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LE CHASSEUR DES ALPES

De bonne heure, demain matiu , Quand les étoiles brilleront encore , Je prendrai mon fusil et j'irai à la chasse.

Dieu garde ma femme Et mes petits enfants !

Il ne faut pas pleurer pour le père, Notre Seigneur est aussi là haut, sur les monts. Le père reviendra , Le père reviendra.

Nous sommes rentrés tard. Pendant mon absence , ma femme avait commandé le repas.

J'ai dîné avec elle. Au sortir de table, je me suis couché.

Je n'ai pas dormi. Je ne pensais qu'aux gla-

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ciers , à ces mers de glaces éternelles , assoupies sur les hautes montagnes , sur leurs pentes et jusque dans les vallées.

Les glaciers sont les réservoirs du Seigneur. Ils répandent de leur sein mystérieux et intarissable , en les poussant des cryptes à la lumière, les fleuves, les rivières, les torrents et les fontaines. Tout ce qui coule, coule des glaciers et s'achemine, par des routes providentielles, à un but que la suprême sagesse a marqué d'avance.

La concentration des hautes montagnes en massifs est ce qu'il y a de plus favorable à la formation des glaciers. Les plus petits , selon les géographes , ont un quart de lieue de long et presque un quart de lieue de large. Les plus grands ont cinq , six et dix lieues de long , sur trois quarts de lieue , une lieue et une lieue et demie de large. Leur épaisseur varie de deux cents à quatre-vingts pieds.

Ces choses me préoccupaient, et je les secouais en moi-même , à travers de légers cauchemars, entrecoupés de réveils. Ma montre, dont je tourmentais la sonnerie, n'allait pas assez vite à mon gré.

Je me levai à la première aube, et je rassem-

blâi ma petite caravane. Tandis que ma femme revêtait son manteau, j'appelai nos deux porteurs et notre guide. Je laissai mon cheval à récurie. L'ascension ne pouvait être que pédestre. Les porteurs, avec une sollicitude constante, s'obstinèrent à préserver ma femme de toute fatigue, en l'établissant sur leur chaise, afin de la mener le plus loin possible.

Nous avons franchi le Reichenbach par un pont de bois , et ensuite les rampes de la montagne , dans la direction du glacier de Bosenlaui. A mesure que nous gravissions de torrents en rochers et de rochers en torrents , le glacier se dessinait et brillait de plus en plus, entre le Wellhorn , le Wetterhom et l'Engel. Ces monts le dominent, et, par leurs neiges, le renouvellent incessamment.

Quand nous avions gravi, nous gravissions encore. De rocs en rocs nous avons gravi jusqu'aux nuées. Dans l'enivrement des cimes qui m'environnaient, le ciel lui-même ne m'étonnait pas. L'air d'en haut, l'air des astres, me semblait être mon air natal. Illusion courte, mais prophétique de l'honmie mobile, qtd, dans l'auguste immobilité des Alpes, prend,

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par anticipation, possession du monde étemel!

Les porteurs cependant avaient déposé leur chaise, à l'injonction réitérée de ma femme.

Elle souffrait trop de leurs efforts. Elle s'est avancée, à mon bras, avec tremblement, au milieu de tant d'horreurs divines.

J'étais tout frémissant d'une joie profonde. Je m'imaginais que l'invisible Créateur de tant de miracles allait m' apparaître à travers les éblouissements de sa grandeur.

Le glacier a une lieue et demie de long et ime demi -lieue de large. 11 resplendit comme une vaste pierre précieuse. Sa forme penchée est celle d'un talus étincelant et colossal, son escarpement est aussi ardu qu'un mur.

Nous avions grimpé jusqu'à cet escarpement.

Mais comment l'aborder? Notre guide nous précédait , sur une échelle , à cet assaut. Je le suivais et je tendais la main à ma femme pour l'aider à parvenir, de degré en degré, par l'échelle , dans une fente du glacier. Quand elle eut examiné, avec un enchantement mêlé d'effroi, cette fente qui est une imposante galerie d'azur, je la reconduisis , par la même échelle, auprès des porteurs.

Je remontai alors , et je rejoignis mon guide dans la fente où il était resté. Nous attachâmes une autre échelle que nous avions tirée d'en bas et mon guide escalada le dos du glacier. Moi, entouré de cordes que le guide tenait d'en haut, je me hissai , après lui, par Téchelle ; je surgis enfin tout en nage de cette fondrière formidable et j'imprimai les clous de mes souliers sur le glacier.

Quel spectacle m'était réservé I La surface du glacier n'était pas polie comme celle des étangs et des lacs en hiver; elle était inégale, rugueuse, creusée çàetlà de puits, d'entonnoirs, sillonnée de crevasses plus ou moins béantes , hérissée de figures bizarres en aiguilles nées de la congélation des filets d'eaux. Ces aiguilles se nomment les fleurs du glacier.

Tout cela était charmant, d'autant plus, que les moraines, sortes d'éboulementsqui souillent tantôt le milieu, tantôt les bords, tantôt l'extrémité des glaciers, ne gâtaient pas le Rosenlaui. Je n'en aperçus pas de trace.

Le Rosenlaui est bien plus qu'un fleuve, c'est un lac dont le sein a été saisi par le froid et glacé pour toujours avec son- ondoiement. Il a

conservé la couleur bleue et il étincelle comme le lapis. Cette couleur est multiple dans ce lac solide, comme dans les lacs liquides. De loin, elle est étain, argent, azur; de près elle est azur et turquoise; de telle sorte, que le glacier n'est pas fait, comme je l'ai dit, d'une seule pierre précieuse, mais de plusieurs blocs de pierreries.

Toute mon âme était dans mes yeux sur cette mosaïque de plus d'une lieue qui est quelquefois le champ de bataille des éléments en fureur. Le plus souvent, elle est une glace souverainement taillée et ciselée, que colore le soleil et où se mirent les étoiles. Le chamois, ce daim des Alpes, l'ébrèche de sa corne. J'y errais avec mon guide ou sans lui. Je mesurais le contraste de l'homme et de la nature. Mon cœur battait violemment. Ma vie passagère s'exaltait avec impétuosité , et j'aurais souhaité de retrouver dans l'intense rapidité de ses explosions, l'équivalent delà durée qui lui manquait, tandis que les monts sereins reposaient dans une majestueuse permanence et dans une tranquille conscience de leur éternité. Je m'abîmais de respect devant ces monts que couronne la lueur immense des

neiges, et que berce, sans les troubler jamais, le bruit des torrents et des avalanches.

Je sautais les crevasses , j'évitais les entonnoirs. Je m'arrêtais à tout instant, et je regardais. Autour de moi , les monts étaient rayés de vert et d'or, comme les écailles du serpent. Bien au-dessous des monts et du glacier, deux pâtres avaient allumé un feu de bruyères. A leur gauche, des corneilles et des corbeaux d'un siècle se balançaient sur les sapins noirs, pendant qu'un aigle de la plus grande espèce, en regagnant son aire, obscurcissait, entre mon guide et moi, de l'ombre de son envergure , le cristal du glacier.

Ce glacier de Rosenlaui, cet écrin de Dieu , a été mon promenoir pendant une heure. J'ai vu , et puis j'ai écouté. Plus je prêtais l'oreille, plus j'entendais les mugissements intérieurs du glacier. J'ai eu rirrésistible envie de les étudier sous la voûte et j'ai redescendu avec les mêmes précautions, par la même fondrière. Aucune crainte n'approchait de moi. J'étais comme identifié à ces grands lieux. Mes pieds hésitaient moins que ceux de mon guide et rencontraient mieux , soit les inégalités de la glace , soit les

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barreaux des échelles. J'avais , à cause de mon enthousiasme, un instinct sûr et hardi, qui vaut mieux que la science et qui me ramena en bas , aussi facilement que j'étais parvenu en haut.

Ma femme m'attendait avec inquiétude. Je passai un second paletot , elle agrafa son manteau et je lui donnai le bras jusqu'à la voûte qui s'ouvre au milieu du glacier. Elle s'assit au seuil, d'où elle put tout contempler. J'avançai presque jusqu'à la gueule écumante qui vomit le torrent du Weissbach.

Le Weissbach s'échappe en bouillonnant de la poitrine du glacier. Il se précipite comme une décharge d'artillerie prodigieuse dans ces abîmes dé l'Érèbe, sombres caveaux que le soleil rend d'azur, en les transperçant de ses rayons plus brillants que des lampes. Le torrent sort en un formidable jaillissement , rugit du fond de sa cataracte , s'enroule , se déroule dans des gerbes bondissantes et se creuse un lit sonore jusqu'à des gouffres incommensurables où des quartiers de roches ne se brisent qu'après des chutes d'une minute. C'est ce torrent du glacier de Rosenlaui, le Wiessbach , qui se jette dans le Reichenbach , aux chalets de Breitenmatt. Sur les

bords du Weissbach et surtout, près de son embouchure , courent de grands lierres en festons, grimpent des lianes alpestres, et bourdonnent des mouches étincelantes comme des pétillements d'éclairs.

La grotte de Rosenlaui, dont le torrent n'est qu'un épisode, renferme tout un monde de scintillements et de rêves. Des stalactites multicolores pendent en girandoles de dais de turquoise. Des splendeurs d'écume se jouent à travers des lueurs de cristaux. Des marguerites d'émeraudes fleurissent sous des serrés de lazulithe. Des oiseaux couleur du temps dorment , dans des nids d'opale , des sommeils lumineux. Des coupes d'albâtre, pour leur soif, surmontent des colonnes de marbre. Les fortes rafales des Alpes embaument de leurs odeurs ces cavernes dont les plafonds distillent des millions de perles.

Un séjour sous ces plafonds diaphanes n'est pas exempt de tout danger. Le génie du glacier est distrait. Il travaille à sa mine comme un mineur habile , et chacun de ses songes est un iris dans lequel dansent les fées et les farfadets du souterrain. Aussi, de son sépulcre, plus riant

qu'un palais, il ne veille pas toujours sur les voyageurs. Durant une demi - heure à peu près que j* ai été sous la voûte du glacier de Rosenlaui, les gouttes suintaient, de petits fragments de mica, de la grosseur d'une noix, se détachaient. Un bloc de glace tomba même à quelques pas de .moi. Mais que ne braverait -on pas pour de telles magnificences ?

C'est la température qui nous a chassés de ces antres adorables. J'ai relevé ma femme. Nous avons été nous réchauffer au soleil des vivants. Nos guides étaient aussi gelés que nous.

Tous ensemble nous sommes retournés silencieusement à la maison des Bains. Il y avait sept heures que nous l'avions quittée.

Nous avons couché encore à Rosenlaui. Nous avons vagué toute la journée dans le voisinage de ce glacier incomparable, de ce firmament terrestre, sur lequel je voudrais avoir un balcon étemel.

J'ai cueilli une violette dans les mousses. Un parfum s'est insinué en moi. Que m'a rappelé ce parfum? Était-ce mon enfance, quand j'avais ma mère? Était-ce ma jeunesse , quand j'avais mon premier amour ? Était-ce plutôt un monde perdu

que je retrouverai , quand je posséderai Dieu? C'était tout cela ensemble. Ce qui est certain , c'est que ce faible parfum me fut , pendant plusieurs minutes , un infini.

Le glacier de Rosenlaui défie toute indifférence. Il est à tous les glaciers ce que sont le lac des Waldstaetten , et le lac de Thun à tous les lacs. 11 y a de plus grands glaciers que le glacier de Rosenlaui; pas un seul n'est aussi beau!

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