jusqu'à la mer, a offert un superbe emplacement pour une multitude de belles maisons, de charmantes habitations en-
pre
Ke É
rs
tourées de bosquets et de jardins; ces maisons dominent une rade aussi vaste que sûre, toujours couverte de bâtiments qui, après avoir apporté des marchandises d'Europe, retournent dans les grands établissements de l'Inde , chargés de bois de construction et de riz tirés du pays d'Achem et des divers royaumes malais voisins, dont les pros remplissent le port de la nouvelle colonie. Parmi ces royaumes, celui de Tenasserim est le plus important, quoique placé sur la partie la plus étroite de la presqu'île malaise; il possède le port de Mergui, à l'embouchure de la rivière du même nom. Dans les temps, passés ce mouillage était très-fréquenté par les Français, mais les caboteurs anglais seuls y paraissent maintenant. Toute cette longue bande de côtes est généralement très-basse ; l'approche en est rendue difficile par des rochers, des bancs et de petites iles, et défendue encore davantage par une population méchante et sans foi. Les terres ne produisent que du riz ; elles sont mal cultivées, excepté dans le voisinage de l'établissement anglais, dont l'influence se fait sentir sur une. partie de la province environnante. Celle-ci fournit en assez grande quantité les légumes et tous les fruits des tropiques, des volailles, des bœufs pour la consommation des habitants de l'ile du Princede-Galles, de sa forte garnison et des bâtiments de guerre qui forment, sous les ordres d’un ainiral, un point de station destiné, mais en vain, à protéger le commerce contre les nombreux SR infestent ces
Jai inc les habitants des côtes de Sumatra; les
DE LA FAVORITE. 515 Malais ne valent pas mieux : quoique de la même race, ils sont toujours en guerre, et le détroit qui les sépare est le théâtre de leurs brigandages continuels. En effet, quel autre caractère, quelles habitudes moins atroces pourraient avoir des hommes soumis au plus abominable système de gouvernement qui ait jamais pesé sur l'espèce humaine? Le souverain est maître absolu de la vie et des biens de ses sujets, aux yeux desquels le nom d'esclave est le plus beau des titres. Aussi la classe inférieure, condamnée à cultiver les terres de ses maîtres, est réduite au dernier degré de misère et d’asservissement. Cette population, trop malheureuse pour être considérable, existe pour ainsi dire au milieu des bois qui couvrent une partie du pays et que parcourent de nombreuses bandes de tigres détruisant les animaux domestiques. Les chefs dont les possessions bordent le: rivage, soumis de la part du souverain aux mêmes exactions, au même joug qu'ils font peser sur leurs sujets, ont cherché dans la piraterie des richesses moins longues à acquérir et plus faciles à soustraire à la rapacité des sultans. Ce brigandage leur a offert un avantage non moins précieux pour eux, celui de se procurer des eselaves qui cultivassent les terres pendant les courses ou le repos de leurs maîtres. Je laisse à penser quel est l'horrible sort réservé à ces malheureuses créatures, il'est affreux; les indigènes peuvent y résister; mais les PES et les Chinois succombent en pe de temps: SSP a15 mm Les Malais ses donc . race la plus méchante du globe, mais heureusement elle est peu brave ; car
316 VOYAGE autrement les Européens auraient difficilement pu s'établir et se soutenir dans ces contrées. :
Le Malais est aussi mal partagé au physique qu'au moral : sa stature est généralement au-dessous de la moyenne; ses membres ramassés décèlent la force, il est vrai, mais ils sont désagréablement conformés; la couleur de sa peau, cuivre rouge foncé, des cheveux noirs et crépus couvrant un front large et bas, les pommettes des joues saillantes et pointues, les yeux enfoncés, jaunâtres, un regard traître et sauvage, donnent à la figure du Malais quelque chose de celle du tigre;
enfin un nez court et aplati, une bouche très-grande
dont les lèvres, naturellement grosses, sont teintes
en rouge et tenues constamment mouillées par le jus sanguinolent du bétel mêlé à la salive, forment à ces hornmes une physionomie repoussante que je n'ai retrouvée chez aucun des peuples, même sauvages, que nous avons visités. | La plante appelée bétel, qui donne son nom à la composition formée de trois autres ingrédients, ressemble assez au haricot de nos climats, grimpe de même contre les arbres et les échalas, et préfère les terrains humides ainsi que le voisinage des ruisseaux : la feuille, que seule on emploie, est vert tendre, d’un goût aromatique et piquant, plus large surtout à sa base que celle du haricot et plus pointue à l'extrémité: les bords en sont légèrement dentelés. Cueillie verte, elle sert à envelopper artistement un peu de chaux très-blanche faite avec des coquilles, plus un morceau de noix d'arèque, produit de l'aréquier, arbre assez grand, d'un feuillage touflu et
DE LA FAVORITE. 317 brillant, dont les noix, qui pendent par grappes, ressemblent beaucoup au fruit encore vert du noyer d'Europe, sont de la même couleur, d'une grosseur semblable et également rondes; mais l'intérieur est différent : celui de la noix d’arèque n’a pas de coquilles et n'offre qu’une substance dure, amère, blanchâtre et noire au milieu. On joint encore au bétel de la terre du Japon, espèce de gomme noirâtre dont l'amertume est agréable; elle est extraite des feuilles d’une plante qui, soumises à l'ébullition, donnent cette substance encore en sirop, mais qui devient dure en refroidissant ; coupée alors en petits morceaux, elle est livrée à la consommation. Tout cet amalgame forme une boule de la grosseur du pouce; il est préparé le matin pour la journée, et toujours présenté au nouvel arrivant en signe d'hospitalité.
L'usage du bétel est répandu non-seulement dans la presqu'ile malaise, mais dans toutes les îles du grand archipel d'Asie. Quelles sont ses propriétés médicinales? Je n'ai jamais pu obtenir une solution satisfaisante à cet égard : je serais porté à croire que ces peuples mâchent le bétel comme les Européens fument le tabac, par désœuvrement et non par utilité; que les uns et les autres, surtout les premiers, sacrifient à une fantaisie la conservation de leurs dents, dont ordinairement les Malais sont privés dans un âge peu avancé.
Chez cette nation féroce le sexe le plus faible est réduit à l'esclavage; condamné dans les rangs élevés à une réclusion perpétuelle par des hommes jaloux jusqu'à ia fureur, il est chargé, dans les classes inférieures,
de tous les travaux les plus pénibles, qui le privent des
attraits que la nature ne lui a pas entièrement refusés. Prises très-jeunes, les femmes malaises sont bien faites, avec des traits agréables, mais la bouche défigurée aussi par l'usage du bétel; leurs yeux ont une expression de douceur et de résignation : en eflet, connaissant le malheur, elles sont compatissantes pour les esclaves, et c'est par leurs soins que plusieurs Européens ont conservé l'existence et recouvré la liberté,
L'habillement des femmes, comme celui des hommes, se compose d'une chemise retombant au-dessous des genoux, sur un pantalon large et long ; le tout en toile de coton, bleue pour les pauvres et blanche pour les classes supérieures; un bonnet brodé en or ou un simple mouchoir sur la tête ; autour du corps une large ceinture d’étofle, ordinairement de couleurs éclatantes et dans laquelle sont placés, et même souvent cachés, deux longs poignards dont les ornements, parfois d'un très-grand prix, complètent le costume d’un Malais de rang élevé. Les grands personnages portent des espèces de babouches à la turque; le sultan seul peut les garder constamment : nul ne peut paraître devant lui, même ses enfants, autrement . que pieds nus.
Cette population est généralement très-sobre ; “elle doit, suivant toute apparence, cette seule bonne qualité aux principes sévères de la religion de Mahomet, pour les musulmans, et à la nécessité, pour les sectateurs des autres croyances. Tous ne vivent que de riz, de volailles, de poisson et d'eau : ils ne connaissent que peu ou point les liqueurs fortes.
Quelques sultans déploient un grand luxe à leur cour
4ÿ:2.. LEE RS Sn RS a ne
DE LA FAVORITE. 519 et accordent beaucoup de prix à tout ce qui vient d'Europe. Cet exemple, suivi par leurs premiers sujets, est la source d'une branche lucrative de commerce qui nous appartenait autrefois, ainsi que celle des étofles et des toiles de coton, dont les Anglais se sont également emparés; elles font la fortune des marchands établis à ‘île du Prince; eux seuls, pour ainsi dire, ont profité de la guerre contre les Birmans, par la facilité qu'ils ont acquise de trafiquer librement et avec quelque sûreté, sur les divers points de la côte qui ont été concédés aux Anglais, dont le gouvernement, connaissant : toujours parfaitement ses véritables intérêts, sait que le commerce, encouragé, rend toujours au sl les sacrifices faits pour lui.
Le climat sain et agréable dont jouit l'ile du Pine plus encore que ses richesses et ses plaisirs, attire une foule de voyageurs qui viennent des côtes de l'Inde y chercher le rétablissement d’une santé délabrée. La ville n’est pas considérable ni régulièrement bâtie, mais elle est ornée de ces belles maisons annonçant, comme à Madras et à Calcutta , le siége d’un gouvernement. On y voit également de ces établissements publics qui doivent naissance à la prospérité.
Si les présidences de l'Indostan sont dotées de plusieurs belles écoles pour l'éducation de la classe des sangmêlés, de colléges où les orphelins européens des deux sexes sont élevés et entretenus par la prévoyante générosité de la compagnie, l'ile du Prince possède aussi deux écoles; l'une est pour la jeunesse anglaise, et c'est de l'autre que sortent les hommes de toutes les nations
br: à RÉ.
de l'Asie qui vont, comme missionnaires ou interprètes, en Chine et dans tous les grands établissements anglais.
Le soleil allait se coucher, quand une brise plus fraiche nous fit dépasser rapidement Pulo-Pinang. Le temps élait magnifique : sur la mer, à peine agitée, un grand nombre de navires, avec leurs voiles doucement arrondies par un vent léger, entraient dans le port ou en sortaient; d'autres plus grands faisaient route avec nous; une foule de caboteurs et de bateaux de pêche, redoutant les pirates, pressaient leur retour vers le rivage pour y passer la nuit. Cette longue suite d'îles, élevées et détachées de la côte, couvertes de sombres forêts, offraient à nos regards un spectacle enchanteur, que la nuit et notre éloignement qui augmentait à chaque instant firent bientôt disparaître entièrement.
Nous approchions du passage le plus difficile du détroit ; il est resserré entre deux bancs de sable parsemés d'inégalités dangereuses et peu connues : une seule, sur laquelle il n'y a que douze pieds d’eau, est parfaitement placée sur les cartes et se trouve sur la route des navires, que des iles ou des points à terre très-éloignés, et difficiles à distinguer quand la moindre vapeur couvre l'horizon, peuvent seuls diriger au milieu des hautsfonds. Souvent les calmes abandonnent les bâtiments à l'effet dangereux et inégal des courants, et les forcent à mouiller; d'autres fois cette précaution est nécessaire la nuit, et même le jour, contre les grains subits et violents de N. O., accompagnés de coups de tonnerre effrayants et de torrents de pluie, qui. enlèvent tout
DE LA FAVORITE. 321 moyen de se conduire au milieu de ces passes étroites , témoins de bien des naufrages.
La Favorite fut plus heureuse : le 10 au soir j'eus connaissance des deux petites îles Aroas, d’où les pirates guettent souvent les navires trop faibles pour leur résister; elles servent, ainsi que le mont Parcelar, situé sur la côte malaise, de points de reconnaissance pour traverser les bancs. Après une nuit passée à l'ancre et dont un orage violent signala le commencement, la corvette, poussée par une jolie brise, franchit les dangers, et, longeant les rivages malais, fit route pour Malaca.
Dans cette partie, la presqu'ile commence à se rapprocher de Sumatra, qui incline aussi un peu du même côté et rétrécit le détroit, dont de hauts-fonds dangereux remplissent le milieu. Nous passâmes la nuit suivante dans ces parages; elle fut pour moi une des plus inquiétantes de la campagne : le temps était sombre et menaçant; les grains, venant de directions opposées 1 et que des éclairs éblouissants et une pluie presque continuelle rendaient encore plus dangereux, se succédèrent jusqu’au matin. Redoutant le calme pour le lendemain, je n'avais pas voulu mouiller : la sonde et la surveil-
lance infatigable des ofliciers de quart ét surtout du
second que le jour retrouva encore auprès de moi, servirent de guides et firent tout surmonter. Nous en fûmes récompensés quand, au lever du soleil, Malaca se fit voir dans le lointain.
Quel est l'homme qui, s'il a lu Ray d ou l'histoire intéressante des guerres des Portugais dans les Indes, ne
retrouve pas, au nom de Malaca, un respectueux souvenir? Ce fut le premier et, pendant bien des années, le plus grand des établissements européens dans cette partie de l'Asie, dont les plus puissants souverains vinrent souvent attaquer en vain des remparts orgueilleux défendus par les compagnons des Albuquerque et des Atayde : alors cette ville était le centre du commerce de tous les pays malais et du grand archipel d'Asie. Placée au milieu du détroit, seul passage connu des navigateurs de cette époque pour aller en Chine et retourner en Europe, Malaca voyait les flottes marchandes de toutes les nations attendre sous ses murs la saison favorable pour doubler le cap de Bonne - Espérance; les bâtiments de tous les pays y abordaient pour acheter les produits des contrées environnantes. Mais à mesure que les autres détroits furent connus, que les marins redoutèrent moins le cap de Bonne-Espérance , la prospérité de Malaca diminua peu à peu. Privée de ses intrépides défenseurs, dont le souvenir seul est resté dans les Indes, elle fut attaquée et prise plusieurs fois par les Espagnols et les Hollandaïs; quand enfin, vers la fin du siècle dernier, elle tomba au pouvoir des maîtres de Java, ils la trouvèrent détruite en partie par plusieurs siéges, et son ancienne splendeur était tout à fait éclipsée. La possession de l'ile du Prince-de-Galles acheva la ruine de cette ancienne colonie portugaise qui, tombée tout à fait dans l'obscurité, a été cédée par les Hollandais à l Angleterre en échange d'un petit comptoir sur la côte O. de Sumatra. Sous ses nouveaux maîtres, Malaca n'est plus qu'un bourg habité par une
DE LA FAVORITE. 395 dizaine de marchands européens; quelques cipayes maintiennent l'ordre parmi une population de Chinois et de Malais, et gardent le pavillon anglais déployé sur le monticule d'où l'ancienne citadelle, qui n'existe plus, dominait la ville et la mer. Toutes ces fortifications qui soutinrent tant d’assauts, qui virent de formidables expéditions aller porter dans ces contrées sauvages la terreur du nom européen; ces souvenirs de gloire des anciens Portugais, ont disparu comme la puissance et l'énergie de cette nation. (PI. 26.) Je ne vis plus que quelques maisons entourées d'arbres, du milieu desquelles s'élevait une petite église en ruine, située sur un tertre; elle se détachait agréablement du vaste rideau de verdure qui couvrait les térres dans le lointain. Plus près de nous, et sur le bord de la mer, étaient une multitude d'habitations chinoises, construites sur pilotis, serrées entre elles et peintes en blanc; elles formaient d'une manière singulière le premier plan du riant tableau que le soleil couchant vint éclairer à nos yeux quand enfin, après une journée de calme, la brise légère nous permit de mouiller devant Malaca. Sur notre gauche était la petite île aux Pêcheurs, d’un aspect singulièrement pittoresque; elle touche presque au rivage et fait reconnaître le bon mouillage aux bâtiments; de l’autre côté le groupe des îles à l'Eau bornait lhorizon et semblait terminer les terres basses qui s’enfuyaient dans le lointain.
J'avais oublié l'antique gloire, les remparts de Malaca, mais j'admirais sa charmante position, cette plaine immense qui, du pied des montagnes éloignées, vient
mourir en pente douce au bord de la mer; elle offre l'aspect de la brillante végétation que la nature sauvage déploie sur ces contrées avéc tant de grandeur: les fruits variés qu'y récoltent des Malais indolents, paresseux, dépourvus d'industrie, sont portés dans les comptoirs voisins : ils ont la réputation d’être les meïlleurs de cette partie du monde. Le sol offre, sans aucune culture, toutes les productions des tropiques, des fruits même que l'on ne retrouve nulle autre part: le délicieux mangoustan , si sain, au goût si fin, si délicat, est indigène sur la côte malaise ; il refuse de croître dans les autres contrées voisines de l'équateur; son enveloppe, brune et dure, renferme quatre quartiers d’une couleur blanche-rosée; réunis, ils forment un fruit de la grosseur d'une petite pomme. Des jardins aux environs de la ville fournissent quelques légumes à la consommation des étrangers.
: Notre navigation depuis l'entrée dé détroit avait été favorisée : voulant profiter de si heureuses circonstances et échapper aux calmes qui rendent souvent ces traversées fort longues, je fixai le moment du départ au lendemain de l'arrivée, et j'accordai cette seule journée au repos et à la curiosité. La soirée fut beaucoup plus agréable que je ne m'y étais attendu.
L'inévitable cérémonie du salut de vingt et un COUPS de canon terminée, je descendis à terre, accompagné de MM. Sholten et Serval ,: ‘qu'une aimable invitation à diner envoyée dès le matin amenait, ainsi que moi, chez le résident anglais, dont nous recûmes le plus honorable accueil : la manière aimable et très -gracieuse
bip Ne ae LE RE
dont une dame anglaise et la fille du résident, jeune personne fort jolie, nous firent les honneurs d’une belle maison, parfaitement ornée, me prévint de suite favorablement pour le reste de la journée. En eflet, à un dîner agréable, pendant lequel à connaissance se fit peu à peu, succéda la promenade en voiture dans les environs de la ville, dont nous eûmes, malgré de fréquentes distractions, le temps d'admirer les très-peu nombreuses curiosités. (PI. 25.) Nous remarquâmes cependant le lieu des sépultures chinoises; il est en amphithéâtre sur le penchant d'une colline; chaque tombeau est formé d'un monument carré, en pierres ou en briques, plat, étroit, élevé de deux pieds environ au-dessus du sol, et placé au milieu d'une espèce de fer à cheval de la même hauteur construit avec des matériaux semblables et ayant du côté intérieur un banc assez large taillé cireulairement. En dehors, à droite de l'édifice et presque à le toucher, en est un autre de la même forme, mais beaucoup plus petit et dédié au génie du mort. Tous ces tombeaux, la plupart entourés d'arbres et disposés par rangs les uns au-dessus des autres, offraïent un coup d'œil singulier et imposant à la fois.
La ville, que nous parcourûmes, quoique fort jolie, ne me parut que l'ombre de ce qu’elle a dû être autrefois. Une petite rivière, étroite et assez profonde,
après avoir serpenté au milieu des bois et des habitations (PI. 24), vient offrir l'abri de son embouchure à un grand nombre de caboteurs, occupés à charger des fruits et des provisions pour les établissements euro-
péens voisins où ils sont fort chers. Des quais assez bien entretenus, restes d'une prospérité évanouie, empêchent la mer d’inonder les terrains bas environnants ; ils soutiennent un léger pont-levis (PI. 23), seul moyen de communication entre le quartier habité par les blancs et maintenant presque-entièrement abandonné depuis le départ des Hollandais , et celui qu'occupent les Malais et les Chinois. J'ai retrouvé cette séparation dans tous les anciens établissements sur ces côtes : l'esprit remuant et traître des indigènes, le penchant connu des Chinois pour les conspirations, la rendent absolument nécessaire.
J'ai remarqué de jolies petites maisons de l'un et de l'autre côté de la rivière; mais celles des: Européens, entourées de bosquets d’orangers et de mangoustiers , sont mieux situées; elles font face à la mer d'où vient la fraicheur après le coucher du soleil,
La soirée passée au milieu de l'intéressante famille du résident fut paisible et remplie de charmes; c'est une de celles de toute la campagne dont je conserve le plus doux souvenir. Le temps était magnifique quand nous revinmes à bord; il faisait calme, mais la chaleur n'était pas étouffante comme sur les côtes de l'Inde : pas un nuage ne voilait la clarté de la lune; elle dessinait Malaca, sa petite église blanche, les rivages environnants qu'une brume légère faisait confondre avec la mer unie comme une glace. Quelques pêcheurs, enhardis par la présence de la corvette et osant braver les pirates qui, souvent cachés dans les rochers voisins, enlèvent ces malheureux et les traînent dans un
DE LA FAVORITE. 327 esclavage éternel, venaient jeter leurs filets auprès de nous. Dans cet excellent mouillage nous n'avions pas à redouter les grosses mers, les moussons furieuses du golfe du Bengale et des côtes de l'Indostan : pendant toute l'année le temps est beau ; quelques grains de N.O., souvent violents et accompagnés de torrents de pluie, signalent, il est vrai, la mauvaise saison dans laquelle nous étions, mais peu d'heures les voient commencer et finir : le ciel redevient clair et beau, et il ne reste du mauvais temps qu’une agréable fraicheur. Pendant l’autre saison, les calmes, les brises faibles et variables se succèdent alternativement ; cependant elles soufflent assez régulièrement de la mer le soir; et chaque matin, dans notre navigation près du rivage, de légers souflles de vent nous apportaient des bouflées d'odeurs aromatiques qu'exhalaient les bois voisins. Cependant un long repos n'était pas fait pour nous, peut-être même aurait-il convenu fort peu à nos goûts : bien de mauvais temps attendaient encore la Favorite, mais combien d'objets nouveaux à voir et de pays à visiter!
Dans la matinée suivante une légère brise favorable s'éleva, je voulus en profiter, et nous mîmes sous voiles, ayant à bord un pratique pour les passes étroites conduisant à Sincapour et qui m'élaient tout à fait inconnues. À Malaca le détroit a tout au plus dix lieues de large, et cet espace est rempli de bancs et d'îles qui partant de la côte opposée, viennent rétrécir beaucoup le canal que suivent les bâtiments le long du rivage malais. Bientôt Sumatra, en s’élargissant et projetant un groupe d'îles dans l'étroit passage resté libre jus-
ré eur
que-là, ne lasse plus qu'un canal rendu encore plus dangereux par un courant aussi: variable que violent : nous y arrivämes le surlendemain de notre départ de Ma- Jaca ; et après plusieurs mouillages que le calme rendit nécessaires, une jolie brise nous fit franchir les dangers heureusement. Nous avions laissé sur la droite le groupe élevé des îles Carimons, ce redouté repaire des pirates malais, qui, des pointes avancées et des îlots derrière lesquels ils sont cachés, se jettent à l'improviste sur les bâtiments hors d'état de combattre leurs pros armés souvent de pièces de canon, et que, pendant le calme qui empêche leur proie de s'échapper, plusieurs rangs de rames font voler sur la mer. Si la résistance a été opiniâtre mais inutile, et que le voisinage d'un comptoir européen leur fasse craindre d’être découverts, ces brigands égorgent ou noïent les équipages, entrainent la prise dans des lieux retirés qu'eux seuls connaissent, et la coulent quand elle est entièrement dépouillée. C'est ainsi que, quelques mois avant notre passage, trois navires anglais avaient disparu; et si des marchandises de leurs cargaisons, portées par des Malais à l'ile du Prince-de-Galles pour y être vendues, n'avaient été reconnues par les armateurs eux-mêmes, on ignorerait sans doute encore la destinée des équipages, composés d'Indiens, et réduits en esclavage; les passagers, au nombre desquels se trouvaient plusieurs Anglais de distinction, et leurs familles, allant à Sincapour dans l'intention d'y rétablir leur santé, avaient été égorgés ou précipités dans la mer après les plus horribles traitements.
Rarement les pirates tentent une expédition dont leur grand nombre ou quelque perfidie n’assure pas le succès. Quelquelois une pirogue montée par plusieurs Malais vient offrir au bâtiment arrêté par le calme du poisson ou des fruits; ils sont empoisonnés. Les espions, après avoir reconnu la force de l'équipage, le nombre des canons, tous ses moyens de défense, se retirent; mais ils reviennent bientôt sur des pros fortement armés attaquer des hommes en proie aux soufirances les plus affreuses, que les terribles crits malais ont bientôt terminées.
De semblables atrocités que la station navale anglaise, quoique nombreuse, n'a pu encore réprimer, se commettent cependant sous le plus beau ciel et dans les plus magnifiques pays du monde, mais habités par une abominable population et par des tigres moins méchants qu'elle.
Quelle scène admirable de grandeur se déploya devant nous quand la corvette entra dans le détroit du Gouverneur, qui vient immédiatement après celui de Malaca et conduit dans les mers de Chine! La fin du jour approchait, le ciel était presque sans nuages; nous traversions rapidement un vaste bassin formé par une foule de petites îles offrant un coup d'œil aussi varié qu'enchanteur; les unes montagneuses et élevées, formaient des sites imposants et romantiques ; d'autres, couvertes de bois et d’un aspect plus doux, semblaient des pelouses vertes étendues sur la mer; enfin le danger que trois cocotiers font seuls distinguer, les îlots Coney et Rabbit couverts de verdure qui venait border de jolies anses de sable blanc, formaient un agréable
contraste, et quoique séparés entre eux par des passages larges et profonds, semblaient les anneaux verts d’une chaîne qui fermait le détroit. Dans le lointain , les hautes montagnes de lagrandeîle de Battam ; de l'autre côté, les terres de la presqu'île malaise, moins élevées, maïs également couvertes de sombres forêts, formaient le fond du tableau que les ombres de la nuit vinrent affaiblir peu à peu et faire disparaître enfin tout à fait à nos regards.
Le vent frais dans l'après-midi avait beaucoup perdu de sa force. Nous luttions contre le courant, qui changeant deux fois de direction dans l'année, suivant la saison, rend la navigation du détroit du Gouverneur difficile, quand les brises ne sont pas réglées : celle qui nous poussait, quoique: très-faible, suffit à la légère Favorite, qui après avoir doublé péniblement les rochers et les récifs nombreux bordant l'ile Sincapour, mouilla enfin, le 1 7 août, à onze heures du soir, devant l'établissement anglais qui porte ce nom. :
Cette ville est un des exemples modernes les plus extraordinaires de ce que peut le commerce maritime d'une grande nation quand il est encouragé et conduit par de sages et convenables institutions. Quelques années encore après la paix de 1814, les navigateurs qui passaient les détroits ne voyaient sur Sincapour que des bois épais, et sur le bord de la mer que de misérables cabanes de pêcheurs. Mais cette île sauvage dominait le détroit qui lie l'Inde avec la Chine : peu de jours d’une navigation facile pouvaient amener sur ses bords les pros marchands des îles de la Sonde, du golfe
de Siam et des nombreux archipels qui couvrent les
DE LA FAVORITE, 351 mers voisines. Les Hollandais s’enrichissaient dans Balavia par le monopole qu'ils exerçaient sur ces contrées : deux siècles semblaient avoir consacré à leurs yeux les vexations qu'ils faisaient éprouver aux Malais, forcés de se soumettre à des droits aussi injustes qu'exorbitants : l'Angleterre entendit leurs cris et comprit de suite l'avantage qu’elle pouvait en tirer. Sincapour devint une cité florissante, un port franc où tous les navires du monde, hors les Américains, purent aborder sans Payer aucun droit, et pe se vit abandonnée. .
Chaque année a vu la prospérité du nouvel établissement augmenter d'une manière vraiment fabuleuse. Il est devenu l’entrepôt du commerce immense de l'Europe avec cette partie de l'Asie et les grands archipels voisins ; sa rade si belle, sisûre, est constamment couverte des pavillons de toutes les puissances commerçantes : son port peut à peine contenir la multitude de caboteurs malais qui abandonnant la route de Java, viennent échanger le sucre, le café, les beaux bois de Siam, l'étain renommé des îles Battam et Bentang, et mille autres produits moins considérables, mais plus précieux, contre les marchandises d'Europe qui bvrées sans droits et à des prix que la coneurrence tient à un taux modéré, ont trouvé une consommation que les calculs les plus vrais feraient trouver incroyable, et qui cependant augmente encore chaque jour. Un autre but semble avoir guidé la compagnie anglaise dans la fondation de Sincapour : elle a espéré trouver un débouché avantageux à l'énorme quantité de
332 VOYAGE marchandises manufacturées que par sa charte elle est forcée d'exporter d'Angleterre, et dont ses magasins dans l'Inde étaient encombrés. Jusqu'ici ses calculs ont été justifiés; mais il n'est pas de prospérité, quelque grande qu'elle soit, qui ne rencontre des obstacles difficiles souvent à surmonter; Sincapour l'éprouve en ce moment. Ce commerce immense a épuisé dans les pays voisins les produits accumulés depuis bien des années; ils ne sont plus annuellement en proportion avec la valeur des marchandises d'Europe, dont le goût, quoique devenu de plus en plus général parmi cette population, ne lui a cependant pas fait faire encore, des progrès sensibles en industrie et en civilisation. L'on commence donc à sentir les inconvénients d’un commerce d'échange privé du numéraire, très-rare à Sincapour qui avait éprouvé, disait-on, cette année un moment de gêne d'autant plus embarrassant pour les marchands qu'ils ne peuvent faire aucune avance aux Malais presque entièrement étrangers à la bonne foi. Un remède contre le mal avait été proposé par les plus recommandables négociants réunis, c'était la libre admission des Américains : suivant toute apparence, la seule animosité nationale les avait fait exclure des avantages qu'offrait le commerce de Sincapour; mais On sentit après quelques années combien les piastres que ces rivaux de l'Angleterre apportent dans ces contrées pour ÿ payer leurs cargaisons, auraient été utiles à la prospérité du nouvel établissement. Une pétition rédigée dans ce sens venait d'être adressée au gouvernement anglais, j'ignore quel en aura été le résultat: mais si la
DE LA FAVORITE. 355 demande des négociants peut être utile au commerce, nul doute qu'elle aura été accordée.
L'injustice et la force présidèrent à la fondation de Sincapour, comme elles l'ont fait à celle de presque tous les établissements européens dans ces contrées éloignées; mais au moins dans cette circonstance, l'humanité n'eut-elle pas à gémir; et la civilisation qui si souvent servit de prétexte à des guerres de dévastation, ne trouva à lutter ici que contre des solitudes et des forêts. Cependant les nouveaux possesseurs eurent à repousser les attaques du sultan de Johore, souverain des provinces voisines et frère du sultan maître de Battam qui forme l'autre côté du détroit. Les deux princes prétendaient avoir des droits exclusifs à la souveraineté de l'île de Sincapour qui avait été oubliée jusque-là. Les Hollandais ne restèrent pas étrangers à ces dissensions, ils les excitèrent même, espérant faire détruire le nouvel établissement ou arrêter sa prospérité qui anéantissait celle de Batavia : leurs efforts n’eurent d'autre résultat que la perte de beaucoup de bâtiments inoffensifs dont les pirates malais égorgèrent les équipages. Le sultan de Johore concéda tous ses droits aux Anglais moyennant une forte pension annuelle ; son rival intimidé abandonna ses prétentions, et les maîtres de Java n'en voient pas moins leur commerce dans ces mers presque anéanti, le comptoir de Rhio qu'ils possèdent sur le détroit du même nom et dans l'ile Battam, vide de navires et abandonné par les Malais, malgré la franchise qui lui fut accordée pour qu'il pût entrer en concurrence avec Sincapour éloignée seulement de quelques lieues.