‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 40 sur 53 · SUON TD SD RON PARENT · texte numérisé non relu

SUON TD SD RON PARENT

brises de mer qui empêchent les arbres d'y pousser, et font succéder des tourbillons de poussière blanchâtre à la boue et aux flaques d’eau de la saison des pluies; c'est là que, chaque soir après le coucher du soleil, se réunissent un essaim d'équipages d'une construction légère, gracieuse même, qui pourrait faire honneur aux ouvriers de la colonie, si ces calèches découvertes n'étaient pas généralement d'une simplicité qui le dispute à la malpropreté : les harnais surtout sont mal entretenus ; ils couvrent cependant des attelages qui, pour être indigènes, n’en sont pas moins beaux, et obtiendraient un grand prix dans tout autre pays. Ces beaux animaux traînent avec rapidité de nonchalants maîtres fumant toujours le cigare leur éternel compagnon, et terminant ainsi une journée dont la plus grande partie a été consacrée au sommeil et à l'oisiveté.. Leur air indolent et ennuyé contraste singulièrement avec la coquetierie vive et éveillée des dames espagnoles où métisses dont les grands yeux noirs, les jolis traits, la physionomie prononcée et animée par le désir de plaires enfin la tournure voluptueuse rendue encore plus attrayante par des toilettes où règne une certaine originalité nationale et une forte disinvoltura italienne, forment un ensemble bien séduisant; elles viennent augmenter le nombre de leurs adorateurs, déconcerter les projets d’une rivale, sacrifier à l'amour propre ou à la jalousie, enfin offrir ou chercher des sujets de scandale pour Je conversations de la soirée.

Quelquefois les promeneurs, fatigués de tourner cOBStamment dans un espace aussi borné, prennent la route

Nu

- DE LA FAVORITE. a17 qui mène à Cavite. Elle est large, ornée de jolis villages qui forment le faubourg de la rive gauche, comme Bjidondo est celui du côté opposé; ces villages ne sont habités qüe par des Tagals au nombre de vingt mille environ, parmi lesquels la civilisation n'a fait encore que de lents progrès : aussi est-ce dans cette partie que, lors des terribles ravages du choléra en 1820, commencèrent les premiers troubles, par le massacre des médecins français que leur dévouement avait appelés au secours des malades. Au milieu de ces villages celui de Malati, plus considérable que les autres, se fait distinguer par son agréable position, sa jolie petite église (PL.33), et par la caserne qui contient un régiment de troupes indigènes. À mesure que les glacis s’'éloignent, les cases deviennent de plus en plus rares, les villages font place à des champs de riz; des buffles au regard fixe et sauvage, conduits par des enfants, cheminent lentement sur un chemin inégal et mal entretenu, qui, après bien des détours pour éviter les terrains bas inondés par la mer dans les grandes marées, aboutit enfin à l'entrée de l'arsenal maritime de la colonie.

Cavite est un amas de maisons mal construites, de mauvaise apparence, séparées entre elles par des rues étroites, sales, contenant une population pauvre et misérable. Les fortifications, quoique assez bien entretenues, sont loin d'égaler celles du chef-lieu dont Cavite a tou- Jours suivi la destinée. Cependant, sous le rapport militaire, ce dernier point est important ; il renferme le port de guerre, une nombreuse artillerie, des magasins assez bien approvisionnés de munitions pour la marine

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royale. L’arsenal possède plusieurs chantiers de construction. Un beau brick de guerre avait été lancé l'année précédente. Il était même question de construire une frégate, mais les revenus de la colonie, diminués par les besoins sans cesse renaissants de la cour de Madrid, auront pu difficilement subvenir à une aussi forte dépense, malgré l'ordre et surtout l'économie que depuis peu de temps le nouveau capitaine général a introduits dans les travaux maritimes. Sous des hangars bien couverts et bien aérés, j'ai vu de belles embarcations pontées, armées sur l'avant d’un fort canon en bronze à pivol; j'ai admiré leurs belles formes, leur construction à peine terminée, le fini du travail, la beauté des bois: elles avaient été faites par des ouvriers indigènes seulement; mais les Tagals travaillent si lentement et reçoivent des salaires si élevés, que la valeur de la main-d'œuvre est hors de proportion avec son utilité et surtout avec les ressources de la colonie. Ces espèces de-galères étaient destinées, ainsi qu'un grand nombre d'autres bâtiments légers amarrés contre les quais, à croiser au printemps sur les côtes E. de l'île pour les protéger contre les attaques des Maures, qui ordinairement en février, quand les. fortes brises cessent, commencent leurs déprédations. On prétend que cette flottille ne les intimide que fort peu; souvent même ils vont en attaquer les bâtiments isolés dans les rivières et les criques où, au lieu de tenir la mer, ces gardes-côtes se mettent en sûreté. Îl est vrai que les équipages tagals n'inspirent pas une grande confiance aux capitaines espagnols, qui préfèrent souvent leur propre salut à l'honneur d'être mas-

DE LA FAVORITE. 419 sacrés ou entraînés dans un esclavage sans fin par des ennemis féroces, toujours braves contre les indigènes des Philippines. Ceux-ci cependant soutenus et bien conduits par des Européens, sont susceptibles de courage et capables de faire payer cher aux Maures leur prétendue supériorité. Les troupes tagales l'ont prouvé dans plusieurs guerres des Espagnols contre les îles voisines, souvent conquises, maïs il faut l'avouer, rarement conservées. Les villages de pêcheurs sur la côte fournissent de bons matelots, sobres, infatigables, hardis à la mer, et soutenant sans prendre de repos le travail de la rame pendant des journées entières. Ces matelots détestent les Maures, leurs ennemis naturels, mais résistent difficilement à l'abordage que cent de ces forbans n'oseraient tenter contre dix Européens.

La prospérité de Cavite et de son arsenal suivit les mêmes phases que celle de Manille ; les mêmes causes la firent également tomber. Dans le temps de la splendeur du commerce de Luçon avec le Pérou et le Chili, les nombreux galions mouillaient devant l'arsenal et y débarquaient leurs riches cargaisons. Les réparations dont ils avaient besoin, les provisions nécessaires pour de forts équipages, le mouvement qu'entrainait leur présence, rendaient alors Cavite un endroit important : à la fin du siècle dernier, la colonie ne vit plus que rarement ces bâtiments chargés de trésors; les vaisseaux de la compagnie des Philippines prirent leur place et réparèrent un peu le mal que l'expédition anglaise avait fait éprouver à cette ville en même temps qu'au chef lieu. Ces dernières sources de richesses furent bientôt

420 VOYAGE taries, et depuis cette époque Cavite ne voit plus que quelques bâtiments marchands venant chercher, pendant septembre et octobre, un refuge contre ces longs et dangereux coups de vent du large, qui soulèvent dans la baie une mer terrible, contre laquelle une pointe de sable, basse et avancée, abrite le mouillage de l'arsenal. Manille, située vis-à-vis le canal d'entrée, est exposée à ces grands vents de S. O. que les Espagnols appellent collas ; pendant leur durée des lames énormes viennent se briser avec fureur sur le rivage, coulent souvent les petits bâtiments à l'ancre et jettent les grands à la côte, La Favorite reçut le 26 septembre, sur la rade de Manille, que d’après lavis des pratiques espagnols j'avais préférée à celle de Cavite, un de ces mauvais temps redoutés; elle fut exposée pendant trois jours consécutifs à un vent furieux de S. O. et à une mer si grosse qu'elle couvrait parfois les ponts de la corvette. (PI. 32.) Nos deux chaînes - câbles résistèrent parfaitement, et la Favorite sortit encore saine et sauve de ce nouveau danger. La plupart des navires mouillés devant Cavite furent entraînés au rivage et justifièrent ainsi les prévisions des pilotes. Pendant la durée du mauvais temps, les baromètres descendirent jusqu'à 27 pouces 4 lignes, une brume épaisse couvrit les terres, le ciel fut sombre, la pluie tomba par torrents, et quelques faibles oscillations du sol se firent sentir dans la ville. La rivière déborda, et une partie des faubourgs fut inondée.

Un autre fléau du même genre, mais plus terrible encore, vient fréquemment ravager les Philippines en

DE LA FAVORITE, 421 octobre, époque où la pluvieuse mousson de S. O., si brülante, si malsaine même pour les indigènes, cède aux douces influences de la mousson de N.E., qui rend pour six mois aux habitants de Luçon un ciel serein, une température agréable et la santé. Ces ouragans, appelés ty-fongs par les Chinois et qui désolent les côtes de leur pays, font alors préférer la rade de Manille abritée du N. par les terres, à celle de Cavite qui y est exposée par sa position. Les navires voient arriver le danger sans pouvoir l'éviter. Toutes les précautions sont prises, les mâts élevés descendus sur le pont, les ancres portées dans différentes directions ou prêtes à tomber à la mer

dès que les circonstances l'exigeront. Le ciel est clair, LE

profond dure devais estate jours, cependant la mer paraît tourmentée par une houle qui semble ne suivre

l'horizon; un calme

mais une b

aucune direction; l'air est lourd, d'une chaleur suffocante : alors les baromètres descendent parfois jusqu’à 26 pouces. Les oïseaux sont silencieux. Les animaux abattus semblent consternés et cherchent un abri; enfin ouragan se déclare, le vent souflle du N. avec une rage effrayante, puis saute sans aucune intermittence aux points les plus opposés. La mer si calme un instant auparavant, soulevée alors de tous les côtés, forme des lames monstrueuses, auxquelles les grands navires peuvent seuls résister; mais ils éprouvent des mouvements si durs que leurs mâts brisés deviennent pour eux un nouvel embarras, dont la violence du vent les empêche de se dégager : heureux encore quand les avaries ne vont pas plus loin; car souvent les câbles et les chaînes ne

pouvant résister à d'aussi terribles secousses, les bâtiments vont se briser à la côte, ou s'y échouer pour tou- Jours.

Quelques heures ont suffi à l'ouragan pour causer tous ces désastres, ravager les campagnes, détruire les moissons, arracher les arbres, renverser dés villages entiers, et souvent réveiller la fureur des volcans. Le ty-fong tombe tout à coup; il a commencé au N,, il expire au S. La mer se calme peu à peu, l'air devient frais, léger, et la belle saison est commencée.

Ces convulsions de la nature, dont un heureux hasard nous épargna la dangereuse expérience pendant l'hivernage de 1830, paraissent cependant nécessaires pour rétablir l'équilibre dans l'atmosphère; et souvent, malgré les terreurs qu’elles inspirent, les habitants des Philippines les appellent de tous leurs vœux. En ef fet, les collas et plus encore les ty-fongs enlèvent ces brumes épaisses, stagnantes, auxquelles les indigènes attribuent sans doute avec raison les maladies qui à la fin de chaque mousson de S. O. ravagent plus ou

moins la population de Luçon. Notre séjour dans cette

ile fut signalé par des circonstances semblables, qui le rendirent pour nous tous aussi triste que fatigant. En août et septembre les pluies avaient été rares, les calmes fréquents, la chaleur étouffante; un brouillard épais semblait un voile suspendu entre la terre et le soleil : ces phénomènes annonçaient des maladies. À peine la Favorite était-elle mouillée sur la rade et commencionsnous à goûter le repos devenu nécessaire après une longue navigation, qu'une épidémie se déclara dans la

DE LA FAVORITE. 423 ville et les faubourss : chaque maison devint un hôpital. Au peuple et aux domestiques qui d'abord payèrent le tribut, succédèrent bientôt les gens riches; le mal se répandit dans les provinces, gagna la rade et s'établit à bord de la corvette. Dans peu de jours tous les officiers et les matelots eurent un fort rhume et de violents accès de fièvre; plusieurs furent très-malades; mais les nombreuses précautions que je fis prendre, les soins éclairés et le zèle du chirurgien major ste ses papes souffrances

Pal mirent

ne purent arrêter, d un terme à la maladie. Cependant à paré elle continuait ses ravages : beaucoup d'indigènes succombaïient; mais là terreur se répandit bien plus encore dans la population quand le choléra commença à choisir ses victimes d'abord dans les classes inférieures, puis ensuite dans les plus élevées. À chaque heure les cloches des couvents annonçaient une nouvelle mort ou un nouvel enterrement; nos malheurs particuliers nous forcèrent de veiller à notre propre conservation. Le 28 septembre au soir un matelot jeune et vigoureux dont jusqu'alors la santé avait été excellente, expira en trois heures d’une attaque de choléra. Ses camarades, déjà intimidés par les indispositions précédentes et les nouvelles sinistres apportées de la ville, se croient destinés au même sort et commencent à montrer un découragement plus fatal peut-être que le mal, pour la santé d’un grand nombre d'hommes réunis dans un espace si borné. Voulant éviter les progrès de cette maladie morale qui pouvait amener de fâcheux résultats, je me disposais à appareïller pour aller attendre au large le

424. VOYAGE terme de l'épidémie, quand sain le le tant désiré et

dont j'ai déjà parlé, vint hère, mettre

en fuite le choléra, diminuer ill nent l'intensité du mal qui l'avait précédé, et enfin nous débarrasser pour cette année de la crainte d’un ty-fong (21).

C'est ainsi que tristement se passèrent le premier mois de notre relâche et une grande partie du second. Les sociétés espagnoles, qui dans aucune circonstance ne sont bien agréables à Manille, avaient été dissoutes par la crainte du choléra et les nombreuses pertes qu'il avait occasionnées, sans que cependant pour cela il y eût moins d'animosités et de tracasseries; mais nous en fûmes dédommagés par l'accueil aussi cordial qu'affectueux que nous firent plusieurs négociants anglais et américains, à l'aimable obligeance desquels je dus la plus grande partie des distractions agréables que je trouvai à Luçan. Les officiers de la Favorite eurent également mille raisons de se louer des attentions et des procédés de MM. Vidi frères, chefs de la seule maison de commerce française établie à Manille, et dont les lravaux et les eflorts dirigés principalement vers l'industrie, étaient encouragés par le gouvernement espagnol.

Seul de tout l'état major de la corvette, je n'avais pas payé le tribut à l'épidémie; mais ma santé n’en était pas moins dérangée : pour la rétablir, j'imitai l'exemple des officiers, que j'avais engagés, dans le même but, à faire de fréquentes courses dans les environs de la ville, et celui de l'équipage, que jenvoyai se promener à terre aussi souvent que le temps et un service très-

léger purent le permettre. Je me rendis donc avec plaisir aux pressantes invitations de M. de la Gironnière, notre compatriote, propriétaire d’une belle habitation sur les bords de la Laguna. J'avais toujours eu lieu de me féliciter de mes relations avec le capitaine général Riccaforte, officier dont les nombreuses blessures attestaient les anciens et bons services rendus à sa patrie pendant les guerres de la Péninsule, et que sa mauvaise santé forçait d'abandonner le gouvernement des Philippines, dans lesquelles il était parvenu, par sa prudente fermeté, à rétablir l'ordre troublé lors de la dernière révolte, qui avait coûté la vie au gouverneur Folgueras. J'obtins sans peine, mais non sans recommandations, l'autorisation de faire ma petite excursion dans l'intérieur ; et le 17 octobre matin, accompagné de M. Paris et d’un négociant américain distingué sous tous les rapports, M. Russel, une de mes plus aimables connaissances de Bidondo, je quittai Manille dans une petite barque armée par des Tagals au service de M. de la Gironnière, dont le frère voulut bien servir de pilote, et nous commençâmes à remonter contre le courant rapide de la rivière pour nous rendre à notre destination.

Le soleil se levant avec un temps clair, promettait une belle journée, mais annonçait aussi la forte brise d'E., compagne ordinaire de la saison sèche, et qui était contraire dans ce moment à notre voyage vers le lac. Le rivage que nous longions était égayé par ces nombreuses et commodes salles de bains suspendues au-dessus de la rivière, dans laquelle les riches habitants de Bidondo viennent souvent oublier la chaleur

sous un climat brûlant. Mes regards, après avoir suivi avec plaisir la longue suite de belles maisons bordant le côté droit de la rivière , allaient se reposer sur le pont déjà couvert d'une foule agissante, tandis qu'une multitude de bateaux de toutes grandeurs, franchissant ses grandes arches, apportaient aux magasins situés sur la rive les cargaisons des bâtiments que j'apercevais de l'autre côté. (PI. 34.) Les tristes et sombres fortifications de Manille, les pontslevis, les casernes qui bordent le rivage de ce même côté, formaient pour ainsi dire l'ombre d'un tableau enchanteur, que notre chaloupe, poussée par de vigoureux rameurs, en doublant une pointe, eut bientôt fait disparaître à nos yeux. Parcourant ainsi rapidement les nombreuses sinuosités de la rivière, nous jouissions des points de vue les plus délicieux ; le long des deux rives se succédaient de jolis villages entourés de bambous élevés dont les hautes cimes, mollement balancées par une brise faible encore, faisaient entendre un doux murmure et projetaient leurs grandes ombres au loin sur les eaux. (PI. 36.) Plus loin dans la plaine, les cases soutenues par des pieux au milieu des champs de riz, semblaient comme suspendues sur une immense pelouse verte qui se déroulait jusqu’à l'horizon. Autour de nous une multitude de pirogues, chargées de légumes et de fruits destinés pour Manïlle, abandonnaient ou accostaient tour à tour les petits déb dères situés d tchaque maison; de plus grosses embarcations, chargées de marchandises et de bruyants passagers, se rendaient lentement à la foire de Santa-Cruz, chef-lieu de la province de Laguna , qui en-

M ri. +: ne M do His 0 —.. . » et NE TT ASSURE Se “É

DE LA FAVORITE. 427 toure une partie du lac. À neuf heures, nous fimes halte à Passig, village tagal assez considérable qui donne son nom à la rivière dans cet endroit: le déjeuner fut servi sur l'herbe; la faim et la gaieté le rendirent excellent. Les observations que chaque convive faisait sur la nombreuse société qui nous entourait contribuèrent beaucoup à faire écouler les instants rapidement. Devant nous était un pont de bois que le temps avait fait tomber en partie; autour de ses débris étaient amarrés des bateaux de pêcheurs dont les immenses filets semblaient un nuage se balançant au-dessus de l'eau. Près du rivage, de nombreuses bandes de canards sillonnaient le courant dans tous les sens; la quantité de ces oïseaux domestiques, paraissant tous de la même force et de la même grosseur, excita ma curiosité : elle fut bientôt satisfaite, et j'appris à mon grand étonnement que tous ces canards provenaient d'œufs couvés par des hommes qui, pour un modique salaire, ont la patience , ou pour mieux dire la paresse de rester couchés constamment sur les futurs canetons arrimés les uns auprès des autres dans de la cendre, de manière à former une surface plane garantie par quelques légères traverses recouvertes d'une épaisse couverture en laine ou en coton. Tout l'appareil est contenu dans une espèce de grabat très-peu élevé au-dessus du sol de la case bien fermée où il est placé; et telle est la grande habitude de ces couveurs de nouveau genre, qu'ils savent reconnaître parfaitement le moment où les œufs sont près d'éclore, ils les brisent avec beaucoup d'adresse, et les nouveaunés de courir à la rivière pour rentrer chaque soir, à

la suite d’un guide plus expérimenté , dans les cages flottantes dont le petit pont-levis, abattu chaque matin sur le rivage, est relevé le soir quand le troupeau est rentré. C'est dans les villages sur le bord du lac, et surtout dans celui de los Baños dont j'aurai occasion de parler plus tard, que ce singulier procédé est employé; de même que celui des fours, usité chez les Chinois, il est né de la nécessité et de l'économie. En effet, les lemelles de canards, fussent-elles à Luçon en nombre deux fois plus grand, ne pourraient jamais suffire à l'énorme consommation que les habitants font de leur progéniture, pour laquelle, à l'exclusion des poules, ils ont un goût national.

Après avoir quitté Passig, nous continuâmes pendant quelque temps à côtoyer des rivages ombragés d'arbres et couverts de gazon (PI. 35), sur lesquels des buflles, mollement étendus en attendant l'heure du travail, nous lançaient d'inquiets regards, pendant que leurs compagnons, enfoncés dans l’eau et la vase, n'annonçaient leur présence que par la bruyant tion sortant de leurs naseaux, qui seuls riens “edit de la surface unie de la rivière.

J'éprouvais un doux sentiment d’attendrissement en voyant les mères conduire leurs petits à l’eau, les soutenir au milieu du courant, les encourager par leurs caresses, les ramener au rivage quand ils étaient fatigués, et les réchauffer de leur haleine. Quelle tendresse inquiète, quelle sollicitude cet animal, à l'apparence si rude et si grossière, ne déployait-il pas dans ce moment! Mais c'était une mère qui protégeait son enfant.

Bientôt la rapidité plus grande du courant, des terrains inondés, les rizières éloignées des habitations, annoncèrent l'approche de la Laguna. Nous longions de vastes pêcheries. Une multitude de longs bambous, enfoncés dans la vase’et joints entre eux par des cordes en rotin, s'élèvent comme des cloisons au-dessus de la surface des eaux, malgré leur grande profondeur. Ces cloisons forment un étroit labyrinthe dans lequel le poisson s'engageant de plus en plus va se prendre aux filets par lesquels est fermée l'issue qu'il cherchait. Ces pêcheries rapportent de grands revenus aux propriétaires, qui payent en conséquence de très-forts droits au gouvernement : aussi celui-ci ferme-t-il les yeux sur les inconvénients qu'elles entraînent partout où elles sont établies. Les vases s'amoncellent autour de ces longues lignes de pieux, forment des bancs, rétrécissent le passage, et gènent ainsi beaucoup la navigation des bateaux, Nous éprouvâmes tous ces inconvénients; mais enfin la vue magnifique du lac qui s'étendit devant nous les eut fait bientôt oublier. La Laguna, dont la forme est loin d'être régulière, peut avoir, d'après ce que prétendent les Espagnols, trente lieues de circonférence : elle est partagée en deux parties inégales par une chaîne d'îles sauvages, élevées et couvertes de bois, autour desquelles, comme dans presque tout le lac, on trouve une profondeur qui varie de vingt-cinq à trente pieds. Cette masse d’eau douce est entretenue par la multitude de ruisseaux descendant des hautes terres chargées de forêts d’un aspect sombre, et formant pour ainsi dire le premier plan des diverses chaînes de montagnes qui se

dirigent vers l'intérieur de l’île et cachent leurs sommets dans les nuages. Le côté seul par lequel nous étions entrés est formé de terres basses qui se trouvaient alors complétement inondées par la crue du lac provenant des pluies précédentes.

L'habitation, terme de notre voyage, est placée dans la partie que les îles cachaient à nos yeux : nous fûmes donc obligés de passer par un des canaux étroits et profonds qu’elles forment entre elles; mais l'eau agitée par une forte brise contraire arrêtait la marche de notre petite embarcation, dont les matelots étaient excédés de fatigue. I était quatre heures ; tous nos efforts pour + aller plus loin, dans ce moment, auraient été inutiles : nous relâchâmes donc sur une des pointes du détroit, dans la cabane d’un pauvre pêcheur, seul habitant peut-être de cetie petite presqu'île sauvage. La famille était composée de sa femme et de trois enfants; tout annonçait la pauvreté dans leur demeure et leurs habillements, mais non la malpropreté : ils paraissaient heureux. Les petites créatures, gaies et bien portantes, entouraient leur mère, effrayée un peu d'abord à la vue de tant d'étrangers; mais bientôt plus rassurée, elle vint prendre sa part des restes de notre diner, en échange de l'eau fraiche qu'elle nous avait apportée.

Les traits de cette femme, jeune encore, étaient réguliers ; sa douce physionomie portait l'empreinte de la mélancolie naturelle à ses compatriotes, et plus prononcée encore chez son mari, en raison de la vie solitaire à laquelle il était condamné. Le résultat de sa pêche était vendu chaque jour à un marchand de Manille,

+ DE LA FAVORITE. 451 dont il recevait en échange le riz nécessaire à l'existence de sa famille. Ces bonnes gens me laissèrent visiter lin- térieur de leur demeure: deux cases petites, mais proprement garnies de nattes, la composaient : les meubles étaient grossiers et en petit nombre, Je trouvai, non sans étonnement, plusieurs livres religieux en langage tagal, du papier tiré de l'intérieur du bambou et tout ce qu'il fallait pour écrire dessus. Ce pauvre et malheureux indigène de Luçon, éloigné avec sa famille de toute société humaine, abandonné à ses seuls moyens, à son nr trie, savait lire et écrire ; et dans la patrie de ses maîtr au sein du plus ben paysde l'Europe civilisée, Fr croupit dans l'ignorance ét l'abrutissement le plus dégoûtant. Que de torts un semblable rapprochement ne ferait-il pas pardonner aux moines de Luçon!

La partie de la côte sur laquelle nous avions relâché est montagneuse, escarpée, couverte de bois épais qui ne donnent passage qu'aux sangliers ; c'est un amas de rochers venant jusqu’au rivage et coupés à pic: mais tout ce côté du lac est loin d’être d’un abord aussi difficile. Avant d'entrer dans le petit détroit nous avions passé devant un beau village Situé sur le bord d'une plaine entourée de montagnes. J'avais reconnu à sa blancheur et à son étendue le couvent où réside seul maintenant le puissant curé de la paroisse; les environs paraissaient char mants : des champs bien cultivés étaient entourés de bouquets d'arbres fruitiers; une multitude de pirogues, revenant de la pêche, se pressaient sur la plage de sable blanc, auprès de laquelle de grands bateaux, mouillés plus au large, étaient occupés à charger ou à débarquer

les marchandises, dont l'échange est considérable entre le chef-lieu et la population toute. PACE de cet endroit.

* Cependant la nuit ait et nous n'étions encore

qu'à la moitié du voyage; la brise, au lieu de tomber comme il arrive “ordinairement avant le coucher du soleil, avait augmenté de force; d'un autre eôté, la fraîcheur qui se faisait sentir, des nuées de moustiques, nous promettaient dans cette relâche une fort mauvaise nuit : toutes ces puissantes considérations réunies, et le repos qu'avaient pris n0s Tagals, nous décidèrent à tenter la fortune. Plusieurs fois pendant le reste de la traversée, l'agitation du lac, dont l'eau -embarquaît parfois dans la chaloupe trop chargée, 1 la force du vent, l'obscurité profonde ; donnèrent des. inquiétudes à mes compagnons de voyage ; à enfin, à onze heures du soir, nous arrivâmes mouillés, “transis de froid, mourant de faim , à notre destination : mais une aimable M +

ss même, le souvenir. “à 2 em iétaire de l'habitation où je trouvais une

& (RIRE services séries qu'il ss: os É: de colonie lors de la terrible invasion du choléra, ses belles

alités, la sûreté de son caractère, lui avaient obtenu ne et la bienveillance des principales autorités de e et la permission, refusée jusqu'alors opiniâtré- : ment, même aux Espagnols; d'acquérir et de cultiver

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DE LA FAVORITE. 453 des terres sur les bords de la Laguna. I fallait une force d'âme, une persévérance bien grandes, pour achever une aussi difficile entreprise, et même seulement pour la tenter. Ces précieuses qualités, de l'instruction, des connaissances én agriculture, se trouvèrent réunies dans notre compatriote : il abandonna une vie douce et tranquille, et int, accompagné de sa femme, jolie Espagnole appartenant à une des premières familles de la colonie, former dans un pays sauvage à peine habité un établissement dont les progrès étonnants, l'heureuse inf sur les environs, ont appris aux Espagnols

à connaître tout le prix de ces. terres abandonnées, et

site!

ouvert ainsi une nouvelle source de prospérité pour la

colonie.” :

Cette seconde A pe lac est encore plus pittoresque que la première; elle semble disparaitre sous l'ombre des hautes montagnes qui la pressent de tous RE Ces masses gigantesques sont couvertes jusqu'à 2 cimes de forêts aussi anciennes que le monde; 1 flancs, sillonnés par les pluies et les torrents, s’appüient à d'autres montagnes ! moins élevées qui viennent,

en diminuant de hauteur, former autour du lac une

ceinture de rochers et de bois parcourus par des troupes nombugfies de Peu et de id ue)

la sal éloignée de cette belle nappe d'eau, au pied

d'une montagne fréquemment agitée par des feux sou 1. 28

terrains, qui sans doute donnent naissance aux sources d’eau chaude dont les prétendues vertus contre un grand nombre de maladies attiraient autrefois les habitants de Manille, qui venaient passer dans le petit village quelques mois de la beîle saison, chercher la santé, et jouim des sites pittoresques qu'offrent les environs; mais lmvasion des Anglais, et plus encore les bandes de brigands qui longtemps parcoururent cette province, en

ont éloigné les visiteurs. Quelques étrangers viennent

cependant encore à l'établissement des bains; mais le prix trop élevé de ceux-ci, et plus encore leur malpropreté, le feront abandonner tout à fait, malgré les

“efforts des propriétaires Poe an rendre son ancienne

renommée.

Santa-Cruz, jolie petite ville, “cheflieu de la province, est située également près du lac, au bord d'une plaine couverte d'arbres et de moissons; elle doit son existence et sa prospérité à une cause moins incertaine que celle qui fit fonder los Baños, je veux dire le commerce des produits de son sol. Le couvent, habité par un moine qui avec l'alcade composent toutes les autorités de cette partie intéressante de Luçon, l'église. les maisons blanches des habitants, parmi lesquels on

compte beaucoup de Chinois, offrent un fort agréable

coup d'œil. Mais cette ville, centre du commerce des provinces € environnantes, et qui voit chaque jour les nombreuses ‘embarcations de Manille aborder sur son rivage, n'est pas le séjour de la santé : les hautes terres qui l'entourent, les forêts voisines, empêchent le renouvellement de l'air vicié par les exhalaisons des marais

DE LA FAVORITE. 155 formés pendant la saison des pluies. Chaque année la fièvre et le choléra déciment cette population; quelques travaux sufliraient pour arrêter le mal, mais l'apathie espagnole, peu soucieuse des améliorations, le laisse subsister.

Le vin de palmier et l'eau-de-vie de coco forment la principale branche de commerce de Santa-Cruz; la première de ces deux liqueurs est tirée de l'arbre dont elle porte le nom, au moyen d’une incision faite à la partie supérieure du tronc; la séve qui en découle est assez agréable au goût, et prend une couleur qui lui donne quelque analogie avec nos vins blancs : mais elle est trop peu spiritueuse pour enivrer. Îl n'en est pas de même de l’eau-de-vie, aussi forte que malsaine, faite avec le lait du coco, soumis à la fermentation, puis distillé : l'odeur et le goût de cette perfide liqueur sont loin d'être agréables; sa couleur est d'un blanc jaunâtre ; l'ivresse qu'elle cause porte au cerveau et amène de grands accidents à sa suite; les étrangers qui en font usage meurent en peu de temps de la dyssenterie; cependant la consommation en est très - grande et augmente les revenus du gouvernement, qui s'en est réservé le monopole et a prohibé le rhum et nos eauxde-vie, afin de le rendre plus lucratif. L'exploitation du vin de palme est également entre ses mains; les trou indigènes le recoivent des magasins ; mais les ; Tafals, qui l’aiment beaucoup, le payent fort cher. On prétend qu'en vieillissant cette liqueur devient meilleure; cependant jusqu'ici les Européens lui ont préféré les vins

de France, et même celui de Catalogne, que son bas

re

1436 VOYAGE prix et le peu de tie qu'il paye met à la as de tous les étrangers.

Tous les environs de cette partie reculée du lac portent les traces de tremblements de terre et des éruptions terribles de volcans, dont plusieurs fument encore dans les montagnes peu éloignées, et ont causé de grands malheurs pendant le siècle passé. Les déchirements des côtes, ces îles qui ne sont que les sommets de hautes terres, sur lesquels on découvre encore les cratères sans fond de volcans éteints, semblent prouver que la Laguna doit sa formation à un grand bouleversement. Ce fut sans doute la même cause qui fit sortir de l'eau cette presqu'île longue et étroite que les bateaux doivent contourner pour entrer dans le canal au fond duquel est bâtie Santa-Cruz. Cette langue de terre est formée de collines dont les sommets s’arrondissent, et dont les pentes deviennent moins rapides, plus propres à la culture, à mesure qu'elles s’approchent de son extrémité; près de cette dernière et du côté qui regarde le détroit, par lequel nous avions passé, est située sur le rivage l'habitation de M. de la Gironnière, dans une position peu élevée, à l'abri cependant des inondations. Au lieu d’une maison commode et bien construite en pierres, d'une belle usine pour faire le sucre, de plusieurs magasins, d’un Joli village dont les habitants cultivent de vastes plantations de cannes à sucre et défrichent de nouveaux terrains, la Hala-hala n'offrait il y a encore peu d'années que des bois épais, des marais infects, et quelques misérables cabanes habitées par des hommes, la terreur des voyageurs; maintenant elle

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DE LA FAVORITE. 137 est le séjour de la paix et de l'activité; sa population augmente rapidement, et déjà plusieurs rangs de cases, propres, bien construites, élevées sur des pieux, suivant la coutume des Tagals, forment plusieurs rues ombragées d'arbres, et composent un paysage fort riant.

Je me dédommageais dans cette belle propriété des ennuis de Manille, j'oubliais jusqu'à ses continuelles tracasseries, je jouissais d'une liberté que les attentions et les soins affectueux de mes hôtes me rendaient chaque jour plus agréable : chaque moment amenait une nouvelle distraction. Tantôt de grand matin nous partions pour la chasse ; notre train était composé de neuf chasseurs dont plusieurs, j'en conviendrai, ne devaient guère ce titre qu'au fusil qu'ils portaient ; tout notre accoutrement était en harmonie avec le pays sauvage que nous allions parcourir : la tête couverte du salacot, abri également bon contre la pluie et le soleil ; la veste de toile et le gros pantalon, et enfin les souliers à épaisses semelles; nous étions accompagnés par vingt chiens, assez mal entretenus et de races différentes, maïs vétérans remplis d'ardeur, habitués à la fatigue et redoutés des cerfs et des sangliers; ils pouvaient à peine être contenus par de nombreux piqueurs armés de lances ; enfin plusieurs chevaux, destinés à porter secours aux trainards, achevaient de donner au rendez-vous, fixé au pied d’un arbre énorme et jusque-là solitaire, un air de mouvement et de vie, et formaient une scène singulièrement pittoresque. (PI. 30.)

La chasse se dirigea vers une colline élevée dont le sommet était couvert de grandes herbes et les flancs

garnis de bois épais : nous avancions lentement sur une pente rapide et par des sentiers à peine tracés. Les piqueurs nous avaient devancés, des filets étaient placés pour arrêter les cerfs aux divers passages; les chiens se faisaient déjà entendre au loin, et leurs aboïements répétés annonçant qu'ils étaient sur la trace, devenaient de plus en plus distincts; enfin nous arrivâmes sur les lieux désignés pour la chasse : un poste me fut assigné; il dominait les filets et les piqueurs, placés çà et là pour forcer les cerfs à venir de notre côté. Trois de ces beaux animaux venaient de passer sous mes yeux si rapidement que j'avais eu à peine le temps de les apercevoir, et je déplorais ma maladresse, quand un coup de fusil suivi de cris de triomphe partit à quelques pas de moi. Mon hôte, chasseur aussi adroït qu'infatigable, avait frappé l'animal au moment où, franchissant une fondrière, il allait se jeter dans le plus épais du bois. Déjà une partie des chiens étaient réumis autour de leur proie expirante : leurs yeux étince- . lants, leurs gueules béantes et enflammées , dévoraient d'avance la récompense due à leurs peines. Les entrailles de la victime ouverte par un piqueur furent dévorées dans un instant ; le corps, placé sur un cheval et envoyé à l'habitation, dut paraître au souper comme un très-utile trophée.

La fin de la chasse ne répondit pas à un aussi heureux début : le gibier avait fui dans les montagnes escarpées, où les chiens seuls avaient pu le suivre. Gependant nous continuâmes à gravir, mais d'un autre côté , et parvinmes enfin, après avoir franchi des herbes

DE LA FAVORITE. 139 hautes, dures et touffues, au sommet d’une colline élevée, d'où nous jouimes de la magnifique vue du lac. Le temps était calme; l'eau, unie comme une glace, reflétait les rayons du soleil, parvenu alors à sa plus grande hauteur et éclairant jusque dans le lointain les montagnes amoncelées. Ce majestueux spectacle formait pour moi un pénible contraste avec les faibles travaux de l’espèce humaine, dont nous apercevions à peine les traces sur les bords du lac, comme un point imperceptible au milieu de la riche végétation qu'une nature sauvage étalait de tous côtés. La chaîne d'îles formant une barrière entre les deux parties de la Laguna semblait être à nos pieds : mes regards se fixèrent d'abord sur la plus petite de ces îles; elle est de forme ronde; son sein contient le cratère d'un volcan éteint dont l'eau s'est emparée et qui renferme beaucoup de poissons ainsi que des caïimans d'une grosseur énorme. Cet endroit curieux inspire une terreur superstitieuse aux Tagals, qui n'y accompagnent les Européens qu'avec une forte répugnance. À côté est située la plus grande île du groupe, couverte de bois ainsi que des autres et inhabitée maintenant; elle servit il y a peu d'années de repaire à des brigands qui, poursuivis, vinrent s'y réfugier, après avoir longtemps inquiété les environs de Manille. Bientôt de nouveaux crimes firent découvrir leur retraite : ils furent attaqués, leurs bateaux brûlés et tous les passages occupés. Une partie de ces malfaiteurs s'échappèrent de l'île avant d’être réduits à la dernière extrémité ; les autres préférèrent mourir de faim et de misère plutôt que de se rendre aux troupes.

La bande se forma de nouveau dans la partie O. de la baie de Manille et devint tellement redoutable aux habitants par ses déprédations, et aux soldats envoyés contre elle par le nombre et l'audace des brigands qui la composaient, que le gouvernement ne trouva d'autre expédient pour rétablir la paix dans ces provinces voisines du cheflieu, que d'offrir aux coupables le pardon, des terres et l’entier oubli du passé : les conditions furent acceptées et tenues fidèlement des deux côtés. Ces hommes, si féroces autrefois, vivent paisibles maintenant aux environs de Cavite et n'ont donné aucune raison de plainte depuis leur conversion, dont l’archevêque fit l'objet d'une pompeuse cérémonie. Amenés d'abord dans un couvent, ils y furent gardés pendant quelques jours pour se purifier de leurs méfaits; puis habillés de blanc et ayant communié, ils allèrent, accompagnés d'unn ombreux cortége de moines, recevoir leur pardon de la bouche même du capitaine général; enfin, rendus à la liberté, ils reçurent le produit d'une quête faite en leur faveur.

Cet appareil religieux produisit un effet favorable sur l'esprit de la multitude; car depuis cette époque aucune bande de brigands n’a reparu.

Tout entier à la scène aussi magnifique que variée qui se déployait sous mes yeux, je jouissais paisible ment de ma solitude que les cris des piqueurs peu éloignés et les aboïements des chiens mettaient à l'abri de tout danger dans un pays où les animaux féroces sont inconnus ; mais quand la chasse descendit dans les plaines entrecoupées de marais et de bosquets touffus,

DE LA FAVORITE. Aa la crainte que m'inspiraient les bufles sauvages me fit alors rechercher la protection des chasseurs. Cet animal si tranquille, si obéissant dans la domesticité, est au contraire terrible dans l'état sauvage ; la vue de l'homme le rend furieux : ses yeux étincellent, ses naseaux semblent lancer du feu, son corps énorme et sans grâces déploie dans la poursuite de son ennemi une agilité étonnante : rien ne peut arrêter sa course pour atteindre le chasseur dont le coup mal dirigé la manqué ou légèrement blessé ; il le déchire de ses cornes longues et aiguës, Ou si montant sur un arbre sa proie peut heureusement lui échapper, l'animal tourne constamment autour, la dévore des yeux, et ne la quitte que lorsque la faim le force à s'éloigner. Un Tagal du village dela Halahala, travaillant à couper du bois, eut le bonheur d'échapper ainsi à un énorme buffle qui vint l'attaquer, et qui trouvant de l'herbe dans le voisinage ne perdit pas de vue un seul moment le pauvre bücheron; celui-ci n’avait pour toute arme que le large couteau que les indigènes portent toujours attaché à leur ceinture et dont ils savent se servir très-adroitement; pressé par la faim, il descend de l'arbre, autour duquel vient le poursuivre encore son ennemi plus irrité que jamais ; enfin dans un instant où les terribles cornes le serraient de moins près, il parvient à saisir la queue du buffle, s'y cramponne de la main gauche, et frappe à coups redoublés son ennemi avec le couteau dont la droite est armée : l'animal étonné part comme un trait, mais bientôt épuisé par la perte du sang qui coule de ses nombreuses et profondes blessures, sa course se ralentit, ét il tombe expirant auprès

L42 VOYAGE du Tagal, couvert lui-même de blessures, de sang et de boue. |

Les indigènes parviennent cependant à réduire en esclavage ce fougueux animal en le faisant tomber dans des fosses couvertes de feuillage, d'où il ne sort que quand la faim a épuisé ses forces : alors attaché à des buflles domestiques, le nouveau captif est conduit au troupeau, où il prend peu à peu l'habitude du joug. Mais si la trop grande confiance de son maître, ou un manque de surveillance, lui laissent sans frein revoir la forêt, il reprend son indépendance et devient plus sauvage qu'auparavant. Rarement le buffle né dans la domesticité cherche la liberté; on prétend même qu'en naissant il porte au cou les traces du collier de travail qui fatigua sa mère : flétri par ces marques d’esclavage, il devient un objet d'horreur pour les buffles sauvages, auxquels il a abandonné le courage et l'indépendance; pour ne conserver que la force, la résignation et un insünct vraiment surprenant.

J'étais donc dans ces parties de chasse observateur plutôt que partie agissante ; mais l'exercice me rendait la santé, et quelle que füt la main exercée qui avait tué le cerf ou le sanglier, je n’en prenais pas moins Ma part de fort bon cœur au diner.

Un peu avant le coucher du soleil commençait ordinairement une autre chasse moins fatigante et plus proportionnée à mon adresse : celle d'une espèce de gros singes méchants et rusés, qui dévastent les plantations de cannes à sucre et les champs de riz. À tous ces titres réunis ils sont l'objet de la haine des indigènes et sur-

DE LA FAVORITE. 43 tout des enfants, que l'on oblige de monter la garde jour et nuit pour garantir les moissons des ravages de l'ennemi. Guidés par des auxiliaires aussi bien disposés et par les chiens dressés à cette guerre d’un nouveau genre, nous trouvions facilement les fourrés où les singes s'étaient retirés; souvent leurs ruses et surtout leur agilité mettaient notre adresse en défaut ; mais enfin, bloqués dans quelque arbre isolé, plusieurs de ces pillards succombaient, non sans beaucoup de cris de rage et de désespoir, sous les nombreux coups de fusil, et allaient ensuite orner de leurs dépouilles les branches des arbres voisins du théâtre ordinaire de leurs déprédations. Ces animaux ont une force extraordinaire; ils font des bonds prodigieux quand ils sont poursuivis, et une blessure mortelle peut seule les arrêter. Leur naturel est aussi féroce que destructeur, et leurs dents ne sont pas moins à redouter que celles des bêtes de proie.

Le soir, assis autour d'une table en attendant le souper, nous écoutions les histoires du village. Parfois le scandale y avait une bonne part, et les plaisanteries des convives tombaient souvent sur le curé, gros Tagal, gai, jovial, sachant son bréviaire et rien de plus, mais ayant de l’esprit naturel et l'envie de s'instruire; du reste, de mœurs un peu relâchées, détestant les moines par-dessus tout, et rossant ses paroissiens quand ils négligeaient d'approcher de la sainte table ou du confessionnal dont les revenus formaient la meilleure partie de sa portion congrue. On le plaisantait beaucoup sur une nouvelle nièce qui, suivant l'usage, devait rester, ainsi que son futur, au presbytère pour y servir, jusqu'à ce

ha VOYAGE

que les parents de la jeune fille eussent consenti au mariage dont la cérémonie était un nouveau gain pour le brave padre Miquel. est facile de saisir le côté immoral de cette coutume, sous l'influence d'un clergé peu scrupuleux; mais en même temps elle est une preuve du pouvoir des prêtres sur la population dont ils ont pu faire ployer ainsi le caractère défiant et jaloux.

Quand un garçon veut obtenir une jeune fille en mariage, la demande qu'il en fait aux parents est tou- Jours accompagnée de présents, qui ne sont que les préliminaires des autres sacrifices nécessaires plus tard pour obtenir l'entière possession de celle qu'il aime. Si la fortune du jeune Tagal ne répond pas à son amour,

et que cette circonstance fatale au sentiment dans tous

les pays du monde, ne diminue pas l'affection de celle qui en est l'objet, il se met au service de l’exigeante famille, et doit y rester jusqu'au consentement de sa future belle-mère, dont l'intérêt s'oppose naturellement à ce que la faveur tant désirée soit promptement accordée. Les deux amants peuvent, après avoir attendu un certain temps, se retirer chez une des autorités du village, l'alcade ou le curé, mais plus ordinairement chez ce dernier, qui doit les unir après avoir demandé officiellement Yassentiment des parents; ceux-ci, après quelques jours de retard pour obtenir les meilleures conditions possibles, finissent toujours par le donner. Dans le cas dont nous venons de parler, la brebis égarée était jeune et jolie, et le padre paraissait bien disposé à faire traîner, pour des raisons à lui connues, son affaire en longueur.

Parfois la conversation prenait un tour plus sérieux, mais non moins intéressant pour moi; j'entendais expliquer le mode de surveillance suivi pour conserver la tranquillité dans des provinces populeuses et entièrement dépourvues de troupes réglées; l’organisation des milices, sur lesquelles notre hôte, qui était capitaine de celles de la Laguna, me donna des renseignements étendus ; et je reconnus que le gouvernement espagnol, ou pour mieux dire celui des moines, instruit par l'expérience du passé, avait pris ses précautions contre une nouvelle attaque des Européens.

Dans chaque ville, bourg ou village, un certain nombre d’indigènes, assez considérable relativement à la population, obéit aux ordres d’un des habitants les plus riches ou les plus considérés du canton; ces hommes sont armés de fusils ou de piques, et portent comme marque distinctive le salacot de guerre, coiffure qui sert également à garantir la tête dans les courses à travers les bois : j'ai vu souvent les gardiens de: troupeaux accroupis sous leurs énormes salacots, y trouver un bon abri contre la pluie qui tombait par torrents.

Cette milice veille à la sûreté des provinces, poursuit et arrête les malfaiteurs, monte la garde même la nuit dans les plus petits villages, remplit enfin le service de nos gendarmes. Les hommes qui la composent reçoivent du gouvernement la nourriture et une trèsfaible paye; ils sont généralement chasseurs très-adroits, soldats infatigables, et hardis surtout avec les naturels, parmi lesquels ils jouissent d’une grande considération. En cas d'alarme les gardes de chaque village se réunis-

dE su > ORNE Liu So VE

h46 VOYAGE

sent sous les ordres de leur capitaine, qui les conduit, s'il est nécessaire, à l’alcade de la province. Ainsi peut être réuni en peu de temps un corps de troupes composé non de soldats exercés, disciplinés et capables de paraître de suite en ligne, mais de guerrillas formidables dans un pays sauvage, montagneux, couvert de forêts, et dont, pour tout autre qu'un indigène, les communications sont extrêmement difficiles par terre, même dans la plus belle saison de l'année. Cette milice est la meilleure défense de la colonie; et si, avant qu'elle ne fût

organisée comme à présent, les Anglais, maîtres des for-

tifications de la ville de Manille, ont vu pendant une année leurs convois interceptés, leurs soldats décimés par la famine et les maladies dans les murs où des bandes nombreuses de partisans féroces et sans pitié les tenaient enfermés, quelles difficultés ne rencontrerait-on pas maintenant pour prendre des remparts défendus par une garnison européenne, aidée des troupes indigènes disciplinées, et enfin par une forte milice soutenue du reste de la population ? L’ennemi apporté par une flotte dans ces pays lointains ne sera jamais assez nombreux pour résister longtemps à des attaques sanglantes et constamment renouvelées. Les habitants de Luçon, fanatisés par des curés jaloux de leurs priviléges et de leur autorité, repousseront tout joug étranger que la force seule voudra imposer, et conserveront à l'Espagne la plus belle des colonies qui lui sont restées.

Dans la partie où la presqu'île de Hala-hala se joint de grande terre par des montagnes qui vont en angmentant de hauteur jusque sur un plan très-éloigné.

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DE LA FAVORITE. au7 on trouve des sites dignes d’être admirés : ce fut de ce côté que nous dirigeâmes plusieurs fois nos courses du matin. La côte est bordée de rizières à travers lesquelles il nous fallut passer sur les petites digues destinées à tenir les champs constamment arrosés. Les terres détrempées par la pluie cédaient sous nos pieds, et nous enfoncions dans la boue jusqu'aux genoux; mais notre gaieté, notre persévérance étaient au-dessus de tous les obstacles, et ce fut en riant de nous voir tous couverts de vase de la tête aux pieds, que nous arrivâmes

enfin au pied de la montagne, dont la pente rapide fut

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promptement gravie. Notre marche était guidée par le

bruit lointain de la belle cascade que nous allions visiter; le lit même du torrent, parsemé de roches énormes au milieu desquelles l'eau bouillonnait en se précipitant vers le lac, était le seul chemin qu'on pût suivre au risque encore de se rompre vingt fois le cou; rien ne put nous arrêter, et toute la bande voyageuse arriva sans accident au but désiré. Alors se montra à nos yeux une scène admirable de grandeur sauvage et de majesté; de ces rochers élevés, couverts de gros arbres suspendus sur nos têtes, se déroulaient d'énormes faisceaux de lianes formant une immense voûte sombre dont un ciel couvert augmentait encore l'obscurité. C'est là que le torrent, gonflé par les pluies, se précipitait avec un bruit effrayant du haut des rochers coupés perpendiculairement; les eaux bondissaient sur les grosses pierres amoncelées au pied de la cascade, et s’y déployant en une belle nappe d'écume, continuaient ensuite leur course bruyante à travers les ravins. (PI. 31.) Les ani-

PS CR Es ei EU ONE ed

maux semblaient avoir fui de ce lieu, dont le sombre aspect et l'isolement nous faisaient éprouver un involontaire sentiment d’effroi. On n’entendait ni les chants des oiseaux ni le bruit des insectes; nos cris seuls se mêlaient au bruit monotone de la cascade; de tristes chauves-souris, seuls habitants de cette solitude, sortirent des cavernes formées par la saillie des rochers; elles voltigeaient en foule autour de nos têtes, et cependant pas un seul coup de fusil ne vint augmenter leur terreur. Enfin nous atteignimes avec beaucoup de peine et quelques risques le sommet de la cascade, au moyen des lianes dont une, en se rompant dans mes mains, me laissa sur un rocher escarpé et rendu glissant par l'humidité; je fus fort embarrassé, et j'éprouvai, jusqu'au moment où mes compagnons vinrent à mon secours, la terrible crainte d'illustrer par une fin tragique la cascade de Hala-hala. Après avoir joui de ce nouveau et pittoresque point de vue, nous abandonnâmes la chute d’eau pour aller visiter, au milieu des bois, d’autres endroits curieux, entre autres un ruisseau dont l'eau claire et limpide a un goût acide très-prononcé et dépose un léger sédiment couleur d'oxide de cuivre: peutêtre passe-t-elle dans son cours sur quelques veines de ce métal. Les indigènes ne la regardent pas comme malsaine ; cependant ils en boivent rarement : je lui trouvai un goût désagréable qui me laissa une espèce de sécheresse dans la gorge et la bouche. Je remarquai dans ces montagnes la liane du voyageur, si commune dans les forêts d'Amérique; ses longs cordons couverts d'une écorce brune, filandreuse et grossière, descen-

DE LA FAVORITE. 419 daïent en festons du sommet d’un grand arbre qui semblait succomber sous leurs épais réseaux : de la tige que Je tranchai à quelques pieds au-dessus du sol, il découla à travers les larges pores d’une moelle grisâtre et solide au toucher, de l'eau fraiche, limpide, sans odeur ni mauvais goût. La nature, toujours prévoyante, a placé cette liane sous le climat brûlant du nouveau monde et du grand archipel d'Asie, comme un secours pour la malheureuse espèce humaine qui parcourt les immenses forêts de ces contrées.

Au milieu de tant d'agréables distractions, comblé des plus délicates attentions par mon hôte et sa charmante famille, les jours s'écoulaient trop rapidement. Ma santé était parfaitement rétablie : la mousson de N. E. commençait à s'établir, et les beaux temps renaissaient. A fallut donc m'arracher à la douce existence que je menaiïs, et retourner à Manille tout disposer pour quitter Luçon. Je fis des adieux auxquels se mélèrent de sensibles regrets; ceux que me témoïgna toute la famille de M. de la Gironnière rendirent encore es vif mon désir de la revoir un jour.

Nous traversämes cette fois le lac par un temps calme et très-beau. Je pus admirer à mon aise son immense étendue ; mais en même temps je trouvai fondées les inquiétudes que, pendant la saison des pluies qui est aussi celle des convulsions volcaniques, cette masse d’eau cause à la ville de Manille, dont de niveau est de beaucoup inférieur à celui de la Laguna. Alors les oscillations du sol sont si fortes qu'il est parfois difficile aux habitants de rester debout; le lac est loin de

paraître étranger à ces tremblements de terre : la surface de ses eaux est extrêmement agitée; elles se gonflent avec un bruit sourd et effrayant, semblable à celui qui se fait entendre au même moment dans les environs de la ville : la rivière déborde tout à coup, et se rendant à la mer avec une violence terrible, enlève les récoltes, et renverse souvent les maisons qui bordent ses rives. Nul doute qu'un volcan souterrain ne oronde dans le voisinage du lac; il peut tôt ou tard causer une commotion terrible, et par suite l'immersion de Manille et même de Cavite, placées toutes deux sur un terrain trèsplat, inférieur à la Laguna, qui a ses débouchés auprès du cheflieu et de l'arsenal de la colonie.

Mais quelle idée de prospérité ne se forme-t-on pas, si, fermant les yeux sur des dangers qu'une longue tranquillité semble devoir faire moins redouter, lon considère cette immense nappe. d'eau navigable dans presque toutes ses parties pour les grands bâtiments, qui pourraient prendre dans une multitude de ports excellents, et presque à toucher le rivage, les produits des

fertiles terres environnantes, lesquelles n’attendent que des bras actifs et industrieux pour payer au centuple les soins donnés à leur culture. + La : rivière qui joint le lac à la mer n’a que deux nes “elle est profonde dans

vaux de la rendre presque même dans le cas où ce Te entraînerait de trop grandes dépenses ou rencontrerait des difficultés imprévues, n’aurait-on pas les bateaux à vapeur pour établir une communication prompte et suivie entre la Laguna

DE LA FAVORITE. 451 et le cheflieu, centre du commerce, qui peut recevoir dans son port les bâtiments de moyenne grandeur, et sur sa rade toutes les flottes marchandes du monde? Quand on fait attention encore à la multitude de beaux ports qu'offrent les côtes de Luçon, à ces belles plaines des provinces du nord et de l’ouest, traversées par des rivières et des canaux naturels aussi favorables à l'irrigation des terres qu'à leurs communications, peuplées de plusieurs millions d'habitants soumis au joug et susceptibles de recevoir les bienfaits d’une civilisation amenée avec une prudente lenteur, on est forcé de reconnaître que l'Espagne possède une des plus belles colonies du monde, et qu'il est à désirer que, continuant d’abandonner les vieux préjugés et le système absurde de gouvernement qu'elle avait suivi jusqu'en 1 81 4, cette puissance, digne d'un meilleur sort, s'élève enfin à la hauteur des lumières du siècle et puisse retrouver dans les Philippines le dédommagement de ce qu'elle a perdu dans l'Amérique du sud.

À mon retour à Manille, je trouvai la corvette entièrement disposée pour prendre la mer: six mois de vivres embarqués, ainsi que des approvisionnements, lui assu-

raient, sous ce rapport, a avenir LT d'inquiétudes.

derniers jours docidbre foents ‘employés en préparatifs pour la mer et à remplir des devoirs d'étiquette qui ne pouvaient qu'aflaiblir encore nos regrets. * Cependant j'avais trouvé le gouverneur et son futur

successeur, le général Henrile, toujours animés de la même bienveillance envers moi; elle fut favorable aux affaires de plusieurs négociants français, entre autres d'un armateur de Bourbon pour lequel j'obtins une faveur spéciale qui changea entièrement les résultats de son expédition. Ces services, que je fus heureusement à même de rendre à notre commerce, semblent prouver combien sont fondées les réclamations sans cesse renouvelées par nos marchands, pour que la protection des bâtiments de guerre leur soit plus fréquemment accordée dans ces pays éloignés où l'arbitraire et les intérêts du moment font souvent varier plusieurs fois dans une année les taxes et les droits. Cette instabilité, qui peut être influencée favorablement pour notre commerce, tourne au contraire presque toujours à son Spb À s'il est abandonné.

La France, non plus que les autres puissances commercantes de l'Europe, n’a pu surmonter jusqu'ici la répugnance de l'Espagne à recevoir des consuls étrangers dans sa colonie de Luçon. I y a parfait accord entre l'autorité militaire et les moines pour entretenir cette répugnance de la cour de Madrid, et lui faire considérer comme dangereuse à la tranquillité du pays cette innovation contraire seulement à leurs intérêts. Cette dernière considération, véritable cause de leur opposition, prive nos marchands d’une protection constante, bien nécessaire dans une colonie où jusqu'à présent les balances de la justice n’ont pas toujours été conservées dans un équilibre parfait.

Les relations de la France avec les Philippines sont

DE LA FAVORITE. 153 sans doute bien faibles maintenant; j'en ai expliqué les véritables causes ; mais celles-ci céderont enfin, on doit l'espérer plus que jamais dans les circonstances heureuses où se trouve notre belle patrie, à un système de douanes également favorable au commerce maritime et aux intérêts de nos colonies, lesquelles jusqu'ici, on doit en convenir, ont été avantagées aux dépens de l'immense population de la mère patrie. Mais si, quand cette époque tant désirée arrivera, elle trouve toutes les relations de nos marchands anéanties, les produits de nos manufactures ou de notre sol oubliés, alors il sera trop tard , et aucun sacrifice ne pourra réparer le mal qui a fait de si désolants progrès dans ces dernières années.

Depuis plusieurs mois les habitants de Manille attendaient avec impatience la consécration du nouvel archevèque, et l'on peut juger de quelle importance devait être une pareille cérémonie pour des Espagnols, surtout à Luçon : en effet, pendant trois jours la ville et les faubourgs furent en mouvement; les illuminations et les feux d'artifice se succédèrent chaque soir. L'ordre des Augustins, auquel appartenait la nouvelle autorité ecclésiastique, faisait toutes les dépenses de la cérémonie. Ces moines sont les plus riches des Philippines; aussi la dernière soirée de la fête fut-elle signalée par une brillante réunion dans leur couvent. J'avais reçu l'invitation d'y "assister, à laquelle mon intention ne fut pas d'abord de me rendre, mais je cédai plus tard dans la soirée à la tentation de voir un spectacle que l'on m'annonçait devoir être extraordinaire pour un étranger. En eflet, après avoir traversé avec les personnes

qui m'accompagnaient la foule qui parcourait les rues parfaitement illuminées, nous entrâmes dans le cloître, alors tout resplendissant de lumières. Les salles d'entrée étaient remplies de femmes et de jeunes filles assises sur des banquettes; et je pus deviner à leur ton et à leur air d’aisance avec les maîtres de la maison, que la connaissance était dès longtemps commencée. La haute société était réunie à l'extrémité d'une galerie plus intérieure et brillamment éclairée, où je trouvai les plus jolies femmes de la ville. Les musiques des régiments jouaient alternativement des valses et des contredanses. Je distinguai dans une grande pièce voisine les officiers et les élèves de la Favorite, montrant les figures et la mesure à de jeunes frères augustins qui sans doute avaient, aussi bien que tout le reste de leur confrérie, oublié les prières du soir. M'étant un peu approché des dames, je fus reconnu par le capitaine général, qui voulut absolument me présenter au nouveau prélat, que je connaissais cependant déjà. L'accueil que j'en reçus fut extrêmement gracieux ; mais malgré son aflabilité et la part qu'il semblait prendre à la joie générale, les respects profonds dont il était entouré me firent reconnaître facilement la plus puissante autorité des Philippines. Les conversations étaient bruyantes, animées et très-bien soutenues par les hauts fonctionnaires du couvent. À quelques pas de* nous était une longué table couverte de sucreries et de rafraîchissements, dont plusieurs moines faisaient parfaitement les honneurs : mon refus d'y prendre part dut être sans doute agréable à une nuée d'officiers espagnols qui,

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DE LA FAVORITE. 455 aussitôt que la société se fut éloignée, se précipitèrent comme des oiseaux de proie sur les pâtisseries et les bonbons: tout disparut dans un instant, et quelques moments après j'entendis les pauvres maîtres des cérémonies se plaindre de la peine qu'ils avaient eue à conserver les nappes et les plats.

Aussitôt que je pus quitter les autorités, je me rejetai dans la foule et continuai mes observations. Une musique bruyante faisait retentir les voûtes sur lesquelles paraissaient rangés les portraits des saints et des martyrs : les jeunes filles se promenaient bras dessus, bras dessous, avec les moines, dont le costume blanc, d'un tissu fin à né e, n'avait, u vs rien de re- D ti que la cellule

‘était pas pour eux une roirniid caidiwmelll ou qu'ils aimassent exclusivement. Dans la vaste cour qui précède l'entrée du couvent, et où un magnifique feu d'artifice venait d'être tiré, la scène n'était ni moins profane ni moins animée. Partout régnait un peu de désordre et unegrande liberté. Dans tous les groupes les Augustins me parurent avoir la préférence auprès des femmes de tous les rangs. J'étais resté auprès de la porte du cloitre; la foule s'était écoulée pendant que je faisais mes observations, et personne n'était rentré : je fis comme tout le monde; et quand les cortéges des deux grandes autorités se furent acheminés vers les palais, je remontai, mais tout seul, dans ma voiture, faisant de très-graves réflexions sur les singuliers usages des peuples, et déeidant pour la centième fois qu'il ne faut dans ce monde s'étonner de rien.

Le 1° novembre 1830, dans la matinée, la Favorite mit sous voiles : le temps était clair et beau. Une brise légère me permit de venir devant le palais du capitaine général, à petite distance du rivage, saluer le pavillon espagnol de vingt et un coups de canon que les batteries rendirent sur-le-champ : ce furent nos derniers adieux à Manille. La brise mollit dans après-midi, mais elle reprit avant la nuit, et enfin au coucher du soleil la corvette sortit de la baie et fit route pour Macao (22).

Le lendemain au jour nous avions fait peu de chemin : les hautes terres qui font reconnaître l'entrée de la baie. de Manille étaient encore en vue: un horizon très-clair laissait apercevoir distinctement les îles au S. de Lucon ; plusieurs appartiennent en totalité ou en partie aux Espagnols. Zébu , qui la première tomba sous le joug européen, est presque entièrement chrétienne; sa population, assez considérable, obéit à un gouverneur nommé par le capitaine général; mais toute l'autorité est entre les mains d’un évêque et des moines, qui ont plusieurs couvents dans cette île.

Plus loin au S. E. est la grande île de Mindanao, si souvent conquise par les Espagnols et toujours reprise par les Maures : une seule de ses provinces, peuplée d'indigènes chrétiens, reconnaît la domination de Manille et celle d'un évêque nommé, comme celui de Zébu, par l'archevêque des Philippines. Cette population est,

dit-on, misérable, exposée aux attaques continuelles

des Maures voisins et à celles de la race noire, maîtresse des forêts qui couvrent les hautes montagnes de l'intérieur, dans lesquelles, malgré une guerre d’extermi-

nation, les Espagnols n'ont pu la faire rester en repos. Telles sont les principales possessions de l'Espagne dans cet archipel; elles n'offrent presque aucun intérêt: leur commerce est nul, et leurs relations avec le cheflieu sont rendues extrêmement difficiles et même nulles par les pirates maures qui infestent ces parages malgré la nombreuse flottille envoyée chaque année contre eux. Ces bandes de forbans, dès que la mousson de N. E. amène les beaux temps sur les côtes de Luçon et dans l'archipel, commencent le cours de leurs dévastations. Elles montent sur des pros souvent armés de canons, et. même sur dés navires européens capturés , attaquent les villages et les établissements voisins de la mer, trop faibles pour leur résister : une partie de la population est égorgée, l'autre réduite en esclavage va succomber dans les îles de la Sonde ou de la mer de Chine: On a cependant plusieurs exemples d'Européens qui, tombés entre les mains de ces forbans, sont restés longtemps leurs capüifs, sans éprouver de mauvais traitements : ils les conservent au contraire avec soin, dans l'espérance d'obtenir d'eux une rançon. J'ai vu à Manille un jeune Français qui, par la protection spéciale de larchevèque, avait obtenu la permission de faire, dans l'intérieur de Luçon, le commerce de l'or que les naturels recueillent dans les torrents. Il était tombé , avec sa petite fortune et le bateau dans lequel il parcourait la côte orientale, au pouvoir d'un pirate que l'espoir du pillage avait attiré de ces côtés, et qui bientôt retourna à Mindoro, une des îles voisines et au S: de: Luçon, avec le butin fait pendant sa course. Notre malheureux compatriote

devenu captif n'avait même pas conservé l'espérance de sortir d'esclavage en payant une rançon, car il avait tout perdu; mais son courage, soutenu d’une forte énergie de caractère, lui fit recouvrer la liberté. Toute tentative était aussi hardie que périlleuse, et devait même, suivant toute apparence, être suivie de la mort si le succès ne la couronnait pas. Le maître du jeune Français était sultan d'une nombreuse bande de Maures habitant, ainsi que leurs familles, à bord de pros qui les transportaient souvent d'un point de la côte à un autre, soit pour échapper à l'ennemi, soit pour chercher une nouvelle résidence plus agréable et une côte plus poissonneuse. Le chef lui-même habitait une goëlette prise sur les Espagnols dans une course précédente. C'était dans cet étroit séjour que languissaient les prisonniers, surveillés avec soin, et auxquels les rivages voisins, très-bas et inondés, ne laissaient aucun espoir de fuir de ce côté. Cependant notre Français avait pour compagnon d'esclavage un Tagal qu'il trouva dévoué et aussi jaloux que lui de recouvrer sa liberté. Avec les matériaux les plus nécessaires, dérobés dans le butin des pirates, ils parvinrent à faire une petite boussole: plusieurs mois leur sufirent à peine pour terminer un aussi difficile travail, et pour amasser peu à peu quelques provisions économisées péniblement sur la faible quantité de vivres de la journée. Enfin, quand tout fut disposé, et pendant une nuit que la pluie quitombait par torrents rendait encore plus obscure, les deux captifs enlèvent courageusement la petite embarcation amarrée derrière la goëlette, forcent de rames vers la haute mer, et se

DE LA FAVORITE. 159 trouvent heureusement au jour hors dela portée de leurs ennemis, mais sans eau et ayant perdu la plus grande partie de leurs provisions. Soutenus par l'espérance, ils font route au N. pour se rapprocher de Luçon, dont ils apercevaient les hautes montagnes dans le lointain. Malgré une chaleur étouffante, ils ramèrent toute la journée et la nuit suivante: le temps semblait les favoriser; il était beau et calme. Au jour, la côte protectrice ne devait pas être éloignée. Mais quel fut le cruel désappointement des deux compagnons de captivité, quand au lever du soleil ils eurent la conviction qu'un fort courant les avait maïîtrisés et les emportait encore dans une direction tout à fait opposée à la route qu'ils voulaient suivre ! Cependant, quoique épuisés par la fatigue et la soif, ils luttèrent contre cet obstacle jusqu'à la nuit; mais alors exténués de besoin, entièrement déco s, les deux pauvres fugitifs se couchèrent dans le fond de l'embarcation et abandonnèrent leur sort à la Providence; elle veilla sur eux! Au jour suivant, les montagnes de Luçon ne paraissaient plus il est vrai que comme des ombres lointaines et bleuâtres; mais ils aperçurent à peu de distance, du côté opposé, une côte sur laquelle un courant les portait avec rapidité. La terre, que dans leur désespoir ils avaient tant désirée, au risque même de retomber au pouvoir d'un maître irrité, leur causait maintenant la plus cruelle anxiété : un esclavage éternel, et peut-être une mort cruelle, vinrent alors se peindre à leur esprit effrayé. Cependant, en approchant davantage, le Français reconnut une côte sur laquelle il avait relâché plusieurs fois avec Îles

460 VOYAGE Maures , et dont plusieurs villages, peuplés d'insulaires chrétiens sous la protection des Espagnols, avaient tou- Jours jusque-là repoussé vigoureusement les attaques des pirates; l'espérance de sauver leur vie et leur liberté ranime les forces de nos fugitifs; ils rament vers la terre, et après une longue journée d’angoisses et de fatigues difficiles à décrire, ils abordèrent à un grand village où tous les secours dont ils avaient un si pressant besoin leur furent prodigués. Après quelques mois d'attente, une canonnière espagnole qui était venue porter les ordres du gouverneur de Manille, ramena heureusement notre compatriote et son compagnon au milieu de leurs amis, pour lesquels |ils étaient morts depuis longtemps. ‘Le récit que ce jeune Français me fit de sa captivité, et dont je n'ai donné ici qu'un simple abrégé, m'intéressa d'autant plus que sa figure pâle et fatiguée portait encore les traces des souffrances qu'il avait éprouvées. Un sort plus malheureux peut - être menace les équipages des bateaux caboteurs qui parfois s'exposent à faire-sans protection le commerce des îles dont ; je viens de parler, et même la navigation sur les côtes O. de Lucon : aussi toute cette partie de l'ile, que nous côtoyäâmes de très-près pendant les premiers jours de notre traversée, nous parut -elle inhabitée, quoique d'une apparence charmante et heureusement diversifiée par des plaines.et des collines couvertes de bois. Nous passàmes devant plusieurs baies bien situées pour la navigation, à l'abri de tous les vents, entourées de terres fertiles, mais queles cabot fré tent pas La mousson du N. E. qui ramène les béèsie temps aux

DE LA FAVORITE. 461 Philippines et devance le soleil quand il revient vers l'hémisphère N., n'est pas moins rigoureuse pour les marins que celle du S. O. Si lon jouit sur les côtes d'une température agréable, d'un ciel ordinairement clair, à quelques lieues au large les bâtiments luttent depuis novembre jusqu'en mars contre un vent toujours également impétueux, soulevant, dans le milieu de l'étroite mer qui sépare les Philippines des côtes de Chine et de Cochinchine, des lames si grosses et si courtes en même temps, que souvent les navires ont de la peine à leur résister. À cette époque et dans les mêmes parages, un ciel presque toujours sombre et couvert rend très-rares les observations astronomiques, absolument nécessaires cependant pour apprécier le. courant très-violent qui porte vers le S. O., et achève de rendre la navigation aussi dangereuse dans cette saison que pendant celle qui l'a précédée.

Ce fut sous cette ficheuse fonts que, peu de jours après avoir quitté Manille, nous commençämes à lutter contre le vent de N. E. contraire et très-fort, qui succéda aux brises faibles et variables, aux belles mers que nous avions trouvées jusque-là. Plus nous avancions vers le N., plus la mousson et la mer qu'elle soulève dans le canal entre Luçon et Formose devenaient fortes : elles arrêtaient la marche du bâtiment et le fatiguaient beaucoup. De mauvaises nuits succédaient à de pénibles journées dans notre navigation près des terres, sous lesquelles je tenais la corvette autant que les vents le . permettaient afin d'éviter le courant aussi fort que contraire qui se fait sentir à dix lieues environ au large, et

pour profiter de celui qui porte au N. en suivant la côte de Luçon, auquel nous devions les lents progrès que nous faisions chaque jour. Une houle très-dure et des grains violents, suivis de quelques heures de calme, me forçaient de tenir nuit et jour la Favorite couverte de voiles, et son équipage toujours en mouvement pour des manœuvres qui le fatiguaient beaucoup.

Plusieurs grands navires de commerce anglais qui faisaient la même route que la Favorite éprouvaient les mêmes contrariétés. Un de ces navires, parti d'Angleterre depuis près de cinq mois, et qui n’avait fait qu'une seule relâche de peu d'heures à Anger, dans de détroit de la Sonde, m'expédia un officier auquel je donnai quelques caisses de Bordeaux et des liqueurs pour ses malheureux passagers, au nombre desquels se trouvaient les nouvelles premières autorités de la factorerie anglaise à Canton. Le mauvais temps commença peu d'instants après notre séparation.

Le 9 novembre nous étions en vue du cap Bolinao, terre basse, un peu avancée au large, et située au milieu environ de la longueur N. et S. de Luçon. Je pris alors le bord du large, espérant par ce moyer échapper au mauvais temps en gagnant plus tôt Macao. Ma tentative, justifiée par les instructions de beaucoup de pratiques de ces mers dangereuses, ne le fut cependant pas par le succès. Hors de vue de terre nous trouvâmes la brise variant vers le N. en augmentant de force, une mer terrible, le courant au S. très-rapide, et les baromètres éprouvant de brusques oscillations. La corvette fatiguait beaucoup ; le grand mât de hune,

er

qui avait bravé deux ouragans et tant de mauvais temps, ne put résister à de si fortes secousses et céda. Le gréement souffrait aussi beaucoup, à chaque moment les principaux cordages rompaient ou étaient mis hors de service : alors je sentis le tort que j'avais eu de donner trop de confiance à des renseignements dont les bases sont aussi variables que le temps; je fis donc revirer sur la côte, sous laquelle, malgré une très - forte

houle, nous réparàämes les avaries et continuâmes à louvoyer à petits bords, en profitant du courant qui portait au N. et des faibles brises de terre que parfois nous recevions la nuit.

Le mauvais succès de notre dernière tentative au large m'avait décidé à ne faire route directe pour notre destination que quand nous serions arrivés au cap Boyador, extrémité N. de Luçon. Les mauvais temps que nous reçûmes coup sur coup, une mer aflreuse, les terres couvertes d'une brume épaisse, annonçant qu’au large le vent du N. soufilait avec fureur, rendirent ma détermination difficile à accomplir. Ainsi se prolongeait une traversée sinon la plus longue du moins la plus pénible de toute notre campagne, et que nous avions considérée comme devant en être une des plus promptes et des plus agréables. La corvette, battue par une mer trèsgrosse, avait ses ponts constamment mouillés; les effets des officiers et des matelots, trempés par les lames, ne séchaient que difhcilement; l'intérieur du bâtiment était fort humide, et le nombre des malades, d'abord presque nul , avait augmenté rapidement; moimême, tourmenté par les inquiétudes inséparables d'une

navigation dans des mers dangereuses que je parcourais pour la première fois et où les ouragans et les naufrages sont fréquents, privé ainsi que les officiers de tout repos la nuit par les mouvements brusques et continuels de la corvette, j'aspirais comme eux à la tranquillité que nous espérions trouver dans le pays curieux vers lequel dans cê moment se tournaient toutes nos pensées.

Le 17 novembre au soir nous étions à trois lieues du cap Boyador, couvert de brume et assailli par l'immense houle venant du N. E., qui rencontrant le courant opposé, formait une espèce de barre si bruyante et si grosse, que pour calmer mon inquiétude je fis sonder; mais le plomb ne rapporta pas de fond : alors je me décidai à faire route pour les côtes de Chine, dont enfin nous aperçümes les hautes montagnes le 19 au matin. Dès la veille, l'approche de la terre avait été annoncée par une multitude de bateaux de pèche qui, pour ainsi dire, couvrent la mer à plus de vingt lieues au large; ces embarcations chinoises sont grandes, solidement construites, et résistent aux terribles mauvais temps des deux saisons, qui souvent submergent les plus forts bâtiments européens; elles ont environ de quarante à cinquante pieds de long, sur une grande largeur; leurs extrémités sont en pointe; celle qui forme l'avant est plus eflilée et porte de chaque côté un œil peint en couleurs éclatantes; lé reste du bateau relevé de l'arrière est barbouillé de noir et de blanc. Chacun des deux mâts, dont le plus grand est sur l'avant, porte une voile carrée faite en rotin; on en voit une troisième très-petite de la même forme, mais en toile de coton, avec son mât placé à l'extrémité avant

DE LA FAVORITE. 465 de l'embarcation. Ces bateaux de pêche marchent parfaitement et sont très-bons voiliers par tous les temps; ils portent généralement une douzaine d'hommes, tous de la même famille, nés à bord et habitués à regarder leurs demeures flottantes comme leur véritable patrie. Is n abordé à terre que quand les vivres sont finis et que le chargement de poisson salé ou séché au soleil est terminé, ce qui n'arrive le plus souvent qu'après plusieurs mois. Alors les pêcheurs viennent échanger le produit de leurs travaux contre du riz, du thé, du sel et le peu d'objets dont ils ont besoin, puis retournent promptement à la mer jouir de leur liberté et vivre à l'abri des vexations et de la tyrannie des mandarins, cent fois plus à redouter pour eux que les tempêtes, les grosses mers et les ouragans.

Malgré le grand nombre d'individus des deux sexes entassés sur ces bateaux, leur grande propreté m'a frappé ; du reste, nous verrons plus tard que cette qualité est inhérente aux habitudes du peuple ehinois. La tempérance de ces pêcheurs, dont le riz et le poisson forment la seule nourriture, comme le thé fait leur seule boisson , est pour eux le garant d'une excellente santé : aussi paraissent-ils tous br contents de leur destinée. Quelles réflexions ne ‘ferait point heureux habitant de nos villes d'Europe, à la vue de cette population condamnée à passer toute sa vie sur un élément tant de fois agité par des coups de vent redoutés même des plus intrépides navigateurs! Il apprendrait que homme peut vivre heureux loin des nombreuses réunions des êtres de son espèce, et que dans disole-

ment, au milieu de sa famille, les bienfaits d’une civilisation plus avancée ne sont point nécessaires à son bonheur; les enfants s’habituent, dès les premiers ans, aux privations, à la fatigue et à l'espèce d’exil où leur vie doit se passer; elle sera sans ambition comme sans grands événements; mais éloignés de leurs compatriotes, les pêcheurs chinois conserveront la réputation de probité et de courage qu'ils ont méritée jusqu'ici.

L’embouchure du Tigre, auprès de laquelle est située Macao, est entourée de plusieurs groupes d'iles dont la plupart sont des rochers que le vent des moussons a dépouillés de végétation : les plus petites sont au large, les autres augmentent d'étendue à mesure qu'elles se rapprochent du continent , et parmi ces dernières plusieurs sont habitées par des hommes que leurs dispositions au brigandage et à la piraterie rendaient encore, il n'y a pas longtemps, la terreur des caboteurs et des bâtiments marchands. Cet archipel et les rivages voisins furent témoins de bien des combats sur mer entre les flottes de l'empereur et les puissants révoltés dont les uns conquirent Formose et ravagèrent les côtes N. de la Chine, et les autres vinrent attaquer Luçon où ils succombèrent sous les coups des Espagnols.

À la fin du siècle dernier un fameux chef de pirates s'était établi en maitre sur les îles voisines de Macao, et arrêtait le comméree chinois ; plusieurs fois il battit les forces envoyées contre lui; déjà il menaçait les villes de la côte et même Canton, quand il fut attaqué par les Européens dont il avait pillé ou capturé grand nombre de bâtiments marchands : sa résistance

DE LA FAVORITE. 167 fut opiniâtre ; mais enfin poursuivi d'îles en îles, il finit par succomber avec une partie de ses troupes; le reste fut dispersé pour toujours, Cependant encore aujourd'hui les actes de piraterie ne sont pas rares, et les navires faiblement armés doivent prendre de précautions.

Toutes les îles sont séparées entre elles par de canaux étroits, mais profonds, et généralement connus des navigateurs. dr les temps orageux, sombres et couverts de la mousson de S. O., les brumes épaisses et les subits coups de vent 4 pendant la mousson de N. E., les courants forts dans toutes les saisons, rendent l'attérage des côtes de Ghine difficile à presque toutes les époques de l’année, malgré les cartes très-exactes levées récemment par les hydrographes anglais. Deux passages sont particulièrement fréquentés par les navires européens : l'un dans le S. de l'archipel pour la saison pendant laquelle souflle la mousson de S. O.; l'autre au N. quand règne celle de N. E.; de manière que le verit soit toujours favorable pour franchir les passes étroites et sinueuses qui conduisent à Macao.

Le 19 novembre au point du jour, après une nuit passée à courir de petits bords, nous eûmes connaissance mais à toute vue du rocher de Piedra blanca, Die comme une sentinelle perdue, à sept lieues au

du continent, dont bientôt malgré la brume nous

Derçûmes les hautes montagnes : alors je fis gouverner pour voir l'ile de la Grande-Lemma et donner dans le passage qui porte le même nom. Le temps s'éclaircissait

peu à peu, la brise était forte, la corvetievavancait

rapidement, nous passämes à huit heures entre des groupes de rochers sur lesquels la mer brisait avec fureur et renvoyait un bruit sourd et prolongé. L'air de désolation des îles qui nous entouraient, leur couleur sombre et triste, les longues lames blanches qui couvraient leurs rivages, l'incertitude inhérente à la position d’un bâtiment sur une côte encore inconnue pour tout le monde à son bord, enfin la vue de ces terres que notre imagination embellissait d'avance de tous les prestiges d'une impatiente curiosité, tout semblait réuni pour donner au moment où nous entrâmes dans les passes quelque chose d’attachant et de solennel en même temps. Mais l'arrivée du pilote chinoïs que le pavillon bleu mis à la tête d’un de nos mâts avait fait sortir des îles que nous dépassions successivement, fit une diversion fort agréable, surtout pour moi, à toutes nos belles mais un peu sombres et très-peu rassurantes réflexions. En effet, le nouveau venu avait attiré toute l'attention des officiers et de l'équipage : ils avaient vu des Chinois à Manille, mais ceux-ci étaient marins, métier qui, exposé dans tous les pays aux mêmes fatigues , aux mêmes dangers, donne également à ceux qui le font la franchise, la hardiesse et l'insouciance pour tout, excepté pour le moment présent : aussi la connaissance fut-elle bientôt faite, et j'eus la conviction que le goût des matelots européens pour les liquë fortes n'était pas étranger à leurs camarades chinois. La jolie petite embarcation du pilote, si bien peinte, si propre et parée de son pavillon bleu et jaune percé de trois étoiles blanches, fut amarrée par nos matelots

le long de la corvette avec autant de soin que d'empressement; moi-même, je dois l'avouer, je fis peu de difliculté pour accorder les vingt-cinq piastres ue le pilote, suivant l'usage, me demanda en montant à à bord : ce n'était dépasser que faiblement le prix qu'aurait donné un bâtiment marchand, et j'accordai ce léger sacrifice en l'honneur de la flamme que nous portions; cependant aucun règlement n'a fixé ce taux : c'est l'état du temps et la position du bâtiment qui servent de bases aux demandes plus ou moins fortes des pilotes, suivant que leur secours est plus ou moins recherché. Le nôtre était pour moi un sujet d'observations : sa taille élevée, fortement prise, son teint brun, les traits prononcés de sa figure, de grands yeux à moitié fermés, mais laissant échapper des regards où la douceur et la loyauté se rencontraient rarement; un Cou entièrement nu, une bouche grande, parfaitement meublée, le nez large et court, le front élevé et découvert, la calotte noire couvrant une tête rasée tout autour du sommet, d'où pendait une longue queue tombant jusqu'aux talons, donnaient à la physionomie de cet homme un air d’audace et de ruse qui rendait assez bien l'idée que je m'étais faite des forbans chinois dont j'avais entendu parler si souvent. Le poignard court et acéré que ce pilote portait sous la ceinture de son pantalon large par le bas et que couvrait entièrement une espèce de capote à manches en drap brun fermée de tous les côtés et descendant plus bas que les genoux, me fit douter for tement qu'à l'exemple de ses compatriotes marins, mon Chinois ne fit pas. suivant les circonstances, le

double métier de pilote et de pirate; néanmoins J'eus tout lieu d'en être content; seulement je crus remarquer chez lui une grande frayeur des mandarins, car il nous quitta brusquement aussitôt notre arrivée au mouillage devant Macao, où la Favorite jeta l'ancre le 21 novembre 1830 à la chute du jour.

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