CHAPITRE III
De Berne à Seebûlil. Le lac de Thnn, les torrents, les montagnes, les glaciers, nn bois de sapins. — HilterQngen, Oberhofen; les portraits de Rodolphe d'Erlach et de Jean de Hallwyl. — Les principales résidences autour du lac de Tbun. Le château de Spiez.
Seebûhl, minuil, U juillet 1856.
De la plate- forme de Berne, tout en causant, deux heures chaque jour, j'ai épié la lumière sur les glaciers, mais en vain. Heureusement elle y avait déjà brillé à mes yeux. N'est-ce pas assez, surtout lorsqu'on doit revoir les glaciers de plus près?
Ma femme et moi , nous avions une égale irapatience de partir pour Thun et pour Seebûhl. Nous avons retenu le coupé de la diligence.
Personne ne nous a distraits.
Quelle douce contrée où abonde ce qu'il y a de meilleur , de plus beau et de plus grand I Partout des blés , des chanvres , des bois , des montagnes, des ruisseaux , des torrents, de petites cascades, de riants cbalets, TÂar qui se déploie comme un ruban d'émeraude, des vergers en pente, des arbres où il y a plus de fruits que de feuilles , des prairies où il y a plus de fleurs que d'herbe, des vacheries où il y a plus de crème que de lait. On dirait un fragment de rÉden.
Voilà notre route de Berne à Thun, Notre premier regard sur le lac a été un enchantement ,. qui s'est accru jusqu'à la villa de Seebtihl. L'amitié qui nous y reçoit ajoute à l'Oberland un charme de plus , le charme du cœur, de Tintelligence et de la grâce. Ce charme exquis achève l'hospitalité en l'ennoblissant.
Je me suis réveillé plein de tendresse pour mes hôtes et de curiosité pour la nature qui m'appelle.
J'ai sauté de mon lit à mes fenêtres. Je vais de l'une à l'autre. J'ai des explosions de joie
auxquelles succède un enivrement tranquille et profond.
Seebûhl est une maison isolée , sur une colline de la rive droite du lac. Nous sommes à une demi-heure de la ville de Thun , et à cinq minutes du village de Hilterfingen, dont le presbytère et l'église protestante s'élèvent à micôte.
Ma femme et moi nous occupons à Seebûhl , au rez-de-chaussée, deux chambres très-commodes. Un salon sépare ces chambres et nous sert d'observatoire. Nous embrassons de là, le lac et les Alpes.
Notre maison, celle de nos hôtes, se compose de cinq personnes. Notre amie est une Romaine de l'antique république, avec tous les agréments de la femme française. Gérald, notre ami, a le dévouement d'un citoyen , l'insinuation , la science, l'inspiration, les aptitudes diverses, soit de théorie , soit d'expérience , d'un philosophe politique. Chez lui , tout est attrait , comme chez Vauvenargues , même la maladie.
Quand il aura traversé cette phase douloureuse de sa vie , il sera un des talents supérieurs de notre siècle.
Nous sommes aimés de ces deux hôtes et nous les aimons.
Nous sommes servis par un petit domestique suisse qui apporte Teau dans une hotte de sapin, et qui fait les commissions à Thun, d'où il revient chargé de lettres, de journaux, de provisions.
Il y a encore une cuisinière qui excelle dans la pâtisserie, et une jeune femme de chambre, Elsi , dont le père est un pêcheur. Elle était batelière. Elle a le costume, le courage et la fierté d'une fille des lacs. Elle chante à ravir tous les ranz des cantons. Son zèle est incomparable. Sa familiarité, pleine d'abandon, est toujours respectueuse.
Tel est le monde de sentiment, d'intelligence, et de soins empressés, auquel nous nous identifions.
Le jardin de Seebûhl se dessine en terrasse, puis se prolonge en verger, jusqu'au lac de Thun. Ce beau lac verdit entre ses rives pittoresques et les montagnes qui le surplombent.
Le premier plan de ces montagnes est magnifique. C'est la chaîne du Stockhorn du côté de
Thuii ; c'est le Niesen , puis une autre chaîne qui court vers Neuhaus. Par delà Neuhaus, surgissent de nouvelles montagnes couvertes de sapins, et les glaciers au-dessus des brouillards.
Le soleil a resplendi. J'ai assisté à l'évaporation lente des brouillards. Les glaciers ont apparu dans une vapeur légère ; ils étincelaient sous les rayons du matin. De Berne on en découvre un plus grand nombre; mais de Seebuhl, si on en aperçoit moins, on les voit mieux. C'est l'Eiger qui s'élance comme un aigle gigantesque et qui perce les cieux de ses immenses ailes blanches; c'est le Mœnch qui ramène sur sa tête son vaste capuchon de neiges; c'est la Jungfrau qui s'enveloppe de l'écharpe de ses glaces virginales ; c'est le Breithorn et le Gespaltenhom qui s'assoupissent dans leurs bandelettes antédiluviennes ; c'est enfin la Blûmlisalp qui épanouit dans l'éther son bouquet à demi dénoué de pics éblouissants, beaux comme les fleurs d'un monde futur.
J'ai descendu au jardin pour faire intimité avec le Stockhorn et le Niesen, les plus proches de tous ces monts. Le Stockhorn est le repaire des oiseaux de proie et le gras pâturage des
troupeaux. Le Niesen renferme aussi des nids de faucons et des pacages excellents. 11 est situé entre la vallée de Friitigen et le Simmenthal. Tous les glaciers et tous les sommets nageaient dans la lumière ; le Niesen seul, éclairé de sa base à ses crêtes inférieures, fumait à sa cime comme un encensoir.
Je suis parti à six heures avec Gérald. Nous avons fait le tour du lac. Notre voyage a été pédestre jusqu'à Neuhaus; nous avons marché cinq heures, toujours au bord de ce lac dont l'aspect se renouvelle à chaque pas.
Les fontaines s'épanchent dans tous les villages, dans tous les carrefours des routes, dans tous les sentiers, presque à tous les chalets. Nous en avons remarqué une au hameau de Gunten. Elle jaillit double d'un peuplier percé intérieurement et dans lequel on a enfoncé deux tuyaux de bronze. Ce qui nous a étonnés, c'est que le peuplier n'a pas souffert. Sa tige est vigoureuse, ses branches touffues; son ample tronc prodigue l'eau et ses feuilles versent l'ombre aux voyageurs. ,
Nous avons continué de Gunten vers Neuhaus et Unterseen. Nous avons déjeuné à Interlachen. De là, nous sommes revenus en calèche par la rive gauche jusqu'à Thun et à Seebuhl. Notre excursion a été de douze heures, cinq à pied et quatre en voiture. Nous nous sommes reposés trois heures.
Nous avons exploré toutes les anses, tous les promontoires, toutes les hauteurs, toutes les perspectives du lac et des montagnes. Au cap Nase , nous avons considéré, en cueillant des campanules, le lac à plus de quatre cents mètres en bas. L'eau était de turquoise. A Hilterfingen , nous avons admiré la Blûmlisalp, et à Oberhofen, l'Eiger, le Mœnch et la Jungfrau dessinés tout à coup entre deux chalets. Rien n'est plus magnifique et plus surprenant que ces encadrements subits des glaciers.
Le lac a quatre lieues de long, de Thun à Neuhaus. Sa plus grande largeur est d'une lieue. 11 a jusqu'à sept cents pieds de profondeur sous le cap Nase. La cascade de Saint- Béat est charmante. Nous avons compté neuf torrents sur la rive gauche; et, sur la rive droite, onze autres torrents. Nous avons étanché
notre soif dans le Honibach, près de la Chartreuse, et, à l'autre bord, dans la Kander, le plus rapide et le plus sauvage des torrents que boive le lac de Thun.
Tous ces torrents sont gris ou jaunes, lorsqu'ils se jettent dans le lac. Us y déposent leur vase et s'y purifient. Leur eau se confond alors avec l'eau du lac, sombre sous les monts de sapins, éclatante sous les glaciers qui se réfléchissent dans ce miroir mobile, ailleurs d'un bleu d'ardoise ou d'azur, ailleurs d'un blanc d'argent, ailleurs d'un violet moiré, ailleurs d'un vert d'émeraude, ailleurs encore de la nuance des turquoises. Cette couleur est la beauté suprême de l'eau.
Nous sommes rentrés à Seebûhl avec un ravissement religieux. Il y a dans la vie des épisodes de nature comme des épisodes d'amour. Ces belles époques de l'imagination ou du cœur bravent l'oubli de l'homme.
Tous les monts se sont enténébrés à la fois par toutes les sinuosités, par toutes les crevasses, par tous les sommets. C'était un océan de tourbillons noirs entre ciel et terre.
6i VOYAGE
L'orage fondait du Simmenthal. Des rafales ont balayé tout devant elles. Pâtres et troupeaux se cachaient dans les cavernes. En un instant, la pluie est tombée à flots. Les Alpes semblaient rouler dans un brouillard ruisselant. Elles retentissaient de tonnerres et d'échos de tonnerres effroyables. Les vagues du lac s'élançaient comme des vagues marines. Elles se soulevaient et se brisaient en mugissant. C'était un chaos sublime.
La tempête s'est apaisée peu à peu. Le lac est redevenu du plus beau vert d'émeraude. Les glaciers brillaient. Les lames léchaient les rochers. Elles ont blanchi d'^écume et de franges, d'argent les promontoires.
Il y a eu, cette semaine, beaucoup^ de brouillards. Tout était voilé, tout reparaît et s'illumine.
De trois heures et demie à quatre heures et demie du matin, les glaciers ont été d'opale sous les rayons de la lune , puis d'une transparence incomparable.
Le moment charmant a été le réveil, du merle.
La lune éclairait encore le ciel calme et le lac
agité. Ses lueurs se coufondaient avec Taube et donnaient aux glaciers une blancheur si pure, si virginale, que Tâme en était toute reniplie de chasteté. La lune pâlit de plus en plus. Elle s' effaça dans le firmament et dans la nappe azurée du lac. Alors les glaciers perdirent lentement leur teinte immaculée et rougirent légèrement, sous les feux de l'aurore.
Tout le jour, les glaciers sont couleur de neige.
Le soir, cette couleur se nuance de pourpre et de rose ; ensuite, lorsque le soleil descend à rhorizon, et se couche derrière les cimes, les glaciers revêtent une nouvelle blancheur, une blancheur mate, plus ravissante que la blancheur des lis.
Gérald et moi nous désirions sonder la montagne, au nord de Seebûhl.
Nous avons lais-sé sur la gauche les maisons, de campagne du petit-fils et de la petite-fille de Bonstetten , Tami de Muller. Nous avons côtoyé, dépassé le village de Ililterfingen et gravi les premières collines.
Nous avons trouvé de jeunes Suisses chassant aux papillons. Ils les prenaient dans des tambours de soie, attachés à des bâtons, et dont Tune des extrémités était ouverte. Les papillons se précipitaient par douzaines dans ces pièges. C'est l'extermination d'une race qui devrait être sacrée , puisqu'elle est devenue ailée , après avoir été rampante.
Nous avons pénétré dans la forêt, toujours en montant. Nous allions, de sommets en sommets, entre les grands sapins que le vent courbait, et qu'il remplissait de murmures, comme l'orgue, les nefs des cathédrales. Et même ces vastes souffles résonnaient mieux que l'orgue. C'est le seul bruit que nous entendîmes d'abord sous ces fraîches ombres.
Bientôt, à mesure que nous marchions, un autre bruit vint jusqu'à notre oreille et rugit à notre approche. Ce n'était plus le bruit du vent, c'était le bruit de l'eau qui bondissait de roche en roche, à plus de sept cents pieds, au fond du ravin. Un faucon mêla un instant son cri d'oiseau de proie à ces voix de l'abîme et de l'air.
Nous nous sommes avancés, en nous élevant
de plus en plus. Nous avons foulé les plus belles mousses de la création. Elles étaient d'un vert d'or, et si épaisses, si moelleuses, que nous y enfoncions jusqu'à la cheville. De temps en temps, nous plongions nos regards à travers les sapins à pic , et nous apercevions^entre leurs branches, entre leurs troncs, le lac, ce ciel d'en bas ; tout à coup nous reprenions notre route et des échappées s'ouvraient à nos yeux enchantés vers les glaciers de la Jungfrau et de la Blumlisalp, au-dessus desquels s'étendait le ciel, ce lac d'en haut. Nous nous sentions avec Dieu dans cette solitude. Nous nous sommes embrassés, Gérald et moi. Nous nous sommes juré, en ce grand moment, une amitié étemelle. Nos cœurs battaient puissamment dans nos poitrines.
Il y avait cinq heures que nous étions partis. Nous nous sommes reposés une heure sur des blocs de granit, et nous avons rédescendu, en nous aidant de nos bâtons ferrés. Nous rencontrions parfois, dans ces sentiers de chamois, des escaliers naturels faits de racines de pins.
Nous sommes revenus silencieusement et doucement par la rive droite du lac. Nous respi-
rions les menthes, les sauges et le corigan, sorte de serpolet 4u pays , très-odoriférant et très-suave.
Le lac était blanc d'argent au nord, violet et bleu au sud. Les baies se dessinaient dans de mystérieuses profondeurs. Les caps s'avançaient avec prudence sur les flots multicolores. Les grands monts Niesen et Stockhorn ardoisaient Feau en la surplombant. Une barque fendait la vague et laissait denière elle un long sillage. Cette barque petite, rapide, et dont le souffle du midi semblait la respiration, nageait comme un être vivant. Elle glissait discrètement et a disparu soudain derrière une pointe de rocher^
La pluie étant survenue, la couleur du lac changea. Il se revêtit d'un vert sombre et les larges gouttes blanchissaient, comme des perles, à sa surface, partout où elles tombaient.
La cuisinière, ce matin, était tout occupée de cuire des confitures, tandis que Elsi, à la cime de deux saules pleureurs, entre les bran-
ches desquelles une planche était passée, faisait sécher sur cette planche des cerises, au soleil. Quand elle avait disposé les cerises sous les plus chauds rayons, du haut de son échelle, Elsi descendait le long des saules. Elle vaquait aux soins de la maison. Elle allait, venait, tantôt auprès de sa maîtresse , tantôt auprès de ma femme. Elle jetait des poignées de blé aux poulets de la basse-cour, des poignées de mil aux oiseaux du ciel, puis elle remontait de nouveau pour retourner les cerises. Elle escaladait les saules avec une grâce de batelière, avec autant d'adresse qu'elle -en déployait à diriger sa barque sur le lac, soit à l'aide des rames, soit à l'aide de la voile latine, arborée au mât.
J'ai traversé le lac en bateau et j'ai débarqué à l'embouchure de la Kander. J'ai suivi en les remontant, les eaux du torrent débordé. J'ai erré longtemps, et avec bonheur dans la vallée de Frutigen.
Un grand vautour, un lammergeyer, m'a tiré brusquement de ma rêverie. Je lui ai lancé mon bâton ferré, au moment où il fondait sur
un coq de bruyère. Je lui ai fait manquer sa proie. Les deux oiseaux se sont enfuis en poussant des cris rauques. Le lammergeyer avait une touffe de poils au-dessous du bec.
J'ai repassé le lac dans mon bateau. J'ai abordé sur la rive droite, presque en face du presbytère de Hilterfingen.
Le presbytère et le village sont admirablement situés en amphithéâtre, devant les Alpes.
Les fontaines jaillissent à chaque pas. Les chalets de sapin, rougis par le temps, sont tapissés de vignes grimpantes, d'étage en étage. Les lis et les roses croissent dans les jardins. Les hommes portent des faisceaux de gerbes ; les femmes des hottes fermées pleines de lait et de crème. Des deux côtés du chemin, s'exhale le parfum des prairies étoilées de fleurs.
Entre tant de fontaines qui sont l'un des enchantements de ce pays, la plus belle et la plus abondante coule par la bouche d'un triton de cuivre. La vasque ciselée où s'épanche l'eau est immense. Elle est percée et se déverse dans deux troncs de chêne creusés en auges. Ces auges sont un prolongement sonore et frais de
la fontaine. 11 faisait moins chaud dans ce lieu de délices. Je m'y suis étendu sur Therbe. Trois enfants de paysans, deux blonds et l'autre brun, jouaient avec un chien fauve, ime chèvre argentée et un chat gris rayé de feu, tandis que des milliers d'insectes voltigeaient, bourdonnaient dans l'éther, puis s'abattaient tour à tour, en essaims pressés, autour des margelles, des rampes, des orifices, soit de la fontaine, soit des auges, y pompaient l'humidité, s'y miraient et s'y désaltéraient.
Hier je me suis promené près du château d'Oberhofen. Un paon étalait sa queue dans les allées des jardins. Je considérais avec plaisir ce noble oiseau, sorte d'arc-en-ciel ailé et vivant, lorsqu'une pierre, lancée du chemin, faillit le renverser mort sur le sable. Je regardai d'où partait le coup, et je vis un pâtre d'une figure ouverte, d'un extérieur plutôt doux qu'emporté. Il avait donné, un moment auparavant, l'aumône à une vieille mendiante. Surpris d'une action si peu en rapport avec son air de franchise et de bonté, je lui demandai pourquoi il
voulait du mal à ce beau paon. — C'est un mauvais oiseau, me dit-il, et il s'éloigna.
Je me suis interrogé moi-même et je n'ai trouvé qu'une explication. C'est peut-être une tradition de haine conservée dans les mœurs du peuple contre la tyrannie. Une plume de paon ornait la toque des ducs d'Autriche, les anciens oppresseurs de la liberté helvétique. Le paon était alors en horreur aux Suisses et ils l'avaient proscrit dans toute l'étendue de leurs cantons. Cet oiseau leur était si odieux, qu'un montagnard brisa un jour son verre, parce que le soleil en s'y réfléchissant, lui sembla reproduire l'éclat des plumes du paon. Le pâtre que j'ai rencontré avait- il un vague ressouvenir de la vengeance qui, dans le moyen âge, animait les pâtres des Alpes contre les ducs d'Autriche et contre le brillant oiseau, l'emblème innocent, mais pour eux exécrable de la domination étrangère ?
Notre amie a découpé, pour moi, de deux vieilles gravures d'une histoire de la Suisse, le portrait du chevalier Rodolphe d'Erlach, et le portrait du baron Jean de Hallwyl.
AUX ALPFS. 7«
Je suis très-aise d'avoir ces portraits, à cause des grands hommes qu'ils représentent, et parce que, dans leur rudesse, ils reproduisent, en quelque sorte, deux dessins fort anciens et encadrés ensemble , provenant de la collection de M. de Monteynard. Au bas de ces dessins « qui ont imprimé à jamais dans mon imagination les physionomies vivantes de Rodolphe d'Erlach et de Jean de Hallwyl, Muller, leur historien, avait écrit ces mots à l'encre rouge :
« Mes vrais héros , parce qu'ils sont ceux de la Suisse. »
Les principales résidences qui s'élèvent sur les bords du lac de Thun, sont les châteaux de M. de Rougemont, de M. de Pourtalès et le château de Spiez.
Le château de M. de Rougemont est situé au
point très pittoresque , où l'Aar, après avoir
jailli du Grimsel, traversé le lac de Brienz, court
du lac de Thun, dans la direction de Berne,
de Soleure, pour se jeter, au-dessous de Co-
blentz, au milieu du Rhin. Cette rivière, de l'eau
des glaciers et de la couloiir des lacs, roule de
For. Du parc de M. de Rougemont, elle est admirable par la teinte azurée et par le bouillonnement de ses flots.
J'ai visité plusieurs fois le château de M. de Pourtalès à Oberhofen. Cette résidence est trèsbelle, quoique un peu étroite. Elle a été arrangée avec le goût le plus simple, le plus exquis. Ce qui la distingue surtout, et ce qui lui donne un caractère imposant, c'est la proximité du lac, du Simmenthal, des montagnes et des glaciers de l'Oberland. Le salon d'été et les quatre étages de la tour ont des perspectives magnifiques.
On pense à ce château avec plaisir ; on pense au château de Spiez avec ravissement. L'un de nos plus grands bonheurs, à Gérald et à moi, est de nous abandonner sur une barque à toutes les oscillations du lac, puis d'en côtoyer les anses et les caps, puis de ramer vers le promontoire de Spiez. Nous rasons ce promontoire de rochers, de hêtres et de sapins qui brunit les lames de son ombre. Nous tournons ordinairement la pointe de la presqu'île sur laquelle est bâti le château de Spiez.
Aujourd'hui nous avons abordé. Notre amie et ma femme étaient avec nous. Nous avons
monté ia pente, le long des fossén <lii r.hAt<>au, et remarqué une fontaine avec sa grande vasqnR verte. Des peupliers de cent cinr|uante pieds de baateur entoorent la nwlade féodale et champêtre. Elle coule de sa source inépuisable dana sa vasque limpide, d'où elle niisflelle aur l'herbe. Le double bruit de l'eau se mêle délicieusement au frémiasemeot des peupliers gigantesques.
Nous avons traversé le pont de pierre au-dessns dea fossés; c'était autrefois un pont-levis. Noos avons atteint par une voûte massive, la terrasse. Nous avons fait demander la permission de parcourir le château. Madame d'Rrtach s'est avancée elle-même avec une grâce très- noble et ■ma a priés d'^dler et de venir sans aucune gène, t (fue son mari fût h Berne et son fils !% 1 «Irii^a fît .1 ri^inim s» belleiMm« H'nnr phy^inni-miie trè»- |rtiiii'»||p -liiix jolies r.iijili'iif .«vec dM
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reil, même en Ecosse. Tous les châteaux de Walter Scott, reconstruits ensemble et formant une ville de châteaux fantastiques, ne donneraient pas une impression comparable à celle qu'on éprouve à Spiez.
Cette terrasse a quatre faces dont Tune est le château ; la face correspondante au château est la chapelle, vaste comme une église. Les deux autres extrémités de la terrasse sont ornées de balustrades. D*un côté, le Niesen, ce cône de sept mille trois cent quarante pieds , tout couvert de sapins et de pâturages, puis la belle vallée de Frutigen et la Bliimlisalp qui la termine , la Bliimlisalp qui perce les nues de ses pics de onze mille pieds ; de l'autre côté, le lac, les montagnes qui surplombent sa rive droite, et, par delà ces montagnes, le Wetterhorn, l'Eiger, le Finsteraarhorn , des glaciers de onze mille, de douze mille et de plus de treize mille pieds au-dessus de la mer. Joignez à cela, près de vous, les fleurs, la pelouse, les salons vitrés, entrelacés de plantes grimpantes et de lianes innombrables, T église, le château, ses clochetons, ses fenêtres bizarres, sa tour séculaire; et vous aurez de tous les spectacles le plus splen-
dide, le plus féerique. Nous sommes demeurés plongés, sur cette terrasse, des heures et des heures, dans l'ivresse de la contemplation.
Le château fut, dit-on, fondé par Attila. Il appartint ensuite aux Straettlingen , puis aux Bubenberg; il est, depuis 1516, aux d'Erlach. Dans l'église nous avons examiné les tombeaux et les armoiries des trois grandes familles qui ont occupé ce château. Il était si fréquenté par les clients de ces familles, si peuplé de noblesse, que les chroniques l'appellent : Goldenerhof , la cour d'Or. J'ai déchiffré sur l'un des tombeaux cette devise bien digne de ces fortes races et qui s'applique, hélas I à tout homnfe en ce monde :
Nasclf laborare, mori.
Les appartements du château respirent je ne sais quoi d'antique. Ils ont les mêmes horizons
que la terrasse. Des balcons de la tour, les glaciers semblent avoir retenu l'empreinte des pas de Dieu.
Je me suis longtemps attardé dans la bibliothèque. Elle renferme une Bible illustrée de peintures du xv* siècle, de vieux livres curieux, des bahuts, des dressoirs, des armoires d'un
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travail délicat, des porcelaines de Saxe et de Chine très-rares. Ce qu'il y a de plus précieux dans cette pièce, sorte de musée gothique, ce sont les portraits des d'Erlach. Ils expriment, quelques-uns la finesse et T intelligence, presque tous, l'énergie et l'audace.
J'ai évoqué le grand homme de cette maison patricienne et nationale. Ce grand homme, dont le portrait n'est pas à Spiez et qui m'a tant absorbé, est Rodolphe d'Erlach, le vainqueur de Laupen, le fils d'Ulric d'Erlach, le vainqueur de Donnerbtihl.
Rodolphe d'Erlach, ce héros né d'un héros, vivait habituelle*ment dans son manoir de Reichenbach. Il avait assisté à six batailles et à plus de trente combats ou sièges de villes. Partout il s'était distingué entre les meilleurs. Il avait le génie d'un grand capitaine et l'âme d'un grand citoyen. Sa réputation personnelle accroissait encore le prestige de son nom.
Or, c'était en 1339. La commune libre de Berne avait refusé de reconnaître Louis de Bavière et d'autoriser la monnaie que le comte de Kiburg frappait avec privilège de cet empereur. La haute noblesse s'enflamma. Le comte de Ki-
burg lui avait communiqué son ressentiment contre une cité superbe, dont l'orgueil et la prospérité déplaisaient à toute l'aristocratie helvétique. Les comtes de Neuchâtel, de Thun, de Gruyères, d'Aarberg et de Nidau, les évêques de Sion, de Lausanne, de Bâle, s'unirent avec le comte de Kiburg et les Fribourgeois, dans le dessein d'anéantir Berne et de n'y pas laisser pierre sur pierre. L'armée de cette ligue formidable comptait, au mois de juin , sept cents seigneurs couronnés, douze cents chevaliers cuirassés, quinze mille hommes d'infanterie et trois mille de cavalerie. Ils assiégèrent d'abord Laupen, où l'ancien avoyer, Jean de Bubenberg, s'était retranché courageusement avec une garnison de six cents hommes.
Résisterait-il longtemps ? Rien de plus douteux. Les ennemis d'ailleurs n'étaient qu'à une journée de Berne. Ils pouvaient apparaître d'un instant à l'autre. La ville était consternée. Les marchands et le peuple s'attroupaient sous les arcades, devant les boutiques. Les femmes gémissaient à leur foyer. Les vieillards avouaient que jamais Berne n'avait été menacée d'une telle ruine.
Tout à coup une rumeur parcourut la ville ,
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de maison en maison , et pénétra jusqu'à la salle des séances, où les magistrats délibéraient avec anxiété sur les affaires publiques. Ils allèrent aux informations et ils reçurent euxmêmes la commotion électrique. Ils aperçurent Rodolphe d'Erlach à cheval et en armes. Il venait de Reichenbach, calme et résolu, s'offrir comme volontaire dans le péril universel. 11 avait l'attitude mâle, l'éclair des héros dans les yeux, et, sur le front, le signe qui marque les hommes des dangers suprêmes. Il avait débouché dans la grande rue, lentement , au pas de son cheval, lorsqu'il est entouré, fêté, applaudi. Les bourgeois se découvrent; des fenêtres, les jeunes filles agitent leurs mouchoirs ; les artisans s'approchent de lui et touchent ses vêtements, ses bottes, ses éperons. Les vétérans passent leurs mains dans la crinière de son cheval. Us lui rappellent son père, le vainqueur de Donnerbtihl. Rodolphe d'Erlach, ému de cet élan, y répond par des saluts et des sourires. Il continue son chemin vers le palais du gouvernement. Il y est accueilli avec enthousiasme et nommé général en chef par l'acclamation unanime du conseil et des citoyens. Rodolphe d'Erlach accepte
l'honneur qu'on lui décerne. 11 remonte sur son cheval que le peuple gardait. Les troupes de la République se composaient de quatre mille Bernois, de neuf cents soldats de Schwitz, d'Uri, d'Unterwalden, de trois cent quatre-vingts hommes , soit de Hasli , soit de Soleure. Rodolphe d'Erlach harangue cette faible année. 11 lui fait distribuer des vivres, de l'argent, et lui ordonne un repos de quelques heures. Il part à minuit et demi pour Laupen. Il va de rang en rang, parle à l'un, à l'autre, et dit à tous : « Mes compagnons, c'est par nous aujourd'hui que Berne sera perdue ou sauvée. » Il dit encore : « Je tiendrai la bannière de la ville ; suivez-la, car avec l'aide de Dieu, je la porterai en avant. »
Il était midi , lorsque d'Erlach et son armée arrivèrent sur la CQlline de Bramberg , à quelques minutes des nobles confédérés. Pendant que les chevaux soufflent et que les soldats respirent un peu, Rodolphe d'Erlach prend toutes ses mesures en général expérimenté. Quand il a tout disposé à son gré, il commande la charge. Les frondeurs bernois engagent l'action. Les chariots remplis de pâtres belliqueux se précipitent du haut de la colline et fondent sur l'en-
nemi. D'Erlach devance ses bataillons. 11 secoue puissamment la bannière de Berne. Il attaque avec furie les confédérés qui se défendent avec vigueur. La mêlée est atroce. Il y eut un moment plein de perplexité. Une partie de Tarrièregarde bernoise , cédant à une peur soudaine , recule. De son coup d'œil d* aigle, d*Erlacb a vu la panique. Il la conjure aussitôt. — « Mes compagnons, s'écrie-t-il, la victoire est à nous ! les lâches nous ont quittés. Il n'y a plus ici que les braves I » Et se lançant de nouveau , il renverse tout devant lui. Les nobles confédérés abandonnèrent le champ de bataille , laissant parmi les morts tous les Fribourgeois avec leur avoyer, le duc Jean de Savoie , les comtes de Nidau , de Kiburg, de Gruyères, quatre-vingts chevaliers, trois mille hommes d'infanterie, et quinze cents cavaliers. Le carnage était horrible.
Rodolphe d'Erlach tomba le premier à genoux et tous ses soldats l'imitèrent. Il remercia pieusement le Dieu juste, et, se relevant, il conduisit sa petite armée à Berne, où l'on sema de roses et de lis les rues qu'elle traversa. D'Erlach refusa toute récompense personnelle, il déposa son commandement et se retira en son château de
Reichenbacb , où , avec la simplicité d*un vrai grand homme « il se remit à cultiver les terres
paternelles.
C'est là que le Cincinnatus helvétique s'abrita jusqu'à la vieillesse, vénéré de sa patrie, adoré de sa famiUe. Malheureusement , il y avait introduit Rudenz d'Unterwalden auquel il avait accordé sa fille. Un jour , le gendre féroce entra violemment en discussion, puis en querelle avec son magnanime beau-père, au sujet de la dot promise. Et comme Rodolphe d'Erlach, qui avait assisté à de bien autres luttes, restait froid, dédaigneux devant la colère irrespectueuse de Rudenz, l'insensé dépendit l'épée de Laupen , ac* crochée au mur, et l'enfonça dans la poitrine du héros en cheveux blancs. D'Erlach s'affaissa sur lui-même, baigné dans son sang. Le parricide sentit alors l'énormité de son crime. Ses cheveux se dressèrent comme des serpents sur sa tête, et, dans l'égarement du remords, il s'enfuit. Les serviteurs s'écartèrent d'épouvante. Les chiens seuls de Rodolphe d'Erlach poursuivirent l'assassin. On ne le revit plus. L'histoire s'arrête là; mais la tradition raconte qu'échappé aux chiens dans les gorges des montagnes, Rudenz
Si VOYAGE
ne put éviter les ours. Ces animaux, amis de Berne et des héros de Berne, assaillirent Rudenz, l'emportèrent dans leurs antres et vengèrent Rodolphe d'Erlach, en déchirant de leurs griffes impitoyables son meurtrier.
Tels sont les souvenirs qu'éveillait en moi le vainqueur de Laupen, dans la bibliothèque du château de Spiez.
Ce grand homme est deux fois sacré par la gloire et par Tinfortune. Sa fin tragique ajoute au saisissement. Par un étrange hasard, son portrait, qui n'est pas ici , mais que je me rappelle si bien , ressemble au masque sinistre du Dante. C'est un Dante guerrier, un Dante, non de la lyre, mais de l'épée, un Dante plus sauvage encore que celui qui était revenu de l'Enfer.
Nous avons redescendu de la bibliothèque sur la terrasse, puis sur une seconde terrrasse, et nous avons regagné, par les jardins, notre barque. Nous avons doublé le promontoire et nous avons plongé nos mains dans les eaux bleues, près des rochers, à l'endroit où un jeune couple de la maison d'Erlach sombra, pendant une promenade, jusqu'au fond du lac, le matin même de la bénédiction nuptiale.
Spîez est le château de l'histoire; c'est aussi le château des légendes, le château des Mille et une Nuits du Nord. De toutes les demeures des hommes et des rois qu'il m'a été donné de voir, aucune n'a autant parlé à mon imagination.
8fi VOYAGE