LE MAL DU PAYS
Cœur, mon cœur, pourquoi si triste?
Et que veulent dire ces murmures?
Il fait si beau en pays étranger!
Cœur, mon cœur, que te manque-t-il donc ?
Ce qui me manque ? Tout me manque.
Je suis trop perdu ici.
Si beau qu'il fasse en pays étranger.
Là , pourtant , n'est jamais la patrie.
Ah ! dans la patrie je voudrais retourner !
AUX ALPKS. 411
Afais bientôt, ma chrre, bientôt
Je voudrais être près du père, près do la mère,
Je voudrais aller à la montagne, au rocher, à la forêt I
Je voudrais revoir les cimes.
Les glaciers transparents et adossés aux monts ,
Où les agiles chamois courent ,
Où pas un chasse.ur ne peut avancer.
Je voudrais encore entendre les clochettes, Quand le vacher mène le troupeau , Quand les vaches folâtrent , Qu'aucun agneau ne reste dans la vallée.
Je voudrais monter sur les faîtes ; Je voudrais , près du lac blou , Où le ruisseau du rocher écume , Revoir notre petit village.
Voir les maisonnettes brunes,
Kt, devant toutes les portes.
Les voisines qui saluent amicalement.
Et qui , sur leurs bancs , ont de gaies visites.
vin
Personne ne nous aime i(M' ,
Personncî ne nous donne la main tendrement.
Et nul enfant ne nous sourit Gomme chez nous , en Suisse.
Loin d'ici ; que je sois de nouveau Là où , jeune , j'étais si bien.
Je n'aurai ni plaisir, ni paix , Jusqu'à ce que j'entre dans mon village.
Cœur, mon cœur, à la garde de Dieu I C'est encore une souffrance, résigne-toi.
Si le Seigneur le veut , il peut m'aider.
Et bientôt me- ramener au pays.
J'aime ce peuple pour sa diversité , qui n'est pas une force, mais qui est une originalité. 11 est très-guerrier et il est très -pacifique. C'est un soldat, un laboureur, un pêcheur et un berger. Il est républicain et il n'est point anarchique. Quelques-uns de ses patriciens ont été de grands patriotes. Il a vingt -deux gouvernements que l'on peut parcourir en un mois, et qui , sous le spectacle varié de leurs formes, ont un sens unique : liberté !
Ce peuple a tous les climats, souvent dans le
même lieu : le nord en haut, le midi en bas. 11 a tous les siècles dans la même minute : le moyen âge parmi les cantons catholiques, et, parmi les cantons protestants, les temps modernes.
Il est de toutes les races : Suédois, Germain, Franc-Comtois, Tyrolien. Il a toutes les religions et se compose de calvinistes , de luthériens, de papistes, de libres penseurs.
Son défaut est de n'avoir pas une langue seule, ce qui est, en quelque sorte, Tâme d'une nation et le sceau d'une civilisation suprême. Il parle allemand, français, italien. Dans les montagnes de Berne, plusieurs philologues voyageurs ont constaté, sous les chalets des métairies, des pâtres qui savaient les uns le grec, les autres l'hébreu. C'étaient des exilés dégénérés venus avec Lascaris, après la chute de Constantinople, et des juifs convertis. Ce n'est pas tout; les trois langues mères se divisent en une infinité de dialectes, et presque chaque bourg a un patois.
Voilà ce que je déplore dans le peuple suisse. Je comprends tous ses contrastes, toutes ses bigarrures, mais je lui souhaite une langue. Une langue, c'est une identité, c'est un moi pour un
2li VOYAGE
pays; c'est Taccent, c'est le timbre du génie d'un peuple. La patrie de Guillaume Tell, des conjurés du Grûtli, deWinkelried, le héros de Sempach, du chevalier d'Erlach, le héros de Laupen, du baron d'Hallwyl, le héros de Granson et de Morat, mériterait une langue magnanime comme le cœur indomptable et le libre esprit de ses citoyens.
Un mystérieux aimant m'attirait au delà de la vallée de Hasli , au delà du Brûnig , et , par le pays d'Unterwalden, vers le lac des Quatre- Cantons.
Nous avons suivi , depuis Brienz , la vallée de Hasli dont les habitants sont les plus nobles des Alpes. Leur origine est suédoise, soit que Ton admette leur tradition , soit que l'on consulte la structure de leurs corps, la distinction de leurs traits et la couleur de leurs cheveux. Chassés par la famine de la ville de Hasli , ils se fixèrent d'abord, au nombre de six mille, autour du mont Pilate et du lac des Quatre -Cantons. Hs s'établirent plus tard dans la vallée de Hasli à laquelle ils donnèrent le nom de leur ancienne cité. Ils y
ont gardé, pendant quatorze siècles, Fenripreinte de leur race. Us ont encore le type suédois. Les hommes sont agiles et robustes, les femmes grandes et belles.
Notre route est celle du Reichenbach, mais au lieu de continuer jusqu'à Meiringen, nous nous sommes arrêtés brusquement au pont sur TAar, et nous avons tourné à gauche dans le Brûnig. J'étais à pied avec notre guide. Ma femme était en chaise. Elle avait deux porteurs.
La vallée de Hasli s'étend du lac de Brienz, vers Meiringen.
Le Brûnig sépare cette vallée de la vallée de Lungern, et le canton de Berne du canton d'Unterwalden.
Le côtoiement du Brûnig plonge constamment sur la vallée de Hasli, traversée par TAar. Nous découvrions de plus en plus, en avançant, les glaciers de Meiringen , et la cascade tragique de rOltschibach, dont le jet écumeux nous envoyait son bruit et ses étincelles. Nous pensions à l'histoire du pauvre Hans. La cascade ne s'en souvenait plus. Elle avait tué le jeune homme avec l'innocence terrible d'un élément. Elle avait lavé le sang dont elle s'était souillée, et elle dé-
roulait, en se jouant, sa longue queue de comète toute ruisselante d* ondes et de rayons!
Nous étions loin de la région des vignes. Je m'imaginais que j'allais grimper comme au Stockhorn, de la région des chênes et des noyers à la région des hêtres, puis à celle des sapins, puis à celle des pins rabougris et des mélèzes au delà desquels , sur les plus hautes Alpes, il n'y a plus que les mousses et les lichens. C'était une erreur. Les espèces d'arbres sont mêlées sur le Brûnig, qui n'est pas assez élevé pour que toutes les régions végétales soient exclusives et distinctes.
Nous nous sommes reposés dans le joli village de Brienzwyll, entre trois fontaines, au milieu d'une population franche, empressée, active, qui nous abordait d'un sourire bienveillant et nous saluait d'un geste amical.
De ce village à la tour du Briinig, tour colossale de granit, d'où l'on voit toujours la cascade de l'Oltschibach , ce ne sont que promontoires, îles, anses, lacs, non plus d'eau, mais de verdure. En haut, des rochers à pic prolongent la tour du Brûnig dans la direction du Wylerhom qui surplombe tout; en bas, d'autres rochers,
non moins abrupts, s'entrecroisent vers TAar et vers la vallée de Hasli, qui est ravissante de Brienz à Meiringen, dont on aperçoit l'église.
C'est ainsi que nous avons atteint ZoUbaus , puis le faîte du Briinig. Une vapeur nous entourait. La montagne baignait dans une sorte de brume lumineuse. Elle émergeait avec plus de charme de ce léger brouillard de chaleur.
Des faneuses robustes, au teint coloré et au rire éclatant, travaillaient et s'amusaient, sur un plateau herbeux, au bord du sentier. Elles retournaient le foin avec leurs fourches et se le jetaient au visage. Elles faisaient leur métier gaiement à quatre mille pieds au-dessus du niveau de la mer. Elles avaient une chemise bien blanche, un jupon brun et un large chapeau de paille orné de colchiques, beaux lys des prés d'un rose-violet. L'une d'elles nous présenta, d'un air de bonne humeur, un bouquet de ces fleurs alpestres.
Tandis que ma femme remerciait la faneuse , et que notre guide causait avec les porteurs, qui avaient détaché les sangles de leurs épaules pour souffller cinq minutes, j'entrai, ou plutôt je glissai dans l'Dnterwalden.
Je ne pouvais contenir ma joie. Elle s'exprimait en mouvements rapides, en cris, en transports. Je tentais une folle descente qui s'accélérait de toute mon allégresse intérieure. Je pensais, je sentais, j'aimais à la fois et j'accomplissais mieux tous les instincts supérieurs de l'âme. J'avais un désir, une vitesse , une ivresse qui m'entraînaient, comme si ce pays avait eu un cœur pour me recevoir et des bras pour m'étreindre. Rien ne me manquait et tout me surabondait. Je débordais d'infini. Dieu me parlait en secret. Je l'adorais dans ses œuvres. Par l'admiration, je les faisais miennes, je les conquérais. Le ciel était à moi , et les cascades , et les rochers , et les ravins , et les gouffres , et les bruits de l'eau, et le murmure des cimes, et tous les hasards des bois, des monts, des solitudes. Il y a surtout une prairie , avant la chapelle du Brunig,uneprairieoblongue,environnéed arbres, de lierre et de mousse, qui m'a laissé une impression de fraîcheur éternelle et d' éternelle jeunesse.
Je m'assis au seuil de la chapelle dont la petite porte cintrée a une grille de fer. De là, j'apercevais , en arrière , ma femme qui descendait à son tour avec sa robuste escorte. Et je distin-
guais avec bonheur le village et le lac de Lungern, le lac de Sarnen, puis, dans les sublimités de rhorizon, les croupes et les sommets du mont Pilate. Je respirais la piété libre, mais d'autant plus puissante.
Les porteurs firent auprès de moi une autre halte. Ma femme était ravie des horizons que je lui nommais. Si délicieux qu'ils fussent et que fût la chapelle, il fallut cependant les quitter. La difficulté du chemin de Lungern augmenta, et la beauté des antres, des retraites redoubla dans les mêmes proportions.
Je remarquai trois petites filles suspendues aux roches , comme des chevrettes. Elles cueillaient des mûres au milieu des fougères, des campanules et des bruyères. Leurs corps étaient ensevelis dans cette mer de plantes. Il ne sortait des fleurs que leurs charmantes têtes , fleurs ellesmêmes d'innocence , de grâce et de vie.
Je franchis , après six heures de marche , la grille de l'auberge de Lungern. Quoique trèsfatigué, je l'étais bien moins qu'à Weissenburg, à mon retour du Stockhorn.
Mafemme et moi, nous secouâmes la poussière de nos souliers. Nous changeâmes de vêtements
iSO VOYAGE
et nous nous mîmes à table. Nous avions faim et soif, soif surtout*. Nous repoussâmes les viandes pour dîner d'une omelette, d'une truite et d'une salade. Nous bûmes délicieusement de l'eau glacée dans du vin blanc.
La nuit fut étouffante. Malgré ma lassitude, je ne dormis pas. Une bouffée de vent du Brunig , eût mieux valu , pour me rafraîchir que toute l'atmosphère de Lungern. Je n'eus dans mon insomnie qu'un dédommagement: Ce fut une fontaine qui coulait sous ma fenêtre , et dont l'intarissable harmonie finit par m' assoupir, vers trois heures du matin.
Nous partîmes à six heures dans une grossière calèche qui devait nous conduire jusqu'à Stansstaad« Nous côtoyâmes le lac de Lungern , trèsresserré et très-pittoresque entre ses montagnes. Des cascades tombaient, à chaque pas, dea hauteurs. -
Nous nous sommes détournés un peu à Rudenz pour mieux voir l'ancien château du gendre parricide de Rodolphe d'Erlach. De là, jusqu'à Eiwyl , nous nous sommes entretenus du vain-
kVi \LPes. «1
quenr de Laupen. Nous avons longé, «l'Eiwyl à Sachseln , les borda du lac de Saroeii , entre des champs magnifiques de poiriers , de noyers et de pruniers. Moins accidenté que le lac de Luqgem , le lac de Samen est plus vaste et plus riant. Il a six kilomètres de loni^eur et deux de largeur. Sa profondeur est de àea\- cent quarante pieds. H est entouré et embaumé d'arbres fruitiers et de (leurs.
Nous avons déposé à Sachseln nos sacs de voyage, afin de visiter l'église du bourg et le Ranft, un célèbre ermitage de la montagne.
Sachseln est un jardin et un verger , à la base da Sachslerberg. Us femmes de l'interwaldeu lont aoa^ candides que belles. Elles ont une poli- ! cordialp. Cp qni les distingue extérieure- » femmes Ac trm» les autres cantons, r coiffure. KIIp^ï relèvent leurs cheveux naniet le« wnentde nattes de rubans der- ». fA<t rubans se rattachent à de lai^s pf»rgtvnt ou rl'or qui étincellent parfois I. Cf'i rpingles sont le principal [.iiterwalden.
ein est fort curieuse. Elle r BHe est bâtie en fonne de
croix latine. Elle a plusieurs chapelles et vingtdeux colonnes du plus beau marbre noir. Elle renferme les reliques et le portrait de Nicolas de Flue , Termite national de la Suisse.
Tout le pays est plein de cet ermite qui mérite bien un regard et un souvenir. Nous avons donc monté au Ranft avec intérêt.
Nicolas de Flue (Von Fluh) était un homme dont l'amour avait embrasé la jeunesse. Marié à une femme dont il était épris , il en avait eu plusieurs enfants.
Cet amour humain avait fait place à l'amour divin. La religion s'était emparée peu à peu de Nicolas de Flue et avait brûlé toute autre passion dans son cœur. 11 s'était séparé de sa femme qui était restée chargée de la famille , et il était allé s'exténuer au Ranft dans les macérations et dans la prière.
Le Ranft est l'ermitage , où s'établit jusqu'à sa mort, le solitaire. 11 habita cette sorte de hutte dix-neuf ans et demi. Tous les mois, il descendait à Sachseln, afin de communier devant le peuple , puis il revenait au Ranft où recommençaient ses contemplations célestes. Il s'y abîmait comme dans un océan. 11 se nourrissait
AUX ALPES. Sia
de racines, buvait Teau des torrents et des cascades. Il couchait sur la terre nue , et c'était son lit; des cailloux supportaient sa tête , et c'était son oreiller.
Cet ascète, implacable pour lui, ne cessa poîiit d'être indulgent pour les autres. Parmi toutes les vertus de son dévouement , il avait la vertu du patriotisme. Et cette vertu fut récompensée. Lui qui intercédait tant pour la Suisse, un jour, il eut le bonheur de la sauver.
C'était après les guerres de Bourgogne : Berne désirait faire entrer dans la Confédération Soleure et Fribourg , qui s'étaient si bien battues avec elle. Uri , Schwyz et Unterwalden ne voulaient pas. Ces cantons forestiers se méfiaient des villes dont ils redoutaient l'industrie, la richesse et la puissance. Les villes, de leur côté, craignaient sur leurs sujets des campagnes l'influence démocratique des cantons forestiers.
Les députés de la Confédération réunis à Stans s'étaient livrés à des violences inouïes en agitant ces deux questions: l'admission de Soleure et de Fribourg, et le partage du butin conquis sur le duc de Bourgogne. Aux menaces mutuelles succédèrent presque les voies de fait. Chacun en
aai VOYAGE
appelait aux armes. La guerre civile était imminente.
Désespéré de ces débats qui, à tout moment, pouvaient devenir sanglants, et qui, dans tous léfe cas , étaient la ruine de la Confédération , le curé de Stans court au Ranft. 11 n'espère qu'en Nicolas de Flue. Il lui rend compte de ce qui se passe. Le solitaire se recueille à genoux devant Dieu. Soudain il prend une grande résolution. Il se relève, saisit son bâton, ceint ses reins d'un manteau usé, son front d'un bonnet dé loutre conservé encore comme une relique , et il s'en va, par les frimas de décembre, au bourg de Stans.
Les députés étaient assemblés de nouveau et la discorde avait rallumé leurs fureurs. Ils délibéraient, assis autour d'une grande table de chêne, les yeux enflammés, les poings crispés, la rage au cœur et l'injure à la bouche.
Tout à coup, l'ermite du Ranft, vénéré de tous les cantons, paraît dans la salle des séances. Tous aussitôt, députés des villes, députés des campagnes, sont debout. On présente un siège au solitaire. Mais lui, le refusant, fait signe qu'il veut parler. Ses vêtements sont grossiers.
sa taille est grande et frêle. Il est chauve et sa barbe blanchit déjà. Sa physionomie respire Fonction. On comprend que cet homme, sans l'esprit qui l'anime , s'affaisserait. Sa maigreur était si prodigieuse , racontent les chroniques de rUnterwalden, que son corps était transparent et qu'on voyait le soleil à travers. Elles ajoutent qu'à cette époque, l'ermite depuis dix ans n'avait pas mangé , et vivait de la grâce de Dieu.
Le respect pour Nicolas de Flue était univerversel et les députés l'éprouvaient au même degré que le peuple. Le solitaire n'eut pas de peine à obtenir du silence. Il demeura sur ses pieds dont les sandales étaient toutes poudreuses de la route. Il s'appuya de la main gauche sur son bâton de voyage , et mettant la droite sur son cœur: — « Mes amis, dit -il, je viens vous exhorter à la concorde , au nom de celui qui est mort pour nous sur la croix et qui aimait pardessus tout la paix et les pacifiques. »
L'accent du solitaire, son émotion , sa douce autorité calmèrent , comme par miracle , son auditoire. Alors, Nicolas de Flue s'écria : « Eh I quoi , vous , mes concitoyens , qui avez créé , par l'union , la nation suisse, vous vous divise-
riez! vous sépareriez ces bras dont le concours n'est pas nécessaire seulement à la prospérité , mais à l'existence même de la Confédération ! Non, non, j'en jure par le Dieu de nos ancêtres, il n'en sera pas ainsi -et cette honte ne sera pas infligée à vos mémoires. Vous ne briserez pas, pour un butin, qui est glorieux et qui serait vil, le lien des Cantons, sans lequel il n'y aurait plus de patrie, plus de Suisse. Vous, villes , vous ne blesserez pas les cantons forestiers, les pères de la Confédération; vous, campagnes, vous n'offenserez pas les villes qui ont combattu si bravement avec vous contre le duc de Bourgogne.
Aujourd'hui , vous vous entendrez pour recevoir Fribourg et Soleure parmi les Confédérés et pour partager également les dépouilles de l'ennemi. Voilà, croyez-moi, la justice, la bonne politique, le devoir de chacun de vous ! »
Et comme tous applaudissaient, le solitaire attendri s'interrompit un instant , puis reprit : (( Encore un conseil , mes amis . et j'aurai fini.
« Ne vous mêlez pas aux disputes des princes. Ne vendez pas, à prix d'or, le sang de vos enfants qui appartient à la patrie seule. Sachez que vos enfants , enrôlés au dehors , y laissent
la vertu suisse et en rapportent le vice étranger. »
Les acclamations furent unanimes. Ce jour-là, le 29 décembre 1481, Soleure et Fribourg furent admises dans la Confédération et le butin fut partagé sans querelle. Le pacte de Stans régla tout d'après Téquité. Il stipula, en outre , que si Tun des cantons était attaqué d'une façon quelconque, tous les autres cantons seraient solidaires.
La paix fut maintenue et la Confédération cimentée par Nicolas de Flue. Il lui suffit pour cela dé faire couler dans tous les cœurs Thuile dont son cœur débordait comme une urne de rÉvangile. Nicolas de Flue était un martyr et un citoyen, connu de tous, admiré de tous.
De là son ascendant. Mieux qu'aucun autre , il correspondait à la double fibre religieuse et patriotique des Suisses. Voilà pourquoi il fut si providentiellement le missionnaire , le négociateur et l'arbitre de cette conjoncture décisive.
L'ermite retourna au Ranft. C'est une bien sauvage retraite. On y sent l'incurable mélancolie de l'âme du solitaire , son dégoût d'ici-bas. L'angoisse de l'isolement et la désolation du
désert soufflent et pleuvent partout, au Ranft, dans les vents et dans les eaux. Ne plaignons pas cependant Nicolas de Flue. Il avait épuisé l'amour, lorsqu'il se mura dans ce rocher, lorsqu'il s'y déroba obstinément à l'amitié, à la famille , à l'intimité d'un monde bienveillant et simple. Insensible à toutes les privations comme à tous les plaisirs , le solitaire s'était réservé la prière et le dévouement. Sous sa Cabane trop chaude en été, trop froide en hiver, il était peutêtre le plus heureux des confédérés , puisqu'il avait l'enthousiasme de l'infini, et que, dans les élans qui jaillissaient de son ennui des choses mortelles, par intervalles, il possédait Dieu , le souverain bien.
La piété a deux formes : l'une, sévère, libre et virile, qui adore la lumière, et c'est celle que nous préférons ; l'autre primitive , crédule , amoureuse du mystère où percent quelques rayons dans les ténèbres, et c'est celle de l'enfant, celle de la femme , celle du peuple. Ces deux piétés ne sont qu'une au fond du cœur. Quelle que soit notre prédilection , elles sont, l'une et l'autre, nos plus sublimes instincts.
J'honore la piété naïve, mais je souhaiterais
qu elle ne fût ni superstitieuse, ni fanatique; je souhaiterais qu'elle eût fait un progrès vers la raison , depuis Nicolas de Flue. Eh bien , non , c'est toujours la même mythologie puérile. Ce sont toujours les mêmes petits monuments barbares. Les cantons forestiers ont en tous lieux , comme au Ranft, jusque sur les rocs escarpés de leurs lacs , jusque sur les hauts sommets de leurs monts , de ces petits monuments qui contrastent avec l'immensité de leur nature. Ces monuments , dans la splendeur de la création , choqueraient fortement, si on ne les absolvait en les expliquant par la piété sincère qui les a multipliés.
L'Unterwalden est un exemple de ce bon sentiment et de ce mauvais goût. Le moyen âge y est florissant. Les églises y sont parées comme des pagodes. Les moindres chalets ont des vitraux de chapelle. Des saints étranges sont encadrés dans le bois et dans la pierre , à tous les carrefours des routes. Les femmes sont surchargées de croix et de chapelets. Des christs, de toutes les couleurs, se dressent, sous des auvents peints , dans les cimetières , au milieu d'images d'étain , de cuivre et de fer-
blanc. L'Unterwalden est, delà sorte, le triomphe confus des légendes du catholicisme , auxquelles se rattachent, il est vrai, les légendes de la patrie.
Cela est bien ; cela serait mieux avec moins d'amulettes. 11 y a ici trop de paganisme populaire, et pas assez de cette religion grave , fervente et sérieuse qui serait si parfaitement en harmonie avec les beautés de la nature et la grandeur de Dieu,
Nous avons couché à Sachseln. Notre calèche, blanche de poussière, était prête avant quatre heures du matin. Le cocher Ta lancée entre les vergers qui continuent d'ombrager la route, depuis Sachseln.
Je craignais que le ciel ne se dégageât pas et qu'il fût nuageux au delà de Sarnen. Jusqu'à Sarnen , peu m'importait. Il me semblait même que par ce temps couvert qui rappelait un jour de vendanges, les traditions.émergeaient mieux du fond des brouillards.
Nous avons traversé le Melchthal et atteint Sarnen. Nous considérions, de la place de l'hôtel
de ville , où nous nous reposions sur la margelle de la fontaine, le monument municipal. A côté de nous, une jolie jeune fille remplissait d'eau une hotte cerclée de fer et surmontée d'une tête de bouc sculptée par un pâtre du canton. J'ai demandé à cette vierge de Sarnen quelle était la colline qui se dressait devant nous : la jeune fille a rougi, sa physionomie s'est animée, ses regards se sont enflammés et son attitude était sauvagement noble, lorsqu'elle m'a dit, avec une emphase gutturale : « Landenberg. »
C'est en efiet la colline du château d'où le chevalier Beringen de Landenberg opprimait tout rUnterwalden. Ce Landenberg, qui a laissé son nom abhorré à cette colline de Sarnen, était un bailli autrichien, une créature de l'empereur Albert de Habsburg.
n répandait la terreur dans les montagnes et dans les vallées. 11 était servi par des sicaires qui exagéraient encore sa tyrannie. 11 suffit d'un ^ul trait pour donner une idée de son adminision.
paysan du Melchthal, le vieux Henri An- Iden avait été condamné à la peine la lelle qui puisse consterner le laboureur :
Landenberg avait prononcé la confiscation du plus robuste attelage de bœufs du vieillard. Cet arrêt s'exécuta avec une insolence qui. le rendit plus odieux. L'officier du gouverneur s'empara des bœufs et les arrachant à la charrue, s'écria : «Qu'ils s'attèlent eux-mêmes les rustres qui voudront manger du pain. »
Arnold an-der-Halden, que l'histoire nomme Arnold de Melchthal, du nom de sa vallée, ne supporta point timidement cette insulte. C'était un jeune homme courageux et bouillant. Indigné de la rapine, plus indigné de l'outrage, il frappa violemment de son bâton l'officier de Landenberg, lui cassa deux doigts, et, avant que les gardes fussent remis de leur surprise, il s'enfuit dans les bois.
Le chevalier Beringen de Landenberg se vengea en bailli autrichien. Il punit le fils sur le père auquel il fit crever les deux yeux.
Cette barbarie eut le contre-coup qu'elle devait avoir, et ce contre -coup fut une révolution.
En parcourant ce canton pastoral, j'ai beaucoup pensé à ce généreux Arnold, l'un des fondateurs de l'indépendance helvétique, et le héros
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dé rUnterwalden, comme Nicolas deFlue en est le saint.
La popularité d'Arnold de Melchthal est immense, et c'est la meilleure de toutes : la popularité de la postérité. Sa mémoire a pénétré dans les moindres chaumières, et son portrait a été tracé par des artistes rustiques avec celui de Winkelried, sur les murs de sapin de presque tous les chalets des villages.
Heureuse la Suisse, de ce que ses annales, au lieu de dépraver le sens moral, l'épurent par la poésie du patriotisme ! Chez elle, la gloire, loin de signifier: Despotisme, signifie toujours : Liberté ; et, par un privilège qui lui est propre, ses chroniques ne sont pas mortes, elles vivent dans toutes les poitrines, dans tous les cœurs.
Ah! j'ai bien compris, durant ce voyage, la toute -puissance de l'esprit pul)lic, quand cet esprit public est l'âme même d'un pays, quand une rougeur de jeune fille en apprend plus qu'un livre, et manifeste mieux une nation que toute une bibliothèque. Pourquoi ne pas l'avouer? Quel Tacite nous eût révélé Landenberg et Arnold de Melchthal aussi éloquemment que le . geste, l'accent de cette vierge rencontrée par
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hasard à la fontaine de Sarnen, où elle était venue avec sa hotte des Alpes, comme, dans les âges primitifs , les vierges de la Bible venaient avec leurs urnes de Palestine, au puits de Jacob?
Notre nuit à Sarnen à été excellente. Quoique voilée, Taube s'est éclairée par moments, ce qui est de bon augure.
Nous avons cheminé gaiement sur la route de Stans. Soudain nous nous sommes recueillis à la lisière d'une vaste courbe de verdure. Nous éprouvions comme un tressaillement. Devant nous s'élevait le Rotzberg, couronné de ruines ; à notre gauche, le Pilate aux flancs déchirés, au front nébuleux , aux croupes sombres ; à notre droite, la Blûmalp, aux antres mystérieux.
Nous avons été touchés d'un pressentiment qu'ont surpassé encore les délices du jardin de Stans. Là, ce n'a plus été que fruits, qu'oiseaux, que fleurs, qu'eaux murmurantes. Des grappes de prunes et de poires pendaient des rameaux. Les corneilles, qui avaient trempé leurs ailes dans les nuées du Pilate et du Rotzberg, s'amusaient à becqueter les sources, autour desquelles
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sautillaient la mésange, le verdier, Talouette, le courli, et que rasaient les martins-pêcheurs. Les anémones, les renoncules, les menthes, les sauges, les campanules, les roses, les clématites, les géraniums, les hyacinthes étalaient leurs couleurs et livraient leurs sucs aux abeilles dont le miel est exquis dans tout TUnterwalden. La rosée lave ces taillis de bouquets, le matin et le soir ; les rigoles les baignent tout le long du jour. Ils descendent dans les cavernes de la Blûmalp, ils grimpent sur ses crêtes. Partout, ils réjouissent le voyageur. Les torrents roulent, les ruisseaux coulent dans cette vallée de Stans. Ils ont quitté leurs lits de sable et de gravier ; ils glissent mollement sur un nouveau lit de plantes et d'herbes qu'ils plient comme des chevelures sous leurs flots de naphte. Tout embaumait, tout brillait, tout chantait dans cette ravissante contrée.
De Sarnen à Stans, c'était comme de Berne à Thun : un fragment de l'Kden. Mais de Stans à Stansstaad, jusqu'au bord du lac des Quatre- Cantons, c'était l'Éden tout entier. J'étais saisi, transporté. Ni les vers de Schiller, ni les notes de Rossini ne m'avaient fait tant espérer. Cette nature est vraiment le ciel terrestre de Dieu.