‹ Voyage autour du monde par les mers de lI̓nde et de Chine exécuté sur la corvette de le̓́tat la Favorite pendant les années 1830, 1831 et 1832 sous le commandement de m. LaplaceChapitre 48 sur 53 · A $. E. LE CAPITAINE GÉNÉRAL DECAEN · texte numérisé non relu

A $. E. LE CAPITAINE GÉNÉRAL DECAEN

« MoN GÉNÉRAL,

« J'ai l'honneur de vous rendre compte du résultat de l'expédition que vous avez ordonnée des frégates de S. M. l'Iphigénie et l'Astrée, pour croiser vers l'île Bonaparte, où vous espériez qu'elles rencontreraient un ennemi inférieur et encore troublé des succès de la bataille du port Impérial.

« Le 12 au matin, j'eus connaissance d'un bâtiment sous voiles devant Saint-Denis : je poussai une bordée sur le cap Bernard, et je reconnus ce bâtiment pour une frégate ; elle était en panne, et je vis aborder à son bord des embarcations EE d'hommes expédiés de terre.

« Nous louvoyämes pour rejoindre l'ennemi, qui aussitôt qu'il eut embarqué ses canots, fit de la voile et manœuvra pour s'élever aussi dans le vent.

«Je présumai que cette frégate était la Bodicea , commodore Rowley.

« Vers trois heures après midi, au bout d'une de mes bordées au I. 33

large, j'aperçus trois autres voiles sortant de la baie de Saint-Paul et se dirigeant sur nous, deux à trois mâts et un brick. Je jugeai que la plus apparente en force était le vaisseau de la compagnie le Windham, que l'on nous avait dit avoir été armé en guerre, et les deux autres, les corvettes l'Otter et le Staunch.

*« Au coucher du soleil je fis rallier l’Astrée à portée de voix dans mes eaux, et nous tinmes la bordée du large, le vent à l'E. petit frais.

: « La ate anglaise se dirigea alors sur nous, avec une marche considérablement supérieure : cependant quand elle fut à environ portée et demie de canon de nous, elle balança sa vitesse sur la nôtre.

« Mon intention était de l’entraîner au large tant que je pourrais et de ne la charger que le lendemain matin, comptant toujours sur l'infériorité des forces qui s'avançaient pour la soutenir. Je fis part de ces dispositions à M. le capitaine Lemarant, et lui ordonnai de serrer l’Iphigénie en gouvernant sur sa hanche de sous le vent.

« Vers le milieu de la nuit, FES un autre bâtiment dans nos eaux, qui répondait aux ‘signaux de conserve que lui faisait, de demi-heure en demi-heure, la frégate qui nous chassait. Soit par l'approche de ce renfort ou par l'effet de quelques intervalles de calme et de variété de brises, à la suite desquels l'ennemi nous avait beaucoup approchés, à quatre heures du matin il parut décidé à nous engager. L’Astrée se trouvant par son travers, il commença le feu sur cette frégate, qui lui répondit jusqu'à ce qu'ayant été désemparée de son petit hunier, elle força de voiles pour prendre mon travers; alors je brassai mes voiles d’arrière sur le mât, et à trois heures trente-cinq minutes j'engageai vergue à vergue la frégate ennemie, qui, bien qu'elle eût essuyé plusieurs bordées de l'Astrée, recommencça un feu très-vif sur l'Iphigénie ; mais après quelques volées, la frégate anglaise chercha d’abord à

à poupe en ralinguant ses voiles d’arrière. Je mis aussitôt sur le mât celles de l'Iphigénie, et conservai ma position. N'ayant pas réussi en ce sens, et de plus en plus fatigué dans notre feu,

NOTES. 515 l'ennemi força de voiles pour exécuter, par l'avant de l'Iphigénie, le mouvement qui devait le soustraire à notre travers et lui promettre, pour quelques instants, une position avantageuse ; mais par ce mouvement il se découvrit et présenta l'avant au travers de l’Astrée, qui put le servir en enfilade, tandis qu'ayant toujours manœuvré comme l'ennemi, je le conservai constamment par mon travers, loutes ses tentatives n'ayant servi qu'à le rapprocher de moi, au pointsde me faire préparer pour l'abordage.

«À quatre heures et demie le pavillon anglais tomba, et l'ennemi me héla qu'il était amené. Je l'envoyai amariner par une yole, seule embarcation qui me restât intacte, et j'ordonnai à l’Astrée d'y envoyer aussi.

« Le jour nous montra près de nous une autre frégate ; c'était, à mon grand étonnement, la Bodicea, commodore Rovwley; celle que je venais de réduire était l’Africaine, capitaine Corbet, arrivée ce jour-là même d'Angleterre.

«Le commodore promena quelques instants ses pile sur le spectacle que nous avions l'honneur de lui présenter : son avantgarde démâtée au ras des ponts, la mer couverte de cadavres et de débris à l'entour, et les frégates de S. M. en ligne sur le champ de bataille. Le commodore prit le parti de se replier sur les forces qui lui restaient en arrière.

« Nous eûmes le temps d'extraire de l'Africaine tous les prisonniers bien portants et quelque peu de munitions de guerre dont l'Iphigénie se trouvait à court.

« Cette opération terminée, le reste des forces anglaises npdisis arriva sur nous.

« Je jugeai à propos de ne pas attendre l'ennemi dans l’état de délabrement et de dénüment où je me trouvais. Je fus aussi contraint, à mon grand regret, de lui abandonner ma prise, quoi ce ne fût qu'une carcasse chargée de morts et de mourants ; le capitaine Corbet était du nombre de ces derniers.

« Parmi les braves de la Bellone, de la Minerve, de la Manche et de l'Entreprenant, qui m'ont suivi à bord de l'Iphigénie pour cette expédition, se sont encore distingués ceux de la Minerve ; officiers,

marins, soldats, tous ont fait leur devoir. MM. René Decaen et Mourgues méritent d'être considérés particulièrement : le premier comme mon second, par les bonnes dispositions, le sangfroid et l’ordre qu'il avait établis et entretenait dans tous les postes; le second, pour un égal mérite en bravoure et en talents, et l'obligalion que je lui ai de m'avoir formé des canonniers parfaits. Depuis plusieurs années nous devons au concours de leurs talents et de leur zèle, avec tous nos efforts, une assez brillante série de succès. Dans cette dernière affaire, nous avons à regretter et à venger neuf hommes tués, dont un officier, M. Kuzée, et trente-deux blessés de l'Iphigénte et trois blessés de l’Astreée, dont un est mort de ses blessures.

« Le 15, ayant achevé de nes le gréement, assujetti les mâts et changé les voiles de l'Iphigénie, je retournai à la côte de l'île Bonaparte.

« Du 15 au 16 je ralliai l'Entreprenant , que j'avais depuis plusieurs jours placé en croisière sur la côte du vent.

« Le 17, la Bodicea parut en travers de devant et près de la rade de Saint-Denis : sa division, augmentée d'un grand bâtiment dont je n'ai pas pu juger la force, était sous le vent et manœuvrait pour la rallier. Je laissai arriver sur la Bodicea et mis en panne lorsque je fus parvenu à une distance d'environ deux milles au vent à elle; je désirais l'appeler au large, mais le commodore resta dans sa position, où il eût été au moins inutile de l’attaquer.

« Cemème jour, au soir, j'expédiai l'Entreprenant pour la destination que Votre Excellence lui attribuait par mes instructions, et dès ce moment j ai manœuvré pour opérer mon retour à l'Ile-de- France.

« Je suis malheureux de la nécessité où je me trouve de retourner sitôt au port sans avoir obtenu un succès aussi avantageux pour la colonie que je l'eusse désiré ; mais mon devoir et l’humanité me rappellent. Les mâts et les sans def vou ne pe qu'à force de soins et de précautions, ment au premier mauvais temps; son étiipage affaibli par la perte de quelques-uns de ses meilleurs hommes, est réduit à deux

NOTES. 517 cent dixsept, de deux cent cinquante-huit dont il était composé lorsque j'ai engagé l’action avec l’Africaine , hommes épuisés des fatigues d'une longue campagne terminée par des combats; et enfin nos blessés, faute d’une nourriture convenable, seraient en danger de périr dans un gs long séjour sur mer.

« La frégate l’Astrée, qui m'accompagne, quoique ayant eu l'honneur de porter les premiers coups à l’Africaine, n'a pas autant souffert que l'Iphigénie, et pourra bientôt être en mesure de suivre les opérations qu'il vous plaira d’ordonner.

«M. le capitaine Lemarant m'a rendu le compte le plus satisfaisant du zèle, de l'intelligence et du dévouement de ses officiers et équipage. La gloire de nos armes, la défense de la colonie, l'approbation de l'empereur et la vôtre sont les points qui fixent notre émulation : heureux si dans ce concours je réussis à justifier les marques distinguées de votre estime et de vos bontés pour moi.

« Le 20, nous avons pris à environ cinq lieues dans le N. O. du morne Brabant, la jolie corvette l’Aurore, venant de l'Inde. L'Astrée, que j'ai chargée de l'amariner, m'a rendu compte que celte corvelte avait communiqué peu de jours auparavant avec deux fregates anglaises destinées pour l'ile Bonaparte.

«Je termine, mon général, en vous priant de me replacer sur la Minerve et de continuer le commandement de l'Iphigénie à mon second, M. René Decaen , auquel je dois l'hommage le plus authentique de toute ma satisfaction pour le courage et les talents qu'il a constamment déployés depuis seize mois qu'il sert sous mes ordres en qualité de premier lieutenant.

« J'ai l'honneur d'être, mon général,

| «Votre respectueux et obéissant serviteur.

« Signé Pre Bouver. »

Ile-de-France, le 22 septembre 1810.

Page 1