CHAPITRE XI
Le cours et les chutes du Reicbenbach. Le chasseur des Alpes. Le torrent du Wiesshach. Le glacier de Rosenlaui.
Nous sommes partis de la vallée de Meiringen, ma femme en chaise, moi à cheval. Nous avions deux porteurs et un guide. Nous allions par le soleil et par la rosée au Reichenbach. 11 a cinq chutes que nous avons visitées successivement, entre son embouchure dans TAar et Zwirigi.
De ces chutes, les plus magnifiques sont la cinquième que j'ai décrite, et la seconde. Les autres sont moins remarquables. La chute, près de Rosenlaui, que j'ai visitée aussi, est une cascade à part.
La plus belle des cinq chutes est décidément la seconde, celle du Belvédère. Elle nous a retenus plus d'une heure, loin de nos porteurs et de mon cheval. Je ne pouvais m'en arracher. Là, le
Reichenbach est un prodige. 11 se précipite de deux cents pieds, entre les rochers du Schingelhom et duBurghorn. C'est un fleuve perpendiculaire qui rejaillit, au loin, en poudre étincelante. Un rayon de l'aurore l'illuminait d'un croissant orangé dont la splendeur était magique. Ce rayon enveloppait la cascade d'un iris qui était à la fois feu et eau , et qui la pénétrait, comme la teinture pénètre une écharpe. On ne sait plus distinguer l'étoffe de la couleur, ni le torrent de l'arc d'or qui pétille dans sa crinière.
Nous nous sommes retirés éblouis et nous avons gagné un chalet où l'on nous a montré deux chamois dont les yeux sauvages, doux et brillants reflétaient encore l'éclat des glaciers où ils avaient bondi.
Nos porteurs nous attendaient au delà du chalet, dans un sentier rocailleux. J'ai enjambé mon cheval, ma femme s'est arrangée sur les coussins de sa chaise et nous avons escaladé péniblement le sentier. Nous montions avec lenteur. Nous montions et nous éprouvions le courageux plaisir de monter. Mon cheval fumait et reniflait. La sueur coulait du front des porteurs, du guide, et inondait mon visage. Nous avons monté tou-
jours. Nous avons monté jusqu'à ce que, entre les Alpes de TOberhasli et TEngel, nous nous sommes sentis en plein sublime.
Nous nous sommes arrêtés, au moment ineffaçable, où se découvrait à nous le réseau des monts qui cernent majestueusement le glacier de Rosenlaui. Les plus illustres de ces monts sont : le Wellhom , dont la base est de terre et d'herbes, la cime de neige ; le Wetterhorn, dont le sommet est un cône d'une blancheur éblouissante au soleil; le Renferhorn, un oorps de mastodonte et une tète d'ours; le Tosenhom, une pyramide inclinée grandiosement , et l'Engel, une forteresse crénelée an plus haut des nues. Même dans l'éternité, je n'oublierai aucun de ces monts; surtout, je n'oublierai pas le Wetterhorn, tout à coup aperçu avec son dôme d'hermine teintée de rose, sous le ciel bleu.
Nous avons repris notre route et gravi droit aux monts, en suivant le torrent du Reichenbach, dont le cours est une cascade perpétuelle, une cascade de six lieues , depuis sa source jusqu'à son embouchure. Son embouchure est dans r Aar, on se le rappelle ; sa source est au Swarzhorn. Le Reichenbach reçoit au Swarzwald le
torrent de la Scheideck , et aux chalets de Breitenmatt le torrent du Weissbach qui tombe du glacier de Rosenlaui.
Nous sommes arrivés à ce glacier par un chemin qui côtoie le Reichenbach, tout bordé de sapins et de gouffres.
Nous avons frappé à la maison des bains.
Nous nous sommes reposés là, de nos émotions ; nous nous y sommes préparés à des émotions nouvelles.
Que de merveilles nous avions déjà parcourues, depuis Meiringen, par une chaleur d'été, en face de ces coupoles de frin>as , durant cette route ascensionnelle et abrupte! C'est là que Dieu habite, au milieu du fracas des eaux, entre les glaciers ; c'est là qu'il habite, sur les sommets, au fond des abîmes, parmi les torrents I je l'ai senti en moi et hors de moi, ce grand Dieu! Il était mon Alpe invisible par- dessus toutes ces cimes; et je le réfléchissais dans mon cœur agité, comme le lac réfléchit dans son miroir frissonnant l'Alpe de sa rive.
Ah ! c'est bien le moins que j'aie passé un jour, là-bas, sur le glacier de Rosenlaui ; et au-dessous du glacier, une nuit, dans cette petite maison
solitaire, près de ces vingt Horebs tout flamboyants de la puissance du Dieu unique, du Dieu qu'adorent tous les peuples, à travers les voiles de leurs cultes. J'aurais voulu vivre et mourir dans cet horizon religieux, où il n'y avait place ni au fanatisme, ni à la haine, où il n'y avait place qu'à l'amour, et où l'admiration était de la prière, une prière involontaire, fervente, muette, inextinguible !
Nous voyons de nos fenêtres le glacier de Rosenlaui. Je me suis remis en selle. J'ai exploré avec mon guide les environs et singulièrement la cascade, à dix minutes des bains. Nous avons sondé les avenues du glacier que nous réservions pour le lendemain.
Pendant cette promenade préliminaire , nous avons rencontré un chasseur dont mon guide m'avait beaucoup parlé. Le chasseur nous aborda. Il était grand et fort. Il avait les cheveux roux qui débordaient, en boucles épaisses, d'un bonnet de loutre recouvert d'une toile cirée presque blanche. La figure de cet homme était ouverte et gaie. 11 y avait néanmoins entre ses
deux sourcils, ud pli qui annonçait la souffrance inorale autant que l'énergie de la volonté. Le péril devait être familier à ce hardi aventurier des précipices. Il fuyait là peut-être les soucis du foyer où il déposait le tribut de ses courses intrépides. Il avait été Tundes meilleurs soldats du général Dufour dans la guerre du Sonderbund, et sa carabine , dont il était très-fier, lui avait été donnée par Tun des colonels fédéraux témoin de son courage.
Le chasseur m'ôta son bonnet. Il avait des yeux bleus très -doux et la bouche très -ferme. Il interrogea un instant mon guide près de la crinière de mon cheval. Il se sépara de nous avec ces mots en patois allemand : Bon voyage! à quoi le guide répondit : Bonne chasse !
Il ajouta , le guide , plusieurs détails à ceux qu'il m'avait déjà confiés sur son ami. — a C'est
un brave , celui-là, monsieur, et qui ne craint
pas plus le feu du champ de bataille que la glace des montagnes. Partout où il y a risque , il est le premier. Il a sauvé la vie à trois de ses chefs, à la guerre. 11 est revenu avec une réputation de milicien égale à sa réputation de chas-
seur. Et puis il a des idées étranges. Il m'a dit quelquefois qu'il changerait d'état et qu'il lui répugne de verser le sang comme un boucher.
Il a cependant abattu plus de deux cents loutres le long des eaux et plus de quatre cents chamois sur les cimes. Car, il faut bien qu'il nourrisse sa femme et ses enfants. D'ailleurs, avant d'avoir tiré , le goût du danger, l'attrait de la proie l'animent, et il aime son métier. C'est seulement quand il a étendu raide le chamois, quand il l'éventre, lui arrache l'estomac et les entrailles , que Benz a de la pitié, a Jeune , me disait-il , je vidais le chamois sans scrupule et je le rapportais orgueilleusement attaché derrière mon dos, par des courroies. Mais, en vieillissant, on raisonne, et maintenant je suis las d'égorger. Je crois que je deviendrai tout simplement un guide, comme vous autres. » Il m'a dit cela, monsieur. Je présume pourtant que l'habitude le poussera encore bien des années au bord des torrents et dans les montagnes, pour le malheur des loutres et des chamois.
« Benz va seul le plus souvent. Il redescend alors avec un ou deux chamois sur les épaules. 11 chasse parfois , quoique rarement , avec d'autres
chasseurs, trois au plus. Ils se concertent de loin en loin pour traquer un troupeau de vingt à vingt- cinq chamois. Un jour, ils tuèrent tout le troupeau ^ après avoir tué la femelle qui le dirigeait. Le succès dépend de cela, en effet. Ce n'est pas un mâle , c'est une femelle qui mène le troupeau. Dès que cette femelle conductrice n'est plus, le troupeau se disperse effaré dans les pièges du chasseur. »
Tandis que mon guide racontait , celui qu'il appelait Benz était déjà très-haut. Il tournait d'escarpement en esôarpement, entre l'Engel, le Tosenhorn et le Wellhorn. Son bonnet, sa veste , son pantalon , ses guêtres étaient d'une espèce de gris clair et se confondaient presque avec la neige. Mais moi , qui avais examiné Benz de si près , je distinguais avec ma lunette ses moindres mouvements et toutes les parties de son costume : La gibecière remplie de provisions , et le fusil , et les poires , soit à poudre , soit à balles , et la petite pioche pour dégrossir un escalier dans la glace, aux endroits les plus glissants. Benz marchait d'un pas vigoureux , et chantait d'une voix vibrante une chanson alpestre. — (( Dans quelques heures, me dit mon guide,
Benz sera en chasse et il ne chantera plus. » Je priai le guide de s'approcher de moi et de me répéter mot à mot, en français, le premier couplet de la chanson de Benz qui avait disparu derrière les pics. J'écrivis sur ma selle, au crayon, en les modifiant un peu, les lignes qui suivent :