‹ Voyage aux AlpesChapitre 14 sur 45 · CHAPITRE IV · texte numérisé non relu

CHAPITRE IV

La vallée de Laaterbrûnnen , le Staabbach. — Le Niesen, les Alpes, un Sallaste. Neuhaas, Unterseen, Interlachen. Le lac de Brienz, le Giessbach. — Le Simmenthal, Weissenbarg.

SeebQhl , 28 juillet 1856.

J*ai passé toute ma journée au bord du lac de Thun.

Il a bouillonné, dès l'aube, comme de l'argent en fusion, sous le vent qui soufflait d' Interlachen.

Vers trois heures de l'après-midi, le vent est tombé et le lac est devenu d'opale liquide, traversé çà et là de longues bandes violettes.

Le soir, il était à la fois d'un rose diaphane à l'occident et partout ailleurs d'une blancheur mate. Il avait simultanément les deux couleurs successives des glaciers, lorsque le soleil se couche et lorsqu'il est couché.

Mon attention a été distraite un instant par le vol d'un immense oiseau qui venait d'un pli du Stockhorn. Une troupe de grands corbeaux des Alpes s'est dispersée avec des croassements de détresse. L'oiseau de proie était un aigle. Il s'est abattu dans les sapins du promontoire de Spiez, à trente pas de moi. L'aigle et les arbres sombres se confondaient presque. Je les distinguais pourtant à l'aide de ma lunette. Tout à coup, ce brigand des airs et des eaux s'est élancé des sapins sur le lac. Il y a plongé ses serres et il a saisi un poisson qu'il a emporté, de crevasse en crevasse, dans les profondeurs du Stockhorn.

Je revenais d'Oberhofen. En passant au rezde-chaussée de notre maison de Seebiihl, je suis entré à la cuisine, pour allumer ma cigarette.

Tout était en mouvement et en feu. Le petit domestique embrasait le four en y jetant des branches de sapin et des genêts qui flambaient et fumaient comme dans une gueule de monstre.

La cuisinière pétrissait sa pâte et nous préparait des gâteaux feuilletés excellents.

Elsi , debout devant la cheminée , près d'une

cuve de cuivre où fondaient trente livres de beurre, me disait : « — Monsieur, le beurre frais ne vaut pas celui-ci pour la friture. Voici le moment périlleux. Si je ne surveillais pas, comme je fais, la cuve, ce bon beurre se répandrait sur le carreau. Ce serait une grande perte. » — « C'est bien, Elsi, répondis-je, ne vous laissez pas distraire. » Puis j'allumai ma cigarette et j'allai sur un banc du jardin, où Gérald songeait, en face de la Blumlisalp.

Le ciel était radieux. Pas un nuage ne nous offusquait. Ma femme, notre amie, Gérald et moi, nous avons été chercher le bateau à Tbun, afin de visiter la vallée de Lauterbrunnen, l'une des plus belles de la Suisse.

Nous sommes partis du port de Bellevue.

Nous avons examiné successivement les châteaux de Rougemont, d'Oberhofen, de Spiez, les montagnes de la rive droite et de la rive gauche, le tertre alpestre accroupi comme un sphinx gigantesque, à l'entrée du Simmenthal, la Kander, cette rivière qui s'écoule de la vallée de Frutigen et dont l'embouchure est si ravagée. Nous avons

remarqué la cascade de saint Béat qui blanciiit, en tombant de sa grotte dans le lac.

Après avoir débarqué à Neuhaus et loué une calèche à quatre places, nous atteignîmes Unterseen, Interlachen, Matten, et la vallée de Lauterbrûnnen dont le nom signifie : Claires Fontaines.

Nous avons suivi le torrent de la Lûtschine qui se précipite des glaciers au lac de Brienz. Ce torrent, débordé par la fonte des frimas, écumait et rugissait entre les rochers qui obstruent son lit. Le cours de la Lûtschine entraînait des flocons de neige et de boue, et les mêlait effroyablement, comme le vent d'orage enroule les crinières d'une troupe d'hyènes.

C'est la même couleur grisâtre. La Lûtschine est une bête féroce des Alpes. Elle déchire ses rives, elle mord, elle étreint, elle engloutit. On dirait qu elle bondit après une proie, tant ses flots sont rapides et sauvages !

Nous avons côtoyé le torrent entre deux murs gigantesques de monts superposés sur des monts.

Nous nous sommes assis sur un bloc de granit, à l'embranchement de la vallée de

Grindelwald et de la vallée de Lauterbrûnnen.

De là, on aperçoit la Lûtschine noire qui descend de Grindelwald et du Wetterhorn resplendissant, avant de se déverser dans la Lûtschine blanche qui ruisselle de Lauterbrûnnen et s'enfle d'escarpement en escarpement, comme une avalanche liquide. Le confluent des deux Lûtschine est un tumulte, d'où jaillissent des étincelles de bruit et de feu, sous les rayons du midi.

Nous avons repris le chemin de Lauterbrûnnen, le long de la Lûtschine blanche, entre des parois boisées ou nues, peuplées d'aires d'aigles. Les parois sont, à droite, l'Abendberg et le Morgenberghorn, et, à gauche, le Breitlauinen et le Gumihorn, des monts de plus de sept mille pieds. Nous sonunes arrivés à la Hunnenfluh , tour indescriptible dont l'amplitude énorme s'arrondit jusque dans les nues. Cette tour emprunte son nom des Huns, pendant l'invasion desquels les indigènes se réfugièrent sur cette forteresse bâtie par le grand ouvrier des mondes. Toutes les tours, toutes les tourelles, tous les châteaux du moyen âge, réduits en décombres et accumulés dans cet espace , n'iraient pas au quart de cette tour

qui n'a pas été , il est vrai , construite de main d'homme.

Nous ayons pénétré jusqu'à Lauterbrunnen , puis jusqu'au Staubbach, les pieds dans les fleurs et dans les parfums, au milieu des prés, des torrents, et des cascades.

Les chalets des pacages s'élevaient modestement sur les croupes des monts. Lauterbrunnen est un mélange de rustique et de divin. Le divin domine et nous absorbait. Dieu était dans la vallée, dans les montagnes et dans nos cœurs.

Nous étions entre la Jungfrau et le Staubbach.

Le Staubbah est une cascade à deux jets qui se rejoignent, et qui forment un fleuve de poussière humide, un fleuve aérien dont le cours, de haut en bas, a plus de neuf cents pieds. Ce fleuve n'était qu'un ruisseau devant l'incommensurable montagne de la Jungfrau, que nous embrassions des yeux avec étonnement. La Jungfrau, c'est, au milieu, une mer de glace, et, dans toutes les directions, ce sont des caps, des sommets, des rivières de glace. Tout était glace et lumière, à ses flancs, à ses arêtes, à son front. Le soleil éclairait la Jungfrau d'un incendie qui se prolongeait au fond de la vallée de

Lauterbriinnen , sur les glaciers du Breithorn , lesquels s'élançaient, ici et là, auprès et au loin, dans les rayons et dans Tazur.

Pendant que nous nous anéantissions devant ce spectacle vraiment religieux, le cor des Alpes sonnait ses fanfares et le tonnerre éclatait. Le tonnerre surmontait les notes du cor et roulait d'échos en échos, avec un fracas épouvantable, à travers les montagnes et les glaciers. Une on-^ dée, plutôt qu'une pluie, nous contraignit à nous réfugier dans la cabane d'un pâtre. Après une demi-heure nous sortîmes. Un prodigieux arc-enciel s'était ajouté à toutes les magnificences de la nature. Il partait d'un des pics de la Jungfrau, la corne d'argent, et il aboutissait à la cascade du Staubbach, qu'il teignait de ses nuances magiques. La cascade n'était plus une poussière d'eau, c'était une poussière de couleurs.

Je n'avais pas encore éprouvé à une telle puissauce, la volupté et comme le foudroiement du beau.

Le débordement des eaux sous une trombe de pluie, nous barra le chemin du bateau à vapeur. Les ruisseaux étaient devenus des rivières. Nous fûmes obligés de garder notre calèche qui avait

ALX ALPES. »3

été hermétiquement fermée et de gagner Seebûhl par la rive gauche du lac.

De cinq heures à huit heures du matin, j*ai gravi Tune des croupes du Niesen. Je suis tout en nage. Je m'enveloppe de mon manteau et je me couche sur Therbe courte d'un pacage.

L'Eiger, le Mœnch, la Jungfrau et laBliimlisalp sont devant moi. Ils m* apparaissent d'une blancheur pure. Nuls brouillards ne s'interposent entre nous. Je ne comprends pas qu'on accuse les glaciers de monotonie. La lumière les modifie sans cesse, en se jouant, de l'aurore au crépuscule. La lumière fait la variété des montagnes, comme le mouvement fait la variété de la mer.

• Il faudrait tout juger du haut des Alpes. Delà cime de ces augustes monts, il ne reste debout que l'amour, l'amitié, la poésie, la philosophie et la théologie de l'esprit, non des textes.

Sur ce faîte, je suis entre mes amis de la terre et mes amis du ciel, aux limites du temps et de l'éternité. Momentanément séparés , ces amis sont partout en vous, ô mon Dieu, et je les re-

»i VOYAGE

trouverai, ceux d'en haut aussi sûrement que ceux d'en bas.

J'ai toujours cru à l'immortalité. J'y crois de plus en plus. Hier, quand les montagnes étaient dans les brouillards, elles semblaient n'être pas. Sans la confiance de la mémoire, on aurait pu les nier. Eh bien, il y a aussi une confiance du pressentiment, et le monde futur est comme les Alpes. Il subsiste, quoique caché, pendant la vie. Dès que la mort arrache les voiles, ce monde de l'avenir resplendit. J'affirme donc l'immortalité de l'âme. Je la vois sous ses mystères.

Ce que j'ai aperçu chaque jour de la Suisse, m'a fait songer à ce que je n'en aperçois pas.

La Suisse est encadrée à l'occident et au nord, du lac de Genève au lac de Constance, par le Jura; et, du lac de Constance au lac de Genève, à l'orient et au midi, elle est dominée par les Alpes.

Les Alpes ne bornent pas seulement la Suisse, à la pittoresque façon du Jura, elles l'illustrent, elles l'envahissent , elles y poussent leurs sommets, leurs aiguilles, leurs dômes, leurs gla-

ciers. La Suisse est Tefflorescence des Alpes. Nées à Tembouchure du Rhône, elles attachent fortement leurs nœuds à la France, puis s'emmêlent, se démêlent, se dressent, s'épanouissent, se combinent en miUe inflexions capricieuses, en mille formes gigantesques , le long de l'Italie septentrionale, du Tyrol, de la Suisse, la patrie de leur fécondité, de leur triomphante grandeur, d'où elles continuent à regret leur chaîne, qu'elles abaissent peu à peu jusque dans la Hongrie, où elles expirent en collines.

C'est la Suisse qui est l'oasis de l'univers, et c'est l'Oberland qui est l'oasis de la Suisse. Je me suis recueilli avec de profondes délices dans ce pays de torrents et de cascades, de lacs, de montagnes et d'échos sublimes, dans ce pays qui, dès le premier regard, allume la prière au cœur le plus froid et qui rendrait l'athéisme même religieux.

Le temps était bien beau. Cependant nous n'avons pas fait d'excursion aujourd'hui. Nous nous sommes reposés , notre amie , ma femme , Gérald et moi.

î»r. VOYAGE

Nous avons déjeuné sur la terrasse de Seebuhl, des œufs, du lait, et de la crème du Stockhorn. Nous avons dîné, sur la terrasse encore, des truites du torrent voisin et de légumes de Hilterfingen. Nous avions du vin du Rhin, du café de Gonstantinople et du meilleur tabac d'Orient. Nous avons bu de ce café et nous avons fumé , Gérald et moi , des cigarettes de ce tabac.

Elsi tournait autour de la table chargée de fruits et de gâteaux. Elle veillait à tout , attentive à renouveler le café et à offrir la corbeille de cigarettes.

Un feu de sapin que des pêcheurs, pour se sécher, attisaient près de notre cap, nous envoyait en spirale une senteur de résine brûlée. Nous la respirions, entre deux bouffées, tout en causant, et nous entendions parmi les lointains du Schwœndi, le tintement des clochettes que les vaches secouaient dans le vent.

Les montagnes s'élevaient jusqu'aux glaciers, et les glaciers, jusqu'au firmament. Ils se sont enflammés, au soleil couchant, puis ils ont blanchi, au soleil couché, et ont passé insensiblement d'une teinte de pourpre rose à une teinte de

neige mate. Le lac s'est ému légèrement au souffle du soir et a déferlé avec amour sur la grève embaumée de lis. Il était d'un lilas clair à nos pieds, et, au delà, d'un vert d'émeraude. Il pâlissait dans l'anse de la Chartreuse, où il était à l'abri des bourrasques, et où il ressemblait à un miroir limpide. Six barques de pêcheurs, parties de Hilterfingen et d'Oberhofen , sillonnaient Teau en sens contraires. Les grands corbeaux des Alpes volaient des cerisiers et décrivaient des cercles autour des voiles qui étaient arborées aux trois barques de Hilterfingen. Les merles chantaient dans la vigne et dans les haies de mûriers.

Gérald m'a montré un Salluste annoté en français de la main de Jean de MuUer. J'ai remarqué ces mots écrits et signés par l'historien moderne sur la première page blanche de l'historien antique:

« N'oublions jamais le siècle de Guillaume Tell. »

Ce siècle, le quatorzième, est, en effet, pour les Suisses, l'ère de l'affranchissement. C'est la

date de leur nom, qu'ils prirent du nom vaillant de Schwyz.

Le château de Habsburg, nid d'aigle de la maison d'Autriche, était situé en Argovie. Lorsqu'en 1290, le duc Rodolphe fut appelé par les princes d'Allemagne à l'empire , ce fut une fête dans toute la Suisse. Les villes et les villages des plaines et des montagnes le regardaient comme un compatriote et un ami. Les magistrats allèrent le complimenter, lui et la duchesse sa femme.

Tous briguaient d'être sous la suzeraineté de l'empereur Rodolphe. Cette suzeraineté délivrait les communes de la suzeraineté plus proche et plus tyrannique, soit des seigneurs, soit des évêques, soit des abbés.

Les choses se passèrent bien , tant que vécut Rodolphe de Habsburg. Mais ses successeurs ne suivirent pas ses plans généreux. Ils soutinrent la noblesse et le clergé contre la bourgeoisie et contre le peuple. Les aïeux de ces souverains cupides qui oppriment si insolemment l'Italie du XIX' siècle, voulurent, au xiv% faire de la Suisse un fief autrichien.

De là, des résistances magnanimes. De là, ces

ligues héroïques des cantons contre les seigneurs, les évèques et F Autriche. Les Suisses conquirent alors toutes les libertés qu'ils n'achetèrent pas des oppresseurs.

Jean de MuUer avait donc raison de rappeler ses compatriotes et lui-même au culte du xiv* siècle. C'est le grand siècle de la Suisse, le siècle des grands hommes , des grandes actions, l'âge d'or de l'indépendance, des institutions et de la démocratie helvétiques. Tout ce qui s'est accompli depuis, découle de ces hautes origines, comme le Rhin du Saint-Gothard.

Elsi regardait, de la terrasse de Seebûhl, le lac dont elle a été l'une des batelières, et dont elle distingue ou devine toutes les barques, tous les pêcheurs.

Au moment où je survenais, le vent a soufflé. Il a dénoué les cheveux d'Elsi sur ses épaules. Elle a été enveloppée de ce voile mobile, semblable à des ailes de cygne noir, et elle s'est enfuie à mon approche.

Comme je m'éloignais, afin de ne pas effaroucher la jeune fille, j'ai reconnu, au détour d'une

allée, dans les arbres, la maîtresse d'Elsi, notre amie, qui donnait et qui donnait encore à une vieille femme, vêtements, linge, pain et argent. J'ai respecté cette pudeur de Taumône et je suis rentré.

Ma femme dessinait au coin de la galerie. J'ai pénétré jusqu'au salon où Gérald jouait sur le piano quelques ranz- des -vaches. Je me suis assis sur un canapé et j'ai écouté avec enivrement cette musique naïvement pathétique.

SeebQhl, 2 août 1856.

Nous avons tous été debout avant l'aube.

Nous étions bien tristes de nous séparer. Gérald est parti pour les bains de Weissenburg, dans le Simmenthal, où il séjournera trois semaines. Ma femme , notre amie et moi, nous sommes partis, à notre tour, en bateau par le lac de Thun.

La chaleur était extrême. Nous nous sentions entre deux abîmes, sur un lac de sept cents pieds de profondeur, et sous des montagnes de douze, de treize mille pieds d'élévation.

Nous avons débarqué à Neuhaus, traversé

Interseen, dîné et couché à Interlachen, dans un hôtel qui fait face à la Jungfrau.

Nous nous sommes réveillés à l'aurore, dont les feux étincelaient sur les neiges.

Nous avons loué, comme hier, un bateau de pécheur.

Nous nous sommes promenés sous les grands arbres de la chaussée d'Hœheweg. Nous avons marché à travers cette merveilleuse plaine d' Interlachen, ciel terrestre, où nous nous serions arrêtés pour toujours, si l'homme pouvait s'arrêter ici-bas.

Nous avons erré jusqu'au mont Harder, le mont qui s'isole avec tant de grâce à la pointe du lac de Thun, près de Neuhaus. Nous sommes revenus de ce beau mont Harder au lac de Brienz.

Nous nous y sommes embarqués sur notre bateau, pareil au bateau du lac de Thun. Cette fois, les monts sont moins hauts sur nos têtes, mais le lac est plus creux sous les frêles planches qui nous portent. Il a dix-huit cents pieds de fond. Sa largeur est celle d'un vaste

fleuve : de quarante à quarante-cinq mètres environ. Il a trois lieues de longueur.

Nous avons visité Ttle de Bœningen , les promontoires d'Iseltwald, de Ried, d'Erschwend.

Le lac est encadré au midi et au nord par des montagnes moins gigantesquement belles, mais plus agrestes que les montagnes du lac de Thun. Ces montagnes de Brienz s'élèvent en pentes rapides, coupées de rochers, entremêlées de pâturages et de forêts. Des tours couronnées d'arbres en achèvent les sommets dans le bleu du firmament.

Nous avons rasé des rives charmantes ou sauvages. La couleur du lac a été changeante. Au moment où nous touchions Brienz, cette couleur était bitumineuse. Rien n'était admirable comme les prés des bords dans leurs reflets. Ces prés, d'un vert jaune, teignaient d'or les eaux noirâtres. Nous avons continué notre course jusqu'à Kienholz, d'où nous avons ramé vers le Giessbach.

A cet instant le lac était du plus magnifique bleu de ciel. Nous avons sauté sur la petite plage et gravi la montagne de Schwarzhorn.

Le Giessbach sort des lacs aériens de Hagen

AUX ALPES. 10:i

et de Hexen. Il tombe par une écliancrure du Schwarzhorn, en quatorze chutes jusqu'au lac. J'ai compté ces chutes; je les ai comptées successivement, de la dernière à la première. Je les su admirées d'en bas et d'en haut. Je les ai contemplées plusieurs heures à la plate-forme de l'hôtel, où est la plus belle vue d'ensemble.

Le torrent descend de la cime du Schwarzhorn , se brise et renaît en gerbes de plus en plus jaillissantes. Les sapins qui s'élancent lyriquement des deux côtés des quatorze cascades, semblent célébrer cette gloire des eaux en strophes végétales. Elles roulent ces eaux de plusieurs milliers de pieds. Tantôt c'est une crinière immense qui se hérisse et qui se déploie en blanchissant, tantôt c'est une poussière d'écume, tantôt une rivière de perles, tantôt un fleuve de rayons de lumière et de vagues d'argent, qui se précipite en cascades pluvieuses dans un lac devenu de turquoise.

Le Giessbach est l'un des miracles de ce grand pays. Par une sollicitude pieusement patriotique, les Suisses ont nommé toutes les chutes du torrent du nom de leurs plus cheis héros , comme pour mieux consacrer ces noms, en

lOi VOYAGE

les faisant participer à la durée de la nature. Nous sommes retournés à Interlachen. Le lac a été de turquoise jusqu'au port. Nous avons été heureux de retrouver nos lits, d'où nous apercevions, au clair de lune , la Jungfrau par nos fenêtres ouvertes. Nous nous sommes endormis à la douce réverbération des glaciers.

•Ma femme et notre amie sont reparties pour Seebuhl. Gérald est aux bains de Weissenburg, que sa santé lui rend nécessaires.

Moi, je suis resté à Interlachen où m'a rejoint un de mes amis de Lausanne. Non content de nous inviter par lettres , ma femme et moi , il est venu nous prier en personne et nous offrir sa maison du canton de Vaud. C'est un homme né pour le dévouement. Il se nomme Selbor. Il a épousé une aimable jeune fille digne de lui par le cœur et dont la voix est un talent. J'ai connu Selbor à Paris. 11 est créole et portugais.

Il a choisi un appartement dans mon hôtel, à Interlachen. La Jungfrau règne là sur les hautes montagnes. Elle domine les lacs de Thun et de

Al-X ALfES. Iil)

Brieuz, les forêts, les cavernes, lea cascades, les glaciers. Interlaclien est le centre de toutes ces magnificences de la création. Ce village riant et sublime, dont les chalets ont pour habitants des Curieux , des artistes , des savants , des grandes dames et des dandys , est le plus européen , le plus illustre des villages.

Moi et Selbor, nous courions des bois aux sommets et des sommets à la plaine. *

J'ai trouvé, dans un cabinet littéraire d'interlachen , plusieurs exemplaires de moo histoire de Maiie Sluarl. Un Anglais, qui l'avait lue, s'est lié avec moi tout à coup, sur mon nom. Quoique B peu bizarre, il a été fort empressé. 11 a voulu tue communiquer tous les autographes qu'il possède, 11 eu a de Uyrou, de Milton, de Voltaire, de CfaatttRi, de Rousseau, de Bacon et de Waller »U. l'eu ■* «marqué un de Haller. J'ai copié .lettre da grand naturaliste.

1 est la plus pati'iotique ^ier BodoIphed'Jiilacl:.

était l'un des plu.- KKyen %«. ..

lOC VOYAGE

Mon nouvel ami m'a engagé à écrire l'histoire de ce héros, Rodolphe d'Erlach.

J'avais bien Tintention de continuer ici une autre histoire, l'histoire de la Uberté de conscience ; mais le puissant génie du lieu, Genius locij s'est emparé de moi. 11 m'entraîne loin des hommes, loin des livres, dans la brise des lacs, dans l'intimité des vallées, au fond des grottes de cristal , et vers les neiges éternelles.

Selbor m'a présenté un jeune homme , M. de Benadon qui est son allié et qu'il a rencontré, par hasard, sous les noyers d'interlachen. Ce jeune homme est fort spirituel. La veille, il avait gagné au jeu vingt mille francs. Il nous conta gsdement toutes les péripéties de sa soirée. Il perdait, à minuit, dix mille francs ; à deux heures , il les avait regagnés. A quatre heures, il sortait du tripot avec vingt mille francs, au delà des dix mille qu'il avait, en y entrant.

— C'est bien, lui dis -je, mais demain vous nous annoncerez peut-être que vous n'avez plus rien de vos trente mille francs. — Alors , me ré-

pondit-il, il me resterait cinq cents francs, et je suis d'nne famille où l'on se relève d'une catastrophe, où Ton crée un capital de plus de trois cent mille francs, avec une prise de tabac.

— Comment cela? dis-je en souriant. — Le voici , reprit-il : depuis Henri IV, nous sommes tous joueurs de père en fils , et cependant nous n'avons jamais aliéné la terre de notre nom.

Notre étoile nous a sauvés.

— Vous avez donc aussi une étoile?

— Oui , certainement et vous allez en juger : Mon grand-père, Charles de Benadon, émigra,

l'un des premiers de sa province de Bretagne. Il était à Bade en 1798. Il avait une somme de six mille francs. Il la perdit jusqu'au dernier liard.

En ce temps-là, il y avait à Bade un double jeu dans une même maison. Le peuple jouait au rez-de-chaussée dans une sorte de bouge, sur la cour; les nobles jouaient au second, dans de vastes salons sur la rue. C'est au second que mon grand-père avait perdu ses six mille francs effectifs, et de plus, douze mille francs qu'il avait empruntés. Sa bourse et son crédit étaient épuisés à la fois. Il était assis tristement et de

mauvaise humeur. Ne pouvant jouer lui-même, il regardait jouer les autres.

Un officier autrichien qui avait oublié ga boîte , s'interrompt de son jeu et demande à mon grand-père une prise de tabac. — « Non , monsieur, dit mon grand -père, je ne donne rien. Si vous voulez une prise de mon tabac, vous l'achèterez. »

Le contraste de cette proposition avec le caractère prodigue de mon grand-père, amusa l'officier, qui répondit : — « Ah I monsieur de Benadon, vous êtes en veine aujourd'hui. Combien la vendez-vous votre prise de tabac? — Dix kreutzers, monsieur. » L'Allemand, qui croyait se prêter à une plaisanterie, compta les kreutzers et huma sa prise de tabac.

Mon grand-père, après les éclats de rire provoqués par ce qu'on appelait son originalité, descend à la salle du peuple. Il joue pnidemment, habilement, avec ses dix kreutzers. 11 gagne peu à peu quarante francs.

Il remonte dans le salon des gentilshommes.

11 joue toute la nuit. La fortune le favorise. Il gagne, il gagne encore, il gagne toujours, redoublant sans cesse ses mises et raflant tout. A

six heures du matin , il était possesseur de trois cent vingt-cinq mille francs.

Mon grand-père envoya cinq mille francs pour les pauvres aux magistrats de Bade. Il distribua vingt mille francs aux émigrés nécessiteux de ses amis, et ce qui restait, il le joua dans un flux et reflux perpétuel de perte et de gain. Il joua jusqu'à la fin, soit à l'étranger, soit en France. A quatre-vingt-six ans, il me conta Thistoire de sa prise de tabac. Il allait à la chasse, dans cet âge avancé, cinq heures par jour; il rentrait, se rasait, s'habillait, dînait, allait le soir chez sa mattresse, jouait et vivait heureux.

Il jouait avec moi adolescent , sur son lit , le soir même de sa mort. Il remarqua en badinant, que j'avais des dispositions. Il en fit compliment à ma mère, et s' adressant à moi , il ajouta : — » Mon enfant, ne te laisse abattre en aucune circonstance. Souviens-toi de la prise de tabac de ton grand-père. » Ce furent les dernières paroles que j'entendis de lui.

— Vous le voyez , monsieur , reprit le jeune Benadon , j'ai des traditions excellentes. Elles m'ont bien inspiré jusqu'à présent.

— Ce serait à merveille, répondis-je, si la vie

Page 1