CHAPITRE XII
La grande Scheideck. Une avalanche. Les glaciers de Griudelwald. — De Grindeiwald à Neuhaus. Le batelier du lac de Thon. Le petit Suisse. Seebûhl.
Roseulani, 28 septembre 1856.
La Suisse m'avait redonné le ravissement des yeux nouveaux. J'admirais pleinement la nature, et sous la nature, je bénissais le Créateur des âmes et des mondes.
Nous avions considéré, hier, toute la soirée, et, aujourd'hui, toute la matinée, de la maison des bains, le glacier de Rosenlaui.
Nous nous sommes enfoncés, à dix heures, en longeant le torrent du Sv^arzbach dans la forêt Noire de la grande Scheideck. Le Wetterbom la surplombe de ses sommets. Ils ressemblent, au travers des sapins, à des dômes de la cité de Dieu. J'ai passé cette journée dans l'intimité des
plus hauts monts. J'ai marché sur leurs glaces et sous leurs glaces. J'étais pénétré de la toutepuissance de Celui qui s'est joué en de tels jeux. Je me confiais à lui, je me reposais sur lui, au milieu de ces beautés et de ces horreurs. Je lui ai nommé un à un les noms de tous ceux que j'aime sur la terre et dans le ciel. Je les lui ai recommandés ardemment, et tout en m' accablant de sa grandeur, c'est avec sa bonté qu'il me répondait.
Aux pics, aux coupoles du Wetterhorn et des autres monts, ont succédé des mers de glace, des mers qui nous auraient engloutis si elles étaient venues à fondre et à couler.
Nous étions à une clairière de la forêt Noire (Schwarz-Wald), à une clairière semée de blocs de rochers, presque à la crête de la grande Scheideck, sur la frontière qui sépare les sapins des Rhododendrons. Tout à coup, un bruit épouvantable a retenti, un bruit plus terrible que le tonnerre. Notre guide s'est écrié : — « Une avalanche. » Tout s'ébranlait devant l'énorme masse qui se détachait des flancs du Wetterhorn. Mon cheval, dont je remis la bride à l'un des porteurs, après m' être dégagé de Tétrier, entra
dans une sorte de convulsion qui dura autant que le phénomène. II ruisselait et il tremblait de tout son corps. Cependant l'avalanche gronda et accéléra son éboulement. Elle ricocha d^ croupe en croupe avec un fracas de foudre qui se répercutait et se multipliait dan^ des échos innombrables. Son cours impétueux était comme celui d'un fleuve dont le lit serait perpendiculaire. Elle forma ainsi, ô spectacle sublime ! une cascade d'argent mat, un Reichenbach cinquante fois redoublé de volume et de vitesse, un Reichenbach formidable qui s'écroula en flots et en poussière, non plus d'eau , mais de neige. 11 rejaillissait à vingt pas de nous. Rien n'était plus magnifique. Seulement ce Reichenbach merveilleux s'évanouit en trois minutes, trois minutes que je n'oublierai jamais.
Il était deux heures après midi. Le vent qui nous avait fouetté à la face était très -fort et très-froid. Il enleva le chapeau de notre guide.
La chaleur redevint extrême. Nous continuâmes notre ascension avec des haltes d'étonnement et de plaisir. Rientôt, de l'arête de la grande Scheideck, nous découvrîmes la vallée de Grindelwald, le Mettenberg, l'Eiger, le
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Mœnch, le Breithorn, la Blûralisalp et une chaîne immense de pâturages. Nous côtoyâmes tous ces grands monts de si près, que nous les touchions.
Je me suis détourné vers le glacier supérieur de Grindelwald. Il brille entre le Schreckhorn , le Wetterhorn et le Mettenberg; il s'avance jusque dans les prairies. La Lutschine noire en sort. J'ai pénétré, par les étroites saillies des moraines, dans la belle grotte du glacier. Cette grotte est une chapelle de cristal. L'architecte divin n'a omis ni piliers, ni colonnes, ni autel. Au fond du chœur, il a découpé dans la glace une ogive par laquelle on aperçoit tout un pan du ciel. La couleur de la nef, sous le soleil, est d'une transparence inexprimable.
Le glacier inférieur descend des cimes du Schreckhorn, du Finsteraarhorn , du Viescherhom, entre le Mettenberg et l'Eiger. Il lance par une fente, semblable à la bouche d'un monstre marin, une autre source de la Lutschine noire, l'une des rivières les plus féroces qui se puissent rencontrer, lorsque, gonflée et démuselée par l'orage, elle déchire ses rives et mord les roches de granit.
Le glacier inférieur de Grindelwald est moins
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pur que le glacier supérieur, lequel est moins pur, à son tour, que le glacier de Rosenlaui. Rosenlaui efface tout. Il est fait de la candeur des anges et de la chasteté des vierges. 11 est accompli dans la grâce et dans la beauté. Il rappelle involontairement certaines œuvres de poésie inviolée : Paul et Virginie, Athalie, et Jocelyn.
Nous sommes parvenus ainsi , de prodige en prodige, au bourg de Grindelwald. Les grands monts écrasaient nos fenêtres. Rois géants de la création , leurs trônes sont de diamants, leurs couronnes de rubis, sous les feux rouges du soleil. Ils ont des tuniques tissues de neige et de rayons. Leurs tonnerres sont des avalanches qui éclatent, qui renversent et qui tuent.
Un chasseur attira notre attention. Il traversait le bourg avec deux chamois sur ses épaules. Je reconnus Benz. Il vendit assez cher ses chamois aux hôtels de Grindelwald. Son argent ne lui paraissait pas taché de sang, à la manière dont il le comptait. Je ne crois pas Benz tourmenté des scrupules que lui prêtait notre guide.
Nous le congédiâmes, cet excellent guide, avec nos porteurs. Nous avions trouvé en eux des compagnons bien plutôt que des mercenaires.
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Contents de nos petites libéralités, ils nous serrèrent les mains avec affection.
En attendant le dîner, nous avons respiré les fleurs du jardin, sous l'ombre de TEiger. Il est nommé à souhait; car il relève la tête, à la manière de l'aigle. Il se dessine de profil. 11 a le cou gris de cendre, l'œil de mica, et son bec immense, doré parle soleil couchant, menace, comme une proie, une Alpe aussi colossale que lui.
Après une bonne nuit- nous avons quitté le village de Grindelwald. Nous avons salué les glaciers et particulièrement la tiare du Finsteraarhorn, plus élevé que la Jungfrau.
Nous avons savouré l'impression matinale de la vallée de Grindelwald , en longeant la Lutschine noire jusqu'à son confluent avec la Lutschine blanche. De ce point, à peu près, en nous retournant, nous avons contemplé dans toute sa gloire le Wetterhorn.
A Neuhaus, on nous annonça que le bateau à vapeur de Thun était parti. Comment aller à Seebûhl? Il nous fallait une barque. Nous avions
quelque difficulté à nous faire comprendre. On courut alors chercher un interprète. surprise ! c'était une jeune fille qui sortait d'une conque du lac, comme Aphrodite de l'écume de la mer. La déesse était nue et ruisselante ; la jeune fille était vêtue d'un frais costume suisse et de sa pudeur. Ses cheveux étaient d'un blond charmant. Son teint, d'une exquise blancheur, s' harmoniait avec de grands yeux noirs très-doux et une bouche fine dont le sourire brillait d'intelligence. La société a fait cette jeune fille peuple ; la nature l'a faite princesse. Ses manières, son accent, son langage ont une distinction rare. Elle a été sept ans à Berne en pension avec les filles de l'aristocratie. Que deviendra-t-elle à Neuhaus, chez son père, un riche aubergiste ?
Elle me promit une barque dont le patron, étant de Hilterfingen où j'allais, serait plus traitable que .tout autre. Elle parlait encore, lorsque le pêcheur survint. C'était le vieux Pierre, mon camarade nautique. La jeune fille voyant, à mon exclamation, que son intervention était inutile, puisque je connaissais le pêcheur, se retira en s'inclinant. Je m'inclinai en même temps avec une admiration qui n'est point éteinte.
Pierre était là, Tune de ses larges mains sur la hanche. Il portait son chapeau neuf et il était plus soigné qu'à F ordinaire. Il avait une chemise du dimanche , une cravate jaune dénouée , une veste bleue , un pantalon de toile écrue attaché par une ceinture rouge. — « Me voici bien à propos, me dit-il, pour vous ramener. J'ai conduit à Neuhaus un Anglais ; j'en suis très-aise maintenant, car c'est comme si j'étais venu vous chercher. »
Il transporta nos bagages sur sa barque ; nous y entrâmes aussi. — « Pierre, n'avez-vous pas, lui dis -je, un autre rameur? Pour aller si loin vous ne pourriez vous en passer. » — « Mon rameur ne tardera pas , me répondit-il , en me montrant un jeune homme qui était sur le bord. Vous savez que c'est mon petit-fils et mon filleul. Ah I pourquoi n'a-t-il pas voulu être pêcheur? c'était tout mon désir; mais il a préféré la montagne au lac. » — « Ne discutons pas ça, grand-père, s' écria le jeune homme, en saisissant l'aviron. » — «Je te dis, reprit Pierre, que c'est un malheur. Tu rames aussi bien que moi, et tu raccommodes une maille mieux qu'un pêcheur de Galilée. » — « Quand cela serait, dit le jeune
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homme, ce n'était pas mon goût. J'aime mieux la montagne avec ses sapins que le lac avec ses mâts. Nous avons là-haut moins de brume, de pluie et de tempêtes. \os vagues hurlent de colère contre vous , et mes vaches mugissent de tendresse en me regardant. Vos rames ne valent pas à la main le bâton ferré qui soutient et la trompe qui sonne. Et puis, grand-père , sur ces quatre planches où nous sommes, quand on pèche, on ne chante pas. Si j'entonnais le moindre air, vous me gourmandiez, me disant de me taire et de ne pas effrayer le poisson ; et moi, je suis né chanteur. »
Pour empêcher toute réplique du vieillard, que le dédain de son lac contrariait sur les lèvres de l'enfant qu'il chérissait uniquement, je demandai au berger un de ses ranz. Il ne se fit pas prier et chanta Le petit Suisse. Ce ranz sur les eaux nous réjouit tous, même le vieux Pierre, qui pardonnait en secret à son enfant, et qui lui sacrifiait tout, excepté ses regrets.
Nous débarquâmes à Hilterfingen et nous nous rendîmes au chalet du vieillard. Les vignes serpentaient par les treillis du balcon. La porte s'ouvrait sur le jardin qui fleurissait jusqu'au
lac, où trois barques étaient amarrées. Il y avait quatre chaises, deux lits et une table dans la pièce où nous étions. Je m'assis pour traduire le ranz an Petit Suisse^ sur le mauvais français du pâtre :