CHAPITRE VIII
De Seebûhl à Brienz. Le mal du pays. Le Brfinig.—Da lac de Longera au lac des Qaatre-Cantons. Nicolas de Flae. Arnold de Melchlhal. Saroeu. Stans. Stansstaad.
J'avais laissé Tautomne se fixer, avant de partir avec ma femme pour le lac des Quatre- Cantons.
Au lieu de chercher l'inconnu en moi , dans les idées , j'allais le chercher hors de moi , dans
la nature.
Je me sentais pénétré d'une tendre reconnaissance envers Dieu qui me permettait de contempler ses plus belles œuvres.
Cinq heures du matin sonnaient à Seebûhl.
Le lac de Thun était d'argent et d'azur. Trois barques de pêcheurs y traçaient leurs raies de phosphore. Notre barque de voyageurs était prête sur la rive. Nous y montâmes après avoir
embrassé nos amis que nous quittions pour
quinze jpurs.
Le ciel était pur, les glaciers, d'un blanc de neige , contrastaient sublimement avec le Niesen et le Stockhorn, cuivrés à la base, et, au sommet du rose le plus vif, le plus charmant.
Nous avons traversé le lac de Thun, si souvent par moi sillonné avec le vieux Pierre, notre batelier. Nous avons dévoré la plaine splendide de Neuhaus, d'Unterseen et d'Interlachen , dominée par de si grands monts que domine à son tour la Jungfrau.
Nous nous sommes lancés dans une autre barque , sur le lac de Brienz , dont les eaux dormantes, teintées de gris, d'or, de vert tendre, de vert sombre, reproduisaient tous les miracles de couleur, soit des rochers, soit des prés , soit des hêtres, soit des sapins, soit des hautes pentes qui l'encadrent.
Nous avons passé et repassé sous la dernière chute du Giessbach. Nous avons mouillé à sa poussière brillante, nos visages et nos cheveux.
Nous avons abordé à Brienz. Je m' y suis assuré de deux porteurs et d'un guide pour aller demain à Lungem.
Je m'eDtreteoais de notre itinéraire , avec le guide, pendant que ma femme tendait au lion aquatique d'une fontaine , la tasse de bois sculptée par le pâtre du Stockhom. Une jeune fille, d'une grâce antique, s'est avancée alors, un panier d'abricots à la main, et a dit : — « Madame, ma mère est de Fribourg et je parle votre langue. Acceptez des abricots de notre verger. Us vous rafraîchiront moins froidement que cette eau , et ils ne vous feront pas de mal. »
Ma femme a choisi quelques fruits et remercié la jeune fille, qui rougissait du plaisir de l'hospitalité accomplie. •
« Monsieur, m'a dit le guide, en me désignant la jeune fille, voici une des plus riches héritières de Brienz. — Qu'importe,. ai-je répondu. — Ah I c'est que c'est une triste histoire. — Gomment cela, repris -je avec intérêt. — Écoutez, repartit le guide, heureux d'avoir éveillé ma curiosité :
« Cette jeune fille s'appelle Kettly. Elle avait un frère qui se nommait Hans. C'était un brave garçon qui aimait à faire le bien. 11 était trop attaché à la Suisse, principalement à Brienz.
(i Son père est un ancien soldat qui a servi
Louis X\in et Charles X , en France. A votre révolution de 1830, il fut chassé comme le roi et il revint ici. Dans un voyage à Fribourg , il épousa une femme qui avait pour dot une fortune. Il eut de cette femme deux enfants :
d'abord Hans, et puis longtemps après, Kettly. Il réalisa des profits considérables dans le commerce des blés et des sapins. Il acheta de bonnes terres avec ses capitaux et c'est maintenant l'un des grands propriétaires du canton.
« Lorsque Hans eut vingt ans , il le fit partir de force pour l'Étranger. Comme il n'y avait plus* de Cent-Suisses en France et qu'ils sont tous catholiques dans cette famille , il envoya son fils en Italie, et l' affilia à la garde du pape. Hans demeura six mois à Rome. Mais il ne cessait, jour et nuit , de penser à la Suisse. Un soir, il déserta. Il reparut au milieu de nous. Il ne pouvait vivre sans son lac de Brienz. C'était bien naturel. Moi je n'aurais pas agi autremept. Aussi personne dans le bourg ne le blâma, personne , excepté son père.
« Le vieux sanglier ne pardonnait pas à Hans. Il grondait toujours sourdement contre son fils et lui faisait mauvais visage. Enfin, un vendredi,
c'était de funeste augure, il lui dit : « J'ai obtenu ta grâce. Tu vas repartir pour Rome et redevenir un serviteur du pape. Obéis , car c'est le seul moyen de recouvrer ton honneur. Je ne te souffrirai plus ici désormais. «La mère pleura, la fille intercéda. Tout fut inutile; Hans était condamné.
« Lui , n'adressa . aucune supplication à son père qu'il connaissait le plus obstiné des hommes. Il dit adieu à sa mère , à sa sœur, à nous tous , à moi particulièrement qu'il emmenait souvent à la pêche sur le lac. Nous supposâmes qu'il retournait à Rome. Hélas! Ce n'est pas Si loin qu'il avait résolu d'aller.
(( Le matin de son prétendu départ, il embrassa sa mère et sa sœur avant le crépuscule. Il s'élança, sans un mot à son père , sur une petite voiture du pays qu'il congédia, dès qu'il fut au bas de la cascade que vous voyez d'ici, dans la vallée. Cette cascade est l'Oltschibach. Hans gravit la montagne et s'approcha de l'ouverture par où la cascade se précipite. Je tiens cela du berger qui paissait ses vaches sur la montagne et qui fut témoin de tout. Hans se croyait seul. L'aurore était venue. Il s'assit, le pauvre cher Hans,
sur un bloc et chanta une chanson à fendre le cœur de tous les Suisses : le Mal du Pays! Le berger sanglotait de l'entendre. Sa chanson finie, Hans s'agenouille , fait une courte prière, se relève et se jette dans la cascade. La cascade le prend, l'enlace, l'étouffé, le meurtrit de roc en roc ; elle le tourne , le retourne , le broyé, s'abreuve de son sang et le roule à quelques pas de l'Aar. C'est là que nous l'avons ramassé et mis sur un brancard. Il était méconnaissable, tant la cascade l'avait défiguré ! Cette cascade. Monsieur, que l'on vante, que l'on trouve si magnifique , lorsqu'une fois elle vous a saisi, ce n'est plus une cascade, c'est une bête féroce.
« Tout le monde a conduit Hans au cimetière du bourg où il repose, selon son désir, dans sa terre natale. Sa mère est presque devenue folle ; sa sœur a été très -malade, comme si elle n'eût pas hérité, comme si, par cette mort elle n'était pas l'un des meilleurs partis des environs. Kettly, chacun le sait, a bon cœur. Quant au vieux père de Hans, quoiqu'il redresse sa moustache, et fasse le crâne, il est frappé là. 11 maigrit de plus en plus. 11 a un chagrin et ses minutes sont
comptées. On est persuadé qu'il n'ira pas jusqu'aux neiges d'automne. »
J'ai dîné avec un professeur très -distingué de Fribourg. Après lui avoir conté l'histoire de Hans, j'ai témoigné l'envie d'avoir la chanson Bernoise intitulée le Mal du Pays. L'habile professeur a traduit pour moi cette chanson de l'Oberland et me l'a offerte avec beaucoup de courtoisie.
La voici :