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LE RANZ DES CHÈVRES

Jouhoh I ne suis-je pas le chevrier?

Je ne me lasse pas, ni de mon cornet,

Ni de ma petite chèvre.

Dans, mon sachet j'ai du fromage et du pain,

Mes cheveux sont bouclés, mes joues fraîches ,

Et mon cœur est rempli de joie.

Jeunes, vieilles.

Qui donnent du lait et qui n'en donnent pas,

Grandes, petites.

Belles, laides.

Je les mène sur la montagne, aux pâturages;

Holioli I ouhu !

Je monte tôt sur la cime et le rocher I Vers les sentiers étroits et sauvages Où aucune vache ne peut aller.

Maint homme téméraire n'irait pas.

Là où je suis , mes chèvres , II. n'oserait me suivra

Tourne , Hudel.

Approche , Strudel ;

Toutes, montez,

Montez plus haut, Où les doux chamois vont,

Holioli 1 ouhu I

11 est plus d'un pauvre homme ,

Qui, vraiment, n'a pas de quoi avoir une vache;

Eh bien , il a des chèvres.

Donc , pas moins je ne chante.

Quoique je ne sois pas un vacher.

Et qu'on me nomme seulement cheVrier.

Pas plus loin ,

Noire Luri ,

Là, à l'ombre.

Le long de ce ravin Qui conduit à la Banisegg.

Holioli I ouhu I

Jouheh l me voilà à la cime.

L'avalanche du rocher tonne, c'est terril)le !

Entends-tu, entends-tu le glacier craquer !

Eh bien, que le glacier craque, que l'avalanche tonne,

Peu m'importe !

Ici. au sommet, je suis en sûreté.

Et je puis rire.

Mutti, Schabé,

Pas plus bas.

Approche, Lander,

Pas dans les sentiers.

Restez ici, en haut!

Holîoli I ouhu !

Et lors même que je n'ai pas un batz ,

Pas le premier batz pour acheter une chèvre !

Je n'en suis pas pour cela très à plaindre.

Les gens qui ont de l'argent et des biens

Se plaignent de tant de choses ,

Que l'on n'a plus le temps d'écouter les pauvres !

Petite, approche,

Tu es la mienne !

Laisse-toi traire,

Chère favorite , C'est toi qui es la chèvre de mon dîner.

Holioli I olihu I

Si pourtant j'avais quelques mille francs , Je ne les jetterais pas dans la fente du glacier. Tout de suite j'irais auprès de mon Eisi :

Regarde mon trésor, ce que j'ai là ,

N'est-ce pas? Je suis un homme riche.

Elle me prendrait sûrement, je le sais.

Si j'avais ,

Je voudrais ,

Mais quand même ,

Je veux me réjouir, Encore que je n'ai pas l'argent.

Holioli ! ouhu !

Après les lacs de Samen et de Lungern , le Bninig.

\ers dix heures , ma femme était suspendue aux courroies des porteurs, et mes pieds emboîtaient les étriers. Nous gravissions silencieusement. Le soleil et Tombre se disputaient le mont. Ail pas intelligent de mon cheval et sous les sapins d'un vert noir, je me souvenais des Gantons forestiers que je quittais. Je me souvenais des tresses de femmes entrelacées dans des rubans et nouées derrière la nuque , par des épingles à plaques de métal. Je me souvenais des mules , des juments et des vaches buvant aux fontaines, tandis que les vierges causaient, leurs hottes de lait sur les épaules ou leurs cruches de grès sur la tête. Je me souvenais des cor-

beaux et des grèbes qui rasaient les lacs, des torrents, des cascades qiii s'épanchaient des cimes Je me souvenais des chalets qui observaient curieusement la route par leurs vitraux soudés en plomb, comme dans les églises. Je me souvenais du lac de Lungern qui gémissait tout à l'heure, à mon départ. Lui aussi connaissait le chevrier. Le pâtre réveille le lac en sursaut aussi bien que ses chèvres. Et moi, les murmures des vagues, les bêlements des troupeaux , les chansons des bergers, l'harmonie universelle des voix, des eaux, des souffles, je les emportais jusque sous le frémissement des feuilles du Brunig.

Bientôt cependant le mont m'attira et m'alK sorba. Je ne vis plus que lui.

Je le retrouvai dans la splendeur des mêmes contrastes, sauvage, abrupt, féroce par les pics, par les rocs , par les antres , charmant par les mousses, par les fougères, par les bruyères, par les saules, par les fleurs innombrables. Il est soudain, il est imprévu, toujours multiple, toujours attachant. Il a peut-être plus de plantes et plus de sites que le Rigi , mais l'attrait inexprimable et supérieur du Rigi , c'est le lac des Quatre-Cantonsle long du chemin, et, au sommet,

presque toutes les Alpes , presque tous les lacs de la Suisse.

Au point culminant du Brûnig, j'échangeai avec nos guides, contre un bâton ferré , la bride de mon cheval , je pris le bras de ma femme et nous descendîmes par le sentier tournoyant de Meiringen. Nous avions , à gauche , une rampe circulaire de rochers admirables, et, à droite, une belle forêt de sapins dont les brises nous caressaient, tandis que Taspect plongeant de la vallée de Hasli et le cours sinueux de TAar nous ravissaient.

Nous traversâmes une plaine de jardins dans la vallée , nous nous choisîmes à la hâte des chambres à Meiringen, puis nous allâmes, avant dîner, contempler la dernière chute du Reichenbach , une chute de soixante - dix pieds.

Les ruisseaux bruissaient. les sources filtraient, les cascades poudroyaient. Par-dessus tous les tumultes, l'immense torrent du Reichenbach rugissait entre les monts , ployait les arbres, tordait les chênes, déracinait les granits. Argenté au sommet , bleu au milieu , blanc mat à la base , il roulait en bouillonnant sa foudre

d'eau, d'écume et d'éclairs jusque dans l'Aar. Tout autour , les paysans fauchaient les regains ; ils les fauchaient de prairie en prairie, pendant que le Reichenbach pleuvait sur eux en poussière humide, les rafraîchissait et les délassait, durant leurs travaux.

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