‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 39 sur 53 · REV · texte numérisé non relu

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DE LA FAVORITE. 399 paresseuse que l'espagnole , il aurait pu faire de grands progrès dans l'industrie. Celle des habitants de l'intérieur se borne à tresser des nattes assez belles pour le tissu et les couleurs, ainsi qu'une toile fabriquée avec des fils d'écorce d'arbre et quelquefois aussi fine que la mousseline. Les habitants aisés, même les Européens, s'en servent beaucoup pour vêtements de nuit, pendant les grandes chaleurs.

À peine trouve-t-on au chef-lieu de la colonie de bons ouvriers indigènes pour les travaux de maind'œuvre les plus communs dans nos pays; cependant il serait injuste d'attribuer seulement au caractère paresseux du Tagal cette ignorance dans les arts mécaniques usuels : la concurrence des industrieux Chinois, et le bas prix où elle entretient les salaires des ouvriers, m'a paru en être une des principales causes; car, depuis que la présence des étrangers produit un grand mouvement dans le commerce et accroît la consommation des objets fabriqués dans le pays, le nombre des ouvriers indigènes augmente sensiblement chaque année : aussi le gouvernement espagnol, moins guidé cependant peut-être par les intérêts de ses sujets qu'excité par la haine et la défiance que lui inspirent cette foule de remuants Chinois et le désir d'en arracher de grandes sommes dont l'état ne profite pas toujours, accable-t-il ces malheureux d'exactions et d'impôts aussi iniques que criants. Lors de mon séjour à Manille, les Chinois furent taxés arbitrairement à une somme très-forte et individuelle : les riches payèrent, maisles pauvres journaliers furent mis à la chaîne et employés aux travaux

des rues et des grandes routes; un grand nombre se pendirent aux arbres ou se sauvèrent dans les boïs, où ils ont sans doute succombé à la faim, à la misère, et peut-être aussi sous les coups des naturels qui ne les aiment pas. De quel avantage aura été pour la colonie cette mesure, fort peu intéressante pour l'état, mais très -lucrative pour les avides autorités subalternes, qui considèrent la population chinoise comme une mine qu’elles peuvent exploiter par toutes sortes de moyens ? En eflet, tout le commerce de détail est entre les mains de ces étrangers : ils sont courtiers de commerce et agents actifs , intelligents, mais très-intéressés, des négociants, dont les nombreuses cargaisons s'écoulent par leurs mains. [ls sont de tous les métiers : marchands, manufacturiers, cultivateurs, artisans, porteurs d'eau; toujours sobres, infatigables, très-propres, liés entre eux et ne se mêlant que très-peu avec les indigènes. La plus grande partie de ces hommes vivent seuls; car jamais il ne sort de femmes de leur patrie. Les plus riches en prennent parmi les Tagales des classes inférieures, auxquelles l'intérêt peut faire surmonter la répugnance qu'inspire généralement à leur sexe l'alliance des Chinois : aussi la classe qui en provient est-elle très-peu nombreuse; mais elle se fait distinguer, surtout dans les femmes, par sa beauté et ses belles proportions. Rarement ces étrangers consentent à mourir loin du sol qui les a vus naître: ils y retournent seuls finir leurs jours. Heureux quand ils peuvent soustraire à l'avidité des mandarins de leur patrie une partie des richesses que les maîtres de Luçon leur ont laissé emporter!

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La présence d'une aussi grande réunion d'hommes sans famille et mécontents, et plus encore le souvenir de tant de révoltes sanglantes, de conspirations, ont fait conserver aux Espagnols l'habitude de résider dans Manille que ses hautes murailles, avec leurs nombreux ponts-levis, et sa population de sept à huit mille âmes, ont défendue jusqu'ici contre les tentatives des ennemis internes de la colonie. Depuis l'expédition des Anglais ces fortifications ont été non-seulement réparées avec soin, mais augmentées de plusieurs ouvrages garnis d'un fossé profond du côté où la ville fut attaquée et enlevée. Rien dans la plaine ne domine cette position, et maintenant les troupes blanches venues d'Espagne et casernées dans l'intérieur de la place, lui assurent une nouvelle sécurité. Les bâtiments où elles logent sont placés auprès des remparts, et m'ont paru en trèsbon état; ils étaient occupés quelques mois auparavant par les troupes indigènes, qui, à leur grand mécontentement, ont été reléguées dans les faubourgs et dans une caserne située sur le bord de la rivière, en dehors des fortifications. Le palais du capitaine général est dans le voisinage du quartier des troupes espagnoles; les derrières de ce bâtiment sont appuyés contre le rempart ; de 1à-on a la superbe vue de toute la baie et de son entrée. Get édifice est très-étendu, mais lourd, massif, sans aucune grâce et peu élevé, pour avoir moins à craindre des tremblements de terre qui l'ont déjà secoué plusieurs. fois. L'intérieur répond à l'aspect monotone de l'extérieur : les appartements sont immenses et distribués sans goût; l’ameublement, vieux, exigu,

mesquin, est non-seulement peu convenable à sa destination, mais il sufhirait à peine aux besoins d'une autorité inférieure dans nos colonies. La façade du palais forme le quatrième côté d’une assez vaste place, et se trouve vis-à-vis de l'hôtel de ville, bâtiment de belle apparence, mais dont je n'ai pas visité l'intérieur. Des maisons particulières bordent les deux autres côtés; leur construction m'a paru peu ancienne : cependant tout cet ensemble porte une teinte de tristesse et d'abandon. Le milieu des rues, généralement étroites et mal entretenues, est formé d’un cailloutage inégal, qui les rend, quand il a plu, impraticables pour les piétons; elles sont bordées de maisons à un seul étage, dont la partie inférieure, bâtie en pierres, offre ordinairement une entrée fort sale, et dont la partie supérieure, construite en bois, fait saillie et forme ainsi une espèce de galerie entourée de nattes ou de jalousies : c’est 1à qu'après la sieste les habitants désœuvrés des deux sexes viennent fumer leurs cigares, dont la fumée est un préservatil contre d'innombrables moustiques qui troublent jour et nuit, surtout dans la mauvaise saison, le repos de YEuropéen nouvellement arrivé.

. J'ai remarqué dans tous les appartements espagnols de Manille, même dans ceux qui sont habités par les premiers fonctionnaires de la colonie, une pénurie que la: propreté et l'arrangement ne dissimulent même pas. Tout y porte l'empreinte d’une excessive économie ou d'une grande ignorance des premières commodités de la vie.

La forme et l'apparence des maisons, l'absence du

commerce et de ce mouvement qu'il entraine avec lui, la petite quantité de population indigène tolérée dans la ville, donnent à celle-ci un air de tristesse que le silence, interrompu seulement par le bruit des équipages, rend encore plus frappant pour l'étranger, surtout à la tombée de la nuit : alors ces vastes couvents avec leurs hautes et épaisses murailles, pour ainsi dire crénelées par des croisées étroites et garnies de fer, semblent de grandes ombres inspirant un sentiment de tristesse mêlé d'une inquiétude involontaire ; plus tard ; lorsque la nuit est sombre, vous apercevez comme un phare dans le lointain la lampe qui veille toujours: à la porte basse et voûtée de ces silencieuses retraites. Parfois, et à certaines fêtes religieuses, de brillantes illuminations, même des feux d'artifice, font pour quelques heures disparaître l'obscurité; mais elle n'en est après que plus noire et plus dangereuse pour le passant isolé. è ai 40e

Les églises de Manille sont, comme les couvents, d'énormes masses de pierres sans grâce et dont le style d'architecture ne peut être facilement déterminé; intérieurement elles sont richement ornées, mais sans ordre

et sans goût. Un monument moderne prouve que dans

la colonie il est cependant des architectes qui ne manquent pas de talent. L'hôtel de la douane, nouvellement élevé sur un étroit plateau entre les fortifications et la rivière, est élégamment construit, offre un fort beau coup d'œil, mais il eût été mieux situé sur la rive opposée.

Le couvent des Orphelines est un bâtiment bien

simple, sans ornements, même dans l'intérieur. La bienfaisance présida à sa fondation et lui assura une existence qui a bravé près de deux siècles et bien des événements. Dans ces pays lointains, l'âme fatiguée de la vue des misères de la nature sauvage cédant avec peine à la civilisation, et des maux dont celle-ci fait payer ses bienfaits, se repose avec plaisir sur une pareille institution. En mars 1646 un horrible tremblement de terre dont les secousses se succédèrent pendant soixante jours, parut-vouloir renverser Luçon jusque dans ses fondements : dans la province de Cagayan une montagne disparut entraînant avec elle la ville voisine et tous ses habitants; Manille vit la moitié de ses maisons et la plupart de ses principaux édifices renversés : une seule église, un seul couvent, celui des Augustins, échappèrent au désastre qui coûta la vie à plus de mille malheureux Européens; leurs orphelins, restés sans familles, sans secours, furent adoptés par la bienfaisance publique; et le couvent de Santa-Isabella, ainsi que le collége de Saint-Jean-de-Latran, furent fondés et dotés ART sement.

Un grand es de jeunes filles blbssèdion ou de sang mêlé reçoivent de l'éducation dans le premier de ces deux établissements ; elles en sortent pour se marier. Mais il est à craindre que dans ce pays où les mœurs sont un peu relâchées, une semblable institution ne soit pas gouvernée avec assez de sagesse et de ee précautions.

L'ancienneté des maisons de Manille, + ruines que lon aperçoit dans plusieurs quartiers, cette église à

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DE LA FAVORITE. 405 moitié détruite par un tremblement de terre et qui, située devant la principale entrée de la ville, offre un triste coup d'œil, tout annonce que le chef-lieu fortifié n'a pas profité de la nouvelle prospérité de la colonie. Mais si nous franchissons les ponts-levis et ces ouvrages avancés garnis de canons; si nous laissons derrière nous ce pont en pierre, seule communication entre les deux rives, et qu'une secousse souterraine a rompu au milieu, nos regards rencontreront dans le faubourg de Bidondo le spectacle de l'industrie, de l'aisance et d’une population aussi active que nombreuse. Quel contraste entre la rive silencieuse, triste et abandonnée qui borde les murs de Manille, et le bord opposé ! Quel mouvement, quelle foule de bâtiments de moyenne grandeur, occupés à débarquer leurs marchandises ou à prendre des chargements ! D'autres, amarrés près des nombreux chantiers, sont en réparation et se préparent à reprendre la mer. Des canaux, bordés de quais et de magasins, sont sillonnés par une multitude de barques arrivant charsées des produits de tous les points habités de la baie. Plus loin et en longeant toujours, vers la mer, un quai couvert d'ateliers et de cases, on voit les nombreux bateaux de passage pour Cavite, avec leurs longues voiles pointues que soutiennent des mâts formés de plusieurs bambous réunis. Ces embarcations, destinées à traverser la baie dans tous les temps, sont longues et trèsétroites; mais deux fortes pièces de bois faisant saillie

‘ de chaque côté et jointes aux extrémités par une tra-

verse sur laquelle les matelots se portent plus ou moins hors du bord pour faire contre-poids quand la brise est

forte, forment un immense balancier qui, en donnant une très-grande stabilité à ces bateaux presque toujours chargés de passagers, rend les accidents extrêmement rares. Les patrons tagals montrent beaucoup d’intelligence dans leur métier; ils font ces voyages avec une très-grande célérité, bien que leur navigation soit rendue quelquefois difficile par les bancs d’une vase noirâtre et fétide que linsouciance espagnole laisse s’amonceler entre deux longues jetées mal entretenues, quoique destinées à contenir le courant et à porter l'embouchure de la rivière assez au large pour la dégager d'une barre qui brisant sur les rivages de la baie quand le vent est fort, empêche souvent, malgré cette précaution, les embarcations de remonter jusque devant la ville.

Gette voie pour se rendre à Cavite est généralement préférée à celle de terre, qui est longue, sinueuse, et coupée par des marécages.

L'intérieur de Bidondo offre une scène non moins intéressante, mais plus riante aux yeux de l’observateur : des rues larges, où l'air circule librement, sont bordées par de belles maisons dont la partie supérieure est construite en bois, comme à Manille, mais bien entretenue, peinte avec soin et d’une très- grande propreté. Partout vous reconnaissez l'esprit d'ordre et d'arrangement des Chinois. Cette longue suite de boutiques où toutes les marchandises d'Europe et de l'Inde sont si artistement offertes aux chalands ; la bonne tenue des marchands, la netteté des murs, cette foule qui se presse dans tous les sens, forment un coup d'œil aussi

: DE LA FAVORITE. 107 agréable qu'animé. Les demeures et les vastes magasins des négociants européens se font distinguer dans toutes les parties du faubourg par leur air d'opulence; à l'intérieur, des appartements meublés avec luxe offrent toutes les commodités qui peuvent rendre la vie agréable sous un climat chaud. Cette aisance dont jouissent les “sein leur bienveillance généreuse qui plaît à la

classe condamnée au travail et capte toujours son attachement , inspirent une vive jalousie aux négociants espagnols, qui cependant, avec un peu plus d'activité et un peu moins de parcimonie, obtiendraient facilement les mêmes résultats. C'est surtout au commerce anglais qu'ils portent envie, car les marchands de cette

puissante nation tiennent à Luçon, comme dans la plupart des colonies, le premier rang par leur fortune et surtout par leurs relations commerciales. Ce sont eux qui fournissent aux Philippines l'immense quantité d’étoffes de laine et de coton consommées par les habitants; la quincaillerie, les outils en fer ou en cuivre, les instruments aratoires; enfin tous ces objets d'Europe que les progrès de la civilisation rendent de plus en plus nécessaires à la population indigène, et dont la consommation augmentant chaque jour rapporte à nos sages rivaux des bénéfices sinon considérables, au moins assurés. Tous ces produits de l'industrie anglaise sont payés en denrées coloniales qui, transportées avec économie dans les ports de la Grande-Bretagne, se répandent, à la faveur d'un commerce extérieur aussi étendu que bien dirigé, sur les marchés du nord de l'Europe, où elles trouvent toujours un débouché assez avantageux.

Les Américains ‘ont conservé jusqu'ici l'avantage

dans le eommerce des approvisionnements pour la

marine ; ils fournissent à la colonie les goudrons, les màtures, les cordages en chanvre; ils y joignent les salaisons, la farine préparée dans des barils, et d'autres provisions pour la mer. Toutes ces productions du nouveau monde sont ordinairement vendues à des prix assez élevés pour attirer chaque année bon nombre de grands navires des États-Unis dans la baie de Manille, que les Hollandais visitent quelquefois en retournant de Chine à Java, et où les Français ne paraissent plus aujourd'hui que rarement. Il y a peu d'années encore, une partie de ces branches de commerce qui enrichissent les Anglais à Luçon, était aux mains de nos marchands: les vins, les liqueurs, les draps, les soieries, les étofles peintes, les savons, les papiers de tenture de la France étaient préférés. Une même religion, un caractère moins fier, moins hautain que celui des Anglais, avaient effacé en grande partie les préventions défavorables que les guerres de la Péninsule avaient inspirées contre notre nation. Le commerce français sans appui dans ces pays éloignés, privé des encouragements qui lui avaient été accordés dans les premières années de la paix, lutta néanmoins longtemps contre mille obstacles et des droits de douanes qui semblaient calculés dans l'intérêt seul de nos colonies, dont les habitants, après avoir obtenu aux dépens de la population de la France des bénéfices considérables, exigent de la mère patrie qu'elle vienne à leur secours maintenant qu'ils subissent les conséquences inévitables de leurs folles spéculations.

Tant que la concurrence ne fit pas monter trop haut

à Manille le prix du sucre, du café et des autres productions de Luçon, les bâtiments français purent les prendre en échange des produits de notre sol.et de nos manufactures; mais ces marchandises ayant considérablement augmenté de prix, les expéditions n’offrirent plus de résultats avantageux, devinrent même onéreuses aux armateurs, et cessèrent presque tout à fait. Des idées plus libérales sur le commerce extérieur, les réclamations des chambres de commerce de nos trois principales places maritimes, firent accorder en 1825 une diminution dans les droits imposés sur les sucres provenant de Luçon et de la Cochinchine. Cette mesure, qui encourageait dans la marine marchande les entreprises lontaines, eut des résultats aussi prompts qu'étonnants : les bâtiments français reparurent sur la rade de Manille et dans la mer de Chine; leurs cargaisons eurent un débit avantageux ; nos manufactures trouvèrent pour leurs produits un débouché qui pouvait par la suite prendre une beaucoup plus grande extension ; les sucres allaient baisser de prix sur les marchés de France, leur consommation aurait augmenté, et par suite les revenus de l'état. Mais nos colonies, et surtout Bourbon, dont les habitants avaient vendu aux bâtiments de leur nation le sucre jusqu'au prix énorme de neuf piastres les cent livres, se réclamèrent du titre de Français quand cette nouvelle concurrence vint diminuer leurs bénéfices et les faire rentrer dans de justes limites. Malheureusement leurs plaintes ayant été reçues favorableméht, les anciens droits furent rétablis, et le commerce

410 VOYAGE de Luçon encore une fois abandonné. Sur le très-petit nombre de bâtiments français qui vont en Chine, quelques-uns font échelle à Manille, et y déposent des marchandises de luxe qui, mal choisies comme celles que nos négociants envoient dans les autres colonies étrangères que nous avons déjà visitées, sont tombées dans le discrédit et se vendent très-difficilement. Les droits exorbitants (20) nouvellement imposés sur nos vins et nos liqueurs fortes équivalent à une prohibition et donnent tout l'avantage aux vins d'Espagne ; enfin , l'impossibilité, où du moins la difficulté insurmontable jusqu'ici de faire travailler les manufactures françaises selon les goûts des peuples étrangers, achèvent d'assurer, aux Anglais le monopole du commerce des Philippines. Cependant, si par suite de ces différentes anomalies dans les relations commerciales de la France avec Manille, nos marchands sont restés, envers nos rivaux, sous le double rapport de la fortune et des affaires, dans un état pénible d'infériorité, sous ceux de l'industrie et de l'activité, les Français n’en ont pas moins conservé la supériorité. Ce sont eux qui, à la tête des principales usines nouvellement établies dans la colonie, ont apporté de grandes améliorations dans la fabrication du sucre, abandonnée jusque-là aux Tagals et aux Chinois. J'aurai plus tard occasion de parler des différentes habitations formées dans une province voisine de la ville par nos compatriotes, qui ont mérité, par leur sage conduite et une bonne réputation , la confiance d’un gouvernement soupçonneux, jaloux de son autorité, et qui ne permet pas même aux nationaux de s'avancer dans Tin-

térieur du pays. L'avenir même semble s’annoncer d'une manière favorable pour les Français. Le nouveau capitaine général des Philippines joint à la réputation d'un officier très-distingué les talents, la force d'âme et la droiture qui forment le véritable homme d'état. Déjà, comme seconde autorité, il avait pendant deux années donné l'impulsion vers le bien : les améliorations s'étaient succédé, et la protection accordée aux étrangers en général, et en particulier aux Français, sur lesquels on comptait pour donner l'exemple aux indigènes, annonçait une nouvelle ère de prospérité pour la colonie. Mais ce capitaine général doit s'attendre à trouver bien des préjugés encore à détruire, bien des intérêts personnels à surmonter. I rencontrera l'opposition d’un clergé puissant, habitué à dominer, et une résistance plus forte peut-être qui naïîtra de la cupidité et de l'amour du gain répandus dans la plupart des administrations, et dont les per “Ph; 3 sont pas exempts.

C'est une noble mais bien séiest tâche à deveyhiét

Le faubourg de Bidondo couvre une vaste étendue de terrain et renferme, dit-on, cent cinquante mille habitants, dont un tiers environ de Chinois, le reste métis et Tagals; les Européens de toutes les nations y sont en petite quantité.

Le nombre des édifices remarquables est très-borné : le couvent et l’église de Saint-Sébastien, dont la tour reçut les canons des Anglais lors du siége de Manille, sont absolument semblables aux monuments du même genre renfermés dans les fortifications. La manufacture

royale de cigares mérite d'être visitée. Dans les vastes salles de cet immense établissement, quinze cents ouvriers et trois mille-femmes sont occupés constamment à rouler du tabac, et ne peuvent cependant pas suflire aux demandes du commerce extérieur. La quantité consommée ou exportée est prodigieuse, et les droits trèsforts dont elle est chargée forment un des principaux revenus de la colonie. J'ai parcouru cette manufacture et me suis assuré que la manière de faire ces cigares si vantés était à peu près celle qu'on suit partout et n’exigeait aucune préparation secrète, comme on le croit généralement. La distribution, dans les ateliers, des divers détails de cette fabrication, aide beaucoup à la promptitude du travail, que j'ai suivi avec intérêt. Les meilleures feuilles de tabac tirées des paquets apportés de la province, sont légèrement mouillées, bien étendues, puis débarrassées de leurs côtes, et enfin coupées par bandes égales qui, entre les mains d’autres ouvrières, servent à former l'enveloppe des cigares, composés intérieurement du tabac haché provenant des feuilles trop petites ou brisées. Je remarquai la célérité avec laquelle ces femmes roulaient chaque bande et la fixaient avec de la gomme aux deux extrémités. Cependant leur Ouvrage n'avait acquis sa perfection que lorsque, tranché aux deux bouts d'après un modèle donné, et inspecté sévèrement par une maîtresse d'atelier, il était jugé digne d'entrer dans la composition d’un paquet de trente-deux cigares : mille ou cinq cents de ces derniers forment une caisse ou demi-caisse qui, couverte de papier collé sur toutes les fentes, pour empêcher les in-

DE LA FAVORITE. 415 sectes de s'y introduire, est livrée au eommerce pour être transportée dans toutes les parties du monde.

Ces cigares ne doivent, suivant toute apparence, leur réputation méritée qu'à la qualité particulière du tabac de Luçon, plus piquant, d’une couleur brune plus foncée que celui de la Havane, auquel il dispute la supériorité.

Les cigares de Manille gagnent beaucoup en vieillissant; leur goût, quand ils sortent encore humides de la manufacture, a quelque chose d’âcre et de désagréable; mais quelques mois plus tard le tabac possède ce parfum , cette facilité à brûler, qui le rendent si précieux pour les amateurs.

J'ai été étonné de l'ordre.et de la décence qui règnent au milieu de cette multitude de femmes et de files; elles ne sont pas de la dernière classe du peuple, et travaillent réunies par familles. Les hommes portent les fardeaux, préparent les caisses de cigares qu'ils livrent aux acheteurs, et font pour l'Espagne les cigarrettas en papier qu'eux seuls ont la parséissp de confectionner.

La province de Manille occupe le bord d’une vaste plaine entièrement unie, qui, par une pente insensible vers la mer, descend de-la chaîne de hautes montagnes que l'on apercoit dans le lointain. L'égale uniformité du terrain , les formes fortement dessinées des montagnes, dont plusieurs semblent avoir surgi du sol pour former des pics ou des mornes élevés, surtout dans le N. où la masse des hautes terres est plus éloignée de la côte, enfin le peu de profondeur de la baie même à grande

distance du rivage, porteraient à croire que cette plaine si fertile est en partie une terre d’alluvion. Elle est arrosée par une multitude de ruisseaux et par une rivière sinueuse et profonde, servant de communication entre la baie et un lac immense appelé la Laqune. Les inondations et les pluies presque continuelles rendent les environs de Manille tristes et impraticables pendant plusieurs mois de l'année; mais dans la belle saison ils sont charmants et offrent des points de vue délicieux. Les chemins qui mènent aux villages écartés passent au milieu de bouquets d'arbres couverts des fruits des tropiques : la banane, don précieux que la nature fit aux pays chauds; la mangue jaune dorée, si délicieuse aux Philippines ; l'avocat, cachant sa forme ronde de couleur verte parmi les feuilles, comme pour refuser sa pulpe d'un goût si fin, et dont le noyau noir foncé fait ressortir la blancheur ; l'orange si douce, si sucrée; enfin beaucoup d’autres fruits mürissent sans que la main paresseuse de l'Espagnol ou du Tagal ait daigné leur donner des soins. Cependant quel exemple à suivre donnent les Chinois, qui cultivent si bien des champs couverts de cannes à sucre indigènes, dont l'espèce commence à céder la place à celle des Indes occidentales, plus productive et nouvellement introduite! À côté de Fhabitation propre et bien close du fermier étranger, je voyais le sol couvert d’une végétation vigoureuse, promettant pour un terme peu éloigné plusieurs espèces de légumes de nos climats; luxe que l'industrie chinoise fait payer um peu aux Européens. Plus loin ces vastes rizivres auxquelles une conteur’ vert

nt

DE LA FAVORITE. M5 tendre donnait un aspect riant, témoignaient que les Tagals sont capables de suivre avec succès une culture qui demande de l'intelligence et de grands travaux. Avec quelle adresse les cultivateurs profitent, quand les pluies ont cessé, du moindre ruisseau pour arroser de vastes champs de riz dont un seul semblerait à nos paysans devoir absorber toute l'eau! Avec quelle persévérance ils travaillent des jours entiers dans la boue pour y planter un à un chaque brin de riz qui, quelques mois après, doit fournir une abondante moisson ! Soumis à la puissance de toute autre nation européenne, ces charmants paysages auraient été couverts de belles et agréables habitations; mais l'Espagnol, et à son exemple la classe du sang mêlé, restent, sous ce climat brülant, renfermés dans les murailles de Manille, dont à certaines époques de l’année l'air est aussi lourd que malsain. Cependant le capitaine général possède, à l'extrémité du faubourg de Bidondo du côté des campagnes, une maison de plaisance dont l'intérieur triste, peu soigné et plus que simplement meublé, répond à un extérieur qui n’a rien de grand ni même de convenable. Elle est située sur le bord d’une belle route passant au milieu de jolis villages et de quelques mesquines habitations occupées momen:tanément par les autorités de la colonie. Les environs offrent de nombreux buts de promenade aussi gais pour le coup d'œil qu'agréables, le soir, après la chaleur étouffante de la journée ; mais les étrangers seuls savent jouir de ces plaisirs. Du côté opposé à celui que borde la rivière, les m bresiet tristes de la ville dominent de vastes glacis privés de verdure, battus par les fortes

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