CHAPITRE VII
Conversations.
Quelle douce vie nous menions à Seebuhl!
Notre résidence était riante et grandiose. Nous avions pour hôtes d'excellents amis. Nous dormions bien, dans de vastes chambres. Nous avions des repas assaisonnés du plaisir d'être ensemble. Dès l'aube, puis avant le crépuscule de la nuit , deux spectacles se déroulaient à nos yeux sur le lac et autour du lac de Thun. Ces spectacles étaient toujours nouveaux. Nous assistions au lever et au coucher du soleil , qui projetait les feux de l'aurore et la pourpre du soir sur les eaux et sur les glaciers.
Toutes les journées , nous les passions à travailler, à ne rien faire et à causer, soit sur notre terrasse, soit dans les sentiers d'Oberhofen,
soit SOUS les grands arbres de la Chartreuse, soit au chalet, sorte de kiosque oriental, malgré son humble nom. Nous vaguions, selon notre caprice, dans ces lieux partout embellis des perspectives du lac et des Alpes. Nous étions , tantôt entre nous, ma femme, notre amie, Gérald et moi, tantôt avec des voyageurs qui abondaient de Thun, d'Interlachen et de toutes les régions. Ces voyageurs ne nous étaient pas des étrangers; car nous les avions déjà vus , pour la plupart , à Paris, à Strasbourg, à Berne ou ailleurs.
Voici quelques fragments de nos conversations, à bâtons rompus.
Seebûbl * sar la terrasse.
NOTRE AMIE
Nous croyons les mêmes choses sur ce monde et sur l'autre. Nous avons les mêmes enthousiasmes, les mêmes espérances. N'est-ce pas l'amitié ?
MA FEMME
Oui, et de toutes les amitiés la meilleure.
MOI
Si ce n'était que cela, ce serait de l'estime.
mais ajoutez-y cette petite circonstance : le charme , l'attrait mutuel , et vous aurez juste l'amitié que nous éprouvons, cette amitié sérieuse, intime, spontanée, qui est seule l'amitié complète.
A Oberhofen.
6ÉRALD.
La Suisse de l'ancien régime n'avait que treize cantons; sous Napoléon elle en eut dix- neuf. C'est la sainte-alliance qui transforma la confédération en vingt-deux. cantons, en vingt-deux républiques.
MOI
Ces vingt -deux républiques qui font la Suisse actuelle, ont une double tendance.
Il y a d'abord la tendance des cantons de Luceme, de Schwyz, d'Dnterwalden, d'Uri, de Neuchâtel, de Fribourg, du Valais. Ce sont les sept cantons qui avaient organisé le sonderbund, c'est-à-dire la ligue contre la suppression des couvents en Argovie et contre l'éloignement des jésuites. Le sonderbund a été battu et aboli.
mais la tendance aux légendes et à l'esprit local , prévaut encore dans les cantons catholiques.
GÉHALD.
Sans aucun doute. La tendance contraire, dans les autres cantons, dans les cantons réformés, est, très-résotûment aussi , celle de la philosophie, de l'esprit libéral et fédéral.
La victoire ne sera pas longtemps indécise, entre les vieux patriciats qui s'écroulent et la jeune démocratie qui s'élève , surtout si elle renonce aux petitesses, à t'envie, si elle favorise généreusement l'essor de la pensée, de la presse, " s tous les arts, de tous les grands instincts
le venu ce joli chat, Elsi ?
ELBl.
(pii a été servir à Neucb&tel.
MOI
Et pourquoi lui attachez-vous, chaque jour, à Toreille, ce petit nœud de ruban rose?
ELSI.
Voici, Monsieur : je lui attachai ce nœud à votre arrivée de Weissenburg avec M. Gérald ; c'était par plaisir. Maintenant, je laisse au petit chat son nœud, en mémoire de ma cousine qui avait tous les dimanches un nœud pareil. Et ce nœud lui allait si bien !
MOI
Est-elle contente à Neuchâtel ?
ELSI.
Oh! non. Je crains plutôt qu'elle n'y ait le mal du pays. Nous autres, Monsieur, nous vivons à la maison, comme le poisson dans l'eau; ailleurs, le chagrin nous gagne et c'est fait de nous.
A la Chartreuse.
NOTRE AMIE
Que présagez -vous du conflit imminent avec la Prusse ?
MOI
Ce que je présage ? le triomphe de la Confédération. La Prusse armera, négociera. Il y aura beaucoup de protocoles. En définitive, la diplomatie, malgré son penchant pour la Prusse, lui conseillera de renoncer à son droit sur Neuchâtel, la paix du monde valant mieux que cet infime droit de soixante mille livres de rente.
GÉRALD
Vous supposez alors que tous les cantons seront unanimes contre la Prusse ?
MOI
Je ne suppose pas. Vous avez senti comme moi cette unanimité.
GÉRALD
Assurément.
Eh bien, les petits cantons, par religion, et les grands cantons, par patriotisme, s' unissant dans un même faisceau, forceront la main à l'Europe monarchique.
Au chalet.
MA FEMME
Quand j'étais très- jeune, mon idéal de la nature, c'était Versailles, avec ses bois et ses pièces d'eau. Je ne connaissais que cela.
NOTRE AMIE
C'était la nature de Le Nôtre, ce n'était pas celle du bon Dieu.
GÉRALD
Versailles n'est plus qu'un musée.
MOI
Versailles était plus noble et plus expressif, lorsqu'il était une ruine auguste , lorsqu'il était encore le Versailles de Louis XIV et de Saint- Simon.
A la Chartreuse.
MOI
L'abbé de Nectal s'est presque heurté contre moi, ce matin , sur le pont de Thun. Nous nous sommes arrêtés en même temps. Nous n'avons touché qu'un sujet, la religion. De protestant que M. de Nectal s'était fait, il est redevenu catho-
lique. On l'appelle de nouveau Tabbé de Nectal. Il était fort triste. Il m'a dit : « Je glisse de plus en plus dans le spleen. » Puis, il a baissé la tête, m'a serré la main et s'est éloigné.
GÉRALD
Quel homme est-ce au fond? est-ce un ambitieux? est-ce un hypocrite?
MOI
Ni l'un ni l'autre. C'est un homme distingué et faible. Il n'a pas le courage de ses croyances. Sa maladie , c'est l'indécision , non pas de la raison , mais du caractère. Il n'ose point conclure tout haut. Il sera toujours malheureux , entre le grand nombre, où est sa sécurité, et le petit nombre, où est sa foi. Je le plains, car il souffre.
Seebiilil , sur la terrasse.
GÉRALD
Aimez -vous les armes curieuses, les livres rares? En avez -vous dans votre vieille maison de Paray ?
MOI
Non , ce serait un goût trop cher pour moi et
18(i VOYAGE
trop magnifique pour ma pauvre masure. D'ailleurs cette privation ne m'est pas douloureuse. Ce que je préfère à toutes les panoplies, à toutes les éditions , à tous les ameublements , ce sont les montagnes, les arbres, les fleurs. Que n'ai-je partout , comme ici , les Alpes et les lacs , à Fhorizon de mon cabinet de travail? Ce qui me comblerait d'aise , ce serait seulement une fontaine de paysan suisse, sous ma fenêtre.
Au chalet.
GËRALD.
J'ai vu hier un Galliste qui m'a dit, après m'avoir bien examiné, que ma faculté dominante est la sagacité.
MOI
J'aime mieux Lavater que Gall. Lavater est un philosophe, un poëte, un apôtre; Gall n'est qu'un anatomiste.
Seebiilil , sar la terrasse GKRALD.
11 semble que le talent doive toujours être
AUX ALPKS. I.H7
impuissant, avec cette devise : L*art pour l'art.
MOI
Le talent plaira encore , mais il ne saurait ni toucher, ni émouvoir. Pour pénétrer dans les consciences, il faut une conscience. D'ailleurs, il n'y a de grande voix, que si, dans la même poitrine, il y a aussi un grand cœur.
A la Cliarlicu!>c.
UN SUISSE
J'ai pour la race anglaise une prédilection.
J'admire avant tout l'Angleterre.
MOI
J'aime la France.
UN SUISSE
Les mœurs de l'Angleterre sont bien autrement saines que celles de la France.
Voyez une famille anglaise. Elle a pour elle seule sa maison propre comme un brick ; elle a son jardin, son gazon vert, son individualité, sa dignité. A des heures fixes , arrivent le boucher, le boulanger, le facteur de lettres , et tout est constitué avec un ordre merveilleux.
Voyez, au contraire, une famille française.
C'est un pêle-mêle.
MOI
La famille , chez nous , est quelquefois une horde charmante, et cependant, la France, vaut mieux que TAngleterre. Entre l'Angleterre et la France, il y a la différence de la richesse à l'héroïsme. L'Angleterre vit pour l'Angleterre, la France vit pour le monde. L'Angleterre est dévouée au confortable et à la règle ; la France au plaisir et à l'aventure. L'Angleterre est une grande nation industrielle; la France est un grand peuple missionnaire et soldat.
UN SUISSE
Ce qui m'incline à la France , c'est l'action et le désintéressement , où elle excelle. Voilà pourquoi j'aime aussi la France.
MOI
Ce qui me réconcilie avec l'Angleterre, c'est qu'elle est une île de grande poésie. Elle est' la mère de Shakspeare et de Byron. Voilà pourquoi je la respecte.
A Tbun.
GÉRALD
Mesurez - VOUS TAar dans sa largeur et dans sa rapidité? Elle ressemble à nos grands esprits français qui ont autant de mouvement que d'étendue : Voltaire, Mirabeau, par exemple.
MOI
Il y a d'autres esprits non moins rares, qui n'ont ni l'étendue , ni le mouvement , mais qui enfoncent et creusent comme un puits. Pascal , Royer-Collard sont de ce groupe-là. Dieu a tout créé avec une variété infinie : les âmes, les fleuves et les abîmes.
SeebObI, sur la lerrasse.
UN SUISSE
L'Angleterre est une admirable race, quoi que vous puissiez dire. Elle a conquis dans l'Inde plus de deux cents millions de sujets et des trésors au delà de tous les calculs.
La conquête de l'Inde, j'en conviens, est un
titre magnifique, car elle est la plus belle conquête de l'histoire. Elle dépasse les conquêtes des Grecs, des Romains et des Espagnols.
UN SUISSE
Aucun peuple ne peut se vanter d'une si grande chose.
MOI
Aucun peuple , excepté le peuple français. La France a osé une chose plus glorieuse et sa révolution est supérieure à tout. Cette révolution est l'explosion même de la philosophie du xviii* siècle. Le peuple français a été à la fois le sacrificateur et la victime. Ce fait n'a pas été réalisé avec égoïsme , comme la conquête de l'Inde , par le génie de l'industrie , mais avec fraternité , par le génie de la liberté et de la raison. L'Angleterre s'est emparée de Tlndepour elle seule ; la France a voulu accomplir sa révolution pour elle et pour le genre humain. Elles seront récompensées , chacune selon son œuvre. L'Angleterre, cette Carthage difforme, gigantesque , personnelle , âprement orgueilleuse , ne peut que décroître dans la diversité lointaine de ses territoires; la France, cette Rome de l'esprit
civilisateur, cette armée du progrès de tous, ne peut que grandir dans les heureuses proportions de son unité géographique et sociale.
Au chalet.
UN RÉFUGIÉ
Vous lisez Platon , vous ; je lis Pascal. Ce malade sublime m'entraîne avec lui dans le noir, qui est mon élément.
MOf.
Pascal n'est pas une lecture bonne pour vous. Il augmente votre exil. Platon le diminuerait. Il vous rendrait la patrie éternelle , la patrie des idées. Platon , c'est la sérénité dans la lumière. Platon est à Pascal, ce que le Parthénon et le cap Sunium sont à la chapelle et au désert de Port-Ptoyal.
A la Cbartrease.
UN NAPOLITAIN
La langue française est la plus sourde , la plus terne et la plus barbare des langues de TEurope.
Quel détestable instrument pour l'éloquence et pour la poésie I
MOI
Quel incomparable outil pour le bon sens, pour la philosophie et pour la conversation!
Elle suffit même à tous les élans , à toutes les facultés du cœur et de l'imagination. Cette langue de M"® de Sévigné et de Voltaire est aussi la langue de Bossuet , de Racine et de Rousseau. Il est vrai qu'elle n'a pas le nombre, la sonorité, r éclat, le soleil des langues méridionales, de l'Espagnol surtout. Les voyageurs s'accordent à dire que rien ne paraissait égal à l'idiome castillan , lorsque Galiano lui communiquait le charme de sa voix, lorsque Lopez l'incendiait de sa passion et l'entrecoupait de son cri africain. Cette langue est une fanfare. Elle n'a encore eu cependant ni un Shakspeare , ni un Goethe , ni un Mirabeau.
UN NAPOLITAIN
Ah ! les langues du Midi sont une musique.
Orphée est impossible dans une langue du Nord. Les langues du Midi rayonnent, elles flamboient. Ce sont des langues imagées pour des peuples splendides.
Je me souviens d'avoir assisté à une séance des Cortès. Les orateurs qui parlaient n'étaient pas bien éloquents; je les comprenais mal, et néanmoins le seul enchantement des mots, des gestes, des physionomies, me fascinait, me ravissait. Je ne serais pas resté un quart d'heure à la chambre des députés de France, ou au parlement d'Angleterre. Ce n'est pas là une préférence de raisonnement; c'est une préférence d'instinct, de première et d'irrésistible impulsion.
MOI
Vous réduisez un peu trop les langues à une volupté, à un épicurisme de l'oreille et des yeux. Que deviendra la substance dans cet oubli de tout ce qui n'est pas la forme ?
Je suis très-sensible aussi à l'harmonie ; je la recommande aux langues du Nord , comme je recommande l'idée aux langues du Midi. Il n'y a que le génie pour sauver les langues des périls contraires. Le génie se taillera une langue dans sa langue natale. Il changera le plomb en or. . La plus grande langue sera celle qu'écrira le plus grand génie.
Donnez au statuaire grec un peu de boue , et il en fera la Vénus de Milo.
lOi VOYAGE
Sccbûhl , sar la terrasse.
MA FEMME
Que de choses nous apercevons d'ici! Lac, montagnes , vallées , soleil qui se couche , lune qui se lève , ciel et terre , dans toute leur magnificence !
NOTRE AMIE
C'est admirable , mais ce qu'il y a de plus extraordinaire, ne serait-ce pas l'homme, le roseau pensant dont parle Pascal et qui réfléchit tous ces miracles dans son regard et dans son âme?
GERALD
Sans doute l'homme est le privilégié de la création; cependant si Dieu s'est complu en nous, il ne s'y est pas épuisé.
MOI
Assurément. Nous ne sonàmes qu'une strophe, la plus vivante et la plus lyrique du poëme universel. Supérieurs en intelligence à tous les êtres, inférieurs en durée , en éclat , en étendue , à la
plupart d'entre eux , nous avons des attributs différents. Nous en avons aussi d'analogues. Les facultés même dont nous sommes le plus fiers sont répandues plus vastement que nous n'imaginons. Dieu , sans se confondre , luit dans son œuvre entière. Nous avons la prééminence, et il y a plus de divinité en nous ; mais il y en a en tout; et nos affinités sont innombrables avec l'immense création dont nous ne sommes qu'une si faible partie.
Considérons les merveilles du jour et de la nuit : les astres, ces voyageurs lumineux qui ne s'égarent jamais , les lacs qui respirent, l'Océan qui s'emporte et se calme, qui s'avance et se replie, tout aussi bien que s'il était doué de conseil et de volonté. La terre n'est pas moins féconde en prodiges. Son sein est inépuisable de trésors et de tendresse comme le sein d'une mère. Les montagnes , les vallées , les gouffres , débordent de mystères et de voix. Ils doivent avoir des rêves bien profonds. Car le grand Dieu qui s'en distingue , habite en eux , comme il habite en nous.
Plus nous observons de près, plus nous nous assimilons le monde , plus nous recueillons dans
196 YOVAGE
tous les règnes des phénomènes en quelque sorte humains. Où trouver des héros plus braves que le cheval , des amis plus dévoués que le chien ? Laisserons- nous l'animal pourTarbre? Prenons le beau cèdre de la Chartreuse qui nous abrite si souvent. Au printemps , en été , en automne, il relève ses branches pour recevoir, comme dans une coupe , les rayons et la rosée du matin et du soir ; en hiver, il abaisse ses rameaux , le long desquels coule la pluie froide ou glisse la neige glacée. Allons plus bas , dans l'échelle de la vie, allons jusqu'à la pierre. L'aimant se chargera de nous donner de nouveaux étonnements.
Voici une pierre savante et artiste : elle a une âme, une muse la pénètre, et, pareille au poëte, à l'écrivain , à la femme, elle a les premiers de tous les dons, les dons divins d'attirer et de conduire.
Ne soyons pas orgueilleux , à la manière de Pascal et des philosophes de Port-Royal. Eux , ils n'étaient pas seulement orgueilleux, ils étaient fermés à tout ce qui n'était pas l'homme. Nous, élargissons notre esprit et notre cœur aux proportions de toutes les œuvres de Dieu. Aimons-le d'abord, aimons-nous, puis aimons cette
charmante nature qui est notre sœur, et dont le père est notre père.
Ad chalet.
UN ITALIEN
Vous avez défendu ce matin Géricault trèsvivement.
MOI
Oui ; je ne vais pourtant pas aussi loin que vous. Je ne crois pas qu'il soit tout à fait un empereur, un César, ni qu il porte les mêmes abeilles d'or qu'un Raphaël, un Michel-Ange, un Rubens.
UN ITALIEN
Je vous demande pardon. Léonard de Vinci, Raphaël, Michel-Ange, le Titien, le Corrège, Rubens, Rembrand, Géricault sont les mêmes hommes. C'est la race des géants. Ils diffèrent selon le génie, le temps, le climat, la nation ; mais ils se valent.
MOI
C'est ici qu'il y a une nuance entre nous. Je reconnais que tous ces maîtres ont été sculptés grands et premiers, par l'éternel sculpteur; mais Géricault n'est pas leur pareil.
fJH VOYAGE
Seebûhl, sur la terrasse.
NOTRE AMIE
Je ne soupçonnais pas ce feu d'antique patriotisme chez les Suisses. Cela les rend nobles. Ils ne sont plus les mêmes, depuis la tentative siu* Neuchâtel, dans laquelle la Prusse vient de pousser M. de Pourtalès.
MA FEMME
Les Suisses ont tous maintenant la physionomie de l'héroïsme.
MOI
On ne juge bien le visage d'un homme et d'un peuple, que lorsqu'un grand sentiment les enflamme.
GÉRALO.
C'est l'histoire du caillou. Au repos, il est morne et sombre. Les passants le méprisent.
Vienne une commotion, et il n'est plus qu'étincelles.
Secbûhl , sur h lerrassc.
GÉRALD
Quelle haute science que la théologie !
MOI
Oui, surtout lorsqu'elle vient par le spectacle de la nature. Comment ne pas adorer Dieu dans l'infini du ciel et de la mer, dans la splendeur des astres , dans la fécondité des vallées et des montagnes? l'impression de la nature mène irrésistiblement à l'impression de Dieu.
GÉRALD
Comme l'histoire, à son tour, élève jusqu'à la philosophie. Qui ne reconnaîtrait une loi éternelle dans l'effusion des vérités, dans le mouvement des choses humaines, dans le jeu varié des passions, dans les vertus, dans les élans du cœur, qui toujours au delà du mal rêve le bien, au delà du bien, rêve le mieux ?
MOI
La nature et la théologie, l'histoire et la philosophie se. correspondent en effet par une logique infaillible.
C'est le coup et le contre-coup.
SOO VOYAGE
Seebûhl , sar I9 (errasse.
NOTRE AMIE
Vous souvenez-vous souvent de madame Aimé Martin ?
MOI
Très-souvent. C'est chez elle que nous nous sommes rencontrés.
MA FEMME
Je l'ai connue moins que vous deux, et je l'ai autant appréciée. Elle était digne du génie de son premier mari, Bernardin de Saint- Pierre, et de la bonté du second, Aimé Martin.
GÉRALD
Elle ne goûtait pas ce temps-ci.
NOTRE AMIE
Elle me disait : « Maintenant que le catholicisme est une mode, on dédaigne la philosophie et les philosophes. Je ne trouve plus le même respect pour M. de Saint-Pierre. »
Je lui répondais : « Ne vous tromperiez -vous pas. Madame? Je crois que jamais on n'a tant aimé l'auteur du Cafk de Surate^ de Paul et Vir-
AUX ALPES. iOI
ginie et de la Chaumière indienne. Ce n'est pas du respect, c'est de la tendresse qu'il inspire à tous. »
GERALO.
Elle était blessée qu'on le considérât trop comme écrivain, et pas assez comme philosophe.
iioi.
Elle avait bien tort. Le style, c'est là le charme immortel de Bernardin de Saint-Pierre. 11 est de la famille de Rousseau et de Fénelon. Ce n'est pas un métaphysicien de profession et d'école ; c'est un sublime apôtre. Il appartient plus encore à l'art qu'à la science.
Il n'était pas philosophe à la manière de Platon.
Platon vivait dans la région immuable des idées, dans le monde absolu de la métaphysique.
M. de Saint-Pierre avait entrevu ce ciel infini, mais il se complaisait dans les drames intérieurs, et ce qui était pensée pour Platon, était émotion pour lui. C'est le Platon du sentiment. Voilà le caractère de son génie et le secret de sa popularité.
soi VOYAGE
Seebûbl , sur la terrasse.
NOTRE AMIE
Que ne sommes-nous sûrs de pouvoir toujours nous retrouver, même dans la vieillesse, soit au penchant des montagnes, soit au bord de la mer, soit sur la rive d*uq lac?
MA FEMME
Ce serait le bonheur.
MOI
En attendant, jouissons de la douceur de vivre ensemble, sous ces tilleuls. Ici, près de cette grève battue des vagues, et de ces forêts de sapins pleines de murmures, dans ces parterres de roses et de résédas, la nature embaume l'amitié.
GÉRALD
Et Tamitié, à son tour, parfume la nature.
Seebûhl , i 4 septembre , snr la terrasse.
MA FEMME
J'espère le soleil pour notre visite aux petits cantons. Je ne dors pas, quand je songe que je vais aux glaciers.
NOTRE AMIE
Ah ! je vous envie tous deux. Vous aurez toute la joie du voyage, et nous, tout le malheur de l'absence.
GÉRALD
Vous adorerez cette contrée qui est le chefd'œuvre de la Suisse , comme la Suisse est le chef-d'œuvre du monde.
MOI
J'ai un immense pressentiment du lac des Quatre -Cantons, du Rigi, du Rosenlaui et de Grindelwald.
GÉRALO.
Il n'y a rien d'aussi beau. Vous pouvez, en huit jours, faire cette excursion, la plus intéressante de toutes.
Dites quinze jours. Je ne saurais ni voir, ni admirer, si je n'avais que le temps ; il me faut plus que le temps.