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Cette île, sur laquelle quinze années ont produit de si grands changements, peut avoir dix lieues de l'E, à O., et cinq dans sa plus grande largeur, du N. ausS.; elle est entourée de plusieurs autres îles plus petites, inhabitées et couvertes de bois; son sol, surtout dans l'intérieur, est formé de collines peu élevées offrant une multitude de positions pittoresques, que les habitants européens ont couvertes d'habitations situées presque toutes auprès de ruisseaux descendant à la mer. Cependant les deux grands côtés de l'île ne sont pas également favorables à la culture et aux établissements : l'un, qui est séparé de la côte malaise par un canal étroit que suivaient autrefois les bâtiments allant à la Chine, est inégal et rocailleux sur le bord de la mer; l'autre, seul habité, offre au contraire une pente douce depuis les terres un peu élevées jusqu'au rivage, dont un banc de vase défend l'approche aux grands bâtiments. Cette position domine le détroit du Gouverneur, large de trois lieues, et une belle baïe fermée à l'O. par quelques îlots que projette au large une des pointes avancées de Sincapour dont l'extrémité E. abrite le mouillage dans cette même direction. C’est au fond de cette baie et sur les bords d'une petite rivière qui la partage en deux parties, qu'est située la ville que le jour vint montrer enfin à notre impatiente curiosité. Devant elle étaient mouillés cinq grands vaisseaux de la compagnie des Indes anglaise, et un grand nombre de bâtiments particuliers de la même nation. Le mouvement des canots, celui d’une multitude de bateaux apportant À bord les cargaisons attendues ou transportant au rivage les marchandises
venues de l'Inde ou d'Europe; enfin des flottes entières de caboteurs et de pros malais, entrant dans le port avec leurs nombreuses et longues rames ou leurs trois voiles carrées, offraient à nos yeux l'image d'une activité que je n'avais vue nulle part ailleurs. La longue ligne de belles maisons blanches qui bordent la mer; les charmantes habitations qui sur un plan plus éloigné semblaient autant de taches au milieu des bois, contrastaient d’une manière attrayante avec le rivage désert, d’un vert ne de la côte malaise voisine, et avec les hautes
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Battam couvertes d'ép : i f , parcourues ss des tigres déesse ss, ennemis des pirates qui viennent y cacher le fruit de leurs déprédations. Le salut des pavillons échangé dans la matinée, je descendis à terre voir le résident : ma visite fut courte; et en attendant le départ pour la campagne d'un négociant anglais auquel nos aimables connaissances de Malaca m’avaient adressé, j’eus le temps de parcourir la ville. Je joindrai ici les observations que le séjour de la Favorite à Sincapour m'a mis à même de faire sur ce
curieux établissement.
Ainsi que je l'ai déjà dit, la ville est partagée en deux
parties par une rivière assez profonde à son embouchure
pour porter de gros bateaux dont une multitude bordent des quais couverts de belles maisons et d'immenses magasins devant lesquels se déploient toute l'activité et le mouvement d’une importante place de commerce. (PI. 27.) Une foule agissante d'hommes de couleur, d'habillements, de langages différents, encombre les passages : parmi eux se font distinguer, par leur figure blanche, la
forme de leurs yeux, l'extrême propreté de leur habillement, les Chinois qui composent exclusivement les classes agricoles et ouvrières de la colonie; ilsne peuvent être confondus avec les marins malais au teint cuivré et basané, au regard farouche, à la taille courte et ramassée; des cheveux noirs, sales et crépus, un front sur lequel sont empreintes la méchanceté et la perfidie, sont cachés sous un chapeau de paille fortement tressée, de forme conique, à larges bords et attaché sous le menton; un simple caleçon en toile bleue, pour tout vêtement, laisse apercevoir des membres gros et musculeux. Ces hommes dangereux étaient accroupis sur le bord des pros dont j'admirais la construction, les formes fines ‘et dégagées de tout ce qui aurait pu embarrasser leur marche rapide. Ces embarcations pontées sont pointues aux deux bouts et peuvent avoir soixante pieds de long sur une faible largeur : plusieurs étaient armées de petits canons, de pierriers et de quelques fusils, outre le crit que chaque matelot porte à sa ceinture et qu'il ne quitte jamais. Toutes ces précautions sont prises contre les pirates ; elles servent aussi à augménter les bénéfices de l'armateur, quand l’occasion se présente de le faire impunément aux dépens d’un bâtiment plus petit ou moins bien armé; car l'amour de la piraterie est inhérent au caractère du Malais, comme il l'a été du reste à celui de tous les peuples d'Europe avant qu'ils ne fussent arrivés à un haut degré de civilisation ; et sur plusieurs parties des côtes on retrouve encore, malheureusement pour les marins, des souvenirs de ce temps de barbarie. Dans le grand archipel d'Asie les Hollan-
dais seuls sont parvenus à faire respecter leur pavillon. Le voisinage de Batavia, une flotte de guerre bien entretenue, le supplice immédiat des forbans capturés, les dédommagements ou l'exil aux îles Moluques, auxquels sont contraints par la force des armes les sultans dont les domaines ont reçu le butin des pirates, inspirent à ceux-ci une salutaire frayeur, qui ne va pas cependant jusqu'à empêcher qu'il n'y ait parfois quelques bâtiments et leurs équipages massacrés sur la côte même de Java.
Tous les monuments publics ont été concentrés sur la rive gauche de la rivière. La vaste maison du résident est construite en briques recouvertes avec de la chaux dont l'extrème blancheur donne de loin à l'édifice une certaine apparence de grandeur; le toit en terrasse est soutenu, ainsi que la belle galerie qui entoure le premier étage, par un rang de petites colonnes : malgré tous ces ornements, l'architecture. est lourde, sans grâces, et fait peu d'honneur à celui qui en a dressé le plan; le palais de justice, les prisons, l'hôtel des douanes, la demeure du second résident, sont dans le même genre et peu en harmonie avec les progrès qu'a faits l'architecture en Europe, et dont on trouve les plus beaux modèles suivis à Calcutta et à Madras.
En s’éloignant un peu du bord de la mer on trouve les promenades , dont les allées, plantées d'arbres trèsjeunes, ne donnent encore aucun abri contre les rayons du soleil : aussi est-ce après son coucher que, dans de jolis équipages traînés par de petits chevaux javanais, à l'œil vif, aux formes gracieuses, à la course rapide, les
riches négociants européens viennent y respirer la frai. cheur que la brise de mer apporte ehaque soir. Fort peu habitent ce côté de la ville, dont les vastes terrains inoccupés semblent attendre en vain des constructions; car tout le commerce, toute l’activité se sont portés sur l'autre côté de la rivière, où l’on arrive par un pont en bois aussi peu solide qu'élégant. (PI. 28.) L'emplacement qu'ont choisi Les marchands, que leursintérêts trompent rarement, offre tous les avantages qu'il est possible de désirer pour un établissement. Plusieurs ramifications de la rivière forment autant de canaux navigables pour d'assez fortes embarcations, qui viennent déposer leurs chargements devant des magasins dont les fondations avancées servent à contenir les eaux.
Si l'on s'éloigne du bord de la rivière, des rues larges, bien alignées, venant aboutir à une place carrée, assez vaste et entourée des habitations les plus considérables, la multitude de maisons nouvellement achevées ou en construction, annoncent la prospérité, compagne d'un commerce libre et étendu. Les marchands chinois, qui font tout le petit commerce, ornent leurs demeures avec le goût bizarre de leur nation. Les façades sont couvertes de fresques en couleurs très-vives qui, vues d'une certaine distance, offrent un coup d'œil aussi singulier que riant. La partie inférieure est toujours occupée par des boutiques où sont artistement arrangés les produits de l'industrie du monde entier, et surtout de la Chine. La symétrie plaît à l'acheteur et forme un moyen de séduction dontsavent profiter les marchands de ce peuple trop vanté, trop décrié, et que je me réserve de peindre
DE LA FAVORITE. 539 plus longuement quand je l'aurai étudié dans son propre pays. Mes 2 Tant de travaux achevés en si peu de temps donnent déjà à Sincapour une apparence d'ancienneté aux yeux d'un nouveau débarqué; mais s'il s'éloigne des dernières maisons, en dirigeant ses pas vers l’intérieur de l'île, le spectacle change peu à peu, et il retrouve les vestiges de la nature sauvage expirant sous les efforts de la civilisation. Une route bien entretenue circule au milieu de terrains inondés, que couvrent une multitude de cases malaises élevées sur des pieux; plus loin des cannes à sucre d'une grande beauté couvrent un sol moins marécageux. Des deux côtés du chemin s'étendent quelques champs de légumes dont les jardiniers chinois vendent bien cher les récoltes aux Européens ; enfin, par une montée fort douce et presque insensible, on arrive aux charmantes habitations où les riches négociants viennent se délasser chaque soir des travaux d’une journée passée en ville et dans leurs magasins. La plupart de ces maisons, dont quelques années, quelques mois auparavant, la place était occupée par des bois qui les entourent encore, sont dans des positions aussi pittoresques pour le coup d'œil que favorables à la fraicheur, si précieuse sous ce climat-brülant. Des monticules qu’elles dominent on jouit de la vue délicieuse du détroit, de la rade et des bâtiments qui la quittent ou arrivent au mouillage. Leur intérieur, parfaitement distribué, est embelli de tout ce que le luxe d'Europe et de Chine peut offrir de plus commode et de plus confortable. Construites entièrement en bois, ces
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habitations, à un seul étage, sont supportées, quoique très-vastes, par des pieux qui les élèvent à plusieurs pieds au-dessus du sol; cette précaution nécessaire ne les met pas toujours entièrement à l'abri de la multitude d'insectes incommodes et de reptiles dangereux que lhumidité engendre dans un pays très-chaud et couvert de bois épais, véritables repaires des plus terribles moustiques qui aient jamais fait la guerre au pauvre genre humain.
Sur les revers des collines, de jeunes plantations de cannelliers et de girofliers semblent disputer la terre aux arbres de la forêt, dont les énormes squelettes , à moitié consumés par le feu, témoignent des travaux que leur destruction a coûtés à l'homme, qu'ils embarrassent encore de leurs débris. Mais quelques pas plus loin, ce contraste cesse et la nature sauvage, abandonnée à elle-
même, reparaît dans toute sa splendeur et sa sombre
majesté : vous entrez dans des bois épais dont la silencieuse solitude jette l'âme dans une tristesse respectueuse; ils semblent ne donner passage qu'à regret à Yhomme, dont la hache doit les renverser un jour. Les marais, formés par les ruisseaux descendant des montagnes, cèdent également peu à peu aux travaux dirigés par les Européens, qui emploient avec succès à leur desséchement une plante indigène ayant quelque ressemblance avec le cardon de France : ses feuilles sont plus larges, plus touffues, aussi fortes, moins longues, d'un vert plus foncé ; elles ont la propriété de croître rapidement dans l'eau, de l'absorber, et enfin de combler de leurs débris, d'où repoussent constamment de
nouveaux jets, les terrains marécageux, qu’elles transforment ainsi peu à peu en un sol compacte et excellent pour la végétation.
‘île était sans doute autrefois habitée par des tigres, si communs sur les côtes voisines; mais la présence de l'homme les a fait fuir vers les bois éloignés, car les nouveaux habitants en voient rarement. Un autre animal carnassier, plus gros qu'un chat sauvage , qui pourrait bien être une espèce d'once, dont il a la peau tachetée, fait une guerre terrible aux troupeaux de moutons apportés à grands frais de la Nouvelle-Galles du Sud, et aux basses-cours , seules ressources des Européens dans un établissement naissant, dont la population étant concentrée dans la ville, doit laisser les cultures peu avancées ; en effet les provisions sont rares, très-chères, généralement de mauvaise qualité, et apportées par mer des établissements voisins.
Ces inconvénients disparaîtront peu à peu, à mesure que Sincapour s'éloignera de l'époque si moderne de sa fondation; ils sont même déjà compensés par de bien précieux avantages : dans cette colonie le climat est sain; on n'y éprouve pas, comme dans l'Inde et la plupart des contrées équatoriales , la longue saison des pluies pendant laquelle les chaleurs sont étouflantes, ni la sécheresse qui empêche la terre de produire durant le reste de l'année. À Sincapour, la pluie et le beau temps se succèdent souvent plusieurs fois dans la même journée; ils rendent la température agréable, et entretiennent une magnifique végétation. Les maladies épidémiques qui ravagent l'Indostan et les pays voisins,
549 3 VOYAGE sont inconnues dans celui-ci: aussi les nombreux ma-
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y viennent, mais le plus souvent trop tard, rétablir leur santé délabrée. Dans une de mes promenades matinales aux environs de la ville, j'entrai dans le champ du repos: plusieurs tombes nouvellement élevées, couvertes encore de feuillage et de fleurs, attirèrent mes regards :ce fut avec un sentiment de tristesse profonde, qu'aurait éprouvé comme moi tout voyageur aux pays lointains, ayant laissé dans sa patrie des êtres chers dont lexistence est pour lui le bonheur, que je lus sur la plupart de ces monuments de deuil les noms de jeunes Anglaises que la cruelle mort avait arrachées à leurs familles avant qu'elles eussent vécu vingt-cinq ans. Cherchant la tranquillité dont avait besoin ma santé légèrement dérangée, je vis peu la société de Sincapour, maloré les nombreuses invitations dont les officiers de la Favorite et moi fûmes objet; et j'avouerai qu'une seule soirée passée avec des dames ne me donna nullement l'envie de renoncer à mon premier projet. Mon hôte, dont l’aimable obligeance m'avait offert un asile à sa charmante maison de campagne, voulut me faire connaître la première société de la ville qu'il m'avoua visiter rarement. J'en devinai bientôt les motifs : je vis quelques femmes, plusieurs hommes assez bien portants ; cependant là majeure partie des figures étaient pâles et maigres, ét semblaient être venues chercher à Sincapour bien moins les plaisirs que la santé dont elles Paraissaient avoir un pressant besoin, D'interminables sonates sur le piano, de grands airs d'opéras anglais,