‹ Voyage aux AlpesChapitre 23 sur 45 · RANZ DES VACHES · texte numérisé non relu

RANZ DES VACHES

dëscentk de lalpe a la vallée

Hélas! comme nos jours deviennent courts l Hélas! comme notre beau temps s'enfuit!

Je voudrais faire plainte à tous les rochers, De ce qui me pèse si fort sur le cœur.

Moi et les garçons devons descendre De la chère montagne à la vallée, Et il fait si beau ici , en haut ; A peine plus beau dans le palais d^un roi !

Nos petites hirondelles se retirent, Et rhermine blanchit aussi.

Voyez-vous, là-bas, les alouettes volent Vraiment déjà vers les plaines.

En bas, en bas les garçons; Tout fait signe du mont et du val; Bientôt il ne fera plus beau ici, en haut; Toute beauté meurt une fois !

Notre herbage a disparu ; Elles ont disparu nos fleurs!

Au loin , les garçons des champs Ont déjà cueilli les fleurs de la veillée.

m VOYAGE

Hélas! (le descendre en bas,

Les vaches ont tout à coup l'envie;

Il n'y a plus de fourrage ici ,

Mais du foin, Dieu merci, dans la vallée.

Entendez-vous siffler à travers les fentes?

C'est un vent froid qui souffle;

Il y a, la nuit, de la gelée blanche ;

Sur les rocs il y a de la neige.

Ah! garçons, en bas, en bas.

L'hiver rigoureux nous chasse;

Là -bas nous attendent, pour nous, des chambres

chaudes.

Des étables chaudes pour les vaches, dans le vallon.

Nos fromages ont bien rendu,

Nos vaches sont lisses et grasses,

Notre bétail est au-dessus du reproche,

Et ceux qui le connaissent l'estiment.

C'est pourquoi, garçons, gaîment en bas.

Réjouissez-vous encore une fois;

De vrais vachers sont joyeux

Sur la montagne, et ils le seront dans la vallée.

Enveloppez bien la femme sur le char, Les petits enfants sur le lit, à côté.

Le froid ne doit pas les atteindre,

Et que tout cela s'en aille au village.

En bas, mes garçons, en bas, Descendez à présent vers les maisons ; Celui qui a soin de nous durant Thiver, Envoie toujours un printemps I

Je donne ici ces humbles poëmes , en regrettant que chaque lecteur ne puisse avoir le plaisir, que j'ai eu , de les entendre chanter par le chevrier, qui m'avait été dépêché , avec ce beau message , du Stockhom à Seebûbl.

septembre 1856.

A peine le chevrier du Simmenthal était - il parti, qu'un milicien d'Interlachen arriva. Il avait été témoin de l'échaufiburée de M. de Pourtalës à Neuchâtel. Il nous a raconté le succès des royalistes , puis des patriotes , la prise et la reprise du château. Les royalistes sont définitivement en prison , sous la garde des patriotes.

La Suisse est à la Suisse.

Gérald et moi, nous avons parcouru Hilterfingen, Oberhofen, Gunten; nous avons sondé l'opinion partout. Nous nous sommes attardés à Thun le reste de la journée. Dans les villes , dans

les villages et jusque dans les moindres chalets, la nouvelle a circulé. Il n*y a qu'un cri d'indignation contre la Prusse et contre les royalistes, partisans de la Prusse.

La souveraineté de Neuchâtel est à la Prusse par les traités de 18Ï5. Voilà le droit féodal. La souveraineté de Neuchâtel est à Neuchâtel et à la confédération , par le vœu unanime et ardent du peuple. Voilà le droit éternel. Le droit éternel l'emportera, parce qu'il est, en même temps qu'un principe, un sentiment public, une passion nationale. Pour la Suisse, le Prussien, c'est l'ennemi, le roi de Prusse, c'est l'étranger.

La vieille diplomatie sera pour la Prusse , mais devant un tel enthousiasme et de tels courages , elle cédera.

En remontant de Thun à Seebûhl, nous avons rencontré une paysanne de Hilterfingen qui revenait avec sa hotte de son village et qui se reposait sur un banc du jardin. Elle nous a confirmé tout ce que. nous avions remarqué nous-mêmes. Elle était très -émue. Elle avait été chez son père, aux informations.

— Que vous a dit votre père ?

— Mon père m'a commandé d'aller chercher

mes trois frères à la vigne. Quand ils ont été chez nous , il leur a tout expliqué et il a ajouté : — Mes garçons, j'ai toujours été pour la bonne cause, et vous aussi. Préparez -vous donc, car nous aurons la guerre avec la Prusse. Vous changerez de bon cœur, j'en suis sûr, vos pioches de vignerons contre vos carabines de soldats. Vous combattrez , et, s'il le faut, vous mourrez , plutôt que de souffrir que la Suisse ne soit plus la Suisse.

La paysanne scandait involontairement ces paroles, et son accent témoignait qu'elle approuvait son père et qu'elle était plus patriote que sœur. J'ai senti , à ce moment , l'héroïsme de la Suisse , et j'ai compris que ces hommes robustes de l'Oberland seraient encore, au besoin , des hommes du Grûtli.

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