CHAPITRE X
Excursion rétrogressive sur Lungem, par Stans et Sarnen. Le cbevrier ; ie Ranz des chèvres. — De Lungem à Meiringen , à travers le Brûnig. L'embouchure du Reichenbach.
Adieu le lac des Quatre -Cantons I adieu Beggenried I
Nous avons été tristes ma femme et moi de les quitter. Nous avions besoin de nous répéter que nous allions au Reichenbach , à Rosenlaui et àGrindelwald. Nous supportions patiemment le mauvais cheval de notre voiture; car il nous éloignait lentement.
J*ai revu Stans avec bonheur. Stans brille et rit aux yeux , comme la reine des arbres fruitiers , entre la Bltimalp , le Rotzberg et le Pilate. Elle est la cité des deux Winkelried, Arnold, le héros de Sempach , et son frère, qui tuait les ours, les dragons dans leurs repaires, un Thésée helvétique.
Arnold est le plus grand de sa race ; il mérite bien sa gloire.
Léopold d'Autriche, au mois de juillet de Tannée 1386, était avec toute la noblesse de l'Empire , aux portes de Sempach. Les Confédérés n'avaient à lui opposer qu'une poignée d'hommes. Néanmoins ils déployèrent leurs bannières devant le duc. Léopold, au lieu d'attendre le gros de son armée , cédant à sa colère contre de vils pâtres , ordonna aux chevaliers de mettre pied à terre et de charger ces rustres séditieux. Les chevaliers étaient les plus nombreux , malgré l'absence de l'infanterie autrichienne.
Les Suisses à leur approche , sans les compter et sans se compter, tombèrent à genoux , puis se relevant, ils se jetèrent sur cette troupe pesante, cuirassée et hérissée de lances. C'était un mur d'airain. Il ne recula pas et nulle brèche ne se fit. Les Suisses étaient tués, l'un après l'autre, sans parvenir à escalader le mur formidable.
Il fallait cependant le franchir , ou subir le joug. La perplexité oppressait les braves, le doute s'emparait des faibles.
Tout à coup, une voix éclate comme une avalanche. On s'arrête et on écoute. C'est la voix connue d'un chevalier de TUnterwalden. — « Confédérés, s' écrie -t -il, je vous recommande ma femme et mes enfants. Je suis Arnold de Winkelried , votre ami. Je vais vous ouvrir la brèche et mon cadavre vous servira d'échelon. »
Voilà ce que cria fortement Arnold de Winkelried, et il bondit soudain, se précipitant contre la forêt de lances et saisissant en faisceau sur sa poitrine , tout ce que ses bras purent étreindre. Il expira, percé de mille pointes.
Alors ses compagnons profitant du vide qu'il avait creusé, sautèrent par dessus son corps, dans les bataillons étincelants de l'aristocratie impériale, et l'exterminèrent presque toute. Peu échappèrent. Seigneurs et gentilshommes mordaient la poussière en gémissant. Accablés par leurs cuirasses , embarrassés par les inégalités du sol , tout trempés de sueur dans une chaleur torride de Juillet , ils s'affaissaient sous les haches d'acier ou sous les massues de fer des Confédérés. Le sang des nobles coulait comme l'eau. Léopold lui-même fut abattu mortellement par un rude montagnard de Schwyz;
et la phime ducale, )a plume de paon, fut souillée, avec les drapeaux détestés de r Autriche, dans la boue rougie du champ de bataille.
Le sacrifice magnanime d'Arnold de Winkelried fut ainsi couronné par la victoire.
J'étais descendu de voiture au faubourg de Stans. J'ai demandé à une petite marchande de dix ans au plus, qui portait une balle légère de merceries sur l'épaule, de nous conduire à la statue de Winkelried.— « Arnold?» m'a-t-elle répondu d'un accent d'intelligence , et elle nous a menés à une fontaine, sur une grande place.
Elle nous a indiqué la statue et a fait un signe de croix , comme si elle nous eût désigné un saint. C'était en effet un saint de la patrie.
La statue d'Arnold de Winkelried surmonte , à Stans, la fontaine de la place de l'Église. La naïade s'épand dans sa vasque ciselée et semble vouloir, en ruisselant , rafraîchir éternellement le héros. Quatre mules charmantes d'un noir de jais, avec des houpettes de laine rouge aux tempes , buvaient à cette vasque et faisaient résonner gaiement leurs grelots de cuivre.
La petite ville de Stans est au milieu d'un ver-
ger incomparable qui nous a couverts de ses branches et de ses fruits, tout le long du lac de Sarnen , jusqu'au lac de Lungern et au boui^ de
ce nom , par oii nous nous réjouissions de re-
J'ai retrouvé, là, mon auberge. J'ai changé de chambre , afin d'avoir sous une de mes fenêtres mon ancienne fontaine, et, en face de mon autre fenêtre, une cascade délicieuse, la cascade deDundelbach.
J'ai bien dormi cette fois. J'étîds debout à quatre heures du matin. Je pensais au Brttnig oti je devais m' enfoncer de nouveau. L'aube ne blanchiss£Ût pas encore. Je ii'apercevMS rien ; Je n'entendais que le bruit de la fontaine et de le.
.oea les ténèbres se dissipèrent. L'au-
distinguai les objets' environnants,
Plient d'hommes ni d'animaux ne
îàde l'auberf^e. Vers cinqheu-
(wg^de trompe attira mon atten-
■jn de seize ou dix-sept
^ndis que d'innombra-
bles chèvres accouraient, cabriolaient autour de lui. Bientôt il laissa pendre sa trompe en bandoulière. A ce moment , un volet s'entr' ouvrit et il tomba un bouquet de giroflées. Le jeune garçon s'approcha lestement, ramassa les fleurs et remercia, par une fanfare, celle dont il avait deviné la main. La fanfare contenta un cœur de jeune fille et rassembla les chèvres. Quand elles y furent toutes , le pâtre amoureux mit son bouquet à sa boutonnière , il entonna une chanson dont l'air me plaisait, et il s'avança en tête du troupeau , à la cascade de Dundelbach.
C'était un des chevriers de Lungern. Il était joli , vif et hardi. Son costume , quoique bien usé , n'était pas sans coquetterie. Il avait de gros souliers , des bas bleus , un pantalon gris foncé, un gilet brun , et une veste verte avec des boutons de métal. Le bouquet de giroflées était fixé à la veste , au-dessus de la trompe en bandoulière. Le pâtre avait enroulé à son cou une cravate rouge et portait son feutre violet, tantôt sur l'oreille gauche , tantôt sur l'oreille droite, toutes deux ornées d'anneaux d'argent.
Le chevrier marchait, en sautant parfois, vers la cascade de Dundelbach. Il chanta d'une voix
sémillante un air d'alouette dont j'ai eu les paroles. Il chanta plus fort dans la prairie, au-dessous de la cascade. C'est là qu'il rallia définitivement son troupeau. La cascade de Dundelbach descendait d'une hauteur de deux cents pieds, depuis le pacage de Breitenfeld jusqu'à la base du Wylerhorn, tandis que le chevrier chantait et sonnait tour à tour, autant pour le moins à sa maîtresse invisible qu'à son troupeau.
Mon envie redoubla d'avoir la chanson du jeune pâtre, et en même temps, de compléter sa toilette. J'appelai le palefrenier de l'auberge qui est de Neuchatel et qui parle français. Je lui tendis ma gourde et je le priai de l'offrir de ma part au chevrier, ne mettant qu'une condition à ce petit cadeau, c'est qu'il s'arrangerait pour m'envoyer, dans la matinée, sa chanson. — « Le maître d'école fera l'affaire , me répondit le palefrenier. 11 est inutile que Monsieur donne pour cela une gourde si belle et si pleine à ce mauvais garçon de là-bas. » — « Je la lui donne alors sans condition, repris-je. » J'insistai, j'encourageai* le palefrenier par un pour-boire et il m' obéit. Je le suivis du regard jusqu'à la cascade de Dundelbach, et je us témoin des transports du jeune chevrier.
i76 VOYAGE
Il examina la gourde , la présenta au palefrenier qui fit une libation ; le chevrier Timita , puis il passa la gourde en bandoulière, comme sa trompe ; après quoi , il jeta son chapeau, le ressaisit adroitement , trépigna , dansa et me joua la même fanfare dont il avait salué le bouquet de giroflées de sa maîtresse. Cette fanfare terminée , il recommença de chanter et disparut avec ses chèvres dans la montagne.
Moi, par le palefrenier et par le maître d'école, j'obtins en français la chanson du chevrier.
La voici dans sa verve et dans sa simplicité :